L'Impératrice Eugénie
Lorsqu'il mourut, subitement, étant à Strasbourg-, je crois, le comte Walewski n'était plus au pouvoir^ mais paraissait, clans les desseins de l'Empereur, indiqué pour reprendre en main les affaires du pays.
En dépit des injustices, des rivalités, ce fut alors, autour de son cercueil, une sincère manifestation de regrets.
Le comte Walewski, en effet, quoique libéral et déplaisant à la coterie des autoritaires qui ne cessaient de tenter d'accaparer l'esprit de Napoléon III, laissa un vide profond, dans le monde politique.
Son libéralisme lui .valut des inimitiés implacables, et dans ses démêlés avec MM. Fould, Rouher, de Morny et Persigny, s'il fut parfois vaincu, il ne se découragea jamais.
Très absolu dans ses idées, très droit dans sa pensée, il n'abdiqua point devant ses adversaires et demeura dans une intransigeance de principes qui fait de lui une figure, un caractère.
Il fut, durant toute sa carrière, un ennemi déclaré de la politique des nationalités, et l'Empereur renonça, non sans amertume, à lui faire partager son rêve.
C'est à lui que M. Emile Ollivierdoit d'avoir connu Napoléon III et d'être devenu son collaborateur.
L'une de ses amitiés les plus fortes, aussi, fut celle qui le lia à M. Magne, et il y eut entre lui et cet homme
d'Etat une correspondance très curieuse, sur la politique impériale, dont la publication — s'il était possible de la tenter — formerait comme l'un des documents les plus vrais, les plus vivants de l'histoire du Second Empire.
Je possède quelques pièces intéressantes de cette correspondance.
Dans l'une, datée du 13 juillet 1863, M. Magne ne ménage guère M. Rouher.
... L'échec fait au prestige personnel de l'Empereur par l'adjonction d'un tuteur qui s'est présenté et qui a été accepté comme nécessaire; les 40 premières années de l'Empire ravalées contre toute justice et toute vérité, au détriment de l'histoire contemporaine et au profit d'une personnalité exagérée au delà de toute mesure ; tous ces faits ne parlent-ils pas d'eux-mêmes ? N'ont-ils pas dû faire ouvrir les yeux et diminuer singulièrement l'influence venue de ce côté ? Alors que s'est-il donc passé ?...
A l'exemple de mon philosophe, j'examine, je ne com prends i^^s et je m'arrête.
Plus tard, en date du 7 août 1866, après Sadowa M. Magne écrit encore à M, le comte Walewski et il lui fait part de ses appréhensions devant la situation nouvelle de l'Europe. C'est aussi un portrait intéressant de M. de Bismarck.
C'est probablement parce que je n'entends rien à la politique que j'aime à politiquer. Oui, Bismarck, le Roi,
M. LE COMTE WALEWSKl. 315
la Prusse, l'Italie, la France, l'Europe, le passé et l'avenir comparés sont de bien graves sujets d'entretien.
A mes yeux, Bismarck n'est pas seulement un conservateur révolutionnaire ; il faut être juste, c'est un véritable homme d'Etat, et un caractère. L'avenir pourra détruire son œuvre, mais combien de grands hommes n'ont pas cessé d'être grands, parce que leur œuvre ne leur a pas survécu! Quoiqu'il arrive, Bismarck fera figure dans l'histoire.
Le roi de Prusse a un mérite singulier. C'est d'avoir soutenu son ministre à travers tous les obstacles. Si, après avoir approuvé le plan de son ministre et autorisé sa mise en pratique, le Roi l'avait lâché et renié au premier échec, le Roi et la Prusse ne seraient pas ce qu'ils sont.
Ce que j'admire dans la conduite de ces deux personhages, c'est qu'ils ont su concevoir un système, le méditer à fond dans toutes ses parties, préparer lentement et sûrement les moyens d'exécution, bien déterminer leur but, et le moment d'agir étant venu, le poursuivre résolument, avec précision et constance sans se laisser intimider, ni décourager par rien.
On pourra blâmer, au fond, cette partie, personne ne pourra dire qu'elle n'a pas été jouée de main de maître. Bismarck, le Roi ont eu le grand mérite de diriger les événements au lieu de se laisser conduire par eux. La Prusse a grandi, c'est justice.
Quant à la France, ce que je vois de plus clair, en ce moment, c'est que les Prussiens y sont détestés. Leur orgueil blesse, leur conduite à Francfort révolte, mais surtout leurs succès, leur ambition, leur agrandissement, ne sont pas vus chez nous, sans une vive pointe de jalousie nationale. En province, comme à Paris, je vois ce sentiment
se produire avec énergie ; c'est ce qu'il importe que l'Empereur sache. Pour ma part, je l'ai dit et écrit peut-être trop crûment, la France, malgré son vif désir de la paix, ne se résignerait pas platoniquement comme l'Autriche à perdre sa situation, à descendre du premier rang de puissance militaire au second rang. On ne pardonnerait pas à l'Empereur de n'avoir tiré de son intervention officieuse, ou provoqué de ses conseils, de son influence, d'autre résultat que d'avoir attaché à nos flancs deux puissants et dangereux voisins. Par un juste sentiment des proportions, la France se sentirait relativement affaiblie par cette nouvelle organisation et cette distribution des forces autour d'elle. A ses yeux, les traités de 1815 seraient aggravés.
Eh bien! de deux choses l'une :
Ou bien, dans les arrangements qui vont suivre, la Prusse, par une abnégation qui n'est guère dans la nature humaine, dans la sienne surtout, fera à la France une part telle que son rang, sa sécurité, sa puissance relative, sa prépondérance actuelle seront équitablement ménagés ; dansce cas, quelques esprits moroses pourront bien, comme en Italie, pour la Vénétie, voir d'un mauvais œil que la générosité nous restitue ce que la victoire nous aurait donné ; mais le grand résultat étouffera les petites récriminations. On attribuera ce résultat à un plan de conduite prémédité ; l'Empereur aura triomphé sans combattre. La voix des amis de la paix et celle des patriotes se confondront pour célébrer sa sagesse : jamais il n'aura été si grand. Jamais les villes n'auront été pavoisées et illuminées avec un entraînement plus sincère, telles sont mes conjectures et mes espérances.
Mais si le contraire arrive ! Oh ! alors préparons-nous ! N'être pas préparé ne peut servir deux fois d'excuse.
La guerre est une chose abominable. Mais lorsqu'elle est dans la nature des situations, il n'y a qu'un moyen de l'éviter: c'est de ne pas la craindre. Je voudrais que l'on comprît bien que laisser la Prusse faire, comme on dit, son lit toute seule et à sa guise, c'est absolument prendre d'avance l'engagement de la déloger par la force un peu plus tard.
C'est là, sans contredit, une des plus belles lettres qu'ait écrites et pensées M. Magne. II s'y révèle homme d'Etat véritable et, quoiqu'il affirme n'entendre rien à la politique, il devine trop les secrets — présents et avenir — de cette politique pour que nous ayons de lui l'opinion modeste qu'il exprime.
La personnalité de M. le comte Walewski se prête peu aux anecdotes. Figure grave, aimable et mondaine à la fois, il passe dans la griserie du Second Empire, songeur un peu, souriant aussi, et comme résigné.
On affirme que MM. de Persigny et de Morny ont laissé des mémoires sur le Second Empire. A coup sûr, le récit de ces deux hommes serait intéressant à lire. Il est, cependant, un personnage de la cour qui, lui aussi, dit-on, alégué à ses héritiers un journal sur l'époque impériale, et dont la narration, si elle est sincère, exciterait au plus haut point la curiosité du public.
Je veux parler de M. le général Fleury dont le nom est resté célèbre autant que celui des deux individualités que je viens de citer.
La célébrité de M. le général Fleury fut toute spéciale, sous l'Empire; et depuis la chute de Napoléon III, elle est demeurée, dans l'esprit du monde, comme étrangement particularisée. Par suite d'un enchaînement de faits impossibles à analyser comme
à expliquer, par suite d'une malveillance implacable qui ne cessa de s'attacher aux paroles ainsi qu'aux actes de M. le général Fleury,' cette célébrité prend devant la foule un peu l'apparence d'une réputation bâtarde, d'une renommée de mauvais aloi. Sans vouloir, ici, me faire l'avocat du général, je tiens à dire que l'on est injuste envers lui, que le jugement qui le frappe, défavorablement — on ne sait trop pourquoi — comme frappent souvent les jugements, quelle que soit leur origine, est exagéré. En effet, M. le général Fleury ne fut, sous l'Empire, ni plus ni moins que les hommes de l'entourage de l'Empereur, un cynique, un jouisseur, et l'on comprend peu que la chronique s'acharne avec méchanceté, de préférence, contre lui.
Faut-il dire la vérité? — M. le général Fleury, par sa situation, fut quotidiennement, naguère, assailli par les solliciteurs et, s'il rendit des services à beaucoup, s'il aida nombre de gens dans leurs requêtes à l'Empereur, il en oublia plus encore et fit des mécontents. D'une déception à la haine, il y a peu d'écart, on le sait. De là cette rancune de l'opinion qui pèse sur la tombe même de cet homme.
On peut déclarer, sans craindre qu'on lui oppose un rival, qu'il fut, à la cour, le plus séduisant, le plus fêté, le plus aimé.
11 semblait, en effet, avoir tous les dons; joli
homme tout en conservant grand air, spirituel, brave, charmant, enfin, il était, avec M. de Morny, le type de ces hauts gentilshommes de palais qui mènent, en même temps, la politique et les plaisirs, et qui paraissent sans cesse prêts à jouer leur vie pour les uns comme pour l'autre.
Très sceptique, mais cachant son scepticisme sous une apparence de sentimentalité qui plaisait aux femmes et qui donnait le change aux hommes, très fin dans son esprit comme dans ses goûts, brillant causeur, ayant la faculté rare de savoir se taire à temps, élégant sans vaine parade, sans ostentation» dévoué, mais non encombrant, M. le général Fleury fut adoré de l'Empereur et de tous ceux qui, aux Tuileries, le connurent.
Il était l'un des amis de la première heure de Napoléon III, qui le distingua parmi les officiers d'Algérie, et qui en fît, dès son élection à la Présidence de la République, son fidèle compagnon.
Celui qui devait être, en effet, le général Fleury, après quelques folies de jeunesse s'était engagé dans les spahis et à une époque oii, là-bas, sur la terre africaine, on brûlait souvent des cartouches, où il y avait à donner et à recevoir des horions, il s'était montré brave parmi les plus braves.
Quelque temps avant le coup d'Etat du Deux-Décembre, une réunion secrète eut lieu à l'Elysée, chez le Président, la nuit, à laquelle assistèrent ceux
que le Prince avait mis dans le mystère de ses desseins.
Cette réunion avait pour but de choisir et de désigner le général qui inspirerait assez de confiance pour prendre en mains, lorsque Theure serait venue d'agir, la cause du Prince.
Comme l'on hésitait, comme plusieurs noms avaient été prononcés et n'avaient été accueillis qu'avec réserve, M. Fleury, officier d'ordonnance du Président, dit nettement, en s'adressant à Louis-Napoléon :
— Monseigneur, je n'ai, ici, que bien peu d'autorité pour élever la voix. Cependant, s'il m'était permis d'exprimer ma pensée, je dirais qu'il n'y a qu'un homme capable, en ce moment, de conduire et de faire réussir un coup d'Etat : c'est le général Saint- Arnaud.
Et il ajouta :
— Malheureusement, il est en Afrique.
Il se produisit, après ces paroles, quelques objections ; il y eut même parmi les assistants quelque discussion assez vive.
Le Prince, qui écoutait et qui n'avait rien dit jusqu'alors, exprima, enfin, son opinion.
— Fleury, fît-il, vous avez raison. C'est Saint- Arnaud qu'il me faut. Allez donc le trouver de ma part et ramenez-le-moi.
M. Fleury fit, en effet, le voyage d'Algérie pour se rendre auprès du général et c'est au cours de son
séjour auprès de lui qu'il le décida à seconder les projets du Prince.
Ainsi qu'en sa qualité d'officier d'ordonnance très mondain, il avait à l'Elysée, durant la Présidence du Prince, dirigé les élégances de ce palais, M. Fleury, aux Tuileries, étant grand-écuyer de l'Empereur, prit la surveillance de tout ce qui constituait le luxe extérieur de la cour.
11 eut, pour lui-même, alors, un train de maison, donna des fêtes et des dîners restés fameux, où Ton allait ainsi qu'aux redoutes merveilleuses d'Arsène Houssaye, en se disputant la faveur d'une invitation, et il organisa magnifiquement ce que l'on appela les écuries de l'Empereur.
Ces écuries — pour ceux qui aiment les petits détails — étaient ainsi composées :
Pour les chasses, les promenades, lorsque la cour était en villégiature, il y avait des chars-à-bancs pouvant contenir chacun quinze à dix-huit personnes.
Ils servaient, également, lors des séries à Fontainebleau et à Gompiègne, pour aller chercher les invités à la gare.
Pour les voyages de courte durée, il y avait des berlines. Il faut ajouter que ces véhicules servaient rarement, les souverains n'ayant à accomplir aucun voyage qui permît de les utiliser.
Les voitures de poste étaient employées davantage et cent cinquante postiers environ leur étaient affectés.
Dans les grands jours, on sortait les voitures de gala qui formaient deux types :
Les daumonts, que l'Empereur et l'Impératrice utilisaient de préférence, et les carrosses à six chevaux conduits en main, avec un cocher, ainsi que des laquais debout, derrière, qui n'étaient presque jamais employés et qui ne furent réquisitionnés que pour le mariage de Napoléon III et que pour le baptême du Prince Impérial, je crois.
Je ne mentionne que pour mémoire les voitures de jardin, ainsi que les paniers, alors très à la mode, dont l'Impératrice se servait, aimant à conduire.
Enfin, c'était l'écurie proprement dite, composée de chevaux de selle, soit pour la ville, soit pour le chasses.
On voit, par cette énumération, que le grandécuyer n'était point sans occupation.
La vie de M. le général Fleury s'écoulait, ainsi, à la cour, auprès de Napoléon III, sans trop d'accidents — si l'on excepte la blessure qu'il reçut, sur les boulevards; le deux décembre 1851 — et rien ne faisait présager qu'il pût avoir un avenir politique, lorsqu'après la cession de la Vénétie, en 4866, l'Empe-
reur le chargea d'une mission de confiance auprès du roi Victor-Emmanuel.
Le secret de cette mission a toujours été gardé.
Cependant, des personnes qui ont connu très particulièrement M. le général Fleury et qui n'ont jamais cessé d'être en correspondance avec lui — durant son ambassade à Saint-Pétersbourg, principalement — m'ont affirmé que l'empereur Napoléon m avait tenté, alors, de s'assurer la neutralité de l'Italie, alliée récente de la Prusse dans sa guerre contre l'Autriche, au cas oi^i il aurait quelque démêlé avec le roi Guillaume.
M. le général Fleury aurait donc passé les Alpes pour assurer au cabinet des Tuileries l'immobilité de Victor-Emmanuel, sinon son concours, dans l'hypothèse d'une campagne franco-prussienne.
Victor-Emmanuel aurait répondu au négociateur secret par des protestations d'amitié, par des décla rations formelles, affirmant que jamais il ne tournerait ses armes contre nous — contre son bon frère Napoléon III; mais l'ambassadeur de ce dernier avait dû s'en revenir sans autre résultat, obligé de se contenter de ces vagues certitudes.
Faut-il voir dans l'insuccès de cette mission — ce mot peut-être prononcé, si ce qui précède est exact — la cause de la résignation de l'empereur Napoléon III devant le triomphe de la Prusse, devant l'unité de forces des nationalités allemandes? Peut-être.
Ce ne fut réellement qu'en 1869 que le rôle politique de M. le général Fleury prit un caractère officiel. Il quitta, alors, ses voitures, ses chevaux, ses écuyers, et il s'en alla loin de Paris, à Saint-Pétersbourg, où l'Empereur l'envoyait en qualité d'ambassadeur.
Cette mission, qui eut, en somme, et sans atténuation de mot, l'exil du général pour but principal, fut la conséquence naturelle et logique de l'inimitié qui existait entre le grand-écuyer et l'Impératrice.
Par ses amitiés, par ses relations, par ses tendances d'esprit même, le général Fleury déplaisait à la souveraine. Il ne se gênait pas pour exprimer, tout haut, ses idées sur la politique du jour, et comme il professait des opinions fort libérales qui le rapprochaient de MM. Walewski, Magne, Emile Ollivier, depuis longtemps déjà^ il était, aux Tuileries, entre l'Empereur et sa compagne, un sujet de discussions, d'embarras même.
Napoléon III, fidèle à ses affections, se refusait à sacrifier son grand-écuyer. Pourtant, lui ayant fait part de la situation, et l'ayant trouvé disposé à lui éviter tout ennui, il le nomma ambassadeur en Russie, adoucissant ainsi, par l'honneur d'une telle fonction, le chagrin qu'une séparation ne pouvait manquer de lui causer.
Le général quitta donc les Tuileries et la France, et
c'est à partir de ce moment, surtout, que commence sa carrière politique.
On sait quel accueil il reçut à la cour de Russie et quelles sympathies il sut se concilier auprès du Tsar et de son entourage.
En cette heure où il est question d'alliance francorusse, il n'est peut-être pas téméraire, et il est peut-être simplement juste de dire, en évoquant son souvenir, qu'il fut l'un de ceux qui jetèrent, entre la France et la Russie, les premiers jalons de cette alliance, ou plutôt de ce rapprochement.
Lorsque le ministère libéral du Deux-Janvier prit le pouvoir, le général se trouvait à Saint-Pétersbourg et M. Emile Ollivier lui continua la confiance qu'avait mise en lui son prédécesseur.
Le général, d'ailleurs, fut un ardent partisan des réformes gouvernementales qui s'annonçaient, et dans une lettre que j'ai publiée déjà\ il s'exprime avec une sorte de chaleur enthousiaste sur l'avenir de l'Empire ainsi métamorphosé.
On ne pourrait dire, sans être inexact, que la déclaration de guerre à la Prusse, quelques jours après ce renouveau, le surprit.
M. le général Fleury n'était point sans appréhensions au sujet de la politique extérieure de l'Empereur, et quand il fut question de l'envoyer en
d. L'bnpératrice Eugénie.
Russie, il ne cacha point au souverain sa pensée.
Résigné, et afin de n'être pas,pour lui, je le repète, une cause d'embarras, il consentit à son éloignement, mais il ne voulut partir, abandonner Paris et les Tuileries, qu'après avoir reçu de Napoléon III la promesse qu'il lui serait confié un commandement, qu'il lui serait permis de combattre à côté de ses camarades d'armes, si un événement tragique survenait et mettait en péril le pays.
A l'heure fatale, il écrivit à l'Empereur pour lui rappeler sa parole et pour le prier de le relever de ses fonctions d'ambassadeur.
Mais rien ne prévalut contre l'hostilité qui le poursuivait et il dut continuer de servir son souverain dans le poste qu'il lui avait donné.
Lorsque l'Empire fut tombé, M. le général Fleury revint à Paris où, dans une philosophie de sage, il vécut tranquille et ignoré.
Quoique fidèle aux choses disparues, il connut Gambetta et le tribun, plus indulgent et plus sensé que les doctrinaires implacables, lui fît fête : le général Fleury le charma et se laissa charmer par lui. Deux augures, dit-on, ne peuvent se regarder sans rire. Il en est de même des hommes desprit qui ne peuvent se rencontrer sans s'aimer.
Homme d'esprit, M. le général Fleury le fut dans toute l'acception du mot. Dans la sympathie qu'il
inspire, en ses lignes générales, je n'irai pas jusqu'à dire qu'il fut, sous l'Empire, sans péché. Mais s'il est vrai que les fautes cachées sont à demi pardonnées, il sera beaucoup excusé, car nul mieux que lui ne sut enguirlander une peccadille, car nul mieux que lui ne sut la faire oublier.
Tout l'art de l'homme de cour est là. Cet art profite, quelquefois, à l'homme politique — lorsque le premier est doublé du second. Et c'était le cas de M. le général Fleury.
Victor Hugo, dans YBistoire d\in Crime^ trace le portrait suivant de M. de Morny :
« Qu'était-ce que Morny? Disons-le. Un important gai, un intrigant, mais point austère, ami de Romieu et souteneur de Guizot, ayant les manières du monde et les mœurs de la roulette, content de lui, spirituel, combinant une certaine libéralité d'idées avec l'acceptation des crimes utiles, trouvant moyen de faire un gracieux sourire avec de vilaines dents, menant la vie de plaisir, dissipé ,mais concentré, laid, de bonne humeur, féroce, bien mis, intrépide, laissant volontiers sous les verrous un frère prisonnier, et prêt à risquer sa tète pour un frère empereur, ayant la même mère que Louis Bonaparte et, comme Louis Bonaparte, un père quelconque, pouvant s'appeler Beauharnais, pouvant s'appeler Flahaut, et
s'appelant Morny, poussant la littérature jusqu'au vaudeville et la politique jusqu'à la tragédie, viveur, tueur, ayant toute la frivolité conciliable avec l'assassinat, pouvant être esquissé par Marivaux, à la condition d'être ressaisi par Tacite, aucune conscience, une élégance irréprochable, infâme et aimable, au besoin parfaitement duc : tel était ce malfaiteur. »
Dans sa haine contre le Second Empire et dans son exagération de poète, Victor Hugo força souvent sa pensée comme ses expressions alors qu'il parla des hommes des Tuileries. Il faut, cependant, reconnaître qu'en ce qui concerne M. de Morny, il eut une vision absolument exacte du personnage et le portraitura, en quelques mots, avec la justesse d'un voyant.
M. de Morny, l'homme indispensable du Second Empire, fut ce que dit Victor Hugo.
Le poète, cependant, se trompe en un point peu important d'ailleurs. M. de Morny était laid, dit-il. Non, M. de Morny n'était point laid. H ressemblait, il est vrai, à son frère, l'empereur Napoléon HI qui ne pouvait passer pour un bel homme, mais il lui ressemblait avec plus d'affmement, avec plus de grâce mondaine et son élégance dont il savait jouer à merveille pour les besoins de son intimité comme pour ceux de sa politique, lui donnait un je ne sais quoi de séduisant qui plaisait non seulement aux
femmes, mais qui touchait les hommes, les attirait et les retenait.
Fils du général de Flahaut et de la reine Hortense, à son entrée dans la vie, M. de Morny qui se nommait, ainsi que je l'ai prouvé dans le premier chapitre de ce livre Demorny, en un seul mot, au contraire d'Alcibiade qui coupait la queue de son chien, coupa la tête de son nom et s'étant ainsi anobli se mit au service de Louis-Philippe, s'inquiétant peu du frère impérial, mais vagabond, que le hasard lui avait donné, trouvant peut-être même, au fond de lui-même, gênant, ce frère qui alors ne pouvait lui être d'aucune utilité — ce frère non monnayable.
Officier aux lanciers, guerroyant avec courage, il faut le dire, en Afrique, puis député de Glermont, et député très libéral, progressiste même, derrière lequel il eût été fort difficile de deviner un futur organisateur de coup d'Etat, M. de Morny se montra ce qu'il fut toujours d'ailleurs, très grand seigneur, viveur intrépide, amateur de chevaux, coureur de coulisses, batailleur, et ami des femmes.
Les entreprises du prince Louis Bonaparte, à Strasbourg et à Boulogne, le surprirent^ évidemment, et l'invitèrent à la méditation. — Il les laissa passer, dans le silence le plus absolu, en effet, mais dès lors son œil qui avait la puissance visuelle du
regard des oiseaux de proie, se tourna vers le revendicateur et ne le quitta plus.
Il ne se compromit point, attendit les événements, abandonna même son frère aux hasards de la captivité, continuant de papillonner dans les salons des deux faubourgs, mais à l'heure du coup de force, à l'heure des luttes suprêmes, à Theure où le sang qui rougit et graisse les pavés, enfante ou l'héroïsme ou l'ignominie, il était auprès de celui qu'il avait renié naguère, prêt à toutes les ignominies.
Le coup d'Etat du Deux-Décembre 1851 fut son œuvre, en effet. S'il ne l'inspira point, il l'organisa, il en prépara l'exécution, il le raffina, si je puis ainsi m'exprimer, et il en fit cet accident politique tragique, féroce, que l'Histoire a enregistré.
« Il faut, écrit-il, en date du 3 décembre 1851, dans une note au général Magnan, cerner chaque quartier, le prendre par la famine ou l'envahir par la terreur. »
On n'est pas plus net, on n'est pas plus implacable, on ne peut avoir plus d'impassibilité et de cynisme dans la tuerie.
Ce cynisme et cette impassibilité ne quittèrent jamais M. de Morny, d'ailleurs, et furent ses auxiliaires psychologiques les plus puissants dans l'édification de sa fortune.
Ces deux sentiments dont était faite toute son attitude — intime ou publique — furent, en lui, avec
la même intensité, dans toutes les phases, dans toutes les circonstances de sa vie. Ils donnèrent naissance à un égoïsme effroyable auquel il soumit tout ce qui entra dans son ombre — hommes ou choses.
Soldat, le drapeau n'est pour M. de Morny qu'une loque productive, mais glorieuse, mais sacrée aux yeux des autres, aux yeux de ceux qu'il traite avec tant de désinvolture de niais, et il s'en sert, et il l'agite et il le secoue pour en faire tomber tout ce qu'il contient de nécessaire à l'avenir qu'il s'est tracé.
Mondain, il passe au travers des salons, en conquérant, en routier déguisé, et il fait le compte de ses sourires, il pèse chacun de ses baisers, ne livrant ni ceux-ci, ni ceux-là, sans réserves. C'est, je l'ai dit. l'ami et non l'amant des femmes, et la femme devient, pour lui, l'objet d'une sorte d'étude industrielle. Il est même, parfois, imprudent, dans son rôle de mondain. Mais il a tous les bonheurs; la société ne se révolte pas devant ses audaces, elle se contente de faire de l'esprit sur ses amours; les femmes qui connaissent ses qualités d'attachement conditionnel lui donnent, railleuses, un sobriquet — elles lui décernent le nom du chien de berger traditionnel, elles l'appellent Fidèle^ et la petite maison qu'il habite et qu'il doit aux libéralités de l'une d'elles, devient, dans la poésie particulière à son cas, une niche..
Homme politique, il songe tout à coup, dans le désarroi qui succède à la chute du roi Louis-Philippe et qui menace de troubler sa vie, qu'il a une origine précieusement irrégulière. Il fait le coup d'Etat pour son frère Louis-Napoléon Bonaparte, comme il Teiit fait pour tout autre, n'ayant qu'un désir, qu'un but — rencontrer la fortune dans le renouveau qui s'annonce — il fait le coup dElat, il affame, il emprisonne, il tue, pour le compte de Louis Bonaparte comme il eût tué, emprisonné, affamé, pour celui de Mandrin, s'il eût vécu à une autre époque, sans la conviction, sans la foi, sans l'enthousiasme qui sont, souvent, les excuses des folies ou des crimes, mais avec la brutalité du dogue qui remue un os dans le ruisseau, et qui le serre en ses crocs, prêt à déchirer celui — inconnu ou familier — qui tenterait de le lui arracher.
Et ce qui le distingue de ses pareils — des mille aventuriers politiques qui sont venus avant lui, qui ont mis, comme lui, les pieds, les mains et la bouche dans le sang populaire, c'est qu'il accomplit ces choses, c'est qu'il tient son rôle non avec colère, mais avec le sourire sur les lèvres, mais aimable, correct et élégant, avec une fleur à sa boutonnière.
C'est un corsaire qui, à l'heure du combat, prend sa place, et boit en attendant l'action.
Il serait impossible de l'analyser complètement.
Il n'y a, sur lui, aucun reflet de soleil et c'est le noir, et c'est la nuit dans sa vie. Comédien sans cesse en représentation, il est grimé, il est masqué à quelque heure qu'on l'aperçoive et jamais son fard, jamais ses oripeaux ne laissent voir la couleur de sa chair. Il a une âme qui, toujours, rit : l'âme de la Cruauté ; il a un cœur que rien n'émeut : le cœur de la Fatalité.
On ne peut le nier, cependant, M. de Morny fut un véritable homme d'Etat, ne s'attardant jamais dans un rêve, allant droit au fait en politique, recherchant et provoquant Taction.
Je sais une anecdote qui le peint tout entier.
Comme aulendemainduDeux-Décembre,lePrince- Président semblait morose, et déplorait, entre intimes, le sang répandu, M. de Morny l'interrompit doucement et lui dit :
— Monseigneur, en matière de guerre civile, il n'est point défendu aux chefs de parti d'aller à la bataille avec des gants; mais il ne faut pas que leurs gants empêchent le sang de rougir leurs mains et d'entrer un peu sous leurs ongles.
La phrase est odieusement féroce. Elle silhouette M. de Morny mieux que de longues pages — c'est comme, en un éclair — l'image de l'assassinat politique qui se dresse.
M. de Morny fut mêlé activement à presque tous les actes politiques du règne de Napoléon III. Mais
sa participation à l'expédition du Mexique est, sans contredit, la plus discutée, la plus importante.
Soutenu par l'Impératrice Eugénie, il organisa cette expédition avec une sûreté de main et de regard absolument remarquable.
Le rêve qui hantait la souveraine et qui la guidait dans cette malheureuse conception, lui importait peu. Habitué à brasser des affaires, M. de Morny ne vit dans la guerre du Mexique qu'une colossale entreprise industrielle et il mit tout en œuvre pour qu'elle servit ses intérêts. Il s'aboucha avec le banquier Jecker, inventa avec lui les fameux Bons, moyennant une rémunération de trente pour cent sur les bénéfices de cette exploitation financière et comme, pour assurer le succès de ce coup de bourse, il fallait que le gouvernement protégeât les intérêts de M. Jecker, il obtint pour ce dernier, qui était étranger, la naturalisation française. Dès lors, ce fut avec tranquillité qu'il attendit l'écho du premier coup de canon.
L'extrait suivant d'une lettre de M. Jecker, adressée à M. Conti, ne laisse aucun doute sur le rôle de M. de Morny, dans ces circonstances :
Paris, 8 décembre 1869.
Monsieur, Ne trouvez-vous pas étrange que je m'adresse à vous de préférence, ayant à vous entretenir d'une affaire qui regarde principalement l'Empereur?
Vous aurez assez entendu parler de mon affaire des Bons pour la connaître un peu. Eh bien ! je trouve que le gouvernement la considère avec trop d'indifférence, et que, s'il n'y fait pas attention, elle pourrait amener des suites fâcheuses pour l'Empereur.
Vous ignorez sans doute que j'avais pour associé dans cette affaire M. le duc de Morny qui s'était engagé, moyennant 30 pour 100 des bénéfices de cette affaire, à la faire respecter et payer par le gouvernement mexicain, comme elle avait été faite dès le principe. Il y a là-dessus une correspondance volumineuse d'échangée avec son agent M. de Marpon.
En juillet 1861, on est venu me trouver de la part de ces messieurs, pour traiter de cette affaire.
Cet arrangement s'est fait lorsque ma maison se trouvait déjà en liquidation, de sorte que tout ce qui la regarde appartient exclusivement à celle-ci.
.... M. le duc de Morny vint à mourir, de sorte que la protection éclatante que le gouvernement français m'avait accordée cessa complètement.
Pour employer une expression de M. Rouland, contenue dans l'une des lettres que j'ai publiées en un précédent chapitre, les tripotages de M. de Morny ne sont mis en doute par aucun écrivain de bonne foi et il serait puéril de trop vouloir les détailler.
Il est, cependant, à ce sujet, une très amusante anecdote qui mérite d'être signalée.
Pour la réussite des affaires qu'il entreprenait, M. de Morny avait — ce qu'en langage un peu fami-
lier — on pourrait appeler un truc merveilleux.
Lorsqu'il attendait un solliciteur important, il avait soin de réunir dans son cabinet deux ou trois amis avec lesquels, au moment oii il donnait Tordre d'introduire son visiteur, il paraissait entretenir une très absorbante conversation.
Puis, en présence du quémandeur arrêté sur le seuil du cabinet, il reconduisait ces messieurs qui jouaient admirablement le rôle qui leur était indiqué et leur disait :
— C'est entendu, tout à fait entendu. Votre affaire est enlevée. Comptez sur moi; dès aujourd'hui je verrai l'Empereur. Vous savez qu'il ne me refuse rien, qu'il s'intéresse à tous ceux que je lui recommande et vous aurez son appui.
Lorsqu'il rentrait dans son cabinet, le solliciteur, empoigné, était prêt à tous les sacrifices, à toutes les soumissions, à tous les dévoûments.
Président du Corps législatif, M. de Morny se montra aimable et spirituel avec les députés, comme avec tous ceux que la politique ou les affaires amenaient devant lui. Mais il avait des gaités cruelles avec les fonctionnaires qui se trouvaient sous ses ordres.
C'est ainsi qu'à la Chambre, M. Valette, son secrétaire général, était sans cesse la victime de ses plaisanteries.
M. Valette avait l'horreur du tabac et la seule
odeur d'une cigarette ou d'un cigare lui donnait d'atroces nausées. Or, M. de Morny, qui était grand fumeur, connaissant l'aversion de cet employé pour la fumée, ne manquait pas, chaque fois qu'il l'appelait dans son cabinet, de l'environner d'un nuage çpais et odorant. Un jour même, il eut la malignité d'offrir à M. Valette un énorme havane que celui-ci dut allumer et brûler entièrement devant lui.
M. Valette, au sortir de ces entrevues, tombait presque en syncope et ne reprenait ses sens qu'après s'être plongé la tête dans une immense cuvette pleine d'eau froide.
Pour le récompenser de sa docilité, M. de Morny le fit grandement décorer.
M. de Morny trouva son apothéose d'homme d'Etat dans son ambassade extraordinaire en Russie, lors des fêtes en l'honneur du Tzar.
Il déploya à Saint-Pétersbourg un faste inouï et excita une curiosité générale.
Son arrivée, dans cette ville, avait été marquée, d'ailleurs, par un incident qui lui avait, immédiatement, concilié les sympathies.
Etant en chemin, il avait appris que l'ambassadeur d'Angleterre, plus diligent que lui, menaçait de le précéder dans la ville des Tzars. Alors, sans hésiter, M. de Morny avait abandonné ses compagnons et, semant l'or sur son passage, avait organisé un jeu de relais qui lui avait permis de devancer son col-
lègue et de se présenter à l'Empereur avant tous les autres envoyés des puissances.
Ce fait, très simple, avait suffi à augmenter le prestige de sa personnalité et à faciliter le succès de sa mission.
Il semble qu'en mourant, il ait emporté l'Empire. La politique de Napoléon III, déjà très heurtée, dans les dernières années de sa vie, s'en va, en effet, à la dérive, dès le lendemain de sa disparition.
M. de Morny n'était point, cependant, le seul homme d'Etat qui fût auprès de l'Empereur. Il était le seul homme heureux peut-être qui le conseillât et qui lui communiquât un peu de sa chance. C'est «n politique ainsi qu'au jeu : il existe des grâces mystérieuses qui ne se peuvent expliquer.
M. de Morny laissait, après lui. l'un de ses collaborateurs, l'un de ses rivaux même, qui n'était pas sans quelque influence, en effet. Je veux parler de M. Rouher. Mais M. Rouher était un brutal, n'avait ni la souplesse, ni la féminité, ni l'astuce qui étaient les défauts et les qualités, disons-le, de M. de Morny, qui avaient été au fond de toutes ses mondanités, dont il avait fait vivre l'Empire et qui, lui parti, ne pouvaient plus être. M. Rouher était un brutal, je le répète. Il semble qu'il ait chaussé des sabots, dans le cours de sa carrière politique et M. de Morny savait que l'on mène mieux les hommes avec des escarpins, tout en leur appliquant des coups aussi rudes.
Très artiste, très lettré, sceptique et poli, il fut autoritaire et aimable, il mit des jabots, de la dentelle et des rubans, sur le mannequin du Second Empire. M. Rouher, montagnard auvergnat, lui fit endosser sa casaque plébéienne et le tua, en le métamorphosant, en en devenant le maître.
Puisque je parle, ici, de M. Rouher, je prie le lecteur de ne point être surpris de ne pas trouver, en ce livre, sa silhouette.
Le cadre de cet ouvrage ne me permet pas, en effet, d'entrer dans les détails de la vie politique de l'homme qui fut le vice-Empereur.
Les quelques portraits que j'offre, en ces pages, au public, sont ceux de personnages qui, tout en ayant occupé des fonctions dans l'Etat, n'ont jamais cessé d'être, à la cour, des mondains, d'être surtout des habitués très intimes des Tuileries.
M. Rouher n'eut rien d'un courtisan, dans le sens brillant et absolu du mot, et sa familiarité, à la cour, porta toujours l'étiquette de la politique.
C'est pourquoi il me paraît naturel de réserver l'étude qui doit lui être consacrée, pour un prochain volume, pour le livre intitulé V Empereur qui succédera au présent.
Cependant, il est un souvenir, à son sujet, qui me semble intéressant à mentionner.
Lorsqu'après la guerre, il siégea à l'Assemblée
nationale, à Versailles, il avait perdu ce prestige qui fit sa force durant tout le règne presque de Napoléon III et il demeurait,, au milieu du Parlement hostile, dans une réserve non exempte de dignité, il faut le dire.
Parlant peu, on semblait oublier sa pre'sence même dans l'Assemblée. Pourtant, il advint une circonstance dans laquelle l'ancien vice-Empereur ne crut pas devoir garder son attitude résignée, se renfermer dans le silence systématique qu'il avait adopté depuis son élection.
Ce fut lors de la discussion sur les comptes de l'Empire et du gouvernement de la Défense nationale que son intervention se produisit et l'incident qui en résulta, incident très dramatique, mérite d'être connu par ceux qui l'ignorent, rappelé à ceux qui en ont été les témoins.
On se souvient de l'apostrophe véhémente et vite célèbre de M. le duc d'Audiffret-Pasquier : — « Yarus, Varus, rends-nous nos légions! »
Le mot était heureux, le mouvement oratoire était beau et M. Rouher, qui en comprit toute l'influence, voulut y répondre.
J'assistais à cette séance et je ne saurais décrire le tumulte que sa venue à la tribune provoqua.
Mais, comme au temps de sa fortune. M. Rouher s affermit et, adossé au bureau du Président, il attendit qu'un apaisement lui permît d'être écouté.
Et il parla, défendant l'Empire, courageusement, avec conviction, et, à son tour, il eut des éclats superbes d'éloquence qui jetèrent dans l'assemblée malveillante comme une surprise, comme un désarroi.
Mais, hélas, il ne devait pas être victorieux, et soudain, quand, abandonnant son attitude défensive, il tenta de retourner contre ses adversaires les arguments dont on s'était servi pour flétrir le gouvernement impérial, ce fut dans la salle comme un déchaînement de fureur.
Des grappes d'hommes se suspendaient aux bords extérieurs de la tribune; des députés, par bandes, essayaient d'en escalader les marches et M. Rouher, menacé, frappé même, je crois, dut se taire.
Je me le rappelle et il était admirable, alors, dans cette minute suprême.
Je ne sais trop ce qui — en dépit de l'autorité du président et des questeurs — serait arrivé, si, tout à coup, un cri, dans une des loges destinées au public, n'avait fait lever toutes les têtes.
Ce cri, perçant, comme un appel de détresse, fut entendu au milieu du bruit et le termina. C'était une femme qui le jetait.
En effet, on apprit bientôt que deux dames en noir, M""' Rouher et sa fille, dit-on, avaient assisté, très émues, aux débats, et que l'une d'elles — la mère — en voyant son mari insulté et en danger,
dans un grand déchirement de son cœur, s'était évanouie.
Je ne saurais dire pourquoi les journaux parlèrent peu de cet incident. Il est ainsi, d'ailleurs, nombre d'événements parlementaires intimes autour desquels on fait le silence et qui intéresseraient plus, parfois, le lecteur, que les débats publics des Chambres.
C'est par une phrase de Napoléon III — qui se rapporte un peu à M. deMorny ainsi qu'à M. Rouher, que je terminerai ce chapitre.
Comme on discourait, un jour, devantlui, et dans sa familiarité, du désaccord qui existait souvent entre sa politique et celle de ses ministres, des intrigues même qui s'agitaient autour de lui, il répliqua :
— On ne me comprend pas ou plutôt on ne veut pas me comprendre. Mes ministres ont tous des idées absolues en dehors desquelles il semble que rien n'est plus. Tout au contraire d'eux, j'observe, j'attends, j'écoute et si le projet qu'hier j'élaborais me parait devoir être, sinon abandonné, mais retardé aujourd'hui, je me résigne et mets ma confiance dans les événements. J'ai eu peu de collaborateurs pour me seconder dans ce procédé. En revanche, j'en possède que l'on pourrait appeler trois têtes dans le même bonnet (textuel). Ce sont MM. Fould, Ba-
roche et Rouher. Je les estime beaucoup, car ce sont trois hommes d'Etat véritables, mais si je leur dois de la reconnaissance pour les services qu'ils m'ont rendus et qu'ils me rendent, je vois avec chagrin l'unité de pensée qui les lie, un peu au détriment de leur initiative individuelle. Je voudrais des ministres qui fussent sans cesse non en communion d'idées avec moi, mais qui eussent des conceptions personnelles et qui n'obéissent point au mot d'ordre d'une coterie; Morny, Persigny, Walewski, Magne sont ainsi, et ce sont eux qui, je l'avoue, quoique je ne les aie pas toujours approuvés, m'ont fait la meilleure politique.
On dit que l'opportunisme fut inventé par M. Gambetta. Ce petit discours de l'empereur Napoléon III semblerait prouver que cette étiquette politique n'était point en défaveur aux Tuileries".
Ce récit s'achève, et c'est par quelques pages curieuses sur l'impression que la déclaration de guerre à la Prusse, en 1870, causa à la cour, que je le terminerai. Ces pages sont tout entières de la main d'un familier des Tuileries, et je les publie telles qu'elles m'ont été communiquées.
Voici cette narration, écrite avec sobriété et dans une brutalité de détails qui en font l'une des plus dramatiques relations qui aient été données sur l'his loire des dernières heures du Second Empire.
« La guerre était déclarée. Au moment du départ de l'Empereur pour l'armée, le général Lepic, aide de camp et maréchal des logis chef, fut désigné par Sa Majesté pour remplir les fonctions d'adjudant général du Palais.
« J'ignorais ce changement d'attributions et lorsque j'allai au Louvre, chez Lepic, qui m'avait donné rendez-vous pour nous entendre au sujet de notre départ probable, je le trouvai fort mécontent.
<( En efTet, il avait souhaité d'accompagner l'Empereur à l'armée et les ordres du souverain l'avaient déçu.
(( Il voulait envoyer sa démission à Napoléon III, mais je lui fis comprendre qu'il ne pouvait et ne devait point abandonner Sa Majesté, en une heure où tous ses serviteurs devaient se grouper autour d'EUe et lui témoigner leur dévouement. Le général se calma et écrivit à l'Empereur une lettre très digne dans laquelle il lui exprimait son chagrin de ne pas le suivre sur les champs de bataille. Le lendemain, Sa Majesté lui adressait, en réponse, une longue missive, toute de sa main, dans laquelle Elle disait qu'Elle concevait très bien que son cœur de soldat devait souffrir de ne pas être à ses côtés dans les dangers, mais qu'Elle lui laissait la garde de l'Impératrice et que peut-être dans cette situation, il courrait de plus grands -périls que sur les champs de bataille.
« Cette lettre de l'Empereur confirmait les tristes pressentiments qu'il n'avait cessé d'exprimer depuis le jour où la déclaration de guerre avait été rendue définitive.
« Le général Lepic remplaçait le général de Courson que l'Empereur emmenait avec lui.
« Lepic restait à Saint-Cloud, avec l'Impératrice, et j'attendais des ordres de Sa Majesté lorsque le 27 juillet, à sept heures du soir, un de mes amis, attaché au service de la presse, m'apprit la défaite de Wissembourg et le retour de l'Impératrice à Paris.
(( Ma première pensée fut que tous les fidèles de Sa Majesté devaient se réunir autour d'Elle, spontanément, sans qu'il fût besoin d'un ordre de rappel, et quittant ma résidence de..., n'emportant avec moi qu'un petit sac de toilette pour l'utilité de quelques jours, je me rendis aux Tuileries, convaincu que notre alerte serait bientôt calmée.
« Hélas ! je me trompais étrangement et ne devais revenir à... qu'après les cruelles épreuves d'un siège.
(( Le 28, à neuf heures un quart, M. Gally, régisseur du Palais, m'apprit que l'Impératrice était arrivée la veille avec toute sa maison et que le général Lepic, pour mieux concentrer son service, avait installé ses bureaux dans les appartements du Prince Impérial, qui se trouvaient, on le sait, au rez-de-chaussée du château, entre le pavillon de Flore et le pavillon de l'Horloge, du côté de la cour.
« Je me rendis immédiatement chez lui. Le général était absent, mais je me rencontrai avec M. Battet, secrétaire général des bureaux du grand maréchal qui venait se mettre à la disposition de Lepic.
« Vers dix heures et demie, le général rentra et
3r,2 LA COUR DE NAPOLEON III.
nous causâmes des malheureuses nouvelles qui nous venaient de l'armée, ainsi que djes complications qui pouvaient en résulter, sans néanmoins nous inquiéter autrement de nos premières défaites dont l'impression pouvait disparaître à la suite d'une bataille gagnée.
« Cependant, les dépêches que nous recevions de Metz n'étaient pas bonnes. Malgré toute la réserve que le gouvernement mettait à les communiquer, nous en avions connaissance par des officiers qui revenaient de la frontière et qui dînaient à notre table.
(( Les officiers de la maison, les hauts dignitaires qui entouraient l'Impératrice pienaient des airs mystérieux et importants et, en somme, ils ne savaient rien de plus que ce qu'annonçaient les journaux.
« Je cherchais à les éclairer sur la situation grave et obscure que je devinais, mais ils ne voulaient rien entendre, rien comprendre. Ils préféraient se tromper eux-mêmes, garder sur leurs yeux un épais bandeau, plutôt que d'admettre la vérité et que d'informer rimpératrice.
« A tous les avis, à tous les conseils, on ne faisait qu'une réponse : — « Ne vous mêlez de rien si vous tenez à ne point vous faire du tort. »
« Cette manière de recevoir des observations me froissa. Une fois de plus, je vis dans cette attitude du personnel du château l'aveuglement obstiné
d'hommes qui ne pensaient qu'à se donner de l'importance en cherchant à effacer ceux qui leur portaient ombrage.
« Dés lors, je vis clairement tout l'égoïsme dont l'Impératrice était entourée et je gardai pour moi, la tristesse au cœur, toutes les impressions qui me frappaient.
« Quelle étude il y aurait à faire sur les personnages qui étaient groupés alorsautour de l'Impératrice! Je les voyais se chercher, s'interroger, semant tantôt la crainte, tantôt l'espoir, selon les événements et selon les propres sentiments qui les inspiraient. Au milieu de tous, surtout, une femme, M^" L..., inquiète, n'ayant qu'une préoccupation : sauver du naufrage ce qui lui appartenait, déménageant déjà l'appartement qu'elle possédait aux Tuileries, jetait le désarroi et l'effarement. D'autres répandaient l'alarme également, et c'était comme un sauve-quipeut, avant même le combat.
(( Quant à l'Impératrice, elle donnait l'exemple de la force et de l'énergie, et par son intelligente initiative tenait, seule, les rênes de ce gouvernement qui agonisait. Personne n'a connu comme moi ce que cette femme a eu de courage, en cette heure suprême^ les nuits qu'elle a passées sans prendre le moindre repos, faisant l'admiration de tous, luttant contre l'adversité avec une implacabilité superbe.
« Les nouvelles devenaient, chaque jour, plus désastreuses, et le 3 septembre je rentrais aux Tuileries avec le général Lepic, vers cinq heures du soir, lorsque nous trouvâmes, dans son cabinet, un de nos amis qui revenait de la Chambre et qui nous apprit la catastrophe de Sedan.
a Bientôt des rassemblements se formèrent autour des Tuileries, des bandes parcoururent la rue de Rivoli en chantant et en proférant des malédictions contre l'Empereur. Devant l'hôtel du ministère de la maison de l'Empereur oij était installé le gouverneur de Paris, c'était aussi une foule innombrable.
(( On demandait à voir le général Trochu et l'exigence du peuple ne se calma que lorsqu'un officier s'avisa de crier du haut d'une fenêtre que le gouverneur était très fatigué et qu'il lui était impossible de se montrer.
<( Aux Tuileries, l'inquiétude était extrême. A dix heures du soir, le général Lepic fit prier le général Mellinet de doubler le bataillon de garde dans la crainte d'un coup de main nocturne, mais ce ne fut que vers une heure du matin qu'arrivèrent des grenadiers ainsi qu'un escadron des guides. On installa les premiers dans les salles du pavillon de Flore, qui fait suite aux galeries du Musée, et les seconds dans les postes de la cour.
« Nous passâmes toute la nuit dans une angoisse affreuse. .Nous espérions qu'un ministre, qu'un dé-
pulé, OU qu'un officier de la maison viendrait rendre compte à l'Impératrice des débats qui avaient lieu à la Chambre. Mais les heures s'écoulèrent et nul ne se montra.
« A huit heures du matin, le A septembre, un silence absolu régnait dans le château, comme si le désastre qui avait frappé l'Empereur et l'armée avait tué, du même coup, et dispersé tout ce qui habitait le Palais.
« Le vide, en effet, commençait à se faire autour de l'Impératrice. Le salon de service était presque désert et les valets de pied s'étaient enfuis, abandonnant leurs postes.
« A deux heures, on apprit, parM°^®de Selves, que la République était proclamée.
<( A trois heures, l'ordre fut donné de faire évacuer le jardin et on en ferma les grilles.
« J'étais depuis quelques instants dans la cour des Tuileries, pour surveiller l'exécution de cet ordre, lorsque je vis venir vers moi un gardien militaire tout effaré. Il m'annonça que la grille de la place de la Concorde avait été forcée et que le peuple envahissait les jardins.
<( Ce fut alors que le général Mellinet fit placer les grenadiers devant la porte du côté du jardin réservé.
« Mais une foule compacte s'avançait, lentement, avec une sorte de discipline et paraissant dirigée par un homme qui s'efforçait de la maintenir. A la hauteur du grand bassin, cette foule s'arrêta, un parle-
mentaire s'en détacha et le peuple reprit sa marche derrière lui.
« Tout me parut perdu, alors, et, ne songeant plus qu'à l'Impératrice, je me hâtai de regagner le château afin de l'avertir du péril qui la menaçait.
« Gomme j'entrais dans le vestibule, je le trouvai désert, tous les serviteurs ayant fui. Seul le centgardes de faction à la porte des appartements de Sa Majesté était resté.
«Je parcourus, affolé, les diverses pièces de ces appartements et allai ainsi jusqu'au cabinet de toilette de l'Impératrice.
(( Il n'y avait plus, aux Tuileries, l'ombre même de ceux qui en avaient été les hôtes.
« Toutes les portes étaient ouvertes, le désordre était partout et, de-ci, de-là, des boîtes vides, des cadres sans toiles, des objets divers indiquaient un bouleversement hâtif, un départ précipité.
« La porte communiquant avec la galerie de Diane était ouverte également. Je la franchis en courant. Et au moment même j'aperçus deux personnes en noir qui s'engageaient dans la galerie du Louvre. C'étaient l'Impératrice et M""^ Le Breton. La porte se referma sur elles et je ne devais plus les revoir.
« En revenant sur mes pas, je me rencontrai avec le cent-gardes qui, imperturbable, n'observant que sa consigne, continuait tranquillement sa faction. Je
le relevai de son poste et l'envoyai rejoindre ses camarades.
« Dans l'escalier, je me trouvai face à face avec le général Lepic, en uniforme.
<( Nous descendîmes à son cabinet et, après avoir fermé les appartements, aidés de l'huissier Robin et d'un mobile, nous quittâmes le château.
« Derrière nous la foule prenait possession des Tuileries. »
Ces pages, dans leur sécheresse littéraire môme, renferment, je le répète, un sentiment dramatique très intense. Elles sonnent le glas du Second Empire, en ses moindres détails, le glas, aussi, de choses aimées par celui qui les a écrites, et chacune de ses phrases tombe sur tant d'espoirs déçus, sur tan d'affection perdue, comme les ondes murmurantes des cloches — dans les villages — descendent sur les cercueils.