‹ La cour de Napoléon 3Chapitre 7 sur 8 · L'Impératrice Eugénie · texte numérisé non relu

L'Impératrice Eugénie

Alors M. de C..., qui écoutait cette conversation, faisant allusion à la réputation d'homme à bonne s fortunes qu'avait le prince, répliqua :

— Les nonnes y perdraient beaucoup. Sire, et l'Eglise n'y gagnerait rien.

M. Nigra, indépendamment de l'amitié apparente qui l'unissait à son collègue d'Autriche, apportait toute son habileté à le combattre dans cette question et une brouille survint même entre eux, lorsque la France rompit ses relations diplomatiques avec l'Italie, à la suite d'une incursion des troupes du roi Victor-Emmanuel dans les Etats pontificaux.

On sait, également, par des lettres que j'ai fait connaître, l'attitude qu'eut M. de Metternich dans l'affaire du Mexique ^

11 prépara, avec l'impératriceEugénie, ainsi qu'avec plusieurs personnages de la cour et du gouvernement, cette expédition, longtemps avant que le public n'apprit qu'elle était décidée, et il détermina, par ses conseils, l'empereur François-Joseph à en accepter, pour son frère, les résultats.

Lorsque l'Autriche, en 1866, fut aux prises avec la Prusse et de nouveau avec l'Italie, sur les conseils de M. de Beust, qui comptait que la grande affection que l'empereur Napoléon III portait au prince déciderait la France à venir au secours de François- ^

J. L'Impératrice Eugénie.

Joseph, M. de Metternich mit tout en œuvre pour que cette intervention eût lieu.

Ce n'est que sur les vagues réponses, que sur les refus déguisés de Napoléon III qu'il télégraphia à M. de Beust de se rendre à Paris.

— Tous seul pouvez gagner le concours de l'Empereur dans cette circonstance, lui dit-il. Là où l'amitié a échoué, l'intérêt politique sera peut-être victorieux.

J'ai dit, précédemment, ce qui advint de l'entrevue de M. de Beust avec Napoléon III. Le futur ministre autrichien s'en retourna à Vienne désespéré et irrité.

Un instant, cependant, M. de Metternich crut avoir la belle dans cette partie terrible. Fort de l'affection que lui portait l'impératrice Eugénie, fort aussi de celle plus intime et plus près du cœur qu'il avait pour elle, il la supplia d'engager l'F^mpereur à jeter sur le Rhin une armée. Mais, hélas — et c'est ici un problème de philosophie sentimentale — si l'Impératrice avait connaissance des sentiments de M. de Metternich, elle ne répondait pas à ces sentiments et elle se fit simplement consolatrice devant la douleur patriotique de l'ambassadeur.

Lorsqu'il s'agit, pourtant, de démembrer l'Autriche, devant l'explosion d'indignation qui saisit M. de Metternich, elle reprit avec lui les entretiens délaissés et elle usa de son influence sur son ami pour qu'il cessât de s'opposer à cette mutilation.

M. LE PRINCE DE MEïTERNICH. 267

C'est alors que la Vénétie fut offerte à l'empereur Napoléon III qui la remit au roi Victor-Emmanuel.

La Yénétie livrée à l'Italie, c'était un gage donné aux ennemis du pouvoir temporel du Pape, et l'Impératrice pensait qu'ainsi ces ennemis, leur faim relativement apaisée, songeraient moins à leurs troublantes revendications.

La place me manque ici pour parler, en détails, de cette heure romanesque et cruelle. Il faut avouer, cependant, que le sujet prêterait au développement de pages curieuses et émouvantes.

M. de Metternich, en 1870, fit-il quelque tentative, quelque effort pour que l'Autriche s'alliât à la France? La question est délicate et a été posée, maintes fois déjà, sans qu'il y fût répondu.

Il ressort d'une conversation que j'ai rapportée dans mon récent livre, V Jmpératince Eugénie^ que l'Autriche n'avait aucunement, en 1870, l'intention d'unir ses armes aux nôtres pour combattre la Prusse. Mais cette conversation ne dit rien en ce qui concerne l'attitude qu'eut alors M. de Metternich. Or, s'il faut être net, sur la foi de témoignages irrécusables, j'ajouterai que, en 1870, M. de Metternich demeura inactif,nefit rien pour que son gouvernements'entendît avec le cabinet des Tuileries, avant comme après l'engagement des hostilités.

11 orienta même sa politique, à ce moment, vers

l'Allemagne et, aux Tuileries, si entre l'Impératrice et lui, les entretiens de 1866 recommencèrent, ce fut sur un thème différent, avec des rôles renversés.

L'Impératrice — et cette attitude reste tout à son honneur — supplia, à son tour, M. de Metternich de s'entremettre pour que François-Joseph attaquât l'Allemagne; mais, hélas, le cœur de l'homme est changeant, oublieux plus encore; les heures poétiques, les ivresses intimes des années écoulées n'étaient plus, et le prince demeura sourd à toutes les prières de la souveraine. Il l'écouta, s'attrista, mais opposa à toutes les demandes la plus absolue immobilité.

Et, en vérité, peut-on faire un crime à M. de Metternich de cette conduite? La politique de l'Autriche, en 1870, était une politique d'expectative vis-à-vis de la France, et comme l'empereur Napoléon III, dans sa constante bienveillance pour l'Italie, lui portait ombrage, dressait presque, en face d'elle, un péril permanent, il n'était pas sans intérêt pour sa quiétude, d'être délivrée de cette menace au prix même d'une défaite infligée à notre pays.

Lorsqu'après J870, M. de Metternich reparut à l'ambassade d'Autriche à Paris, il ne s'accorda point avec M. Thiers qui le tenait en suspicion à cause de ses attaches avec la famille impériale exilée. Il abandonna ses fonctions, alors, se retira à Vienne ou dans

ses propriétés de Hongrie et ne remonta plus sur la scène politique.

En résumé, ce fut un homme aimable qui apporta le goût des arts, des lettres et des plaisirs à la cour, qui fut, un instant, notre ami sincère et qui, dans sa retraite, devant l'écroulement passager de la France, observa une absolue correction de gestes et de paroles, une attitude digne et respectable.

Il fut notre hôte, s'amusa chez nous et nous amusa ; il fut, aux Tuileries, le héros sentimental d'un roman inachevé — celle qu'il aimait demeurant impeccable dans l'acceptation même de son hommage; — il fut l'un des charmeurs de cette cour impériale qui vit tant de charmeurs, et son souvenir reste très au-dessus de tous les souvenirs qui s'échappent de l'histoire du Second Empire.

Il .(.( portait beau » dans les parades et dans la politique des Tuileries. La chronique doit le prendre ainsi pour le présenter au lecteur — pour le fixer — papillon éblouissant — en sa physionomie générale, comme on fixe les papillons — sur les feuillets d'un livre.

M. LE CHEVALIER NIGRÂ

Etant à Turin, en qualité de ministre plénipotentiaire, M. le prince de la Tour d'Auvergne offrit, une fois, un grand dîner et mit sur la liste de ses convives le nom du chevalier Nigra, alors simple secrétaire de Cavour.

Ce dernier, en apprenant l'intention du ministre de France, eut comme un hochement de tête, alla trouver M. de la Tour d'Auvergne et le pria d'oublier M. Nigra dans ses invitations, en ajoutant :

— Pourquoi donner tant d'importance à mon secrétaire? Il n'en vaut pas la peine, encore.

Le « encore » qui terminait la phrase de Cavour semblerait indiquer que le ministre italien avait conscience de la valeur de son collaborateur et de son élévation future.

En effet, M. Nigra fut l'un des hommes d'Etat les

plus remarquables et les plus justement renommés de l'Italie. Il fut le type parfait du diplomate, n'ayant point seulement pour appuyer ses idées et ses desseins, l'amabilité ordinaire à sa profession, mais une habileté consommée, mais un sens politique absolu — une divination des choses et des hommes qui le tenait sans cesse en garde contre une erreur et qui, selon l'expression d'un ministre de Napoléon III, lui faisait sentir les événements, comme le chien de chasse flaire le gibier.

Sous ce rapport, M. Nigra fut très supérieur au prince de Metternich, son fidèle compagnon des Tuileries, et l'on peut dire qu'il eut raison de lui dans presque toutes les questions qui passionnèrent la politique du Second Empire.

Comme M. de Metternich, il était instruit, lettré et élégant. Comme lui, il était mondain et était, à la cour, le meneur attitré de toutes les joies. Mais tandis que M. de Metternich obéissait, souvent, à une politique de sentiments, aux élans chevaleresques de son cœur, M. Nigra, sans cesser d'être charmant, restait en toute circonstance le maître de soi-même et ne pratiquait qu'une politique de raison. Nul mieux que lui ne savait séduire par la parole, par le geste ou par le regard ; mais s'il était prêt à tout accepter de ceux qu'il flattait, il se réservait le secret de sapensée, il se garait des enthousiasmes et, dans une sécheresse d'âme implacable, ne livrant rieii de son inti-

mité, il analysait le pour et le contre de l'attitude qui allait être la sienne.

Il n'y a point lieu d'examiner, ici, si la nature d'un tel homme est ou louable ou blâmable. Celui qui, dans la circonstance qui nous occupe, la posséda fut, par elle, utile et précieux à son pays, et nous ne devons point voir au delà des résultats obtenus par ses procédés.

L'Empereur connaissait M. Nigra, savait le degré de sa force et il le tenait en méfiance. Il eût souhaité de lui opposer un homme capable de lui résister, de le deviner, de le jouer, de le vaincre, mais cet homme lui manqua et ce fut l'un de ses malheurs.

De même âge, à peu près, que le prince de Metternich, lorsque M. Nigra parut à la cour, il y fit sensation. Très beau cavalier, en effet, usant du jabot, chaussé de bottes à revers, pour les chasses de Gompiègne, il devint aussitôt le favori des élégantes des Tuileries, se vit très entouré, et son défaut de prononciation même fut recherché et vanté comme l'un de ses attraits.

La situation de M. Nigra, dans la société parisienne, fut d'abord très délicate, pourtant.

On le savait un ennemi déclaré du pouvoir temporel du pape, un revendicateur ardent de Rome pour capitale de l'Italie, et les salons s'émurent quand il s'installa parmi nous.

Avec une adresse que Ton remarqua, M. Nigra ne prit aucun souci du trouble que sa présence menaçait d'apporter dans les rangs de l'aristocratie, et laissant à son collègue, M. de Metternich, le soin de recevoir et de fêter le faubourg Saint-Germain, ainsi que le monde officiel, il s'imposa une règle absolue de conduite et ne fréquenta, dès les premières heures de son arrivée à Paris, que les fonctionnaires du gouvernement ou que les maisons connues par leurs attaches avec les Tuileries.

Il fit taire, ainsi, les mécontents, évita des complications à sa politique et Napoléon III lui-même lui sut gré de cette réserve qui arrêtait net les récriminations ou les bouderies plus accentuées de ses adversaires.

Son rôle politique commença tôt et il fut non seulement le secrétaire de Gavour, mais son élève préféré, mais son collaborateur. Il prit une part active aux négociations qui précédèrent et qui préparèrent la guerre d'Italie et, à cette époque, l'Empereur, qui n'avait point eu encore l'occasion de l'étudier de près, lui confia diverses missions qu'il accomplit, d'ailleurs, avec beaucoup de finesse.

Le roi Victor-Emmanuell'avait en grande affection et en grande estime. Après Gavour, il le considérait comme son auxiliaire le plus dévoué, le plus docile à ses idées.

Sans vouloir, en effet, amoindrir la gloire de ces

deux hommes, on peut affirmer que le seul édifîcateur de l'indépendance italienne fut Yictor-Emmanuel.

Il avait peu de confiance dans les ministres qui se succédaient autour de lui et il avait coutume de dire chaque fois qu'il lui arrivait de changer son cabinet :

— Mes mannequins ont de nouvelles têtes. Je n'en travaillerai pas moins, et ce sera, avec ces têtes-là, comme c'était avec les autres : le maître sera toujours moi.

C'est là un mot à la Louis XIV. Victor-Emmanuel, sous son apparente familiarité, était, en effet, un autoritaire, et c'est à son autorité, à sa patiente obstination dans ses projets, que l'Italie doit d'être ce qu'elle est.

Puisque je parle de Victor-Emmanuel, je demande la permission de reproduire une anecdote un peu gauloise qui le concerne.

Lorsqu'il vint en France pour y négocier, avec l'Empereur, les préliminaires d'un traité d'alliance, il ne cessait de s'extasier devant le charme des femmes de la cour, et l'une d'elles, M"^" de M..., dame du palais de l'Impératrice, dont le mari fut ambassadeur à La Haye et à Florence, le frappa plus particulièrement, par sa beauté , par sa grâce et par son esprit.

Or, si le roi Victor-Emmanuel passait pour galant,

et non sans raison, il avait parfois la galanterie un peu vive.

Se trouvant, dans une soirée, aux Tuileries, devant M°i<' de M..., il l'arrêta et se mit à causer avec elle.

Comment la conversation roula-t-elle. sur la toilette des femmes, et comment le Roi devint-il, soudain, fort osé? C'est ce que nul ne saurait dire.

Quoi qu'il en fût, Yictor-Emmanuel adressa, bientôt, cette question à son interlocutrice :

— Que pensez-vous, madame, des femmes qui portent des... pantalons?

Et comme M"'^ de M... demeurait quelque peu interdite :

— Elles me font horreur, déclara le Roi.

Puis reprenant son interrogation qui devenait trop significative :

— Je parie, madame, que vous ne devez pas être de celles-là?

M""^ de xM... rougit, mais comme on e'coutait autour d'elle, elle assura sa voix et, très haut, répondit :

— Vous vous trompez, sire, je suis justement de celles-là.

Alors, Yictor-Emmanuel s'inclina et dit :

— Merci, madame. Et mille excuses de vous avoir ainsi questionnée.

Et dès lors, il ne lui parla plus.

L'anecdote est jolie. Je la tiens d'une amie de M""^ de M... qui occupait à la cour une haute situa-

tion, et on ne m'en voudra point de l'avoir racontée, puisqu'elle est cette fois — je jure que je ne mets, ici, aucune ironie — tout à l'honneur de la vertu.

Ambassadeur d'Italie, en France, après la guerre d'Italie, M. Nigra demeura tout d'abord dans une sorte d'attitude faite d'observation et d'attente. II n'eut que peu l'occasion, en effet, de se mêler à la politique militante dans les années qui succédèrent à la défaite de l'Autriche, et quoiqu'il eût désiré que cette défaite fût plus complète, il sut, patiemment, épier les événements favorables à ses vœux ; il sut, habilement, cacher et diriger ses espérances.

L'expédition du Mexique parut, un moment, le tirer de son immobilité. Il fut l'un des adversaires déclarés de cette campagne, qui ne pouvait profiter qu'à l'Autriche — nominalement, du moins — qui, je l'ai dit, dans ses résultats et dans le profit qu'elle devait rapporter, semblait comme une atténuation jetée sur le traité de Villafranca, et il tenta de faire dévier, au bénéfice de sa politique, les hésitations que l'Empereur mettait à entreprendre cette guerre.

S'il échoua, dans ses négociations, il faut reconnaître que l'avenir s'est largement chargé de lui donner satisfaction.

La guerre du Danemark, d'ailleurs, vint bientôt offrir à son esprit de plus sérieuses préoccupations.

Dès le début de cette campagne, il était assez aisé

de prévoir qu'elle n'aurait point seulement pour re'sultat le démembrement de ce valeureux et infortuné petit pays contre lequel s'étaient coalisées deux puissantes nations, la Prusse et l'Autriche, mais qu'elle amènerait, à brève échéance, une brouille entre ces deux alliées.

Dès lors, M. Nigra, avec une finesse incomparable, accumula, autour de l'empereur Napoléon III, séductions sur séductions, pour qu'à l'heure où l'Italie tenterait d'assurer davantage son indépendance, en présence de l'Autriche engagée, il ne mît aucun obstacle aux desseins de son gouvernement.

Et, en effet, lorsqu'après Sadowa M. de Metternich implorait l'Impératrice et mettait son cœur à nu devant elle pour qu'elle secourût son pays, M. Nigra, de son côté, certain à peu près des intentions pacifiques de l'Empereur, assurait davantage la neutralité du cabinet des Tuileries, en faisant entrer dans les intérêts de sa politique la souveraine elle-même.

M. de Metternich, je l'ai dit, fut violemment épris de l'Impératrice. M. Nigra eut pour elle une égale passion, ou plutôt si M. de Metternich fut sincère dans l'expression de ses sentiments, M. Nigra, maître des siens, feignit pour la souveraine une tendresse qui ne fut jamais, en réalité, au fond de son cœur.

C'est, ici, un point d'histoire assez délicat, mais que je ne puis, cependant, laisser ignorer.

L'Impératrice était plus sensible aux hommages

M. LE CHEVALIER MGRA. 279

de M. Nigra qu'à ceux de son rival ; elle l'ocouta mieux et les conseils qu'elle fut appelée à donner à Napoléon III, dans cette circonstance, ne furent point favorables à l'Autriche.

On ne peut exiger que je mette plus de tact à dire les romans qui s'ébauchaient aux Tuileries et qui mêlaient leurs pages roses aux pages sombres de la politique.

En dehors de cette intime psychologie, l'impératrice Eugénie tenait beaucoup à la conquête de M. Nigra, à s'en assurer la bienveillance, espérant ainsi le retarder dans sa haine contre la papauté, lui faire peut-être abandonner l'hostilité qu'il ne cessait de lui témoigner.

Sous ce rapport, le concours de M. de Metternich et de la cour de Vienne lui était acquis. M. Nigra, qui ne se laissait jamais prendre aux pièges qu'on lui tendait, demeurait dans une sorte de réserve, dans une sorte d'hésitation respectueuse qui permettait « d'espérer alors qu'on désespérait toujours. »

Ce seul détail montrera son habileté.

Quant à l'Empereur, qui, tout en prodiguant à M. Nigra des amabilités, se défiait de lui, il était redouté de rambassadeur à cause, justement, de cette réserve que, malgré tout, il devinait au fond de toutes les sympathies dont il était l'objet de la part du souverain.

Dès après Sadowa, M. Nigra comprit que le rôle de Napoléon lU était sinon fini, mais considérablement diminué en Europe, dans le présent comme encore plus dans l'avenir, et il travailla résolument à amoindrir son influence dans les affaires d'Italie.

Il fut aussi davantage, à partir de cette heure, attentif devant M. de Metternich et l'étudia de plus près, l'accablant de plus nombreuses et apparentes démonstrations d'amitié.

Et l'Empereur, dans sa généreuse obstination, continuait sa politique d'avant Solférino, au lieu de se tourner nettement vers d'autres alliances qui, alors, le sollicitaient. Les souverains comme les amoureux sont dupes, souvent, de leur cœur.

En 1870, malgré les instances de l'Impératrice, du prince Napoléon, de retour de son voyage dans le Nord, et de la princesse Glotilde, M. Nigra ne fît rien pour que le roi Victor-Emmanuel se portât au secours do l'Empereur.

Cependant, comme ces instances devenaient plus pressantes, plus réitérées, M. le comte Vimercati, de l'ambassade italienne, quitta Paris et fut envoyé auprès du Roi, avec mission d'en obtenir sinon une promesse d'alliance, mais une réponse quelle qu'elle pût être.

De retour à Paris, M. le comte Yimercati se rendait à Saint-Cloud, pour rendre compte à l'Impéra-

trice de son voyage, lorsqu'il la rencontra, clans le Bois de Boulogne, allant aux Tuileries, pour pre'sider le Conseil des ministres.

Et c'est là qu'il mit la souveraine au courant des faits.

— Madame, lui dit-il, le Roi, à son grand regret, m'a chargé de déclarer à Votre Majesté qu'il n'est point en mesure de combattre actuellement. Il ne serait prêt à venir en aide à l'Empereur qu'en septembre — dans deux mois — et il pense qu'alors son intervention ne sera plus nécessaire.

Cette conversation, cette rencontre sont absolument exactes, et la personne qui me les a fait connaître, parente un peu du comte Yimercati, je crois, se trouvait, ce jour-là, auprès de l'impératrice Eugénie.

Nous nous sommes beaucoup indignés, en France, de l'attitude de l'Italie en 1870. Cependant, pour qui tient compte de la raison d'Etat, des nécessités politiques qui s'imposent aux gouvernements, cette attitude n'a rien d'anormal et n'a rien à voir, surtout, avec la reconnaissance un peu agaçante que, depuis Solférino, nous exigeons de cette nation.

L'Italie n'ignorait pas, en 1870, que l'Empereur recherchait autant son concours que celui de l'Autriche. Or, à cette époque, il lui semblait irritant, sinon impossible, de marcher à côté de l'Autriche,

dans une campagne contre la Prusse, son alliée de la veille — et son alliée d'autant plus précieuse qu'elle entrevoyait, dans le succès de ses armes, tournées contre nous, comme l'achèvement de son unification.

M. Nigra, aloi's qu'on le sonda au sujet de l'appui qu'on attendait de lui, répondit nettement « que si l'Empereur s'engageait à renoncer à aider le Pape dans sa résistance aux vœux de la nation italienne qui voulait Rome pour capitale, il ne verrait point d'impossibilité à ce que les troupes de Victor-Emmanuel s'unissent aux nôtres, dans une action commune. »

L'Empereur, devant cette déclaration formelle et sans équivoque, se prit à réfléchir, hésita, fut très près de répondre aux ouvertures de l'ambassadeur par une promesse de neutralité relative aux affaires de la Papauté ; mais l'Impératrice s'éleva avec violence contre cette politique, qu'elle traita de « lâcheté » et comme son opinion prévalut, les négociations furent abandonnées.

C'est alors que M. Nigra, jugeant qu'il serait imprudent de se joindre à une attaque dont l'issue semblait, de l'aveu même de Napoléon III, problématique, regarda vers le Nord, c'est-à-dire vers l'Allemagne, et attendit tout du succès de ses armes.

Il vit partir l'Empereur avec la certitude presque absolue qu'il ne reviendrait pas dans ses Tuileries,

car il était renseigné sur les forces allemandes, et lorsqu'au Quatre-Septembre, en compagnie de M. de Metternich, il protégea la fuite de l'Impératrice, dans la tristesse sincère qui s'empara de lui devant la détresse de celle qu'il avait vue adulée et heureuse, dont il avait partagé les joies, il y eut, certes — et ce sentiment est humain — comme une sensation de soulagement, comme une impression de délivrance : de l'écroulement de cet Empire, en effet, la liberté, l'indépendance, l'unification absolue de sa patrie allaient surgir — et s'affirmer pour jamais.

C'était là un rêve, ennemi, alors, de notre rêve, sans doute, mais conforme aux devoirs égoïstes de celui qui le formait. Nous ne pouvons le lui reprocher.

M. Nigra est, je le répète, l'un des derniers représentants de celte diplomatie qui jeta tant d'éclat sur le monde et dont la renommée semble être comme l'écho d'une légende. Depuis 1S70, il n'a plus guère fait parler de lui, quoiqu'en fonctions toujours. Il restera comme l'un des hommes d'Etat les plus remarquables de l'Europe. A la cour des Tuileries, il fut Don Juan et il fut Machiavel — toutes proportions gardées avec le souvenir de ces héros du Roman et de l'Histoire — il fil risette aux belles, ainsi qu'à la politique et, conquérant sans cesse heureux, ne se laissa battre ni par l'une ni par les autres.

Il faut envier sa fortune et non paraître l'ignorer.

Un familier des Tuileries prononça, un jour, cette phrase un peu moqueuse :

— Metternich, Nigra, Goltz forment les trois pointes d'un triangle qui se disloquera et dont ils tourneront les angles contre eux-mêmes.

Dans leur railleuse prophétie, ces mots reçurent une consécration relative en 1866 ; la Prusse et l'Italie se jetèrent sur l'Autriche et tentèrent de la détruire. Mais le triangle, depuis, s'est reconstitué et si les trois pointes ne sont plus représentées par les mêmes hommes, elles n'en sont pas moins et plus brutalement menaçantes même, pour l'Europe.

Dans un chapitre précédent, je disais que M. le comte de Goltz, aux Tuileries, étant ambassadeur de Prusse, fut l'intime du château, le confident de

l'impératrice Eugénie et l'un des meneurs attitre's et infatigables des plaisirs qui se donnaient à la cour.

En effet, dès son arrivée et son installation à Paris, en 1863, M. de Goltz prit rang à côté de MM. de Metternich et Nigra, dans les mondanités, et comme eux, tout en restant l'homme politique qu'il devait être, il charma la souveraine ainsi que les femmes de son entourage.

M. de Goltz succédait, dans son ambassade, à deux hommes qui avaient été fort aimés h la cour, au comte de Hatzfeld, marié à W^^ de Castellane, fille du maréchal fameux, aujourd'hui duchesse de Talleyrand, et au comte de Portalès que des liens de famille unissaient, également, à la société officielle des Tuileries.

Sa tâche, dans le désir de plaire, pouvait donc être considérée comme peu aisée. Cependant, elle ne l'effraya point et bientôt il remplaça, dans l'esprit et dans le cœur de l'Impératrice, le souvenir de ceux qui s'en étaient allés.

Atteint d'une maladie terrible, d'un cancer à la bouche, M. de Goltz dut quitter Paris et son poste deux ans avant la guerre de 1870 et l'on ne saurait trop affirmer que son départ fut fatal autant à la France qu'à la Prusse.

Quoiqu'il fût l'homme dévoué, l'admirateur, le mandataire fidèle et soumis de M, de Bismarck qui

nous voulait peu de bien, il se plaisait en France, il aimait les Tuileries où l'on s'amusait et, comme l'accueil le plus empressé lui était réservé là où il se montrait, on peut penser que ces quelques considérations d'un ordre pourtant secondaire et léger, n'eussent pas été sans avoir quelque influence sur les avis qu'il aurait été appelé adonner à Berlin s'il n'avait été éloigné de nous.

M. de Goltz, en outre, ne désirait pas la guerre et de tous les hommes d'Etat allemands qui traversèrent notre pays, il fut l'un des plus sincères à soutenir l'œuvre d'apaisement que des politiques judicieux essayaient d'opposer à la marche vertigineuse des événements, au drame qui, déjà, grondait derrière tous les sourires, derrière toutes les folies.

M. de Goltz, dans ses manières, était assez brusque et fort bref dans sa parole.

. En dépit de cette apparence anti-mondaine, il fut, je le répète, l'un des charmeurs des Tuileries, au point de vue de ses relations avec les femmes et avec les hommes qui le fréquentaient.

En politique, également, il fut un habile, disant toujours ce qu'il pouvait dire, sans aller au delà, sans rester en deçà, de sa pensée, souhaitant un accord entre la France et la Prusse plutôt qu'un conflit, et se donnant une peine infinie pour établir cet accord sans nuire aux intérêts de la nation qu'il représentait.

Des écrivains mal renseignés ou trop pessimistes ont cru voir dans le comte de Goltz l'un des hommes qui ont préparé la guerre entre la France et l'Allemagne. Ils se sont trompés sur les sentiments de l'ambassadeur et se sont abusés sur la valeur même des événements dont l'enchaînement fatal s'imposait aux plus conciliants.

Quoique partisan de la politique de M. de Bismarck, quoique son auxiliaire précieux, M. de Goltz conserva, durant son ambassade à Paris, assez d'initiative, assez d'indépendance personnelle pour que sa mémoire soit à l'abri d'une accusation de servilisme.

Il n'était point toujours de la même opinion que son chef politique et sur la question catholique, par exemple, qui déjà agitait et inquiétait l'Allemagne, que M. de Bismarck compliquait et envenimait systématiquement, M. de Goltz ne cherchait aucunement à cacher son sentiment et le blâme que ce sentiment renfermait à l'adresse de celui qui, chaque jour, devenait plus puissant.

— Bismarck appareille mal, disait-il, en un langage imagé. Il veut naviguer et tenir tête au vent. La tempête souffle avec la question religieuse et comme tant d'autres qui l'ont précédé dans la guerre aux catholiques, il sera forcé de « mettre les pouces, » de carguer ses voiles et de rentrer au port peut-être remorqué par eux. Les catholiques

sont des ennemis terribles qu'il ne faut point provoquer inutilement.

Une alliance offensive et défensive entre la Prusse et la France paraissait, aussi, lui sourire, basée sur l'unité de l'Allemagne, sur une politique dont la conception presque géante eût tenu l'Europe comme en tutelle, sous l'autorité des deux peuples unis. Mais lorsqu'il confiait à l'empereur Napoléon III ce projet, cette espérance, devant l'énigmatique silence du souverain, devant sa réserve presque hostile, il se décourageait.

— Votre Empereur est un hésitant, murmurait-il alors; je ne sais sous quel aspect il envisage matériellement et moralement la Prusse, l'Allemagne même. Mais il semble qu'il ne nous connaît pas. Il nous refuse toute confiance et Dieu sait, pourtant, que nous sommes sincères en recherchant son alliance. Ah ! toutes ces choses, toutes ces suspicions, tous ces mystères ne vaudront rien de bon à l'Europe. Il vous faudrait, à Berlin, un ambassadeur convaincu du rôle que pourraient tenir, dans le monde, la Prusse et la France rapprochées par une commune sympathie, par des intérêts indissolubles et inséparables. Il parlerait à Bismarck et le gagnerait peut-être à cette cause qui semble mienne et qui, cependant, est celle du Roi comme celle de l'Empereur. Mais non, votre ambassadeur ne sait rien dire, il est, ainsi que Napoléon III, dans un état d'hésita-

tien continuel. Ce n'est pas ainsi qu'on fait de bonne politique, de la politique d'action. Il y a des points noirs à Vhorizon.

On pourra être surpris de la violence que M. de Goltz mettait dans ses paroles en ce qui concerne notre ambassadeur à Berlin.

Cet ambassadeur était alors M. le comte Benedetti. Or, M. de Goltz n'aimait point, en effet, M. Benedetti, le trouvant timoré, sans initiative et peu fait pour être mis en présence de M. de Bismarck dont le caractère autoritaire- annihilait toute personnalité qui, dès la première minute, en face de lui, n'affirmait point sa volonté ou sa foi.

En s'exprimant comme je viens de le rapporter, M. de Goltz eût pu paraître plus royaliste que le roi, c'est-à-dire plus Français que les Français mêmes. Il n'en était rien et ses paroles résultaient simplement d'observations, d'études tendant toutes et uniquement, à la grandeur de son pays. De là, sans doute, le peu d'enthousiasme que l'Empereur mettait à l'écouter ou plutôt h partager ses idées.

D'autre part, M. de Goltz eût souhaité de voir, à Berlin, à l'ambassade de France, M. et M°" de Gador qui se trouvaient alors à Munich. On refusa de lui accorder cette satisfaction et cet échec dans son désir laissa en lui comme une amertume.

Durant la dernière année de son séjour à Paris, en 1868, M. le comte de Goltz vit clairement le

conflit qui se préparait entre la France et la Prusse et, il faut le dire, il fît alors de suprêmes efforts pour éloigner la crise, pour conjurer le péril qui se dressait.

Puisant dans les sentiments d'affection même que lui portait l'Impératrice et qu'il lui offrait sans cesse, le courage d'entrer en lutte, presque, avec le cabinet de Berlin, il travailla à la consolidation de la paix entre les deux puissances et n'hésita pas même à reprendre son rêve oublié — ce rêve d'une alliance commune — et à le défendre avec la fermeté qu'il savait mettre dans tous ses actes, dans tous ses discours.

Qui sait? — Il serait peut-être sorti vainqueur de cette lutte si le destin lui avait permis de la continuer — de la prolonger simplement.

Mais le mal dont il souffrait l'abattait de plus en plus. Le docteur Nélaton dut même lui faire subir une opération et l'Impératrice, en apprenant cette cruelle nécessité, lui offrit de s'installer au pavillon de Sully. M. de Goltz, ayant accepté cette faveur, demeura, en effet, quelque temps dans les appartements d'occasion qui lui avaient été préparés.

Quoique sincèrement sympathique à la France, je l'ai dit, M. de Goltz avait une foi absolue et mystique dans l'avenir, dans l'élévation de sa patrie.

Un soir, comme il se trouvait dans un dîner, à côté d'un diplomate français, il fit tout à coup à son voisin une singulière question.

— Monsieur, lui demanda-t-il, auriez-vous l'obligeance de me dire quel est, ici, le classement des ambassades?

Le ministre, un peu surpris, répondit :

— Monsieur le comte, Londres est en première ligne, Saint-Pétersbourg, Vienne et Berlin, sont à sa suite.

Le comte de Goltz eut comme un mouvement de violence vite réprimé, puis il répliqua avec calme, dans une sorte de murmure religieux :

— Les premiers seront les derniers, affirme l'Ecriture. Monsieur le ministre, souvenez-vous de mes paroles : Berlin sera, dans un jour que ni vous ni moi ne verrons peut-être, là où est Londres actuellement. De grands événements étonneront le monde. L'Empereur ne veut pas croire à la venue de ces événements. Il a tort et s'il l'avait voulu, s'il avait mieuxjugé les hommes de chez nous, M. de Bismarck surtout, que de belles choses on eût pu faire. Monsieur le ministre, songez-y bien, l'Europe est vieille, trop vieille, elle s'affaisse et meurt, faute de sève. Sa carte est à refaire et ceux qui la remanieront sont nés. Dites cela, monsieur, à l'Empereur. Il comprendra peut-être qu'il est temps encore de s'entendre et que les destinées des peuples peuvent s'accomplir sans troubles et sans danger pour le repos de l'Europe.

Cet entretien imprévu, l'accent prophétique du comte de Goltz impressionnèrent vivement le mi-

nistre français et le lendemain même il répétait à ses collègues, ainsi qu'à l'Impératrice, la conversation qu'il avait eue.

Mais ce fut à peine si les premiers prêtèrent attention à ses paroles. Quant à l'Impératrice, elle s'attrista soudain et dit :

— Ce pauvre Goltz, il est malade et il déraisonne. Il devient larmoyant et lugubre... On dirait un missionnaire prêchant des infidèles. Tout ce qu'il vous a raconté là, n'est que vision et il est bien inutile d'ennuyer l'Empereur avec toutes ces choses.

Lorsque le coup de canon de 1870 éclata, lorsque la première défaite lui fut annoncée, l'Impératrice, devant le drame qui commençait, devant cette guerre qu'elle avait voulue, se souvint-elle du comte de Goltz, du ministre français, aussi, qui lui avait rapporté son discours ému et mystique — ambassadeur et ministre morts avant l'agonie de sa royauté — et ne regretta-t-elle point son insouciance et son ironie d'antan ?

Le comte de Goltz lui avait dit, en la quittant, en lui présentant ses adieux, en 1868 :

— Madame, nous nous reverrons là-haut.

Eut-elle un regard, alors, vers ce ciel, vers cet

inconnu, vers cet espace, en lequel l'homme qui avait eu — sans amour celui-là — l'inquiétude de son avenir, s'en était allé?

Parmi les hommes d'Etat français qui entourèrent Napoléon III et qui collaborèrent activement à son œuvre politique, il est nécessaire de faire un choix afin de ne point jeter de trouble, de diffusion dans l'esprit du lecteur.

Ces hommes sont nombreux, en effet, et leur valeur comme leurs travaux ont des degrés. Tous, non plus, n'éveillent pas la même curiosité dans la foule, tous ne sollicitent pas l'attention de la génération actuelle avec la même autorité ; et pour me conformer à l'intérêt que ce récit peut rencontrer auprès du public, je ne parlerai — et de certains, un peu succinctement — que de ceux dont le nom reste directement et intimement lié, non seulement à l'histoire, mais surtout à la personne de l'empereur Napoléon m.

En première ligne, il convient de citer M. de Persigny.

M. de Persigny, qui avait semblé, un moment, comme tant d'autres, d'ailleurs, ralliés à l'Empire, assez dévoué au gouvernement du roi Louis-Philippe, après avoir quitté l'armée dans laquelle il avait servi en qualité de maréchal des logis aux hussards, s'éprit tout à coup de la légende napoléonienne et se tourna vers celui qui, alors, représentait cette légende, vers le prince Louis Bonaparte.

Il se fit son dévoué dans toute l'acception du mot, et quand vint l'heure du coup d'Etat, Napoléon le trouva prêt à lui obéir, à le seconder.

Quelque temps avant la date fameuse du Deux- Décembre, une assez curieuse conversation, que M. de Persigny lui-même rapporta dans un salon, au lendemain de la déclaration de guerre à la Prusse, en 1870, avait eu lieu entre le futur Empereur et lui.

M. de Persigny qui connaissait le goût très prononcé de son puissant et aventureux ami pour les femmes, tout en écoutant le prince qui lui exposait ses desseins et qui l'incitait à les discuter, réfléchissait.

Le Président, prenant pour de la fatigue, pour de la distraction, cette attitude, s'interrompit tout à coup et l'interpella :

— Ah çà ! mais vous dormez, Persigny?

L'ancien sous-officier leva vers le prince un regard inquiet et scrutateur.

— Je vous demande pardon, monseigneur, dit-il, je ne dors pas. Mais je pense, et ce à quoi je pense me tourmente : avec miss Howard, monseigneur, combien de femmes savent vos projets?

Le Prince-Président parut surpris et interloqué. Cependant, ayant observé son ami et l'ayant deviné, il eut un sourire et répliqua :

— Nulle autre que miss Howard et que ma cousine, la duchesse de Hamilton, n'est au courant de ce que je compte entreprendre.

— En êtes-vous bien sûr? insista M. de Persigny.

— Si j'en suis sûr?... Devenez-vous fou, Persigny?

— Non, je ne deviens pas fou. Mais je vous supplie, monseigneur, de taire aux oreilles des belles qui cherchent à vous séduire, votre intime pensée. Dalila est de tous les temps et, quand on est Samson, j'estime que veiller sur ses cheveux est prudent.

Cette crainte de M. de Persigny était vaine, d'ailleurs. L'empereur Napoléon HI, avant comme après son élévation, put aimer passionnément les femmes, mais, ainsi que je l'ai dit, il ne leur livra jamais le secret de son intimité, le secret de sa politique surtout, et quelques personnalités, réellement exceptionnelles, à part, il ne se servit que peu d'elles, pour les besoins de ses projets.

Cependant, cette anecdote est caractéristique et

Tanxiété de M. de Persigny jette sur les préliminaires du coup d'Etat comme une lumière toute spéciale, comme une philosophie naïve et bourgeoise qu'on ne soupçonnait pas.

Le Prince-Président rencontra en lui, donc, au Deux-Décembre, un auxiliaire convaincu et ardent.

M. de Persigny et le futur Empereur, que la vie accidentée des jours écoulés avaient unis, mirent, en cette heure décisive, leurs espoirs, leur fortune, leur rêve en commun, et ils jouèrent leui existence à pile ou face.

Le rôle de M. de Persigny, sous le Second Empire, est surtout important au point de vue de la politique intérieure.

Cependant avant que la guerre ne fût déclarée à l'Autriche, en 1866, par la Prusse et par l'Italie, M. de Persigny, sur les instances de M. de Metternich, joua, un instant, un rôle dans ce drame.

Il tenta — et ce fait que je dois à une indiscrétion, est consigné dans ses Mémoires — de secouer la torpeur de Napoléon III, de vaincre ses hésitations, pour l'amener à intervenir en faveur de François-Joseph et il dut même, un jour, pour forcer la porte de l'Empereur que gardaient jalousement ceux qui l'entretenaient dans une politique d'inaction, se réclamer de son droit d'entrer à toute heure chez le sjouverain.

Il y eut alors, entre Napoléon III et lui, l'une de ces scènes de violence fréquentes qui caractérisaient leurs rencontres. Mais M. de Persigny ne put rien obtenir de son impérial ami.

Il fut, avec Napoléon III, l'un des organisateurs de cette administration préfectorale dont on a dit tant de mal et dont on a dit, également, tant de bien.

Très familier avec Louis-Napoléon, Président de la République, il conserva avec son ami, quand il fut Empereur, la même liberté de langage et d'allures.

Il est, à ce sujet, une anecdote amusante qui se rapporte à la création de son titre ducal.

Comme Napoléon III lui faisait part, quelque temps avant de décréter en sa faveur cette nomination honorifique, de ses intentions, M. de Persigny lui répondit :

— Je vous remercie. Mais vous feriez mieux. Sire, de me rendre mes galons de sergent et de me charger de mettre à la raison toute la canaille qui vous embête.

Ce mot fut rapporté au comte V... qui, lui aussi, également, à la même époque, fut porté sur la liste des distinctions de cour, pour un duché, et refusa d'abandonner le simple titre de comte qu'il tenait de sa naissance.

M. V... consigna la réponse de M. de Persigny dans ses notes, et c'est ainsi qu'il m'est donné de la produire aujourd'hui.

Cette réponse était en tous points confornne aux idées de celui qui la fit.

M. de Persigny, quoique hanté, comme l'Empereur, de songes humanitaires — n'avait-il pas été un moment épris des doctrines saint-simoniennes? — demeurait, dans sa politique, dans l'application de cette politique, un autoritaire intransigeant.

Tandis que Napoléon III tentait de rendre effectives ses théories, M. de Persigny, sans répudier la philosophie particulière qui inspirait sa pensée, restait plutôt un platonicien, dans l'enchaînement de Bes idées et ne croyait pas que l'heure fût propice à leur mise en pratique.

Dans la question des nationalités, si chère à l'Empereur, il garda toujours, quoique au fond d'accord avec le souverain, une attitude toute de méfiance, d'expectative, et s'il ne dédaignait pas de sourire — de son sourire triste et portant comme le reflet d'un rêve — à l'idéalisme du maître, il voulait avant tout que la France fût puissante devant l'accroissement de forces des nations rivales, il voulait que la France fût en mesure de supporter, sans crainte, cette vitalité nouvelle et menaçante — de regarder avec tranquillité la marée montante des peuples unifiés — si je puis m'exprimer ainsi — comme le promeneur observe, à l'abri de tout danger, le choc des vagues sur la grève.

On a méconnu — de parti pris — l'intelligence de

M. de Persigny et il ne me déplaît pas de le faire connaître, ici, mieux qu'on ne l'a fait connaître avant moi, de découper sa silhouette et d'en projeter le relief comme sur un transparent.

Cette divergence, sinon d'opinions, mais de procédés, dans l'exécution des moyens propres à assurer l'avenir et la gloire de l'Empire, mirent entre Napoléon III et M. de Persigny plus d'une colère.

C'étaient sans cesse, en effet, entre eux, des contradictions, des discussions violentes même qui n'amenaient aucun résultat, le souverain s'obstinant dans ses conceptions, M. de Persigny n'abandonnant rien des siennes.

Il m'a été conté, à ce propos, une scène qui eut lieu entre l'Empereur et son familier et qui n'est pas sans importance. Je la livre au lecteur telle qu'elle m'a été relatée.

C'était à l'époque oîi des ferments de libéralisme agitaient plus résolument l'édifice impérial. Le seul mot de liberté, on le sait, jetait M. de Persigny en des crises terribles de violence, et comme un jour, discutant avec l'Empereur, il ne parvenait pas à convaincre le souverain, à réduire ses hésitations, à anéantir le rêve qui l'emportait vers les idées nouvelles, il bondit de son siège, frappa avec force sur une table et s'écria désespérément :

— Ah ! je me suis trompé, je me suis trompé I

Napoléon III, sans perdre de son calme, se tourna alors vers son conseiller et lui demanda :

— En quoi vous êtes-vous trompé, Persigny, et que voulez-vous dire?

M. de Persigny, oubliant, en cette minute, toute réserve, regarda l'Empereur en face et répliqua brutalement :

— En croyant en vous, Sire !

Napoléon III devint très grave et pâlit ; puis, s'adressant à son ami, il n'eut qu'un seul mot :

— Persigny !

Alors M. de Persigny, comme réveillé soudain, comme sortant d'un cauchemar, se retrouva :

— Ah ! pardon, pardon ! fit-ii.

Et il se jeta dans les bras de l'Empereur.

Une division intime, une séparation ne pouvaient, en effet, exister entre ces deux hommes, car tous deux avaient le même idéal soumis à des moyens d'exécution différents : le rapprochement, la fraternité des peuples, courbés, selon le conseiller, sous un principe d'autorité; — allégés, selon le souverain, de ce principe même qui, cependant, avait aidé à l'édification de son Empire.

L'Histoire dira qui, de ces deux hommes, était le sage et elle dissertera, sans doute, sur la contradiction qui était dans leurs propres pensées.

Ce rôle de conseiller, sans cesse en éveil, était

connu à la cour, où l'on désignait M. de Persigny par ces mots : le prophète Jérémie. Il ne voyait point, en effet, l'avenir de l'Empire favorablement, et ne se lassait pas d'en prédire la triste fin.

Très rêveur, je l'ai dit, il ressemblait à l'Empereur sur plus d'un point. Peu mondain, ainsi que lui, il n'assistait aux fêtes que s'il ne pouvait se dispenser de les traverser. Et il s'en allait alors, parles salons, paraissant ne reconnaître personne — même ses plus intimes — comme à la poursuite de quelque idée fuyant, maligne, son approche.

M. de Persigny était d'ailleurs, à ce propos, l'objet des plaisanteries des familiers des Tuileries et sa distraction, devenue légendaire, était le sujet de maintes histoires.

Ne racontait-on pas, entre cent, cette aventure qui lui arriva, un soir de bonne fortune?

Etant à dîner avec une femme qu'il aimait et un ami, il oublia, paraît-il, qu'il était l'amant et se retira au dessert, prétextant une dépêche à expédier, laissant ainsi son compagnon maître de la place et de son habitante.

L'anecdote me semble excessive. Et ne doit-on pas plutôt y voir quelque malice de la part de celui que La Bruyère eût pu prendre pour modèle? C'est mon avis.

Les adversaires de M. de Persigny ont trop oublié

en tout temps, qu'il se tint éloigné, étant au pouvoir comme dans la retraite, de ce que l'on appela, sous l'Empire, les tripotages. Il avait la manipulation des affaires en horreur, en effet, et il se déroba toujours aux solliciteurs qui tentèrent d'exploiter sa situation et son nom.

Lorsque vint l'heure de l'Empire libéral, il y avait longtemps déjà que le rôle de M. de Persigny avait pris fin, dans la politique impériale.

Jl déplora alors la soumission de l'Empereur aux idées nouvelles, et il assista, en spectateur impassible, à l'écroulement de tout ce qui avait été son espérance et sa foi.

Ses prédictions se réalisèrent et la tourmente l'emporta.

Cependant, étant à Londres, pendant la guerre, il reparut un instant sur la scène. 11 essaya, d'accord avec quelques hommes d'Etat et avec l'ambassadeur de Prusse, d'engager l'impératrice Eugénie dans des négociations ayant pour but un traité de paix, mais il échoua dans ce projet aventureux, et ce fut là son dernier acte politique.

Toute sa vie se résume dans un dévoûment absolu à la dynastie impériale, et, au lendemain de Sedan, en présence de la révolution imminente, il eut un mot qui est la consécration de ce dévoûment.

Gomme il se trouvait dans le salon de la comtesse W..., avec lord Lyons, et qu'il racontait, avec

beaucoup de verve, les phases diverses de la vie de Napoléon III disant, non sans amertume : — « C'est moi qui ai fait l'Empire, et il me semble que je vois mourir un enfant, » — M^' Bauer se présenta et, se mêlant à la conversation, demanda à M. de Persi-

— Que comptez-vous faire? N'allez-vous point quitter Paris? Il n'y a plus ici aucune sécurité pour vous.

Alors, le duc, affaissé sous le poids d'une douleur très naturelle, se redressa et répliqua :

— Monseigneur, je ne quitterai Paris que lorsque l'Impératrice n'y sera plus.

Et il tint sa parole.

Le courage a sa grandeur, dans quelque parti qu'il se révèle. Je pense que les amis comme les ennemis de M. de Persigny seront d'accord, ici, pour lui rendre hommage.

De tous les hommes du Second Empire, le plus ignoré, le plus oublié même, et non le moins important, cependant, est, à coup sûr, M. le comte Walewski — dont la figure hautaine, quelque peu dédaigneuse et trop sentimentale, par certains côtés, s'éclaire et disparaît, soudainement, au plein de la gloire — ou si on préfère un autre mot — de la puissance de l'empereur Napoléon III.

Il y a là, peut-être, une injustice. M. le comte Walewski fut, en effet, l'un des collaborateurs les plus intimes et les plus précieux de l'Empereur.

Très grand seigneur, très mondain, très brillant dans les salons comme dans la politique, il avait le masque de Napoléon I" et une légende veut qu'il en ait été le fils.

Le secret de cette naissance ne l'empêcha point,

toutefois, de servir avec dévoûment et avec habileté le gouvernement du roi Louis-Philippe, et ses amitiés avec MM. Guizot, Thiers et le duc d'Orléans sont célèbres.

Il était l'un des habitués même du salon de M. Thiers et, sous TEmpire, il ne cessa de conserver avec son chef politique de la veille, devenu son ami, les plus cordiales relations.

Il eût désiré même rallier à la cause de l'Empereur cet homme d'Etat. Mais M. Thiers fit longtemps le coquet devant les ouvertures et les instances de M. Walewski — si longtemps, en vérité, que la mort du comte survint sans que ses projets eussent reçu le moindre commencement d'exécution.

Après avoir un instant rêvé, dit un récit peu exact, je crois, d'être roi de Pologne, M. le comte Walewski décida de rester en France, et lorsque l'Empire fut proclamé, il était ambassadeur du prince Louis, à Londres.

Fort aimé de la société anglaise, au milieu de laquelle il avait vécu, il réussit à aplanir les difficultés que les desseins du Prince-Président soulevaient dans la politique du cabinet britannique, on l'a vu dans le premier chapitre de ce livre, et avec l'aide de son ami, lord Palmerston, il rallia au parti de l'Empire les réfractaires, ceux que le seul nom de Napoléon semblait effrayer.

J'ai dit comment il parvint à faire admettre par les ministres de la Reine, par la Reine elle-même, que Napoléon serait reconnu par l'Angleterre, comme troisième empereur des Français, et cette question, qui peut nous paraître aujourd'hui puérile, avait alors une extrême importance, menaçait même de provoquer des complications diplomatiques fort inquiétantes.

Président du congrès de Paris, après la campagne de Crimée, lorsque la guerre d'Italie fut résolue, le comte Walewski dirigeait le département des affaires étrangères.

En cette qualitéjet en qualité, aussi, de conseiller intime de Napoléon III, avec qui il se trouvait souvent en désaccord, M. Walewski fit une violente opposition aux projets du souverain. Autant il s'était montré, naguère, favorable à la Russie, lorsqu'il s'agit d'arrêter les préliminaires de la paix avec cette puissance, autant, alors, il se montra hostile à toute alliance avec Victor-Emmanuel, contre l'Autriche.

Il entrevoyait, en effet, dans l'abaissement de cette nation au profit de l'Italie, des complications gênantes pour l'avenir de la politique impériale — et l'ombre grandissante de la péninsule se dressait devant lui comme un péril, aisé à détruire encore, mais difficile à conjurer en un prochain lendemain. M. Nigra n'ignorait pas les sentiments du comte

Walewski à cet égard, et leurs relations conservèrent toujours un caractère de réserve, sinon de froideur, que l'on commentait à la cour.

11 n'en était pas ainsi entre M. le comte Walewski et M. le prince de Metternich. Très liés et s'entendant h merveille, ils marchaient dans une unité parfaite d'idées.

C'est grâce à cette amitié, même, que M. Walewski se trouva, un peu malgré lui, entraîné dans l'organisation de l'affaire du Mexique. Quoique ayant fait, sur cette question, toutes les observations qu'il jugea nécessaires, quoique désapprouvant cette expédition, il donna son appui à sa réalisation et prêta son concours aux réunions que l'Impératrice, M^^ de Metternich, l'ambassadeur d'Autriche, M. Hidalgo et M"''' d'Arcos avaient décidées pour la discussion du dessein commun, pour la mise en pratique — selon la pittoresque expression de M. de Metternich — du rêve californien^.

Lors de son passage au ministère des beaux-arts, M. le comte Walewski fut en rapport avec la plupart des hommes qui ont occupé et qui occupent encore, actuellement, vieillis et chargés de gloire, un rang important dans les arts et dans les lettres.

A une époque où tout ce qui touchait à la littéra-

i . L'Impératrice Eugénie.

M. LE COMTE WALESWSKI. 311

ture, au journalisme ou à l'art était suspect, ou surveillé avec la plus jalouse autorité, il fut un libéral, un amateur éclairé et sincère du Beau, et le monde spécial de ceux qui travaillent, qui créent, lui doit, sans nul doute, quelque reconnaissance. C'est à lui, en effet, que revient l'honneur d'avoir jeté les bases de la loi sur la Propriété littéraire et artistique.

On connaît sa liaison avec Rachel, qu'il aima profondément et qui lui donna un gage vivant de l'affection qui l'unissait à elle.

Il est, à ce sujet, une anecdote particulièrement délicate que je veux, cependant, raconter, car elle est tout à l'honneur des deux femmes qui en furent les héroïnes.

Lorsque la tragédienne se sentit mourir, elle écrivit à M""^ la comtesse Walewska — de qui je ne tiens pas ce détail, on le comprendra aisément — une longue lettre par laquelle elle osait, confiante dans sa bonté, lui recommander son enfant et le lui léguer.

La comtesse, n'écoutant que son cœur, devant cet appel d'une mère, accueillit avec émotion la requête de Rachel et éleva son fils comme s'il eût été le sien. Il y a peu d'exemples de semblable générosité et c'est pourquoi j'en mentionne ici l'expression.

M. le comte Walewski, quoique s'étant accordé avec la pensée de l'Impératrice au sujet de la guerre d'Italie et de l'expédition du Mexique, n'était point,

cependant, goûté par la souveraine qui lui reprochait son caractère entier, ainsi que l'influence très réelle qu'il eut un moment sur l'Empereur.

Lorsque le spirite Home, dont j'ai conté déjà l'histoire *, vint aux Tuileries, M. le comte Walewski fut un de ceux, en effet, qui s'élevèrent vivement contre l'admission de cet homme à la cour. Il ne pouvait concevoir, en vérité, qu'à l'heure où Napoléon m se rendait à Stuttgardt pour son entrevue avec l'empereur de Russie, on ne s'occupât à la cour, alors à Biarritz, que des « jongleries d'un charlatan. »

Le comte Walewski, dans son attitude toujours correcte,dans sa respectabilité, portait ombrage aux têtes folles des Tuileries et on ne l'y voyait, dans l'entourage des souverains, qu'avec un certain embarras.

Très mondain, toutefois, ainsi que je l'ai dit, nulle maussaderie n'était en lui. Les bals qu'il offrit à la société parisienne et à celle des Tuileries, au ministère des affaires étrangères, sont restés fameux et furent le point de départ de ces fêtes merveilleuses qui mirent autour de l'agonie du Second Empire comme un mouvement de houle, comme un bruit de mer, qui ne permirent pas à ceux qui avaient mission d'observer et de prévoir les événements, d'être perspicaces.

Page 1