‹ La cour de Rome et l'esprit de réforme avant Luther;Chapitre 189 sur 357 · De consider, 1. II, c · texte numérisé non relu

De consider, 1. II, c

2. ((Ridiculum profecto videtur pannosum hoxnuncionem assiimi ad praesidendum principibus , ad imperandam episcopis, ad régna et imperia disponenda. » Ep. 237, Migne.

Le manque de pénétration dans un aussi grand esprit que Tabbé de Clairvaux lui était commun avec les prélats les plus éclairés de TOccident. On voyait les abus de la puissance, mais personne ne se rendait compte qu'ils étaient Teffet do cette puissance même. Lors de la guerre soutenue par Innocent II contre le roi de Sicile, un Grec avait dit que le pape « était un empereur et nonpas un évêque » et donné ainsi la juste idée d'un pouvoir qui, s'écartant, par certains de ses actes, du domaine de la religion et oubliant son caractère, se rapprochait des royautés du siècle. L'exacte appréciation de ce pouvoir, au point de vue spirituel et de sa situation dans rÉglise, fut donnée également par un Grec. Quelque temps avant la mort de ce pape, des conférences publiques avaient eu lieu à Constantinople entre Necliitès, archevêque de Nicomédie, et un évèque d'Allemagne, nommé Anselme, au sujet des dissentiments qui séparaient les Églises grecque et latine. Sur la demande d'Eugène, Anselme, en 1149, consigna ces discussions dans un écrit qu'il mit ensuite sous les yeux du pontife *. A l'une de ces conférences, il avait été question de la primauté de l'Église romaine. Suivant Nechitès, les Grecs reconnaissaient que celle-ci présidait en effet de droit aux conciles généraux ; mais il ajoutait que les décrets d'un concile présidé par le pape ne pouvaient devenir obligatoires pour toute la chrétienté qu'à la condition que l'Eglise d'Orient eût été représentée à ce concile comme l'Église d'Occident : « Bien que nous ne soyons pas séparés do l'Église romaine par la foi, disait-il, comment pourrions-

1. Anselmi Havelberg. episc. Dialogi, prolog. Migne, t. 188. Anselme, au début de cet opuscule, dit que le pape lui donna Tordre de l'écrire lorsqu'il le vit (( au mois de mars, à Tusculum. » Il n'indique pas Tannée ; mais il n'y a pas à douter que ce ne soit 1149. Les actes émanés d'Eugène montrent qae le pape était dés le printemps de cette année à Tusculum, où il résida jusqu'en Un novembre. D'un autre côté, on possède une lettre d'Anselme à Tabbé de Gorbie, Wibald, — lettre non datée, mais qui est certainement de janvier ou de février 1149, — où il annonce qu'il quitte TAllemagne le 13 février pour se rendre en Italie auprès du pape {Monum, Cor^ beiensia, n» 158). Eugène, avant d'aller à Tusculum, ayant séjourné à Viterbe, où il était encore le 25 mars (JafiTé-Wattenbach, n« 9330), c'est entre le 25 et le 31 mars que dut avoir lieu Tentrevue du prélat avecle pape.

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nous recevoir dos décrets rendus à notre insu ? Si le pape prétend nous envoyer ses ordres en tonnant du haut de son trône, juger et disposer de nous et dp nos églises à sa discrétion et selon sa volonté, quelle fraternité sera-ce ou quelle paternité ? Nous ne serions plus que des esclaves, et non des enfants de l'Eglise. » Puis, reprochant aux Latins d'attribuer à Tévêque de Rome une autorité universelle et absolue qui annulait celle des autres évèques et rendait inutiles leurs lumières : « Le pape, demandait-il, sera donc le seul évêque, le seul docteur, le seul pasteur qui rendra compte à Dieu seul du troupeau qui n'est confié qu'à lui seul î Nous ne trouvons dans aucun symbole qu'il nous soit ordonné de confesser en particulier l'Église romaine, mais une Église sainte, catholique et apostolique. Voilà ce que je dis de l'Église romaine, que je révère avec vous; mais je ne crois pas, avec vous, devoir la suivre nécessairement en tout, ni que nous devions marcher après elle, les yeux fermés, partout où elle ira conduite par son propre esprit. Que si le pape veut avoir des ouvriers qui travaillent avec lui dans la vigne du Seigneur, il doit conserver sa primauté sans mépriser ses frères, que Jésus-Christ a engendrés dans le sein de l'Église, non pour la servitude, mais pour la liberté *. »

Paroles remarquables, avertissements salutaires, qui ne furent pas écoutés I Dans le temps même que tant de sages avis parvenaient au pontife, un moine, du nom de Gratien, qui professait le droit canon à l'école déjà célèbre de Bologne, publiait un ouvrage qui eut pour effet d'entraîner encore la papauté dans la voie dangereuse où elle s'était engagée. Une grande confusion régnait à cette époque dans la législation ecclésiastique. Des collections de canons, composées d'éléments de toute nature ^ et dont quelques-uns étaient apo-

1. « Quod si in vinea Dei voluerit habere cooperatores, ipse conservato primatu suo exaltatiis {?lorietur in humilitate su&, et non contemnat fralres guos, quos Veritas Christi non in servitutem, sed in libertatem in niero matris ecclesi» generavit. » Ibid,, 1. III, c. 8.

i. Outre les décisions émanées des conciles et les décrétales, autben-

cryphes, tels que les Fausses Décrétales, collections offrant entre elles de nombreuses divergences, s'étaient, à des dates diverses, répandues dans la catholicité. Gratien se proposa d'introduire l'unité au milieu do ce désordre. Il rassembla en un corps ces textes épars ; et, hors d'état, par l'ignorance où Ton était alors, de distinguer les textes authentiques des textes apocryphes, il s'attacha, par une suite de commentaires, à en effacer les antinomies *, en faisant prévaloir les doctrines favorables au pouvoir du saint-siège, qui était à ses yeux comme le point commun où devaient se fondre toutes les contradictions. C'est ainsi qu'il démontrait que les papes sont supérieurs aux conciles et que leurs lettres décrétales ont force de loi ; que l'Église de Rome donne l'autorité aux canons, sans être elle-même liée par les canons. A tout propos, il répétait que « le pape juge et no peut être jugé. » Il écrivait: « De même que le Christ, soumis ici-bas à la loi, a été en réalité le maître de la loi, le pape s'élève au-dessus de toutes les lois do l'Église et peut en user selon sa volonté. » 11 reproduisait, comme maxime générale, cette parole prononcée par les évoques allemands en 895 au concile de Tribur: que c'était une obligation « de supporter l'insupportable, » si Rome l'exigeait. Par une conséquence des mêmes idées, il qualiQait d'hérétique quiconque s'écartait des doctrines reconnues par l'Église romaine, c'est-à-dire par le pape, ajoutant qu'arra-

tiques ou sapposées, d'un certain nombre de papes, on trouvait, dans ces recueils.des passages des Pérès de rÉgllse, des extraits de TOrdo Romanus, du Liber diurnus, du Liber pontificalis, des fragments du Droit Romain, ainsi que des morceaux de divers ouvrages d'histoire ecclésiastique» tels que ceux do Ruffîn et de Cassiodore.

1. Sicard de Crémone, disciple de Gratien, a clairement indiqué Tobjet que celui-ci se proposait : « Materia Gratiani sunt canones, décréta, constitutiones et verba sanctorum patrum vim canonum habentia. Intentio ejus est principalis baec ia unum colligere, et eorum discordiam ad concordiam revocare. » De là le titre de Concorde des ca/iOTis dhcordants sous lequel on désigna d'abord le livre de Gratien, et qu'on remplaça plus tard par celui de Décret, nom attribué alors indistinctement à tous les recueils de droit ecclésiastique. L'ouvrage parut en 1151. Baron, anno 1151, n» 6. Voy. sur cet ouvrage, Phillipps, Sources du droit ecclésiaslique, trad. de Tabbé Crouzet, in-80, Paris, 1852.

cher par la force les hérétiques à Terreur constituait tout ensemble un droit et un devoir *. En un mot, le pape maître de TÉgHse, alTranchi lui-même de toute règle capable de limiter son autorité et ayant le droit do recourir au bras séculier dans l'intérêt de cette autorité, intérêt qui se confondait avec celui de la foi, tels étaient les principes établis par Gratien dans son Décret, qui, enseigné d*abord par son auteur à l'école de Bologne, cité bientôt par les pontifes et adopté dans la catholicité, fut comme un coin puissant qui, enfoncé dans la charpente de TÉglisc, acheva de faire éclater ce qui restait de son ancienne constitution ^

Certes, s'il eût suflî dos pieuses intentions d'un pontife pour revenir à de plus sages principes et choisir une autre voie, Eugène semblait, par ses vertus, capable de cet effort. Mais un fait qui s'était passé au concile de Reims de 1148 avait montré que ce maître puissant qui, suivant les paroles de l'abbé de Clairvaux, commandait aux évèques et disposait des royaumes, était quelquefois lié par son pouvoir et comme l'esclave de sa dignité. On venait de condamner dans ce concile les doctrines de Gilbert de la Porrée touchant la Trinité. Bernard, qui assistait à l'assemblée, ayant rédigé, de concert avec plusieurs évêques do France, une formule opposée à ces doctrines, les cardinaux s'offensèrent d'une intervention qu'ils regardaient comme un empiétement sur les droits de l'Eglise romaine, laquelle seule, disaient-ils, pouvait prononcer en matière de foi. Se rendant tous ensemble auprès d'Eugène, ils lui reprochèrent, en termes irrités, de préférer ses amitiés particulières aux droits et à la grandeur du saint-siège, et ajoutèrent avec hauteur :« Lorsque nous, cardinaux, nous vous avons élevé au siège apostolique, vous avez, ce jour-là, cessé de vous appartenir; et c'est à nous, sur qui repose Taxe de l'Église universelle, que vous

1. Pour toutes ces citations, voir Gratian. Décret. Dist. 17, c. 6; Dist. 19, c. 2, 3, 6; Dist. 40, c. 6; caus. 23, quœst. 4, 5, 6; caus. 25, quaest. 1, c. 16.

2. Le pape et le concile, par Janus (Dôllinger), trad. Giraud-Teulon, p. 160 et suiv. in- 18. Paris, 1869.

appartenez. » Puis, résumant d'un mot les devoirs auxquels ils le prétendaient obligé : « Vous devez vous consacrer tout entier et sans réserve à votre office, qui est de maintenir intacte la puissance de la curie romaine *. »

Déjà, avant cette époque, ce nom de cu7*ie avait été prononcé; mais il apparaît ici, pour la première fois, avec sa pleine signification. Il marque, dans l'histoire de l'Eglise, ce grave moment où, selon le mot des Grecs, le successeur de saint Pierre n'est plus seulement un évêque et tend à devenir un César, où la papauté, s'éloignant de la simplicité apostolique, commence à revêtir les formes des puissances séculières, où l'Église de Rome devient un gouvernement. Par ce nom de curie, appliqué désormais à l'Église romaine, il faut entendre en efl'et non plus une église proprement dite, composée, selon l'antique acception, « de fidèles unis à leur pasteur*, » mais une cour, où le pape, qui siège comme chef de l'Église, trône aussi comme un souverain, entouré de ses cardinaux qui sont en quelque sorte les grands dignitaires de sa couronne; une cour, d'où l'on adresse aux évoques des exhortations et plus encore des ordres; où le profane se mêle aux choses sacrées, où l'on juge des procès, où l'on distribue et parfois l'on vend aux nombreux solliciteurs les privilèges et les grâces, où, par suite de la multiplicité des afl'aires, résident des notaires, des scribes et tout un monde d'officiers qui, à des titres divers, vivent du pouvoir dont ils sont les ministres et trop souvent, au détriment de la religion, l'opprimeront de leurs ambitions ou de leurs intrigues ; en un mot, la Cour de Rome ou la curie romaine.

Telle était devenue, tant par la faute des pontifes que par

1. « Scire debes, quod a nobis, per quos tanquam par cardines universalis ccclesisB volvitur axis, ad regimen totius ecclesi» promotus, a privato universalis pater elTectus, jam deinceps te non tuum sed nostrum potius esse oportere; nec privatas et modernas amicitias antiquis et communibus praeponere, sed omnium utilitati consulere, romanseque curisB culmen ex ofûcii tui necessitudine curare et observare debere. » Otto. Frising. De gesL Frider. l. I, c. 57.

2. On connaît la définition de saint Gyprien, ep. 69 : « Ecclcsia est sacerdoti plebs adunata et pastori grex adhoerens. »

colle de leur entourage, et plus encore par le vice attaché à son propre principe, l'œuvre de Grégoire VII aux mains de ses successeurs. Il leur avait légué tout ensemble un apostolat et un pouvoir. Le pouvoir seul semblait être demeuré. Cette transformation de TÉglise romaine en curie ne passa pas inaperçue des contemporains. Peu de temps après que Tabbé de Clairvaux avait achevé son traité De la considération, Géroh de Reichersberg écrivait à un cardinal * : « N'est-ce pas une honte qu'on désigne aujourd'hui du nom de curie romaine ce qu'autrefois on appelait l'Église de Rome? » Et, comme s'il eût prévu les suites funestes d'un aussi grave changement, il donnait du mot curie cette double étymologie, qui, pour n'être pas exacte, n'en était pas moins caractéristique. Il disait que curie venait de ct/m, indiquant ainsi les soucis, les inquiétudes et tout ce tumulte des affaires dont l'effet est de dérober à l'esprit les horizons de la spiritualité, et qui devait cacher à la papauté la vue de sa véritable mission. Il disait aussi que curie venait de cruor, et, par cette interprétation, semblait avertir l'Église romaine qu'en s'engageant sur les traces des gouvernements profanes, elle en prendrait les passions et les ressentiments, et, comme eux, serait entraînée à répandre le sang.

1. Epislola Gerohi ad HenriQum presbyteram cardinalem, apud Baluz. Mtscell. t. II, p. 197.

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