I.A COUR DE PRUSSE
ses défauts sous de si beaux dehors qu'elle charmait tous ceux qui la voyaient. La princesse royale en fut éblouie comme les autres, et elle se détermina à la placer auprès de moi sur le pied de demoiselle, avec cette prérogative néanmoins qu'elle me suivrait partout et serait admise à ma table.
Il y avait déjà quelque temps que le roi mon grand-père se trouvait fort indisposé. On s'était flatté que sa santé se remettrait, mais sa complexion ne put résister longtemps aux atteintes de Vétisie. Il mourut au mois de février de l'année 1713 (i). Lorsqu'on lui annonça sa mort prochaine, il se soumit avec résignation aux décrets de la Providence. Sentant approcher sa fin, il prit congé du prince et de la princesse royale et leur recommanda le salut du pays et le bien de ses sujets. Il nous fit appeler ensuite, mon frère et moi, et nous donna sa bénédiction. Sa mort suivit de près cette lugubre cérémonie. Le jour même, le roi Frédéric- Guillaume se fit donner l'état de sa Cour et la réforma entièrement. Tout changea de face à Berlin. Ceux qui voulurent conserver les bonnes grâces du nouveau roi endossèrent le casque et la cuirasse : tout devint militaire et il ne resta plus la moindre trace de l'ancienne Cour. M. de Grumbkow fut mis à la tête des affaires et le prince d'Anhalt eut le détail de l'armée. Ces deux personnages s'emparèrent de
(1) D'après Mauvillon, Histoire de Fréderic-Guiilaume I", roi de Prusse, 1, 120-1'J2, sa mort fut précipitée par l'émotion que lui causa la folie de sa seconde femme, Sophie-Louise, princesse de Mecklembourg-Schwerin. « Un jour qu'un de ses accès de folie la prit, elle se débarrassa des mains des femmes qui la gardaient, et traversant une petite galerie qui donnait sur l'appartement du roi, elle y entra par une porte de glaces qu'elle mit en pièces. Le roi reposait sur un fauteuil. 11 ne s éveilla point à ce bruit, mais la reine s'étant jetée sur lui en le querellant, ce monarque s'éveilla. Il fut saisi de frayeur, voyant la reine à demi déshabillée, la tète échevelée, les bras, les mains et le visage en sang II s'imagina que c'était un fantôme et celte vue le frappa si fort qu'il en eut la fièvre sur-le-champ. Sa maladie dura six semaines» D'après le baioii de PôUnilz. 1 émotion du roi venait de la tradition qui prétendait qu un fantôme velu de blanc apparaissait dans lés palais de la maison de Brandebourg peu de temps avant la mort du chef de la famille. (PôUnitz. Memoû es pour serfir à l'histoire des quatre derniers souverains de la maison de Brandebourg royale de'Prusse, T, 393.)
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la confiance du jeune monarque et l'aidèrent à supporter le poids des affaires qui se trouvaient un peu dérangées par les profusions immenses du feu roi.
Mon frère était très faible de constitution:
son humeur iaciturne et son peu de vivacité donnaient de justes craintes pour ses jours.
Ses maladies fréquentes commencèrent à relever les espérances du prince d'Anhalt. Pour soutenir son crédit et en acquérir davantage, il persuada au roi de me faire épouser son neveu. Ce prince était cousin germain du roi.
L'électeur Frédéric-Guillaume, leur aieul, avait eu deux femmes. De la princesse d'Orange qu'il épousa en premières noces, il eut Frédéric l'-'' et deux princes qui moururent peu après leur naissance. Sa seconde épouse, princesse de Holstein-Gluksbourg, veuve du duc Charles- Louis de Lunebourg, lui donna cinq princes et trois princesses : Charles, qui mourut empoisonné en Italie par les ordres du roi son frère; le prince iCasimir, em-
So [il lie- Louise, princesse de Mecklembourg-
Sckwerin, reine de Prusse.
Portrait anonyme. (Biblioth. Nation. Estampes.)
poisonné de même par une princesse de Holstein qu'il avait refusé d'épouser, et les princes Philippe, Albert et Louis. Le premier de ces trois princes épousa une princesse d'Anhalt, sœur de celui dont j'ai fait le portrait. Il eut d'elle deux fils et une fiWe. Le margrave Philippe étant mort, son fils aîné, le margrave de Schwedt, devint premier prince du sang et héritier présomptif de la Couronne en cas d'extinction de la ligne royale. Dans ce dernier cas, tous les pays et les biens allodiaux me tombaient en partage. Le roi n'ayant qu'un fils, le prince d'Anhalt, appuyé de Grumbkow, lui fit concevoir que sa politique exigeait qu'il me fît épouser son cousin, le margrave de Schwedt. Ils lui représentèrent que la santé délicate de mon frère ne permettait pas qu'on fît grand fond sur ses jours, que la reine commençait à devenir si replette qu'il était à craindre qu'elle n'eut plus d'enfants, que le roi devait penser d'avance à la conservation de ses États et qu'enfin s'il avait le malheur de perdre mon frère, son gendre et son successeur lui servirait de fils. Le roi se contenta pendant quelque temps de ne leur donner que des réponses vagues mais ils trouvèrent enfin l'occasion de l'entraîner dans des parties de débauche où, échauffés par le vin, ils obtinrent ce qu'ils voulurent. Il fut même conclu que le margrave de Schwedt aurait dorénavant les entrées chez moi et que l'on tâcherait par toutes sortes de moyens de nous donner de l'inclination l'un pour l'autre. La Leti, gagnée par la clique d'Anhalt, ne cessait de me parler du margrave de Schwedt et de le louer, ajoutant toujours qu'il deviendrait un grand roi et que je serais bien heureuse si je pouvais l'épouser. J'avais une antipathie naturelle pour lui et je tâchais de lui faire des niches et de l'épouvanter, car il était poltron. La Leti n'entendait pas raillerie là-dessus et me punissait sévèrement.
Malgré tout, les deux favoris n'avaient pu venir à bout de mettre de la mésintelligence entre le roi et la reine; mais, quoique le roi aimât passionnément cette princesse, il ne pouvait s'empêcher de la maltraiter et ne lui donnait aucune part dans les affaires. Il en agissait ainsi « parce
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que, disait-il, il fallait tenir les femmes sous la férule, sans quoi elles dansaient sur la tête de leurs maris (i) ». La reine ne fut pourtant pas longtemps sans apprendre le plan de mon mariage. Le roi lui en fit la confidence. Ce fut un coup de foudre pour elle.
La reine n'a jamais été belle, ses traits sont marqués et il n'y en a aucun de beau. Elle est blanche, ses cheveux sont d'un brun foncé. Sa taille a été une des plus belles du monde. Son port noble et majestueux inspire du respect à tous ceux qui la voient. Un grand usage du monde et un esprit brillant semblent promettre plus de solidité qu'elle n'en possède. Elle a le cœur bon et bienfaisant; elle aime les beaux-arts et les sciences sans y être trop appliquée. Chacun a ses défauts : elle n'en est point exempte. Tout l'orgueil et toute la hauteur de la maison de Hanovre sont concentrés en sa personne. Son ambition est extrême; elle est jalouse à l'excès. D'une humeur soupçonneuse et vindicative, elle ne pardonne jamais à ceux dont elle croit avoir été offensée. L'alliance qu'elle avait projetée avec l'Angleterre par l'union de ses enfants lui tenait fort à cœur. Son autre point de vue était de se faire une forte protection contre les persécutions du prince d'Anhalt et, enfin, d'obtenir la tutelle de mon frère, en cas que le roi vînt à mourir. Ce prince se trouvait souvent incommodé et on avait assuré la reine qu'il ne pouvait vivre longtemps.
Ce fut à peu près vers ce temps-là que le roi déclara la guerre aux Suédois. La reine, ma mère, quoique derechef enceinte, suivit le roi à cette expédition. On me confia pendant son absence uniquement aux soins de la Leti, et M°»8 de Rocoulle, qui avait élevé le roi, fut uniquement chargée de l'éducation de mon frère (2). La Leti se donna
(1) « La perte d'une femme, disait Frédéric-Guillaume d'après l'ambassadeur Sauveterre, ne doit pas être estimée plus considérable que celle d'une dent creuse, qui ne fait de la douleur que quand on l'arrache, mais dont on est ravi d'être délivré, le moment d'après ».
(2) Marthe du Val, veuve d'Isaac du Maz de Monlbail, au moment de la révocation de l'Edit de Nantes, avait conduit sa famille en Allemagne. Elle éleva Frédéric-Guillaume. Elle épousa en secondes noces
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un soin infini pour me cultiver l'esprit. Elle m'apprit les principaux éléments de l'histoire et de la géographie et tâcha en même temps de me former les manières. La quantité de personnes que je voyais contribuait à me dégourdir. J'étais fort vive et chacun se faisait un plaisir de s'amuser avec moi. La reine, à son retour, fut charmée. Les caresses qu'elle me prodigua me causèrent une telle joie que tout mon sang en étant bouleversé, j'eus une hémorragie qui pensa m'envoyer dans Vautre monde. Ce ne fut que par un miracle que j'échappai à cet accident qui me tint quelques semaines au lit. Je ne fus pas plus tôt rétablie que la reine voulut profiter de la merveilleuse facilité que j'avais à apprendre. Elle me donna plusieurs maîtres, entre autres ce fameux Lacroze (i), qui a été célèbre par ses connaissances en histoire, dans les langues orientales et dans les antiquités sacrées et profanes. Les maîtres qui se succédaient l'un l'autre m'occupaient tout le jour et ne me laissaient que très peu de temps pour les récréations.
La cour de Berlin, quoique les cavaliers qui la composaient fussent presque tous militaires, était cependant très nombreuse par l'affluence des étrangers qui s'y trouvaient. La reine tenait appartement tous les soirs pendant l'absence du roi. Ce prince était la plupart du temps à Potsdam,
Jacques de Pelet, seigneur de Rocoulle, réfug'ié à Berlin, qui mourut en 1698. Très appréciée de la reine Sophie-Charlotte, elle avait réussi à se dispenser d'apprendre l'allemand. Elle tournait des vers agréables et ne craignait pas le mot gaillard. A quatre-vingt-deux ans, elle adressait à Frédéric II ce billet :
Gaudias est un bou soldat,
Mais il hait le célibat.
Il voudrait se marier.
Il vient vous prier
De le lui accorder.
II voudrait se marier
Pour vous faire un grenadier.
(1) Mathurin Vessière La Croze était un bénédictin de Saint-Maur en rupture de froc. Sorti de France en février 1696, il se rendit à Bâle, y abjura le catholicisme et étudia à l'Université. Bientôt il gagna Berlin où il obtenait l'année suivante une place de bibliothécaire. Plus tard, après l'éducation du margrave de Schwedt (1714) et de la princesse royale (1717), il occupa une chaire de philosophie au Collège français (1725). Doué du don des langues, on l'avait surnommé une bibliothèque vivante.
petite ville à quatre milles de Berlin. Il y vivait plutôt en gentilhomme qu'en roi (i). Sa table était frugalement servie; il n'y avait que le nécessaire. Son occupation principale, c'était de discipliner un régiment qu'il avait commencé à former pendant la vie de Frédéric I^i- et qui était composé de colosses de six pieds de hauteur. Tous les souverains de l'Europe s'empressaient à le recruter. On pouvait nommer ce régiment le canal des grâces, car il suffisait de donner ou de procurer de grands hommes au roi pour en obtenir tout ce qu'on voulait. Il allait l'aprèsmidi à la chasse et tenait tabagie le soir avec ses généraux. Il y avait en ce temps-là beaucoup d'officiers suédois à Berlin, qui avaient été faits prisonniers au siège de Stralsund. Un de ces officiers, nommé Krohn, s'était rendu fameux par son savoir dans l'astrologie judiciaire: la reine fut curieuse de le voir. Il pronostiqua qu'elle accoucherait d'une princesse. Il prédit à mon frère qu'il deviendrait un des plus grands princes qui eussent jamais régné, qu'il ferait de grandes acquisitions et qu'il mourrait empereur. Ma main ne se trouva pas si heureuse que celle de mon frère. Il l'examina longtemps et, branlant la tête, il dit que toute ma vie ne serait qu'un tissu de fatalités, que je serai recherchée par quatre têtes couronnées, celles de Suède, d'Angleterre, de Russie et de Pologne et que cependant je n'épouserai aucun de ces rois.
La reine avait, parmi ses dames, une demoiselle de Vagnitz qui était, dans ce temps-là, sa favorite. La mère de cette fille était gouvernante de la margrave Albert, tante du roi. Mi^e ^q Vagnitz cachait, sous des dehors de dévotion, une conduite scandaleuse, son esprit d'intrigue la portant à se prostituer, elle et ses filles, aux favoris du roi
(1) « 11 détestait le luxe dans les habits et dans les meubles. 11 Jie voulait plus coucher dans des chambres tapissées et ne porta dorénavant qu'un habit de pros drap bleu, avec un bouton de cuivre doré, la veste couleur de paille avec un galon d'or simple, les culottes aussi couleur de paille, excepté dans l'été qu'il en portait de toile... Dès que les courtisans virent le goût de leur maître, ils commencèrent à faire comme lui. » (Mauvillon. Histoire de Frédéric-Guillaume 1", roi de Prusse, I, 130-131.)
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et à ceux qui étaient mêlés aux affaires, de façon qu'elle apprenait par leur moyen les secrets de l'Etat qu'elle vendait aussitôt au comte de Rottenbourg, ministre de France. Mme (Je Vagnit-, pour parvenir à ses fins, s'associa M. Kreutz, favori du roi. Cet homme était fils d'un bailli. D'auditeur d'un régiment, il était monté au grade de directeur des finances et ministre d'État. Son âme était aussi basse que sa naissance : c'était l'assemblage de tous les vices. Quoique son caractère fût très ressemblant à celui de Grumbkow, ils étaient ennemis jurés, étant réciproquement jaloux de leur faveur. Kreutz avait la bienveillance du roi par le soin qu'il s'était donné d'accumuler les trésors de ce prince et d'augmenter ses revenus aux dépens du pauvre peuple. Il fut charmé du projet de M°'<= de Vagnitz. Il était conforme à ses vues. En plaçant une maitresse, il se faisait un soutien et, par ce moyen, il pouvait parvenir à détruire la faveur de Grumbkow et à s'emparer seul de l'esprit du roi et des affaires. Il se chargea d'instruire la future sultane des démarches qu'elle devait faire pour réussir. Diverses entrevues, qu'il eut avec elle, lui inspirèrent une forte passion pour cette fille. Il était puissamment riche. Les magnifiques présents qu'il lui fit désarmèrent bientôt sa cruauté : elle se livra à lui sans perdre néanmoins de vue son premier plan. Kreutz avait des émissaires secrets autour du roi. On lui vantait la beauté de la Vagnitz et on ne laissait échapper aucune, occasion de prôner le bonheur qu'il avait de posséder une si charmante personne.
Grumbkow, qui avait des espions partout, n'ignora pas longtemps ces menées. Il voulait bien que le roi ait des maîtresses, mais il voulait les lui donner. Il résolut donc de rompre toute cette intrigue et de se servir des mêmes armes que Kreutz voulait employer contre lui pour le ruiner. La Vagnitz était belle comme un ange, mais son esprit n'était qu'emprunté. Mal élevée, elle avait le cœur aussi mauvais que sa mère et y joignait une hauteur insupportable ; sa langue médisante déchirait impitoyablement ceux qui ^avaient le malheur de lui déplaire. On juge bien