CONDÉ-SUR-NOIREAU ET VIRE
d'officiers. On avait désigné le costume du maréchal et jusqu'aux quatre plaques qu'il portait; pour n'être pas reconnu, il en ôta trois et n'en garda qu'une sur son uniforme.
A Vire, Charles X fut reçu au château du Cotin, dont le propriétaire, M. Roger, lui fit les honneurs avec les plus grands égards. Le même jour, M. Odilon Barrot écrivait au roi Louis-Philippe : « Vire, 11 août 1830, deux heures après-midi. Sire, nous sommes arrivés dans cette ville sur les onze heures et nous avons trouvé ce Bocage si renommé dans nos dissensions civiles. Le passage de Charles X, annoncé depuis plusieurs jours, avait attiré toute la population sur la route; mais nous n'avons remarqué aucune manifestation qui pût nous donner la moindre inquiétude. Le drapeau tricolore était arboré sur le i'iocher du plus petit village... Nous partons demain, nous rafraîchissant à Thorigny, et allant coucher à Saint-Lô. Neuf lieues... On nous avait promis les journaux tous les jours : nous en manquons. Il importe cependant que nous soyons parfaitement au courant, ne fût-ce que pour donner l'impulsion convenable autour de nous. »
Charles X demeurait très calme. A Vire, il causa, avec les commissaires, de ses biens personnels qui, d'ailleurs, étaient peu considérables. On ne lui contestait pas les économies qu'il avait placées chez un banquier de Paris, lors de son avènement au trône. On reconnais sait également que les châteaux de Villeneuve-l' Etang et de Rosny, achetés sous la Restauration, l'un par la duchesse d'Angoulême, l'autre par la duchesse de Berry, étaient les propriétés privées de ces princesses. Charles X exigeait que l'on tînt une note exacte des dépenses de son voyage, pour qu'il pût en opérer plus tard le remboursement intégral. En attendant, les commissaires voulaient qu'on lui avançât les sommes dont il avait besoin. M. Odilon Barrot a dit à ce sujet dans ses Mémoires: « Notre insistance auprès de notre gouvernement pour donner une large satisfaction aux intérêts de Charles X
n'était pas seulement de la justice et de l'humanité, c'était de la bonne politique. Le roi I^ouis-Philippe le sentait bien de son côté, et n'avaitpas besoin de nos incitations. Il était trop heureux de cette diversion ; aussi ne marchanda-t-il pas, et non seulement il reconnut tout ce qui était légitime dans les prétentions de Charles X, mais il avança même sur ses deniers la somme de 600.000 francs, dont Charles X avait besoin et qui lui furent remis à Cherbourg. Je n'ai pas vérifié si cette somme lui fut remboursée par le Trésor. Charles . X fut touché de cet ■empressement, et nous chargea d'en témoigner sa reconnaissance à son cousin ; mais la duchesse de Berry, plus vive et plus franche, ne put retenir un trait sarcastique: « — Oui, dit-elle, Louis-Philippe a grand soin de nos nippes, et il nous prend notre couronne. »
Le matin du jeudi 12 août Charles X, suivi de sa famille et de >;on escorte, se dirigeait de Vire vers Saint-Lo. En sortant du département du Calvados, il trouva, sur la limite du département de la Manche, le comte Joseph d'Estourmel, qui venait à sa rencontre dans une voiture découverte, où il avait avec lui le général comte de Bouiv bon-Busset, le prince de Léon et le prince de BaufFremont. Le comte d'Estourmel est l'auteur d'un très curieux volume intitulé : Souvenirs de France et d'Italie dans les années 1830, 1831 et 1832. Il y a relaté d'une manière fort intéressante les incidents du voyage de Charles X, depuis le 12 août jusqu'au 16, jour où le roi et sa famille s'embarquèrent à Cherbourg.
Conseiller d'État, gentilhomme de la Chambre, préfet de la Manche, le comte Joseph d'Estourmel était un royaliste dévoué, mais libéral. Il avait blâmé les Ordonnances, et, au moment où la nouvelle lui en était parvenue, il avait voulu d'abord donner sa démission. Mais, voyant le trône en danger, il était resté à son poste.
« Nous trouvâmes à la frontière du département de la Manche, a dit le duc de Raguse, son préfet, le comte Joseph d'Estourmel, qui était venu, comme dans des temps ordinaires, prendre les ordres du roi, en habit de gentilhomme de la Chambre, et avec la cocarde blanche, quand partout sur notre route nous avions trouvé la révolu-
tion faite. Il s'était prononcé contre les Ordonnances, et fit preuve de courage et de Ipyauté jusqu'au bout. Nous logeâmes dans sa préfecture à Saint-Lô, et il accompagna le roi jusqu'au vaisseau. »
Laissons M. d'Estourmel expliquer lui-même son honorable conduite : « J'avais annoncé, dit-il, mon intention d'aller joindre le roi, dès que je le saurais près d'entrer dans le département dont il m'avait confié l'administration. Naguère j'avais pu regretter le dénûment complet où l'on m'avait laissé de toute espèce de direction ; mais aujourd'hui, quitte de la responsabilité qui pesait sur moi et des devoirs de l'homme public, je me sentais bien au large ; et, pour suivre l'impulsion de mon cœur qui me portait à ressentir de hautes infortunes et à m'y associer, je n'avais pas besoin d'instructions ministérielles. J'étais loin toutefois de blâmer ceux qui croyaient devoir agir autrement, car je la trouve d'une vérité frappante dans son application cette pensée : « En temps de révolution, le plus difficile n'est pas de faire son devoir, c'est de le connaître. » Et indépendamment des devoirs absolus, noble chaîne qui lie l'homme à la divinité, il en est de relatifs qui varient selon la situation de chacun. On peut, sans marcher parallèlement, atteindre également un but honorable, et nous ne pouvons trop nous méfier de la disposition que nous avons à juger les opinions d'autrui en les ramenant à notre point de vue exclusif, et surtout trop nous garder d'apporter dans des dissentiments politiques ces haines que le vice seul doit inspirer. » Arrivé à la limite du département, entre Thorigny et Vire, M. d'Estourmel y rencontra Charles X. Il s'approcha respectueusement de la voiture du souverain, lui demandant ses ordres, et lui rendit compte de la situation du département. Le roi, tout surpris qu'on eût laissé venir ainsi son préfet, lui témoigna sa satisfaction.
Le général comte de Bourbon-Busset, qui accompagnait M. d'Estourmel, était le commandant du camp de Lunéville. Il avait épousé une fille de la duchesse de Gontaut. Charles X lui fit un accueil affec-
tueux. « A présent, lui dit-il, apprenez-moi des détails qui me sont peut-être inconnus sur le mouvement du camp de Lunéville. » On fit alors une halte en plein champ. Le roi se tenait debout. La duchesse d'Angoulême et la duchesse de Berry étaient assises sur l'herbe, ayant jl leurs côtés le duc de Bordeaux et sa sœur. Escorte et chevaux se reposaient à l'ombre des grands arbres. Le général de Bourbon-Busset commença ainsi son récit :
« — Par une lettre de ma belle-mère, écrite de Saint-Cloud, le 2& juillet, m'apprenant les Ordonnances, je me mis immédiatement en mesure de pouvoir partir à première sommation, que j'espérais bientôt recevoir de Votre Majesté. Cet ordre, par l'oubli de M. de Polignac, se fit attendre trois mortels et précieux jours. »
Ici, le roi dit avec un mouvement d'impatience : « Je sais tout cela; continuez. »
Le général poursuivit son récit. « — Ce fut ensuite M. de Parazza qui, déguisé, et avec beaucoup de peine, put parvenir jusqu'à moi. Le camp, animé du plus vif enthousiasme, espérant sauver la cause du roi, se mit immédiatement en marche. La brigade d'avantgarrle était déjà à la hauteur de Verdun, et celle du centre à Saint- Miiiiel, où je me trouvais, lorsque je reçus une dépêche du baron de Damas qui m'enjoignait, sans signature du roi, d'obtempérer aux ordres du lieutenant général du royaume. Ces ordres furent de rentrer à Lunéville avec toutes les troupes de mon commandement. Plusieurs officiers de confiance, que j'avais eu la précaution d'envoyer verbalement prendre les ordres de Votre Majesté, vinrent en même temps confirmer celui-ci de la manière la plus positive. Que me restait-il à faire? Pouvais-je refuser d'obéir au pouvoir de droit et au pouvoir de fait qui se trouvaient d'accord dans cette circonstance unique ? Non, sans doute ; je devais repousser les soupçons et la voix du cœur qui me criait de ne pas m'arrêter. »
Le roi, péniblement ému, et après un niomerit de profond silence, dit à M. de Bourbon-Busset : « — Que fîtes-vous alors? » Celui-ci répondit : « — Je réunis les officiers généraux, ainsi que lés chefs de corps, et, après leur avoir fait connaître les ordres de Votre Majesté et du lieutenant général du royaume pour faire rétrograder sur Lunéville tous les régiments du camp, je leur prescrivis l'exécution immédiate de ce mouvement, mais leur recommandant particulièrement de maintenir la plus rigoureuse discipline pendant le cours de la marche et de faire respecter ])artout'oii ils passeraient leurs cocardes et leurs drapeaux jusqu'à Lunéville où ils trouveraient alors de nouveaux chefs et de nouveaux ordres. »
Après ce récit, — relaté dans les mémoires de la duchesse de Gontaut, qui l'entendit faire par son gendre, — Charles X, paraissant péniblement préoccupé, s'éloigna seul et pensif. La duchesse d'Angoulême causa ensuite longuement avec le général de Bourbon-Busset. Elle pleurait.
On se remit en route, et on alla déjeuner à Thorigny, dans la. maison du maire, M. de la Varignière. Charles X prit à part le comte d'Estourmel, et lui dit : « J'ai abdiqué ; maintenant, c'est sur le duc de Bordeaux qu'il faut tout reporter. Si quelque part on se rassemble en son nom, j'y reviendrai aussitôt. » Le préfet était tenté de lui l'épondre : « Si vous avez eu la pensée de revenir, pourquoi vous en aller ? » Il vit le front du roi se rembrunir lorsqu'il lui avoua qu'il était parti pour porter sa démission à la réception des Ordonnances. « — Je ne voyais pas, ajouta-t-il, la possibilité de leur exécution. — Pourtant, reprit Charles X, il n'y avait pas moyen de faire autrement. »
On descendit dans la salle à manger de M. de la Varignière, où déjeunait la famille royale, à l'exception de la Dauphine, qui avait pris les devants à pied. M. d'Estourmel la trouva plus tard assise sur le
bord du fossé avec M°" de Sainte-Maure et M. de Bourbon-Busset. Elle ne voulait pas se rencontrer avec les commissaires.
Après le déjeuner, Charles X se dirigea de Thorigny sur Saint-Lô, où il-flrriva dans la même journée du jeudi 12 août. Il logea avec sa famille à la préfecture. « Au milieu de circonstances si pénibles, a dit le comte d'Estourmel, c'était pour moi une vive satisfaction de l'y recevoir. Charles X y avait consenti, parce qu'il savait qu'il n'y trouverait que des cœurs vivement émus de son infortune et que rien n'y blesserait ses yeux. En effet, j'avais obtenu, quand on avait retiré le drapeau, qu'il ne serait pas remplacé. »
M. d'Estourmel ajoute à son récit : « 12 août, au soir. Après dîner, on se promène dans le jardin, où quelques curieux pénètrent. Le roi est toujours noble, affectueux et poli; le Dauphin indéfinissable. En regardant la Dauphine, le mot de Tacite me revient : Eœperti invicein sunius ego et fortuna. Elle est forte et résignée. La duchesse de Berry, agitée et courageuse. Les pauvres enfants sont charmants. Le maintien de tout ce qui accompagne le roi est convenable. Le duc de Raguse fait peine ù. voir. Sa fatalité est écrite sur son front. Il commande les troupes qui forment l'escorte, mais on peut dire que le roi le garde plutôt qu'il ne garde le roi. La partialité, disons mieux, l'injustice est grande à son égard. Je n'aurais pas ajouté foi au récit de la scène qui s'est passée à Saint-Cloud entre lui et M. le Dauphin, s'il ne venait de m'en affirmer la vérité. Il me raconte de curieux détails des trois journées : son entrevue avec MM. Laffitte et Périer, ses instances aujjrès de Charles X. Je ne rapporterai rien de ce récit, parce que le maréchal m'ajoute qu'il va le publier aussitôt sa sortie de France. Il paraît que rien ne peut égaler l'indécision, le désordre, l'imprévoyance qui, depuis les fatales Ordonnances, ont présidé aux résolutions. »
Le comte d'Estourmel remarque qu'on n'était pas préparé pour combattre, qu'on ne l'était même pas pour fuir. « M"" la duchesse de Berry
est sans chemises, dit-il. A Rambouillet, elle avait préféré s'habiller en homme. Toujours énergique, elle ne rêvait que la Vendée, courses à cheval et coups de fusil ; peut-être se tlattait-elle qu'on viendrait la délivrer en route, et elle voulait être prête à courir les hasards. Tout cela eût été excellent au Moyen âge. Le roi fut surpris et mécontent de la voir dans ce costume, et, à Saint-Lô, on la décida à reprendre des habits de femme ; mais elle n'avait emporté que des chemises d'homme, et de là lui vint la nécessité d'en emprunter d'autres à ma femme. » Charles X coucha tranquillement à la préfecture, comme s'il avait encore régné, et sans que le drapeau tricolore, qui lui était odieux, Hottât au-dessus de sa tête. Mais, au moment où il prenait un peu de repos, avant de continuer le cours de son triste voyage, des nouvelles alarmantes arrivèrent à Saint-Lô, et causèrent de vives inquiétudes au préfet et aux commissaires.
C'était dans la nuit du jeudi 12 au vendredi 13 août. Les commissaires venaient de se coucher, à Saint-Lô, quand ils reçurent du général Hulot et du général Proteau des dépêches qui leur causèrent de vives alarmes. Le premier commandait le département de la Manche. Le .second était chargé d'éclairer la route que suivait Charles X, surtout du cùté de la Bretagne, et de marcher parallèlement, mais de manière ù masquer ses mouvements, et à ne pas montrer ses soldats. Les deux généraux annonçaient qu'il y avait à Carentan un grand rassemblement de troupes et de gardes nationales. Le général Hulot avait reçu de Paris l'ordre de s'avancer au-devant de Charles X, autant pour hâter la marche du convoi que pour l'assurer. Ces instructions lui avaient été données par le nouveau gouvernement sous l'influence de l'anxiété que les lenteurs du voyage faisaient naître dans les sphères officielles et des fausses terreurs que les commissaires avaient tant de peine à dissiper. « Ce qui le prouve, a dit M. Odilon Barrot, c'est le passage de la lettre que le général Hulot nous adressait le 11 août, et dans lequel il nous mandait de lui écrire si nous étions libres. Le général Proteau nous faisait part, de son côté, du mouvement du général Hulot à la tète de six bataillons de ligne, des gardes nationales de diverses villes et de six pièces de canon ; lui-même avait l'ordre de se porter à l'embranchement de la route de Carentan à Saint-Lô et Bayeux. Ce qui
nous inquiétait le plus dans ces dépêches, c'était l'exaltation des gardes nationales et le refus qu'elles avaient fait d'obéir aux ordres du général qui leur avait commandé de se retirer. Les gardes du corps ne céderaient pas volontairement leur poste. Un conflit devenait inévitable. »
Un rapport de gendarmerie vint encore augmenter les inquiétudes des commissaires. Ce rapport, daté de Carentan le 12 août, à onze heures du soir, annonçait que la ville était encombrée de gardes nationales venues de Cherbourg et des environs, qui avaient l'intention de forcer l'escorte du T'oi à la retraite. Les commissaires reçurent le rapport à trois heures du matin, et c'était trois heures plus tard que l'on devait se remettre en route. Ils envoyèrent alors à Carentan un député libéral du Calvados, M. de la Pommeraie, pour prévenir un malheur. M. de la Pommeraie obtint que le général Hulot se retirât avec ses troupes. Mais il resta à Carentan des groupes fort animés de gardes nationaux.
Le vendredi 13 août, on partit de Saint-Lô à cinq heures du matin. Le temps était pluvieux et sombre. Les commissaires devancèrent l'escorte. Dès huit heures du matin ils étaient à Carentan. Le convoi, dont . ils avaient recommandé de ralentir la marche, ne devait y arriver que vers midi. Ils trouvèrent les groupes de gardes nationaux postés sur la route, visitant toutes les voitures qui passaient, et annonçant bien haut qu'ils en feraient autant des voitures de la famille royale, sous le prétexte qu'elles pouvaient renfermer le prince de Polignac, objet de la haine populaire. Un évêque qui se rendait au-devant de Charles X venait d'être arrêté. Les commissaires le firent relâcher, et s'efforcèrent de calmer les populations. « On avait persuadé à ces braves gens, a dit M. Théodore Anne, le garde du corps de la compagnie de Noailles, que le roi arrivait avec des Suisses, indépendamment de nous. Ils étaient donc venus avec l'intention de respecter le sauf-conduit que Charles X tenait du gouvernement, mais déterminés à servir seuls d'escorte jus(|u'à .son vaisseau, ne voulant pas que les Suisses vinssent plus loin ; et je
crois même qu'ils auraient été bien aises que nous nous fussions arrêtés là. Dans le cas où le roi ne voudrait pas accéder à cette proposition, ils étaient décidés à nous barrer le passage, et à se défendre dans Carentan, petite ville fortifiée jadis, et qu'ils pouvaient d'ailleurs d'autant mieux mettre à l'abri d'un coup de main, que nous n'étions que de la cavalerie, qu'ils avaient du canon, et que nous n'en avions pas. » Les commissaires parvinrent à faire disparaître cette fermentation mquiétante. Ils prirent soin de rester au milieu de la population, qui faisait haie sur le passage de la famille royale, Mêlé à la foule des curieux, M. Odilon Barrot, à pied, assistait au triste et solennel défilé, qui s'avançait lentement et au milieu d'un profond silence, à travers cette foule à peine calmée. Ecoutons son récit : « Les premières voitures qui parurent étaient celles qui renfermaient le duc de Bordeaux et sa sœur. On avait appris à ces enfants, dans le temps de leur grandeur, à distribuer à la foule des saluts et des sourires gracieux toutes les fois qu'ils paraissaient en public ; on ne les avait pas déshabitués de cet usage depuis leur triste déchéance, et, lorsque le peuple vit ces deux charmantes petites têtes blondes paraître aux portières et envoyer à droite et à gauche des baisers, l'attendrissement fut général. Les hommes murmuraient tout bas dans leur langage naïf : « Ils sont cependant bien gentils, ces pauvres innocents ! w et les femmes pleuraient.' En un instant l'hostilité avait fait place à un vif et universel intérêt. Ainsi est fait le peuple. Il a la naïveté et la mobilité des impressions de l'enfance. Quelques heures auparavant, il n'aurait pas hésité à se jeter dans un conflit sanglant, et, dans ce moment, il était prêt à se prosterner devant cette infortune qui se produisait à ses yeux sous les formes de l'enfance avec .ses grâces et son innocence. »
Il était décidé la veille que l'on coucherait à Carentan ; mais, d'après les nouvelles menaçantes transmises pendant la nuit, on résolut de ne pas s'arrêter dans cette ville, et d'aller coucher à Valognes. L'étape
était de quatorze lieues ; Charles X avait consenti cette fois à imposer à son escorte un peu plus de fatigue pour éviter Carentan.
Pendant le" trajet jusqu'à Valognes, les populations, qu'on avait dépeintes à l'avance comme très hostiles au roi et comme voulant s'opposer de vive force à son passage, sous prétexte qu'il se rendait à Cherbourg pour livrer le port aux Anglais, témoignaient, au contraire, les plus vives sympathies à la famille royale. Le cortège fit une halte entre Sainte-Mère-Eglise et Montebourg. Charles X se montrait particulièrement touché de l'accueil qu'il recevait dans cette partie de son douloureux voyage. La pensée de se rendre en exil, alors qu'on recueillait encore tant de preuves de dévouement et de fidélité, causait une émotion profonde à la duchesse d'Angoulême et à la duchesse de Berry. La fille de Louis XVI était très agitée. Elle descendait souvent de voiture, faisait quelques pas à pied, s'arrêtait, s'asseyait au bord de la route, remontait en voiture, puis redescendait encore. La duchesse de Berry, nature ardente et courageuse, ne pouvait pas non plus se consoler que le roi eût si vite renoncé h la lutte. Le spectacle qui s'offrit à Montebourg, situé à deux heures en avant de Valognes, augmenta le regret des deux princesses. Un grand nombre de paysans des campagnes environnantes étaient venus à la rencontre du roi. Dès que parut l'escorte, toutes les têtes se découvrirent. On demanda à la famille royale de mettre pied à terre, de s'arrêter un instant. Elle y consentit. Des acclamations retentirent. Des paysans disaient : « On nous a bien défendu de crier; mais nous bravons la défense. Vive le roi ! Vivent les Bourbons! Vive le duc de Bordeaux! » Les femmes versaient des larmes. L'une d'elles dit au jeune prince : « Revenez mon bel enfant, revenez bientôt; nous vous attendons; vous nous trouverez fidèles. » Le petit prince tendit sa main. On la couvrit de baisers. L'émotion des paysans gagna la duchesse de Berry. Elle ne voulait plus quitter ces braves gens, dont la fidélité la consolait de tant de douleurs. « Arrê-
tons-nous ici, s'écriait-elle, attachons-nous à un arbre, à une borne, mais pour Dieu, n'allons pas plus loin. » Cependant on se remit en route, et l'on arriva le soir à Valognes, dernière étape avant Cherbourg, Cherbourg, où l'exil devait commencer.
Charles X et son escorte arrivèrent à Valognes le vendredi 18 août, vers six heures du soir. A l'entrée de la ville, le convoi suivit lentement la longue rue qui, en 1827, était toute tapissée de fleurs et de feuillages pour l'arrivée de la Dauphine, dont chaque voyage était alors un voyage triomphal. Ce souvenir heureux, dans un jour de malheur, revint à l'esprit de l'orpheline du Temple, et en descendant de voiture elle pleura.
La ville était pleine de monde et de mouvement. La population tout entière s'était portée au-devant du roi, les uns par sympathie, les autres par curiosité ; il n'y eut aucun désordre, pas un cri, pas une parole hostile.
La famille royale logea dans la belle maison de M. de Mesnildot, antique demeure à laquelle se rattachent des souvenirs historiques. C'est là (jue l'impératrice Marie-Louise était descendue, au mois d'août 1813, lorsqu'elle se rendit à Cherbourg, pour y présider à l'ouverture du grand bassin. Jacques II avait passé dans cette maison la première nuit de son exil en France, et c'est sous le même toit que Charles X, le Jacques II français, se reposait pour la dernière fois dans son royaume, avant de commencer son exil éternel.
On savait que le roi s'embarquerait à Cherbourg, mais le lieu de son débarquement n'était pas encore fixé. Charles X avait d'abord désigné
Ostende. Sur l'exclusion formelle que le gouvernement frani.-ais fît de ce port, il choisit Amsterdam. Une nouvelle dépêche de Paris ayant étendu l'exclusion à tous les ports de Belgique et de Hollande, il se rabattit sur Hambourg. On lui interdit également cette ville, et l'on décida qu'on le débarquerait à Portsmouth.
Une autre question restait à résoudre. Charles X serait-il transporté sur des vaisseaux français ou sur des vaisseaux étrangers ! Il avait témoigné au gouvernement britannique le désir de monter sur des navires anglais ; mais ce gouvernement avait refusé, dans la crainte de mécontenter le nouveau pouvoir en France. Quant ù des vaisseaux français, le roi ne voulait pas en entendre parler, parce que l'idée de naviguer sous pavillon tricolore lui était odieuse. On adopta un compromis. Il fut décidé que Charles X et sa suite s'embarqueraient sur des navires américains frétés pour le compte du gouvernement français. Les capitaines et les équipages relèveraient de l'autorité française, mais les vaisseaux ne porteraient pas le drapeau tricolore. C'était, aux yeux de Charles X, la seule chose essentielle.
Il s'agissait enfin de déterminer le nombre des personnes qui s'embarqueraient avec la famille royale, et la suivraient dans son exil. Charles X avait parlé de deux à trois cents personnes, indépendamment des domestiques. A Valognes, ces courtisans du malheur étaient réduits à soixante ou soixante-dix, et à Cherbourg leur nombre devait diminuer encore. Comme l'a remarqué M. Odilon Barrot, il n'allait plus rester pour braver les douleurs de l'exil que ces quelques dévouements, toujours bien rares, qui sont à l'épreuve de toutes les secousses.
Le duc Victor de Broglie a dit dans ses Souvenirs, à propos des événements de 1830 : « Quand on s'est engagé au service d'un gouvernement et qu'on a rempli tous ses devoirs envers lui fidèlement, loyalement jusqu'au bout, si ce gouvernement vient à tomber par s.i .ropre faute ou par accident, on est quitte envers lui ; on est libre <le con-
tracter un nouvel engagement, et le mieux, en pareil cas, c'est de le faire tout haut et tout de suite ; les délais, les transitions sont affaires de prudence personnelle, et peut-être d'un peu d'hypocrisie plutôt que d'honneur et de probité. » Le noble duc conclut ainsi : « Thèse générale, en politique rien de mieux, rien de plus important, sans doute, que de rester fidèle à ses principes, à sa cause, à ses amis ; mais rien de plus sot que de sacrifier le bon sens au qu'en dira-t-on ? — Madame, disait à sa maîtresse au désespoir et qui refusait toute nourriture une femme de chambre de grand sens, si vous devez manger un de ces jours, pourquoi pas dès aujourd'hui ? »
Nous ne défendons pas cette théorie, mais il est certain qu'elle eut, en 1830, de nombreux adhérents. Comme toujours, les gens dont les protestations de fidélité à Charles X, pendant la période heureuse de son règne, avait été les plus bruyantes et les plus enthousiastes, furent les premiers à l'abandonner dans le malheur.
Le vieux roi pouvait faire de tristes réflexions sur la nature humaine, mais il ne voulait pas reconnaître qu'il s'était trompé en publiant les fatales Ordonnances. « Ne voyez-vous pas, disait-il au général de Bourbon- Busset, qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement ? Il fallait toujours y arriver, le coup des révolutionnaires était monté. — Mais, Sire, répondait le général, on pouvait le parer, — Non, ne croyez pas cela ; ce .sont de vos idées de journaux et de salons. »
Le comte Joseph d'Estourmel demanda en vain à Charles X un
témoignage écrit de satisfaction. « — Je rends justice à votre conduite,
lui dit le roi, elle est honorable ; mais vous avez eu un tort grave
lorsque, dans les proclamations que vous avez publiées en cessant vos
fonctions, vous avez blâmé les Ordonnances, les appelant funestes et
surtout illégales ; elles sont peut-être extralégales, mais illégales, je n'en
puis convenir, — Sire, reprit le comte d'Estourmel, j'ai dit que les
Ordonnances étaient funestes ; à l'appui de cette assertion, que pour-
pais-je ajouter ? Les faits parlent ; quant à l'illégalité , si je me suis permis de qualifier ainsi un acte du roi, c'est que je ne varie point sur le principe de la responsabilité ministérielle, comme votre Majesté a pu le voir dans ma lettre du 3 août, écrite, je puis le dire, sous le feu de l'ennemi. — C'est égal, il ne fallait pas dire cela, — Mais, Sire, telle est mon opinion, et c'est surtout à la manière dont je l'ai exprimée que j'ai dû les égards dont on m'entoure encore, et l'influence que j'ai conservée, et dont le roi a remarqué l'effet, depuis qu'il est dans le département. Si j'avais soutenu le système ministériel, pensez-vous. Sire, que je serais, aujourd'hui 14 août, auprès de votre personne, et qu'on m'aurait laissé aller avec la cocarde blanche et mon habit fleurdelisé, chercher Votre Majesté à la limite de ce département, et l'escorter comme je le fais, quand depuis quinze jours la révolution est accomplie ? On a respecté mon dévouement en faveur de la manifestation de mon opinion sur les Ordonnances. — Je sais que vous faites tout ce que vous pouvez ; je vois que tout se passe bien sur la route. Si, partout en France, on avait pour moi l'affection qu'on m'a laissé voir à Montebourg, je ne serais pas obligé de m'embarquer. Mais vous n'auriez pas dû blâmer les Ordonnances. Je n'avais pas deux partis à prendre. L'événement le prouve, et il aurait toujours fallu y revenir un peu plus tard ; je vous dis la chose comme je le pense. — Sire, j'ai dit aussi ce que je pensais, et les trois lignes d'approbation que je me flattais d'obtenir auraient satisfait mon cœur, qui est contristé d'un pareil refus. « Le comte d'Estourmel, après avoir relaté cette conversation entre le roi et lui, ajoute la réflexion suivante : « Ainsi, un fonctionnaire dont la conduite avait été, je puis le dire, aussi nette, qui, le dernier dans cette partie de la France, avait fait respecter l'autorité royale, qui était accouru au-devant de Charles X quand tant de gens s'en éloignaient, et qui, en ce moment, comme préfet, comme conseiller d'État et comme gentilhomme de la chambre, se trouvait par l'effet des circonstances à
peu près le seul de sa robe auprès de lui, ne put obtenir un témoignage gratuit de satisfaction, parce qu'il avait appelé illégales et funestes les Ordonnances qui ont perdu la dynastie. »
M. d'Estourmel alla cacher son dépit auprès de la duchesse de Gontaut. Elle lui fit savoir, pour le consoler, que le roi, quelques jours avant, à la suite d'une discussion politique fort vive, s'était mis en colère contre elle, et lui avait dit qu'elle mériterait d'être envoyée en exil. « Que n'y vais-je seule aujourd'hui ? » ajouta la duchesse en soupirant.
On permit à Charles X de rester à Valognes jusqu'au 16 août, jour où il irait s'embarquer à Cherbourg. En attendant, les commis- .saires se rendirent dans cette dernière ville, pour s'y assurer par euxmêmes des dispositions prises en vue du départ. Après cette inspection, ils revinrent à Valognes, auprès du roi, qui avait terminé ses préparatifs. Ils le trouvèrent moins triste et plus expansif que les jours précédents, soit qu'il se sentît dégagé désormais des appréhensions qu'il avait eues pendant le voyage, soit que la résignation religieuse qui le soutenait dans cette rude épreuve reçût de l'approche du dénoûment une nouvelle force.
Charles X avait toujours montré dans ses rapports avec les commissaires une politesse bienveillante et digne, mais froide, réservée. « Peutêtre, a dit M. Odilon Barrot, son langage avec moi avait-il un peu plus d'abandon et de familiarité, à raison de ma jeunesse, et surtout parce que, n'ayant appartenu par aucun lien quelconque à son gouvernement, je lui paraissais, dans ses idées de fidélité et de loyauté, moins chargé que mes collègues du reproche de félonie. Il avait même porté parfois cet abandon jusqu'à me parler de la Révolution, sujet sur lequel, en général, il déclinait toute conversation. — « Je n'avais pas le choix, me disait-il ; les Ordonnances étaient une nécessité impérieuse et absolue. Une fois placé sur la pente des concessions, on ne
peut plus s'arrêter. J'avais sous les yeux l'exemple de mon frère ; j'ai mieux aimé monter à cheval qu'en charrette. Du reste, je connais tous les fils de la conspiration qui était ourdie, et sur laquelle je n'ai fait que prendi'e l'initiative ; je pourrais vous nommer le banquier qui a soldé tout ce mouvement populaire. »
M. Barrot fit quelques respectueuses objections. Il chercha à prouver que, sans les Ordonnances, le trône n'aurait pas été ébranlé. Tout en étant écouté avec une indulgente attention, le commissaire voyait bien, par le demi-sourire et par les hochements de tête de Charles X, que les leçons données au roi par les événements lui avaient si peu profité qu'il aurait été tout prêt à recommencer.
« Cependant, ajoute M. Barrot, ce fut dans un de ces moments d'effusion, et lorsque nous venions de lui faire part des mesures que nous avions prises pour lui procurer, à lui et à sa suite, toute la sécurité et toutes les aisances qu'il pouvait désirer, qu'il nous adressa ces paroles : « — Nous allons bientôt nous quitter, messieurs. J'éprouve le besoin de vous remercier des soins dont vous m'avez entouré dans des circonstances tout à la fois si pénibles et si périlleuses. »
Le maréchal Maison crut le moment favorable pour hasarder une sorte d'apologie personnelle. « — Croyez bien, Sire, dit-il à Charles X, que je ne me serais pas chargé de la mission que j'ai remplie auprès de Votre Majesté, si je n'avais vu l'occasion de lui prouver mon dévouement et ma reconnaissance. — Ne parlons pas de cela, » répondit sèchement Charles X, et il se tourna d'un autre côté.
« Le mot de reconnaissance, a dit M. Barrot, venait de rappeler au vieux roi que c'était de sa main que le général Maison avait reçu le bâton de maréchal de France, et il lui était pénible de le voir parmi ses adversaires, même et peut-être surtout en qualité de protecteur. Etrange et bizarre rapprochement ; en 1814, c'était le général Maison qui, en sa qualité de commandant la division militaire du Nord, avait
donné la main à Louis XVIII pour débarquer à Calais. C'était le même homme, devenu maréchal, qui allait donner la main à Charles X pour l'embarquer à Cherbourg. On comprend que tous ces souvenirs jetassent quelque froid et même quelque aigreur dans les rapports de Charles X avec le maréchal Maison, qui d'ailleurs en avait la conscience, et qui évitait ces rapports autant que les exigences du service le lui permettaient. »
Le l'oi paraissait n'avoir plus rien à craindre jusqu'à son embarquement ; mais il n'en était pas de même du maréchal Marmont. On disait que, s'il n'était pas massacré pendant la route, ce serait à Cherbourg qu'il succomberait. « Ces bruits prirent beaucoup de force à Valognes, a-t-il écrit dans ses Mémoires. Je serais, disait-on, le prix de la liberté du roi, et on ne le laisserait embarquer qu'après m'avoir livré. Je ne pouvais supposer aucune arrière-pensée dans les dépositaires du pouvoir, mais je pouvais craindre un mouvement populaire. Un ancien garde du corps, propriétaire dans les environs, me fit des offres pour ma sûreté. Je le remerciai. On me proposait, et les commissaires eux-mêmes, comme ils l'avaient fait précédemment, m'engageaient à quitter mon uniforme et à ne pas me montrer... Je déclarai que, puisque je commandais, je voulais rester à mon poste avec les gardes, et ne mettre bas mon uniforme que lorsque je serais sur le bAtiment. »
Les commissaires avaient d'abord décidé que les gardes du corps quitteraient Charles X à Valognes. Le maréchal Marmont représenta vivement que le roi devait à sa maison militaire de ne se séparer d'elle qu'au moment où la terre manquerait sous ses pas. Après la conduite de tous les gardes du corps, c'était un témoignage d'estime et d'affection qu'ils méritaient, et c'était une question d'honneur pour eux. D'ailleurs, en traversant Cherbourg avec une simple escorte, rien ne garantissait d'une insulte et de quelque entreprise, tandis que six cents hommes
déterminés, bien armés, et marchant serrés, imposeraient une crainte salutaire à la population. « Les gardes du corps, a dit M. Odilon Barrot, nous supplièrent par leurs chefs de leur permettre d'accompagner le roi jusqu'au moment de l'embarquement. Nous ne crûmes pas devoir les empêcher de donner à leur maître ce dernier témoignage d'une fidélité que nous ne pouvions qu'honorer. Seulement, nous eûmes à prendre quelques mesures pour prévenir tout conflit entre la popula^on de marins, dont la chaleur d'opinion nous était connue, et messieurs les gardes. » On arrêta que l'enceinte du port militaire de Cherbourg serait rigoureusement fermée, que Charles X, sa suite et les quatre compagnies de gardes du corps y pénétreraient seuls, et que les gardes, immédiatement après l'embarquement, retourneraient à Valognes. Le moment des adieux approchait. Une solennité touchante se préparait pour le dimanche 15 août, jour de l'Assomption.
Charles X, malgré ses chagrins, jouissait encore du bonheur d'être en France. Chaque jour qu'il y passait était un jour dérobé à l'exil qui devait durer autant que sa vie. L'âme tranquille et libre de remords, il trouvait dans la prière une consolation efficace, et il se soumettait avec résignation aux décrets de la Providence. Le dimanche 15 août 1830, la famille royale, qui devait partir le lendemain pour la terre étrangère, l'emerciait Dieu, qui lui accordait la grâce de célébrer encore une fois sur la terre de France la fête de la mère du Sauveur.
« Le 15 août, ù six heures du matin, a dit le comte Joseph d'Estourmel, j'entrai à l'église de Valognes. Une femme était agenouillée sur les marches de l'autel dans l'attitude de la plus fervente prière, tout entière à son Dieu qu'elle venait de recevoir. Quand elle retourna à sa place, je reconnus la Dauphine. Pauvre fille de saint Louis, le lendemain on allait, pour la troisième fois, l'emmener dans la terre d'exil ; mais la récompense ne peut lui manquer et, quoi qu'il arrive, Marie- Thérèse a pris la bonne part. » Une heure plus tard, la duchesse de Berry vint s'agenouiller à la même place. La fille de Louis XVI et la veuve du prince assassiné avaient bien besoin de prier toutes les deux. L'une laissait en France les cendres de son père et de sa mère, l'autre les restes de son époux et le berceau de ses enfants.
Charles X, qui ne sortit pas pendant son séjour à Valognes, entendit
la messe à l'hôtel Mesnildot, dont la salle à manger fut, après le déjeuner, transformée en chapelle. Ce fut la duchesse d'Angoulême qui répondit en latin aux prières du prêtre lorsque vint VExaucUat.
Le prêtre disait : « — Que le Seigneur vous exauce au jour de la tribulation, que le nom du Dieu de Jacob vous protège ! »
La princesse répondait : « — Qu'il vous envoie son secours du fond du Saint des Saints, et qu'il vous assiste des hauteurs de Sion ! »
Le prêtre continuait : « — Qu'il se souvienne de tous vos sacrifices, et que votre holocauste lui soit agréable ! »
La Dauphine répondait : « — Qu'il vous traite selon votre cœur et qu'il accomplisse tous vos desseins 1 »
Et le dialogue se poursuivait ainsi entre le prêtre et la princesse :
« — Nous nous réjouirons de votre salut et c'est Dieu qui sera glorifié de votre gloire.
» — Que le Seigneur accomplisse toutes vos demandes ; je sais dès à présent que le Seigneur sauvera son Christ.
» — Il l'exaucera du haut du ciel, son sanctuaire ; c'est dans les puissances de sa droite que le salut réside.
» — Ceux-ci se confient dans leurs chars, ceux-là dans leurs chevaux ; nous, nous invoquons le nom du Seigneur notre Dieu.
» — Ils ont été liés, et ils sont tombés ; pour nous, nous nous sommes relevés, et nous resterons debout. »
Puis le prêtre et la fille de Louis XVI reprirent ensemble :
« — Seigneur, sauvez le roi, et exaucez-nous au jour où nous vous invoquons. »
Il est onze heures du matin. Des trompettes retentissent. On dirait que ce sont celles des funérailles de l'antique monarchie. Quand elles se taisent, le bruit cadencé des pas d'hommes sous les armes résonne comme du fer sur le pavé. Ce sont les braves gardes du corps qui viennent remettre leurs étendards au roi malheureux. Les gendarmes
des chasses, faisant le service de la porte extérieure, ouvrent la grille assiégée par la foule des curieux, et laissent entrer la colonne des gardes du corps, qui marchent quatre par quatre, les officiers et les étendards en tête, dans une aussi belle tenue qu'aux jours où ils traversaient la cour du Carrousel pour pénétrer aux Tuileries dans les appartements du roi.
Le duc de Luxembourg et le prince de Croï sont en avant, la canne du commandement à la main. Voici, parmi le groupe des officiers supérieurs, MM. de Bonneval, de Roure, de Sainte-Aldegonde, Ducosquer, de Naylico, de La Maisonfort, de Fraguier, de Bizemont, de Lucinge. Voici le vénérable comte de Pellan qui, malgré son grand âge, a voulu accomplir son devoir jusqu'au bout. Chacune des quatre compagnies — compagnies de Croï, de Gramont, de Noailles, de Luxembourg — est introduite à son rang d'ancienneté dans le salon où se trouvent Charles X et la famille royale. L'étendard de la compagnie de Croï est porté par M. Dumesnil, celui de la compagnie de Gramont par M. de Brancion, celui de la compagnie de Noailles par M. de Chabrignac, celui de la compagnie de Luxembourg par M. de Suze. Chaque étendard est escorté par les six gardes les plus anciens de chaque compagnie.
Charles X a quitté l'uniforme qu'on lui a vu pendant si longtemps. Il porte un frac bleu, avec des boutons de métal, sans plaque et sans décoration. Il tient à la main son petit-fils. A sa droite est la duchesse d'Angoulême.
Des larmes coulent de tous les yeux. « — Allons, mes amis, dit le vieux roi, calmez-vous ; faudra-t-il que ce soit moi qui vous console ? »
Chaque porte-étendard s'avance îi son tour. « — Messieurs, s'écrie
le roi, je prends ces étendards ; vous avez su les conserver sans tache,
j'espère qu'un jour mon petit-fils aura le bonheur de vous les rendre. »
Un témoin oculaire de cette scène, — qui, suivant la remarque du
comte d'Estourmel, rappelait, proportion gardée, les héroïques adieux de Fontainebleau, — M. Mazas, a dit : « Aussitôt que la remise des étendards eut été effectuée, les rangs se rompirent, les princes se virent entourés de toute part, il régna en un clin d'oeil autour d'eux une confusion qui certainement ne leur déplaisait pas. Les voix s'élevaient ; on entendait des échanges de témoignages de dévouement et de félicitations sur la belle conduite que les gardes du corps avaient tenue jusqu'alors. Quel touchant spectacle de voir cet enfant, l'héritier de tant de rois, passer de main en main, recevoir les étreintes de bras si fidèles ! Le duc de Bordeaux ne perdra jamais le souvenir d'une pareille journée, car sa jeune raison était déjà trop formée pour qu'il ne fût pas sensible à de pareils transports. Le roi, le Dauphin, les deux princesses trouvaient pour chacun de ces gardes un mot affectueux, empreint de sensibilité. J'entendis Mademoiselle dire à un officier des gardes du corps, que je ne connaissais point et qui s'inclina pour l'écouter : « — Venezvous avec nous ? » Cette question fit crisper le visage de l'officier. Il resta interdit. Je ne pus saisir les mots qu'il murmurait. »
Charles X s'écriait : « — Je ne puis vous dire combien je suis touché ; votre conduite a été bien belle, bien dévouée, jamais je ne vous oublierai, je vous connais tous ; dites à vos camarades que je voudrais leur dire adieu à chacun nommément ; chargez-vous-en pour moi. Il faut laisser passer l'orage, mais nous nous reverrons. » Des paroles semblables furent adressées à ce qui restait de la garde royale et aux gendarmes des chasses, dignement commandés par le baron d'André (qui est mort marquis, sénateur et général de division). X^e comte d'Estourmel, également témoin de cette scène, s'est exprimé ainsi : « Les vieux militaires pleuraient ; c'était un sanglot général ; ils baisaient les mains du roi et celles du duc de Bordeaux. Charles X m'aperçut dans la foule ; j'étais fort ému ; il le vit et me tendit sa main, que je mis sur mon cœur. « — On se montre bien dans votre département, me
dit-il ; j'ai été touché de l'accueil qu'on m'a fait à Saint-Lô. Ici, on est à merveille, comme à Montebourg. »
Le soir, on remit à chacun des gardes du corps, par ordre de Charles X, un exemplaire de la pièce suivante :
« Ordre du jour,
» Le roi, en quittant le sol français, voudrait pouvoir donner à chacun de ses gardes du corps et à chacun de MM. les officiers et soldats qui l'ont accompagné jusqu'à son vaisseau, une preuve de son ^,0
attachement et de son souvenir. Mais les circonstances qui affligent le roi ne lui laissent pas la possibilité d'écouter le vœu de son cœur. Privée des moyens de reconnaître une fidélité si touchante. Sa Majesté s'est fait remettre les contrôles des compagnies de ses gardes du corps, de même que l'état de MM. les officiers généraux, supérieurs et autres, ainsi que des sous-officiers et soldats qui l'ont suivi. Leurs noms, conservés par M. le duc de Bordeaux, demeureront inscrits dans les archives de la famille royale, pour attester à jamais et les malheurs du roi et les consolations qu'il a trouvées dans un dévouement si désintéressé.
• Valognes, le 15 août 1830.
» Charles.
» Le major général, » Maréchal Duc de Raguse.
» Pour copie conforme :
» Le capitaine des gardes, etc. »
Et plus bas :
« Par ordre du roi :
» A M , garde du corps de la compagnie de »
Le maréchal Marmont, duc de Raguse, a jugé ainsi de ce document : « L'ordre du jour, dont un exemplaire certifié fut remis à chaque individu présent, devient par la circonstance un titre de famille. Jamais corps n'a montré un plus admirable esprit. L'ordre, le respect et le
dévouement ont régné jusqu'au bout. Aucune exigence ne s'est fait sentir. Quand, au commencement de cette triste campngne, les moyens de subsistance et l'argent étaient insufïisants, les gardes du corps refusaient d'être servis avant les troupes, dont les besoins, disaient-ils, étaient plus pressants encore que les leurs. Je voudrais pouvoir exprimer à chacun des gardes du corps des quatre compagnies toute mon admiration pour leur noble conduite. »
Après la distribution de l'ordre du jour, Charles X écrivit au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Autriche pour leur demander l'hospitalité. M. Mazas, en qualité de secrétaire du baron de Damas, fut chargé de recopier les deux lettres. « Une simplicité antique, a-t-il dit, régnait dans toutes les expressions. Il ne s'y trouvait ni plainte contre la fortune, ni regret du passé. Dans la lettre adressée à Guillaume IV, le roi demandait un asile temporaire pour lui et sa famille. Il parlait de ses pauores petits-enfants d'une manière si touchante que j'en fus ému jusqu'au plus haut degré, et que, tout en écrivant, je laissai couler quelques larmes sur la pièce originale. Je séchai le papier de mon mieux, cependant d'une manière assez imparfaite, et, lorsque le roi de la Grande-Bretagne aura ouvert la lettre de son frère, le roi de France, il aura pu voir encore la trace des pleurs d'un Français fidèle. »
A Valognes, Charles X et la famille royale se sentirent entourée d'une atmosphère de sympathie, de compassion et de respect. Les fenêtres et les toits des maisons voisines de rh(Mel Mesnildot regorgeaient de curieux, qui espéraient apercevoir les princes. Le duc de Bordeaux et sa sœur se mirent plusieurs fois à la fenêtre. Leur bonne grâce séduisait la foule. La petite Mademoiselle était charmante avec ses cheveux blonds noués négligemment sur le haut de la tète et sa robe d'été rayée de blanc et de rose. La duchesse de Berry venait souvent voir son fils et sa fille, et les embrassait avec des transports de tendresse.
Dans la journée, on entendit les deux enfants causer. « — Je suis
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sûre, dit Mademoiselle, que nous reviendrons dans deux ans. « Alors, il y eut quelqu'un qui s'écria : « — Dans deux ans ! Je no doute pas, Mademoiselle, que nous n'ayons le bonheur de vous revoir au bout de six mois. » A ce moment, un sourire d'incrédulité se dessina sur les lèvres du duc de Bordeaux. Son sous-précepteur, M. de Barande, s'en aperçut et dit : « — Et vous, petit seigneur, quel est votre avis ? Vous abonneriez-vous à revenir à la fin de l'olympiade ? — L'olympiade ! répondit le jeune prince après un peu de réflexion. Ah ! je sais, quatre ans ! Eh ! bien, oui, je serais on ne peut plus content, si j'étais sûr que nous devons revenir dans quatre ans ! »
Le soir, le comte d'Estourmel se rendit auprès de la fille de la duchesse de Berry. La gentille enfant lui donna de ses cheveux, qu'elle coupa exprès, puis de ceux de son frère, et y ajouta une fleur pour M"" d'Estourmel. Le vicomte Hocquart, qui remplissait les fonctions de premier maître d'hôtel, dit à la petite princesse : « — Vous reviendrez en France, Mademoiselle, vous y dînerez encore, je le jure sur l'honneur, et ce sera moi qui vous y ferai servii* voti'e premier déjeuner. »
Le lundi 16 août, la famille royale se leva à cinq heures du matin. Elle allait partir pour Cherbourg, et n'avait plus que bien peu d'instants à passer sur la terre de France. En se réveillant, le duc de Bordeaux se mit à genoux. « J'avais maintes fois assisté aux prières du prince aux Tuileries ou à Saint-Cloud, a dit M. Alexandre Mazas, mais jamais je ne mis autant de ferveur à joindre mes vœux à ceux des personnes qui assistaient à ces pieux exercices. Que mon âme était émue en voyant le jeune Henri priant Dieu pour la dernière fois sur le sol de sa patrie !»
La prière était terminée, lorsqu'un officier des gardes du corps vint annoncer au baron de Damas que Charles X désirait avoir auprès de lui le duc de Bordeaux, pour le faire assister à la présentation de la gendarmerie des chasses, qui allait avoir lieu. Désignée aussi sous le nom de gendarmerie d'élite, la gendarmerie des chasses présentait alors un effectif de 177 gendarmes, 43 sous-officiers et 8 officiers, commandés par le colonel d'André. Pendant les marches depuis Rambouillet, elle avait été constamment chargée de l'arrière-garde, et toutes les nuits elle avait bivouaqué autour de la demeure où couchait le roi. Voulant donner à ce corps d'élite un témoignage de satisfaction, il ordonna au colonel d'André de lui présenter non-seulement les officiers , mais encore les sous-officiers, et se plaçant au milieu du cercle avec le Dauphin, la
312 LA DUCHESSE DU BERRY ET LA l'.ÉVOLUTION DE 1830
Dauphine, la duchesse de Berrj et le duc de Bordeaux, il s'exprima ainsi : « — J'ai voulu vous voir, mes amis ; je suis reconnaissant de votre dévouement. Vous avez accompli jusqu'à la fin et fidèlement un bien pénible service. » Puis il prit la main de chacun de ces braves militaires, sans en excepter un seul. Ecoutons encore M, Mazas, témoin de cette scène : « L'un des sous-officiers qui paraissait le plus touché était le maréchal des logis Cleret, vétéran de l'Empire : il assista aux adieux de Napoléon à Fontainebleau, et suivit le grand homme à l'île d'Elbe. Sa fidélité à ses maîtres lui servait bien d'illustration. Quelles réflexions ne devait-il pas faire en lui-même en rapprochant les deux événements dont le sort le rendait le témoin oculaire ! Dans sa retraite, Cleret pourra dire à ses enfants si les trônes sont fragiles. »
La famille royale quitta Valognes vers dix heures du matin. La cour de l'hôtel Mesnildot était remplie de spectateurs ; la grille obstruée par une masse de villageois avait peine à s'ouvrir ; les visages portaient l'empreinte non-seulement de la curiosité, mais de la sympathie ; il y avait foule aux fenêtres et sur les toits des maisons voisines. Charles X trouva M. de Mesnildot au pied du grand escalier. « — Ah ! Monsieur, lui dit-il, je vous cherche depuis bien longtemps. » Et il le remercia chaleureusement de l'hospitalité qu'il en avait reçue.
« Ce jour fut le plus pénible de tous, a dit M. Théodore Anne. Nous allions atteindre le but dé notre voyage ; quelques heures encore, et notre tâche était remplie. Plus nous avancions dans les jours de cette douloureuse escorte, et moins je pouvais me persuader de la réalité de notre position. Il me semblait que tout ce qui s'était passé était un rêve. Il m'était impossible de me mettre dans la tète que la monarchie était détruite, que Paris, pendant trois jours, avait été à feu et à sang, et que les Bourbons quittaient encore une fois la France. Quand le roi passa devant nous, son costume me ramena à la vérité. Jusqu'alors Sa Majesté avait marché revêtue de l'habit qu'elle portait depuis son
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avènement au trùne : c'était un habit bleu, coupé militairement avec deux grosses épaulettes en or, surmontées de la couronne royale, la croix d'officier de la Légion d'honneur, celle de Saint-Louis, et la plaque de l'ordre du Saint-Esprit. Aujourd'hui, le roi avait quitté ces insignes et pris l'habit bourgeois. Il en était de même de Monsieur le Dauphin, qui, seulement, avait mis à sa boutonnière un ruban rouge. Le roi n'en avait point. »
Sur le perron, Charles X s'arrêta un instant, et regarda la foule avec bonté, La duchesse de Berry s'appuyait sur le bras de M. de Brissac, véritable checalier d'honneur, chez qui le dévouement fut toujours une religion. De grosses larmes coulaient des yeux de la duchesse d'Angoulême. Les gardes du corps marchaient par quatre. La voiture du roi, dans laquelle étaient montés le Dauphin et le duc de Bordeaux, se trouvait placée entre deux sections des gardes. Le duc de Luxembourg, le prince de Croï, un lieutennnt des gardes et le colonel d'André se tenaient à cheval aux portières. Les quatre compagnies des gardes du corps marchaient suivant le numéro d'ordre. Celle de Croï tenait la tête de la colonne, et celle de Luxembourg formait la gauche. Un détachement de gendarmes d'élite éclairait la route, et le reste des deux escadrons servait d'arrière-garde. Le maréchal Marmont se tenait au milieu d'un groupe d'officiers de toutes armes ; la population de la ville et des villages voisins continuait à saluer avec respect les exilés.
A peu près au milieu du chemin, on fit une courte halte. Le roi, le Dauphin, la duchesse de Berry, le duc de Bordeaux et sa sœur descendirent pour causer un instant. Bientôt, on sonna : à cheval. Ceux qui avaient mis pied à terre regagnèrent leurs rangs. Charles X et les princes remontèrent en voiture, et l'on allait partir quand la Dauphine, qui avait marché un peu en avant et s'était arrêtée dans une ferme avec M°" de Saint-Maur, rejoignit le cortège. Les gardes du corps croyaient
que la princesse allait regagner sa voiture. Déjà ils rangeaient leurs che-
vaux pour lui faire place, quand elle s'écria : « — Non ! non ! je vais monter dans la voiture du roi. » Elle voulait être auprès de son oncle et s'associer au danger qu'il allait peut-être courir, si, comme on avait lieu de le craindre, on trouvait à Cherbourg des dispositions menaçantes. On baissa le marchepied, et la famille royale se trouva au complet.
Au sommet de la côte qu'il faut descendre pour arriver à Cherbourg, on apercevait la mer à l'horizon. Au bas de la cote, à l'entrée de la ville, un mouvement d'hésitation se fît remarquer à la tête de la colonne. Les gardes de la compagnie de Croï firent halte. Le marquis de Courbon, le major des gardes, accourut à la portière du roi. « — Eh bien, qu'y a-t-il donc ? s'écria le roi. — Sire, un rassemblement assez considérable s'est formé au bas de la côte, en avant de la ville, mais il ne manifeste pas d'intentions hostiles. — Marchez toujours, » reprit le roi.
Une députation de la garde nationale venait de se présenter à l'avant-garde, en assurant que, si l'on ne prenait pas, pour entrer, la cocarde tricolore, elle ne répondait de rien. « Le sort était jeté, a dit le maréchal Marmont dans ses Mémoires. La seule chose à faire était d'avancer, et nous continuâmes notre marche. Je crus à une catastrophe, et que cette démarche devait en être le prélude et le prétexte ; mais la belle contenance des gardes du corps imposa. On vit le peu de sûreté à se jouer à de pareils hommes... Je me sus bon gré d'avoir insisté pour amener toute la maison du roi jusqu'au lieu même de l'embarquement. A cette précaution seule, nous devons d'avoir heureusement fini notre voyage. »
A l'entrée de Cherbourg, on rencontra un capitaine du 64' de ligne, qui n'était pas de service. Cet officiel", voyant passer le roi, ôta par un mouvement subit, son schako, et le mit derrière lui, pour cacher à Charles X la cocarde tricolore qu'il portait.
Il faut près de trois quarts d'heure pour aller de la barrière de la
ville au port, en côtoyant la mer. Pendant ce trajet, la foule qui bordait le chemin ne fit point de manifestation malveillante. On entendit seulement quelques individus crier : « A bas la cocarde blanche ! » De loin en loin se trouvaient rangés en bataille des détachements de 64' de ligne. On vit des officiers baisser leur épée, et mettre la pointe à terre en signe de deuil. Avant d'arriver au port, le cortège passa à cinquante pas d'un petit obélisque élevé en mémoire du débarquement du duc de Berrv, en 1814.
Plus on approchait du port militaire, plus les groupes grossissaient. La foule, dans laquelle se trouvaient, avec des ouvriers de la marine, <les commis-voyageurs et beaucoup d'individus étrangers à la Normandie, ■devenait houleuse et agitée. On parvint cependant à franchir sans accident la grille qui sépare la ville du port militaire. Le 64° de ligne en facilita le passage à la famille royale et à l'escorte, et la referma brus- <juement, dès que le dernier peloton fut entré.
Les quatre compagnies, des gardes du corps se rangèrent alors en bataille, faisant face à la mer. Les voitures s'arrêtèrent devant un petit pont couvert d'étoffé bleue, et la famille royale mit pied à terre. Le temps était magnifique, et le soleil éclairait de toutes ses splendeurs •cette scène douloureuse. Les commissaires venaient de faire une dernière inspection des bâtiments, et, debout, la tête découverte, ils attendaient les exilés pour assister à leur embarquement. « Ce fut un moment d'attendrissement universel, a dit M. Odilon Barrot, que celui oii nous vîmes descendre ce vieillard sur lequel tant d'infortunes s'étaient appesanties sans altérer en lui les grâces de la jeunesse, et sans troubler cette sérénité d'âme que lui donnaient, au milieu de ses plus cruelles épreuves, ses croyances sincères et profondes. L'attendrissement redoubla, ■et les sanglots recommencèrent à éclater autour de nous, lorsqu'après lui descendit, couverte de ces vêtements de deuil qu'elle n'avait jamais quittés, la duchesse d'Angoulême, cette sainte femme, à qui la Provi-
dence n'avait épargné aucune douleur. Puis vint un jeune enfant, et, à son apparition, un frémissement se fit entendre au milieu de cette foule d'exilés.
« Les gardes du corps, dit encore M. Odilon Barrot, firent retentir leurs armes, sans cependant pousser un cri. M. de Clermont-Tonnerre saisit cet enfant avec une sorte d'exaltation, et le montra aux assistants, avant de l'emporter dans le bâtiment. La duchesse de Berry vint ensuite. Nous les suivions, profondément émus nous-mêmes de cette scène que le génie d'un grand artiste devrait transmettre à la postérité, ne fût-ce que comme une leçon éclatante pour les peuples et pour les rois. »
Le départ de Charles X avait été calculé, le matin, sur l'heure de la marée. Tous les bagages étaient embarqués depuis la veille. Dès qu'il fut descendu de voiture, le roi put monter sur le navire le Grcat-Brltain. L'installation était achevée. Le Dauphin suivait, tenant par la main le duc de Bordeaux ; la duchesse de Gonta.ut conduisait Mademoiselle ; la duchesse de Berry s'appuyait sur le bras de M. de Charette, la duchesse d'Angoulème sur celui de M. de La Rochejaquelein. Vinrent ensuite : le duc de Luxembourg, le maréchal duc de Raguse, le baron de Damas, gouverneur du duc de Bordeaux, les deux sous-gouverneurs et le précepteur du jeune prince, qui tous allaient partir sur le Great- Brltain. Le second navire, le Charles-Carrol, reçut les autres personnes de la suite du roi, notamment le duc Armand de Polignac, M. Ogherty, M°" de Bouille, M. Alfred de Damas, M. Emmanuel de Brissac.
Le nouveau gouvernement aurait voulu que le maréchal Maison suivît le roi jusqu'à son débarquement sur le territoire anglais. Il avait écrit dans ce sens aux commissaires ; mais ceux-ci ne crurent pas pouvoir obéir à cette injonction, et répondirent par une dépèche ainsi conçue: » Impossibilité d'embarquer le maréchal Maison. Engagement pris avec le roi : pas de cocarde nationale sur son bord. Le maréchal ne peut la
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quitter, représentant son souverain et la France devant un équipage étranger. D'ailleurs, la présence du maréchal ne serait plus à titre de saucegarde, mais à titre de surceillant. Or, telle n'est pas notre mis- •sion. Nous n'avons accepté que le rôle de sauvegarde. Nous ne nous sommes présentés à Charles X qu'avec ce caractère. Le vaisseau est un lieu d'asile ot de liberté ; il a été choisi étranger ; comme tel, le roi doit y être entièrement libre. »
Sur la question de la cocarde, .Charles X avait été inflexible. Il ne voulait pas voir les couleurs de la Révolution. Les équipages du Greai-Britain et du Charles-Car roi portaient le pavillon américain. Bien qu'appartenant à la marine militaire française, le commandant Dumont-d'Urville devait se tenir à bord en bourgeois, afin d'éviter au roi le déplaisir de voir une cocarde tricolore. Cet officier, pour plus de sûreté, demanda deux bâtiments d'escorte. On mit à sa disposition deux petits navires de l'État, la Seine et le Rôdeur. Mais on eut soin de cacher cette mesure à Charles X.
Avant de donner le signal du départ, les commissaires vinrent prendre congé de la famille royale à bord, et lui demander si elle n'avait pas «|uelfjues recommandations à transmettre ù leur gouvernement. Ce fut alors que le roi leur remit ces lignes, qu'il avait éci'ites do sa main : « Au moment où je vais m'embarquer, je dois vous témoigner, mes- .«ïieurs, que, d.'ins la commission dont vous avez été chargés près de moi, je n'ai eu qu'à me louer des soins et des attentions que vous avez eus personnellement pour moi, pour ma famille et pour les personnes ((ui m'ont accompagné. Je vous dois cette justice, et je vous la rends, comme vous m'en avez témoigné le désir. »
Charles X parla ensuite aux commissaires des intérêts laissés par lui en France. Il avait surtout ù cœur de continuer les pensions qu'il faisait à de pauvres vieux émigrés, vis-à-vis desquels il se considérait comme personnellement engagé. « Seulement, ajoute M. Odilon Barrot,
tout en nous recommandant cette dette qu'il qualifiait de dette d'honneur et d'humanité, il aurait bien voulu n'être pas redevable de son acquittement au gouvernement de la Révolution, et voici comment il raisonnait : « Vous savez, messieurs, qu'il a été trouvé un trésor considérable dans la Casauba d'Alger. Il est inutile que je vous rappelle les principes de notre droit public. Ce trésor m'est acquis par les droits de la conquête, et j'en dispose en faveur de mes malheureux pensionnaires. » Dans un tel moment, toute discussion eût été une souveraine inconvenance et une inutile brutalité. Nous nous inclinâmes, nous bornant à répondre que nous en référerions à notre gouvernement. »
N'est-ce pas une chose saisissante, cette mention de la conquête d'Alger, faite à l'heure même où commence l'exil ? « Le ciel, en ce moment, a dit l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe, se plut à insulter le parti vainqueur et le parti vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France entière avait été indignée des Ordonnances , il arriva au roi Louis-Philippe des adresses de la province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci sur les mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauçaient la monarchie. Le bey de Titteiy, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui cheminait vers Cherbourg , la soumission suivante : « Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain absolu le grand Charles X, le victorieux ; je lui payerai le tribut, etc.. » On ne peut se jouer plus ironiquement de' l'une et l'autre fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine ; elles sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale. »
Charles X eut au moins ce privilège de partir en souverain, escorté par ses gardes du corps jusqu'à l'heure de son embarquement pour l'exil. Dix-sept ans et demi plus tard, Louis- Philippe sera obligé de quitter la France, sous un déguisement, et à peine suivi d'un serviteur.
Le navire qui allait emporter Charles X et sa famille vers le rivage
anglais n'avait pins que quelques instants à rester dans la rade française. Le roi voulut parler une dernière fois au maréchal Maison. Il le fit venir dans sa cabine. Le maréchal s'écria, en sortant : « Quel beau caractère a cet homme-là ! Il n'est pas possible d'être meilleur et plus digne ! »
Le moment approchait où il faudrait congédier les personnes qui ne partaient point, mais qui étaient venues à bord dire un dernier adieu aux exilés. « Madame la Dauphine restait sur le pont du navire, a dit le comte Joseph d'Estourmel ; elle tenait les deux enfants serrés contre elle, et elle étendait les mains sur eux. Je la regardais à travers mes larmes ; son attitude était sublime. Une douleur de reine et de mère, enfin le plus touchant spectacle que la terre puisse montrer au ciel : la lutte de la vertu et du malheur. En ce moment l'aspect que présentait le navire serait difficile ù décrire. Nous étions tous mêlés, la famille royale, les commissaires, les marins de tout grade, et nous autres, courtisans de l'exil... Le maréchal Maison fit à Mademoiselle la révérence la plus respectueuse ; on eût dit qu'il saluait encore la future duchesse de Chartres. On m'a assuré, mais je ne l'ai pas entendu, qu'un des trois commissaires dit à Charles X, en lui montrant le duc de Bordeaux : « Elevez-le bien, il pourra être bien utile un jour. » Je reçus un dernier adieu et un remercîment du roi. Je montai l'escalier qu'on retira après nous, et la famille royale resta livrée à M. Dumont-d'Urville, dont la mort a été trop fatale pour qu'il soit permis de troubler ses cendres. »
Les commissaires se retiraient, lorsqu'une femme de la suite de M"" la duchesse d'Angoulême s'approcha de M. Odilon Barrot, et lui remit, de la part de la princesse, une lettre non cachetée, en l'avertissant que, dans quelque temps, une personne de confiance viendrait la retirer de ses mains ; c'était un blanc-seing qui devait servir pour la gestion des intérêts de cette princesse. « Je fus d'autant plus touché de
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cette marque de confiance de sa part, a dit M. Barrot, que, par respect, je m'étais constamment tenu éloigné d'elle et ne lui avais pas adressé une seule fois la parole. Il semblait qu'elle eût deviné les vives et profondes sympathies qu'elle m'inspirait. J'avoue que, dans le cours de ma vie, jamais distinction n'a eu plus de prix pour moi. » Cet aveu n'est-il pas significatif, venant de l'homme qui avait conseillé la marche des Parisiens sur Rambouillet ?
L'embarquement de Charles X à Cherbourg laissera un souvenir pathétique dans l'histoire. Un des écrivains les plus dévoués à la famille d'Orléans, M. Jules Janin, s'est ainsi exprimé dans son livre intitulé : La Normandie : « D'un pas ferme, le roi de France, le petit-fils de ce Philippe-Auguste, qui a repris la Normandie, de ce Charles VII, qui l'a sauvée, de ce roi Louis XII, qui l'a tant aimée, monte sur le vaisseau, qui l'emporte lui et sa famille. Sur le rivage, les peuples se taisaient, les chrétiens priaient avec ferveur ; les gardes du corps, derniers compagnons d'un si bon prince, portaient les armes en pleurant... Et voilà comment peut finir la plus grande monarchie de l'univers ! »
A deux heures et demie, le pont d'embarquement fut enlevé, on donna le signal du départ et les deux navires se mirent en mouvement. Avant qu'ils eussent franchi la dernière passe de la rade, la duchesse d'Angoulême s'approcha du capitaine, et lui rappela, en regardant le bassin à' Artois, que c'était devant elle que deux années auparavant les eaux de la mer y avaient été introduites pour la première fois. Puis elle chercha des yeux, parmi les divers bâtiments à l'ancre, celui qui portait le nom du duc de Bordeaux. M. Dumont-d'Urville lui montra le navire, mais en ajoutant que, depuis la veille, on avait substitué à son nom celui de Friedland. Au dire du capitaine, toutes les personnes de la suite avaient la consternation peinte sur leur visage. La figure du maréchal Marmont était décomposée, et tout son maintien annonçait un profond accablement. Seuls, le duc de Bordeaux et sa sœur ne s'occu-
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paient que du spectacle, nouveau pour eux, d'un navire et de ses agrès. Les deux bâtiments s'avançaient en pleine mer. Les rivages de France allaient disparaître dans le lointain. Triste, mais résigné, Charles X jetait un regard suprême sur cette chère patrie que la Providence le condamnait à ne plus jamais revoir. Quant à la duchesse de Berry, rien dans son attitude n'indiquait le découragement. Elle portait sur la tête un chapeau d'amazone. Sa physionomie avait je ne sais quoi de confiant, d'audacieux, et, en contemplant à l'horizon la terre de France, elle semblait dire : « Je reviendrai. »