‹ La cour de Louis 14; introductionChapitre 2 sur 61 · I. — L'Homme · texte numérisé non relu

I. — L'Homme

C'est presque devenu une tradition et un lieu commun de l'histoire littéraire de rabaisser l'homme tout en exaltant l'artiste. Taine, plein d'ailleurs d'une admiration débordante pour son génie, ne voit en Saint-Simon qu'un grand écrivain victime de son imagination. M. Brunetière se contente de répéter le mot de Taine. La plupart des critiques, et M. Faguet lui-même, se contentent de répéter et de commenter ce mot fameux de Marmontel : « Saint-Simon ne voyait dans la France que l'aristocratie, dans l'aristocratie que les ducs, et dans les ducs que lui-même. »

Que Saint-Simon ait de très graves défauts et de

très petits côtés qui étonnent et détonnent chez un pareil génie, qu'il soit entaché de vanité et pétri d'orgueil, il faut bien l'accorder; c'est accorder tout simplement que Saint-Simon n'a pas passé impunément la plus grande partie de sa vie dans l'atmosphère de Versailles. Et ce qu'il faut accorder bien plus, c'est qu'avec tous ses défauts qui sont ceux du milieu et de l'époque, Saint-Simon a des vertus qui lui appartiennent en propre, c'est qu'il est un caractère de grande envergure et de trempe superbe. Le moindre éloge que l'on puisse faire de lui, c'est qu'il a traversé, sans se démoraliser et se déformer, le despotisme et la servilité du règne de Louis XIV et les ignominies de la Régence.

Il est de grande noblesse, fils d'un favori de Louis XIII et s'en souvenant. Toute sa vie, il ne cessera de parler avec tendresse et mélancolie du roi des gentilshommes et de l'opposer à Louis XIV, le roi de la bourgeoisie. Il oublie que c'est Louis XIII, ou plutôt Richelieu, avec la complicité tacite de Louis XIII, qui a fondé la monarchie centralisée et la bureaucratie bourgeoise et qui a brisé la puissance de l'aristocratie. Il oublie plus encore, lui, le duc, entiché des privilèges des ducs et pairs, que son duché est de création toute récente et ne remonte qu'à une génération. C'est qu'il a au plus haut point, non pas, comme on l'a trop dit, la vanité, mais l'orgueil de sa classe. Sa mémoire prodigieuse semble lui servir surtout à apprendre par cœur la généalogie et l'histoire de toutes les familles nobles et souveraines de la France et presque de l'Europe.

La noblesse devient la clef de voûte de son système politique. Elle est plus qu'une classe, plus qu'une caste, elle devient un principe. Ajoutons, d'ailleurs, que s'il possède tant l'orgueil de son état, il possède aussi ce que la noblesse avait perdu : le sentiment de l'honneur, de l'indépendance, de la loyauté, c'est-àdire qu'il possède (et il les possède au plus haut degré) des vertus qui sont fatales, funestes, néfastes dans une cour où l'on ne parvient plus guère que par la bassesse et la servilité. C'est évidemment à lui-même que Saint-Simon songe quand, dans son portrait de Louis XIV, il écrit les paroles suivantes : « L'esprit, la noblesse, se sentir, se respecter, avoir le cœur haut, être instruit, tout cela lui devint suspect et bientôt haïssable. » Malgré ses vertus, ou plutôt grâce à ses vertus, Saint-Simon non seulement tombe en disgrâce, mais devient bientôt l'un des hommes les plus impopulaires de son temps.

La fausseté de sa position — un caractère indépendant dans une cour asservie, un noble ambitieux dans un gouvernement d'où les nobles sont systématiquement exclus — donne la clef de sa psychologie. C'est un mécontent et, ajoutons-le, un mécontent qui ne peut laisser paraître son mécontentement, qui doit flatter le Maître quand le Maître daigne lui adresser la parole, qui doit féliciter de leurs honneurs mal acquis les bâtards qu'il déteste, qui doit s'humilier devant Mme de Maintenon qu'il abomine. L'état d'âme de Saint-Simon, c'est un peu l'état d'âme d'un La Bruyère à la cour du prince de Condé. Comme lui, il

ronge son frein, comme lui il est aigri ; écœuré de la bassesse triomphante, il' n'a pas, comme lui, renoncé à l'ambition qui était interdite à La Bruyère par son humble extraction. Bien loin d'avoir renoncé à l'ambition, toute sa vie il aspire à jouer un rôle politique. Il a conscience de son génie et déplore ses facultés sans emploi, son oisiveté forcée ; il abomine cette politique bourgeoise qui est en réalité une politique despotique et qui écarte les nobles et les princes des fonctions publiques. La vie active lui étant fermée, il regarde autour de lui, d'autant qu'il est admirablement placé pour voir aux premières loges de face, et il regarde avec des yeux rendus plus pénétrants par la haine. Ne pouvant pas prendre part à la comédie, n'ayant pas même le droit de siffler tout haut, il se dédommage en écrivant, pour l'édification de la postérité, toutes les choses honteuses, ignominieuses dont il est témoin, il devient l'historien secret de la monarchie, à la fois le Suétone et le Tacite de la cour de Versailles. Il déverse sur le papier sa colère contenue. Son activité comprimée se trouve à s'exprimer dans des pages qui, à deux siècles de distance, sont encore brûlantes d'indignation.

Dans cette haine, dans cette indignation où je crois découvrir surtout la rancune d'un honnête homme, d'un Alceste ducal, et le dégoût d'un homme dévoré d'activité, condamné à l'oisiveté, — la plupart des critiques continuent de voir la rancune d'une vanité blessée. On allègue les nombreux procès de Saint- Simon, ses querelles sur le tabouret, sur des questions

d'étiquette et de préséance : ne sont-ce pas là autant d'indices évidents d'une âme mesquine? Qu'il ytait dans ces querelles un élément de vanité, qui voudrait le nier ? De cette vanité essentiellement française, quel Français en est exempt ? Mais on oublie trop que ces questions de préséance et d'étiquette avaient à la cour de Versailles une importance énorme, couvrant des questions de principe, décidant de la carrière d'un courtisan. Que si nous avons peine à comprendre cette importance, la postérité n'aura-t-elle pas bien plus de peine encore à comprendre l'importance qu'un républicain de la troisième république attache au ruban et à la rosette de la Légion d'honneur ? L'intensité du sentiment religieux qui caractérise Saint-Simon vient confirmer l'impression générale qui se dégage de la lecture des Mémoires : c'est que nous nous trouvons en présence d'une nature ardente, d'un tempérament profondément moral, nullement superficiel. Chaque année, pendant une partie de sa vie, le duc fait une retraite à la Trappe. Cet homme qui juge des questions religieuses de son temps avec tant d'indépendance, ennemi des jésuites, ami de Port- Royal, hostile à la révocation de l'édit de Nantes, est profondément imprégné de christianisme. Ce critique passionné du grand règne, qui traverse toute la première moitié du XVIIIe siècle, contemporain de Voltaire et de Montesquieu, n'a jamais été effleuré par le doute : par la solidité de ses croyances religieuses, il se rattache quand même à la génération de Bossuet et de Bourdaloue.

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