Guil. Nang. Chron. contin. anno
à se servir des termes les plus hardis pour en peindre les désordres. Écrivant à un ami qui était rallé visiter cette cour: « En vain, lui disait-il, vous y chercherez l'espérance, la foi, la charité et tout ce qui fait l'élévation de l'âme. C'est le royaume do la cupidité, et, pourvu que l'argent soit sauf, on n'y estime pas que rien soit un dommage. Vous y entendrez que l'espoir d'une vie future, la résurrection de la chair, la venue du Christ pour juger les bons et les méchants, sont autant de fables. Là on regarde l'abstinence comme de la grossièreté, la chasteté comme ridicule; et la liberté de pécher y est qualifiée de magnanimité. » Puis, s'adressant à cette Eglise romaine qu'il venait ainsi de flétrir : « Réjouis-toi, Babylone, s'écriait-il. Tu es bien celle qu'en esprit a vue l'Évangéliste. C'egt toi et non une autre qu'il a vue assise sur les eaux, lascive et tranquille, et oublieuse des œuvres éternelles. C'est bien toi qu'il a vue, vêtue de pourpre et ornée de pierres précieuses, tenant à la main une coupe d'or remplie du vin de ta fornication. Dira-t-on que je me trompe, parce que, sur le front de cette prostituée, l'Evangéliste a lu écrit Babylone la grande, tandis que toi tu es petite? Tu es petite en effet, si l'on regarde les murailles qui t'enserrent; mais par l'orgueil, la cupidité, par tout ce qui est vice, tu es, non pas grande, mais immense K»
Alors môme que, dans ce tableau, on tiendrait compte de l'exagération ordinaire à un poète, il serait diflicile, en se reportant à ce qu'avait écrit Alvaro Pelayo vingt années auparavaTit, de ne pas admettre une partie tout au moins de ces accusations. Les Coiites de Boccace, qui avaient été mis
1. Petrarch. ep. sine titulo (vers l'année 1350), opéra, t. II, p. "29, Basileae, 1589. Cf. Pastor, Hist. des Papes (trad. Raynaud), t. I, p. 79-81. Voir aussi ce que dit de la cour d'Avignon le moine Luisi Marsigli, disciple et ami de Pétrarque (Lettera del venerabile maestro L. M. contro i vizi délia corte del papa, Genova, 1859.) Nous croyons également devoir rappeler ici la lettre anonyme qui, vers 1351, serait tombée entre les mains de Clément et aurait été lue en consistoire, lettre pleine d'invectives contre les vices de la cour pontificale et attribuée à Bernabo Visconti. Voy. M. Villani, 1. II. c. 48. Cf. Hist. littér. t. XXI, p. 358; XXIV, p. 34.
au jour depuis peu, attestaient également que, dans le reste du clergé, les mœurs s'altéraient de plus en plus. Il y avait là comme les symptômes d'une décadence vers laquelle étaient entraînées à la fois la papauté et l'Église, image de celle qui, en Europe, atteignait visiblement la société civile. 11 semblait qu'à mesure que la papauté s'était abaissée, le monde se fût abaissé avec elle. Ce n'étaient pas seulement les mœurs qui déclinaient do toutes parts. Les institutions, de même que les caractères, s'amoindrissaient; et, à ne considérer que l'autorité exercée par le saint-siège, le pontificat de Jean XXII, qui, comparé aux pontificats antérieurs, la montrait sensiblement diminuée, paraissait grand, comparé à ceux de Benoît et de Clément. Gomme si l'on eût eu le pressentiment de quelque catastrophe prochaine, on regardait vers l'avenir, et des prédictions circulaient dans le clergé et parmi les populations. En Allemagne, les peuples fatigués, irrités des troubles incessants que causaient les prétentions ambitieuses et les exigences oppressives du saintsiège, invoquaient la mémoire vengeresse de Frédéric II. « Un grand nombre d'hommes de races diverses ou plutôt de toutes races, écrivait un contemporain, affirment ouvertement que l'empereur Frédéric II va revenir plus puissant que jamais, pour réformer l'Église tombée dans une corruption totale. Il est nécessaire qu'il vienne, disent-ils; c'est un décret de la Providence qu'il en soit ainsi, et ce décret est irrévocable ^ » Vers le même temps, un frère mineur, Jean de la Roche Taillade, qui avait déjà emprunté à rx\pocalypse de sinistres prophéties, écrivait que de grandes souffrances étaient réservées au monde; que ces maux étaient imputables à ceux qui, placés à la tôto du gouvernement de l'Église, avaient abandonné la loi du Christ et dépravé le monde par leur exemple ; que la cour de Rome, après de nouvelles tribulations, quitterait le séjour corrupteur d'Avi-
1. Joh. Vilodur. apud Eccard, 1. 1. Cf. Huillard-Bréholles, Vie de Pierre de la Vigne, p. 233-236.
La Cour de Rome. — T. II, 32
gnon, et qu'alors apparaîtrait un vicaire du Christ, qui ranimerait les vertus évangéliques et ramènerait le clergé aux mœurs pures des Apôtres*. Cette prédiction ne devait s'accomplir qu'en partie. Un nouveau pontifical allait s'écouler avant que la papauté se décidât à quitter Avignon pour retourner en Italie, sans vouloir toutefois s'y fixer encore, et jusque-là plus d'une épreuve lui était en elFet réservée; mais, loin qu'elle puisât dans ces épreuves la force de se relever, elle devait, au contraire, s'amoindrir et s'abaisser davantage.
1. D'après Froissart (ùd. Luce, t. V, p. 28; cf. ibid. p. lxix, note 2), Jean de la Roche Taillade composa plusieurs livres de ses prophéties, dont l'un fut commencé en 1:^45 et l'autre en 1356. C'est à ce dernier, qui ne devait pas ditîérer sensiblement du préciklent, que nous empruntons notre citation. Voy. Rrown, lier, ejpctmd. t. II, p. i'Ji et ss. Ce moine avait, de son aveu, commencé de prophétiser publiquement (ista publiée prtedicabam) dès 1336.