‹ La cour de Charles XChapitre 21 sur 22 · CONDÉ-SUR-NOIREAU ET VIRE · texte numérisé non relu

CONDÉ-SUR-NOIREAU ET VIRE

C'était le 10 août 1830, l'anniversaire du jour où trente-huit ans auparavant, la royauté avait péri. Sur la route d'Argentan à Condé- .sur-Noireau, où il devait coucher le soir, Charles X pensait peut-être à cette date, en continuant le voyage dont le but était le commencement de son exil. A chaque étape, il quittait en voiture la ville où il avait passé la nuit. A une demi-lieue, on faisait halte.

Le roi montait à cheval, et en descendait un peu avant d'atteindre l'étape suivante. Il retrouvait alors sa voiture pour entrer dans la ville. « A mesure que nous avancions, a dit M. Théodore Anne, la Normandie, cette noble et riche province se développait devant nous, et nous apparaissait resplendissante de ses moissons, et belle de ses admirables points de vue ; on eût dit chaque jour un nouveau diorama. A l'aspect de cette richesse, de ces riantes contrées, que de pensées ont sans doute assiégé l'Ame de Charles X, et que de regrets elles devaient lui causer ! » Tout Français qui part pour l'exil doit pleurer amèrement, mais quand cet exilé est un souverain, quand, à la vue du pays le plus magnifique de la terre, il se dit : « J'ai été roi de tout cela, » ses angoisses doivent être spécialement douloureuses.

On arriva, vers quatre heures du soir, en vue de Condé-sur-Noireau, petite ville manufacturière dont les dispositions passaient pour très hostiles à la famille royale. Les gardes du corps, les gendarmes des

•iSO LA DUCHESSE DE BERRY ET LA RÉVOLUTION DE 1830

chasses et les officiers volontaires qui suivaient Charles X déclarèrent qu'ils se feraient tuer jusqu'au dernier plutôt que de souffrir la moindre insulte contre' leur maître. Les commissaires allèrent porter cette déclaration aux habitants de la ville, qui se calmèrent ; ils posèrent seulement comme condition que la garde nationale ne rendrait pas au roi les honneurs militaires, ce à quoi un officier des gardes du corps, qui s'était joint aux commissaires, répondit fièrement que le roi l'entendait ainsi. « — Sa Majesté, ajouta-t-il, a sa garde ; il en reçoit le salut militaire toutes les fois qu'il paraît devant elle, et il estime que c'est assez. »

Charles X logea à Condé-sur-Noireau, dans une belle maison, ou l'hospitalité lui fut très courtoisement offerte par un propriétaire qui appartenait à la religion réformée. Ce dernier, craignant, à cause de cela, de n'être pas agréable au souverain, lui dit : « — Sire, je ne dois point vous laisser ignorer que je suis protestant. — Mais, Monsieur, répondit Charles X, Henri IV le fut. »

A Condé-sur-Noireau, le maréchal Marmont excita spécialement l'animadversion populaire. Il dut changer en secret de logis pour éviter les violences de gens qui parlaient de lui infliger le sort du maréchal Brune. Depuis cette ville commencèrent pour lui les dangers très grands qu'il ne cessa de courir pendant le reste du pénible trajet.

Le matin du mercredi 11 août, on se dirigea sur Vire, dont la population ouvrière passait pour menaçante. D'après le récit du duc de Raguse, plusieurs officiers supérieurs des gardes du corps, envoyés en avant pour le logement, vinrent à sa rencontre, sur la route, et lui dirent qu'ils avaient la certitude d'un complot formé pour l'enlever. Des gens bien intentionnés étaient venus les avertir que, si le maréchal traversait la ville seul ou faiblement accompagné, il serait assassiné, ou bien saisi et jeté dans quelque repaire. Le duc de Raguse fit son profit de cet avis, et ne marclia plus qu'entouré d'un bon nombre

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