‹ La cour de Prusse sous Frédéric-Guillaume 1er, souvenirs; d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 17 sur 17 · LA COTR DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LA COTR DE PRUSSE

cela. » Je crus tomber de mon haut en, entendant ces paroles. Le roi se retira un moment après et j'en fis de même. J'avais le cœur si gros que la nuit je faillis mourir. Quel crime avais-je commis qui put m'attirer un si cruel traitement en présence de celui que je devais épouser et de toute une cour étrangère! Ma sœur même en fut mortifiée et fit ce quelle put pour me consoler. Pour m'humilier davantage, le roi lui donna le lendemain la préséance qu'elle ne pouvait prétendre sur moi étant l'aînée. La reine en fut très fâchée, mais ses représentations ne firent aucun effet. Pour moi, je n'y fus sensible que parce que c'était une sutte de ce que le roi m'avait dit la veille. Ce prince prit à tâche de m'humilier tant que nous restâmes à ce maudit Vousterhausen, Il ne savait lui-même ce qu'il voulait. Il y avait des moments qu'il sentait de cruels repentirs de m'avoir engagée et d'avoir rompu avec l'Angleterre. Dans d'autres instants, il était plus animé que jamais contre cette Cour, mais ces derniers n'étaient pas de durée. Quoi qu'il en soit, toute sa mauvaise humeur retombait sur moi.

Nous retournâmes enfin le 5 novembre à Berlin. La duchesse de Saxe-Meiningen, ma grand'tante, fille de l'électeur Frédéric- Guillaume, y arriva deux jours après nous. Cette princesse était veuve de son troisième mari, ayant épousé en premières noces le duc de Courlande et s'étant remariée après sa mort au margrave Christian Ernest de Bayreuth. Elle avait trouvé le secret de ruiner totalement le pays de ces deux princes. On dit qu'elle avait fort aimé à plaire dans sa jeunesse. Il y paraissait encore par ses manières affectées. Elle aurait été excellente actrice pour jouer les rôles de caractère. Sa physionomie rubiconde et sa taille, d'une grosseur si monstrueuse quelle avait peine à marcher, lui donnaient l'air d'un Bacchus femelle. Elle prenait soin d'exposer à la vue de tous sa grosse gorge, flasque et ridée, qu'elle fouettait continuellement avec ses mains pour y attirer l'attention. Quoiqu'elle eût soixante ans passés, elle était requinquée comme une jeune personne, coiffée en cheveux marronnes, tout rem-

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plis de pompons couleur de rose, et si couverte de pierres de couleur, qu'on l'eût prise pour l'arc-en-ciel. La reine fut obligée, par ordre, du roi, de lui rendre la première visite. « Faites-vous annoncer, me dit-elle, quand je serai de retour, et allez ensuite chez la duchesse. » J'obéis ponctuellement à ses ordres. Comme il était tard et qu'il v avait appartement le soir, ma visite ne fut pas longue. Je trouvai la cour commencée en entrant chez la reine qui était occupée à entretenir le monde. Dès qu'elle me vit, elle me denxanda d'un ton colère pourquoi je venais si tard. « J'ai été chez la duchesse comme votre Majesté me l'a ordonné. — Comment, reprit-elle, par mon ordre? Je ne vous ai jamais commandé de faire des bassesses ni d'oublier votre rang et votre caractère; mais depuis quelque temps vous êtes si accoutumée à faire des lâchetés que celle-ci ne me surprend pas. » Cette dure réprimande à la face du public me piqua jusqu'au vif. Je baissai les yeux, et quelque effort que je fisse pour tenir contenance je ne pus en venir à bout. Tout le monde blâma la reine et me plaignit tout bas. M"'" de Grumbkow, quoique femme d'un méchant mari, avait beaucoup de mérite. Elle s'approcha de moi pour me demander ce qui portait la reine à me traiter avec tant de dureté. Je levai les épaules sans lui répondre.

Le roi, le margrave de Bayreuth et la cour de Bevern arrivèrent le lendemain. Le margrave me fut présenté chez la reine, où il me fit des protestations sans fin. Comme il n'y avait plus que six jours jusqu'à celui fixé pour mes noces, le roi ordonna absolument à la reine d'accorder l'entrée libre chez moi au margrave et à son fils. Ils n'en profilèrent pas beaucoup, car j'étais toute la journée chez elle et ne les voyais qu'un moment, le soir, en présence de beaucoup de monde. Le 19, je fus surprise de trouver cette princesse toute changée à mon égard. Elle m'accabla de caresses, m'assurant que j'étais le plus cher de ses enfants. Je ne compris rien à son procédé ; mais elle se démasqua le soir, me tirant à part dans son cabinet : « Vous allez être sacrifiée demain, me dit-elle. Malgré tous mes efforts, je n'ai pu parvenir à retarder votre hymen. J'attends un cour-

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rier d'Angleterre et je suis sûre d'avance que le roi mon frère se décidera au mariage de votre frère. Moyennant quoi le roi ne fera plus de difficultés pour rompre vos engagements avec le prince héréditaire. Cependant, comme j'ignore combien de temps le courrier tardera encore à arriver, et que je ne trouve aucun expédient pour empêcher que vos noces ne se fassent demain, il m'est venu une idée qui peut me mettre l'esprit en repos, et c'est de vous que j'en attends l'exécution. Promettez-moi donc de n'avoir aucune familiarité avec le prince et de vivre avec lui comme frère et sœur, puisque c'est le seul moyen de dissoudre votre mariage, qui sera nul, s'il n'est pas consommé. » Le roi survint lorsque j'allais lui répondre et il lui fut impossible de me parler de tout le soir tant elle fut obsédée. Le lendemain matin, je me rendis en déshabillé dans son appartement. Elle me prit par la main et me conduisit chez le roi pour y faire ma renonciation à l'allodial. J'y trouvai le margrave et son fils, Grumbkow, Poudevel, Toulmeier et Voit, ministre de Bayreuth. On me lut la formule du serment qui portait que je me désistais de mes prétentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes frères et leur postérité masculine existeraient, mais qu'en cas de leur mort je rentrerais dans tous mes droits d'héritière présomptive. Le serment fait, on en exigea un second qui me jeta dans une surprise extrême, n'ayant point été prévenue sur son sujet : c'était de renoncer pour jamais à l'héritage de la reine, si elle venait à décéder sans avoir fait de testament. Je restai immobile. Le roi, s'apercevant de mon trouble, me dit en m'embrassant, les larmes aux yeux : « Il faut vous soumettre, ma chère fvlle, à cette dure loi. Votre sccur d'Anspach a passé même condamnation. Dans le fond ce n'est qu'une formalité, car votre mère est toujours maîtresse de faire un testament quand elle voudra. » Je lui baisai la main en lui représentant qu'il m'avait fait promettre d'avoir soin de moi et que je ne pouvais croire qu'il me traiterait avec tant de dureté. « Il n'est pas temps de faire des difficultés, répliqua-t-il d'un ton de colère. Signez de bonne grâce ou je vous ferai signer par

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force. » Il me dit ces derniers mots tout bas. Il fallut donc lui obéir bon gré mal gré. Dès que cette maudite cérémonie fut finie, il me fit beaucoup de caresses, me loua de ma soumission et fut libéral en promesses qu'il n'avait pas dessein de tenir.

Nous nous mîmes ensuite à table où il me fit asseoir à côté de lui ; il n'y avait que le prince, mes sœurs et frères et la duchesse de Bevern. J'étais triste et pensive. Il est naturel de faire des réflexions sur le point de contracter des nœuds qui décident du bonheur ou du malheur de notre vie. Dès que nous eûmes dîné, le roi ordonna à la reine de commencer à me parer. Il était quatre heures et je devais être prête à sept. La reine voulut me coiffer. Comme elle n'était pas habile au métier de femme de chambre, elle n'en put venir à bout. Ses dames y suppléèrent, mais aussitôt que mes cheveux étaient accommodés d'un côté, elle les gâtait, et tout cela n'était que feinte pour gagner du temps, dans l'espérance que le courrier arriverait. Elle ignorait qu'il était déjà en ville et que Grumbkow en avait les dépêches. On peut bien s'imaginer qu'il ne les donna au roi qu'après que la

Fredéric-Guitlaitme, margrave de Brandebourg

Portrait de Nicolas Vischer, gravure de I. Gole

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

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bénédiction fut donnée. Tout cela fut cause que je fus attifée comme une folle. On me mit la couronne royale et vingt-quatre boucles de cheveux grosses comme un bras. Tel était Tordre de la reine. Je ne pouvais soutenir ma tête trop faible pour un si grand poids. Mon habit était une robe d'étoffe d'argent, fort riche, avec un point d'Espagne d'or et ma queue avait douze aunes de long. Deux des dames de la reine et deux des miennes portaient ma queue. Ces deux dernières étaient M^'^^^ de Sonsfeld, sœur de ma gouvernante et M"'' de Grumbkow, nièce de mon persécuteur. J'avais été obligée d'accepter celle-ci, le roi l'ayant voulu absolument. M™^ de Sonsfeld fut déclarée, ce jour-là, abbesse de Volmerstedt et le roi lui conféra lui-même Tordre de ce chapitre. Nous nous rendîmes tous au grand appartement.

Ce fut là que se fit la cérémonie de mon mariage. On fit une triple décharge de canons lorsqu'on nous donna la bénédiction. Tous les envoyés, à l'exception de celui d'Angleterre, y étaient. Le margrave de Schwedt fut obligé de s'y trouver par ordre exprès du roi. Après avoir fait et reçu les félicitations, on me fit asseoir sous le dais, sur un fauteuil, à côté de la reine. Le prince héréditaire commença le bal avec ma sœur d'Anspach. Il ne dura qu'une heure. Après quoi on se mit à table. Le roi avait fait tirer aux billets pour éviter les disputes de rang parmi les princes étrangers. Je fus placée au haut bout avec le prince, chacun sur un fauteuil. Le margrave, mon beau-père, était à côté de moi. Le roi se mit à côté du prince. Il y avait trente-quatre principautés à table. Le roi se divertit à faire enivrer le prince et le fit tant boire qu'il le vit enfin en pointe de vin. Deux dames restèrent tout le temps derrière moi et les messieurs de service, qu'on m'avait donnés, qui étaient le colonel Vreiche et le major Stecho, me servirent tout le temps, aussi bien que M. de Voit qui avait été déclaré mon grand-maître, et M. Bendemann, qu'on m'avait donné comme gentilhomme de la chambre.

Après le souper, nous repassâmes dans la salle où tout était préparé pour la danse aux flambeaux. Cette danse est

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une vieille étiquette allemande. Elle se fait en cérémonie. Les maréchau.x de la Cour, avec leur bâton de commandement, commencent la marche. Ils sont suivis de tous les lieutenants-généraux de l'armée qui portent chacun un cierge allumé. Les nouveaux époux font deux tours en marchant gravement. La mariée prend tous les princes l'un après l'autre. Quand elle a fini sa tournée, le marié prend sa place et fait le même tour avec les princesses. Tout cela au son des timbales et des trompettes. La danse fmie, on me conduisit dans le premier appartement, où on avait tendu un meuble et un lit de velours cramoisi brodé de perles. Selon l'étiquette, la reine devait me déshabiller, mais elle me trouva indigne de cet honneur et ne me donna que la chemise. Mes sœurs et les princesses me rendirent cet office. Dès que je fus en déshabillé, tout le monde se retira et prit congé de moi, à l'exception de la duchesse de Bevern et ma sœur d'Anspach. On me transporta alors dans mon véritable appartement où le roi me fit mettre à genoux et réciter tout haut le Credo et le Pater. La reine était furieuse et maltraitait tout le monde. Elle avait appris que le courrier était arrivé, ce qui la imettait au désespoir. Elle me dit encore mille duretés avant de s'en aller.

Il faut avouer que mon mariage est la chose du monde la plus extraordinaire. Le roi mon père l'avait fait à contrecœur et s'en repentait tous les jours. Il aurait pu le rompre et TaccompUt contre ses désirs. Je n'ai pas besoin de parler des sentiments de la reine. On peut assez voir par ce que j'en ai écrit combien elle y était contraire. Le margrave de Bayreuth en était aussi mécontent que ces derniers. Il n'y avait consenti que dans l'espérance d'en tirer de grands avantages, dont il se voyait frustré par l'avarice du roi. Il était jalou.x du bonheur de son fils et son esprit mé|ïant lui donnait des peurs paniques. Je me trouvai donc mariée contre le gré des trois personnes principales qui pouvaient disposer de mon sort et de celui du prince et, cependant, de leur consentement. Quand je réfléchis quelquefois à tout cela, je ne puis m'empécher de

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croire à une destinée et ma philosophie cède parfois aux pensées que l'expérience me fait naître sur ce sujet.

Le lendemain matin, le roi, suivi des princes et des généraux, vint me rendre visite et me fit présent d'un service en argent. La reine, selon les règles, devait me faire e même honneur, mais elle s'en dispensa. Malgré tous mes chagrins, je n'oubliais pas mon frère. J'envoyai M. de Voit chez Grumbkow pour le sommer de tenir sa parole. Il me fit assurer qu'il en parlerait au roi, mais qu'il fallait patienter quelques jours. Le 23, il y eut hal au grand appartement. On tira aux billets avant que d'y aller. Je tirai numéro r. Avec le prince, on compta 700 couples, tous gens de condition. Il y avait quatre quadrilles. Je conduisis le premier, la margrave Philippe le deuxième, la margrave Albert le troisième et sa fille le quatrième. Le mien me fut assigné à la galerie des tableaux. La reine et toutes les principautés en étaient. J'aimais la danse, j'en profitai. Grumbkow vint m'interrompre au milieii du menuet. « Eh ! mon Dieu, Madame, me dit-il, ne semble-t-il pas que vous soyez piquée de la tarentule? Ne voyez-vous pas ces étrangers qui viennent d'arriver? » Je m'arrêtai tout court, et, regardant de tous côtés, je vis, en effet, un jeune homme habillé de gris qui m'était inconnu. « Allez donc embrasser le prince royal, me dit-il. Le voilà devant vous. » Tout mon sang se bouleversa de joie. < Oh! mon Dieu, mon frère, m'écriai-je; mais je ne le trouve point. Où est-il? faites-le moi voir au nom de Dieu! > Grumbkow me conduisit à lui. En m'approchant, je le reconnus, mais avec peine. Il avait prodigieusement engraissé et avait pris un cou fort court, son visage était aussi fort changé et n'était plus si beau qu'il avait été. Je lui sautai au cou. J'étais si saisie que je ne proférais que des propos interrompus, je pleurais, je riais, comme une personne hors de sens. De ma vie, je n'ai senti une joie si vive.

Après ces premiers mouvements, j'allai me jeter aux pieds du roi qui me dit tout haut, en présence de mon frère : « Etes-vous contente de moi? Vous voyez que j'ai tenu parole. » Je pris mon frère par la main et le suppliai

Portrait peint par Antoine Pesne, gravé par G.-V Scliniidl. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

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de lui rendre son aniitié. Cette scène fut si touchante qu'elle tira des larmes des yeux de toute l'assemblée. Je m'approchai ensuite de la reine. Elle fut obligée de m'embrasser, le roi étant vis-à-vis d'elle, mais je remarquai que sa joie n'était qu'affectée. Je retournai encore à mon frère. Je lui fis mille caresses et lui dis les choses les plus tendres. A tout cela, il était froid comme glace et ne répondait que par monosyllabes. Je lui présentai le prince auquel il ne dit mot. Je fus étourdie de cette façon d'agir. J'en rejetai, cependant, la cause sur le roi qui nous observait et intimidait par là mon frère. Sa contenance même me surprenait. Il avait l'air fier et regardait tout le monde de haut en bas. On se mit enfin à table. Le roi n'y fut pas et soupa en tête à tête avec son fils. La reine en parut inquiète et envoya épier ce qui s'y passait. On lui rapporta qu'il était de fort bonne humeur et parlait très amicalement avec mon frère. Je crus que cela lui ferait plaisir, mais quelque effort qu'elle fît, elle ne pouvait cacher son dépit secret. En effet, elle n'aimait ses enfants qu'autant qu'ils étaient relatifs à ses vues d'ambition. L'obligation, que mon frère m'avait de sa réconciliation avec le roi, lui faisait plus de peine que de joie, n'en étant pas l'auteur.

Au sortir de table, Grumbkow vint me dire que mon frère gâtait encore ses affaires. « L'accueil qu'il vous a fait, contmua-t-il, a déplu au roi. Il dit que si c'est par contrainte pour lui, il doit s'en offenser, puisqu'il lui marque en cela une défiance qui ne lui dit rien de bon pour l'avenir, et si, au contraire, sa froideur provient d'indifférence et d'ingratitude à l'égard de Votre Altesse Royale, il ne peut l'attribuer qu'à la marque d'un mauvais cœur. Le roi, en revanche, est très content de vous. Madame. Vous en avez agi sincèrement. Continuez toujours de même et faites, au nom de Dieu, que le prince en agisse avec franchise et sans détours. » Je le remerciai de son avis que je trouvai bon. Le bal recommença. Je m'approchai de mon frère et lui répétai ce que Grumbkow venait de me dire. Je lui fis même quelques petits reproches sur son changement. Il me répondit qu'il était toujours le même et

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qu'il avait des raisons pour agir ainsi. Il me rendit visite le lendemain, par ordre du roi. Le prince eut l'attention de se retirer et de mè laisser seule avec lui et M"»« de Sonsfeld. Il me fit un récit de tous ses malheurs, tel que je les ai décrits. Je lui |is part des miens. Il parut tout décontenancé à la fia de ma narration. Il me fit des remerciements des obligations qu'il m'avait et quelques caresses dont on voyait bien qu'elles ne partaient pas du cœur. Il entama un discours indifférent pour rompre la conversation et, sous prétexte de voir mon appartement, il entra dans la chambre où était le prince. Il le parcourut un moment de la tête aux pieds et, après lui avoir fait quelques politesses assez froides, il se retira. J'avoue que son procédé me dérouta. Je ne connaissais plus ce cher frère qui m'avait coûté tant de larmes et pour lequel je m'étais sacrifiée. Le prince, remarquant mon trouble, me dit qu'il voyait bien que je n'étais pas contente et qu'il était surpris du peu d'amitié que le prince royal me faisait, qu'il était surtout fort mortifié d'avoir remarqué qu'il n'avait pas le bonheur de lui plaire. Je tâchai de lui ôter ces idées et continuai à en agir de même avec mon frère.

Il se donna encore plusieurs bals en mon honneur et gloire. Le reste du temps, nous jouions chez la reine. Les princes étaient obligés de passer leurs soirées chez le roi et d'assister à la tabagie d'où ils ne revenaient qu'à l'heure du souper. Le margrave d'Anspach s'avisa de se mettre sur la friperie du prince héréditaire. Il le turlupina sur un sujet très sensible. J'ai déjà dit que la mère de celui-ci était une princesse de Holstein. Elle s'était si mal conduite et avait fait tant d'extravagances que le prince son époux, alors encore apanage, s'était vu obligé de la faire enfermer dans une forteresse appartenant au margrave d'Anspach. Elle était le sujet de piquantes railleries que ce prince fil à mon époux qui en montra son ressentiment et y répondit très sensément. « Je respecte trop la présence du roi, répliquat-il, pour répondre sur-le-champ, comme il le faut, à de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche, quand il sera temps. » Mon frère et les princes étaient présents. Ils

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firent leur possible pour les raccommoder, mais tout ce qu'ils purent obtenir du prince héréditaire fut qu'il ne passerait pas outre jusqu'au surlendemain.

Je remarquai, le soir même, beaucoup d'altération sur le visage du prince, mais quelques instances que je lui fisse, il ne voulut point m'en dire la cause. Je l'appris, le jour suivant, du margrave, mon beau-pére, qui en avait été informé par le duc de Bevern. Nous parlâmes tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce différend ne pouvait avoir que des suites fâcheuses. C'était renouveler en prenxier lieu une vieille catastrophe fort désagréable pour son père et pour lui. Son adversaire était son beau-frère, un prince sans héritiers, dont le pays devait lui retomber après sa mort, ce qui aurait causé, en cas d'accident, beaucoup de faux jugements, très préjudiciables à la gloire du prince. La colère, où il était, l'empêcha d'écouter nos raisons. Le duc de Bevern, qui survint, le sermonna tant qu'il lui donna sa parole de se tenir tranquille, pourvu que le margrave d'Anspach lui fît faire des excuses. Tous me conseillèrent de tâcher de les rapatrier. Le jour se passa donc paisiblement. Je pris donc toutes mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J'étais fort triste et inquiète dans l'appréhension que cette affaire n'allât mal. Ma sœur, qui en était infornxée et qui nous épiait, me jeta tout à coup les bras autour du cou. « Je suis au désespoir, me dit-elle, de ce qui s'est passé hier. Mon époux est dans son tort. Je vous demande pardon pour lui de l'incartade qu'il a faite. Je l'en gronderai d'importance. — Je suis bien fâchée que vous ayez entendu notre conversation. Soyez persuadée que la dissension qui est entre nos époux ne diminuera en rien la tendresse que j'ai pour vous. Je vous demande seulement une grâce qui est de ne point vous mêler de tout ceci. Vous ne feriez que vous attirer des chagrins et vous aigririez encore les esprits. » Après bien des représentations, elle me le promit. Le margrave d'Anspach était toujours assis à côté de moi. Le soir, lorsque nous fûmes levés de table et que la reine fut sortie, je l'accostai fort civilement et m'apprêtais à lui parler de

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l'afjaire en question. Ma sœur ne m'en laissa pas le temps et commença par lui chanter pouille. Il se mit en colère et haussa la parole pour lui répliquer des duretés. Le prince héréditaire, qui en entendit quelques-unes, crut qu'elles s'adressaient à lui. Il s'approcha à son tour, lui demandant raison de son procédé. « Venez, venez, lui dit-il, vider notre différend. Il faut des actions et non des paroles. » Le pauvre margrave resta stupéfié : « Allons donc, contmua le prince, venez vous battre ou je vous jette dans la cheminée où vous pourrez griller à l'aise. » Cette menace fit tant de peur à son antagoniste qu'il se prit amèrement à pleurer, ce qui fit une tragi-comédie. Mon frère et tous ceux qui étaient là firent de grands éclats de rire. Le margrave, rempli de frayeur, se sauva dans la chambre d'audience de la reine qui se promenait gravement sans faire semblant de rien. Il s'y cacha derrière un rideau. La duchesse, qui l'avait suivi, voulut bien remplir l'office de nourrice et le consoler, assurant que le prince héréditaire ne le tuerait pas. Mais tout cela ne rassura pas le pauvre enfant qui n'eut le courage de sortir de sa niche que quand son antagoniste fut parti. Mon frère, le margrave, mon beau-père et le prince Charles emmenèrent celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque je rentrai chez moi. La scène qui venait de se passer nous fournit matière à plaisanter. Le pauvre margrave d'Anspach n'y fut pas épargné. Le duc de Bevern le reconduisit chez lui où il exhala sa colère par des vomissements et une diarrhée qui faillirent l'envoyer dans l'autre monde. Cette forte évacuation ayant chassé sa bile et l'ayant mis dans un état plus rassis, il fit des réflexions sérieuses sur le danger qu'il avait couru. La crainte de la grillade le fit résoudre à faire des avances au prince héréditaire : le duc de Bevern en fut chargé. Le prince héréditaire accepta les excuses du margrave. La paix se fit et, depuis ce temps, ils n'ont plus eu de démêlés personnels. Quelques jours après, la reine me demanda si je ne m'étais pas encore informée de ce qui était stipulé pour mol dans le contrat de mariage. « Je suis curieuse de

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savoir, me dit-elle, les grands avantages que le roi vous a faits, et quels sont les revenus que vous aurez. Je ne sais comment le résident d'Angleterre l'a appris; mais je sais bien qu'il a dit qu'une femme de chambre de la princesse de Galles avait de plus gros appointenients que vous n'aurez de revenus dans l'année. Je vous conseille de prendre vos mesures d'avance, car si vous gueusez après, ce ne sera pas ma faute. Du moins ne vous attendez plus à rien de moi. Je n'ai pas fait votre mariage. C'est le roi, en qui vous avez eu tant de confiance, à avoir soin de vous. » Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon. Je questionnai le soir même M. de Voit sur cet article. Quelle fut ma surprise! Le roi, pour tout potage, avait prêté au margrave un capital de 260000 écus sans intérêts. On devait tous les ans, à commencer de l'année ijSS, rembourser 23 000 écus de ce capital. Ma dot était, comme à l'ordinaire, de 40000 écus. En dédommagement de la renonciation que j'avais faite de l'héritage de la reine, il me donnait 60000 écus. C'étaient les mêmes accords qui avaient été faits avec ma sœur. De la part du margrave, les revenus annuels du prince et les miens, y compris notre Cour étaient fixés à 14000 écus, dont il me revenait 2000. On comptait encore sur cette somme les étrennes et les présents extraordinaires. Ainsi bien compté et rebattu il me revenait 800 écus pour mon entretien. Le roi comptait pour avantage le régiment qu'il avait donné au prince et le service d'argent dont il m'avait fait présent. Je laisse à juger de mon étonnement. M. de Voit me dit que le roi avait tout fait, qu'il avait cru que c'était de mon consentement, sans quoi il m'eût avertie plus tôt et qu'il n'y avait plus de remède, les conventions étant faites et signées.

Après avoir rêvé quelque temps à ma situation, je pris le parti de m'adresser à Grumbkow. Je l'envoyai chercher le lendemain matin. M. de Voit lui expliqua en peu de mots le cas dont il s'agissait. Grumbkow me fit serment de ne point avoir été consulté dans cette affaire. « Je suis surpris de ne pas en avoir été informé, continua-t-il, c'est un mal qui n'est plus à réparer. Il faut chercher d'autres expé-

dients et tâcher d'extorquer une pension au roi, mais avant de lui en parler, il faut absolument attendre que le margrave, votre beau-père, soit parti. Je connais notre Sire. Il est tenace comme le diable quand il s'agit de donner. Si je lui en paile à présent, il fera des querelles d'Allemand à ce prince pour faire augmenter vos revenus, ce qui causera des brouilleries dont infailliblement vous serez victime. Au lieu que, s'il est loin. Sa Majesté sera obligée de remédier au mal qu'il a fait. Je vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai savoir quand il sera temps de lui parler vous même. » Je lui fis beaucoup de remerciements et je lui promis de suivre son conseil.

La reine s'était divertie à mes dépens; elle était instruite de toute cette affaire et n'avait souhaité que je m'en informasse que pour m'humilier. Elle entretenait sans cesse des mouches autour de mes appartements. Elle fut vite au courant de la visite de Grumbkow et en devina le sujet. Elle voulut s'en assurer et me tirer les vers du nez. Après m'avoir parlé quelque temps fort aimablement, elle se rabattit sur mon départ. « Je suis au désespoir de vous perdre, me dit-elle, j'ai fait mon possible pour reculer le terme de notre séparation. Ce qui m'afflige le plus, c'est de vous voir si mal pourvue. Je sais tout cela sur le bout du doigt. Le roi vous a cruellement abandonnée. Je l'avais prévu, vous n'avez pas voulu me croire. Cependant, j'approuve beaucoup que vous ayez parlé à Grumbkow. Je suis persuadé que s'il peut, il vous rendra service. Que vous a-t-il conseillé? » J'avouai ma bêtise. Je lui contai toute ma conversation avec ce dernier, la conjurant de garder le silence. « Je vous le promets, continua-t-elle, je connais trop la conséquence de ce que vous venez de me dire pour en parler. » Pour mes péchés, elle resta l'aprèsmidi avec le roi. Ne sachant comment l'entretenir, elle lui découvrit le pot aux roses et lui raconta tout ce que je lui avais confié. Le roi affecta de me plaindre et d'être touché de mon état, mais dans le fond il fut vivement piqué que je me fusse adressé à elle et à Grumbkow. Il était soupçonneux. Il s'imagina que je faisais des intrigues et voulut

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m'en punir. A peine eut-il quitté la reine qu'il se fit donner

mon contrat de mariage et retrancha 4000 écus de la somme destinée pour le prince et pour moi.

La reine victorieuse du bon service qu'elle venait de me rendre, me fît appeler au plus vite. « Vous n'avec plus besoin, me dit-elle, quand j'entrai, de mêler Grumbkow à vos affaires; j'ai parlé au roi, continua-t-elle en m'embrassant. Je lui ai conté notre conversation de ce matin. Il a paru attendri et m'a promis de vous satisfaire. » Peu s'en fallut que je ne devinsse statue de sel comme la femme de Loth. Mon premier mouvement s'exhala en jérémiades et en reproches respectueux sur son indiscrétion. Elle s'en fâcha et me fit taire à force de duretés. Je maudis mille fois mon imprudence. J'en recevais le salaire; je ne pouvais en murmurer. Grumbkow me fit faire de sanglants reproches par M. de Voit et me fit avertir de la belle œuvre que le roi venait de faire. Il me fit d'amères plaintes de ce que je l'avais exposé à la colère de ce prince et me fit assurer qu'il ne se mêlerait jamais plus de ce qui me regardait. Cette dernière aventure me poussa à bout et me causa un violent chagrin.

Le roi partit pour Potsdam où la reine eut ordre de le suivre avec moi, devant partir de là pour Bayreuth. L'impatience de m'y trouver me faisait compter les heures et les minutes. Berlin m'était devenu aussi odieux qu'il m'avait été autrefois cher. Je me flattais, à l'exclusion des richesses, de mener une vie douce et tranquille dans mon nouveau domicile.

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