Hist. dipl. Introd. p
La. Cour de Rome. — T. II. k
66 LIVIIE SIXIÈME
donné aux év^èques de la chrctiontô de faire prêcher la croisade dans leurs diocèses ^ Au mois de mars 1236, alors que ■Frédéric procédait aux préparatifs de son expédition en Italie, le pontife lui rappela ses promesses au sujet de la Terre sainte, dont les intérêts, disait-il, devaient le toucher, comme roi de Jérusalem, plus qu'aucun prince de l'Europe 2. Sans repousser les exhortations de Grégoire, l'empereur refusa pour le moment de se joindre à la croisade. « L'Italie est mon héritage, dit-il; cela est connu de tout l'univers. Abandonner ce qui m'appartient pour entreprendre au loin des conquêtes, indiquerait de ma part plus de témérité que de sagesse. D'ailleurs aller cond)attre les Infidèles, quand les hérésies pullulent dans les villes italiennes et surtout à Milan, ce serait laisser le fer dans la plaie. Dès que j'aurai replacé l'Italie sous mon obéissance, j'en emploierai les forces et les richesses aux besoins de la Terre sainte ^ »
Bien qu'on put croire que, dans cette déclaration, Frédéric n'avait en vue que les provinces lombardes, Grégoire ne s'abusait pas sur la véritable pensée de l'empereur. Il ne doutait pas que^ dans ses intentions, la soumission de ces provinces ne dût être suivie de celle du centre de l'Italie. Gomme s'il eût voulu déjà se préparer des armes pour frapper Frédéric, il ne se borna pas alors à l'accuser, dans des lettres réitérées, de rejeter, an détriment de la croisade, tout accord avec les Lombards. Reproduisant, non sans raison.
d. Septembre-novembre 1234, Potthast, Reij; porttif., Ti<« &o25, 9761, 9773. Cf. ibid. n»' 10028, 10041, 10065 (septemb.-décemb. 1233).
2. « Negotium Terre sancte quod ad te post sédem apostolicam noscitur specialiter pertinere. » Lettre déjà citéedu 21 mars 1230,
3. Fin juin 1236, Hist. dipl. t. IV, p. 881. Le mois de mai précédent, Frédéric publiait un manifeste non moins significatif. « Si la Providence du Sauveur, y disait-il. a conduit notre fortune d'une façon si prodigieuse que le royaume de Jérusalem, héritage de notre fils Conrad, et le magnifique royaume de Sicile, que nous tenons de notre mère, ainsi que le corps puissant de la nation germanique, soient maintenus sous nos lois dans une pais profonde, c'est afin que cette partie intermédiaire qu'on appelle l'Italie, resserrée de tous côtés dans le cercle de nos forces, revienne aussi à notre obéissance et à l'unité de l'Empire, et pour cela il nous reste peu de chose à faire (quod nihil nobis restât vel modicum peragendum). Ibid. p. 849.
(les griefs exprimés jadis par Honorius, il lui reprocha d'attenter de nouveau dans le royaume de Sicile aux libertés de l'Eglise, d'y empêcher les élections, d'avoir exilé ou incarcéré des ministres de la religion et, par une autre injure non moins sensible à l'Eglise, d'accorder une protection particulière aux Sarrazins de Lucéra. Frédéric, tout en s'efforçantde se disculper, éleva de son côté des récriminations. Il se plaignit des perfides manœuvres de certains ecclésiastiques, qui, sous prétexte de prêcher la croisade, excitaient contre lui les sujets de son royaume, accusa le pape de favoriser secrètement les Lombards et d'avoir même cherché à entraîner dans leur ligue des villes fidèles à l'Empire ^ Ces récriminations, échangées de part et d'autre, n'étaient encore que l'indice de sourdes hostilités qui commençaient entre les doux pouvoirs. Ces naissantes hostilités se marquèrent davantage par une lettre que, le 23 octobre 1236, Grégoire écrivait à Frédéric, et dans laquelle, repoussant les dernières accusations formulées par le monarque, il revendiquait, à son tour, de prétendus droits de l'Église romaine non pas seulement sur l'Italie, mais sur l'Empire même, et signifiait à son fntur adversaire qu'il dépendait du saint-siège tout ensemble comme chrétien et comme empereur:
« 11 est notoire, disait le pape dans cette lettre, que Constantin, à qui appartenait la monarchie universelle, a voulu que le vicaire du prince des apôtres, qui avait l'empire du sacerdoce et des âmes dans le monde entier, eût aussi le gouvernement des choses et des corps dans tout l'univers. Il pensait, en effet, que celui-là devait régir les choses terrestres à qui Dieu avait confié le soin des choses célestes. C'est pourquoi il a remis à perpétuité au pontife romain le sceptre et les insignes impériaux, avec Rome et tout son duché et l'Empire même, considérant comme infâme que, là où le chef de la religion chrétienne avait été institué par l'empe-
1. Voy. les lettres échangées entre le pape et Frédéric, février-septembre ^236, Hist. dipl. t. IV, p. 810-814 ; 8fî8-832 ; 905-913.
reur céleste, un empereur terrestre pût exercer aucun pouvoir. Abandonnant donc l'Italie au siège apostolique, il s'est choisi en Grèce une nouvelle demeure; et depuis que l'Eglise, imposant le joug à Charlemagne, a transféré le siège de l'Empire en Germanie, quand elle a appelé vos prédécesseurs et vous à siéger sur le tribunal impérial, quand elle vous a concédé au jour de votre couronnement la puissance du glaive, elle n'a entendu diminuer en rien la substance de sa juridiction. » Revenant ensuite aux imputations dont l'avait chargé Frédéric : « Gardez-vous de méconnaître le pouvoir qui vous a fait ce que vous êtes; n'oubliez pas que les prêtres du Christ sont les pères et les maîtres de tous les rois, et n'ayez pas la témérité de vous faire juge de nos actes, lorsque Dieu s'est réservé à lui seul le droit de juger le siège apostolique, au jugement duquel il a subordonné la terre entière aussi bien dans les choses cachées que dans les choses manifestes *. »
Cependant Frédéric, après avoir envoyé une partie de ses forces contre le duc d'Autriche, lequel, engagé dans la révolte du roi des Romains, ne s'était pas encore soumis, avait quitté l'Allemagne et franchi les Alpes. Descendu par le val de l'Adige, que lui avait ouvert le redoutable gibelin, Eccelin de Romano, qui venait de s'emparer de la Marche véronaise et d'une partie de celle de Trévisc, il s'était d'abord arrêté à Vérone 2, afin de concerter avec cet allié le plan de son expédition. Un chroniqueur raconte que le jour où, passant le Mincio, il monta à cheval pour commencer la guerre, il s'écria : « Les voyageurs et les pèlerins vont partout librement, et moi je n'oserais m'aventurer sur les terres de mon Empire! » puis, saisissant de ses mains l'étendard impérial, il s'élança de l'autre côté du fleuve au devant des milices de Crémone et de Parme qui arrivaient à sa rencontre ^ Toute-
{. Hist. dipl. t. IV. p. 914-923.
2. Fin août 1236. Chron. Veron. Murât, rer. ital. t. VIII, p. 629.