‹ La cour de Rome et l'esprit de réforme avant Luther;Chapitre 141 sur 357 · LA GOUR DE ROME · texte numérisé non relu

LA GOUR DE ROME

papes octroyaient ces faveurs. Ils les accordaient d'autant plus volontiers qu'ils y voyaient un moyen d'affermir ou d'étendre leur autorité. Ils y trouvaient aussi un autre genre d'intérêt, ces exemptions, sinon ces privilèges, entraînant le plus souvent de la part de ceux qui en étaient l'objet un cens annuel à payer au palais de Latran ^

De là qu'advenait-il? C'est que les papes, tout en prescrivant le maintien de la hiérarchie, la troublaient par ces exemptions; c'est que, par ces distinctions, ces privilèges, ils suscitaient, au sein de l'Église, de fâcheuses rivalités; c'est que, tout en publiant des canons de discipline, ils entretenaient dans le haut clergé un goût de luxe et d'ostentation qui l'éloignait de la piété, et auquel ne le portaient que trop et ses riches domaines et ses droits seigneuriaux. Déjà, en 1126, un homme dont TÉglise honorait les lumières et l'ardente austérité, Bernard, abbé de Clairvaux, signalait le mal. Il s'affligeait de voir les abbés, que leur état obligeait à l'humilité, si empressés de se soustraire par les exemptions à l'autorité des évèques. Parlant des distinctions dont ils se montraient avides : « Quelques-uns, avec bien de la peine et de la dépense, disait -il, obtiennent des privilèges du saintsiège pour s'attribuer les ornements épiscopaux et porter la mitre, l'anneau et les sandales; que ne donneraient-ils pas pour avoir le nom de pontifes^? » Il leur reprochait aussi leur luxe. Il demandait si c'était une marque de simplicité que de paraître avec tant d'hommes et de chevaux, et si ces abbés fastueux ne ressemblaient pas à des seigneurs et à des gouverneurs de provinces, plutôt qu'à des pasteurs et à des pères spirituels '. Ses critiques, au reste, ne frappaient pas moins vivement les évêques. « Les pauvres n'ont-ils pas su-

1. Cette fixation d'un cens ou rente annuelle à payer au saint-siège se rencontre fréquemment dans les lettres des papes depuis Grégoire VII. Voy. Urban. II, ep. 37, 40, 41. 50, 61, 83, 128. — Pascal. II, ep. 33, 47, 50, 71, 83, 96, 261. — Galixt. II, ep. 34, 63, 74, 129, et passim.

2. Tractatus de morib. et offic. episcop. c. 9 (Lettre de Bernard à rarchevêque de Sens), Migne. t. 182.

3. « Dicas, si videas eos transcuntes, non patres esse monasteriorum, sed Là. Cour dk Romx. il

jet de se plaindre, mandait-il à Tiin d*eux, lorsqu'ils considèrent que vous dépensez en ornements superflus, en brides dorées pour vos chevaux et en riches harnais pour vos mulets, ce qui suffirait à ces infortunés pour être vêtus et nourris *? » Dans une lettre que Tannée suivante il écrivait à Tabbé de Saint-Denis, Suger, il s'élevait également contre un autre abus, né, il est vrai, du régime féodal et que les papes n'avaient encore que faiblement condamné, contre la participation personnelle du clergé au service militaire : « Qui no se sentirait indigné, s'écriait-il, de voir les ministres de l'Église, qui, vêtus de l'aube et de l'étole, récitent l'évangile dans le temple du Seigneur, s'armer en guerre le moment d'après et mener des hommes au combat? Est-ce ainsi qu'on respecte les préceptes du Christ, et n'a-t-il pas dit qu'on ne pouvait tout ensemble servir Dieu et Mammon *? »

Ces critiques de l'abbé de Clairvaux, ces représentations adressées au saint-siège par certains évêques montraient que, quelque zèle qu'eussent mis les successeurs de Grégoire à poursuivre après lui la réforme des mœurs du clergé, ce zèle, en plus d'un point, avait laissé à désirer. A côté d'anciens abus qu'ils avaient négligé de réprimer, ils n'avaient pas pris garde qu'ils en introduisaient de nouveaux. Encore ces représentations, ces critiques n'atteignaient-elles qu'indirectement l'Église romaine. Mais, dans l'entourage de la papauté, des faits regrettables étaient également signalés. On ne donnait pas toujours à Rome l'exemple de l'intégrité. Elle-même, en ces temps funestes oii on l'avait vue s'avilir par ses désordres, s'était fait un tel renom de cupidité, que, du vivant de Pascal, ce renom n'était pas encore effacé, et lorsque ce pontife, à son voyage en France, avait visité l'abbaye de Saint-Denis, on avait regardé comme une chose mémorable que, dédaignant les objets d'or et d'argent qui ornaient ce monastère, il se fût

dominos castellorum ; non recto res animarum, sed principes provinciarum. » Apologia ad Guillelmum S. Theoder. abhat., c. 11, Migne, ibid.

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