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La cour de Prusse sous Frédéric-Guillaume 1er, souvenirs; d'après les documents d'archives et les mémoires

OMMENT naquit la puissance militaire de la Prusse, comment d'un roitelet de Brandebourg, la fortune fit le chef d'une monarchie appelée à devenir, sous Frédéric II, une des plus glorieuses de VEurope, bien des historiens Vont raconté.

Tel n'est pas l'objet de ces pages.

Elles narrent par le menu les mille incidents de la vie de la cour du second des souverains de la Prusse, Frédéric- Guillaume I". On y trouvera peu de détails sur les camps, la tactique et l'exercice à la prussienne, mais, par contre, partout y résonne l'écho des intrigues mesquines, ourdies sous les lambris fraîchement décorés des nouveaux palais royaux. Partout, ce ne sont que cancans sans grandeur ni majesté, brocards brutaux et picantei-ies rosses.

La plume mordante et satirique de la margra\'e de Bayreuth a tracé pour la postérité le tableau complet et peu flatté de l'épouvantable milieu où grandit Frédéric II, sous le bâton d'un père hargneux et près d'une mère jalouse et rancunière.

Écrivain de langue française, nourrie de la lecture de nos classiques, la margrave a prouvé dans, ses souvenirs posthumes qu'elle méritait la réputation de la femme la plus spirituelle de son temps et le cinématographe, qu'elle nous présente, de la Prusse

LA COUR DE PRT-SSF.

du début du xviii= siècle, est d'autant plus sincère et vrai qu'elle n'y épargne rien ni personne. Ministres, ambassadeurs, souverains étrangers s'arrêtant en Prusse au cours de leurs tournées par le monde, beautés capiteuses, pimbêches raides et guindées, elle ne fait à personne le quartier qu'elle a refusé à ses proches, même les plus chers, notamment à ce frère qu'elle adorait et dont elle n'essaie pas de dissimuler les tares secrètes.

On a dû négliger ici, tout ce qui, dans les Mémoires de Wilhelmine, concerne son existence à Bayreuth. La vie d'une petite cour de principicule allemand, il y a deux siècles, a son intérêt, mais c'est un sujet autre et qui sera traité ailleurs.

L'illustration de La Cour de Prusse sous Frédéric- Guillaume I" a été empruntée aux précieuses collections de la Bibliothèque Nationale, sans négliger les richesses entassées dans les musées allem.ands. Antoine Pesne et Chodowiecki sont des artistes trop peu connus chez nous ,et justement admirés au delà du Rhin.

=: Sous Fpédépie-Guillaume I" =

SOUVENIRS DE LA MARGRAVE f '-^'-^'^---•' , '^'=-

RÉDÉRic-GuiLLAUME, aloFs prince royal, épousa l'année 1706 Sophie-Dorothée de Hanovre ((). Le roi Frédéric l"", son père, lui avait donné à choisir entre trois princesses, qui étaient celle de Suède, sœur de Charles XII, celle de Saxe-Zeitz et celle d'Orange, nièce du prince d'Anhalt. Celui-ci qui, de tout temps, avait été tendrement chéri du prince royal, s'était fort flatté que son choix tomberait sur sa nièce, mais le cœur du prince royal était épris des charmes de la princesse de Hanovre. Il refusa ces trois partis et sut par ses prières et ses intrigues obtenir le consentement du roi son père. Frédéric-Guillaume, dont l'éducation avait été confiée au comte de Dohna (2), possède toutes les qualités qui doivent composer un grand homme : son génie est élevé et capable des plus grandes actions. Il a la conception aisée, beaucoup de jugement et d'application. Son cœur est naturellement bon. Depuis sa tendre jeunesse, il a toujours montré un penchant pour le militaire. C'était sa passion dominante et il l'a justifiée par l'ordre excellent qu'il a mis dans l'armée. Son tempéra-

(1) « C'était, dit Mauvillon, un teint d'une blancheur éblouissante, merveilleusement relevé par des cheveux d'un très beau brun. Les traits de son visage étaient des plus réguliers; de beaux yeux bleus pleins de feu n'en faisaient pas un petit ornement. » [Histoire de Fré- ,/éric-Guil/aume I", roi de Prusse, I, 78). Mauvillon (1712-1729), réfugié protestant, vivant tour h tour à Dresde et à Leipzig, peignait de visu la reine Sophie-Dorothée.

(2) Alexandre Dohna (lfi61-1728), chargé d'affaires de Prusse à la cour de Pologne, conseiller secret de la guerre, gouverneur de Frédéric-Guillaume, prince héritier, puis feld-maréchal-général.

ment est vif et bouillant ; il l'a souvent porté à des violences qui lui ont causé depuis de cuisants repentirs. Il préférait la plupart du temps la justice à la clémence. 'Son attachement excessif pour l'argent lui a valu le titre d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce vice qu'à l'égard de sa famille et de sa personne, car il comblait de biens ses favoris et ceux qui le servaient avec attachement. Les fondations charitables et les églises qu'il a bâties sont une preuve de sa piété. Sa dévotion allait jusqu'à la bigoterie ; il n'aimait ni le faste ni le luxe. Il était soupçonneux, jaloux et souvent dissimulé. Son gouverneur avait pris soin de lui inspirer du mépris pour le sexe. Il avait si mauvaise opinion de toutes les femmes que ces préjugés causèrent bien du chagrin à la princesse royale, dont il était jaloux à outrance.

Deux favoris le dominaient; l'un, le prince d'Anhalt (i), peut être compté parmi les grands capitaines de ce siècle. Il joint à une expérience consommée dans les armes un génie très propre pour les affaires. Son air brutal inspire de la crainte et sa physionomie ne dément pas son caractère. Son ambition démesurée le porte à tous les crimes pour parvenir à son but. Il est ami fidèle, mais ennemi irréconciliable et vindicatif à l'excès envers ceux qui ont le malheur de l'offenser. Il est cruel et dissimulé. Son esprit est cultivé et très agréable dans la conversation quand il le veut. L'autre, M. de Grumbkow (2), peut passer

(1) Le prince Lcopold d'Anhalt-Dessau (1676-1741) conquit sa gloire militaire pendant la guerre de la Succession d'Espagne. A. Hochstaedt, il prit une part considérable au triomphe des alliés. Frédéric-Guillaume lui était étroitement attaché autant par les liens du cœur que par ceux du sang. Sous Frédéric II, il jouit d'une égale faveur.

(2) Frédéric-Guillaume de Grumbkow (1678-1739), fils du conseiller intime Joachim Ernst de Grumbkow, qui avait pris une part considérable à l'organisation de l'armée prussienne, étudia ii Ulrecht et à Leyde, combattit à Hochstaedt et à Malplaquet. Major général, ministre des Finances, il avait toute la confiance de Frédéric-Guillaume. Gagné par les riches présents du comte de Sei kendorff, ambassadeur d'Autriche, il maintint le roi de Prusse dans l'alliance étroite de l'Empereur. 11 joua dans les querelles de la famille royale un rôle tantôt d excitateur et tantôt de conciliateur.

Gravure de Wolfgang.

(Bibliollièque Nationale. Estampes. *

lO LA COUR DE PRUSSE

pour un des plus habiles ministres qui aient paru depuis longtemps : c'est un homme très poli, d'une conversation aisée et spirituelle. Avec un esprit cultivé, souple et insinuant, il plaît surtout par son talent pour la satire qui est fort en vogue dans le siècle où nous sommes. Il sait joindre le sérieux à l'agréable. Tous ces beaux dehors renferment un cœur fourbe, intéressé et traître. Sa conduite est des plus déréglées : tout son caractère n'est qu'un tissu de vices qui l'ont rendu l'horreur de tous les honnêtes gens.

Tels étaient les deux favoris du prince royal. On juge qu'étant l'un et l'autre d'intelligence et amis intimes, ils étaient très capables de corrompre le cœur d'un jeune prince et de bouleverser tout un État. Leur projet de régner se voyait dérouté par le mariage du prince royal. Le prince d'Anhalt ne pouvait pardonner à la princesse royale la préférence qu'il lui avait donnée sur sa nièce : il craignait qu'elle ne s'emparât du cœur de son époux. Pour y mettre obstacle, il tâcha de semer la mésintelligence entre eux, et, profitant du penchant que le prince royal avait à la jalousie, il lui en inspira pour son épouse. Cette pauvre princesse souffrait martyre pour les emportements du prince royal; et quelques preuves qu'elle put lui donner de sa vertu, il n'y eut que la patience qui pût le faire revenir des préjugés qu'on lui avait donnés contre elle. Cette princesse devint cependant enceinte et accoucha en 1707 d'un fils. La joie que causa cette naissance fut bientôt convertie en deuil, ce prince étant mort un an après. Une seconde grossesse releva l'espoir de tout le pays. La princesse royale mit au monde, le 3 juillet [709. une princesse qui fut très mal reçue, tout le monde désirant passionnément un prince. Je vis le jour dans le temps que les rois de Danemark et de Pologne étaient à Potsdam pour y signer un traité d'alliance contre Charles XII, roi de Suède, afin de pacifier les troubles de Pologne. Ces deux monarques et le roi, mon grand-père, furent mes parrains et assistèrent à mon baptême qui se fit en grande cérémonie et avec pompes et magnificence. On me nomma

SOfS FREDERIC-GUILLAUME I*"" II

Frédérique-Sophie-Wilhelmine (i). Le roi. mon grand-père, prit bientôt une vive tendresse pour moi. A un an et demi, j'étais beaucoup plus avancée que les autres enfants. Je parlais asse- distinctement et à deu.x ans, je marchais seule. Les singeries que je faisais divertissaient ce bon prince qui s'amusait avec moi des journées entières.

La princesse royale accoucha encore, l'année suivante, d'un prince qui lui fut aussi enlevé. Une quatrième grossesse donna, le 24 janvier 1712. la vie à un troisième prince qui fut nommé Frédéric. Nous fûmes confiés, mon frère et moi, aux soins de M™« de Kamken, femme du grandmaître de la garde-robe du roi et son grand favori. Mais peu de temps après, la princesse royale étant allée à Hanovre pour voir l'Électeur son père, M™^ Kilmanseck, connue depuis sous le nom de milady Arlington (2), lui recommanda une personne qui lui servait de compagnie pour avoir soin de mon éducation. Cette personne, nommée Leti, était fille d'un moine italien qui s'était enfui de son couvent pour s'établir en Hollande où il avait abjuré la foi catholique (3). Il est l'auteur de l'Histoire de Brandebourg, qui a été fort critiquée, et de la Vie de Charles V et de Philippe IL Sa fille avait gagné son existence à corriger des gazettes; elle avait le cœur et l'esprit italien, c'est-à-dire très vifs, très souples, très noirs. Elle était intéressée, hautaine, emportée. Ses mœurs ne démentaient pas son origine. Sa coquetterie lui attirait nombre d'amants qu'elle ne laissait pas languir. Ses manières étaient hollandaises, c'est-à-dire très grossières, mais elle savait cacher

(1) Sa grand'mère s'appelait Sophie-Caroline.

(2} M"' d'Arlington était fille naturelle d'Ernest-Auguste, électeur de Hanovre et dune comtesse de Platen. Elle devint toute-puissante à la cour de son frère, le roi d'Angleterre Georges I". « On peut dire d'elle qu'elle avait de l'esprit comme un diable. »

(3) GreKorio Leti avait cinq filles. Elles avaient reçu une éducation soignée. Le cardinal Quirini rapporte dans ses Commentaires qu'à Amsterdam Jean Leclerc et sa femme (une des filles de Leti), lui procurèrent les plus agréables conversations. Deux autres des filles de Leti ont traduit sa Vie de Charles-Quint (1702). L'une d'elle doit être la demoiselle de la^margraye. .^

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