‹ La cour de Louis 14; introductionChapitre 3 sur 61 · II. — L'Historien · texte numérisé non relu

II. — L'Historien

Il est certain que Saint-Simon se fait une très haute idée des devoirs de l'historien et que, s'il a failli à son idéal, ce n'est pas faute d'avoir conscience de ses obligations. Il ne cesse de protester de ses scrupules presque religieux, de ne dire que l'exacte, l'absolue vérité ; il ne cesse de nous convaincre de la rigueur de ses méthodes d'information, à ne donner des faits que de source certaine et sur les témoignages les plus compétents.

A première vue, il semblerait bien que nous devions le croire sur parole. S'il n'était animé, soutenu par un sentiment profond de son devoir, comment expliquer que pendant soixante ans il s'est attaché à son œuvre, il s'est rivé à une tâche aussi ingrate que dangereuse : tâche ingrate puisque les Mémoires devaient être posthumes ; tâche dangereuse, puisqu'il eût été jeté à la Bastille ou à Pignerol si on avait découvert ses manuscrits. Ce qui l'a soutenu, ce n'est pas la vanité littéraire, puisque de toutes les vanités c'était assurément celle qu'il avait le moins et puisque son œuvre ne devait paraître que très longtemps après sa mort ; ce n'était pas exclusivement la haine et la rancune, puisqu'elles sont incapables d'inspirer des chefs-d'œuvre en vingt volumes ; ce qui l'a soutenu, c'est surtout la conscience d'une mission à remplir. M. Clifton Collins, dans son livre sur Saint-Simon, nous dit que des mémoires secrets et posthumes ne sauraient donner les mêmes garanties de vérité et même de véracité qu'une

œuvre qui doit affronter le jugement de la critique et les dangers de la publicité, et que cette seule raison suffirait à nous rendre suspect le témoignage de Saint- Simon. — Ce raisonnement me semble absolument fallacieux. — Il me semble que l'on peut parfaitement retourner l'argument et affirmer avec bien plus de raison qu'aucune œuvre ne saurait donner plus de garanties de désintéressement et de sincérité que des mémoires d'outre-tombe, qui délivrent l'écrivain de toutes les préoccupations de la peur, de l'intérêt, sinon de la vanité, et qui n'ont plus besoin de ménager les puissants de la terre.

Malgré les protestations réitérées de l'écrivain, malgré les garanties de vérité que les Mémoires nous donnent, — précisément parce qu'ils sont à la fois secrets et posthumes, — Saint-Simon continue d'être regardé comme un historien extraordinairement suspect. S'il fallait accepter des opinions très autorisées, les Mémoires ne méritent aucune créance. Ils ne sont qu'une œuvre de passion, tour à tour un réquisitoire et une plaidoirie. Il est victime de son imagination. Sa haine lui fait accepter tous les racontars défavorables à ses ennemis. Sa crédulité, ses préjugés, ses superstitions excluent jusqu'au sens même de la critique historique. — Le moindre reproche que l'on puisse faire aux Mémoires et sur lequel tous sont unanimes, c'est qu'ils sont d'un bout à l'autre entachés de partialité. — Et ce qui est grave pour Saint-Simon et pour sa réputation d'historien, c'est que ce sont surtout des historiens et des spécialistes comme Chéruel, qui l'attaquent : il n'a

trouvé de défenseurs que parmi les littérateurs et les politiques (Villemain, Sainte-Beuve, Montalembert).

Dire que Saint-Simon est partial, c'est ne rien dire. Il y a une partialité qui est une vertu, comme il y en a une qui est le plus grave défaut qui puisse entacher une œuvre d'historien. Mais avant de définir si la partialité est une qualité ou un défaut, c'est l'homme tout entier qu'il faut définir. Si l'historien est un esprit étroit et un caractère méprisable, son œuvre sera sans valeur, non pas parce qu'elle est partiale, mais parce qu'elle est l'œuvre d'un esprit étroit et d'un caractère méprisable. Si l'historien est tout à la fois un caractère noble et généreux et une intelligence large, pénétrante et lumineuse, sa partialité sera une qualité de plus, et nous lui serons d'autant plus reconnaissant d'avoir mis son génie au service de la bonne cause, c'est-à-dire de ce qu'il croit être la bonne cause.

Or, si de ce point de vue l'on examine la qualité et la trempe du caractère et de l'intelligence de Saint-Simon, l'on conviendra que sa partialité est la partialité d'un honnête homme et d'un homme éclairé, merveilleusement ouvert et pénétrant, capable de se tromper, de se laisser égarer par ses sympathies et ses antipathies, mais incapable de mensonge.

Mais examinons la question dans les détails, elle en vaut la peine : lisez au hasard un volume des Mémoires et vous conviendrez que si Saint-Simon est très souvent féroce pour ses ennemis et indulgent à l'excès pour ses amis, plus souvent encore il ne semble préoccupé que de rendre pleine justice, et une justice

distributîve, exacte et rigoureuse, aux uns comme aux autres.

Ce que nous pouvons tout d'abord accorder aux critiques de l'historien, c'est qu'il y a un certain nombre de personnages qui suscitent en Saint-Simon des sentiments tellement violents qu'il ne semble plus se posséder et qu'à leur égard son témoignage est plus que suspect.

Il est difficile de croire que Louvois, et le père Tellier, et le duc du Maine, et le duc de Vendôme, et le cardinal du Bois, et Mme de Maintenon aient été les monstres diaboliques et machiavéliques que nous dépeignent les Mémoires. Il est difficile d'admettre que tous les moyens leur aient été bons, même et surtout le crime, pour arriver aux fins de leur ambition. Il est difficile de croire à toutes ces insinuations d'empoisonnement qui assimileraient la cour de Versailles à la cour des Borgia ou des Médicis. D'autre part, il est également difficile d'admettre que le duc de Bourgogne, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse aient été les types de perfection que nous décrit Saint-Simon, et que le dauphin, s'il n'eût été empoisonné, eût été les délices de la France et de l'Europe.

Convenons donc que des amours et des haines aussi violentes sont forcément aveugles. Qu'est-ce à dire? Quand les convictions les plus sacrées et les sentiments les plus intimes sont en jeu, -n'est-il pas à la fois inhumain et pédant d'exiger l'impartialité d'un juge? Il nous suffit d'être en garde contre ces écarts et ces excès du sentiment. Ce qui importe surtout

c'est de savoir si, dans les cas ordinaires, quand ses sympathies et ses antipathies les plus passionnées ne sont pas en jeu, si Saint-Simon, dans ces cas ordinaires, se montre juge équitable et pénétrant interprète des caractères.

Or, c'est ce qu'aucun lecteur attentif des Mémoires ne saurait révoquer en doute. Aucun historien n'est autant préoccupé d'être juste et de distribuer équitablement l'éloge et le blâme, l'ombre et la lumière. Et quand des critiques éminents comme M. Faguet nous disent que Saint-Simon est systématiquement hostile aux ministres, aux jésuites, aux bâtards, ils font croire tout simplement qu'ils ont lu les Mémoires d'un œil fort distrait. On donnerait des centaines d'exemples où l'historien fait un magnifique éloge de ses ennemis et analyse avec une étonnante pénétration les faiblesses de ses amis. Il ne cache pas les hautes qualités de Louis XIV, qu'il n'a jamais aimé. Il ne cache pas les vices hideux du Régent, qu'il n'a jamais cessé d'aimer. — Il est très vrai que Saint-Simon n'aime pas les ministres en général : ce qui ne l'empêche pas d'être juste pour Colbert, pour Chamlay, pour le chancelier Pontchartrain, pour Chamillart. Il est très vrai qu'il exècre les bâtards : ce qui ne l'empêche pas d'être juste pour le comte de Toulouse. Il est très vrai qu'il n'aime pas les jésuites collectivement : ce qui ne l'empêche pas de faire un superbe éloge du père La Chaise. — Tout ce qui tient au duc de Bourgogne lui tient à cœur : ce qui ne l'empêche pas d'être extraordinairement sévère pour Fénelon.

Tel est, chez Saint-Simon, le souci de la vérité qu'il ne l'abandonne pas quand il parle de ses ennemis les plus intimes. Etudiez les différents portraits de Louvois. — Louvois, d'après les Mémoires, est, plus encore que Mme de Maintenon et que le père Tellier, l'âme damnée de Louis XIV. C'est à lui qu'il faut rapporter les guerres les plus funestes, entreprises pour les motifs les plus personnels, sous les prétextes les plus futiles. (Fenêtre du Trianon.) Saint-Simon ne lui attribue pas moins des actes qu'il n'hésite pas à qualifier de sublimes. En nous représentant Louvois comme tour à tour capable de visées diaboliques et d'actions sublimes, Saint-Simon est tellement sincère et véridique qu'il ne se doute même pas que son portrait est psychologiquement impossible.

C'est surtout quand Saint-Simon met en scène des personnages qui lui sont plus ou moins indifférents ou étrangers que sa pénétration est vraiment prodigieuse et son regard étonnamment clairvoyant. Soit qu'il juge Pierre le Grand, ou Guillaume III, ou l'Ecossais John Law, son coup d'ceil est également infaillible. Il sait rendre justice aux ennemis les plus acharnés de sa patrie, de même qu'il voit tous les défauts du caractère français. Il est tel jugement qui semble être d'un historien du xixe siècle.

Ce qui prouve combien peu les préventions de la critique contre Saint-Simon sont fondées et combien, en général, on peut se fier à ses jugements, c'est qu'en général la postérité les a confirmés. Cet homme qu'on accuse d'être un féodal attardé au xvme siècle, com-

ment expliquer que presque toujours le xixe siècle soit avec lui contre ses contemporains?... Saint-Simon a défendu toutes les grandes causes que nous défendons. Il est ennemi des jésuites politiciens et ultramontains. Il défend Port-Royal. Il maudit la révocation de l'édit de Nantes. Il glorifie Vauban. Il déplore les prodigalités financières de Louis XIV et les débordements de la cour du Régent. 11 voit nettement les causes de la décadence de l'Espagne et garde toute son indépendance de jugement au cours d'un voyage triomphal. Quel plus bel éloge pourrait-on faire de Saint-Simon que de dire que ses jugements sur les hommes et les institutions et les événements se trouvent ratifiés à deux cents ans de distance ?

Si nous nous sommes si longuement étendu sur cette accusation de partialité, c'est que tant qu'on n'aura pas examiné ce qu'elle a de fondé et ce qu'elle contient d'exagération, on ne saurait rendre justice aux merveilleuses parties de l'historien, et tout d'abord, à ce don d'observateur, à cette vision nette de la réalité, qui nous frappe tant à la lecture la plus superficielle. Rien ne semble échapper à cette rétine : pas un regard, pas un jeu de physionomie, pas un décor, pas une draperie, pas une date, pas un fait historique. Ajoutez que Saint-Simon est doué d'une mémoire prodigieuse au service de ces dons d'observateur : toute l'histoire de France, de chaque province, de chaque famille, de chaque individualité est consignée dans cette mémoire.

La pénétration psychologique est au niveau de ses dons d'observateur et a été admirablement servie par

le milieu. Quel milieu, quelle époque furent jamais plus propices et offrirent jamais un plus riche champ d'observation au psychologue et au moraliste que la cour de Versailles? Que d'intrigues, et de tragédies, et de comédies dans le palais du grand roi ! Quel déploiement de vices sous le voile de la décence ! Que de hontes sous le masque de l'honneur ! Et quoi d'étonnant si sa pénétration psychologique native, aiguisée par la haine, favorisée par le milieu, perfectionnée par une pratique d'un demi-siècle, a fait de Saint-Simon l'un des plus grands moralistes de tous les temps ! Quoi d'étonnant si nous trouvons dans les Mémoires une galerie de portraits unique dans la littérature moderne ! Quoi d'étonnant si cette œuvre prodigieuse fourmille de pages qui mettent Saint-Simon au-dessus de Tacite et presque au niveau de Shakspeare et de Tolstoï !

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