LA RUSSIE
A Pierre P', mort le 25 janvier — 8 février 1725, succéda sans opposition Timpératrice Catherine, grâces aux mesures prises par Mentchikow. Les boyards et les nobles, qui avaient supporté si impatiemment le joug de fer de Pierre le Grand, et qui espéraient reconquérir à sa mort rimportance et l'autorité dont ils avaient joui sous les czars ses prédécesseurs, voulaient placer sur le trône le fils du czarewitch Alexis, alors âgé de neuf ans. Mais, divisés entre eux, sans plan arrêté d'avance, ils furent pris au dépourvu et comme à Fimproviste par la résolution de Mentchikow et de ses créatures, qui avaient tout à perdre s'ils ne réussissaient pas. Les soldats^ dont
la plupart des chefs avaient été gagnés ou intimidés,
exécutèrent sans hésiter les ordres qui leur furent donnés. Mentchikow n'oublia rien d'ailleurs de tout ce qui pouvait affaiblir et désunir ses ennemis. Quelques-uns se vendirent à bon prix ; d'autres furent éloignés de la cour sous différents prétextes. De grandes largesses furent faites aux régiments des gardes, et le reste de l'armée s'estima heureux de recevoir l'arriéré de sa solde. Au bout de peu de semaines, rien ne parut changé dans l'empire. Néanmoins, l'obéissance la plus abjecte n'empêchait pas le mécontentement, et surtout le mépris. Catherine était indigne du rang élevé auquel le caprice de la fortune l'avait portée. Les éminentes qualités d'esprit et de caractère, dont on lui a fait honneur pour expliquer et justifier en quelque sorte la confiance et l'affection que lui témoignaient Pierre P', ne se retrouvent nulle part dans sa conduite avant son avènement à la couronne, et moins encore depuis. Sur le trône, elle ne montra que les vices les plus bas et les plus grossiers. Heureusement pour la Russie, son règne ne fut pas de longue durée: elle mourut le 6—17 mai 1727.
C'était Mentchikow qui avait en réalité gouverné l'empire sous le nom de Catherine. Les grandes charges dont il était revêtu, les richesses prodigieuses qu'il avait amassées, la liberté, la vie même, il pouvait tout perdre en un instant. Sa hauteur, ses cruautés, le souvenir de La bassesse de son origine le rendaient un objet d'exécration pour les petits comme pour les grands. Dans tout autre pays, la mort de Catherine aurait été le signal de la ruine de son favori. Mais les Kusses étaient déjà depuis longtemps habitués à obéir aveuglément aux volontés de leur maître quel qu'il fût.
Une loi de Pierre I*' permettait à Catherine de choisir son successeur. Par son testament, elle désigna pour régner après elle un enfant de onze ans, ce fils de l'infortuné czarewitch Alexis, que désignaient Topinion publique et les voeux de la nation , mais elle lui donna Mentchikow pour tuteur jusqu'à ce qu'il eût atteint sa dix -septième année. ^ Elle enjoignit en outre au conseil suprême, qui était associé à la tutelle, de faire épouser au jeune czar la fille de Mentchikow, et de marier sa soeur aimée, la princesse Nathalie, au propre fils de Mentchikow. De la sorte, Fheureux favori crut avoir assuré sa fortune contre tous les accidents possibles.
Quatre mois après, presque jour pour jour, le 8—19
septembre, le czar Pierre II 8ign^,it un ukase qui exilait Mentchikow, et le dépouillait de tous ses biens. Ce ministre, devant qui tout tremblait, même le czar, était arrêté, et sans forme de procès, transporté avec toute sa famille sous le pôle, sans que ni les troupes dont il paraissait disposer, ni une seule de ses nombreuses créatures, se levassent pour le défendre ou le protéger.
n est difficile de saisir aujourd'hui les fils de la conspiration qui amena cette chute profonde. Tout le monde y, trempa, tous les instruments furent mis en action. Plusieurs des ministres, quelques membres des grandes familles, y eurent la part principale, car tous espéraient, et devaient gagner à ne plus relever d'un maître si im-
(1) S'il faut en croire l'envoyé saxon Lefort,ce testament était Tœuvre de Mentchikow, car il écrivait le 27 septembre 1727: ^Comme la princesse Elisabeth sijscnait tout au nom de Kiczarine, le duc de Holstein et Mentchikow hii on fait aussi signer le testament, dont la pauvre défunte n'a jamais rien su."
périeux, et chaenn en particulier croyait pouvoir hériter de son autorité. Parmi les compagnons que Mentchikow avait donnés au jeune czar, il y en avait un qu'il préférait: ^c'était Ivan Dolgorouki. Il appartenait à cette famille qui tenait le premier rang parmi les plus illustres et les plus considérables de Fempire. Le fondateur de la dynastie régnante,' Michel Romanow, avait épousé une Dolgorouki. Sous le règne de Pierre P"^, ils avaient rempli les plus grandes charges civiles et militaires. Plus qu'aucune autre peut-être, cette famille avait porté avec impatience le joug imposé à toute la noblesse par Mentchikow ; et, comme ils avaient beaucoup pris de part à sa chute, ils aspiraient à prendre sa place. La chose n'était pas facile, car si le czar, à cause de son âge, était aisé à gouverner, le nombre des concurrents était grand, et Fenjeu était trop enviable pour n'être pas vivement disputé. Ivan était lui-même trop jeune pour servir convenablement l'ambition de sa famille, et il n'avait pas assez d'esprit pour suivre toujours les conseils de son père et de ses oncles. Le principal obstacle aux vues des Dolgorouki avait été d'abord la princesse Nathalie. Elle était de quelques années plus âgée que le czar, et ellp était bien dirigée. Son crédit ne dura pas longtemps. Une dépêche du résident anglais, M. Rondeau, du 9 août 1728, dépeint en peu de mots, et cette princesse, et les personnes qui avaient le plus de part à sa confiance:
« Le comte Luthol, qui est un très joli garçon, était un grand favori de la feue czarine. Anna Cramer avait aussi beaucoup de crédit auprès d'elle, et elle était de toutes les parties de plaisir de cette princesse, dans les-
quelles le comte Lnthol était nn des principaux acteurs. Mentchikow les plaça Tun et l'autre auprès de la prin* cesse Nathalie. Mais bientôt après ils se querellèrent avec lui, et, ayant gagné Taffection de leur maîtresse, ils se joignirent à elle et à la princesse Elisabeth, à Apraxin, à Golowkin, à Ostermann, et aux autres, pour le renverser. A présent, Luthol et Cramer sont les seuls favoris de la princesse Nathalie, et ils la gouvernent comme il leur plaît. Cette princesse, au commencement du règn^ de son frère, avait une grande autorité à la cour, car le czar Faimait plus que personne au monde. Mais elle a un peu trop présumé de son crédit, et ayant voulu persuader à son frère de cesser la vie désordonnée qu'il mène, ses remontrances l'ont rendue désagréable, et elle a perdu une grande partie de l'empire qu'elle avait sur lui. »
La princesse Elisabeth, fille de Pierre I" et de Catherine, mais née avant leur mariage, hérita de la faveur de la princesse Nathalie. M. Rondeau nous la fait aussi connaître dans cette même dépêche, où il écrivait :
« La princesse Elisabeth est à présent en très grande faveur. Elle est très belle, et paraît aimer tout ce qui peut plaire au czar, comme la danse, la chasse^ qui est sa passion dominante: pour les autres goûts qu'ils ont en commun, je ne crois pas convenable d'en parler. Cette princesse jusqu'à présent ne paraît pas se mêler des affaires d'état, étant entièrement adonnée au plaisir; elle accompagne le jeune czar partout où il va. »
Au sujet d'Ivan Dolgorouki, M. Rondeau se contentait de dire ce peu de paroles:
« Le grand favori de sa Majesté est présentement le jeune prince Dolgorouki, âgé d'environ vingt ans. Ils sont inséparables j(mr et nuit, et il est de toutes ses parties de débauche, . qui sont très fréquentes. »
Après cette esquisse M. Rondeau n'avait-il pas raison
d'ajouter: « Les grands projets de Pierre P"" seront bientôt réduits à rien. »
Pourtant la princesse Nathalie, secondée par le vicechancelier Ostermann, parvint à reconquérir sa première influence, et l'un et l'autre de concert, écrivait M. Rondeau le 23 novembre 1728, réussirent à faire éloigner Ivan Dolgorouki. Peu de jours . après , le 3 décembre, la princesse Nathalie, était emportée par une caurte maladie, et Ivan Dolgorouki, aussitôt rappelé, eut bientôt plus de crédit que jamais. A partir de ce moipent, sa famille crut toucher au comble de la grandeur. L'année suivante, le czar était solennellement fiancé à la soeur de son favori, Catherine Dolgorouki. M. Eondeau écrivait le 20 novembre 1 729 :
« Malgré l'opposition d'Ostermann et de bien d'autres, les fiançailles du czar avec la soeur de Dolgorouki ont été déclarées. Elle a environ dix-huit ans, est très jolie, et douée d'un grand nombre de belles qualités. » (*)
Le mariage devait se faire à peu de mois de là,
en même temps que le couronnement. Malheureusement
pour les Dolgorouki, le czar mourut assez subitement le
19—30 janvier 1730.
(1) L'envoyé saxon Lefort, écrivait le 17 avril 1730: „La chaste promise du défunt czar est heureusement accouchée mercredi passé d'uue fille, digne production d'un chevalier -garde, nommé Micterow,**
Aussitôt que le czar eut fermé les yeux, à cinq heures du matin, le conseil suprême, les généraux et les grands de Tempire se réunirent pour aviser à la succession à la couronne. Par son testament, Catherine avait appelé à lui succéder, an défaut de Pierre II et de sa postérité, Faînéè de ses tilles, Anne, mariée au duc de Holstein- Gottorp, et, à son défaut, son autre fille, Elisabeth. La princesse Anne était morte en 172S, mais elle avait laissé un enfant au berceau que son père avait emmené avec lui en Allemagne, celui-là même qui régna depuis sous le nom de Pierre III, et finit si misérablement. Dans cette réunion, il ne fut pas même question de ce testament dont on connaissait le peu de valeur, et dont personne d'ailleurs ne se souciait de défendre la validité. Le père et le frère de Catherine Dolgorouki proposèrent de lui donner la couronne, à cause qu'elle avait été fiancée au feu czar. Ostermaun, nous dk Lefort, qui avait déjà empêché que Pierre II ne l'épousât peu de jours avant de mourir, avait pris "ses précautions à cet égard, et il s'était assuré de l'opposition, non seulement des Galitsyn et de quelques autres seigneurs, mais encore de celle du feld-maréchal Dolgorouki, son grand-oncle. Quelquesuns penchaient pour faire monter sur le trône le fils de la princesse Anne, quoiqu'il n'eût que trois ans, mais le
dnc de Holstein s'était tant fait haïr dnrant son séjour
en finssie que cette proposition fut aussitôt écartée. Il
fut à peine fail; mention de la princesse Elisabeth. Voici
ce qu'écrivait à son sujet l'envoyé de France, M. Magnan,
deux mois après, le 3 avril :
« La princesse Elisabeth n'a en cette occasion paru en aucune manière. Elle était alors à se divertir à la campagne, et il ne fut pas même possible à ceux qui remuaient ici en sa faveur d'obtenir d'elle qu'elle se présentât dans cette conjoncture à Moscou, plusieurs exprès qu'on lui dépêcha à cet eflFet n'ayant pu la joindre à temps, en sorte qu'elle tfarriva^en cette ville qu'après l'élection de la duchesse de Courlande. Mais, quand elle y aurait été auparavant, il n'y a pas lieu de croire que sa présence eût pu lui servir de rien, par trois raisons également fortes et qui empêchent qu'elle puisse avoir des amis utiles dans aucune des principales familles russes. La première^ est l'irrégularité de sa conduite, ^ de laquelle les Eusses, nonobstant le peu de délicatesse dont ils se piquent, ne laissent pas que d'avoir un grand mépris ; la seconde, c'est qu'ils ont en horreur la mémoire du règne de la czarine sa mère ; la troisième raison enfin, c'est que, selon un paragraphe des rites de l'Eglise grecque, tout enfant né avant la célébration du mariage de ses père et mère ne pouvant être considéré comme légitime, encore bien que cette célébration ait été peu après faite, les Eusses regardent cette loi comme inviolable; c'est pourquoi ils prétendent que la princesse Elisabeth, non plus que le fils de la duchesse de Holstein, ne peuvent avoir aucun droit légitime à la couronne de Eussie. C'est sans doute sur ce fondement que le prince Galitsyn, dans le discours qu'il a prononcé dans le conseil au moment de la mort du czar, a avancé que par cette mort la famille du czar Pierre P' était éteinte. Aussi ce discours n'eut-il aucune contradiction dans le conseil, et le feld- maréchal Dolgoroukî, qui y
(1) Lefort écrivait le 10 octobre 1729: «Cette princesse vit dans une obscurité incroyable, peu considérée et fort dérangée.^
répondit^ Fappnya eomme une pensée qui ne pouvait, dit-il, Tenir que de Dieu. »
Ce fut alors que le prince Dimitri Galitsyn proposa de donner la couronne à la duchesse de Courlande. Ce choix fut approuvé à Funanimité, mais tous aussi convinrent comme par un concert prémédité que la couronne lui serait offerte à de certaines conditions, qu'elle s'engagerait préalablement à remplir et à tenir. Aussitôt après, les généraux proclamèrent la duchesse de Courlande czarine, et firent prêter serment aux troupes réunies alors à Moscou, et le soir même partirent pour Mittau, résidence de cette princesse, trois députés : le conseiller d'état Wasili Dolgorouki au nom du conseil suprême, le prince Dimitri Galitsyn au notn du sénat et du conseil intime, et le général -major Leontiew comme représentant des généraux.
Cette princesse, ainsi appelée à l'empire d'une manière si inattendue pour elle-même comme pour tout le monde, était la fille cadette du frère aîné de Pierre I", qui avait pendant quelques années régné conjointement avec lui. Elle était restée veuve sans enfants du dernier duc de Courlande, et vivait depuis bien des années hors de la Russie. Elle appartenait^ il est vrai, à la branche aînée de la maison souveraine, mais elle avait une soeur aînée mariée au duc de Meeklembourg , qui se trouvait alors présente, et qui n'avait jamais quitté son pays. Dans le conseil, nous dit Lefort, lorsqu'il fut question de cette princesse, on fit valoir contre elle que, si elle montait sur le trône, on retomberait sous le joug de l'influence étrangère dont on avait tant souffert, car son
mari, dont elle était séparée depuis nenf ans, ne manquerait pas de revenir en Kussie pour partager son autorité. La véritable raison de son exclusion fut la crainte que Ton avait de sa fermeté et de son esprit résolu. C'était d'ailleurs une personne peu estimable, qui mourut quelques années après, comme récrivait M. Rondeau, victime de son goût pour Feau-de-vie.
Il suffit d'ouvrir les annales de la Russie pour se convaincre que le souverain n'y a pas toujours exercé une autorité absolue et arbitraire. Il n'était le maître que quand il était le plus fort, mais il ne l'était pas toujours, et le plus souvent il lui fallait compter avec les plus puissants de ses sujets. C'était un despotisme tempéré, non par des chansons, comme on l'a dit de celui des rois de France, mais par la révolte et l'assassinat. Les czars de Russie mouraient rarement dans leur lit. Pierre P** établit le premier l'autorité souveraine sur des fondements plus solides, et il accoutuma ses peuples à une obéissance et à une docilité qu'ils n'avaient pas connues jusque-là. Cependant le souvenir de l'esprit d'indépendance, qui avait autrefois animé la noblesse russe, ne s'était pas encore éteint : il s'était conservé dans quelques mémoires. Dans le nombre, se trouvaient la plupart des membres du conseil suprême, cette création de Mentchikow. Ce tout-puissant favori l'avait établi pour assurer son pouvoir. Mais, si nous en devons croire un envoyé français, un grand nombre de seigneurs russes avaient vu dans cette nouvelle institution l'aurore pour eux de temps meilleurs. M. de Campredon écrivait le 23 février 1726:
« J'ai rhonnear de vous rendre compte aujourd'hui d'un événement d'autant plus considérable que, sous les apparences d'affermir l'autorité du gouvernement de la czarine', il semble avoir posé la première pierre de l'édifice que les principaux des Moscovites méditent d'élever insensiblement, c'est-à-dire d'augmenter leur pouvoir et d'avoir pour le présent et pour l'avenir une part très essentielle dans l'administration des affaires de cet état. Il s'agit de l'établissement d'un conseil souverain, dont la czarine serait le chef et les principaux seigneurs les membres, avec une autorité parfaitement égale. Kien ne se déciderait sans le consentement unanime du conseil, qui, sous le nom de la czarine, serait proprement le maître de toutes les résolutions. L'établissement de ce conseil détruit toute l'autorité qu'avait ci-devant le sénat.
« Il faudra voir quelle sera la suite d'un établissement qui flatte extrêmement l'ambition et le pouvoir de la czarine. Elle a dit qu'elle ferait connaître à tout le monde qu'elle savait se faire obéir et soutenir la réputation de son gouvernement. L'on peut croire en général que la czarine soutiendra ses affaires par l'établissement de ce conseil aussi longtemps que ses membres seront unis et qu'ils y trouveront leur compte; mais d'ailleurs il est aisé de voir qu'il est le premier pas à un changement de forme de gouvernement; que les Moscovites voulant le rendre moins* despotique qu'il ne l'a été, et plusieurs n'ayant été retenus que par le bas-âge du grand-duc, qui les aurait rendus responsables des événements s'ils s'étaient trouvés sans chef capable de les soutenir, ils seront hors de ce risque lorsque le cas arrivera, par le soin qu'ils prendront sans doute de consolider leur crédit, et d'empiéter insensiblement sur l'autorité souveraine, en se faisant accorder les prérogatives qu'ils jugeront nécessaires pour former et soutenir un gouvernement pareil à celui d'Angleterre, n est même vraisemblable que c'est ce qui a principalement déterminé à prendre le parti qu'on vient de prendre ; c'est au moins ce que les plus sensés présument des suites de ce nouvel établissement, et cette opinion est conforme à ce qui m'est connu jusqu'à présent des inteirtions des principaux de cette nation-ci. »
Les prévisions de M. de Campredon ne devaient pas
se réaliser de sitôt. Mentchikow, par la composition de ce conseil suprême, qu'il remplit de ses créatures les plus affidées, ajourna seulement les espérances des partisans du gouvernement aristocratique. Mais elles allaient recevoir leur accomplissement, les membres du conseil suprême le croyaient du moins, et peu s'en est fallu, comme on va le voir, qu'ils n'aient eu raison d'espérer. C'est dans cette vue que leur choix était tombé sur la duchesse de Courlande qui, n'ayant aucun droit à la couronne, éloignée depuis dix-huit ans de la Russie, devait accepter sans hésiter toutes les conditions qu'il leur plairait de lui imposer.
Quels étaient au juste les articles portés par les trois députés qui allaient oflFrir la couronne à la duchesse de Courlande, c'est ce qu'il est diflScile de dire, le texte n'en étant pas venu jusqu'à nous. Les dépêches de Lefort en donnent une version qui a été publiée par Herrmann. Nous en trouvons une autre presque identique dans les dépêches du résident français M. Magnan, le voici:
« V Qu'elle ne se remariera jamais , ni à un Russe, ni à aucun étranger;
« 2"" Qu'elle ne pourra, ni de son vivant, ni à l'article de la mort, nommer aucun pour son successeur, cette autorité d'élire un suc(»esseur devant demeurer au pouvoir du conseil suprême;
« 3*" Qu'elle ne tâchera jamais d'entrer au conseil, ni n'accordera aucune grâce, de quelque nature qu'elle puisse être, ni à qui que ce soit, et qu'elle ne pourra conférer d'autres charges que celles de colonel;
« 4** Que lorsque la nécessité requerra la. présence de la princesse dans le conseil, elle n'y aura que deux voix, qu'on lui donne en considération de la dignité su-
prême et pour décider lorsque les opinion» dans le conseil seront différentes ou égales;
« 5'' Qu'elle ne pourra jamais changer les membres du conseil, ni en élire de nouveaux pour les ])laces vacantes ;
« 6** Qu'elle ne pourra jamais rechercher les comptes ni autres affaires qui se font dans le conseil , et que, quand elle Viendra à les savoir, elle ne pourra les annuler, empêcher ni rompre;
« 7** Qu'elle n'aura autre chose à faire qu'à confirmer ce que le conseil lui présentera. »
« Ce sont là, écrivait M. Magnan, les conditions auxquelles la duchesse de Courlande a été élue czarine. » Mais dans une de ses dépêches se trouvent aussi d'autres « conditions que le knées Wassili Dolgorouki, le knées Michel Galîtsyn, et le lieutenant-général Leontiew ont portées à Mittau, et que la czarine a signées en acceptant la couronne, » Ces conditions ne sont guère» qu'une rédaction différente de la première: néanmoins elles méritent d'être publiées ; elles fout plus ex^temeut encore connaître l'esprit qui animait les membres du grand conseil, et dans quel sens ils entendaient constituer le gouvernement de la Russie; les voici:
« l"" Qu'elle consulterait le haut conseil sur toutes les affaires du gouvernement;
« 2** Que, sans le consentement du dit conseil, elle ne ferait ni la paix, ni ne déclarerait la guerre;
« 3"" Que, sans son aveu, elle n'introduirait aucune nouvelle contribution ou impôt;
« 4'' Qu'elle ne conférerait aucune charge considérable sans le consentement du conseil suprême;
« 5** Qu'elle ne ferait condamner ni exécuter personne de la noblesse qui ne fût parfaitement couvaincu d'avoir mérité la mort;
« G" Que les biens d'aucun gentilhomme ne seraient confisqués sans que son crime lui soit évidemment prouvé ;
« 7*> Qu'elle ne donnerait nî n'aliénerait aucun bien appartenant aux domaines de la couronne sans le consentemeiit du dit conseil;
« 8*" Qu'elle ne se marierait ni ne se choisirait un successeur sans l'avis du conseil suprême, etc. »
Rien n'est plus t^lair et plus précis que ces conditions, et la portée en est évidente. Les membres du conseil suprême ne faisaient pas un mystère d'ailleurs de leurs vues et de leurs intentions. Dès le lendemaia de la mort de Pierre II, M. Magnan écrivait:
« Les ministres étrangers et les spéculatifs ont été fort surpris de cette élection: leurs conjectures ne s'étaient point étendues aux filles du czar Ivan; elles se bornaient au fils du duc de Holstein, à la princesse Elisabeth, et à la princesse Catherine Dolgorouki. Mais en découvrant les conditions qu'on présente à la duchesse de Courlande avec la couronne, on découvre aisément la clause secrète d'une telle préférence,
« La première de ces conditions est que la nouvelle czarine ne se marie point, et la seconde qu'elle se gouverne par un conseil nommé par la nation.
« Cette restriction met en doute si la duchesse de Courlande acceptera l'élection; mais il y a toute apparence que le grand appât de régner et l'espérance de pouvoir un jour secouer le joug qu'on lui impose ne lui permettront pas de refuser un trône qu'elle ne tient que des mains de la fortune.
« Quant aux Kusses, leurs vues dans ces dispositions ne sont point équivoques. L'expérience récente de la faveur des Dolgorouki leur faisant redouter la puissance des favorifi, qui pourraient toujours les gouverner avec empire tant que les monarques russes seraient aussi absolus, ils veulent, ou abolir la monarchie, ou en diminuer extrêmement le pouvoir par un mélange d'aristocratie.
« Dans cette vue, différents modèles de gouvernement les tiennent en suspens sur le sort de la Russie: les uns veulent restreindre les droits de la couronne par l'autorité d'un parlement,^ comme en Angleterre, d'au-
très comme en Suède; d'autres pensent à la rendre élective, sur l'exemple de la Pologne; d'autres enfin sont d'avis de la partager entièrement entre les grands de l'état, en formant une république aristocratique; de sorte que leur dessein, en transmettant la succession de Russie à la duchesse de Gourlaude, n'est que de lui donner la couronne en prêt, et de mettre le trône en dépôt entre ses mains, jusqu'à ce qu'ils soient convenus .entre eux de la nouvelle forme qu'ils donneront à leur gouvernement. D'où il est aisé de voir que ce dessein de la nation est un acheminement pour retourner à son ancien état et à ses anciennes coutumes. »
Deux jours après, le 2 février (n. st.), après avoir annoncé le départ des commissaires et énuméré les conditions qu'ils allaient imposer à la duchesse de Courlande, M. Magnan continuait en ces termes: ^
« On prétend savoir positivement que cette députation et^ chargée de déclarer à cette princesse, qu'en venant lui oflFrir la couronne au nom des états, ce n'est qu'à la/ condition expresse, et' non autrement, qu'il lui ^
plaira consentir et approuver les règlements qui seront faits pour une nouvelle forme de gouvernement, et les ratifier de la manière la plus authentique.
« C'est à cette oeuvre importante que l'on travaille actuellement; mais ou ne peut encore en ce moment savoir quelle sera cette nouvelle forme de gouvernement, ni si elle sera établie sur le pied de celui de l'Angleterre, ou bien de la Suède. L'idée cependant que l'on a des desseins des anciennes familles russes est qu'elles profiteront d'une conjoncture aussi favorable que l'est celle-ci pour se goustraire à l'affreux esclavage où elles ont été jusqu'ici, en mettant des bornes au pouvoir despotique avec lequel les souverains de la Russie pouvaient disposer, selon leur bon plaisir et volonté, de la vie et des biens de leurs sujets, sans aucune distinction de caractère ni forme de procès, les grands de l'empire russien n'ayant à cet égard, non plus que le menu peuple, aucun i)rivilège qui les mit à couvert ^ de la tyrannie du knout et de la dégradation de leurs charges et emplois.
« II n'y a donc point lieu de douter que ce ne soit sur quoi les seigneurs russes ne portent leur première attention ; au moins^ s'ils ne le font pas, pourra-t-on dire qu'ils n'en auront manqué l'occasion que par trop peu de courage. »
C'était là'le point le plus important, et, dans le conseil suprême, les plus avisés, les plus capables de mettre la main à l'oeuvre, s'occupaient, chacun de on côté, à préparer ce qu'il leur plaisait d'appeler une constitution, car si tous étaient d'accord sur le but à atteindre, ils étaient loin de s'entendre sur les moyens. Ces projets de constitution se composaient d'un petit nombre d'articles. Plusieurs ont été publiés (^), et ils différent très peu les uns des autres. En voici un qui se trouve dans la dépêche du 2 février du résident anglais, M. Rondeau:
« J'entends dire que 'leS' personnes les plus considérables de la noblesse sont à l'oeuvre pour modifier la forme du gouvernement de ce pays, et on assure que des articles ont été dressés pour limiter le pouvoir de l'impératrice, auxquels elle devra souscrire, ou on en choisira une autre.
« Voici, dit -on, les conditions proposées:
« l** L'impératrice aura une somme fixe pour les dépenses de sa maison, et elle n'aura que le commandement de la garde qui sera de service à son palais;
« 2" Il y aura un conseil suprême, composé de douze des membres les plus considérables de la noblesse, qui réglera toutes les affaires de grande importance^ telles que la paix, la guerre, et les alliances. Ou nommera un trésorier qui rendra compte au conseil suprême de l'emploi qu'il aura fait des deniers de l'état;
« 3" 11 y aura un sénat de trente six membres, qui
(1) Schmidt's Materialien, etc. Th. II. S. 391 ; Hermann's Geschichte des Russischen Staates, B. IV. S. 690.
examinera les affaires avant qu'elles soient portées devant le conseil suprême;
« 4** Il y aura une assemblée de deux cents personnes de la petite noblesse pour maintenir les droits de cette classe, dans le cas où le conseil suprême voudrait y porter atteinte;
« 5"^ Il y aura une assemblée de gentilshommes et de négociants qui veilleront à ce que le peuple ne soit pas opprimé.
« Voilà en résumé le plan sur lequel on travaille. Jusqu'à présent, ils ne sont pas bien d'accord entre eux sur la manière de le réaliser; mais ils sont allés trop loin pour revenir en arrière, ce qui fait croire à bien des gens qu'on fera quelques changements considérables. »
L'ambassadeur d'Espagne, le duc de Liria, après avoir rapporté le même projet de constitution, termine sa dépêche du 6 février (n. st.) par ces mots:
« Voilà le plan qui jusqu'ici est projeté. Dieu sait s'il sera suivi, ou s'il y sera changé quelque chose: ce qu'il y a de sûr, c'est quils ne veulent pas que la czarine ait aucune autorité. »
L'envoyé de France, M. Magnan, écrivait à la même
date:
« II serait encore d'autant plus difficile de donner une idée absolument juste de la forme que prendra ce gouvernement, que je crois que les ministres qui y travaillent, et qui s'assemblent matin et soir à cet effet, ne sont pas encore entièrement d'accord entre eux. Âinsis, j'attendrai pour vous en rendre compte que les choses soient un peu mieux débrouillées qu'elles ne le sont, car chaque personne avec qui Ton converse est d'un sentiment différent. Selon les'uns^ la nouvelle czariue n'en doit avoir que le seul titre, toute l'autorité souveraine devant résider dans rassemblée d'un conseil suprême, qui seul aura le pouvoir de disposer des charges et des troupes; et selon d'autres, rétablissement d'un tel gouvernement ne pouvant convenir à la petite
noblesse, qui est nn corps très nombrenx en ce pftjrs^ il doit y avoir quelques conditions qui la mettent à Tabri dn préjudice qui en résulterait pour elle. »
Cependant aucun des projets émis par les diverses coteries, dans lesquelles se partageaient les membres du conseil suprême, lie réunissait l'unanimité des suffrages. M. Magnan peint très bien Tétat des esprits et la situation dans sa dépêche du 13 février (n. st.):
« Près de quinze jours se sont déjà écoulés depuis la mort du czar, sans que Ton sache eilcore à quoi s'en tenir en ce lieu -ci sur la forme que prendra le gouvernement, et cela par l'incertitude on Fou a été si la duchesse de Courlande accepterait ou non la couronne aux conditions qu'on lui a prescrites; mais il arriva avanthier ici un courrier dépêché par les députés des états vers cette princesse, avec la nouvelle qu'elle avait accepté son élection et les conditions qui lui ont été proposées, en sorte qu'elle était disposée à partir de Mittau le 9 de ce mois pour venir prendre possession du trône. C est au moins le bruit qui se répand depuis l'arrivée de ce courrier. Mais quand on supposerait que la première difficulté qu'on appréhendait de rencontrer dans cette acceptation serait levée, il n'est pas encore certain qu'il en puisse être aussi aisément de même de celles qu'on prétend qui se rencontrent sur différents articles de l'établissement d'une nouvelle forme de gouvernement, car les discours qui se tiennent à cet égard ne le persuadent point. M. Ostermann fait toujours le malade pour se dispenser de mettre la main à cette œuvre épineuse, et c'est, à ce qu'on dit, le vieux prince Galitsyn, du haut conseil, qui s'en est chargé. L'on prétend que l'idée de ce ministre a été: 1** de réduire le pouvoir de la czarine au seul intérieur de sa cour, et d'attribuer toute l'autorité souveraine à l'assemblée d'un conseil suprême, composé de dix personnes, qui seules disposeraient des charges et des troupes; 2"" de former, outre ce conseil, trois autres tribunaux, savoir: un sénat composé de trente -six membres, une chambre de noblesse composée de deux cents personnes, et enfin
une troisième chambre composée de deux députés de chaque ville. Mais plusieurs d'entre' la petite noblesse, qu'une pareille innovation aux anciennes maximes de gouvernement abîmerait sans ressource, ayant, dit -on, fait insinuer sous main que lorsqu'il serait question de prêter serment de fidélité à la nouvelle czarine, selon l'obligation des sujets de Russie à l'entrée d'un nouveau règne, il pourrait bien arriver des inconvéïdeuts auxquels on ne s'attendait peut-être pas, cela doit avoir dérangé le premier projet du prince Galitsyn, joint à une infinité de factions différentes qui se forment de jour en jour, et dans lesquelles il n'est pas douteux que les moins dociles d'entre ceux du clergé ne se mêlent, par mécontentement du mépris outré que le même prince Galitsyu a témoigné de ce corps en empêchant qu aucun de ses membres ne soit admis dans rassemblée des états qui ont procédé à l'élection de la nouvelle czarine, sous prétexte qu'il était taché d'infamie pour avoir, par un vil intérêt, après la mort du czar Pierre P*^, contribué à placer sur le trône de Russie, au préjudice du légitime successeur, une femme qui devait y être entièrement étrangère.
« Toutes ces . cousidératoins semblent causer d'assez fortes inquiétudes en ce lieu-ci sur les suites de l'événement de la mort du czar, et l'on en infère, ou que le projet d'une nouvelle forme de gouvernement sera abandonné et l'autorité de la nouvelle czarine maintenue sur le même pied que celle de son prédécesseur, ou que les innovations projetées pourront difficilement avoir lieu ^ sans qu'il en. résulte des troubles intérieurs en ce pays, ce qui augmente d'autant l'impatience où l'on est de voir si l'arrivée prochaine de la czarine pourra calmer ces alarmes publiques.»
Ecoutons encore M. Magnan qui écrivait cinq jours après, le 18 février (n. st.):
« L'on attendait à Voir hier ou aujourd'hui paraître le plan du nouveau gouvernement ; mais il n'en a encore rien été, ce qui fait juger que cette publication sera différée jusqu'à l'arrivée de la nouvelle czarine qui est
actuellement en chemin de Mittau pour venir prendre possession du trône.
« II est bien certain que cette princesse a consenti à toutes les conditions qui lui ont été prescrites, de même qu'à la forme de gouvernement que les états se sont proposés d'établir. Le major -général Leontiew, un des députés, qui arriva il y a trois jours avec Fassurance que cette princesse en a envoyée aux états, fut d'abord élevé par eux à la dignité de lieutenant-général. »
La duchesse de Courlande était en route ; elle allait arriver aux portes de Moscou, et le conseil suprême n'avait encore pris aucune résolution définitive sur la forme de gouvernement qui allait être établie. Chaque jour de nouvelles propositions étaient mises en avant, sur lesquelles on ne pouvait tomber d'accord, non pas seulement parce qu'elles étaient d'une exécution à peu près impossible, mais parce qu'elles étaient trop radicales, et qu'elles blessaient» les intérêts ou l'amour-propre des uns ou des autres. M'. Kondeau explique très nettement, dans sa dépêche du 26 février, pourquoi on ne pouvait s'entendre :
« Comme on a toujours été habitué dans ce pays à obéir aveuglément à un souverain absolu, personne ne se fait une idée exacte d'un gouvernement limité. La ^ande noblesse voudrait concentrer toute l'autorité dans ses mains, et la petite noblesse et les simples gentilshommes ne désirent pas que cela soit; et ils préfèrent avoir un seul maître plutôt que plusieurs, à moins que l'on ne trouve quelque expédient qui les tranquillise, et les mette à l'abri de la tyrannie des grandes familles. Tout cela fait dire aux uns, qu'il y aura de grands changements, et aux autres, avec autant de probabilité, qu'il n'y en aura point du tout. »
Mais les obstacles et ro]>position ne venaient pas
seulement du dehors. Dans le sein même du conseil
suprême, il y avait un noyau d'hommes qui avaient tout à perdre à rétablissement d'un gouvernement aristocratique, ou plutôt d'une oligarchie. C'étaient, en première ligne, le chancelier Golowkin et le vice-chancelier Ostermann. Ce dernier surtout, quoiqu'il fut fort ménagé par les membres des différentes coteries aristocratiques, sentait bien qu'il y allait du tout pour lui, si le gouvernement despotique et arbitraire, sous lequel il avait fait une si prodigieuse fortune, était aboli.
Cet homme, qui a gouverné durant près dun quart de siècle la Russie, était le second fils d'un pauvre pasteur luthérien d'une petite ville de la Westphalie. Après avoir étudié à l'université de Jéna, il était entré en 1704 au service de l'amiral hollandais Cruys, à qui Pierre I*' avait donné le commandement de sa flotte. Comme il avait appris promptement la langue russe, il se rendit utile à son maître, qui, voulant faire sa fortune, le recommanda au vice - chancelier Schaphirow pour être employé dans les bureaux des aflfaires étrangères. Sa connaissance des langues de l'Europe occidentale, qui était rare alors en Kussie, le fit valoir; son génie naturel fit le reste, et il monta rai)idement de grade en grade jusqu'aux premières places. Pierre P^ le distingua de bonne heure et lui confia des aflFaîres très importantes. Créé baron en 1722, il fut appelé à prendre, sous le chancelier Golowkin, la direction des affaires étrangères. Catherine le nomma, à son avènement à la couronne, gouverneur du grand duc, depuis Pierre II. Pendant le règne de son élève, dont l'éducation ne lui fesait pas honneur, Ostermann eut peu de crédit, mais
il assura sa position. Voici eu quels termes un agent anglais dépeignait Ostermann en 1730:
« Son intelligence et sa capacité ne sont assurément pas méprisables, mais il est plein de finesse et d'artifice, faux, capable de trahison, souple et insinuant dans ses manières et dans son langage, toujours fesant des courbettes et des révérences, ce qui passe p :ur la meilleure politique parmi les Russes, et, en ce genre de mérite, il l'emporte même sur les gens du pays. Il est bon vivant et épicurien ; il est quelquefois généreux, mais parfaitement incapable de reconnaissance. Car, lorsque Mentchikow et Golowkin conjurèrent la perte de Schaphirow, il se joignit à eux contre son patron et bienfaiteur. Schaphirow ayant été disgracié et exilé à Archange!, comme il ne restait plus personne qui entendit bien les langues étrangères, Ostermann fut quelque temps après nommé vice - chancelier à la recommandation du prince Mentchikow, ce qui ne l'empêcha pas d'être des plus ardents, comme tout le monde sait, à conspirer sa ruine. »
Ce fut sous le règne de Pierre II qu'Ostermann devint véritablement un personnage considérable. M. Rondeau écrivait le 22 septembre 1728:
« Ostermann a seul la direction de toutes les afi'aires, et il a trouvé le moyen de se rendre si utile que, comme ses collègues ne peuvent se passer de lui, lorsqu'il est mécontent, il fait le malade et dit qu'il ne peut se rendre au conseil; et lorsque les deux Dolgorouki, Apraxin, Golowkin et Galitsyn se trouvent réunis, et qu'Ostermann n'est pas là, ils boivent un verre d'eau-de-vie, et ensuite ils sont obligés d'aller faire leur cour à Ostermann pour le mettre en bonne humeur. Par ces moyens il les amène à consentir à tout qu'il désire. »
Un pareil homme devait être contraire à tout changement dans le gouvernement, et surtout à un changement qui mettrait l'autorité dans les mains d'une aristocratie dans les rangs de laquelle il ne pouvait jamais trouver une
place. Lorsqu'on lui communiqua les plans de réforme, il comprit tout de suite que, si ce dessein réussissait, il allait devenir le subordonné du grand conseil, au lieu d'en être le chef. Il voulut, sous prétexte de maladie, éviter de signer, comme tous les autres membres, les articles envoyés à Mittau, et, selon son habitude, il se mit au lit. Galitsyn et les deux Dolgorouki, qui le connaissaient, vinrent le trouver et lui arrachèrent en quelque sorte son adhésion. Mais, quelle que fut l'hostilité d'Ostermann à la cabale aristocratique, il était trop prudent, trop adroit, pour la laisser voir et pour agir ouvertement.
Le grand chancelier Golowkin partageait tous les sentiments d'Ostermann à T égard de ces projets de réforme qui, lui aussi, devaient le réduire à rien. Il était de basse extraction: son père était garde- chasse du prince Havanski. Dans sa jeunesse , il fut attaché à la personne du czar Pierre P' par son gouverneur le prince Alexis Galitsyn. Il sut gagner la confiance de son maître par toutes sortes de bons offices, et de degré en degré il devint avec le temps grand chambellan, et, à la mort du chancelier Golovin, lui succéda. Son ignorance et son incapacité firent la fortune de Schaphirow, et ensuite d'Ostermann, car il n'avait d'autres qualités qu'une servilité à toute épreuve et des manières obséquieuses. Sa dévotion lui avait acquis un grand crédit dans le clergé, à qui d'ailleurs il rendait tous les services .en son pouvoir. Le portrait, auquel nous avons emprunté ce qui précède, et qui est l'œuvre d'un agent anglais, ajoute:
if n est cupide an pliiB haut degré, et il travaille par tous les moyens imaginables à augmenter son immense fortune, à quoi il a si bien réussi, qu'il est aujourd'hui le noble le plus riche de toute la Russie. »
Un tel homme était, non moins qu'Ostermann, trop prudent pour se compromettre par une opposition ouverte. Pourtant il fallait agir, et sans perdre de temps. L'un et l'autre comprirent que toute tentative serait inutile, et surtout dangereuse, à Moscou, et ils tournèrent leurs batteries du côté de Mittau. • Mais là encore il leur fallait, sinon un complice, du moins un instrument. Golowkin, de concert avec Ostermann sans doute, l'eut bientôt trouvé: ce n'était autre que son propre gendre.
Laissons d'abord parler M. Magnan, qui écrivait le i8 février (n. st.):
« Les alarmes sur les suites des différentes factions qui se forment contre ces nouveautés augmentent à chaque instant. M. Yagusinski, qui avait paru, dans les premières assemblées des états, un des plus zélés partisans de la liberté de la patrie, comme parlent présentement les Russes, fut arrêté lundi dernier dans la même assemblée, comme convaincu du crinie de haute trahison par une lettre qu'il a eu l'imprudence d'écrire* à la czarine pour engager cette princesse à ne pas souscrire aux conditions que les députés des états doivent lui prescrire, et de n'accepter la couronne qu'au même titre que ses prédécesseurs l'ont portée, l'assurant qu'elle pouvait compter sur son épée et sur une infinité d'autres dont elle serait instruite de bouche par l'exprès qu'il lui dépêchait: c'était le contenu de cette lettre.
« Les uns veulent que ce soit la nouvelle czarine qui l'ait d'abord remise aux députés, dans la vue de les convaincre de la sincérité de ses intentions à se conformer en toutes choses aux conseils et décisions des états qui l'ont élue; et les autres, que ce doit être le prince Dolgorouki,
député vers cette princeene, qui , ayant le premier découvert ce complot sur la route de Mittau, s'est saisi de l'exprès et de sa lettre. Quoiqu'il en soit, il est toujours certain que M. Leontiew, un des députés, l'a remise aux états à son retour ici, et que l'exprès de MJ Yagusinski, qui a été arrêté, est actuellement amené à Moscou chargé de fers : il s'appelle Somarokow, et était ci-devant gentilhomme de la feue duchesse de Holsteiu à Kiel. Les états furent hier assemblés toute la journée, tm\t pour instruire le procès de Yagusinski, qui a d'abora été dépouillé du cordon bleu, que pour découvrir ses complices; l'on en arrête à tous les moments, de toutes conditions, et l'on compte qu'il y a déjà une trentaine de personnes emprisonnées. L'on a remarqué que M. le grand chancelier Golowkin, beau- père de M. Yagusinski, qui était dans l'assemblée, lorsque ce dernier y fût arrêté, en sortit d'abord sans dire un seul mot, et se retira dans sa maison: mais on ne dit pas cependant qu'il soit soupçonné d'avoir eu connaissance du procédé de son gendre. »
Yagusinski n'a pas laissé de traces dans l'histoire de son temps, mais de son vivant il était une sorte de personnage. Dans cette conjoncture, il joua un rôle considérable. Les dépêches du résident anglais renferment un portrait de lui qui le fera suffisamment connaître; le voici:
« Le général Yagusinski est le fils d'un organiste de l'église luthérienne de Moscou. Il doit toute ^a fortune à sa jolie figure. Dans sa jeunesse il entra, en qualité de page, au service du grand chancelier Golovin, dont les goûts dépravés étaient de notoriété publique; et, au bout de deux ans, il lui fut enlevé par le feu ezar Pierre P', qui lui donna le titre de page de la chambre. Son mérite personnel, joint à un esprit actif, vif, gai, lui acquirent les bonnes grâces du ezar, qui le fit capitaine dans le régiment des gardes Preobasinski, e);, bientôt après, aide-de-camp général. Cet avancement et les nombreuses marques qu'il recevait de l'affection du ezar
donnèrent beaucoup d'inquiétude et de jalousie au prince Mentchikow. Le czar, qui n'avait plus autant de bontés pour ce favori, s'en aperçut et affecta de lui donner chaque jour de nouvelles mortifications en comblant Yagusinski, qui finit par être le favori déclaré. Ses talents ne sont pas extraordinaires, mais l'habitude de vivre à la cour lui a donné des manières polies, et son bon naturel le ferait aimer, si un caractère emporté et son iv^lgnerie excessive ne lui ôtaient la raison, et ne le portaient parfois à outrager ses meilleurs amis de la manière la plus insolente, et à divulguer les secrets les plus importants. D'ailleurs, d'une lâcheté sans pareille, et prodigue au suprême degré, car il a dissipé la grande fortune de sa femme, et tous les présents qu'il a reçus en Russie et des cours étrangères.»
Pierre I" ' fit successivement Yagusinski major-général et colonel de la garde, et enfin en 1722 lieutenantgénéral et procureur- général du sénat. En cette dernière qualité, il contribua puissamment à l'avènement au trône de Catherine, et à asseoir l'autorité de Mentchikow. En récompense de ces services, il reçut le titre de comte. Mais bientôt après, s'étant brouillé avec Mentchikow, il perdit sa place dans le sénat. Il n'en resta pas moins un personnage considérable, tant par lui-même que par son alliance avec le chancelier Golowkin, et c'est à ces divers titres qu'il avait été appelé dans le conseil suprême à la mort de Pierre II, lorsqu'il s'était agi de faire un choix pour son successeur. Néanmoins, les chefs des grandes familles, les Dolgorouki, les Galitsyn, Tcherkaski, et les autres qui partageaient les mêmes vues, n'hésitèrent pas à le frapper, dans le dessein apparemment de faire un exemple, et d'intimider ceux qui tenteraient de se séparer d'eux. Aussi le résident français.
M. Magnan, aprë» avoir rapporté TarreBiatioii d'Yagnginski, ajoute-t-il dans cette même dépêche du 18 février:
« Cette démarche des états, jointe à celle d avoir élevé M. Leontiew à la dignité de lieutenant-général, ne laisse pas de doute qu'ils ne soient fermement résolus de soutenir leur projet d'une nouvelle forme de gouvernement. Quelques - uns prétendent que dans le plan qui en. a été formé seront compris les articles suivants, savoir: que tout étranger sera exclu du haut conseil; que, cependant, en considération des services rendus par M. Ostermann, il y restera, sans que toutefois cela puisse pour l'ayenir tirer, à conséquence; que la cy.a,fine ne pourra faire ni paix ni guerre que de l'avis et consentement du haut conseil, dans le<iuel elle aura deux voix; qu'il lui sera assigné une somme de cinq cent mille roubles pour la dépense de sa maison; qu'elle n'aura de commandement dans les troupes que sur le seul détachement qui lui sera donné pour la garde de sa personne et de son palais; que l'armée, y compris les quatre régiments des gardes, ne recevra d'autres ordres que ceux émanés du haut conseil ; que les fonds publics seront consignés sous la garde d'un trésorier général nommé par le conseil, où les ordonnances de comptant seront expédiées; que si quelqu'un de famille noble est convaincu de quelque crime, il sera puni selon les lois ; mais sa faute étant réputée personnelle, sa disgrâce ne rejaillira pas sur le reste de sa famille, comme cela se pratiquait dans le passé; et qu'enfin toutes les charges *et emplois seront à la nomination du conseil. Mais ce conseil n'est pas encore formé, et l'on prétend que les plus grands embarras roulent présentement sur le choix des douze membres qui doivent le composer. Les principales têtes qui ont la plus grande autorité dans l'assemblée des états, et qui y portent la parole, sont le prince Dimitri Galitsyn, le feld- maréchal son frère, le feldmaréchal Dolgorouki, réuni avec eux, et le prince Tcherkaski, homme qu'on tient pour un savant légiste. »
Bien n'était encore décidé lorsque la nouvelle czarine arriva le 21 février (n. st.) à Wseswetzki, petit
village éloigné de huit werstes de Moscou, où elle devait attendre que les préparatifs fussent faits pour son entrée solemnelle dans la capitale de son empire. Le lendemain, un bataillon du régiment des gardes Preobasinski et un détachement de la compagnie des chevaliers-gardes lui furent envoyés. Elle les passa aussitôt en revue, les exhorta à lui être fidèles, prit le titre de colonel du régiment Preobasinski et de capitaine des chevaliersgardes, et, ajoute l'envoyé anglais dans sa dépêche du 16 — 27 février, elle donna de sa -propre main à tous les officiers et soldats un verre de vin ou d'eau dévie, 'ce qui lui gagna tous les cœurs.
M. Magnan écrivait le 27 février (n. .st):
« Les membres du haut conseil, ceux du sénat et les feld-maréchaux, représentant la généralité, se rendirent en corps auprès de cette princesse avant-hier samedi, pour la remercier de ce qu'il lui avait plu accepter la couronne aux conditions portées par les articles qui lui avaient été présentés par les députés des différents ordres de l'empire russien, et en même temps la féliciter sur son avènement au trône; ajoutant que, comme la grande maîtrise de l'ordre de Saint -André ai)partenait aux monarques de la Kussie, ils avaient cru devoir lui en apporter le cordon ; l'informant, au surplus, (jue, les préparatifs pour son entrée publique dans la capitale de Moscou étant achevés, il dépenclait maintenant de son bon plaisir d'en fixer le jour. La czariue répondit, en premier lieu, qu'il était vrai qu'elle avait signé les susdits articles pour leur faire plaisir, et les assura qu'elle les observerait toute sa vie, espérant qu'ils contribueraient de leurs sages ccmseils à rendre son règne heureux. Elle prit ensuite le cordon bleu des mains de M. le grand chancelier Golowkin, qui en est le plus ancien chevalier, et déclara qu'elle était disposée à faire son entrée à Moscou le lendemain dimanche^ qui était hier, ce qui se fit sur le midi, le
deuil ayant été interrompu pour trois jours à cette occasion. »
L'arrivée de la czarine avait singulièrement compliqué les embarras sans nombre qui accablaient déjà les membres du grand conseil. Leurs adversaires^ jusque là contenus par la crainte, osaient lever la tête. Depuis qu'il était de notoriété publique que tous les plans proposés et discutés dans cette assemblée n'avaient d'autre but que de concentrer l'autorité souveraine dans le petit nombre de familles qui la composaient déjà, tous les grands seigneurs qui n'en fesaient pas partie, toute la petite noblesse, et partant les officiers de l'armée, se soulevaient contre l'idée même d'une réforme dans le gouvernement. Il est impossible d'expliquer plus nettement que ne l'a fait M. Magnan dans sa dépêche du 3 avril, pourquoi la cabale aristocratique du conseil suprême a échoué. Ce tableau, quoique rétrospectif, mérite d'être lu et médité, car il fait comme toucher au doigt qu'U n'a presque tenu à rien que la constitution de la Russie ne fût transformée. Voici donc ce qu'écrivait M. Magnan:
« Les Russes n'ont laissa échapper l'occasion favo-^ rable qu'ils avaient de se soustraire à leur ancien esclavage que par leur propre faute et pour s'y être mal pris, puisque, la czarine ayant une fois accepté et signé les conditions qui lui avaient été prescrites par les députés des états, il ne s'agissait pour les m^ainteair à jamais, que de s'accorder entre eux sur une nouvelle forme de gouvernement qui eût été du goût et à la convenance de la petite noblesse; ce qui ne leur a pas été possible par deux raisons principales: la première, par le peu d'union et de concorde qui a régné dans cet intervalle entre les premières familles; et la seconde, qui était une suite inévitable de l'autre, qu'elles se sont opiniâtrées à vouloir que le haut conseil, dans Tassem-
blée duquel toute l'autorité souveraine devait . résider, ne fût composé que de huit à dix membres seulement/ tandisque toute la noblesse, qui prévoyait avec raison qu'elle ne manquerait pas d'être oppressée de toutes manières si l'autorité résidait dans deux ou trois principales familles, demandait que le nombre des membres de ce conseil fftt porté jusqu'à vingt et un, et qu'il xxy fût admis qu'une ou deux personnes de chaque famille.
« M. Ostermann, qui se voyait déjà entièrement exclu des aifaires, était trop habile pour ne pas profiter du désordre que ces contradictions mettaient alors dans les états; et, se reposant sur l'importante considération que ni les Galitsyn ni les Dolgorouki ne pouvaient tenter de faire usage de leur autorité sur les troupes, presque entièrement composées de cette même noblesse, il se joignit à M. Yagusiuski ^t au prince Tcherkaski pour faire insinuer à la czarine qu'étant parvenue au trône par le droit de sa naissance, il ne pouvait que lui être insupportable qu'on prétendit lui imposer des conditions d'autant plus dures qu'elles n'avaient pas eu lieu à l'égard de la czarine Catherine, nonobstant les degrés honteux de son élévation . . .
« Pendant que ces insinuations se fesaient à la czarine, quelques-uns des plus intrigants du clergé, outragés de se voir exclus de l'assemblée des états, mirent de leur côte tout en œuvre pour irriter la petite noblesse contre le haut conseil, dont ils représentaient les principaux membres comme autant de tyrans qui ne souhaitaient une nouvelle forme de gouvernement que pour s'emparer impunément de toute l'autorité souveraine, par où l'esclavage de la noblesse deviendrait incomparablement plus insupportable qu'il ne le pouvait jamais être par le maintien du pouvoir absolu de la personne du souverain. »
S'il faut en croire le résident anglais, les princes Troubetzkoi et Tchernichew, le prince Simon Soltykow, cousin de la nouvelle czarine, entrèrent dans le complot et se mirent à la tête de la grande et de la petite noblesse. Quelques-uns des généraux les plus accrédités
parmi les troupe» se joignirent à eux. Le chancelier Golowkin prit alors courage et promit son concours. Yagusinskiy passé maître en fait d'intrigue, agit activement du fond de sa prison, qu'il commençait à regarder conune un échelon de sa faveur future. L'envoyé saxon Lefort rapporte que les membres du conseil suprême lui ayant offert de lui rendre la liberté, dans l'espérance sans doute de se le concilier, car ou le connaissait, dit M. Magnan, pour le plus vindicatif des honuues, il répondit que l'affront avait été public et que la réparation devait être éclatante. Ostermann, qui se tenait étroitement renfermé sous prétexte de maladie, voyant que le conseil suprême perdait du terrain, osa se déclarer, et, s'il faut ajouter foi à la dépêche du 9 mars (n. st.) de M. Magnan, la crainte et le ressentiment eurent peut-être plus de part encore que l'intérêt et
Tambition à sa détermination:
« On rapporte que le feld- maréchal Galitsyn, étant allé rendre visite, il y a quelque temps, à M. Ostermann, qu'il croyait fort malade, .et ayant été scandalisé de trouver le contraire, se porta à le traiter rudement de paroles, lui fesant de sanglants reproches sur son affectation à ne pas assister aux assemblées du conseil, dans le temps où l'on avait le plus besoin de ses lumières ; que la dureté du feld-maréchal, à cette occasion, avait été si sensible à M. Ostermann, qu'il en avait pensé mourir de douleur, et que ce doit avoir été ce qui a le plus déterminé ce ministre à tout risquer pour détruire le projet d'une nouvelle forme de gouvernement. »
Mais l'adhésion la plus considérable que reçut la cabale opposée au conseil suprême fut assurément celle du prince Tcherkaski, On a vu qu'il avait été un des plus ardents promoteurs des projets de réforme; on a
vu aaâsi qu'il s'était séparé dans le sein du conseil des Dolgorouki et des Galitsyn, avec qui il n'avait pu s'entendre sur la nature et l'étendue des changements à apporter dans le gouvernement. Le dépit le jeta dans les bras des ennemis de toute réforme, et il fut véritablement la cheville ouvrière qui ourdit le complot.
Les Dolgorouki et les Galitsyn, quoique réduits à leurs propres forces, n'étaient pourtant pas des adversaires à mépriser. Ils avaient le grand avantage d'être les maîtres de la position, et, à mesure qu'ils sentaient le terrain miné sous leurs pas, ils redoublaient de précautions pour ne pas se laisser entamer. Ils tenaient la czarine comme en charte privée, he prince Wasili Dolgorouki, qui l'avait ramenée de Courlande, s'était, de l'aveu du conseil suprême, constitué grand maître de sa maison. En cette qualité, il avait un appartement attenant à celui de la czarine, et il empêchait qu'aucun homme ne put l'entretenir en particulier. La précaution n'était pas inutile. Mais il ne put pas faire si bonne garde qu'il put écarter les dames que leur rang ou des raisons de parenté appelaient auprès de leur souveraine. Ce fut par leur entremise que les conjurés purent se concerter avec la czarine, et Tinformer et de sa situation et des mesures qu'ils comptaient prendre. Les princesses Tchernichew et Soltykow, la femme du prince ïcherkaski et sa belle -sœur la femme du général Matiuschkin, servirent d'intermédiaires. La duchesse de Mecklembourg, qui ne pouvait pardonner au grand conseil de ne pas lui avoir do»né la couronne, ne s'épargnait à exciter sa sœur à la résistance. Il est
aisé de s'imaginer avec quelle vivacité la czarine reçut les ouvertures qui lui furent faites. Aussi, certaine de regagner tôt ou tard les concessions qu'elle avait faites à Mittau, dédaignait-elle les compromis que lui présentait le grand conseil, car, depuis que la situation devenait si critique pour eux, les prétentions des Dolgorouki et des Galitsyn allaient chaque jour s'amoindrissant. Elle refusait obstinément de se rendre dans le sein du grand conseil pour y ratifier les engagements qu'elle avait signés en acceptant la couronne, et quand on alla jusqu'à lui offrir de passer sur cette formalité, «elle répondit, écrivait Lefort le 13 mars (n. st.), que c'était trop peu de chose pour elle que d'être déclarée souveraine par huit pers unes.» Une pareille situation ne pouvait pas durer. Le grand conseil en était réduit à se tenir sur la défensive: leurs adversaires prirent résolument l'initiative de la manière qu'on va voir. Le 25 février (8 mars n. st.), huit cents personnes environ se rendirent le matin de bonne heure au Kremlin. Le prince Tcherkaski, qui savait que ses collègues du grand conseil « avaient résolu, dit M. Magnan, de se saisir de lui, s'y était rendu de son côté, et avait chargé par précaution tous ses amis d'aller aux antichambres, chacun séparément, et de se joindre tous aussitôt qu'il arriverait. Le prince Youssoupow, lieutenantgénéral et colonel général du régiment Preobasinski, avait fait de même avec les officiers des gardes. » Le prince Tcherkaski arriva à dix heures, et fit aussitôt demander une audience à la czarine, qui chargea le
prince Wasili Dolgoruki d'envoyer chercher le conseil
suprême pour y assister. Lorsque la czarine se fut assise sur son trône, le prince Tcherkaski présenta une requête signée de plusieurs nobles, et le prince Youssoupow en présenta une autre de la même teneur, signée des officiers des gardes. La première seule est venue jusqu'à nous, c'est-à-dire une traduction qui se trouve jointe aux dépêches de M. Magnan: le résident anglais s'est contenté d'en donner une analyse succincte 5 voici cette pièce:
« Très haute et très bénigne dame et impératrice! quoique, par la volonté de Dieu et aux applaudissements du peuple, votre Majesté soit parvenue au trône de Russie, et qu'elle ait eu la bonté de signer les conditions qui lui ont été présentées de la part du grand conseU, en quoi elle a donné des marques d'une bonté inexprimable, de ses pures intentions pour le bien de l'empire, dont nous lui rendons de très humbles actions de grâces, non -seulement pour nous, mais aussi pour nos descendants , qui ne pourront jamais s'empêcher* de louer et de bénir le nom de votre Majesté; cependant, très bénigne impératrice, nous nous trouvons da-ns l'obligation de représenter à votre Majesté qu'il se trouve dans ces conditions des circonstances qui font appréhender pour l'avenir à votre peuple des événements désagréables, dont les ennemis de notre patrie pourront tirer avantage; et, après avoir mûrement réfléchi sur ces conditions, nous avons mis par écrit notre sentiment et donné nos propositions au grand conseil avec tout le respect qui lui est dû, afin qu'il les examinât; et nous avons demandé que, pour le bien et le repos de l'empire, on étabKt, à la pluralité des voix, une véritable et bonne forme de gouvernement. Mais , bénigne impératrice, sans faire attention aux diflFérentes propositions que nous avions faites, on nous a répondu qu'on ne pouvait rien sans la volonté de votre Majesté ; et, comme nous connaissons sa clémence naturelle et son inclination à en donner des marques, nous prenons la liberté de la supplier avec la plus profonde humilité d'ordonner
que tous les différents, projets que nous avons proposés soient examinés pai' la généralité , en appelant une ou deux personnes de chaque famille, afin qu'après avoir délibéré sur ces conditions et sur les circonstances fâcheuses qui s'y trouvent indiquées, on établisse une forme de gouvernement qui soit du goût de toute la nation, et qu'on reconnaîtra pour telle à la pluralité des voix, pour la présenter ensuite à votre Majesté, afin qu'elle y donne son approbation. Nous promettons à votre Majesté toute fidélité, et ne cherchons en tout que sa gloire et son avantage; et, quoique cette requête ne soit signée que de peu de personnes, parce que nous craignons de faire des assemblées, nous assurons que toute la noblesse y adhère, et il n'en faut pas d'autre preuve que tout ce qui y est contenu se trouve dans les projets dont il est parlé ci -dessus, et qu'ils ont signés. »
Le prince Tcherkaski ayant achevé là lecture de cette requête, car tel était le titre que portait cette pièce, allait prendre la parole, lorsqu'il Ait brusquement interrompu par le prince Wasili Dolgorouki, qui pria la czarine de rentrer dans sou cabinet pour délibérer avec le conseil surprême sur la réponse que méritait une pareille requête. Cette prétention, quelque peu audacieuse, donna naissance à une vive altercation. Mais laissons encore parler M. Magnan, qui écrivait le lendemain, c'est-à-dire le 9 (n. st.):
«Il s'éleva d'abord là-dessus différentes voix, qui firent entendre que le corps entier de la noblesse se réunissait pour demander le maintien de l'autorité souveraine, ce qui ne laissa pas, dit -on, que de causer d'assez grands débats dans l'assemblée; mais ils furent d'abord apaisés par les principaux officiers des gardes, qui, remarquant que la czarine commençait à s'en altérer, la supplièrent de prononcer conformément aux désirs de la noblesse. Le major-général des gardes Soltykow alla même, dit-on, jusqu'à offrir d'exécuter sur
le champ les ordres qu'il plairait à sa Majesté czarieniLe de lui donner pour contenir quiconque oserait opposer un sentiment contraire.»
Une relation jointe à la lettre d'un autre agent
fraiiçais, M. d^ Bussy, du 9 mars (n. st.), rapporte les
mêmes détails en les termes suivants:
«Les officiers des gardes et autres, qui étaient en grand nombre devant la czarine, se mutinèrent et commencèrent à crier qu'ils ne voulaient pas qu'on imposât des lois à leur souveraine, qui devait être aussi absolue que ses prédécesseurs. L' émeute alla si loin, que la czarine se vit obligée de les menacer. Mais, se prosternant tous à ses pieds, ils lui dirent: «Madame, nous sommes de fidèles sujets de votre Majesté; nous avons fidèlement servi vos prédécesseurs, et nous sacrifierons nos vies pour le service de votre Majesté; mais nous ne pouvons soufirir qu'on la tyrannise. Que votre Majesté ordonne, et nous mettrons à ses pieds la tête des tyrans.» Alors la czarine leur ordonna d'obéir au lieutenant-général Soltykow, lieutenant-colonel des gardes, lequel, à leur tête, salua sa Majesté czarienne comme souveraine absolue.»
Le résident français termine le récit de cet incident par ces mots: «Ce coup a été terrible pour le grand conseil.» En eflFet, les Dolgorouki et les Galitsyn, qui ne s'attendaient à rien moins qu'à cette pièce adroitement concertée, pris à l'improviste, manquèrent tout-à-fait de présence d'esprit. Ils ne surent à quoi se déterminer dans une conjoncture qui exigeait une prompte résolution. Ce n'étaient pas pourtant des hommes timides. Plusieurs avaient fait leurs preuves de courage en maintes circonstances et sur le champ de bataille. Tous étaient vieillis dans l'intrigue et la lutte. Néanmoins, ils ne trouvèrent, à ce qu'U semble, pas une parole, et laissèrent l'initiative au jeune Wasili Dol-
goronki, qd^ n'étant pas membre du conseil, n'avait pas qualité pour se mettre en avant. La vérité est qu'ils étaient intimidés. Ils avaient raison de l'être, si nous devons croire toutes les relations^ qui nous sont parvenues de cette journée à jamais mémorable dans les annales de la Eussie. M. Magnan écrivait le 2 — 13 mars:
«Ils ont été heureux de n'avoir pas remué; car, s'ils avaient fait quelque opposition à la résolution des nobles, eux et les officiers des gardes étaient déjà convenus de jeter le grand conseil par les fenêtres. »
Le même agent écrivait encore quelques jours après,
le 16 mars (n. st.):
«Il parait que la petite noblesse témoigne généralement une haine implacable contre les deux familles de Galitsyn et de Dolgorouki, leur attribuant d'avoir eu des desseins pernicieux à leur patrie en s'emparant' injustement de l'autorité souveraine; et l'on prétend que c'est principalement la crainte qu'en a eue cette noblesse, qui l'a portée à se réunir pour requérir de la czarine qu'il lui plût reprendre l'autorité absolue. Pour y déterminer d'autant mieux cette princesse, plus de huit cents personnes du corps de la noblesse se trouvèrent à cet eflFet à la cour (;e jour-là, toutes résolues d'en venir aux mains, si les membres du haut conseil eussent fait quelques démonstrations de résistance. Il s'en est peu fallu, à ce qu'on prétend, que les choses n'en soient venues à une fâcheuse extrémité, et qu'a ne se soit passé une scène des plus tragiques, ce qui n'a dépendu que d'un seul instant, par le refus de la czarine d'entrer dans son cabinet, comme le prince Wasili Dolgorouki l'en sollicitait, pour examiner la requête que la noblesse lui présentait, ce dont elle fut prftcipalement détournée par la duchesse de Mecklémbourg, qui lui dit dans cet instant: «Non, Madame, U n'est pas question de délibérer, voilà une plume, ayez agréable de signer.» La czarine, en effet, signa cette requête de la noblesse, disant en même temps à un capitaine de SCS gardes: «Je vois bien ^ que je ne suis pas ici
en sûreté; ainsi obéissez aux seuls ordres que vous donnera de ma part le major-général Soltykow, sans en recevoir d'autres de qui que ce soit. » Les ministres du haut conseil, se voyant alors entourés de tous côtés de gens armés, restèrent immobiles. »
Tout n'était pas fini là: ce n'était en quelque sorte
que le premier acte de la comédie; en voici la suite
telle que nous la fait connaître la même dépêche du
2 — 13 mars de M. Magnan:
«La noblesse se retira, et s' étant assemblée dans le salon du palais, elle résolut de donner à la czarine la souveraineté absolue, comme Favaient eue ses prédécesseurs, en reconnaissance de la bonté avec laquelle elle avait signé leur requête; et ils demandèrent une autre audience pour le soir, qui leur fut ^accordée sur le champ par la czarine, laquelle retint à dîner avec elle tous les ministres du grand conseil, pour qu'ils ne s'en allassent pas. A trois heures après-midi la noblesse revint. Le prince Tcherkaski présenta une autre requête, que la czarine fit lire tout haut.»
Voici la traduction de cette pièce:
«Très haute et très bénigne dame et impératrice! La bonté inexprimable avec laquelle votre Majesté a répondu à notre très humble requête exige que nous lui donnions toutes les marques possibles dé notre reconnaissance; et nous croyons ne pas pouvoir lui en donner de meilleures preuves qu'en nous présentant devant elle pour la prier d'accepter la souveraineté, et d'en jouir de la même manière que ses prédécesseurs; et, à cet eflfet, d'annuler les conditions qui lui ont été présentées' de la part du grand conseil et auxquelles votre Majesté a consenti. Nous la supplions aussi très huftblement qu'au lieu du grand conseil et du grand sénat, elle veuille établir un, sénat de régence dans la même forme qu'il était sous le règne de Pierre I*^, oncle de votre Majesté, et qu'il soit composé de vingt-etun membres ou personnes; et qu'à l'avenir les emplois vacants dans le sénat de régence, les gouvernements des provinces, les places dans les collèges, soient ré-
partis par votre Majesté à la noblesse, suivant l'établissement qui en a été fait par Pierre I®', oncle de votre Majesté. C'est pourquoi nous prions votre Majesté, en conséquence de ce qu'elle a bien voulu répondre à notre requête, de déterminer dès à présent la forme qu'elle voudra donner dorénavant au gouvernement; et nous espérons, comme bons et fidèles sujets de votre Majesté, que, par la forme qu'elle y donnera et par la diminution des impôts, nous serons soulagés de manière à pouvoir finir nos jours sans inquiétude et heureusement. »
La czarine remercia la noblesse, et il y avait bien de quoi. Elle dit ensuite «que, puisqu'il en était ainsi, on eut H lui apporter les articles qu'elle, avait signés à Mittau, pour être biffés et rayés. Le grand chancelier Golowkin, qui en était dépositaire, les apporta sur le champ, et les présenta à la czarine,. qui les mit en pièces en présence de tout le monde, et en conséquence, » ajoute M. Magnan en terminant sa' relation, «l'autorité souveraine est maintenue dans toutes les prérogatives des prédécesseurs de sa Majesté czarienne. »
Le résident anglais finit son récit par ces mots:
«Toute la noblesse présente baisa la main de la czarine. Les membres du grand conseil firent de même, et se conduisirent comme s'ils étaient satisfaits, quoiqu'ils parurent foudroyés par <tout ce qui venait de se passer. »
Il restait à la czarine un devoir à remplir : elle n'y faillit pas. Aussitôt qu'elle eut déchiré de sa propre main les engagements qu'elle avait volontairement
signés en acceptant la couronne, elle ordonna l'élargissement d'Yagusinski. Il fut immédiatement mis en liberté, et vint recevoir sa récompense. La czarine lui rendit publiquement dans l'assemblée son épée, ainsi
que le cordon de l'ordre de Saint -André, et le lona comme le défenseur de ses droits. Ce n'était pas assez: Yagnsinski rentra en possession de la charge de procureur-général du sénat, ce qui était un poste de confiance.
Le lendemain de cette journée, le 9 mars (n. st.), M. Magnan écrivait:
« Il a été ordonné de faire ce soir des illuminations dans toutes les rues.»
Et quelques jours après, le 13:
«Maintenant tout est tranquille, et la czarine est très gaie et très contente. »
Conformément aux voeux exprimés par la noblesse russe, le gouvernement fut rétabli sur le même pied qu'il était sous le règne de Pierre I". Le conseil suprême fut aboli, et on rétablit le sénat de régence, composé de vingt -et -un membres (15 mars n. st.). Mais la czarine, ou plutôt ses conseillers, eurent ëoin que cette assemblée ne fut pas en état de causer à l'autorité souveraine les embarras que lui avait fait éprouver le conseil suprême. On y fit naturellement entrer le chancelier, Ostermann, Yagusinski, Tcherkaski, Simon Soltykow, Troubetzkoi, Youssoupow, en un mot tous ceux qui avaient eu le plus de part aux derniers évé-
nement». Comme on gardait encore les apparences de modération et d'impartialité qu il était nécessaire d'observer dans ces premiers moments, ceux-là même qui avaient le pins désiré de borner l'autorité de la czarine, les feld-maréchaux Gralitsyn et Dolgorouki, et les princes Wasili Dolgorouki et Dimitri Galitsyn ftirent compris dans la liste des sénateurs. Le reste se composait de créatures de la cour sur le dévouemet et la bassesse desquelles on pouvait compter. D'ailleurs les attributions du sénat de régence étaient nulles, ou peu s'en faut. \ Dans les premiers jours Yagusinski parut avoir seul toute la confiance de la czarine. Mais, comme il sentait sa faiblesse, il s'était étroitement uni à Ostermann, dont l'appui lui parut nécessaire. Fidèle à son système d'attendre à l'écart le résultat des événements, ce ministre s'était mis au lit pendant que se décidait la crise dont dépendait le rétablissement de l'autorité souveraine. Quand tout fut terminé au gré de ses voeux, il garda la même réserve, et il attendit tranquillement le prix de ses services. Sur les instances d'Yagusinski, si nous en devons croire le résident anglais, la czarine alla lui faire une visite et lui demander ses conseils. A partir de ce jour Ostermann devînt le véritable chef du gouvernement, et toutes choses rentrèrent dans l'ordre accoutumé. C'est ce qu'il était facile de prévoir: aussi M. Magnan écrivait-il dès le 9 mars (n. st.):
« Il n'y a point à douter que M. Ostermann, réconcilié par cet événement-ci avec M. Yagusinski, le plus vindicatif de tous les hommes, ne rentre en possession d'un crédit supérieur, et qu'on ne voie bientôt arriver d'étranges scènes en ce lieu-ci. »
Ces étranges scènes ne se firent pas longtemps attendre. M. Magnan écrivait six semaines plus tard, le 24 avril (n. st.):
«Il paraissait que la czarine ne conservait aucun ressentiment contre ceux qui, pendant l'interrègne, avaient projeté de changer la forme du gouvernement; mais l'on a lieu présentement de s'apercevoir que ce n'a été que pour prendre d'autant mieux ses mesures qu'elle différait de rompre à cet égard le silence, puisque jeudi dernier, 20 de ce mois, cette princesse, après avoir, pendant plusieurs jours de suite, entretenu secrètement M. Ostermann dans son cabinet, fit expédier différents ordres pour éloigner de sa cour six des principaux de la famille Dolgorouki et quelques autres personnes de distinction. Peut-être arrivera-t-il, selon que plusieurs le pensent, qu'on apprendra incessamment que leur sort sera encore plus fâcheux; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont déjà tous partis de Moscou, où il ne leur a pas été permis de demeurer au delà de vingt-quatre heures, et qu'on leur a fait prendre des routes tellement différentes, qu'il leur sera comme impossible d'avoir entre eux aucune liaison ni relation...
«L'on ne peut encore parler que par conjectures des causes de la disgrâce de tant de personnes; aussi ce que j'aurai l'honneur de vous dire aujourd'hui ne sera que par rapport au prince Wasili Dolgorouki, On l'attribue à deux motifs principaux: le premier est que la czarine s'est trouvée offensée, non seuleratent de la part qu'il a prise au projet pour la forme de gouvernement, mais encore du soin avec lequel il obsédait cette princesse, avant le rétablissement de la souveraineté, pour empêcher que personne pût approcher d'elle.
«Pour ce qui est des autres exilés, il est vraisemblable que leur crime est d'avoir pris part et témoigné trop de vivacité pour l'exécution de la nouvelle forme de gouvernement projetée. ».
C'était là véritablement le crime de ces victimes de la vengeance de la czarine et des rancunes d'Yagusinski et d'Ostermann; mais, comme on n'osait pas l'a-
vouer, on sut bien leur en trouver d'autres. Alexis et Ivan Dolgorouki furent accusés de s'être appropriés sous le règne du feu czar des joyaux de la couronne et d'avoir puisé sans compter dans les coffres de l'état. Le père fut exilé à Yakoutzk, et le fils et tout le reste de sa famille furent transportés à Beresowa. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que leurs biens furent confis*qués. Le prince Wasili fat enfermé dans un cloître à Archangel; et peu de mois après le feld-maréchal Dolgorouki était arrêté et conduit dans la citadelle de Schlusselburg.
On s'attendait que les représailles des vainqueurs ne s'en tiendraient pas là, et que tous ceux qui avaient conspiré pour l'établissement de ce qu'on appelait un gouvernement républicain seraient prochainement exilés. L'émotion causée par ces rigueurs, que rien ne justifiait, fat telle qu'on jugea plus prudent d'attendre un temps plus opportun. M. Magnan terminait cette dépêche du 24 avril par les réflexions quon va lire:
«Les premières démarches de fermeté de la czarine, dès l'entrée de son règne, donnent lieu ici à différents raisonnements. Quelques-uns, à la vérité, semblent approuver la conduite de cette princesse, comme le meilleur moyen d'assurer la liberté de son gouvernement; mais un plus grand nombre, qui connaissent le génie de cette nation-ci, et qui ont encore présentes à la mémoire les peines immenses que le czar Pierre I*' s'est données pour corriger les inclinations séditieuses de ses sujets, sans en pouvoir venir entièrement à bout, nonobstant l'extrême sévérité de son gouvernement, sont d'opinion qu'on doit appréhender de fa-cheuses suites du mécontentement de tant de personnages recommandables, surtout parce qu'on attribue moins leur expulsion au tempérament naturellement doux et bienfaisant de
la czarine qu'à la violence des conseils de quelques-uns de ses plus intimes confidents, qui, étant étrangers, s'attirent d'autant plus par là la haine et les désirs de vengeance des opprimés ...
« C'est sans doute la crainte des grands inconvénients qui peuvent en résulter pour M. Ostermann personnellement, qui porte ce ministre à engager la czarine, d'aller faire son séjour à Pétersbourg, où il serait plus à l'abri des cabales qu'à Moscou. C'est ce qu'il n'a pu ci-devant obtenir du feu czar, par l'opposition qu'y apportaient les vieux Eusses, et principalement les Dolgorouki; mais aujourd'hui que ces obstacles ne paraissnt plus subsister, il n'y a aucun lieu de douter qu'il n'y détermine aisément la czarine.»
Ce n'était pas seulement Ostermann, ni même Munnich, ou Lœwenwolde, que le résident français avait en vue, lorsqu'il parlait des « étrangers qui étaient les plus intimes confidents de la czarine » : il fesait évidemment allusion à l'homme qui avait la confiance exclusive de la nouvelle czarine, c'est-à-dire, au trop fameux Biren.
On a soupçonné, et peut-être avec raison, que la czarine avait contre la cabale aristocratique des Dolgorouki et des Galitsyn un sujet de mécontentement bien autrement grave que leurs projets de limiter son autorité: c'était l'engagement secret qu'on lui avait fait prendre de ne pas conduire avec elle en Russie un favori qui était depuis bien des années auprès de sa personne et qu'elle avait comblé de tous les témoignages imaginables de son afi'ection. Dès qu'oUe fut véritablement la maîtresse, elle s'était empressée de l'appeler à sa cour, et l'avait fait d'abord chambellan ; puis, bientôt après, trouvant que les Russes, ses courtisans et ses ministres surtout, étaient devenus sans peine les très
humbles valets de son favori^ elle Favait fait grand chambellan. Les Courlandais n'avaient pas été de si bonne composition, car malgré l'appui déclaré de la duchesse 7 Biren avait vainement tenté de se faire adr mettre dans la noblesse de ce duché. Les papiers qu'il avait produits à Fappui de ses prétentions, avaient été déclarés faux, et lui-même, entaché d'infamie. Ce Biren, ou Btthren, comme on voudra l'appeler, était de basse extraction; son père et son grand père avaient occupé de petits emplois dans la maison des ducs de Gourlande. Quant à lui, c'était un garçon d'esprit, qui sut tirer bon parti de sa jolie figure. Il était devenu, jeune encore, secrétaire de la duchesse, lui avait plu, et alors il avait pris le nom et les armes des Biron de France. Aussitôt qu'il Ait avéré qu'il conservait auprès de la czarine de Russie la position qu'il avait eue auprès de la duchesse de Courlande, les marques de distinction les plus flatteuses lui arrivèrent en foule de la part de toutes les cours de l'Europe. Le résident anglais, M. Rondeau, écrivait le 22 juin 1730:
«L'Empereur a envoyé à M. Biren, grand chambellan et favori de la czarine, son portrait, entouré de diamants qui valent au moins cinq mille livres st. (125,000 f.) ; et il lui a donné en même temps une patente de comte de l'Empire.»
La hauteur, l'insolence de Biren, qui jouissait en véritable parvenu de son crédit, et qui en abusait pour lui et les siens par toutes les voies imaginables, n'étaient ^ pas capables de réconcilier les Russes à la domination
d'un favori étranger. Dès le 20 avril M. Rondeau pouvait écrire:
« La noblesse semble être très mécontente que sa Majesté emploie tant d'étrangers auprès de sa personne. M. Biren, un courlandais qui est venu avec elle, a été fait grand chambellan, et plusieurs autres individus de ee pays sont en grande faveur. Les vieux Eusses, qui s'attendaient à leur être préférés par la czarine, en sont très fâchés.
On a vu que les Dolgorouki et les Galitsyn n'avaient échoué dans leurs projets que parce qu'ils avaient soulevé la grande et la petite noblesse par leur esprit d'exclusion. Mais leurs vues étaient partagées par la plupart de ceux qui leur avaient été le plus hostiles et qui avaient travaillé le plus efficacement à rendre de potique l'autorité de la czarine. Quand leur haine, leur jalousie eurent reçu satisfaction, ils s'aperçurent qu'en croyajit travailler pour eux-mêmes, ils avaient seulement travaillé ati profit d'une clique de méprisables étrangers, et que leur maîtresse était peu disposée à leur tenir compte des services qu'ils lui avaient rendus. Car, ce qu'ils haïssaient le plus dans Biren , dans Ostermann, dans Munnich, dans Lœwenwolde, c'était surtout leur qualité d'étrangers, d'allemands ; et la czarine les aimait, les affectionnait principalement à ce titre. Elle-même était devenue, durant son séjour de dix-huit années en Courlande, presque une étrangère par ses goûts, par ses manières, par ses habitudes. Tous les Russes, qui avaient paru avoir dans les premiers jours du règne quelque crédit, s'étaient bientôt aperçus qu'ils n'avaient qu'une ombre de faveur, et que la clique allemande en
avait le solide, et en recueillait les fruits. Il fallait la complaisance, la servilité infatigables du chancelier, et Tabnégation du prince Tcherkaski, pour leur rendre acceptable la situation qui leur était faite. Biren à la cour, Ostermann dans le gouvernement, et Munnich à la tête du département de la guerre, avaient tout accaparé; il ny avait pas de place même à côté, d'eux. Ceux qui avaient le plus de titres à la gratitude de la czarine, n'avaient pas tardé à murmurer et à se plaindre. La manière dont leurs réclamations furent
^ accueillies leur imposa silence. Seul, Yagusinski ne sut pas se contenir, et, s'il faut en croire Tenvoyé saxon Lefort, il n'évita le sort des Ddlgorouki, et de partager leur exil en Sibérie, qu'en partant en toute
' hâte pour Berlin, où il avait été nommé ambassadeur par Ostermann qui voulait l'éloigner.
n résulta de cet état des choses que le parti de ceux qu'on appellait les vieux Russes, c'est-à-dire, la majorité de la grande et de la petite noblesse, en vint à regretter plus vivement que jamais le temps passé et les anciennes mœurs. Ils se repentirent de la faute qu'ils avaient faite, et ils se promirent bien de la réparer à la prochaine occasion. Cette occasion était l'avènement au trône de la princesse Elisabeth. C'est sur elle que se portèrent toutes fts espérances, sur cette princesse qui, par toutes les raisons qu'on a vues énumérées dans les extraits des dépêches de M. Magnan, avait été jusque là comptée pour rien, négligée, méprisée, oubliée dans l'obscurité où elle s'ensevelissait volontairement et par goût. Mais elle avait une qualité
qui lui fesâit tont pardonner: elle était russe de cœur et de mœurs. On lit dans une dépêche écrite vers ce temps par un agent anglais:
«Les nobles qui étaient d'avis de limiter l'autorité de la czarine se tiennent très tranquilles. Pourtant ils ne laissent pas de cabaler secrètement entre eux en faveur de la princesse Elisabeth^ envers laquelle un grand nombre d'officiers sont très portés, par amour pour la mémoire du czar JPierre I®'. Le principal projet de cette cabale est d'obliger la czarine à désigner pendant sa vie la princesse Elisabeth pour lui succéder, tandis que la czarine incline à lui préférer sa nièce, la fille de la duchesse de Mecklembourg. »
Il n'est pas douteux que dans les premiers moments, alors que l'autorité de la czarine était encore mal établie, qu'on était si peu éloigné de l'agitation qui avait tant remué les esprits et remis tant de choses en question, devant le mécontentement universel que causaient la faveur de Biren et le crédit donné exclusivement à des étrangers, il est vraisemblable, dis -je, que la princesse Elisabeth eut pu causer de grands embarras à la czarine et mettre peut-être sa couronne en péril. Mais cette princesse ne songeait en ce moment à riçn moins que cela, ainsi que l'écrivait M. Rondeau le 28 mai 1730:
«La princesse* Elisabeth est malade, ou feint de l'être, depuis quelque temps. Les uns disent que c'est parce qu'on lui a préféré' la czarine, et d'autres croient que c'est un prétexte pour ne pas se trouver au couronnement, parce qu'on soupçonne qu'elle est grosse du fait d'un grenadier, dont elle est amoureuse, et qu'elle ne peut pas se montrer en grand habit sans découvrir son état. Si c'est la raison ou non, je ne saurais
Faffirmer; mais ce qni est certain, c'est qu'elle mène une vie très irrégulière, et la czarine paraît n'être pas fâchée qu'elle se perde dans l'opinion; car, au lieu d'éloigner le grenadier favori, qui est, il est vrai, un gentilhomme ^ sa Majesté Ta dispensé de tout service, afin qu'il puisse être toujours à la disposition de la princesse. Quand je considère l'esprit et la beauté de cette jeune femme, je ne peux m'empêcher d'être chagrin de la voir se compromettre à ce point, car avec le temps cela finira par être connu. Cela m'a été dit en grande confidence par son chirurgien, M. Lestocq, qui est né à Hanovre. »
Cependant, comme on pouvait craindre que la princesse Elisabeth sortit un jour de son apathie, et qu'elle ne devint un instrument dans les mains des mécontents, si quelqu'un d'entre eux était maître de son affection, Bireu eut secours, en habile homme qu'il était, à un expédient qui mettait la czarine à l'abri de tout péril de ce côté-là. M» Rondeau écrivait le 3 janvier 1731:
«Il y a eu ici une grande intrigue i)our se débarrasser du favori de la princesse Elisabeth, le grand grenadier, et lui substituer le major Bireii (le frère du favori), qu'elle n'aime pas. Néanmoins, il est constamment avec elle, et le grenadier a été dépouillé de tout ce qu'elle lui a donné et envoyé en Sibérie. Cela a beaucoup chagriné la duchesse de Mecklembourg, qui craint que, grâces au crédit de la famille Biren, la princesse Elisabeth ne soit plus caressée par la czarine qu'elle-même et sa fille. La duchesse de Mecklembourg continile d'être très malade, et ou pense qu'elle aura beaucoup de peine à en échapper, à cause de la quantité d'eau-de-vie qu'elle a bu dans ces dernières années. »
On peut juger par ces détails de ce que devait
être l'intérieur de cette cour. C'était véritablement un
tableau peu capable de réconcilier les mécontents avec
l'autorité despotique et arbitraire dont ils avaient si
étourdiment gratifié leur souveraine. Le résident anglais écrivait encore dans cette même dépêche du 3 janvier 1731 :
«Vous ne pouvez pas vous imaginer combien cette cour est magnifique depuis le nouveau règne, quoiqu'il n'y ait pas un shelling dans le trésor, et que par conséquent personne ne soit payé, ce qui contribue beaucoup au mécontentement ' général. Malgré ce manque d'argent, tous les courtisans dépensent de grandes sommes pour se faire faire des habits magnifiques pour la mascarade que nous allons bientôt avoir. On attend chaque jour une troupe de comédiens que le roi de Pologne envoie de Varsovie pour divertir sa Majesté, qui ne songe à rien autre chose, et à accumuler des riches-, ses et des honneurs sur le comte Biren, et à enrichir aussi son frère. »
Ces quelques lignes résument tout ce qu'on peut raconter des dix années de règne de la czarine Anne Ivanowna. A quoi bon s'étendre sur ses profusions, ses prodigalités, et les désordres de tout genre da,ns le gouvernement intérieur de son empire, ne les devine-ton pas? Les entreprises de son favori méritent plus d'attention, car Biren n'était pas un homme ordinaire, ni d'une ambition vulgaire. Il forma le dessein de devenir le souverain de ce même duché, où il était né simple particulier et dans une médiocre condition, et de le devenir par l'élection de cette même noblesse arrogante et altière qui l'avait repoussé et noté d'infamie. A son instigation, la Russie envoya une armée de soixante mille hommes pour soutenir les prétentions de l'électeur de Saxe à la couronne de Pologne; et, en récompense de ce service, son élection faite à l'unanimité fut ratifiée par la république de Pologne, dont le duché de Cour-
lande relevait (mai 1737.). Biren eut bien voulu se rendre à Varsovie pour recevoir en personne Tinvestiture, mais les larmes de la ezarine Fen empêchèrent, écrivait M. Rondeau le 16 décembre 1737: elle ne voulut consentir à aucun prix à son éloignement momentané ; elle craignait de le perdre de vue; et Biren, k son grand regret, dût se contenter d'envoyer un représentant recevoir Finvestiture et prendre possession du duché de Courlande.
Ce n'était pas assez pour satisfaire Biren. Devenu duc de Courlande, il osa aspirer à faire épouser à son fils la hièce de la ezarine, la fille de la duchesse de Mecklembourg, morte en 1733, et que, sur ses avis, joints à ceux d'Ostermann et de toute la clique allemande, la ezarine avait en quelque sorte désignée pour monter sur le trône après elle. M. Rondeau écrivait le 23 septembre 1738:
«On dit que le duc de Courlande a le dessein de marier son fils avec la jeune duchesse Anne de Mecklembourg, nièce de Fimpératrice. Il faut avouer que c'est une entreprise audacieuse, eu égard à ce qu'il était il y a très peu d'années; mais à présent qu'il est devenu prince souverain, et tout puissant par la faveur de sa Majesté, personne ne peut prévoir où le portera son ambition sans bornes, s'il continue à plaire à sa Majesté. Un des plus grands obstacles à ce projet est Fâge des parties, car la princesse est déjà dans sa vingtième année, et le prince Pierre de Courlande vient à peine d'entrer dans ses quinze ans; il est par conséquent trop jeune pour être marié. Mais ce grand obstacle peut être surmonté avec le temps. La princesse est, sinon très jolie, au moins passable. »
A ce projet de Biren, il y avait un obstacle encore
plus difficile à surmonter que Fâge de son fils, c'était
Fintention bien arrêtée de la ezarine de marier sa nièce
au prince Ulrich Antoine de Brunswick-Bevern, neveu de rimpératrice d'Allemagne et beau-frère du prince royal de Prusse, et qui avait été en quelque sorte désigné au choix de la czarine par la cour de Vienne- Le résident anglais écrivait dans sa dépêche du 12 mai 1739:
«Il fut convenu en 1732 que le prince Antoine Ulrich de Bevern serait envoyé ici dans la vue, disait-on, de le marier, quand il serait d'âge, à la princesse Anne, qui a toujours été regardée comme héritière présomptive de la czarine depuis le jour que cette princesse est montée sur le trône de Eussie. En conséquence, il arriva à Péter sbourg le 3 février 1733. «Tétais présent lorsqu'il fiit présenté au duc de Courlande, alors comte Biren. Il me fut aisé de remarquer qu'il parut très surpris de voir ce prince si petit pour son âge, ce qui me fit conjecturer que la cour de Vienne avait représenté son altesse sous un meilleur jour qu'il ne paraissait. Néanmoins, la czarine l'accueillit avec beaucoup de politesse, et prit le plus grand soin qu'il fut pourvu de toutes choses conformément à sa qualité, et elle a toujours depuis continué à le défrayer de tout. Pendant quelques années il a été peu considéré, ce qui fesait croire à tout le monde, que cette cour aurait été bien aise de trouver un prétexte honorable pour se débarrasser de lui. Ensuite le prince a montré du courage dans la guerre contre les Turcs, et le maréchal Munnich a fort loué sa bravoure. »
La princesse Anne n'ignorait pas qu'elle était destinée à épouser le prince de Bevern; mais elle avait pour lui un éloignement marqué, et ne s'en cachait pas. C'est sur cette circonstance que reposaient les espérances de Biren. Il Connaissait assez la czarine pour savoir que, quelque désireuse qu'elle ftit, de voir ce mariage s'accomplir, elle aimait trop sa nièce pour la contraindre, et, qu'après s'être fait prier, elle lui laisserait épouser qui il lui plairait. Sur ce fondement, et assuré
comme il l'était de Taffection de 8a souveraine et de l'empire qu'il avait sur elle, Biren pensait que, s'il pouvait obtenir le consentement de la princesse Anne, la czarine ne s'opposerait pas à son mariage avec le prince de Courlande. L'aversion qu'il avait toujours fait paraître pour cette princesse fit place à une vive amitié. Il la flattait et la caressait*; son fils ne la quittait pas, et cherchait à gagner ses bonnes grâces. En même temps, Biren, tout en laissant pénétrer son dessein, qui devint bientôt de notoriété publique, évitait de paraître vouloir imposer son fils à la princesse; et, à l'entendre, il semblait se peu soucier de cette union que ses créatures prônaient bien haut. M. Kondeau écrivait, par exemple, le 13 janvier 1739:
«Il y a une quinzaine de jours, le duc de Courlande est allé trouver la duchesse de Mecklembourg, et lui a dit, que quelques personnes s'imaginaient qu'il empêchait la czaiîne de consentir à la conclusion du mariage de son altesse avec le prince de Bevern, parce qu'il avait le dessein de lui faire épouser son fils aine, qu'il ne songerait jamais à marier contre son inclination, quelqu'avantage que sa famille pourrait en retirer; que l'empereur lui avait récemment proposé une princesse allemande pour son fils, qui avait 200,000 écus de revenu; mais qu'il n'avait pas jugé à propos d'accepter cette oflFre, étant décidé à laisser son fils faire lui-même son choix. Alors son altesse demanda à la princesse ce qu'elle pensait du prince de Bevern, à quoi elle répondit, qu'elle était entièrement à la disposition fte sa Majesté, et qu'elle était toujours prête à obéir à ses ordres; mais, dans le cas où son goût serait consulté, elle avouait que le prince ne lui plaisait pas.
«Je n'ai pas ouï dire que cette démarche du duc ait été faite par l'ordre de la czarine, ce qui me fait croire, qu'il voulait d'abord connaître les vues de la princesse avant d'arrêter son plan, (jui est, si je ne me
trompe, de marier son fils, s'il peut, à la princesse, et de donner sa fille au prince de Bevern, qui, à ce que croit son altesse, serait satisfait, si en même temps on le faisait feld-maréchal. »
La princesse Anne resta sourde à toutes les insinuations. Elle avait toujours dans le fond de son cœur le plus vif éloignement pour Biren, dont les caresses intéressées n'eflfacaient pas la mémoire des mauvais traitements qu'il lui avait fait autrefois éprouver. Après tout, elle préférait au prince de Courlande, qui était encore un enfant, le prince de Bevern, qui était du moins son égal par la naissance. D'ailleurs, l'opinion publique aurait vu de mauvais œil le mariage de sa fiiture souveraine avec le fils de Biren. Celui-ci n'osa lutter contre tant d'obstacles, et il parut se soumettre à la volonté de la czarine. M. Rondeau écrivait le 24 avril 1739:
« Le duc de Courlande in'a informé que sa Majesté était résolue à donner sa nièce, la princesse Anne, au prince de Bevern. »
Il écrivait encore le 12 mai suivant:
« Comme tous les Russes, qui souhaitent le bien de leur pays, pensaient qu'il était grand temps de marier la princesse, qui est portée à prendre de l'embonpoint, on croit que le duc de Courlande n'a pas osé se mettre en opposition aux vœux de la nation entière, d'autant plus que la princesse préférait épouser le prince de Bevern, puisqu'il ne se présentait pas d'autre parti convenable, plutôt que d'attendre son fils trois ou quatre ans.
« Quelques uns croient que sa Majesté a commandé à sa nièce de choisir un de ces deux princes, et qu'elle s'est prononcée en faveur du prince de Bevern, car il est certainement le parti le plus convenable, et par la naissance et par l'âge; et je dois ajouter que, durant les deux dernières campagnes, son altesse a beaucoup grandi, et que l'on pfeut dire sans flatterie qu'il est un
joli homme. Je crois que le duc de Courlande a eu la plus grande part dans cette affaire importante, et que par là il a assuré à jamais à sa famille le duché de Courlande, car on ne doute pas qu'il n'ait obtenu du duc de Bevem la promesse de donner une de ses sœurs au prince de Courlarifle. »
La princesse Anne et le prince de Bevem furent unis le 3 juillet 1739.
Tandisque se lésaient les préparatifs de ce mariage, la joie de la czarine fut étrangement troublée par la découverte d'une conspiration qui lui montra sur quelle base fragile reposait son trône. Malgré la soumission apparente qui accueillait les actes de son gouvernement, il était, manifeste que le nombre des mécontents était considérable, surtout dans les plus grandes familles, et qu'il augmentait de jour en jour. En 1733, un des princes Tcherkaski, gouverneur de Smolensk et cousin du ministre de ce nom, fut convaincu d'avoir conspiré en faveur du duc de Holstein, et condamné à une prison perpétuelle dans le Eamschatka. Trois ans après, le vieux prince Dimitri Galitsyn, qui, jusque-là avait été épargné, eut ses biens confisqués et fut, malgré son grand âge, enfermé dans la forteresse de Schlusselburg. C'étaient là des symptômes sur la portée desquels il était diflScile de se tromper. Aussi, les conseillers de la czarine usaient -ils sans discrétion de leur autorité pour comprimer et étouffer à tout prix les germes de révolte, M. Rondeau écrivait le 15 janvier 1737:
«Tous ceux qui étaient soupçonnés d'appartemr à' ce qu'on appelle le parti républicain, ont été transportés en Sibérie^ ou dans d'autres lieux éloignés ; et ceux
qui avaient d'abord échappé, sont envoyés en exil tontes les fois qu'on peut en trouver le plus léger prétexte.»
Lorsqu'il devint évident par la déclaration du mariage de la princesse Anne avec le prince de Bevem^ que la czarine comptait laisser la couronne à sa nièce, tous ceux qui avaient pris patience et s'étaient contenus dans Tespérance de voir monter sur le trône la princesse Elisabeth, furent comme réduits au désespoir. Le feu qui couvait sous la cendre, et que la cour croyait avoir éteint par l'exil de tous les mécontents, se ralluma avec violence. Une conspiration s'organisa sur des bases plus larges, et en apparence plus solides que les tentatives de soulèvement qui avaient précédemment avorté. Selon toutes les probabilités, elle avait pour chefs ces mêmes princes Dolgorouki qui se trouvaient, les uns en Sibérie, les autres dans les cachots de Schlusselburg. Comme il arrive toujours, des traîtres se trouvèrent parmi les conjurés, et cette tentative n'eut pas plus de succès que les autres. On n'a sur cette conspiration que des renseignements incertains. Les dépêches du résident anglais sont à peu près muettes. Mais heureusement, à la dépêche du 1®' août 1740 du résident anglais en Suède se trouve jointe une lettre d'un oificier russe, qui jette une vive lumière, quoique encore incomplète, sur les plans et les intentions des promoteurs de cette entreprise désespérée; la voici:
«A l'égard des conspirations et des exécutions qui ont eu lieu dernièrement en Russie, je tiens les détails 'suivants de bon lieu, et vous pouvez compter sur leur exactitude. Il est certain que toute la nation, et surtout la classe supérieure, est très mécontente du gou-
vernement présent. Depuis les cinq ou six dernières années on se plaint: premièrement, de l'attachement aveugle de l'impératrice pour le duc de Courlande; secondement, de la conduite hautaine et insupportable de ce favori, qui traite les personnes de distinction, dit-on, comme des vagabonds; troisièmement, du favori du duc, le juif Liepman, banquier de la cour, qui ruine le commerce; quatrièmement, de la perception de sommes immenses, qui sont gaspillées, en partie dans des foUies de femme, en partie à payer les hypothéqués qui. pèsent sur les terres du duc, et à lui bâtir de magnifiques palais; cinquièmement, de la levée de trois hommes sur quatre pour en faire des soldats et les sacrifier comme du bétail, par laquelle les terres de la noblesse sont dépeuplées et n\ises hors d'état de payer les impôts; sixièmement, de la ruine totale de la flotte, que Pierre P' avait formée à si grands frais.
«Pour remédier à ces maux, et servir leur intérêt particulier, les princes Dolgorouki se mirent à la tête de beaucoup d'autres pour exécuter le plan suivant. Ils étaient d'ailleurs encouragés par le mauvais succès de la campagne de 1738, le misérable état de l'armée, et l'espérance que lé comte Munnich périrait dans la Moldavie, qui avait été si fatale à Pierre I®' ; mais surtout, par le mécontentement universel du peuple. Ils s'entendirent avec la Suède et la France, et il fut convenu qu'aussitôt que l'armée russe aurait été détruite ou dispersée, la Suède déclarerait la guerre à la Russie, et ferait marcher une armée de 30,000 hommes. Dans le même temps, les mécontents devaient se soulever, enfermer l'impératrice dans un couvent, traiter le duc encore plus mal, et mettre la princesse Anne et son mari à bord d'un bâtiment et les renvoyer en Allemagne. On se proposait également de chasser tous les allemands, après avoir fait périr quelques uns d'entre eux, et de proclamer la princesse Elisabeth, fille de Pierre I", impératrice.
«Tel était le plan de la conspiration. Toutes les mesures étaient prises, et on n'attendait que la défaite du comte Mimnich pour commencer un soulèvement général. Cependant, comme les entreprises de ce genre,
lorsque rexécution en est diflPërée, ne restent jamais entièrement secrètes, la cour fut informée de ces projets. Les pers(»nnes soupçonnées furent arrêtées; leurs plans avaient déjà été déjoués par la bonne fortune du comte Munnich, et la paix conclue avec les Turcs à des conditions aussi favorables que possible, et contrairement -aux vues de la France. Mais lorsque cette puissance vit la résolution de l'impératrice, elle mit la main à Tœuvre, afin d'en recueillir l'honneur et de détourner les soupçons. Sur cela, les Suédois ne remuèrent pas; les prisonniers firent des aveux et furent exécutés.
«Rien de tout cela n'a été mentionné dans les papiers publiés par la cour. Le crime attribué aux personnes exécutées est un testament que l'on prétend avoir été fabriqué par les Dolgorouki du temps de Pierre IL Ce na été qu'un prétexte.»
Cette fois la czarine et ses conseillers furent sans pitié. L'exil, même en Sibérie, ne leur parut plus une peine suffisante pour punir tant d'audace. Les princes Dolgorouki, reconnus coupables ou soupçonnés, furent ramenés de leur lointain exil et tirés de prison pour expier leur faute sur l'échafaud. Wassili, Serge et Ivan Gregoriewitz Dolgorouki furent décapités à Novogorod. Ivan, celui-là mçme qui avait été le favori de Pierre II, expira sur la roue avant de perdre la tête. La vie des deux feld-maréchaux Dolgorouki fut épargnée: on se contenta de les condamner à une prison perpétuelle, ce qui ne changea rien à leur sort. Apparemment on n'avait pas même trouvé contre eux l'ombre d'une preuve. Tout cela se passa dans le mois de novembre 1739.
Les dépêches anglaises sont également muettes sur une conspiration bien autrement étonnante. Celle-ci avait pour clief le comte Wolinski, que, deux années au-
paravant, Biren avait fait entrer dang le ministère. On peut lire son histoire et les détails de son entreprise dans les extraits des lettres de Petzold publiés par Herrmann. (^)
Cependant la czarine était gravement malade. Selon toutes les probabilités, sa vie touchait à son terme, et pourtant rien n'avait encore été décidé à l'égard de son successeur. On se demandait avec inquiétude qui régnerait après elle. D'après la loi de Pierre I*', qui était toujours en vigueur, il appartenait à la czarine de désigner son héritier. Si les vœux de la nation eussent été consultés, écrivait à ce moment le nouveau ministre d'Angleterre, M. Finch, le choix de la czarine aurait dû se porter sur la princesse Elisabeth, qui était très populaire par elle-même et en sa qualité de fille de Pierre I", dont la mémoire devenait de jour en jour plus chère au peuple russe. Mais on croyait généralement qu'elle appellerait à lui succéder sa nièce, la princesse Anne de Mecklembourg. Ce n'était pourtant qu'une simple conjecture, comme il ressort de la dépêche de M. Finch, du 1 octobre:
« Ce que les médecins croyaient être un ulcère dans les reins de la czarine se trouve être seulement
(1) Gesch. des Russîschen Stoates, B. IV, S. 607—625.
la grande époque critique de son sexe; mais elle est accompagnée par des symptômes hystériques si violents, que l'on doit la considérer comme en grand danger.
« Hier, le comte Ostermann , qui , à cause du mauvais état, vrai ou feint, de sa santé, n'a pas passé le seuil de sa maison depuis bien des années, s'est fait porter au palais; il y est resté jusqu'à la nuit, et il y est retourné ce matin de bonne heure. Dans le courant de la journée, il a tenu conseil avec les ministres et le duc de Courlande. Vers le soir, la czarine a envoyé quérir la princesse Anne, quoiqu'elle soit encore indisposée, et a déclaré à son Altesse son intention de nommer le jeune prince Ivan pour son successeur, ce qui a grandement surpris et désappointé cette princesse. Cette disposition a été rendue publique ce matin, et tous les régiments, et les gardes, et les employés des différents ministères, ont immédiatement prêté le serment de défendre et de maintenir cet ordre de succession; le clergé est assemblé dans la cathédrale pour le même objet. Les étrangers prêteront serment demain. »
La succession était donc fixée sur la tête précaire d'un enfant au berceau. Mais qui serait son tuteur, qui gouvernerait durant sa longue minorité? C'est ce que la czarine n'avait pas dit, et sur quoi même elle paraissait peu désireuse de s'expliquer. Le lendemain de ce jour, le 2 octobre, si nous en devons croire M. Finch, le duc de Courlande réunit au palais Bestuchew, le prince Tcherkaski, Munnich, Golowkin, le prince Kourakin, Uschakow, le prince Troubetzkoi, et quelques autres, en un mot, les ministres et les premiers en charge et en dignité, et il leur fit part de l'intention de la czarine de nommer Ivan pour son successeur. On pria le duc de demander à la czarine d'exprimer ses intentions plus positivement. Là dessus, ils furent appelés devant le lit de leur souveraine, qui leur fit la
même déclaration qu'elle avait faite la reille au soir à la princesse Anne^ ni plus, ni moins.
On pouvait croire que le duc de Courlande en savait, au sujet de la tutelle et de la régence du futur czar^ plus qu'il n'en disait, car il protestait de son ignorance. Quelque invraisemblable que cela paraisse, le fait pouvait être vrai. Il désirait et la tutelle et la régence; la czarine n'était peut-être pas éloignée de les lui donner; mais, soit que le duc voulut que ces fonctions parussent lui avoir été confiées sur le vœu de la nation, soit que la czarine, incertaine connue le sont presque toujours les mourants, eut besoin d'être pressée et sollicitée, le duc imagina la comédie suivante, et il en confia le premier rôle à son confident, le ministre Bestuchew.
Bestuchew, à qui on verra jouer un si grand rôle, était russe de naissance — il avait vu le -jour à Moscou en 1693, — mais il était entré en 1712 au service de rélecteur de Hanovre qui, aussitôt après son avènement à la couronne d'Angleterre, Tavait nommé son représentant à Pétersbourg. En 1718, il rentra au ser- Yice de son pays, et fut designé par Pierre I" pour accompagner à Mittau la duchesse de Courlande en qualité de son grand chambellan. On a cru que Biren lui devait sa grande fortune, et que c*était lui qui Tavait fait secrétaire de la duchesse. Bestuchew ne fit pas un long séjour dans cette petite cour. En 1720, il avait été nommé ministre de Eussie à Copenhague, et il y était demeuré jusqu'au moment où Biren Pavait rappelé pour lui donner la succession de Wolinski dans
le cabinet. Bestucbew était un habile homme^ et le duc de Courlande, qui avait en lui la plus entière confiance, ne pouvait remettre ses intérêts en meilleures mains.
Le 5 octobre, nous dit M. Finch dans une dépêche écrite trois semaines après, mais qui n'en est peut-être que plus exacte, tandis que les ministres et les grands fonctionnaires étaient réunis au palais, Bestuebew s'ou> vrit à son collègue le ' prince Tcherkaski, qui avait une grande autorité dans le conseil, et lui exposa nettement son opinion sur la situation. Mais laissons parler le résident anglais qui nous a conservé ces précieux détails:
«Touchant la question de la tutelle, Bestuchew exprima son opinion en ces termes: il est très difficile, dit -il, de choisir des tuteurs dans la famille divan, ou de confier le gouvernement à plusieurs personnes. Si on veut confier la tutelle à la mère divan, il vaut mieux la proclamer immédiatement impératrice, parce que, dans le premier cas, elle serait investie de Fautorité souveraine, et en état de renverser le nouvel ordre de succession. En outre, il était à craindre que cette princesse tùt d'un caractère vindicatif, et qu'elle eût hérité de Thumeur capricieuse de son père, lequel pourrait immédiatement revenir en Kussie, et, par son influence sur sa fille, engager ce pays dans ses querelles particulières, et le brouiller avec la cour de Vienne et avec la plupart des princes de l'Empire, dont il était de l'intérêt de la Russie de cultiver Tamitié dans la situation présente; et il. était également à craindre, d'un autre côté, que, par le crédit de son mari, les cours de Vienne et de Berlin, — le duc de Brunswick étant neveu de l'empereur et beaufrère du roi de Prusse, — n'exerçassent une trop grande influence sur le gouvernement de la Russie, car il y avait une grande différence entre se laisser diriger par ces cours et se quereller avec elles; d'ailleurs la princesse Aune n'avait aucune connaissance des affaires du pays, soit étrangères, soit domestiques, et par toutes
ces considérations elle lai paraissait entièrement incapable d'entreprendre ou de conduire à bonne fin une tâche si pesante. La dernière partie de ces objections s'adressait aussi fortement au prince de Brunswick^ de sorte que ce prince devait également être mis hors de cause. A Tégard d'un conseil de régence, tout le monde savait qu'une pareille institution était contraire en théorie à la nature du gouvernement de la Eussie, et au génie de la nation^ et l'expérience l'avait démontré il y avait onze ans, lorsque la czarine était montée sur le trône; et il croyait que ce point était si évident qu'il n'était pas néeessaire de s'étendre là - dessus. Après s'être exprimé ainsi, Bestuchew entreprit de prouver la convenance de remettre la tutelle d'Ivan au duc de Courlande. Il était instruit de toutes choses, attaché aux véritables intérêts de la Russie, dans une situation élevée, prudent et intrépide. Quant à lui, Bestuchew, il avait la conviction qu'il leur fallait un homme, et cet homme était le duc de Courlande. Si son collègue le ministre Tcherkaski partageait son opinion, ils tenteraient, de concert avec quelques autres seigneurs, de persuader à l'impératrice de remettre au duc de Courlande la tutelle d'Ivan. Le prince Tcherkaski y consentit, et le plan fut soumis aux autres membres du conseil, (jui donnèrent leur assentiment.
« Là dessus, Bestuchew alla immédiatement communiquer an duc de Courlande la résolution du conseil, et lui demander, s'il accepterait la régence, dans le cas où sa Majesté, se rendant à leurs humbles représentations, consentirait à la lui confier. Le duc parut d'abord se défendre d'accepter une charge si lourde, et qui * était au-dessus de ses forces. Bestuchew envoya quérir le prince Tcherkaski pour joindre ses instances aux siennes, afin de décider le duc, Bestuchew parla en apparence très rudement à son Altesse, lui disant, que tout ce qu'il avait au monde il le devait à la Kussie, et que, ne fût-ce que par gratitude, il ne devait pas l'abandonner dans sa détresse, lorsqu'il pouvait lui rendre un service si signalé et si important, et lorsqu'il y était invité par tant de personnes, et les plus considérables du pays; que la conservation de la prospérité
de la Russie, et celle de ses propres états, étaient inséparables, et qu'il ne pouvait pas rendre service à la Russie, ou Tabandonner dans cette crise, sans se sauver ou se perdre aussi lui-même. Enfin le duc de Courlande consentit que le conseil, ce furent ses expressions, suivit la marche qu'ils croyaient la plus avantageuse aux intérêts de leur pays.
«Les choses en restèrent là le 5. Sa Majesté se trouva plus mal le lendemain; Je comte Ostermann fut mandé de bonne heure au palais, et le conseil lui fit part de tout ce qui s^était passé le jour précédent, relativement à la régence, et le prièrent S'en dire librement son opinion, puisqu'on n'avait encore fait aucune démarche. Son Excellence, à ce que j'ai ouï dire, aurait bien voulu se dispenser de donner son avis, prétendant que le sujet était trop grave pour lui, qui était étranger, et que la question devait être laissée entièrement à la délibération des Russes. Bestuchew lui répondit immédiatement, — car il ne règne pas entre eux la meilleure intelligence, — qu'il était surpris d'entendre le comte Ostermann parler ainsi de lui-même et se regarder comme étranger, après avoir été depuis si longtemps eu possession d'une des premières charges de l'état, et ayant presque à lui seul la direction de toutes les affaires publiques; et qu'il pensait que par cette raison le comte était non seulement Russe, mais valait vingt - mille Russes ; qu'on ne songeait pas à lui imposer l'opinion du conseil, mais bien connaître la sienne propre; que, s'il ne voulait pas l'exprimer, le conseil de régence ne voyait pas de quelle utilité sa présence pouvait être dans leurs délibérations.
«Le comte Ostermann ne s'aperçut pas plutôt par ces discours du point oti en étaient les choses qu'il changea de langage. Il expliqua sa première réponse, qu'on l'avait mal compris, et qu'il croyait que la régence ne pouvait pas être mieux placée que daps les mains du duc de Gourlande, et qu'on ne pouvait pas prendre une mesure plus sage dans l'intérêt de la Russie. On le pria alors de dresser l'instrument qui nommerait le grand duc Ivan successeur de la czarine, et un antre acte par lequel la régence serait donnée au
duc de Courlande. Cela fut bientôt fait, et on le pria de les porter Tun et l'autre à sa Majesté, et de présenter le second au nom de tout le conseil, et comme l'expression de leurs vœux.
«Le comte Ostermann exécuta cette commission le même jour. Sa Majesté signa sur le champ en sa présence l'instrument relatif à la succession, et il y apposa le sceau de Tempire. Quant à l'autre, relatif à la régence, elle lui commanda de le lui laisser.
« Cependant l'état de la czarine empirait de jour en jour. Le 11, elle eut une faiblesse qui fit craindre que ses derniers moments ne fussent venus, et le conseil demanda à Ostermann de se rendre de nouveau auprès de la czarine, pour tâcher de découvrir, s'il était possible,, si elle avait apposé sa signature à l'instrument relatif à la régence. Elle lui dit que tout ce qui concernait sa volonté et son bon plaisir serait trouvé après sa mort. Le conseil proposa alors que tous les ministres et tous ceux, jusqu'au grade de colonel, qui partageaient leurs sentiments au sujet de la régence, signassent un acte, par lequel ils déclareraient que, dans le cas où la czarine n'aurait pas fait une disposition contraire, ou n'aurait laissé aucune disposition, ils reconnaîtraient le duc de Courlande en qualité de régent durant la minorité d'Ivan.
« Je crois que cette proposition ne fut pas tant faite par précaution, car le duc devait certainement savoir ce que sa Majesté avait fait en sa faveur, que par politique, et pour montrer par là que la régence lui avait été conférée, autant en vertu des vœux exprimés par les personnages les plus considérables du pays que par la volonté formelle de la czarine.
«Ce même jour, le 11 octobre, les trois principaux ministres et le feld- maréchal Munnich se rendirent, au nom du conseil, auprès de la princesse Anne, et lui demandèrent quelle était, selon elle, la personne la plus propre pour la régence. Elle aurait bien voulu n'avoir pas à donner son avis, mais comme elle était exactement instruite de la résolution prise par le conseil, elle laissa à la fin entendre que c'était le duc de Courlande, ou du moins sa réponse fut interprétée dans ce sens. »
Voilà ce qu'écrivait M. Finch le 1 novembre, sans doute d'aprè3 les renseignements les plus exacts et les plus précis. Dans l'intervalle il avait écrit le 18 octobre:
«L'impératrice est morte hier 17, dans la nuit. La fin de sa vie a été accompagnée par des soufirances si horribles que ceux-mêmes qui avaient le plus grand intérêt à sa conservation, ne pouvaient que prier Dieu de la délivrer de tant de misère. La princesse Elisabeth et la princesse Anne ont pris congé d'elle deux heures avant sa mort; Je duc de Courlande est resté avec elle jusqu'à la fin.»
Dans sa dépêche du 1 novembre, dont on a déjà lu un si long extrait, M. Finch donnait d'amples détails sur ce qui s'était passé dans les premiers moments:
« Le lendemain matin qui suivit la mort de sa Majesté, Ostermann et tous les grands personnages se rendirent au palais. La princesse Anne et le prince de Brunswick y étaient aussi. On proposa de mettre les scellés dans l'appartement de sa Majesté. Lorsqu'on en ' vint au cabinet où elle tenait ses joyaux, une de ses femmes de chambre, qui a été bien des années à son service, et qui était sa grande favorite et sa confidente, déclara que sa Majesté avait en sa présence signé un papier qui lui avait été apporté au commencement de sa maladie par Ostermann, et qu'elle lui avait donné l'ordre de le serrer dans ce cabinet et de lui en apporter les clefs, qui depuis ce moment étaient constamment restées sous son chevet; et que sa Majesté lui avait dit en même temps, que ce papier était de la plus grande conséquence, et qu'elle ne devait pas en ouvrir la bouche jusqu'à ce que sa Majesté fut morte, et alors de déclarer que ce papier serait trouvé dans ce cabinet: elle ne savait pas ce qu'il contenait. On le trouva en effet; il fiit ouvert, lu, rendu public, et Tauthenticité en fiit constatée dans les formes. »
M. Finch terminait sa dépêche du 18 octobre par ces mots:
« Dans la matinée Ostermann a proclamé le testament de la feue ezarine, qui institue le duc de Courlande régent^ jusqu'à ce que Ivan ait atteint sa dixseptième année. Tout est tranquille, ce qui est le résultat de la déclaration de cette régence, car tout le monde dans le pays sent qu'on ne peut rien avoir à craindre sous l'administration d'un prince, qui a donné tant de preuves de son intrépidité et de sa sagesse. On a prêté serment et souscrit à la régence, et elle est aussi parfaitement établie que peut l'être une chose si récente. »
M. Finch, nouveau venu en Russie, se fiait un peu trop aux apparences, et il portait évidemment un jugement trop favorable en général sur la situation. Ce qu'il y a de certain, c'est que la volonté de la feue czarine ne rencontra aucune opposition. On n'entendit pas un seul murmure de désapprobation. Il est pourtant aisé de comprendre que la princesse Anne avait été cruellement désappointée, et peut-être se repentitelle alors, mais trop tard, de n'avoir pas épousé le prince de Courlande. Elle avait compté d^'abord que la couronne lui reviendrait à elle-même, et ensuite elle s'était consolée en pensant qu'en qualité de tutrice de son fils, elle aurait la régence durant sa longue minorité. Mais, quelle que fut sa haine pour Biren, qu'elle avait toujours détesté, quelque fut son ressentiment du tort qu'il venait de lui causer, elle* prit le sage parti de dissimuler, d'autant plus que Biren évitait avec soin de lui donner des prétextes de se plaindre. M. Finch écrivait le 1 novembre :
« Le duc de Courlande , depuis qu'il a été établi régent, se conduit avec la plus grande politesse envers la princesse Anne : il lui a assigné un douaire de 200,000 roubles. La princesse, de son côté, n'est pas
moins polie. Pourtant elle et son mari ont toujours regardé le duc comme leur ennemi, et à présent leurs sentiments ne peuvent qu'être augmentés à cet égard. »
La prudence de la princesse Anne n'était pas imitée par son mari qui ne dissimulait guère son mécontentement. Leur petite cour ne cachait nullement des regrets faciles à comprendre. Le régent n'avait assurément rien à craindre de ce côté-là, ni de la princesse qui était naturellement indolente et incapable d'aucune résolution hardie, ni du prince de Brunswick qui avait un très petit esprit et ne jouissait d'aucune espèce de considération; tandis qu'au contraire il avait pour lui tout ce. qu'il y avait en Russie d'hommes importants, du moins il le croyait, et rien ne lui prouvait le contraire. Néanmoins, enivré de sa bonne fortune, emporté par la violence naturelle de son caractère, accoutumé à ne pas supporter de contradiction, ni l'ombre même de la résistance, Biren s'irrita des velléités d'opposition qu'il crut apercevoir dans le prince de Brunswick et dans son entourage. Laissons parler le résident anglais qui écrivait dans sa dépêche du 1 novembre:
«Le régent ayant été informé que l'aide -de -camp du prince de Brunswick et quelques autres officiers du second régiment des gardes, dont le prince est un des lieutenant -colonels, avaient tenu des propos très libres, en présence de son Altesse, disant qu'il aurait dû être régent, et laissant entendre que les dispositions de sa Majesté à ce sujet avaient été obtenues subrepticement, et peut-être fabriquées après coup, et qu'il serait aisé de les anéantir par un acte de vigueur; le régent ayant été aussi informé que le prince n'avait -pas imposé silence à ces officiers, et n'avait pas blâmé ces discours téméraires et factieux, se rendit le 22
chez le prince de Brunswick pour lui faire part de ce qu'il avait appris et lui en demander des explications. Il lui dit, entre autres choses^ que, quoiqu'il fut le père de l'empereur, il ne laissait pas d'être son sujet aussi bien que tout autre individu, et qu'il lui devait la même fidélité ; et qu'il serait fâché d'avoir, en sa qualité de régent, et chargé du soin de l'empire, à convaincre son Altesse qu'elle était tenue à la même fidélité et obéissance envers l'empereur son fils, que pouvait l'être ,tout autre individu dans l'empire. Le prince fut stupéfait à ce discours proi^oncé d'un ton ferme et sévère. Il chercha à s'excuser d'avoir écouté les propos oiseux de jeunes officiers, auxquels, dit-il, il n'avait fait aucune attention, quoiqu'il eût été peut-être imprudent de ne pas leur imposer silence, et qu'il en demandait humblement pardon, assurant le régent que sa conduite à l'avenir serait plus réservée, et ne donnerait lieu désormais à aucune plainte ou reproche.
« Le régent, en quittant le prince, alla tout droit chez la princesse Anne et lui fit part de ce qui venait de se passer. Son Altesse se défendit d'avoir la moindre connaissance de la chose, beaucoup moins aucune part dans ce qu'elle désapprouvait très fort, et elle suivit immédiatement le régent au palais, et elle resta avec lui près de deux heures, probablement pour adoucir les choses et les arranger autant qu'elle pourrait.
«Néanmoins le prince ftit mandé le lendemain matin, 23, au palais, où les ministres du cabinet, le sénat et les généraux étaient assemblés, et le prince fiit obligé de subir une sorte d'interrogatoire; comme disent les Français: il fîit mis sur la sellette. Le régent exposa toute l'affaire depuis le commencement jusqu'à la fin, et il demanda ensuite au prince, quelle pouvait avoir été son idée, et où il en voulait venir? On m'a conté qu'il avait eu la faiblesse de répondre en pleurant, qu'il songeait à un soulèvement (je me sers de termes plus doux qu'il ne fit) pour se saisir de la régence. Sur quoi le général Uschakow, président de l'inquisition secrète, lui dit: Prince de Brunswick, tout le monde, si votre conduite ne s'y oppose pas, vous regardera comme le père de notre em-
pereur; mais si votre conduite nous y oblige, vous serez traité comme le sujet de notre empereur. Votre jeunesse, — le prince est dans sa vingt-sixième année, — et votre inexpérience ont pu être surprises et égarées; mais, si vous aviez été d'un âge plus mûr, et d'un esprit et avec des talents capables d'entreprendre et d'exécuter un tel dessein, qui aurait troublé et mis dans le plus grand péril la paix et la tranquillité, le bien-être et la prospérité de ce grand empire, je dois vous déclarer que, bien qu'avec le plus profond regret, j'aurais dirigé des poursuites contre vous, comme coupable de haute trahison envers votre fils et souverain, avec la même rigueur que j'aurais pu le faire contfe tout autre sujet de sa Majesté.
« Là dessus le régent exposa, comment il avait été nommé, et par quels motifs, de sorte qu'il ne pouvait pas y avoir le moindre doute sur la validité de l'acte de la feue czarine. Sa Majesté, continua- 1- il, m'a par cet acte institué régent, et je tiens de sa faveur ces hautes fonctions, et je crois les tenir aussi de la bonne opinion et de la confiance des personnes les plus considérables du pays, ici réunies. Mais, comme sa Majesté m'a laissé le pouvoir de me démettre de ce grand emploi, je déclare que, si cette assemblée juge que votre Altesse y est plus propre que moi , ou est capable de le mieux remplir, je suis prêt à m'en démettre h l'instant. Si, au contraire on désire que je conserve la régence, les obligations que j'ai contractées envers feue sa très gracieuse Majesté, et envers la Russie, me détermineront à garder ce dépôt , et j'espère qu'avec les conseils des personnes ici présentes, je m'en acquitterai d'une manière conforme à ma reconnaissance et pour l'availtage de ce grand empire. Sur quoi quelques uns déclarèrent que, de même qu'ils avaient, avant la mort de sa Majesté, désiré que le duc pût être chargé de la régence , ils insistaient à présent pour qu'il la conservât dans l'intérêt et pour le bien du pays. Le régent pria alors le comte Ostermann de déclarer au prince, si l'acte que l'on mettait maintenant en question, et dont on semblait contester la validité, n'était pas le même qu'il avait porté à feue sa Majesté. Le comte fit la déclar
ration qu'on lai demandait. II fut alors proposé que toutes les personnes présentes, et dans le nombre se trouvaient tous les majors-généraux, conti*esignas8ent cet acte et y apposassent leur cachet, reconnaissant sa validité et s'eugageant à en maintenir les dispositions. Cela ^fut fait sur le champ, et le prince de Brunswick signa comme les autres. »
Le duc de Courlande, trompé par les flatteries de ses courtisans et par la bonne opinion qu'il avait de lui-même, s'imaginait qu'il était universellement adoré: il prenait la soumission à ses volontés pour un attachement inaltérable à sa fortune. Il ne se croyait pas d'ennemis, et il était convaincu qu'il n'y avait personne^ dans tout l'empire, qui songeât seulement à lui contester l'autorité sans bornes dont il jouissait. M. Finch n'avait pas une moins bonne idée de la situation du régent^ car il écrivait dans sa dépêche du 1 novembre:
«Il n'y a personne qui soit en état de lui tenir tête. H est d'ailleurs généralement aimé, ayant obligé beaucoup de gens, et n'en ayant désobligé que peu: ces derniers seulement par une certaine rudesse de caractère, que les Français appellent brusquerie. Mais ce ne sont que des boutades qui ne durent pas longtemps, et il ne s'est jamais montré irréconciliable. De sorte que, si sa régence a été aussi bien accueillie à Moscou qu'elle l'a été ici, je ne vois rien jusqu'à présent qui puisse la troubler ; et, si elle .continue comme elle a commencé, elle fera un bien infini à ce pays, et ne sera pas moins avantageuse à la gloire du duc. Il est pourtant heureux pour lui que les desseins de Wolinski aient été découverts, car, s'il eut vécu jusqu'au jour de la mort de sa Majesté, et si sa conspiration n'avait pas été éventée, il aurait, selon toutes les probabilités, mis en cette conjoncture le feu aux quatre coins de la Russie, et aurait donné le signal du massacre de tous' les étrangers en masse. L'avenir reste néanmoins encore très incertain. L'empereur peut mourir; la princesse
Anne peut avoir d'autres enfants. Elle a dit qu'elle était bonne à autre chose qu'à continuer sa race. L'ambassadeur de France est favorable à la princesse Elisa-. beth, ceux de Prusse et d'Autriche à la princesse Anne.*»
Le duc de Courlande avait bien compris que c'était seulement du côté de la princesse Elisabeth qu'il pouvait avoir quelque chose à craindre. Mais cette princesse ne fesait rien qui pût lui faire ombrage, et, en cherchant à se la concilier, à la gagner à ses intérêts, il croyait uniquement servir sa propre popularité. Le résident anglais écrivait encore dans sa dépêche du 1 novembre:
«De même qu'il a toujours rendu à la princesse Elisabeth tous les services en son pouvoir, durant le règne de la feue czarine, lorsqu'elle était dans une sorte de disgrâce, ainsi à présent parait -il désireux de rattacher à ses intérêts, sachant qu'elle est très aimée, tant pour elle-même qu'à cause de son père. Il lui a donné de l'argent pour payer ses dettes, et une somme de 50,000 roubles. Cet acte est très populaire. »
A l'égard du prince de Brunswick, Biren n'avait aucune inquiétude, et il se souciait peu de son ressentiment. D'ailleurs, il croyait être dans les meilleurs termes avec la princesse sa femme. Quant à lui, il n'en parlait qu'avec dédain et mépris, comme l'indique le passage suivant d'une dépêche du résident anglais:
«Le régent s'applique avec beaucoup d'assiduité à l'expédition des affaires. Il est décidé à connaître l'état exact des affaires tel qu'il l'a trouvé, afin de montrer comment il les laissera. La princesse Anne est en apt parence en bons termes avec lui ; ils se voient fréquemment, mais son mari n'a paru nulle part depuis son interrogatoire. Il ne sort pas des appartements de la
princesse Anne, et le dnc de Courlande disait hier à nn de mes amis, que l'aveu de ce prince, de son dessein de se révolter un peu, méritait plus de pitié que de colère, car il n'avait que huit complices, dont trois ont été relâchés : l'un était le bouffon du cocher de la cour, l'autre un apprenti, et le troisième un garçon de cabaret. »
Voilà ce qu'écrivait M. Finch le 8 novembre, et voici ce qu'il écrivait le 11 du même mois:
«Le 9 novembre, entre trois et quatre heures du matin, le feld-maréchal Munnich, à la tête d'un détachement de quarante grenadiers de la garde du Palais d'hiver, s'est rendu au Palais d'été, et,- en vertu d'un ordre verbal de la princesse Anne, il a arrêté le régent dans son lit, qui a été amené prisonnier au corps-degarde du Palais d'hiver. Toute la famille du duc de Courlande a été ^.rrêtée. Aussitôt après, le général Biren et le nouveau ministre du cabinet Bestuchew ont été faits prisonniers et conduits au Palais d'hiver. Après quoi tous les grands personnages ont été sur le champ convoqués au palais. La princesse Anne, au nom de son fils, a été proclamée grande duchesse, avec le titre d'altesse sérénissime impériale, et chargée de l'administration du gouvernement durant la minorité de son fils. Les personnes arrêtées ont été conduites dans diverses forteresses; on a chanté un TeDeum; des décorations ont été distribuées ; on a fait droit à quelques pétitions ; les dettes des • nobles ont été payées ; et le prince de Brunswick a été déclaré généralissime. Munich a refusé cette charge, voulant, (Usait-il, que l'armée eut l'honneur d'être commandée par le père de son souverain. Il a été nommé premier ministre; Ostermann, grand amiral et ministre des affaires étrangères; Tcherkaski, grand-chancelier; et Golowkin vice-chancelier.
«Le duc de Courlande a été dépouillé de tout son argent et de tout ce qu'il possédait, même de sa montre d'or et de ses habits. »
Une lettre du ministre de France, le marquis de la Chétardie, adressée à son collègue à Berlin, M. de
Valory, et écrite le 21 novembre (n. st.), c'est-à-dire, le lendemain de cette singulière révolution, nous en présente un tableau plus complet,, et, disons-le, plus animé.
«M. le duc de Courlande fut arrêté hier à deux heures du matin, et conduit au corps-de-garde des officiers qui sont de service au Palais d'hiver. Ou s^assura en même temps de madame la duchesse de Courlande, de sa fille et de ses deux fils. Le général Gustave Biren et le ministre du cabinet Bestuchew furent menés au même moment au corps-de-garde du Palais d'hiver. En conséquence du conseil qui se tint chez madame la princesse Anne, les gardes rassemblés dans la plaine qui est vis-à-vis, les personnes que je viens de nommer furent mises, l'après-midi vers les trois heures, dans des schlafwagen de la cour, à l'exception de M. Bestuchew qui n'avait qu'un traîneau de paysan. La maison de Courlande a été transférée au couvent de St. Alexandre-Newsky, où elle a passé la nuit, et d'où elle a été conduite aujourd'hui à la forteresse de Schlusselburg, près le lac de Ladoga. On ignore où messieurs de Biren et Bestuchew ont été envoyés. La maladie du prince héréditaire de Courlande a obligé de le laisser ici dans la maison qu'occupaient les personnes de la cour de sou père. On y a posé une garde qui le constitue prisonnier. On a dépêché enfin un courrier à Moscou pour y arrêter le général Charles Birèn, qui y commande: c'est le frère aine du duc de Courlande.
«Les gardes ont été de nouveau rassemblés ce matin à cinq heures vis-à-vis du Palais d'hiver, et ne sont retournés qu'à quatre heures cet après-midi à leurs quartiers. Leur joie a été aussi grande que leur tristesse lorsque le duc de Courlande fut nommé régent. Dès que le serment a été prêté par madame la princesse Elisabeth et les premiers du pays en charge et en dignité; chaque bataillon a formé un cercle et l'a également prêté sous les drapeaux. Madame la princesse Anne, par cette formalité, a été reconnue grande princesse de Russie et régente pendant ' la minorité de son fils.
«U n'y a point d'exemple ici que la cour ait été aussi nombreuse, et ait marqué une gaieté semblable à celle qui était ce matin répandue sur tous les visages. Elle s'est encore fortifiée par les grâces qui ont été faites. M. le prince ^e Brunswick a été nommé généralissime; M. le feld-maréchal Munnich, premier ministre et lieutenant-colonel des gardes à cheval, à la place du prince héréditaire de Courlande; madame la feld-maréchale Munnich, la première de la cour après la princesse; M. le comte d'Ostermann, grand amiral, sans quitter cependant les affaires étrangères ; et M. Iç prince Tcherkaski, ministre du cabinet, grand chancelier : M. le grand chancelier a eu une pension sur les salines de 16,000 écus. On en a distribué plusieurs autres moins considérables. Madame la princesse Anne finalement a conféré Tordre de St. - André à M. le grand - écuyer, prince Kourakin, au vice-amiral comte de Golowkiu, à M. de Naryschkin, et au général Uschakow; et l'ordre de St. Alexandre-Newsky , au président du collège du commerce le baron de Mengden, neveu du feld-maréchal Munnich, et à M. de Streschnow, sénateur et beaufrère de M. le comte d'Ostermann. »
Cette révolution si soudaine, si imprévue, avait duré moins de temps à accomplir qu'à raconter. Dans la stupéfaction où elle le plongea d'abord, le résident anglais pouvait à peine eh croire ses yeux. 11 regretta sans doute la régence du duc de Courlande, dont il paraissait faire le plus grand cas, et il s'accommoda bientôt à merveille de ceux qui prirent sa place. Kevenu de son premier étonnement, il eut la curiosité de savoir comment avait été préparée cette catastrophe, et par quels moyens elle avait été menée à bonne fin. C'est ce qu'il a pris le soin de consigner pour notre édification dans sa dépêche du 28 novembre , et on ne peut " la lire sans être convaincu que tous les détails en sont
parfaitement exacts: il est évident que M. Finch avait
puisé ses renseignements à une bonne source.
«Le duc de Courlande, par une étrange fatalité et par un aveuglement qu'augmentaient les flatteries de tous ceux qui l'entouraient, était fermement persuadé qu'il était populaire au suprême degré, et en pleine possession de l'afifèction de tout le monde, de tout rang, condition ou profession, prenant la soumission implicite à son autorité pour un ferme attachement à sa personne.
« Le prince de Brunswick avait renoncé k toutes ses places et charges, afin de n'être pas sous les ordres du duc, mais il ne pouvait pas éviter de se trouver sous sa surveillance. Le régent voyait souvent la princesse Anne, d'où l'on concluait qu'ils étaient en bons termes, tansdis qu'au contraire ils se querellaient sans cesse. Ainsi, il lui dit le 7 novembre: je peux vous envoyer, vous et votre mari, en Allemagne; et il y a dans le monde un duc de Holstein que je pourrais faire venir en Russie, et je le ferai, si on m'y force. Après un pareil propos la rupture était irréparable. Le lendemain, 8 novembre, le feld-maréchal Munnich, après avoir présenté quelques cadets à la princesse, resta seul avec elle, et des explications sur l'état présent des affaires eurent lieu. Elle se plaignit du traitement qu'elle et son mari éprouvaient de la part du régent, et elle ajouta qu'il ne leur restait d'autre parti à prendre que de quit^ter la Russie. En conséquence, elle priait le feld-maréchal d'user de tout son crédit et de toute son influence auprès du duc de Courlande, pour qu'il leur fut permis d'emmener avec eux leur enfant, afin de le gréserver de tous les dangers qui menacent les souverains Russes, et auxquels il n'échapperait pas, s'il restait entre les mains de l'homme qui était son ennemi mortel aussi bien que celui de ses parents. Munnich demanda à la princesse, si elle s'était ouverte à quelqu'un sur ce sujet? Elle répondit: non, à pas une âme. Après bien des hésitations la princesse s'était résolue à se confier à lui seul.
«Quoique Munnich eut contribué à l'élévation du régent, il régnait entre eux des soupçons et de la ja-
lottsie, et le duc de Courlande avait l'intention, si Toccasion s'en présentait, de se défaire du feld- maréchal, qui avait en conséquence raison d'appréhender sa perte.
«Conformément à ce qui avait été convenu entre Munnich et la princesse Anne, le prince de Brunswick sortit de son palais pour la première fois, et il alla faire une visite au régent dans le Palais d'été. Le prince et le duc allèrent ensemble voir le jeune czar, et se rendirent ensuite chez la princesse Anne. De là, ils allèrent encore ensemble au manège du duc qui était dans le voisinage. Après, le prince retourna au Palais d'hiver; et le duc s'arrêta sur son chemin chez son frère, le général Biren, et revint chez lui au Palais d'été, où il donnait à dîner à Munnich, au président Mengden, et à leur famille.
«On dit que le duc ce matin-là remarqua, et, comme cela fit une grande impression sur lui, il en fit part à ses convives, qu'il y avait très peu de monde dans les rues, et que tous les passants avaient une figure triste, abattue et sombre, comme des gens qui n'étaient pas contents II fut assez faible pour attribuer cela à leur désapprobation de la conduite du duc de Brunswick, ne soupçonnant nullement que sa régence y eut quelque part. La compagnie, comme il est aisé de l'imaginer, dit que probablement il n'y avait rien d'extraordinaire dans la physionomie des gens qu'il avait rencontrés, ou que peut-être cela venait du chagrin de la mort de sa Majesté. Néanmoins, le duc demeura très pensif et silencieux durant le dîner.
« En se levant de table, le feld-maréchal prit congé, laissant sa famille. Il se rendit chez lui, et dans la soirée il se présenta chez la princesse Anne, et lui demanda, si elle avait quelque ordre à lui donner, car son plan était fait et il l'exécuterait dans cette même nuit. La princesse fut stupéfaite d'une résolution si soudaine et si grave, et voulut savoir comment il comptait s'y prendre. Le feld-maréchal la pria de l'excuser s'il ne lui expliquait pas ses projets, et aussi de n'être pas surprise, s'il l'éveillait et la fesait sortir de son lit vers les trois heures du matin. Après avoir quelque peu réfléchi, son Altesse lui dit: je remets, et moi-même, et
mon époux, et mon enfant, entièrement entre vos mains, et je compte sur vous. Puisse la providence de Dieu vous conduire et nous garder tous.
«En quittant la princesse, Munnich retourna avec le comte Lœwenwolde chez le duc de Courlande pour y souper, et ils le trouvèrent encore inquiet, se pfaignant de l'accablement de son esprit, d'une grande pesanteur, qu'il n'avait jamais sentie de sa vie. Us lui dirent tous deux que ce pouvait être une légère indisposition qu'une bonne nuit ferait passer. Néanmoins, et à souper et dans le reste de la soirée, le duc, qui était ordinairement assez communicatif, dit à peine un mot. Sur quoi, pour animer, ou au moins pour entretenir la conversation, le feld-maréchal commença à parler de ses campagnes et des diverses actions où il avait assisté durant plus de quarante années de service. A la fin le comte Lœwenwolde lui demanda très innocemment, s'il ne s'était jamais trouvé à une action de nuit. L'étrangeté d'une question si déplacée dans cette conjoncture fr'a.ppa le feld-maréchal, mais revenant à lui, et gardant une bonne contenance, il répondit avec une grande indifférence apparente, qu'assurément dans le grand nombre d'actions où il s'était trouvé, il devait y en avoir eu à toutes les heures du jour et de la nuit.
« Son Excellence m'a dit qu'il remarqua que le duc, qui était étendu sur son lit, au moment qu'il prononça ses mots, se leva un peu, et, s'appuyant sur le coude et reposant sa tête sur sa main, resta très pensif dans cette position pendant plus d'un quart d'heure.
«Vers les dix heures ils se séparèrent, et Munnich se mit au lit, mais, comme il disait, sans fermer les yeux. A deux heures du matin, il se leva, envoya quérir son aide-de-camp, le général Manstein, et fit ses arrangements avec lui. Ils se rendirent tous deux au palais de la princesse Anne, où Munnich parla aux officiers et aux soldats, et choisit quelques uns d'entre eux qu'il conduisit auprès de la princesse. Elle se plaignit de sa malheureuse situation, et leur donna l'ordre d'arrêter le régent, et d'obéir en tout au feldmaréchal. Personne ne résista. La garde du Palais
d'hiver laissa tout faire sans s'y opposer. Manstein se rendit aussitôt à la chambre du due, qui était endormi, et, comme il résistait, il le fit lier et bâillonner, et l'entraîna avec sa femme, n'ayant sur le corps que leurs vêtements de nuit. On arracha deux couvertures de leur lit et on les jeta sur eux. Lorsque la duchesse apprit qui avait dirigé leur arrestation, elle s'écria avec une expression extraordinaire, qu'elle aurait plutôt cru que le Dieu tout puissant pût mourir que le feld-maréchai se serait conduit ainsi à leur égard.»
Munnich avait seul conçu et exécuté le coup de main qui avait donné la régence à la princesse Anne. Il n'avait point eu de confident dans cette audacieuse entreprise, où il risquait sa tête: tout l'honneur lui en revenait. Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'avait travaillé que pour des ingrats. Le duc de Brunswick, poussé par Ostermann, qui était jaloux de la toute puissance de Munnich et ne pouvait s'accoutumer à ridée d'avoir un supérieur dont les talents l'effaçaient, se plaignait amèrement de n'avoir que le vain titre de généralissime, d'être peu consulté et considéré, tandisque Munnich fesait tout et était en réalité le véritable et l'unique chef de l'armée. M. Finch écrivait le 10 février 1741:
« Le prince a dit qu'il avait de grandes obligations au feld - maréchal , mais qu'il ne s'en -suivait pas qu'il dût jouer le rôle de grand -visir; et, s'il contin^ait à n'écouter que son ambition désordonnée et la violence naturelle de son caractère, il pourrait bien se perdre par sa propre folie.»
Quelques semaines après, moins de trois mois après cette révolution dont il avait été l'unique artisan, Munnich était dépouillé de sa place de premier ministre
et de toutes ses charges militaires: il tombait dans le néant, lui qui depuis tant d'années avait été si puissant et si compté. M. Finch écrivait le 3 mars:
« Le feld- maréchal Munnich a été renvoyé. Lorsque Lœwenwolde est venu le lui annoncer, il a répondu qu'il regardait cette destitution comme la faveur la plus signalée que lui pût accorder la régente, et qu'il la recevait avec la plus parfaite reconnaissance et soumission. Sa famille n'était pas aussi tranquille que lui;, et lorsque la comtesse Munnich prit congé du prince de Brunswick avec des larnTes dans les yeux, son mari lui dit: Madame, j'espère que vous ne faites paraître aucun signe de chagrin pour cette marque insigne de la grâce et de là faveur de son Altesse, qui doit vous donner autant de joie et de satisfaction qu'elle m'en cause à moi-même.»
A certains égards Munnich avait raison de parler ainsi, quoiqu'il le fit par un autre motif, car, dans cette circonstance, la princesse Anne fit preuve d'une modération dont il n'y avait pas encore eu d'exemple en Russie. Si la régente eut été d'un autre caractère, Munnich aurait bien pu être récompensé des services qu!il lui avait rendus par l'exil en Sibérie et la confiscation de ses biens. Il ne fut ni emprisonné ni exilé. Il ne fut pas même question de lui faire son procès, et assurément l'inquisition d'état n'aurait pas eu grand peine à trouver dans la conduite de Munnich matière pour une condamnation à mort, si tel eût été le bon plaisir de la régente. Sa famille ne fut pas enveloppée dans sa disgrâce ; tout au contraire elle garda ses charges dans le gouvernement et à la cour, et demeura très en faveur auprès de la régente. Quant à lui, il demeura tranquillement à Pétersbourg, inquiétant ses
ennemis par sa présence, et sans doute aussi par sa hauteur et par ses railleries, et on le laissa vivre en paix, quoique surveillé de près.
A l'entendre, la régente ne manquait pas de bonnes raisons pour se dispenser de. toute gratitude à l'égard de Munnich. On disait dans son entourage que du procès* du duc de Courlande allaient sortir des révélations accablantes contre lui, qu'il ressortirait avec la dernière évidence qu'il avait eu la première idée de la régence du duc de Courlande, que c'était lui qui en avait suggéré la pensée au duc; que, non content de cela, il l'avait animé à Taccepter et s'était engagé à le soutenir dans cette entreprise. Le fait n'a rien d'invraisemblable, et M. Finch, qui nous a conservé ces détails dans sa dépêche du 10 mars 1741, paraissait convaincu de leur exactitude. Nous devons croire qu'il était également bien informé lorsqu'il écrivait le 7 mars:
» La régente a dit que Munnich .avait renversé le duc de Courlande plus par ambition que par attachement pour elle, et qu'en conséquence, encore qu'elle recueillit le fruit de la trahison, elle ne pouvait pas estimer le traître. Il était impossible, a-t-elle ajouté, d'endurer plus longtemps l'humeur arrogante du feld- maréchal, qui ne tenait aucun compte de ses ordres formels et réitérés, et avait l'audace de .contredire sans cesse son époux; il a trop d'ambition et un caractère trop inquiet pour qu'on puisse se fier en lui; il devrait aller s'établir dans ses terres en Ukraine et y finir en paix ses jours, si cela lui convenait. »
La disgrâce de Munnich parut devoir apporter
quelque soulagement aux rigueurs inhumaines dont était
accablé Biren. Son procès se poursuivsût, quoique len-
tement, devant l'inquisition d'état, et le principal témoin à charge était ce même Bestuchew, qui avsât été son plus intime confident, qui avait été, par cette raison, arrêté en même temps que lui, mais qui avait échangé sa position de complice et de co-accusé pour celle d'accusateur. 11 espérait, non seulement obtenir son pardon, mais encore se faire un titre à la reconnaissance de la régente et de Munnich, s'il parvenait à faire condamner son ancien ami. En effet, il n'oubliait rien pour le charger des crime les plus atroces. Après la disgrâce de Munnich, qui parait avoir été le plus ardent persécuteur de Biren, Bestuchew s'aperçut qu'une espèce de réaction s'opérait en sa faveur, et que la régente et le duc de Brunswick inclinaient à la clémence. Alors Bestuchew changea subitement de langage, et il trouva une manière assez neuve de faire volte - face. Laissons parler M. Finch qui écrivait le 14 mars :
« Bestuchew et le duc de Courlande ont été confrontés ensemble. Le duc nie tout, et, plutôt que de se laisser mettre à la torture, il a dit qu'il était prêt à avouer ce dont il est accusé et à en reconnaître la vérité, si Bestuchew persistait dans ses affirmations, comme il en répondrait à Dieu au jour du jugement. En parlant ainsi, le duc avait un accent si solemnel et une contenance si assurée , que toute la commission en ftit frappée. Bestuchew alors fut saisi d'un tremblement convulsif, il tomba à genoux, et s'écria qu'il ne pouvait résister à cette épreuve, qu'il était obligé de confesser la vérité, et de demander pardon au duc et à Dieu. Il affirma que toutes ses accusations étaient mensongères, et qu'il ne les avait portées qu'à l'instigation du feldmaréchal Munnich, et sur l'assurance que c'était le seul moyen de sauver sa propre vie, son honneur et sa famille. L'affaire a pris un tel tour que le duc de
Bnmswisk a dit, que le duc de Courlande n'était pas plus coupable qu'il ne Tétait lui-même, que ce qu'il avait fait, tout autre à sa place l'aurait fait. »
Néanmoins le procès fut continué, et Biren n'en fut pas moins condamné à mort. La régente eut la clémence de lui faire grâce de la vie, mais elle le condamna à être pour le reste de ses jours^ exilé à Pelim, petite bourgade de la Sibérie orientale, à 600 werstes au - delà de Tobolsk. Toute sa famille , sa femme, ses enfants partagèrent son sort. Les grands biens qu'il avait en Eussie furent confisqués, et les revenus de ses domaines allodiaux de Courlande saisis.
La princesse Elisabeth n'avait pas hésité à reconnaître la régence de la mère d'Ivan, et à lui prêter le serment de fidélité. EUe ne pouvait pourtant pas ignorer que la plupart des soldats qui, sous le commandement de Munnich, avaient arrêté le duc de Courlande, croyaient travailler pour elle et lui donner la couronne, mais elle paraissait plus que jamais exempte d'ambition, et semblait satisfaite, pourvu qu'elle ne manquât pas d'argent, et qu'on ne contrariât pas ses goûts. Sur ces deux points, elle eut sujet d'être contente. Ainsi M. Finch écrivait le 20 décembre 1740:
«Avant -hier était le jour anniversaire de la naissance de la princesse Elisabeth. La grande -duchesse Anne lui a fait présent de bracelets; le czar au berceau lui a envoyé une tabatière en or avec Taigle russe sur le couvercle; et l'administration des salines a reçu l'ordre de lui payer 40,000 roubles.»
C'en était assez pour elle, qui ne demandait qu'à
vivre tranquille, mais ce n'était pas le compte de quel-
ques personnes, qui avaient tout à gagner à la Toir sur le trône, du marquis de la Chétardie, par exemple, qui avait ordre de faire intervenir à tout prix la Russie dans la guerre que le roi de Prusse' fesait à Marie- Thérèse. La régente ne se souciait nullement d'envoyer une armée soutenir les prétentions de Frédéric II, et M. de la.Chétardie espérait être plus heureux auprès de la princesse Elisabeth, devenue czarine. Le ministre de Suède le secondait dans cette politique. M. Finch, au contraire, s'efforçait de persuader à la régente d'embrasser la cause de la reine de Hongrie. Il soupçonna les sourdes manœuvres de M. de la^Chétardîe, et il s'efforça de les déjouer. Il s'exprimait ainsi dans sa dépêche du 21 juin 1741:
«J'ai fait diverses communications au comte Ostermann touchant les intrigues des envoyés de France et de Suède. Il a joué l'ignorant, car c'est son habitude de se tenir sur la réserve dans les circonstances difficiles. C'est ainsi, par exemple, qu'il avait la goutte à la main droite lorsque, à la mort de Pierre II, il dût signer le document qui limitait le pouvoir de son successeur. C'est un pilote de beau temps, qui se cache sous les écoutilles pendant la tempête. Il se met toujours à l'écart lorsque le gouvernement est vacillant.
« Le prince de Brunswick a été plus ouvert. Il a avoué, qu'ils avaient de violents soupçons que l'ambassadeur de France et le ministre de Suède tramaient quelque chose. Son Altesse m'a confessé, qu'on avait remarqué l'étroite liaison de M. de la Chétardie avec le Hanovrien Lestocq, chirurgien de la princesse' Elisabeth, qui était censé lui donner ses soin«; que cet ambassadeur se rend souvent la nuit, et déguisé, chez la princesse Elisabeth; et que, comme rien n'indique qu'il y ait entre eux de la galanterie, il doit y avoir de la politique en jeu. Le prince a ajouté, que si la con-
duite de rette princesse devenait clairement équivoque, elle ne serait pas la première femme en Rusde qui aurait été enfermée dans un couvent. Ce serait, je crois, la chose du monde qui lui plairait le moins, et ce pourrait être un expédient dangereux, car elle n'a aucune disposition à la vie religieuse, et elle est extrêmement aimée et très populaire,
«Le prince m'a dit encore, qu'il était grand temps de destituer l'insupportable Munnich, qui avait déjà fait des avances à la princesse Elisabeth, et songeait à une nouvelle révolution. Il m'a conté, qu'il avait fait rigoureusement surveiller le maréchal pendant plusieurs nuits après sa destitution, et qu'il avait donné l'ordre, dans le cas où il sortirait le soir et dirigerait ses pas vers la maison de la princesse Elisabeth, de se saisir de lui mort ou vif.
« A la fin pourtant Ostermann s'est décidé à entrer en matière, et* il est allé jusqu'à me demander, si je conseillais de faire arrêter Lestocq. Je lui ai répondu, qu'il devait savoir mieux que moi ce qu'il y avait à faire, et avoir plus de preuves en main; car, si on manquait de preuves décisives, et étant, comme il est, si étroitement attaché à la princesse Elisabeth, dont il est le médecin ordinaire, cette mesure serait une mortification très sensible pour son Altesse, et pourrait conduire à une découverte trop prématurée des motifs de cette arrestation. Ostermann est convenu de tout cela, et j'ai ajouté qu'afin de ne pas donner ombrage, j'avais évité toute relation intime avec Lestocq, mais que j'avais été quelquefois chez lui. Sur quoi, le comte Ostermann m'a engagé à l'inviter à dîner, qu'il aimait le bon vin, et qu'il pourrait peut-être s'ouvrir. A cela, je n'ai fait aucune réponse, car je crois que si les ambassadeurs sont considérés comme des espions pour le service de leur maître, ils ne doivent pas faire ce métier pour d'autres. D'ailleurs, ma santé ne me permet pas torqttere vino.
« L'avenir est plein d'incertitude. La régente paraît avoir de l'intelligence, de la pénétration, un bon naturel, et de Thumanité, mais elle a certainement un caractère trop réservé, elle aime trop la retraite, Elle
souffre lorsqu'elle se trouve en publie, et elle passe la plus grande partie de son temps dans l'appartement de sa favorite, mademoiselle Mengden, et dans la société de la famille de cette dame. La sœur de mademoiselle Mengden a épousé le fils de Munnich. Quant à elle, elle n'a ni grand esprit ni malice. La régente lui est si attachée, que la passion d'un amant pour une nouvelle maîtresse n'est rien en comparaison. Tout irait mieux, si la régente se montrait plus souvent en public, et qu'elle eût un peu plus de cette affabilité, à laquelle les gens de cette cour ont été accoutumés par les derniers souverains, et qui produirait à présent les meilleurs effets. D'un autre côté, la princesse Elisabeth est extrêmement obligeante, affable, et par conséquent personnellement très aimée. Elle a, en outre, l'avantage d'être la fille de Pierre I®'. Si le jeune empereur mourait, et qu'une lutte s'engageât entre Anue et Elisabeth, les affaires seraient dans une situation très critique; et, comme on peut croire que cette dernière princesse n'aura jamais d'enfant, tous les yeux se tourneraient vers 'son neveu Pierre. A tout événement, la prudence commande de traiter Elisabeth avec égard, de ne l'offenser en aucune manière, et de lui donner tout l'argent dont elle a besoin. Car, comme elle est adonnée à ses plaisirs, elle dépensera pour les satisfaire tout ceM qu'elle pourra recevoir, ce qui ne peut qu'amoindrir sa réputation, et par suite diminuer sa popularité.
«Les nobles, qui ont quelque chose à perdre, sont pour la plupart favorable à ce qui est, et suivent le courant. Un grand nombre d'entre eux sont russes invététérés, et la violence et la force peut seules les empêcher de revenir à leurs anciennes mœurs. Il n'y a pas un d'entre eux qui ne souhaite de voit Pétersbourg au fond de la mer, et toutes les provinces conquises au diable, afin de pouvoir retourner à Moscou, où, étant dans le voisinage de leurs terres, ils pourraient vivre dans une plus grande splendeur, et avec moins de dépense. Ils ne veulent avoir rien à démêler avec l'Europe. Ils haïssent les étrangers: tout au plus voudraient- ils les employer dans la guerre, et ensuite se débarrasser d'eux. Ils ont en égsJe abomination les
voyages sur mer, et ils préféreraient être envoyés dans les plus horribles endroits de la Sibérie qu'à bord d'une flotte. Le clergé a beaucoup d'influence; et on peut juger à certains indices, qu'il donnera de l'inquiétude et des embarras au gouvernement présent.
«Quant au prince de Brunswick, il manque d'une certaine dignité dans ses manières, et il n'a aucune expérience des affaires. Pourtant il gagne à l'école d'Ostermann. »
Il est facile de conclure des renseignements de toute sorte contenus dans cette dépêche que la situation était très critique. Personne, à commencer par Ostermann, le seul homme capable employé par la régente, n'avait foi dans la durée du gouvernement. M. Finch écrivait le 16 septembre 1741:
«En m'entretenant avec Ostermann, j'ai encore amené la conversation sur les intrigues de l'ambassadeur de France, et il m'a répondu, que les sentiments d'amour et d'affection de la princesse Elisabeth pour la Russie sont trop grands pour lui permettre d'entrer dans de tels projets.»
En même temps, et comme pour compliquer à plaisir une situation déjà si pleine de périls, la cour était pleine de divisions. L'envoyé d'Angleterre écrivait le 13 octobre:
« La régente est jalouse de son autorité, et ne veut pas en abandonner la moindre parcelle à son mari. De sorte que ia discorde règne parmi ceux qui sont à la tête des affaires: Golowkin est contre Ostermann et les étrangers, Elisabeth est contre Ostermann, la régente est contre Ostermann, etc. »
Et encore, le 14 novembre suivant:
« Il se forme ici un parti russe sous la direction de l'ambassadeur d'Autriche, le marquis de Botta, et du
comte Golowkin, contre Ostermann et le- duc de Brunswick. La régente se met du côté des premiers. »
L'orage grossissait, et on ne prenait aucune précaution pour, le conjurer. On comblait de présents la princesse Elisabeth, mais c'était un pauvre palliatif contre l'ambition qui s'éveillait en elle. Il était aisé de s'apercevoir à de légers symptômes que son humeur n'était plus la même. Ainsi, par exemple,. M. Finch écrivait le 13 octobre:
«La princesse Elisabeth a pris en très mauvaise part que l'ambassadeur de Perse ne lui ait pas fait une visite: elfe en a rejeté la faute sur Ostermann, mais en même temps elle proteste de son attachement pour le czar et la régente. La chaleur et la vivacité, avec lesquelles elle s'est exprimée à cette occasion, ont frappé et surpris tout le monde; et on suppose que la visite que la grande duchesse a faite à son Altesse, il y a deux jours, était destinée à l'apaiser. »
Après tout ce^a, on ne sera pas étonné de lire la dépêche suivante de M. Finch à la date du 26 novembre 1741:
«Hier, à une heure du matin, la princesse Elisabeth s'est rendue à la caserne du régiment des gardes Preobasinski, accompagnée seulement d'un de ses chambellans', M. Woronzow, de M. Lestocq, et de M. Schwarz, qui est, je crois, son secrétaire ; et, se mettant à la tête de trois cents grenadiers, la bayonnette au bout du fusil et des grenades dans leurs poches, -elle s^ est rendue directement au palais, où, après avoir pris les dispositions convenables et s'être rendue maîtresse des diverses avenues, elle s'est saisie du jeune czar et de sa petite sœur qui étaient dans leur lit, de la grande duchesse et du duc de Brunswick, qui étaient également couchés, et les a envoyés, ainsi que la favorite Julie Mengden, à sa propre maison. La princesse a immédiatement
après donné Tordre d'arrêter Munnich et son fils, Ostermann^ Golowkin, et plusieurs autres.
«Tous ces ordres furent exécutés avec la plus grande célérité, et la princesse est retournée chez elle, où presque toute la ville s'est rendue. Devant étaient rangés en ligne le régiment de cavalerie de la garde et les trois régiments d'infanterie. Elle a été à l'unanimité proclamée souveraine de la Russie, et on lui a prêté le serment de fidélité. A sept heures du matin, elle a pris possession du Palais d'hiver, et on a tiré le canon.
« Cette révolution a. été suivie par une série de nominations et d'arrestations, de libération!^ d'exils et de confiscations. H n'est pas possible de décrire l'insolence des gardes, surtout de ceux qui ont été acteurs dans cet événement. On leur fait la cour comme s'ils étaient les maîtres ici : ils croient eux-mêmes l'être, et peut-être avec trop de raison.»
Le véritable auteur de cette révolution avait été Lestocq. MikhaYla Wôronzow était un très jeune homme j et Schwarz, un musicien allemand qui, après bien des aventures, avait fini par obtenir un petit emploi : ce fut de lui que Lestocq s'était servi pour gagner les grenadiers. M. de la Chétardie avait donné l'argent nécessaire. Tous furent récompensés selon leurs mérites. Schwarz reçut de grands biens, la dépouille de quelque proscrit, et le grade de colonel. Wôronzow, outre le titre de comte, dont le gratifia l'électeur de Saxe^ entra dans le mini-
stère. M. de la Ohétardîe eat dans les premiers jours
le plus grand crédit. Le ministre d'Angleterre, quelque
peu jaloux de l'influence de son collègue, écrivait le
15 décembre:
« L'ambassadeur de France continue à être premier ministre. On lui fait beaucoup la cour. Les janissaires ' et lui se font de grandes embrassades au cercle de la cour.»
Quant à Lestocq, il fut comblé par la nouvelle czarine. M. Finch écrivait le 19 décembre:
«L'impératrice a donné à M. Lestocq une pension de 7000 roubles par an, et le titre de conseiller intime actuel, qui lui donne le rang de général -en -chef. Il reste médecin ordinaire de sa Majesté, et il va avoir la direction du département de la médecine en Russie. Sa Majesté lui a donné aussi son portrait entouré de pierres précieuses de la valeur de 20,000 roubles, qu'il porte autour du cou, attaché à un ruban bleu. Le jour anniversaire de la naissance de l'impératrice, sa femme était à la cour le matin, et le soir au bal, où tout le monde s'estimait très heureux d'avoir l'honneur de danser avec elle. »
Les trois cents grenadiers reçurent aussi leur récompense. Elisabeth en forma une compagnie de gardes -du -corps, dont les simples soldats avaient le rang de lieutenant; les corporaux et les sergents, celui de capitaine et de major; et les six, qui avaient eu le plus de part à la révolution, celui de lieutenantcolonel; et ainsi de suite. L'impératrice prit le titre de capitaine de cette compagnie, et elle en portait l'uniforme, car, ainsi que nous l'apprend M. Finch, elle aimait à s'habiller en homme.
Cette révolution fut marquée par un caractère, qui la distingua de toutes celles qui Savaient précédée à
si peu d'intervalle : elle fdt le signal de la réapparition de l'esprit national si longtemps comprimé, et par là on peut dire qu'elle ouvre une ère nouvelle dans This-
toire de la Russie. Au dedans, elle fut le point de départ d'une politique qui s'inaugura par l'expulsion de cette foule d'étrangers de tout état, de toute condition, qui avaient été appelés des diverses parties de l'Europe pour éclairer, civiliser la Russie, y apporter les arts de la paix et de la guerre. Dans le nombre se trouvaient, avec beaucoup d'aventuriers, des hommes du plus rare mérite. La plupart n'échappèrent à la mort, dont les menaçait une populace égarée, que par une prompte fuite. C'était leur qualité d'étranger qui fesait le plus grand crime du duc de. Brunswick et de sa femme, de Munnich, d'Ostermann, et de tant d'autres qui avaient rendu de si grands services à leur pays d'adoption. Non pas qu'Elisabeth fat naturellement cruelle, ou animée contre eux par une haine personnelle; mais elle ne savait pas la valeur des mots de justice, d'humanité, qu'elle avait sans cesse à la bouche ; elle était incapable d'un sentiment de pitié; et, tout en parlant, nous dit M. Finch, de la providence de Dieu et de ses divins jugements, elle commettait de sang froid les actions les plus coupables. Elle croyait nécessaire de flatter les passions d'une noblesse qu'elle voulait gagner, et de donner des victimes à la soldatesque effrénée, à qui elle devait sa couronne. Sa première intention parut être de faire conduire à la frontière le duc de Brunswick et sa femme, ainsi que le jeune Ivan. Ils n'allèrent pourtant pas plus loin que Riga. A l'égard
de Munnich, d'Ostermann, et de ceux que Ton appelait prisonniers d'état, Elisabeth se montra plus rigoureuse. Une commission spéciale fut chargée de leur procès: elle se composait du procureur - général du sénat le prince Troubezkoi, du président de l'inquisition le général Uchakow, du général Lewachew, du grand écuyer Kourakin, du conseiller intime Narychkin, de Tancien ministre Michel Galitsyn, qui venait d'être rappelé de l'exil; et de quelques autres sur la complaisance desquels on pouvait tout autant compter.
M. Finch écrivait le 19 décembre 1741:
«La commission des prisonniers d'état tient ses séances dans le palais de l'impératrice. Sa Majesté se tient constamment dans une tribune, d'où elle peut tout voir et entendre sans être vue-, afin, dit-elle, d'empêcher la faveur ou l'injustice. Cette déclaration, et la confiscation générale des biens des prévenus avant même qu'ils aient été entendus, ne peuvent se justifier que par la pratique de cette cour en pareilles circonstances. On dit aussi que le knout a été donné au prisonniers.»
M. Finch ajoute dans un autre passage de la même
dépêche :
«Le feld-maréchal Munnich a comparu devant l'inquisition, car il n'y a rien dans ce pays qui mérite le nom de cour de justice. »
11 écrivait encore le 2 janvier 1742:
« On continue le procès. Il est impossible de se faire une idée de l'inhumanité des commissaires à Tégard des malheureux pris nniers: elle augmente de jour en jour, et c'est, dit -on, par les ordres formels de ceux qui sont présents, afin d'empêcher l'injustice.
« Un des soldats , qui ont été nommés lieutenants, a affirmé que le feld-maréchal Munnich lui avait dit, lors de l'attaque de nuit contre le duc de Courlande, qu'il s'agissait de placer la princesse Elisabeth sur le
trône. Munnich a nié avoir tenu aucun propos dans ce sens ; et, lorsqu'il a été confronté avec lui, le lieutenant a offert de recevoir le knout, à la condition que, s'il maintenait cette assertion après avoir subi cette torture, le vieux feld- maréchal la subirait à son tour. Plutôt que d'être exposé à cet indigne traitement Munnich a avoué tout ce qu'on a voulu, mais ses explications ont rendu évident que dans cette circonstance la grande duchesse elle-même avait désiré que les ofSciers et les soldats, qui accompagnaient Munnich, obéissent à ses ordres. »
Tant d'iniquités révoltaient l'honnête anglais, et lui arrachaient dans sa dépêche du 5 janvier ce cri d'indignation:
«Je ne connais personne ici qui passerait dans un autre pays pour un homme médiocrement honnête. »
Et il ajoutait:
«Les nouveaux conseillers de l'impératrice ne sont pas d'accord entre eux, et elle a une mauvaise opinion de leur esprit, et une pire encore de leur cœur. »
Un fait que M. Finch rapportait dans cette même
dépêche donne une idée de ce qui se passait alors en
Russie:
« Un officier subalterne a été envoyé à la poursuite du czar détrôné et de ses parents pour donner le knout à une des femmes -de -chambre de la grande duchesse, sans dire pourquoi, et il est retourné immédiatement après. »
Enfin le procès fut termine au gré de l'impératrice,
et ici nous allons encore laisser parler l'envoyé anglais,
qui écrivait le 19 février (n. st.):
«Hier, le comte Ostermann, Munnich, Golowkin, le président Mengden, Lœwenwolde, et le secrétaire Jacoblitz furent conduits à l'échafaud. Vers dix heures du matin arriva Ostermann, que l'impératrice haït le plus. Il fiit apporté sur une chaise, car il était incapable de
marcher. On lui lut son acte d'accusation, qui remplissait cinq feuilles de papier. Il l'entendit debout, la tête nue, avec une contenance ferme et attentive. Ensuite sa sentence lui fut signifiée: elle le condamnait à être brisé sur la roue; mais la clémence de l'impératrice l'avait commuée en la peine de la décapitation. Des billots et des haches étaient préparés. Des soldats le traînèrent auprès d'un de ces billots; il y posa la tête, le bourreau s'approcha, déboutonna le col de sa chemise et de la robe de chambre dont il était vêtu, et lui découvrit le cou. Cette cérémonie dura environ une minute. Alors, il lui fut déclaré que sa Majesté lui fesait grâce de la vie, et le condamnait à un exil perpétuel. Ostermann fit une inclination de tête, et dit aussitôt ( ce furent les seules paroles qu'il prononça) : «Je vous prie, rendez moi ma perruque et mon bonnet;» il les mit sur sa tête, et boutonna le col de sa chemise et de sa robe de chambre, sans que son visage trahit la plus légère émotion. Les cinq autres victimes, qui étaient au bas de l'échafaud entendirent ensuite leur sentence. Munnich avait été condamné à être écartelé, et les autres à perdre la tête; comme pour Ostermann, leur peine fut commuée en un exil pour le reste de leurs jours. Tous avaient laissé pousser leur barbe, à l'exception de Munnich, qui était rasé, bien vêtu, avec une contenance ferme, intrépide, insouciante, comme s'il eut été à la tête d'une armée, ou à une parade. Depuis le commencement du procès jusqu'à ce dernier instant, on ne l'a jamais vu témoigner la moindre crainte ou inquiétude. Durant le trajet de la citadelle à l'échafaud, il affectait de plaisanter avec ses gardes, et il leur disait, que lorsqu'il avait eu l'honneur de les conduire au feu, ils l'avaient jugé brave, et qu'ils le trouveraient tel jusqu'à la fin. »
Munnich fut transporté à Pelim en Sibérie, où il reçut pour prison la maison qui avait été élevée, sur ses plans, dit-on, pour Bireù. Ostermann fut exilé à Beresowa, où Mentchikow était mort, et où il mourut luimême sept ans après, en 1747. On ignore le nom du
lieu, où fut relégué Golowkin. Mengden fut détenu Si Jaroslaw.
Les exilés des deux derniers règnes furent rappelés, et le nombre en était grand. La plupart furent accueillis par la nouvelle impératrice avec une faveur marquée. De toute la famille Dolgorouki, il ne restait plus que le feld - maréchal qui était trop vieux pour être encore quelque chose. Le prince Michel Galitsyn eut, comme a vu, la satisfaction de siéger dans la commission qui exerça de si terribles représailles contre s^g anciens persécuteurs, Elisabeth se souvint aussi d'un exilé qui avait so,uffert à cause d'elle, et qu'elle n'avait pas oublié malgré le nombre d'années qui s'étaient écoulées depuis: je veux parler de Schubin, le grand grenadier, quelle avait aimé et que Biren. lui avait enlevé. On le chercha longtemps en rain, et ce ne fut qu'après deux ans que le hasard le fit retrouver. Elisabeth ne lui rendit pas son amour; elle se contenta de lui donner un grade dans ses gardes avec le rang et le titre de major -général. Dans un accès de clémence, Elisabeth, qui avait gardé un bon souvenir de Biren, voulut le faire revenir à la cour, et le remettre en possession du duché de Courlande. Elle en fut détournée, sans doute par Bestuchew, qui craignait de se retrouver en présence de l'ancien ami qu'il avait si odieusement trahi. Biren reçut pourtant quelque adoucissement à ses peines, Il put quitter sa dure prison dans le rigoureux climat de Pelim, et jouir d'une sorte de liberté à Jaroslaw, cheflieu du gouvernement de ce nom, où il fut interné; et
il lui fdt permis de toucher une partie des revenus de ses biens de Courlande. Ses deux frères Charles et G-ustave reçurent leur grâce pleine et entière.
Dans les premiers temps Lestocq avait le plus grand crédit auprès de la nouvelle impératrice; il disposait de toutes choses de concert avec M, de la Chétardie; et nul doute qu'en général il ne donnât de très bons conseils, car, malgré certains ridicules auxquels échappent rarement les parvenus , il avait du sens et de l'esprit. Mais^ indépendamment de sa qualité d'étranger, qui était un obsiacle à toute prétention de jouer un rôle politique, Lestocq ignorait Fart du gouvernement, et il eut été parfaitement incapable de tenir sa place dans un conseil de ministres. L'un des chefs du parti des vieux Eusses, le prince Tcherkaski, qui avait conservé sa place de grand chancelier , était âgé et indolent; l'autre, le prince Troubetzkoi, était bon tout au plus, en sa qualité de procureur-général du sénat, à trouver des crimes imaginâmes aux innocents que l'impératrice voulait perdre. Woronzow était trop jeune, et n'avait véritablement aucune sorte de mérite. Elisabeth n'était pas femme à gouverner elle-même son empire, car, pour être assise sur le trône, elle n'en continuait pas moins le genre de vie auquel elle était accout. mée. Lestocq lui désigna Bestuchew pour prendre la place d'Ostermahn, et conduire les relations de la Russie avec les puissances étrangères. Dans les circonstances présentei^, tandisque l'Europe était en feu, il fallait un ministre expérimenté, ayant la pratique des affaires. Bestuchew avait assurément ces qualités, et
snrtont il connaissait mienx qn'ancan autre Russe les cours et les cabinets. Malheureusement la reconnaissance n'était pas une vertu à Tusage de Bestuchew^ et Lestocq, qui aurait dâ le savoir, Tapprit à ses dépens. Le grand crédit de Lestocq, à qui ses fonctions de médecin donnaient à toute heure accès auprès de Timpératrice, lui fit ombrage, et il travailla sourdement à lui nuire. Le départ de M. de la Chétardie, qui quitta la Russie avec des présents évalués à un million de francs, porta le premier coup à Lestocq. Peu de- semaines après le chancelier mourut (nov. 1742). Bestuchew lui succéda, et fit nommer ensuite Woronzow vice-chancelier, bien certain de ne pas trouver en lui un collègue incommode. Désormais la lutte fut ouverte entre Lestocq et Bestuchew, et elle ne pouvait finir que par la ruine complète de Tun ou de Fautre. Lestocq, uni au procureuf-général Troubetzkoy, tenta de faire impliquer Bestuchew dans la prétendue conspiration attribuée au marquis de Botta -Adorno, ministre de la * reine de Hongrie. Bestuchew prit sa revanche Tannée suivante, en 1744, et avec plus de succès. M. de la Chétardie revenait en Russie avec la mission d'engager résolument la czarine dans la guerre générale. Bestuchew, qui avait ses vues particulières, était un obstacle à cette politique; et, autant pour servir les intérêts de son maître que pour être utile à Lestocq, et raffermir son crédit auprès de Fimpératrice, M. de la Chétardie annonça à son arrivée Tintention de culbuter le grand chancelier. Il avait un allié dans
la princesse de Zerbst, mère de la future grande du-
ehesse, et dévouée à la Prusse, alors unie à la France. Bestuchew agit avec la décision naturelle à son caractère. La correspondance de M. de la Chétardie fut volée, déchiffrée, et mise sous les yeux de l'impératrice, qui y trouva des choses désagréables. Le résultat de ce tissu d'intrigues, où il est difficile de démêler le vrai et le faux, fut que M. de la Chétardie, qui n'avait pas encore remis ses lettres de créance, fut conduit à la frontière, après avoir souffert d'indignes traitements, et que Lestocq demeura perdu dans Tesprit de Timpératrice. Le .cabinet de Versailles, au lieu de trouver mauvais de pareils procédés, fit taire ses justes ressentiments, comme avait fait la cour de Vienne Tannée précédente; et, pour se rendre favorable Elisabeth, lui accorda le titre d'impératrice auquel elle prétendait, et que n'avaient pas eu ses prédécesseurs. A l'égard de Lestocq, il languit dans la disgrâce, jusqu'à ce qu'enfin, en 1749, Bestuchew trouva un prétexte pour consommer sa ruine. Accusé de haute trahison, traduit devant l'inquisition secrète, dont le président, le général Schouvalow, était une créature de Bestuchew, Lestocq ne survécut à la torture, où il fiit mis à plusieurs reprises, que pour être exilé à Uglitsch, petite ville sur le Volga, dans le gouvernement de Jaroslaw, et ensuite, en 1753, à Usting-Weliki, près d'Archangel. Il est inutile d'ajouter que les grands biens, qu'il tenait de la gratitude d'Elisabeth, furent partagés entre ses persécuteurs.
Elisabeth était selon toutes les apparences solidement assise sur son trône. II ne restait pas, en Kus-
sie, un seul membre de la famille impériale qui pût lui disputer la couronne. L'infortuné Ivan était tenu dans une étroite captivité. Ses partisans, s'il en avait, se cachaient avec le plus grand soin, et se dérobaient à toutes les recherches de la plus sévère inquisition. On avait été jusqu'à défendre, sous les peines les plus cruelles, de prononcer son nom, et même de conserver une seule des pièces de monnaie frappées sous son règne. Pourtant Elisabeth vivait dans des angoisses incroyables. Ses ministres, ses courtisans ne parvenaient pas à la rassurer. Elle ne se croyait pas à l'abri d'un de ces revers de fortune dont elle avait vu en peu d'années tant d'exemples. Elle savait trop, par sa propre expérience, avec quelle facilité on renverse en Russie le pouvoir le plus solidement établi. Peut-être avait -elle raison de trembler ainsi sans cesse. Le ministre anglais, lord Hyndford, écrivait le 7 juin 1745:
«Un homme a été trouvé caché derrière un rideau, qui voulait assassiner l'impératrice. Les plus cruelles tortures n'ont pu lui arracher un mot. Elisabeth est en proie à une telle terreur qu'elle reste rarement plus de deux jours dans le même lieu, et peu de gens savent où elle dort.»
Cependant ces transes continuelles, qui étaient entretenues par la fréquente découverte de prétendus complots, n'empêchaient pas Elisabeth de s'occuper uniquement de ses plaisirs. Au début de son règne elle avait un favori en titre, qui a tenu une large place dans son histoire. Alexis Rasumowsky était le fils d'un
paysan de l'Ukraine. Sa belle voix l'avait fait ad-
mettre jeane encore dans les chœurs de Téglise d'une petite ville de sa province. Plus tard il entra dans la chapelle impériale. C'est là qu'Elisabeth le vit, et, quoique Schubiu parut posséder son affection, elle le prit à son service, et lorsque le beau- grenadier lui eut été enlevé j Rasumowsky fut en quelque sorte son suc* cesseur. Il acquit prpmptement sur le cœur et Tésprit de sa maîtresse un empire tel qu'on put les croire mariés. Il faut rendre cette justice à Rasumowsky qu'il usa toujours de son influence avec modération, et qu'il sut se concilier l'estime et la considération de tous ceux qui approchaient de la princesse Elisabeth. Après la mort de l'impératrice Anne, il devint un des chambellans de sa maîtresse; et^ lorsqu'elle fut montée sur le trône, le jour de son couronnement, elle le nomma grand veneur, lui donna le titre de comte, et l'ordre de St. An^ré; plus tard enfin, sans avoir jamais porté les armes, Rasumowsky devint feld- maréchal. Les richesses qu'il reçut d'Elisabeth étaient immenses. Tant qu'elle vécut, il conserva, sinon son affection exclusive, du moins sa confiance. Dans l'intérieur du palais impérial et aux yeux de toute la cour, ils vivaient comme s'ils eussent été* mari et fenune ; leurs appartements étaient contigus, et eu quelque sorte communs. Rasumowsky était d'ailleurs complaisant. Il ne gênait nullement Elisabeth par sa jalousie, et elle put toujours satisfaire ses goûts. La faveur particulière dont elle honora Ivan Schouvalow, la seule qui lui put faire om*brage par sa persistance, ne parut en aucun temps inquiéter Rasumowsky. Il vivait dans la meilleure intel-
ligence avec son rival, qn'il considérait plutôt comme an collègue. En effet, on ne vit jamais entre eux de querelles: ils étaient sur le pied de la plus parfaite intimité, toujours unis par les mêmes vues, par les mêmes sympiM^hies, et ne se contrariant jamais. L'impératrice leur accordait une égale confiance, et ne trouvait son plaisir que dans leur société. Un pareil spectacle a rarement été donné dans une cour. est vrai que Rasumowsky était peu exigeant, et d'ailleurs ne se souciait pas d'intervenir dans les affaires du gouvernement. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que son frère CyriUe qui, grâces à lui, était devenu à l'âge de dix -neuf ans hetman des Cosaques, et qui exerçait un grand empire sur lui, n'était pas plus jaloux que lai-même du crédit de Schouvalow et de sa cabale.
Ivan Schouvalow était, au contraire de Rasumowsky, d'une noble et ancienne famille, mais pauvre. Son parent le général Pierre Schouvalow, qui était en grand crédit et dont la femme était une espèce de favorite, r avait fait admettre au nombre des pages de l'impératrice. Sa figure le fit remarquer, et, en 1760, il régnait déjà sur le cœur d'Elisabeth. Il fit preuve de la même modération que Rasumowsky, et il n'aspira qu'à jouir en paix de l'affection de sa souveraine. H avait peu d'esprit et un caractère ftiible et timide, qui l'empêcha toujours de prétendre au gouvernement de l'empire. Jusqu'à un certain point il était désintéressé, et s'il entra plus que Rasumowsky dans des intrigues politiques, on peut croire qu'il y fut engagé par son entourage, et par l'adresse de ceux qui
savaient flatter sa vanité. Ivan Sohouvalow fut peutêtre le premier Russe qui comprit de quelle importance pouvaient être les éloges et les complaisances des beauxesprits français. Il rechercha Tamitié de Voltaire, et il eut rheureuse idée de persuader à ce grand génie d'écrire l'histoire, ou plutôt l'éloge de Pierre !•'. C'est lui qui mit en honneur à la cour de Pétersbourg le goût des modes de Paris, et qui y introduisit l'influence de la langue et des mœurs françaises, qui depuis y ont régné exclusivement. Entre autres innovations, il établit à Pétersbourg un théâtre français.
Ces détails ne représentent qu'une des faces de la situation intérieure de la Russie durant cette époque, et sous laquelle on s'est trop souvent contenté de l'envisager. Pour les contemporains, pour les té^ moins oculaires, le règne d'ËUsabeth offrait un horrible spectacle qui a fait dire à un des plus récents historiens de la Russie, à Herrmann, que l'on n'accusera certes pas de préventions défavorables, qu'on peut seulement lui comparer le despotisme des souverains de rOrient qui se sont le plus fait un jeu de tout ce qu'il y a de sacré dans l'humanité. C'est, en effet, la conclusion qui ressort des extraits des dépêches allemandes publiés par Herrmann. Les rapports des ministres et agents anglais sont plus modérés, peut-être parce qu^ils approfondissaient moins les désordres de tout genre qui frappaient les regards des observateurs plus exercés. Il est de fait que la corruption régnait à visage découvert dans toutes les régions du gouvernement et de la société, surtout dans la classe supérieure ; tous les vices
s'y donnaient libre carrière, et il n'en pouvait être autrement. Les étrangers, accoutumés à un gouvernement régulier, ne pouvaient imaginer qu'un pareil état de choses pût durer longtemps. M. Wich écrivait le 29 avril 1743:
» Ce gouvernement n'est pas fermement établi ni solide, et il sera toujours sujet à des agitations et à des révolutions soudaines; et si la czarine ne change pas de conduite, et ne s'applique pas plus qu'elle ne Ta fait jusqu'à présent, au gouvernement intérieur de l'empire et aux affaires étrangères, elle déchoira dans l'opinion de son peuple, et fera une médiocre figure chez elle, et aucune au dehors. Jamais princesse en Europe n^est montée sur le trône en promettant de faire un plus glorieux personnage, et la providence Ta suffisamment douée de toutes les qualités et de tous les talents nécessaires pour se faire aimer et respecter par ses sujets et les autres nations. Mais son goût pour les plaisirs gâte tout, et finira par causer des malheurs irréparables. »
Quatorze ans plus tard, cette prédiction s'était en
partie réalisée; tous les maux, qui devaient résulter d'un pareil début, s'étaient produits au grand jour, et un ministre des Provinces-Unies, M. du Swart, pouvait écrire sans exagération en 1757:
« La société présente en Russie un effrayant tableau de licence, de désordre, et une dissolution de tous les liens de la société civile. L'impératrice n'entend et ne voit que les Schouvalow; elle ne s'enquiert de rien, et continue sa manière de vivre accoutumée: elle a littéralement abandonné l'empire au pillage. Jamais il n'y a eu en Kussie un état de choses plus désordonné, plus dangereux et plus déplorable. Il n'y reste pas la moindre trace de bonne foi, d'honneur, de confiance, de pudeur et de justice. »
Nul doute que tant de témoignages, si unanimes, si conformes, ne soient dignes de foi, et quand on voit que, loin de péricliter, la puissance russe a sans cesse grandi, n'est-il pas permis de supposer que cette situation, qui serait anormale dans tout autre état, est régulière dans ce pays singulier.
Ce ne fut pas seulement à Fintérieur que l'avènement au trône d'Elisabeth ouvrit une ère nouvelle. Sous son règne, la Russie entra véritablement pour la première fois, et définitivement, dans la sphère des grandes puissances de l'Europe. Jusque là cet empire, à peine sorti de la barbarie, et qui n'avait pas conscience de l'emploi qu'il pouvait faire de ses ressources formidables, était resté comme en dehors du monde civilisé. Les questions d'équilibre européen ne le touchaient pas. Il se contentait de défendre son indépendence, ou de s'agrandir en se querellant avec ses plus proches voisins, avec la Suède, avec la république de Pologne et avec la Porte Ottomane. L'empereur Charles VI, en obtenant de la czarine Anne la garantie de la pragmatique-sanction, qui assurait sa succession à sa fille Marie-Thérèse, lui fit faire un premier pas dans cette voie.
Mais, trop occapés chez enx par ces révolatioiis de palais, qui se sneeédèrent si rapidement, les Basses ne songeaient nnllement à tirer parti de cette conjoncture si favorable pour la grandeur de leur pays. H fallut en quelque sorte les forcer à sortir de cette inconceyable apathie, can comme récrivait M. Finch en 1741, les nobles Russes ne voulaient rien avoir à démêler avec le reste de TEurope.
Ce fut TÂngleterre qui pensa la première à apporter le poids de la Russie dans la balance de FEurope. Les instructions de M. Finch (29 février 1740) lui enjoignaient spécialement de lier d étroites relations d'amitié entre la Russie et la Grande Bretagne, et de resserrer ralliance qui existait déjà entre la czariue Anne et la maison d'Autriche. Frédéric II eut la même pensée. Immédiatement après son avènement à la couronne, il travailla à se mettre en bonne intelligence avec le cabinet de Pétersbourg. Son envoyé, M. de Mardefeldt, fesait une cour assidue à Ostermann, qui, étant chargé des affaires étrangères, décidait à peu près exclusivement des rapports de la Russie avec les puissances étrangères. Ce ministre était très favorablement porté pour Frédéric II, et il ne consentit à faire un traité avec l'Angleterre, qu'à la condition que la Prusse, le Danemark et la Pologne y seraient compris : ce qui ne convenait nullement au cabinet anglais, conmie nous l'apprend M. Finch dans sa dépêche du 1 octobre 1740.
Sur ces entrefaites Fempereur Charles VI vint à mourir (20 octobre). La nouvelle en arriva à Pétersbourg peu de jours après le décès de l'impératrice Anne ;
et si Ton considère quelle était en ce moment la situation intérieure de la Russie, et rengagement que Cjette puissance avait pris de garantir la pragmatique-sanction, on reconnaitra que jamais événement n'arriva plus mal à propos. M. Finch écrivait le 1 novembre 1740:
«Cette nouvelle a extrêmement alarmé et troublé le comte Ostermann. Il pense que tous les princes de l'Europe doivent à présent mûrement prendre en considération, si la maison d'Autriche doit être maintenue dans son intégrité, ou si elle doit être abandonnée, car il n'y a pas de moyen terme entre ces deux partis. Par dessus toutes choses, il est important de savoir si la France persistera dans la garantie de la pragmatiquesanction, ou non; car, si elle prend le dernier parti, il pense que toutes les puissances de l'Europe doivent unir leurs forces et leur coopération pour mettre la garantie à exécution. Un autre sujet d'appréhenUon pour ^ Ostermann, c'est que le roi de Prusse semble jusqu'ici être lui-même son propre ministre, et agir seulement à son idée. Toute négociation entre l'Angleterre et la Russie suppose l'adhésion du roi de Prusse au traité. Dans le cas contraire, je comprends moi-même dans quels embarras cette cour se trouverait, et à quels ménagements elle serait obligée.»
Ce rapport dut grandement étonner le cabinet anglais, car il avait supposé un peu légèrement que la Russie prendrait plus au sérieux ses engagements. Ainsi Lord Harrington, un des secrétaires d'état pour les affaires étrangères, écrivait le 31 octobre à M. Robinson, ministre d'Angleterre à Vienne :
« L'Angleterre et la Hollande demeureront dans une étroite alliance avec l'Autriche, et le roi prendra les mesures les plus efficaces pour s'assurer du concours du roi de Prusse et de la czarine. »
Quant au roi de Prusse, il avait déjà pris son
parti, et c'était de préférer son intérêt particulier aux
engagements solennels eontractés par le fen roi son père; et, comme il connaissait mieux les Russes que ne fesaient les ministres anglais, il comptait bien que, s'ils ne suivaient pas son exemple, ils n'auraient guëres plus à cœur le maintien de la pragmatique-sanction. U est vrai que Frédéric avait une pauvre opinion des Russes. «L'esprit de la nation, a-t-il écrit, est un mélange de défiance et de fourberie; paresseux, mais intéressés, ils ont Fadresse de copier, mais non le génie de rinvention. Les grands sont factieux; les gardes, redoutables aux souverains; le peuple est stupide, ivrogne, superstitieux et malheureux.» D'ailleurs, dans les cireonstances présentes, Ostermann Teut-il voulu sincèrement, la Russie n'était guëres en état de s'occuper des affaires de ses voisins et alliés. Frédéric dit très nettement que, ce qui acheva de le déterminer à envahir la Silésie, ce fut la mort d'Anne. « Les apparences, dit-il, étaient que, durant la minorité du jeune empereur, la Russie serait plus occupée à maintenir la tranquillité dans son empire, qu'à soutenir la pragmatique-sanction. » La neutralité de la Russie ne suffisait pas à Frédéric. Il voulait l'attirer de son coté, et la faire intervenir contre la reine de Hongrie. Tant qu'Ostermann restait chargé de la direction des affaires étrangères, toute tentative aurait été inutile, et Biren était naturellement porté vers la maison d'Autriche. Lorsque la princesse de Brunswick eut été déclarée régente, Frédéric commença à espérer, car le prince était son beaufrère et Munnich, premier ministre, pouvait être gagné. «Sons le prétexte de cette révolution, a-t-il écrit dans
son Histoire de mon temps, le roi envoya le baron de Winterfeldt en ambassade en Russie, pour féliciter le prince de Brunswick et son épouse de Fheureux succès de cette entreprise. Le vrai motif, Tobjet caché de cette mission était de gagner Miinnich, beau-père de Winterfeldt, et le rendre favorable aux desseins qu'on était sur le point d'exécuter: à quoi Winterfeldt réussit aussi heureusement qu'on le pouvait désirer. » M. Finch annonçait dans sa dépêche du 20 décembre 1740 Farrivée du major Winterfeld, et quelques jours après, le 30 du même mois, il écrivait: «Munnich penche à croire que l'Autriche devrait d'une manière ou d'autre donner satisfaction à la Prusse et la gagner.» Si nous en croyons le ministre anglais, Frédéric ne tarda pas à récompenser de si bons sentiments : il donna à Malzahn, gendre de Munnich, une commission de colonel dans ses troupes, au feld- maréchal lui-même une bague de diamants, qu'il avait portée, et à son fils une terre sur roder. Une telle générosité reçut bientôt le prix qu'elle méritait. Frédéric nous l'apprend lui-même. «M. de Winterfeldt, écrit-il, parvint, par le crédit du maréchal Munnich à conclure avec la Russie une alliance défensive : c'était tout ce qu'on pouvait désirer de plus avantageux dans ces circonstances critiques. » Peu de temps après Munnich fut destitué, et ce traité allait être anéanti par une alliance entre la reine de Hongrie, la Russie, les Etats -Généraux de Hollande et le roi de Pologne, qui eut accablé le roi de Prusse, lorsqu'éclata la révolution qui mit Elisabeth sur le trône. Il était difficile de prévoir quelle politique sui-
vrait la Russie. Si rinflnenee de M. de la Chétardie eut été aussi grande quon Ta dit, nul doute qu'Elisabeth ne se fut alliée immédiatement à la France, et elle aurait envoyé au secours de Frédéric les troupes qui avaient été réunies en Livonie pour marcher contre lui. Lestocq était porté pour la France, mais Bestucbew, chargé, en sa qualité de vice-chancelier, de la direction des affaires étrangères, penchait vers F Angleterre, et par conséquent vers la cour de Vienne. Quant à Timpératrice, « elle n avait, dit Frédéric, de prédilection pour aucune des puissances; mais elle se sentait de l'éloignément pour la cour de Vienne et pour celle de Berlin. Antoine -Ulrich, le père de l'empereur qu'elle avait détrôné, était cousin-germain de la reine de Hongrie, neveu de rimpératrice-douairière, et beau-frère du roi de Prusse; et elle appréhendait que les liens du sang ne fissent agir ces puissances en faveur de la famille sur la ruine de laquelle elle avait établi sa grandeur. » Néanmoins, à la longue, Bestuehew aurait surmonté les répugnances d'Elisabeth, et la Russie, alliée à l'Angleterre et au cabinet de Vienne, se serait déclarée contre la Prusse qu'elle aurait pris à dos. De jour en jour l'influence anglaise gagnait du terrain; l'éloignement de l'impératrice pour les affaires était mis adroitement à profit par Bestuehew, qui restait maître d'engager la Russie à son gré, pourvu qu'il y mît du temps. A ce propos M. Wich, le nouveau résident anglais, écrivait le 21 octobre 1742:
«Comme l'impératrice aime beaucoup la chasse et
qu'elle est très lasse le soir, les ministres cmt rarement roccassion de l'entretenir d'affaires.»
Pour combattre le cabinet de Versailles par ses propres armes, et contrebalancer les effets de sa libéralité dans une cour où l'argent disposait de toutes choses, le cabinet anglais avait autorisé son ministre à acheter à deniers comptant les consciences rebelles à reconnaître la justice de la cause de la reine de Hongrie. C'était là la raison du zèle de Bestuchew pour l'alliance britannique, mais ce ministre prétendait être impuissant tant qu'il serait contrecarré par Lestocq, dont le crédit était encore considérable. M. Wich chercha à y mettre bon ordre. Il écrivait le 15 décembre 1742:
«J'ai amené une réconciliation entre Lestocq et les deux frères Bestuchew, et j'ai décidé le premier à accepter une pension de 600 liv. st. de sa Majesté le roî d'Angleterre. Il a été très content, et il m'a fait de grandes promesses, mais il est en même temps payé par la France.»
Cependant Elisabeth ne pouvait se résoudre à prendre aucun parti. L'union de Lestocq avec Bestuchew ne fut pas longue, et quoique, comme le dit. le résident anglais, « l'impératrice haït et craignit le roi de Prusse , » elle ne pouvait se décider à s'engager dans une étroite alliance avec l'Angleterre, qui équivalait à une alliai^ce avec la cour de Vienne. La fortune qui se plaisait à combler Frédéric de ses faveurs, vint encore à son aide en cette circonstance.
Le marquis de Botta -Adorno était ambassadeur de la reine de Hongrie, et il employait tous ses soins à
gagner la Eussie à la cause de sa maîtresse. Ses efforts n'abontissaient à rieu, et il s'imaginait sans doute que, si Ivan remontait sur le trône, il aurait meilleur marché du cabinet russe, et que son appui serait acquis à la cause de Marie - Thérèse. Que tels fussent ses sentiments, cela est vraisemblable et naturel, mais que, sur ce principe, il ait trempé dans une conspiration pour renverser Elisabeth, c'est ce qui n'est pas démontré. Tout au plus encouragea-t-il les dispositions de quelques mécontents dé ses amis. Quoiqu'il en soit, beaucoup de personnes, et de la première qualité; furent accusées d'être entrées dans un complot ourdi par l'ambassadeur d'Autriche, qui était parti depuis plusieurs mois pour Berlin , où il venait d'être accrédité. Rien ne prouve que tous ceux qui furent condamnés par l'inquisition secrète fussent coupables. Il est permis de supposer que cette conspiration ne fut qu'une des péripéties de la lutte engagée entre deux cabales opposées, entre Lestocq et Bestuchew. Le premier échoua à renverser le chancelier, et un grand nombre de victimes, et dans le nombre plusieurs femmes de la première distinction, expièrent dans les supplices ou dans Fexil, le mauvais succès du parti des vieux Eusses uni à Lèstocq.
La reine de Hongrie eut le tort de n'avouer ni de désavouer son ministre. Frédéric refusa de recevoir le marquis de Botta coupable d'un si grand crime, et' il s'efforça de mettre à profit la colère d'Elisabeth contre le cabinet de Vienne. Après bien des longueurs, M. de Mardefeldt, son ministre, ne put obtenir qu'une garantie
des états prussiens, qui, selon le témoignage de Pré* déric, était conçue en termes si vagues, qu*il ne valait pas la peine de l'avoir. Le roi de Prusse attribuait à Bestuehew ses mauvais succès diplomatiques à Pétersbourg. Le cabinet de Versailles n'était pas moins mécontent de ce ministre, qui avait mis obstacle aux avantages que la France comptait retirer des services rendus à l'impératrice par M. de la Chétardie. Cet ambassadeur fut renvoyé en Russie avec la mission de faire renvoyer. Bestuehew. Comme la France et la Prusse étaient unies, et qu'elles avaient les mêmes intérêts à Pétersbourg, M. de Mardefeldt reçut Tordre de seconder M. de la Chétardie.
Frédéric, mettant à profit les loisirs que lui fesait la paix de Breslau, venait de donner de sa main une femme au grand duc héritier d'Elisabeth. Frédéric s'en vante comme d'un grand succès, et il parle de ce mariage comme d'un des fondements de la sûreté de la Prusse. « Une grande duchesse de Russie , disait - il, élevée et nourrie dans les terres prussiennes, devant au roi sa fortune, ne pouvait le desservir sans ingratitude. » Qu'on ne s'étonne pas d'entendre Frédéric donner tant d'importance à cette alliance indirecte avee Elisabeth. N'a-t-il pas écrit ces paroles dans ses admirables mémoires qu'on peut regarder comme son testament politique : « De tous les voisins dç la Prusse, l'empire de Russie mérite le plus d'attention, comme le plus dangereux: il est puissant, et il est voisin; ceu:j qui a l'avenir gouverneront la Prusse seront également dans la nécessité de cultiver l'amitié de ces barbares.»
Elisabeth n'avait que trente trois ans à son avènement an trône y mais elle était décidée à ne pas se marier. «Cette princesse, dit Frédéric, préférant sa liberté aux lois da mariage, trop tyranniqaes selon sa façon de penser, pour affermir son gouvernement appela son neveu, le jeane duc de Holstein, à la succession. » Il arriva à Pétersbourg le 5 février 1742, et le 7 novembre suivant, après qu'il eut embrassé la religion grecque, Timpératrice le déclara son successeur, et lui conféra le titre de grand duc de Russie. Le duc de Holstein - Gottorp n'avait encore que treize ans, — il était né le 21 février 1728, — et déjà Elisabeth songeait à lui trouver une femme, afin de s'assurer d'une lignée. «Quoique son choix ne Ait pas fixé, dit Frédéric, son penchant la portait à donner la préférence à la princesse Ulrique de Prusse, sœur du roi. La cour de Saxe avait desseitf de donner la princesse Marianne, seconde fille d'Auguste, au grand duc, pour gagner du crédit, à la faveur de cette alliance, auprès de l'impératrice. Rien n'était plus contraire au bien de l'état de Prusse, que de souffrir qu'il se formât une alliance entre la Saxe et la Russie, et rien n'aurait paru plus dénaturé que de sacrifier une princesse du sang royal pour débusquer la saxonne. On eut recours à un autre expédient. De toutes les princesses d'Allemagne en âge de se marier, aucune ne convenait mieux à la Russie et aux intérêts prussiens que la princesse de Zerbst .... Nous n'entrerons pas dans les détails minutieux de cette négociation; il suffit de savoir qu'il fallut employer {dus de peine pour
Ini faire prendre de la consistance^ que s'il se fut agi de la chose la plus importante. Le père de la princesse même y répugnait .... En fiussie, M. de Mardefeldt cacha si bien au chancelier Bestuchew les ressorts qu'il mettait en jeu, que la princesse de Zerbst arriva à Pétersbourg au grand étonnement de l'Europe, et que rimpératrice la reçut à Moscou avec toutes les marques de satisfaction et d'amitié.» La princesse Sophie d'Anhalt-Zerbst, car elle ne prit le nom de Catherine, sous lequel elle est devenue si célèbre, qu'en embrassant la religion grecque, était née le 2 mai 1729 à Stettin, dont son père était gouverneur. Par sa mère, née princesse de Holstein, elle était parente du grand duc. Son mariage avec l'héritier de la couronne fat déclaré aussitôt après son arrivée à Pétersbourg dans le mois de février 1744, et célébré le 1 septembre de l'année suivante.
En attendant que la future grande duchesse de Russie tùt en état de rendre à Frédéric les services qu'il attendait d'elle, et que, soit dit en passant, il attendit toujours en vain, il eût vu avec satisfaction la chute du ministre qui était, à ce qu'il croyait, le principal obstacle à une étroite union entre la Prusse et la Russie. M. de Mardefeldt, en digne serviteur de son maître, fut assez adroit pour ne. pas être compromis par l'échec de M. de la Chétardie, et il put rester à Pétersbourg; mais Bestuchew ne lui pardonna pas, non plus qu'à son souverain, d'avoir trempé dans des manœuvres qui tendaient à le renverser.
En revanche, le ministre d'Angleterre se trouva presqu'en faveur, et il travailla plus que jamais à per-
suader à la conr de Russie d'entrer dans une plus étroite alliance avec le roi George II, sans pouvoir vaincre Findifférence de Timpératrice ^ et aussi celle de la nation. M. Tyrawly écrivait le 10 septembre 1744:
«La noblesse russe, le clergé et le peuple entier pensent réellement qu'ils sont trop puissants pour qu'on les attaque sur leur propre territoire; et ils sont d'avis que ce qui se passe dans le ïeste de l'Europe ne les regarde pas, et n'importe en rien à cet empire. C'est une erreur que nous devons nous attacher à détruire, si nous le pouvons, quoiqu'elle soit fort enracinée; c'est sur ce fondement, et sur les assurances que lui donne M. de Mardefeldt qu'il est immuable, que le roi de Prusse base tous ses projets présents. »
Ce n'était pas l'opinion de Bestuchew. Tout entier à ses rancunes contre le roi de Prusse, il imagina un projet qui devait, à ce qu'il imaginait, décider sa maîtresse à sortir de son indifférence. Voici ce qu'écrivait M. Tyrawly le 8 octobre 1744:
« Je dois dire à votre seigneurie dans la plus grande confidence que le plan de Bestuchew est de persuader à l'impératrice d'enlever la Prusse à son souverain présent, et de la donner aux Polonais, qui abandonneraient en échange à la Russie les provinces de Pleskow et de Smolensk. Nous espérons que l'impératrice pourra être amenée à approuver ce plan par un motif de religion, car elle fait une grande montre de ses sentiments religieux, et par cette mesure elle mettrait sous sa domination un grand nombre de chrétiens grecs. Le clergé approuvera sûrement ce projet, et je crois que c'est le seul qui puisse entraîner l'impératrice à faire la guerre.»
Contre l'attente de Bestuchew et du résident anglais, ce plan insensé, ridicule, ne séduisit pas Elisabeth, et ne réussit pas à la tirer de son apathie. Il y
avut d'ailleurs une bonne raison pour qu'elle ne se je-
tât pas dans des projets si vastes. Ses profasions de toute sorte avaient mis à sec le trésor public, et M. Tyrawly finissait par arriver à la conclusion que ses embarras d'argent étaient si pressants qu'il n'y avait que l'appât de subsides énormes qui pût influencer l'impératrice et la résoudre à faire la guerre, n'importe à qui. Frédéric le savait -bien, et, comme il n'était pas assez riche pour acheter l'alliance et les secours de la Eussie, il se contenta de bien payer les ministres d'Elisabeth, et de se concilier par là, sinon leurs bons offices, du moins leur inaction et leur neutralité. Dans cette vue, il fit remettre vingt cinq mille écus à partager entre Bestuchew et le vice - chancelier Woronzow. De son côté, Marie Thérèse, qui n'avait pas moins besoin de l'amitié des ministres russes, mais qui avait moins d'argent que Frédéric, leur envoya des bagues de prix. Il est vrai que la reine de Hongrie et le roi de Prusse se trouvaient de nouveau dans une situation à ne négliger l'appui d'aucune puissance. Frédéric, inquiet des avantages que la cour de Vienne avait remportés depuis qu'il avait posé les armes, et craignant toujours qu'elle ne lui réclamât la Silésie, malgré la cession qui lui en avait été faite par le traité de Breslau, venait de s'allier étroitement avec la France; et, sans déclarer la guerre, sans en avoir le plus léger prétexte, il avait recommencé les hostilités en entrant en Bohême, où il se trouvait dans une position périlleuse, be moment était favorable pour se tourner contre lui. Bestuchew qui, malgré l'argent qu'il avait reçu, n'avait pas oublié ses ressentiments, pressait vivement
Elisabeth de lui déclarer la guerre. Le résident anglais ne s'y épargnait pas non plus, et il recommandait chaudement l'exécution du beau plan du chancelier. Il écrivait le 2 février 1745:
«L'impératrice devrait bien se décider à partager la peau de l'ours, car l'occasion pourrait bien ne plus se présenter. Bestuchew se complait dans cette idée, mais il trouve que les arguments prussiens ont fait une trop forte impression sur Woronzow. »
Elisabeth demeura inébranlable, et le cabinet anglais, qui ne perdait pas l'espérance de l'entraîner, lui envoya lord Hyndford qui avait quitté Berlin depuis la rupture de la Prusse avec la reine de Hongrie. Cet ambassadeur, malgré ses magnifiques promesses et Foftre d'un subside immédiat, ne fut pas plus heureux que ne l'avait été M. Tyrawly. Peu de temps après son arrivée à Pétersbourg, lord Hyndford écrivait le 13 mai 1745:
« Je crains que la France n^offire à cette cour autant d'argent pour rester neutre que nous pouvons lui en donner pour la décider à agir; et vous pouvez bien penser laquelle des deux propositions sera acceptée de préférence. »
Et. quelques jours plus tard, le 21 mai:
«L'impératrice ne consentira jamais à agir directement contre le roi de Prusse de concert avec les troupes de l'Autriche ou de la Saxe, et moins encore seule; car quelques personnes vont jusqu'à dire qu'elle le lui a promis en secîret, qu'elle en a même fait le serr ment; et que c'est à son escient et avec son consentement qu'il a envahi la Bohême Tannée dernière. Quoique l'impératrice montre tant de tendresse pour le roi de Prusse, seulement par dépit contre la reine de
Hongrie, pourtant elle est disposée à se déclarer et à agir ouvertement contre la France. »
Ce n'était pourtant pas par estime pour Frédéric qu'Elisabeth ne voulait pas prendre les armes contre lui, car elle disait, s'il faut en croire la dépêche de l'ambassadeur anglais du 3 novembre 1745:
« Le roi de Prusse est certainement un mauvais prince, qui n'a pas la crainte de Dieu devant les yeux; il tourne toutes les choses saintes en ridicule, et il ne va jamais à l'église: c'est le Nadir shah de la Prusse.»
Cette pieuse princesse ne disait pas tout. Ce n'était pas seulement les choses saintes que Frédéric avait le tort de tourner en ridicule. Ce mécréant n'épargnait rien, pas même les faiblesses de l'impératrice de Russie. Quelques années plus tard le ministre de Saxe, Lynar, écrivait:
« Il est bien vrai que cette princesse est fort estomaquée contre la cour de Berlin, surtout après que quelques heyduckes qui ont été au service du roi de Prusse, ont conté à leur retour que ce prince parlait d'elle sans aucun ménagement et d'une manière fort méprisable et déshonorante pour sa personne. Ces discours ont été rapportés par des femmes de chambre à sa Majesté impériale, qui n'aime déjà guères le roi de Prusse, parce que, suivant ses idées, et conune elle s'explique, ce prince n'a point de religion, qu'il ne fait aucun cas de la reine, qu'il ne veut pas vivre avec elle, qu'il n'a pas été sacré, défaut qu'on regarde ici comme très essentiel, et qu'il a encore d'autres qualités qui déplaisent souverainement. »
Lord Hyndford qui savait le respect qu'on doit, aux femmes, surtout quand elles sont souveraines d'un grand empire, et qu'on a besoin de leur alliance, ne tombait pas dans le travers de Frédéric. Tout au con-
traire y il écrivait^ le 30 novembre 1745, dans une dépêche qa'il savait sans donte devoir être ouverte en
Russie :
«Votre seigneurie peut difficilement s'imaginer comme l'habit d'officier sied bien à l'impératrice. Je suis persuadé que les gens qui ne l'auraient pas connue l'auraient prise pour un officier, si ce n'avait été sa jolie figure. En effet, sa Majesté a le cœur d'un homme et la beauté d'une femme, et elle mérite l'admiration du monde entier. »
Cependant Frédéric se tirait merveilleusement des pas les plus difficiles. La campagne de 1745 prouva qu'il était le plus habile capitaine de son temps, et les victoires de Hohenfriedberg et de Sorr lui permirent de faire une paix tout à la fois avantageuse et honorable, d'abord avec l'Angleterre, puis quelques mois après, à Dresde, avec l'Autriche. Alors, comme s'il ne devait plus jamais avoir besoin de l'alliance de la cour de Russie, il acheva, par un trait qui révèle un des plus laids côtés de son caractère, de s'aliéner Bestuchew. Le chancelier n'avait pas encore pardonné à M. de Mardefeldt, et par conséquent au roi son maître, d'avoir été d'intelligence avec M. de la Ohétardie. «A ce sujet de haine s'en joignait un autre, dit Frédéric f
dans l'histoire de la guerre de sept ans. L'an 1745, lorsqu'en automne le Roi entra en Saxe, avant que la bataille de Kesseldorf se donnât, M. de Marde- . feldt eut ordre d'of^ir quarante mille écus à M. de Bestuchew, pour que la Russie ne se mêlât point de cette guerre, et après la paix de Dresde, par une économie déplacée, ou soit par un effet d'inimitié person-
nelle, M. de Mardefeldt se dispensa de payer cet argent an grand chancelier; ce qni fit qae ce ministre comprit dans la haine qu'il avait pour M. de Mardefeldt tout ce qui avait le nom prussien. Pour se venger de ces offenses personnelles, il engagea Timpératrice à conclure une alliance avec les cours de Vienne et de Londres.»
Bestuchew avait d'autant plus de sujet d'être f&ché de n'avoir pas reçu ce qui lui avait été promis, lorsque le roi de Prusse avait besoin de lui, qu'il se trouvait en ce moment dans les plus pressants embarras d'argent. Il demandait à l'ambassadeur anglais, sinon une gratification, tout au moins un prêt à longue échéance et sans intérêts. Lord Hyndford qui rapporte sérieusement cette demande dans sa dépêche du 27 septembre 1746, ajoute: «mon ami est certainement dans la plus grande détresse imaginable: il doit à tout le monde.» Mais, depuis que le roi de Prusse avait fait la paix avec l'Autriche et s'était retiré de la lutte, l'Angleterre se souciait moins de l'alliance du cabinet de Pétersbourg, et Bestuchew dût trouver un autre expédient pour pay^ ses dettes.
La guerre générale tirait à sa fin. I^es grandes puissances, qui y avaient pris part, étaient lasses, quelques unes étaient épuisées, toutes soupiraient après le repos ; et la paix fut conclue à Aix-la-Chapelle en 1748. Si peu satisfaite qu'eut été l'Angletene de l'impératrice Elisabeth, on tenait néanmoins à ne pas se l'aliéner; on voulait au contraire lui être agréable, et cette considération fut cause que po.ur la première fois
cet empire prit place an rang des grandes puissances.
Le duc de Newcastle, secrétaire d'état pour les affaires
étrangères, écrivait le 2 février 1748 à Lord Sandwich^
un des plénipotentiaires anglais:
« Vous connaissez Taversion de la czarine pour tout ce qui touche le roi de Prusse; combien elle a été, et elle est encore offensée de l'article qui a été inséré dans les préliminaires relativement à la garantie de la Silésie et de Glatz. Et si le roi de Prusse est invité à accéder au traité, et que Ton n'y invite pas la czarine, elle usera de toute son influence et de son crédit à Vienne, et ils y sont très grands, pour nous créer de nouveaux embarras.
La Bussie fut donc une des puissances signataires du traité d'Aix-la-Chapelle, et elle se trouva par là avoir beaucoup gagné à une guerre, dans laquelle elle n'avait pris en réalité aucune part. Pour la cour de Vienne cette paix n'était qu'une trêve. Elle n'avait posé les armes que par l'impuissance de continuer la guerre, avec la pensée de la recommencer aussitôt qu'elle serait en état de le faire. Marie -Thérèse était femme, et par conséquent vindicative et vaine. Elle avait, en perdant la Silésie, reçut une offense qu'elle ne pouvait ni oublier ni pardonner, et pour elle la paix n'avait qu'un avan* tage, celui de pouvoir se préparer à loisir à reconquérir une province à laquelle elle tenait par une foule de considérations. Toujours occupée à se mettre en état de reprendre la lutte avec avantage contre la Prusse, la cour de Vienne mit tout en mouvement pour rendre son union avec la Russie plus étroite, et pour brouiller l'impératrice Elisabeth avec le roi de Prusse. Cela ne lui fut pas difficile, d'autant plus que Bestuchew, qui lui
non plus n'avait pas oublié ses sujets de ressentiment contre Frédéric, ne cherchait que des prétextes pour troubler la bonne intelligence entre la Russie et la Prusse. L'occasion s'en présenta bientôt. Une triple alliance venait d'être conclue entre la France, la Prusse et la Suède. Le cabinet de Pétersbourg en prit ombrage, et les choses en vinrent au point que les Russes, non contents de rassembler des troupes en Finlande, établirent des camps considérables en Livonie vers la frontière de la Prusse. €omme l'ascendant de la cour de Vienne augmentait de jour en jour à Pétersbourg, il fut aisé à Marie -Thérèse de faire rompre toute correspondance entre la Russie et la Prusse. Les ménagements que Frédéric gardait soigneusement dans ses relations avec l'impératrice n'empêchèrent pas que les choses en vinssent bientôt à un éclat. A la fin de 1750 le ministre de Russie à Berlin quitta son poste sans prendre congé, et Frédéric dut rappeler son changé d'affaires à Pétersbourg.
Quelques années se passèrent sans amener d'événement marquant, mais tout annonçait que la paix générale ne serait pas de longue durée. Quoique les relations de l'Angleterre et de la cour de Vienne d'un côté, et de l'autre celles de la Prusse et de la France se fussent singulièrement refroidies ; qu'il y eut de part et d'autre de sérieux sujets de mécontentement, on restait néanmoins des deux côtés sur le même pied. Le cabinet de St. James n'était pas resté en arrière de la cour de Vienne pour gagner l'appui de la Russie. A la demande de l'Angleterre, et sur la promesse d'un subside ;
la Russie devait dans la prévision d'une nouvelle et prochaine guerre avec la Prusse, rassembler en Livonie une armée de 60,000 hommes pour faire une diversion par terre, en même temps qu'une flotte jetterait des forces considérables par mer. Ce plan semblait sourire à la cour de Pétersbourg. Il avait été accueilli avec empressement; les conditions et les articles en avaient été longuement débattus, et il semblait qu'il ne restait plus qu'à y apposer la signature de l'impératrice. Pourtant la conclusion de cette convention était retardée de jour en jour sur les prétextes les plus frivoles. Aux pressantes instances du cabinet anglais, M. Guy Dickens, son représentant à Pétersbourg, répondait dans les premiers jours du mois de mars 1755:
«L'aversion du grand chancelier pour les affaires est aussi grande que celle de l'impératrice sa maîtresse. Si le grand chancelier suivait mes avis, au lieu d'écrire d^s mémoires, qui ne sont pas lus, il ne resterait pas dans son lit jusqu'après midi, mais il se trouverait à dix heures du matin dans Tappartement de l'ancien favori, le comte Alexis Rasumowski, où l'impératrice va et vient souvent, et il aurait assez d'occasions de presser sa décision sur les affaires qui restent en suspens. Depuis plusieurs mois elle n'a pas trouvé un moment de loisir pour s'occuper d'affaires. »
Et encore dans sa dépêche du 11 mars;
« Depuis mercredi passé nous n'avons pas eu moins de trois bals masqués et d'un opéra, et il n'y a pas un jour de cette semaine qui ne soit marqué par un divertissement d'une espèce ou d'une autre. La semaine prochaine commence le carême, où tout le monde priera et jeûnera; et la semaine d'après la moitié de la ville sera malade, comme d'habitude, pour avoir passé sans transition d'une vie de plaisir à une excessive abstinence : de sorte que d'ici à trois semaines il ne faut pas s'at-
tendre que Ton fasse ici le moindre usage de plume, de papier, ou d'encre. J'espère qu'ensuite les choses iront mieux, car Timpératrice ne peut pas passer sa vie à genoux, et d'autres divertissements auront leur tour. »
Néanmoins M. Guy Dickens écrivait le 25 mars:
«Rien ne marche. Cela vient de la diminution du crédit du grand chancelier, ou de l'aversion croissante de l'impératrice pour les affaires, ou de l'un et de l'autre, ce qui est plus vraisemblable. Le grand chancelier ne voit jamais l'impératrice et ne lui parle jamais en particulier. Tout se fait par écrit: le grand chancelier adresse des mémoires au jeune favori Ivan Schouwalow, qui les présente à l'impératrice lorsqu'elle se trouve d'humeur à s'occuper d'affaires.»
Ces détails sont sans doute exacts, mais Bestuchew trouvait trop son compte à cet état de choses pour le faire changer. Par le fait il conduisait les affaires comme il l'entendait, et il n'était pas fâché d'avoir de pareils prétextes pour couvrir son jeu et tromper le ministre anglais, qui écrivait le 4 avril:
«Le grand chancelier lui-même se plaint de cet état des affaires et de ces délais. Une telle manière de procéder, m'a-t-il, était une prostitution de leur crédit et de leur réputation aux yeux de leurs amis et de leurs ennemis, mais il ny connaissait pas de remède; car, depuis ma dernière dépêche, le jeune favori, par les mains duquel passent à présent toutes les affaires grandes et petites, a été très malade pour s'être trop échauffé dans la vie de bacchanale que l'on a menée ici dans l'avant -dernière semaine. De sorte que, jusqu'à ce qu'il soit parfaitement rétabli, il ne faut pas s'attendre que l'impératrice songe à aucune affaire.
Et le jour suivant, le 5 avril:
«L'indisposition du jeune favori s'est changée en un rhumatisme qui occupe entièrement les soins et les pensées de la cour.»
M. Gny DickenB comprenait la juste impatience de son gouvernement; il comprenait aussi qu'il y avait un peu de sa faute si les affaires de l'Angleterre n'étaient pas mieux faites à Pétersbourg. Les raisons qu'il en donne, en demandant à être rappelé, méritent d'être rapportées, car elles peignent incidemment la cour de Pétersbourg. M. Guy Dickens écrivait donc . le 18 février 1755:
« Sa Majesté devrait avoir à cette cour un ministre dans toute la force de Tâge, car, dans la manière de penser de ce pays -ci, il ne faut pas qu'un ministre étranger manque à une réception à la cour, à un bal, à une mascarade, à une comédie, à un opéra, ou à tout autre divertissement public. Il semble que ce soit à leurs yeux le principal objet de sa mission. A mon âge, je ne peux mener ce genre de vie, et pourtant je reconnais que cela est absolument nécessaire.»
Le successeur que le cabinet anglais donna à M. Guy Dickens était véritablement fait par ses goûts et par le tour de son esprit pour briller et réussir dans une cour comme celle de Pétersbourg, et par sa capacité éprouvée il pouvait autant qu'homme du monde y servir les intérêts de son pays. Sir Charles Hanbury WiUiams venait de résider plusieurs années à la cour de l'électeur de Saxe, roi de Pologne. C'était un homme d'un esprit éminent, et qui, avant d'entrer dans la carrière diplomatique, avait joué un rôle dans le parlement od il était au nombre des plus fermes adhérents de sir Robert Walpole, son ami intime* Ses instructions, à la date du 11 avril 1755, ne laissent aucun doute sur le but de sa mission. Elles lui enjoignaient de décider a tout prix la Russie à entrer résolument en campagne.
aussitôt qne la guerre éclaterait. A ce propos, on lui disait :
«Il n'est pas probable que les dîflFérends entre TAngleterre et la France s'arrangent à l'amiable , et par conséquent, comme l'affirment ouvertement les ambassadeurs français à Londres et à la Haye, une guerre générale s'en suivra. Par cette raison, et par ce que le traité conclu avec la Russie en 1742 expire en 1757, il faut en faire promptement un autre. A cette occasion, il sera convenable de convainqre les Russes qu'ils resteront une puissance asiatique, s'ils demeurent en repos et s'ils laissent le roi de Prusse mettre à exécu- . tion ses plans ambitieux, dangereux, et, depuis longtemps concertés, d'agrandissement. Sa Majesté vous a autorisé, par vos pleins -pouvoirs et vos instructions, à faire ce qui sera nécessaire de sa part pour prévenir un tel malheur.»
Le cabinet anglais tenait d'autant plus à entrer dans une étroite alliance avec la Russie que la cour de Vienne en fesait en quelque sorte la condition ^ine qua non de sa coopération à la guerre que l'Angleterre allait infailliblement avoir avec la France. Le premier ministre autrichien déclarait nettement à M. Eeith que Marie-Thérèse « assisterait le roi d'Angleterre en Flandre et dans le Hanovre, où devait se porter vraisemblable- I " ment tout l'effort de la guerre continentale, seulement
dans le* cas où elle serait assurée de l'appui de la Russie contre la Prusse, — mais pas avant.» En effet, la cour de Vienne se souciait peu d'intervenir dans une lutte , où elle n'avait rien à gagner : ce- qu'elle voulait uniquement, c'était écraser le roi de Prusse et lui arracher la Silésie. Pour arriver à ce résultat tant désiré , il lui fallait le concours de la Russie ; Marie-
Thérèse y eut échoué, si elle était , réduite à ses seules forces. Ainsi, disait Kaunitz, il fallait s'assurer à tout prix des Russes: c'était le seul moyen d'accabler Tennemi commun, c'est-à-dire le roi de Prusse. L'Angleterre devait donc, si elle voulait pouvoir compter sur l'appui du cabinet de Vienne, avoir immédiatement à sa disposition l'armée russe cantonnée en Livonie, et lui faire faire une diversion contre le roi de Prusse dans le moment où les armées autrichiennes marcheraient eontre lui. C'est ce que Kâunitz ne cessait de faire entendre sur tous les tons à l'ambassadeur anglais. II s'exprimait encore plus nettement dans une note à la date du 1 juin 1755. «L'Angleterre, y disait-il, n'imagine pas sans doute que nous ne comprenions pas la grande différence qu'il y a entre un traité à faire et un traité conclu, entre soixante mille Russes sur le papier, cantonnés dans des lieux fort éloignés les uns des autres, et quatre -vingt mille Prussiens qui peuvent être rassemblés en quinze jours, et fondre sur les états de l'impératrice - reine. » La portée de ces raisonnements était trop claire pour n'être pas saisie par le cabinet anglais. La cour de Vienne ne songeait qu'à ses propres intérêts, et se souciait peu de ceux de son allié. I Cependant la rupture entre la France et la Grande Bretagne était imminente; la guerre avait déjà commencé dans les mers de l'Amérique du Nord, et le cabinet anglais qui ne pouvait guëres se passer de l'appui de l'Autriche sur le continent, en était réduit à presser la cour de Russie. Sir Charles Hanbury Williams ne s'y épargnait pas, mais sans plus de succès
apparent que n'en avait eu son prédécesseur. Néanmoins il avait bon espoir: il écrivait le 4 juillet 1755:
« Non seulement Bestuchew est favorable à une alliance avec l'Angleterre, mais Woronzow aussi a reconnu son erreur, et il est à présent convaincu que le roi de Prusse est la puissance dont la Russie doit être le plus jalouse, parce qu'il est son plus naturel et son plus redoutable ennemi. »
Sir Charles Hanbury Williams nous fait connaître dans cette même dépêche, quelle était la nature des arguments dont il croyait qu'il fallait se servir avec les Russes; car il ajoutait:
«M. Olsufiow est Tâme de Woronzow, qui ne parle que comme il lui plait. Pour 500 ducats d'argent comptant et une pension de 500, je peux m'assurer de lui, et j'imagine que j'en tirerai bon parti. Funk, Tambassadeur de Saxe, a la même influence; il sert sa cour fidèlement, mais il n'a pas touché ses appointements depuis neuf trimestres, et il se trouve souvent dans une grande détresse. Il servira fidèlement le roi , pour la même somme que je propose de donner à Olsufiow. La troisième personne qu'il faut gagner est Wolkow, le secrétaire intime de Bestuchew. Un présent de 500 ducats et une pension de 250 me le livreront. Jusqu'à présent, je n'ai fait d'ouvertures qu'à Olsufiow.»
Le cabinet anglais approuva ces dispositions, et^ quelques jours après, le 9 août, sir Charles Hanbury Williams eut la satisfaction d'annoncer à sa cour « qu'une convention venait enfin d'être signée avec la Russie, -dont le principal objet était un appui contre la France et la coopération avec l'Autriche.» En consé-. quence, Bestuchew reçut, outre les cadeaux diplomatiques d'usage, 10,000 liv. st. A l'égard d'Olsufiow, il avait accepté avec reconnaissance ce qui lui avait été
offert. L'impératrice elle - même avait eu ^onr donoer cette signature si longtemps différée des raisons personnelles que le ministre anglais n'ignorait pas, car il écrivait dans cette même dépêche:
« Il est certain que tout l'argent que cette cour doit recevoir par le premier article secret entrera dans la cassette privée de l'impératrice; et, comme elle bâtit à présent deux ou trois grands palais, elle a besoin d'argent pour les achever: c'est ce qui a considérablement contribué à terminer sitôt cette convention.»
Cela n'empêchait pas le trop confiant sir Charles Hanbury Williams d'ajouter ces lignes:
«L'aversion de l'impératrice pour la France et la Prrisse devient chaque jour plus forte, et son attachement pour le roi d'Angleterre, et son allié la cour de Vienne, s'accroît au point que je m'engagerais, faible comme je suis, à l'aide de ces petits secours que j'ai demandés au roi, à mettre cette cour dans les mains de sa M^esté plus qu'elle n'a encore été dans celles d'aucun autre souverain, et que rien nç se fera ici de contraire au désir de sa Majesté, ou différent de ce qu'elle , ordonnera.
« Le grand chancelier s'est très bien conduit. Il a montré une grande joie sur son visage, lorsque son avarice s'est trouvée satisfaite par les offres que je lui ai faites. Woronzow aussi a fait de son mieux. Sa Majesté devrait bien lui donner quelque chose de plus que | les gratifications d'usage pour s'acheter une bague. Cinq cents liv. st. employées de cette manière auraient les meilleures conséquences pour le bon. succès des affaires qu'on aura à traiter .plus tard avec cette cour.»
Deux jours après, le 11 août, sir Charles Hanbury Williams écrivait:
«Le grand chancelier m'a assuré dans les termes les plus forts que toute augmentation du premier paye-
ment stipula par le premier article secret serait etiapèmement agréable , et imposerait une sorte d'obligation personnelle à sa Majesté impériale. Cette augmentation mettrait cette cour et Timpératrice entièrement à la disposition de sa Majesté. Cinquante mille liv. st.^ plus ou moins, pour l'usage particulier de l'impératrice, fe raient un grand effet. En un mot, tout ce qui a été donné jusqu'ici est pour acheter l'appui des troupes de la Russie, mais cette dernière somme, si on la donne, achètera l'impératrice. »
L'ancien ami de Sir K. Walpole était bien l'ambassadeur qui convenait à la Eussie. Malheureusement, le cabinet anglais n'était pas satisfait de la convention qu'il avait conclue, et pour le fonds et pour la forme. En premier lieu, sir Charles H, Williams avait consenti que cette convention fut d'abord signée par le roi d'Angleterre, et que son nom y fut placé le premier, ce qui était contraire au protocole en usage. En second lieu, il avait accepté, pour en finir, qu^ les conditions relatives au mouvement des troupes, à l'époque du payement du subside, etc. fussent modifiés à l'avantage de la Russie. Le cabinet anglais avait d'autant plus sujet d'être mécontent de cette convention, qui ne liait à son égard l'impératrice de Russie que si I cela lui convenait, qu'en réalité elle avait déjà pris
les mêmes engagements, et sans restriction aucune^ depuis plusieurs années avec la cour de Vienne. Par le quatrième article secret de son traité avec l'Autriche, la Russie s'obligeait à tenir 60,000 hommes en Livonie prêts à marcher aussitôt que la guerre éclaterait entre la Prusse et l'Autriche. Mais le cabinet anglais se préoccupait moins de la valeur réelle de cette convention
que de sa portée aux yeux du cabinet de Vienne qui, comme on a vu, Favait en quelque sorte exigée. Le prince de Kaunitz en parut très satisfait. Peu importaient au cabinet de Vienne les conditions de cette convention; elle ne pouvait que déplaire au roi de Prusse et le détourner de se rapprocher de TAngleterre, et cela lui suffisait.
Le cabinet anglaià consentit donc à approuver la con« vention conclue par son représentant à Pétersbpurg, mais il eut soin d'empêcher que Frédéric en prît ombrage: en la lui communiquant, sans être forcé par rien à le faire, il lui laissait une porte ouverte, s'il voulait se lier avec VAngleterre. Quoique le cabinet de St. James attachât un grand prix à TaUiance de TAutriche, et à sa coopération contre la France, il n'était nullement disposé à se sacrifier pour satisfaire les ressentiments de la vindicative Marie - Thérèse. I^e secrétaire d'état pour les affaires étrangères, lord Holderness, définissait clairement la situation réciproque des deux cours, et la divergence de leur politique, quand il écrivait le 10 octobre 1755 au ministre anglais à Berlin: «Notre objet est la France; celui de FAutriche est la Prusse. Elle ne nous aidera contre la France que si nous nous fe- 1
sons un ennemi de la Prusse, et si nous Faidons à reprendre ce qu'elle a perdu dans la dernière guerre. Assurément, dans notre situation présente, il y aurait de la folie à entrer dans de tels projets.» Ces sentiments du gouvernement anglais n'étaient pas un secret pour la cour de Vienne. L'impératrice-reine et son ministre Kaunitz prévoydent que tôt ou tard la froideur,
qui n'avait pas cessé de régner entre les deux cours depuis le rétablissement de la paix, ferait place à une mésintelligence réelle. Pour se mettre en garde contre toutes les éventualités possibles, le cabinet de Vienne s'apprêtait à trouver des amis plus complaisans que n'étaient les Anglais , et qui auraient moins de Répugnance à servir ses desseins contre le roi de Prusse. Ce fut du côté de Pétersbourg qu'il tourna d'abord ses regards. La meilleure harmonie régnait entre les deux impératrices qu'unissait une haine commune contre Frédéric. Comme jusque-là l'ambassadeur d'Autriche en Russie avait marché d'accord avec le ministre anglais, et l'avait même secondé dans la négociation de la convention qui avait été conclue^, le cabinet de Vienne se servit d'un autre intermédiaire. Il envoya à Pétersbourg le comte de Zinzendorf sans mission apparente, et l'ambassadeur ordinaire parut jaloux, et inquiet de l'objet de son voyage. « Sir Charles H. Williams ne l'était pas moins, et plus sincèrement, car dès les premiers jours il soupçonna qu'il se négociait entre l'Autriche et la Russie une alliance que l'on avait intérêt de tenir ^secrète à l'Angleterre.
Pendant ce temps -là le cabinet britannique avait communiqué à Frédéric la convention qu'il venait de conclure avec la Russie, et à laquelle il ne manquait plus que la ratification de l'impératrice. Le roi de Prusse n'avait pas attendu ce moment pour apercevoir la portée de cet acte, uniquement dirigé contre lui, et, avec la décision qui caractérisait toutes ses résolutions, il avait répondu à cette communication par des ouver-
tares qui ne tendaient à rien moins qu'à intervertir les rôles, et à le rendre Tallié de i*Angleterre, au lieu d'en être Fennemi. En effet, le 16 janvier 1756, il signait un traité de garantie réciproque pour les états des deux puissances sur le continent.
Les négociations entre la Prusse et FAngleterre n'avaient pu être tenues si secrètes qu'il n'en transpirât quelque chose. Le cabinet de Vienne en prit ombrage, car il soupçonnait déjà l'Angleterre de n'avoir qu'une très médiocre aversion pour le roi de Prusse, et il éveilla les susceptibilités de l'impératrice Elisabeth. Sir Ch. H. Williams écrivait le 17 février 1756 à lord Holderness :
« Je pense, et je peux sérieusement assurer à votre seigneurie, que le traité avec la Prusse n'aura pas de mauvaises conséquences dans cette cour. Je travaille jour et nuit à Tempêcher, et j'espère que mes peines ne seront pas inutiles.»
Cependant Elisabeth ne se pressait pas de ratifier la convention, et sir Ch. H. Williams écrivait deux jours après, le 19 février:
« La ratification attend depuis cinq semaines sur la table de l'impératrice, et je suis fâché d'avoir à ajouter .
que les deux chanceliers ont une si grande peur d'elle, |
qu'ils ne sont pas sur le pied de pouvoir rappeler à sa Majesté qu'elle a une signature à donner.»
Enfin, le 14 — 25 février la convention fut ratifiée par rimpératrice, mais il y fut ajouté une clause portant que «le traité qui venait d'être signé n'aurait de valeur que dans le cas oti le roi de Prusse attaquerait les états du roi de la grande Bretagne, ou ceux de ses
alliés», ce qui le rendait tout à fait illusoire depuis Talliance de FAngleterre avec la Prusse. Bestuchcw et Woronzow jurèrent que cette clause avait été ajoutée à leur insu, et que cela s'était fait dans Tappartement de Schouvalow. Le ministre anglais avait la faiblesse de croire ces excuses, et bien d'autres de la même force, et il écrivait:
«Bestucfaew s'est quereUé avec Ivan Schuvalow, ce qui a considérablement modifié l'état des choses dans cette cour. Le pouvoir d'Ivan augmente de jour en jour, et il faut absolument, dans l'intérêt de sa Majesté, gagner Pierre Schouvalow.
«Après avoir reçu le traité avec la Prusse, j'allai trouver Bestuchew qui me fit compliment sur cette nouvelle alliance; mais il ajouta, que l'impératrice trouverait certainement mauvais que ce traité eut été communiqué à l'ambassadeur d'Autriche à Londres avant de l'être à son ministre; et que toute nouvelle union entre le roi d'Angleterre et la Prusse ne pouvait qu'être très désagréable à sa Majesté impériale. A quoi Je répondis, qu'un pareil traité ne pouvait blesser que la France, et les puissances qui seraient déjà disposées à se croire blessées. D me répliqua: que dira à cela la cour de Vienne? Je répondis que, si le cabinet autrichien désirait réellement le maintien de la paix, il ne pouvait y trouver à dire. Je ne jugeai pas à propos de dire au chancelier que la conduite de l'Autriche avait été une des principales raisons qui avaient porté sa Majesté à cette alliance.
«Là dessus Bestuchew me donna très clairement à entendre qu'il n'avait pas encore reçu l'argent que je lui avais promis. Je l'assurai qu'il le recevrait certainement; mais, dans le cas où il en aurait besoin, et qu'il voulut servir de bon cœur le roi dans cette dernière affaire, et empêcher la jalousie que d'autres cours voudraient exciter dans le cœur de l'impératrice, je prierais le baron Wolff de lui avancer immédiatement ce que je lui avais promis. Il s'engagea à faire tout ce
que je désirerais; et, conformément à cette promedBe, il envoya les dépêches du prince Galitsyn, qui étaient arrivées de Londres la nuit précédente et qui venaient seulement d'être déchiffrées, à Timpératrice, avec un commentaire que je lui dictai, dans lequel il disait que la convention de Pétersbourg avait déjà eu pour résultat les dispositions pacifiques du roi de Prusse, et, qu'en conséquence, il avait été obligé de faire des démarches vis-à-vis le roi qui avaient amené ce traité; et qu'il était aussi glorieux pour Timpératrice de maintenir la paix de l'Europe par un trait de plume que de la rétablir par une victoire. »
Woronzow se contenta de dire au ministre anglais avec une ironie, que sir Ch. H. ^Williams ne parait, pas avoir sentie, «qu'il pouvait compter que si le roi de Prusse tentait de troubler la paix, l'impératrice remplirait dans ce cas tous ses engagements.»
Dans cette même dépêche, sir Ch. H. Williams se louait fort du concours et de l'appui que lui avait prêtés l'ambassadeur d'Autriche; et il la terminait en disant qu'il fallait, à tout> événement, et quoiqu'il n^ eut rien à craindre, gagner Pierre Schouvalow, qui était très dangereux par son empire sur son parent le favori, et envoyer au général Apraxin un sabre que lui avait promis lord Hyndford. « Apraxin, dit-il, est capable de nuire, et il crie beaucoup dans une cour où tous les ministres sont d'une vénalité notoire et publique.»
Il semble en effet qu'Ësterhazy n'était pas dans le secret des manœuvres du cabinet de Vienne, ou qu'il n'aviût pas reçu d'instructions à ce sujet, car lorsque l'impératrice Elisabeth lui parla du traité de la Prusse, il répondit qu'il ne pouvait s'exprimer à ce sujet que
comme luie personne privée, et qu'il croyait qae ce traité pouvait maintenir la paix. C'est dn moins ce qu'il raconta lui-même à sir Ch. H. Williams, et il ajouta, «que l'impératrice paraissait un peu piquée; elle lui dit qu'elle s'était attendue que le roi d'Angleterre et la cour de Vienne auraient formé quelque plan pour réduire la puissance du roi de Prusse, et qu'elle serait en tout temps disposée et désireuse d'y contribuer.»
Il est permis de douter de la sincérité de l'ambassadeur autrichien, maiB assurément Elisabeth était de bonne foi dans sa haine pour le roi de Prusse. La convention qu'elle avaif si récemment conclue avec l'Angleterre était pour elle comme non avenue;. Frédéric était dans sa pensée formellement exclu de la catégorie des alliés de George II. Une seule chose rassurait complètement sir Ch. H. Williams, c'était le mauvais état de la santé de l'impératrice: on ne croyait pas qu'elle put encore vivre six mois, et la grande duchesse, qui régnerait assurément sous le nom de son mari,, était tout-à-fait favorable à l'alliance de la Russie avec l'Angleterre, et elle insistait pour l'exécution de la convention. C'est ce que Williams écrivait le 19 février, et ce n'est pas la première fois que le nom et les opinions de la grande duchesse se présentent dans les dépêches.
Sir Ch. H. Williams ne s'était pas contenté d'acheter lés services des ministres d'Elisabeth; il avait cherché un appui à Falliance . anglaise dans ce qu'on appelait à Pétersbourg la jeûne cour, c'est-à-dire, dans le grand due et la grande duchesse. Le premier n'était
pitB compté pour beaucoup, et son hostilité ouverte coutre Jvan Schouvalow et sa cabale ue lui permettait pas d'avoir grand crédit. H n'en était pas de même de la grande duchesse, vers laquelle tous les regards se tournaient déjà. Bestuchew surtout s'attachait à lui être agréable. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les singulières relations de sir G. H. Williams avec Catherine: ce qu'il nous suffit de savoir, c'est que, tout en étant très hostile à Frédéric, elle se montrait très favorable à l'Angleterre. Il écrivait le 2 octobre 1755:
«La grande duchesse s'est dernièrement ouverte à moi de ses sentiments à l'égard du roi de Prusse. Elle n'est pas seulement convaincue qu'il est l'ennemi naturel de la Bussie, et le plus à redouter, mais il parait qu'elle a pour lui une haine personnelle. Elle m'a dit récemment, en parlant du prince de Prusse, qu'il n'a pas l'esprit du roi, mais quant à son cœur, il ne pouvait pas être aussi mauvais que celui de son frère, parce que le roi de Prusse était certainement le pire homme qui fût au monde.
«Elle ne parle jamais du roi d'Angleterre que dans les termes du plus profond respect et de la plus haute estime. Elle est entièrement persuadée de l'utilité d'une étroite union entre l'Angleterre et la Russie; elle appelle toujours sa Majesté le meilleur et le plus grand allié de l'impératrice, et elle se flatte que le roi accordera aussi son amitié et sa protection au grand duc et ( à elle-même. »
La grande duchesse était - elle sincère en s'exprimant ainsi sur le compte du roi de Prusse? Plus tard changea- 1- elle d'avis, car l'exécution de la convention avec l'Angleterre équivalait à une alliance de la Prusse avec la Russie: peu importe. Dans ce moment, Catherine avait de tout autres préoccupations que les inté-
rets politiques de son pays d'adoption, et on verra dans un autre endroit qn'elle n'avait rien à réfuser à un ministre aussi disposé à la servir que Tétait sir Ch. H. Williams. Aussi pouvait-il écrire le 11 avril 1756:
«La grande duchesse persiste dans ses sentiments, et elle cherche toutes les occasions de rendre au roi d'Angleterre tous les services- qui sont en son pouvoir. Elle m'a avoué qu'elle fut frappée lorsqu'elle entendit parler pour la première fois du traité avec la Prusse; mais que, depuis qu'il lui a été expliqué par le chancelier et par moi, elle n'avait rien à dire contre; et qu'elle espérait que Talliance entre l'Angleterre, TAutriche et la Russie demeurerait ferme et resterait la politique des trois cours ....
«L'activité de la grande duchesse est très grande. Elle a déclaré que quiconque tenterait de détruire l'union entre l'Angleterre, l'Autriche et la Russie n'était pas un ami de cet empire. Elle est aimée et déjà redoutée ; et ceux qui sont sur le meilleur pied avec l'impératrice cherchent toutes les occasions de faire secrètement leur cour à son Altesse impériale.
«La santé de l'impératrice est loin d'être bonne. Elle aspire à la paix et au repos ; elle est devenue très mélancolique, et elle mène une vie très retirée; et, tandis qu'autrefois elle ne laissait pas passer un jour sans se promener à cheval ou en voiture, elle n'est sortie qu'une seule fois pendant tout le dernier hiver.»
Déjà, quelques mois auparavant, sir C. H. Williams avait écrit le 2 octobre 1755:
«La santé de l'impératrice est mauvaise. Elle crache le sang; elle est asthmatique; elle tousse sans cesse; ses jambes sont enflées, et eUe a une hydropisie de poitrine; néanmoins elle a dansé un menuet avec moi.»
Cependant une grande révolution se préparait dans le système politique de l'Europe; et le contre-coup s'en
fesait sentir sonrd^nent à Pétersboarg. Sir G. H. Williams, avenglé par ses mesquines préoccupations et par son excessive confiance en lui-même, persistait à fermer ses yeux à l'éTidence. Il écrivait le 16 mars 1756:
« L'Autriche n'a rien fait ici contre le traité avec la Prusse. Esterbazy a toujours avec moi les mêmes manières amicales, et il me rapporte toutes les nouvelles qu'il peut recueillir. Wolkow, le secrétaire intime de Bestuchew, m*a dit que l'alarme que l'impératrice avait prise au sujet du traité avec la Prusse commence à s'eflFacer. »
Néanmoins, neuf jours après, le 27 mars, sir C. H. Williams apprenait qu'il y avait eu de longues délibérations dans le conseil, et qu'il y avait été mis en question, si la convention conclue avec l'Angleterre serait déclarée nulle en conséquence du traité fait par cette puissance avec la Prusse. Aucune résolution ne fut prise. Bestuchew avait fait des merveilles, fesalt-il dire à Williams, mais il s'excusait de le voir, et lui promettait que tout finirait bien. C'était aussi l'opinion de ce dernier, et il la fondait sur le caractère d'Elisabeth. II écrivait dans sa dépêche du 11 avril:
« L'aversion de l'impératrice pour la personne et la puissance du roi de Prusse éclate très souvent. Mais les passions de l'impératrice ne durent jamais longtemps; et quoique ce soit une rude tâche que de décider sa Majesté à quoi que ce soit, il est pourtant très aisé de l'empêcher de prendre une résolution. Tout son ministère réuni peut à peine faire la première chose, et le plus faible d'entre eux réussit facilement à faire la seconde. »
Le cabinet anglais savait mieux à quoi s'en tenir sur la situation présente, mais trompé par la confiance
de sir Ch. H. Williams, lord Holderness lui écrivait le 30 mars:
«Je peux vous dire en confidence que, si nous devons ajouter foi à des renseignements dignes de créance, la France a formé le projet, qui a été adopté à Vienne, d'attaquer avec de grandes forces le roi de Prusse dans le duché de Clèves, et le roi d'Angleterre dans le Hanovre; en même temps les Autrichiens feraient une diversion dans la partie de la Silésie qui a été cédée au roi de Prusse. Dans ce cas, TAngleterre serait obligée de réclamer l'appui de la Russie, et une déclaration de l'impératrice de ce qu'elle ferait le cas échéant.»
En réponse à cette dépêche, sir Ch. H. Williams écrivait le 11 avril:
«Esterhazy a reçu, il y a trois jours, de nouvelles instructions, qui ont donné lieu à une grande consultation pour décider, si le traité avec l'Angleterre devait être tenu ou non. Woronzow a proposé de l'annuler; mais les deux Schouvalow, Ivan et Pierre, avaient été gagnés par la grande duchesse qui, à mon instante prière, s'est donné beaucoup de mal dans cette affaire, et ils ont combattu cette proposition. Bestuchew a parlé si fortement pour le maintien du traité, que l'impératrice lui en a fait des reproches qui ne l'ont pas fait faiblir. Six voix contre quatre ont prononcé en notre faveur; ce sont: le grand duc Pierre, Bestuchew, les deux Schouvalow, Apraxin, et Galitsyn; nous avons eu contre, Woronzow, le frère de Bestuchew, Troubetzkoy et Boutourlin. »
Rien ne pouvait désiller les yeux de Williams qui
ajoutait dans la suite de cette dépêche:
«La cour de Vienne s'est plainte ici très fortement au sujet de l'abandon que le roi d'Angleterre fait de ses intérêts, et elle a été jusqu'à laisser entendre qu'elle pourrait être obligée de chercher d'autres alliés. Dans un billet que le chancelier a écrit à la grande duchesse, il lui dit que l'Autriche est si irritée contre
rÀngleterre, qne cette cour était obligée de calmer et de flatter rimpératrice- reine, dans la crainte quelle ne Alt entrainée à prendre des engagements avec la cour de Versailles,»
Le 1 mai suivant la France et rAutricfae signaient le traité de Versailles, et le 27 du même mois l'Angleterre déclarait en forme la guerre à la France. Quelle conduite tiendrait la cour de Pétersbourg dans cette occurrence? c'est ce qui préoccupait surtout Frédéric, qui demandait sans cesse, et avec anxiété, à l'envoyé anglais: Etes -vous sûrs, absolument sûrs des Russes? Il revenait toujours sur ce point avec insistance, non pas qu'il supposât que cette puissance pût se joindre à la France et à l'Autriche; il craignait seulement qu'elle restât neutre, et pour Texécation du plan de campagne qu'il avait formé, il avait besoin de 30,000 Russes. «Je soupçonne, écrivait M. Mitchell en rapportant ses entretiens avec Frédéric, à voir l'inquiétude et les doutes que le roi laisse paraître, lorsqu'il s'enquiert de l'état de nos affaires à la cour de Russie, qu'il a été informé qu'elle ne nou^est pas aussi favorable que j'avais sujet de croire qu'elle Tétait, lorsque j'ai quitté l'Angleterre.» Sir Ch. H. Williams ignorait encore ce que ferait le cabinet russe ^ et ce n'était pas sans trouble qu'il écrivait le 29 mai 1756:
«Des troupes se rendent de toutes parts en Livonie. L'ordre a été donné de porter le chiffre de l'armée à 140,000 hommes : trente six régiments d'infanterie, trois de cavalerie, cinq de hussards, vingt mille cosaques, et un train d'artillerie en proportion. Plusieurs généraux sont déjÀ partis poux Riga. «
Quelques jours après, le 5 juin, il éerivait encore :
« L'inimitié personnelle . de Timpératriee contre le roi de Prusse est si peu dissimulée qu'elle éclate en toute occasion, et les traits qui sont directement dirigés contre ce monarque, sont viTement relevés par la czarine et ses ministres. »
Cependant M. Keith mandait de Vienne qu'il avait raison de croire que l'Autriche et la Russie étaient liées de la manière la plus forte, et qu'elles agissaient de concert eu toute chose. Elles voulaient seulement trom-
per FAngleterre et l'endormir dans une fausse sécurité, jusqu'à ce que leurs préparatifs dissent terminés. Nous savons par une autre source qu'à ce moment la cour de Vienne avait déjà fait passer un million de florins en Russie. Sir Oh. H. Williams se contentait de se reposer dans la fidélité de Bestuchew, qui fesait le malade et se retirait à la campagne, sous prétexte de rétablir sa santé: et, conmie les mouvements de troupes avaient été interrompus, parce que la cour de Vienne ne voulait rien entreprendre cette année, il espérait que tout s'évanouirait en famée. tC'est ce qu'il mandait à son gouvernement: il était plus sincère en écrivant à son collègue de Berlin, «que la situation était entièrement changée à Pétersbourg, et qu'on avait répondu aux Suédois que les armements de la Russie n'étaient pas dirigés contre eux.» Dans le même temps l'ambassadeur russe à Londres, le prinee Galitsyn, persistait maintenir que le casus fœderis n'existait que dans le cas où le roi de Prusse attaquerait les états du roi d'Angleterre ou de ses aliiés, et Frédéric croyait savoir
qu'Elisabeth s'était engagée à assister Timpérataice-reiae dans le cas où elle serait attaquée par la Prusse.
Ce n'était pas seulement contre T Autriche que l'Angleterre avait à lutter à Pétersbourg; la France y arait insensiblement repris depuis peu de temps une grande influence. Quelques années auparavant, M. du Chatelet, ambassadeur de France à Londres, ne voulant pas souffrir que le comte Tchernichew lui disputât la préséance, l'avait violemment chassé de la place qu'il avait prise dans une fête. Ce ministre avait humblement supporté cette insulte; mais sa maîtresse, l'impératrice Elisabeth, avait rompu avec la France, et avait rappelé son ministre accrédité à Paris. Lorsque le cabinet de Versailles eonmiença à négocier une alliance avec l'Autriche, il voulut rétablir ses relations avec la cour de Pétersbourg. Un certain chevalier Douglas, accompagné du fameux chevalier d'Eon, se rendit en Bussie comme simple voyageur, avec ordre de ne présenter ses lettres de créance, que dans le cas où il trodveraiit l'impératrice disposée à le bien accueillir. Douglas s'acquitta de sa mission avec beaucoup d'adresse, et les relations aussitôt rétablies entre les deux cours, devinrent bientôt très étroites. Sir Ch. H. Williams écrivait le 7 octobre 1755:
^ Un M. Douglas est arrivé ici de Paris. Le soupçonneux ambassadeur d'Autriche lui a demandé, ce qu'il comptait faire en Russie? Il a répondu: je suis venu par le conseil de mon médecin qui m'a recommandé d'essayer pour ma santé d'un climat froid. »
Le 15 juin de l'année suivante sir Ch. H. Williams
écrivait à M. Mitchell à Berlin, «que les intrigues secrè-
tes de Douglas avaient tout autant eontribué que les efforts de rÂutriche à éloigner la cour de Russie de l'allianee anglaise»; et , le 9 juillet, il écrivait à lord Holdemess :
«Bestuchew m'a dit: notre malheur est que nous avons à présent un jeune favori qui sait parler français, et qui aime les français et leurs modes. Il veut voir une grande ambassade française arriver dans cette cour. Son pouvoir est si grand que parfois il est impossible de lui résister.
«Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il est certain que la résolution de faire des démarches pour être dans une meilleure intelligence avec la cour de Versailles a été prise ici longtemps avant qu'il fât question d'un traité entre l'Angleterre et la Prusse, et uniquement pour contenter le jeune comte Schouvalow, qui est décidé à avoir un ambassadeur français à cette cour. Bestuchew ne savait rien de cette démarche, ou il a seulement exécuté les ordres formels de l'impératrice. »
C'était en effet par l'influence d'Ivan Schouvalow que la France avait pris quelque crédit à la cour de Pétersbourg et auprès d'Elisabeth. Douglas avait préféré faire sa cour aux puissances du jour, tandisque le ministre anglais s'en tenait à espérer la mort prochaine de l'impératrice et à être agréable aux futurs souverains de la Russie. H écrivait le même jour, le 3 juillet:
« Le dévouement de la grande duchesse pour le roi d'Angleterre, la probabilité de son prochain avènement au trône, et la certitude qu'elle agira parfaitemait bien lorsqu'elle sera sur le trône', donnent de l'importance à toutes ses paroles. Elle est très inquiète des bruits qui courent d'une alliance avec la France, et de l'arrivée d'un ambassadeur français. Elle m'a offert de
faire tont ce que je pourrais lui suggérer pour Tempêcher. J'ai appelé sou attention sur les dangers qui en résulteraient pour elle et pour son mari, car, sans Tassistance de la France, ses ennemis, les Sehouvalow, ne seraient pas assez forts pour troubler la succession à la couronne. Elle m*a remercié plus de dix fois pour ces avis. Elle m'a dit qu'elle voyait le danger, et qu'elle animerait le grand duc à faire tous ses efforts dans cette affaire; qu'elle pourrait faire beaucoup plus si elle avait de l'argent, car ici rien ne se fait sans cela; qu'elle était obligée de payer jusqu'aux femmes de chambre de l'impératrice; qu'elle n'avait personne à qui s'adresser dans cette conjoncture; mais que, s'il plaisait au Roi de lui prêter gracieusement et généreusement une somme d'argent, elle en ferait son billet à sa Majesté, et la lui rendrait aussitôt qu'il serait en son pouvoir de le faire; et qu'en même temps je pourrais donner sa parole d'honneur au Roi, que tout, jusqu'au dernier sou, serait employé à ce qu'elle croyait être leur cause commune, et pour l'avantage des deux côtés; et elle désirait que je me rendisse garant auprès de sa Majesté pour sa manière de penser et d'agir. Elle demande vingt mille ducats. »
Sir Ch. H. Williams écrivait encore le même jour:
«Bestuchew se plaint que l'impératrice lui donne seulement 7000 roubles par an, ce qui n'est pas assez pour le rendre indépendant. Si le roi d'Angleterre veut lui faire une pension de 2,500 liv. st., il le servira à l'avenir, et lui sera entièrement dévoué. »
Le cabinet anglais consentit à pensionner Bestuchew, et à donner 20,000 ducats à la grande duchesse. La générosité de sir Ch. H. Williams, et la facilité avec laquelle il se laissait duper, étaient si bien connues à Pétersbourg, que l'un des plus ardents adversaires de l'alliance anglaise n'eut pas honte de s'adresser à lui, pour avoir part aussi à ses gratifications.
Voici en quels termeB Williams s'exprime à ce si\jet
dans cette même dépêche du 9 juillet:
« Un émissaire de Woronzow m'a dit, que le passé devait être oublié, et que les choses n étaient pas en si mauvais état, quelles ne pussent être aisément réparées; que je ne m'étais jamais adressé au vice -chancelier de la manière qu'il convenait; que la maison qu'il bâtissait en ville avait été commencée avec de l'argent anglais; qu'il n'était plus en état depuis cinq ou six ans de la continuer; et qu'elle devait être achevée avec de l'argent anglais. J'ai répondu, que le vice-chancelier s'était jusqu'à présent conduit de telle sorte, qu'il devait donner quelque preuve de sa sincérité, avant que je pusse avoir confiance en lui. Son émissaire a répliqué à cela, que si je ne donnais pas de l'argent, d'autres en donneraient, et qu'à sa connaissance M. Douglas en avait déjà beaucoup donné à plusieurs personnes. J'ai répondu, que je ne pouvais pas en dire davantage. Le lendemain le même émissaire est revenu, et il m'a dit que le vice - chancelier serait très content d'avoir un entretien particulier avec moi. J'ai répliqué, que j'espérais que Woronzow avait quelque proposition à me faire, parce que j'attendrais qu'il m'en fit pour m'ouvrir à lui.»
C'était avec ces petits moyens que l'Angleterre espérait se rendre maître du cabinet de Pétersbourg, comme s ils n'eussent pas été également à la portée de l'Autriche et de la France. En même temps son ministre à Berlin s'efforçait d'obtenir de Frédéric qu'il ne prit aucune mesure, qu'il ne fit aucune démarche de nature à augmenter la jalousie de l'impératrice de Russie, d'autant plus qu'il était vraisemblable que la guerre ne commencerait pas encore cette année. Cependant la cour de Vienne pressait ses préparatifs, et se mettait en état d'entrer en campagne le plus promptement possible. LeroidePru9se était, au contraire, convaincu et avec rai-
son, que TAngleterre ne devait plus compter sur Talliance de la Russie , et, prêt à faire la guerre, il voulait profiter des avantages de sa situation, et prendre rinitiative. Sir Ch. H. Williams continuait à égarer le cabinet anglais en nourrissant ses trompeuses espéran* ces. Il écrivait le 14 août:
« Les apparences sont bonnes, quoique personne ne puisse répondre du résultat. Les délais et Findolence sont le propre de cette cour.»
Et encore le 17:
«Le crédit de Bestuchew remporte certainement à présent. S'il tient ses promesses, tout ira bien; sinon, il nous tiendra en suspens, ce qui est sa manière de faire. »
Il n'était pas même détrompé par le refus de la cour de Russie de recevoir le subside stipulé par la convention faite avec l'Angleterre, et par l'envoi d'un ministre en France. A ses ofires, à ses remontrances, on répondait qu'il fallait faire un nouveau traité , et qu'il recevrait prochainement des propositions.
Cependant, au commencement du mois de septembre, Frédéric était entré sur le territoire saxon, et quelques jours après il était maître de Dresde. Le 1 octobre il remportait sur les Autrichiens une victoire signalée à Lowositz, et le 15 du même mois l'armée saxonne, retranchée dans le camp de Pirna, mettait bas les armes. Tant d'activité et de si éclatants succès jetèrent la consternation parmi les confédérés. La reine
de Pologne envoya un de ses chambellans, nous dit sir
Ch. H. Williams, pour se plaindre de rinaction des Russes, et exciter la colère de Timpératrice , en lui disant que, si elle ne se hâtait pas de déclarer la guerre à la Prusse, Frédéric s'avancerait avec une armée pour replacer Ivan sur le trône. A quoi Elisabeth répondit, que si jamais elle avait connaissance d'un pareil dessein, elle ferait aussitôt couper la tête à Ivan. L'ambassadeur de la cour de Vienne se plaignait non moins hautement de rinaction des troupes qui devaient marcher au secours de sa souveraine. Il est vrai que l'armée cantonnée dans la Livonie avait reçu l'ordre d'entrer en campagne, et qu'on lui avait donné un général. Mais ce choix n'était pas des plus heureux pour la cause , des alliés de la Russie, s'il faut en croire sir Ch. H. Williams qui écrivait le 18 septembre 1756:
«Apraxin doit commander l'armée russe: il a été fait récemment feld- maréchal. Il est le plus paresseux des hommes, et lâche à l'excès : il a été, il y a peu de jours, grossièrement insulté, et presque battu par l'hetman des Cosaques (Cyrille RasumowsKi), et il n'en a montré aucun ressentiment.»
Et encore dans sa dépêche du 28:
«Apraxin est d'une corpulence énorme, indolent, débauché, et certainement pas brave. Il n'a jamais vu une armée ennemie, et il n'a pas même servi dans les campagnes de Munnich en Turquie. Je sais qu'il est dégoûté de son commandement; et on commence déjà à trouver ici que ce n'est une chose si facile qu'on le disait de faire marcher une si grande armée.»
Sir Ch. Hanbury Williams pouvait écrire le 11 novembre :
«Le départ d' Apraxin a encore été retardé, et le grand chancelier nous a franchement avoué, que c'était
grâces à lui, et qu'il ferait encore davantage pour servir ses amis. Âpraxin lui-même s'est laissé persuader de mettre en avant tous les obstacles possibles, et d'éloigner son départ, dont Tépoque n'est pas encore fixée; jusqu'à présent il n*en est pas question. Le 'roi de Prusse peut être certain, que le grand chancelier ne touchera pas un denier de son argent, qu'il n'ait rendu tous les services essentiels que j'exige de lui.»
Ces derniers mots méritent une explication. Au moment d'entrer en Saxe, Frédéric avait cru qu'il pouvait être utile à ses intérêts de se ménager la bienveillance que Bestuchew lui devait porter depuis qu'il était devenu l'allié de l'Angleterre. En conséquence, il fit prier sir C. H. Williams d'oflFrir cent mille écus à ce ministre, bien sûr qu'une pareille commission ne pouvait pas être en meilleures mains. Sir C. H. Williams écrivait à ce sujet le 28 septembre 1756:
«J'ai travaillé à gagner le grand chancelier à la cause du roi de Prusse. Je l'ai d'abord trouvé inflexible, mais, à mesure que j'ai augmenté le chiffre de la somme, il a commencé à faiblir. A la fin, il m'a donné sa main, en me disant: à partir de cette heure je suis son ami quoique je ne yoie pas comment je peux le servir à présent. Si j'avais su cela il y deux mois, j'aurais pu faire beaucoup ; mais il a commencé la guerre, et rien ne peut empêcher l'impératrice d'assister l'Autriche. Tout est déjà décidé. Il est vrai qu'il nous a pris un peu au dépourvu, et vous savez que nos mouvements sont lents. Je ne peux pas promettre de rien faire à présent, parce que cela n'est pas en mon pouvoir; mais assurez le roi de Prusse que j'ai entièrement oublié tout ce que Mardefeldt a pu faire contre moi, et que je suis disposé, lorsque l'occasion s'en présentera, et autrement, qu'en paroles, à montrer que je veux le servir. Il a fini en me disant qu'il espérait que ce changement et cette déclaration seraient tenus dans le plus grand secret.
« n me faut aussi de Fargent pour d'autres personnes. J'espère que le roi de Prusse m'enverra les 10,000 ducats le plus tôt possible. »
Dans l'intervalle, Frédéric était entré dans Dresde, où son premier soin avait été de s'emparer des papiers de l'électeur. Il y trouva le moyen de mettre Bestuchew à sa discrétion sans avoir à débourser une si grosse somme. Voici ce qu'il a écrit dans l'histoire de la guerre de sept ans: « Bestuchew s'était fait un principe d'être l'ennemi juré des Prussiens. Deux raisons, ayant altéré ces sentiments de haine, avaient influé sur son > changement de conduite : l'une était sa forte pension, que les Anglais continuaient de lui payer, et Fautre, la possession où le Roi se trouvait des archives de Dresde. On avait trouvé dans ces archives une lettre où il conseille au comte de Bruhl de se défaire par le poison d'un résident russe à Varsovie, dont ces deux ministres étaient également mécontents, comme lui, disait-il, s'était défait du sieur de Castéras, dont il craignait l'esprit délié. M. de Bestuchew n'avait point de répugnance pour commettre des crimes, mais il ne voulait pas qu'on le sût; et la crainte que cette lettre odieuse ne fût publiée, rengagea de promettre au Roi de lui rendre des services importants, pour qu'il consentît à la supprimer. C'est à quoi le Roi ftit facile à disposer, et le ministre fat exact, de son côté, à remplir son engagement: car il dressa l'instruction du maréchal Apraxin d'une manière aussi favorable aux intérêts du Roi que les conjectures le permettaient.»
On voit qne Frédéric ne fait aucune mention des cent mille écus oflferts d'abord à Bestuchew, et, d'un autre côté , sir Ch. H. Williams ne parait pas avoir été surpris de n'avoir jamais reçu la remise de cette somme. Quoiqu'il en soit, Bestuchew fut fidèle à la cause du roi de Prusse, et il le servit autant qu'il le put, c'est-àdire, peu, car son crédit était déjà bien affaibli et ne pouvait balancer l'influence d'Ivan Schouvalow et de sa cabale. Frédéric avait heureusement de meilleurs patrons à Pétersbonrg: ce n'étaient rien moins que les héritiers du trône, le grand duc et la grande duchesse. Sir Ch. H. Williams écrivait le 28 septembre :
«La grande duchesse Catherine condamne la conduite de la cour de Vienne à l'égard de l'Angleterre, et elle pense qu'une alliance entre l'Angleterre, la Eussie, la Hollande, la Prusse, et quelques autres princes allemands peut seule sauver l'Europe.»
Et encore le 9 novembre suivant:
«Le grand duc et la grande duchesse sont favorables à la Prusse, et se plaignent des intrigues des tout puissants Schouvalow en faveur de la France. La grande duchesse m'écrivait, il y a deux jours: j'ai reçu aujourd'hui un émissaire des Schouvalow qui a été envoyé pour me dire combien ils sont en colère d'apprendre que la nouvelle alliance entre la Bussie et la France déplait au grand duc et à moi. Ils l'appellent leur système, et le croient bon. Ils m'offrent de m'appartenir entièrement, de me mettre sur le meilleur pied avec l'impératrice, et de me procurer tout ce qui peut m'être agréable durant sa vie, si je veux leur promettre ma protection pour l'avenir, et adopter et protéger leur système de politique. Ma réponse a été qu'autant que je me mêlais de politique, je désapprouvais entièrement leur nouveau système, que j'avais toujours été pour l'aUiance anglaise, et contre celle de la France, quoi-
que mon opinion dans ces affaires n'eut pas beaucoup de poids. Pourtant, je voulais être assez sincère avec eux pour leur déclarer que le grand duc, non seulement n'adopterait jamais ce système, mais que, lorsque cela serait en son pouvoir, il en punirait sévèrement l'auteur. On blâme votre partialité pour le roi de Prusse. Ce n'est pas moi qui vous blâme, parce qn à présent nous pensons de la même manière, et j'espère qu'il en sera toujours ainsi. »
Sir Ch. Hanbury Williams rapporte dans sa dépêche du 25 décembre, que dans le conseil le grand duc avait combattu avec^ force Talliance de la Russie avec la France, et désapprouvé le traité de Versailles,* auquel l'impératrice allait accéder. Elisabeth l'avait interrompu, en disant que ce qui avait été fait l'avait été par son. ordre, et qu'elle n'entendait pas qu'on discutât sa volonté. Sur quoi le grand duc avait répliqué, qu'il ne lui restait qu'à obéir et à se taire. Le grand duc était un chaud partisan de la Prusse, et surtout de Frédéric, qui avait eu le bon esprit de le gagner et de l'attacher à ses intérêts. « Le grand duc , a-t-îl écrit dans l'histoire de la guerre de sept ans, prince de Holstdn par sa naissance, avait puisé dans l'histoire de ses ancêtres une haine implacable contre le's Danois, causée par les injustices criantes que leâ rois de Danemark avaient faites à sa famille. Le grand duc, craignant alors que les affaires du Roi ne prissent une tournure qui Tobligeât à se lier avec les Danois, lui offrit son crédit et tous les services qu*il pourrait lui rendre en Russie, pourvu qu'il n'entrât en aucun engagement avec ces ennemis constants du Holstein. Le Roi accepta l'offre; il promit de ne faire aucun traité
avec le Danemark, et quoique cette condescendance ne lui valût pas d'avantages récents, on verra que cette liaison étroite avec le grand duc de Russie bouleversa les grands projets des Autrichiens. » Dans un autre passage Frédéric ajoute que « ce fut le grand duc qui contribua le plus à la retraite du maréchal Âpraxin en Tannée 1757, lorsqu'après avoir battu le maréchal Lehwaldt, il se replia en Pologne. Durant tous ces troubles, ce prince s'était même abstenu d'aller au conseil, où il avait place, pour ne point participer aux mesures que l'impératrice prenait contre la Prusse, et qu'il désapprouvait. »
Cependant Frédéric continuait à se préoccuper beaucoup, et non sans raison, de Tattitnde de la cour de Russie. Les succès qui avaient signalé l'ouverture de la guerre ne le rassuraient pas sur le résultat final. «Il ne s'agit de rien moins, disait-il à l'envoyé anglais Mitchell, que de l'existence de la maison de Brandebourg. N'ai ^ je pas sujet d'être inquiet? jai sur les bras la France et l'Autriche, que devicudrai-je s'il faut que je me défende encore contre la Russie? Si l'impératrice Elisabeth, ajoutait -il, voulait mourir ou se tenir tranquille, je ne craindrais rien de mes ennemis.» Les lettres de sir C. H. Williams lui donnaient quelque espoir, et il le fesait presser de persévérer dans ses efforts pour obtenir tout au moins l'inaction des troupes russes. Mitchell écrivait le 26 décembre à son collègue: «Le roi n'est jamais découragé; il pense que nous ne devons pas désespérer; et comme il impute le changement survenu dans les dispositions du cabinet
russe à Fargent distribué par rAutriche, il croit que, lorsque cet argent aura été dépensé, vous ferez bien de revenir à la charge. » Les hostilités, suspendues par les rigueurs de l'hiver, ne tarderaient pas à être reprises. Ce qu'il fallait empêcher à tout prix, c'était que l'armée russe entrât en campagne. . M. Mitchell écrivait en conséquence, le 8 janvier 1757, à sir C. H.Williams:
« Le général Apraxin est , ou du moins prétend être entièrement à la dévotion de la grande duchesse. Il n'est pas militaire, et il a une très médiocre opinion de l'armée qu'il commande; et on croit qu'il se soucie peu de rencontrer les Prussiens en rase campagne. Apraxin est, d'ailleurs, très dépensier et très besogneux, malgré les grandes largesses qu'il a reçues de sa maîtresse. D'après tout cela, le roi de Prusse pense que, dans la conjoncture présente, il pourrait' être utile de lui donner une somme d'argent, afin qu'il retardât la marche des troupes, ce qu'un général-en-chef peut faire sous divers prétextes. La grande duchesse doit être chargée de cette affaire, si elle veut l'entreprendre.»
Deux mois après sir C. H. Williams écrivait à son collègue de Berlin, le 22 mars:
«Apraxin a envoyé un aide-de-camp à Pétersbourg pour lui rapporter douze habits complets, ce qui peut faire croire qu'il compte faire ss( campagne cet été parmi les dames de Biga, car, quoiqu'il soit un des hommes les plus gros et les plus disgracieux qui se puissent voir, il est un aussi grand fat dans sa toilette que le comte Bruhl lui-même.»
Apraxin n'eut assurément pas mieux demandé que de rester inactif, mais les ordres de l'impératrice étaient si pressants qu'il dût faire marcher son armée forte de 83,000 hommes. La frontière de Prusse était presque sans défense du côté de la Bussie. Le 30 juin Apra-
xin se présenta devant Memel, qui dât capituler an bout de cinq jours. Le 30 août suivant, le maréchal Lehwald était complètement battu par Apraxin, qui, an lieu de profiter de cet avantage pour s'avancer et pénétrer jusqu'au cœur de la Prusse, se r^lia comme s'il eât été battn, et il alla prendre ses quartiers en Pologne.
Tandisque ces choses se passaient, sir C. H. Williams quittait Pétersbourg, rappelé par le cabinet anglais qui fesait retomber sur lui Téchec que la politique de l'Angleterre avait éprouvé en Russie. La veille de son départ, qui eut lieu le 19 août, sir C. H. Williams reçut deux lettres qui devaient le consoler de sa disgrâce. L'une était du grand duc; elle était fort courte, et ne contenait qu'une phrase qui mérite d'être citée: «je ne doute pas, lui écrivait ce prince, de votre attachement à mes intérêts qui sont unis par plus d'un côté à ceux du roi d'Angleterre. J'espère que l'ennemi commîin aura sujet de le ressentir un jour.» La lettre de la grande duchesse était plus explicite; elle lui écrivait :
« J'ai résolu de vous écrire, puisque je n'ai pu vous voir pour vous dire adieu. Mes plus sincères regrets accompagnent celui que je regarde comme un de mes meilleurs amis, et dont la conduite a gagné mon estime et mon amitié. Je n'oublierai jamais combien je vous suis obligée. Pour vous récompenser d'une manière qui soit conforme à la noblesse de vos sentiments, je vous dirai ce que je veux faire: je saisirai toutes les occasions imaginables de ramener la Russie à ce que je reconnais être ses véritables intérêts, c'est-à-dire, à être intimement unie à l'Angleterre; à lui donner tous
les secours qni soient au pouvoir des hommes, et la supériorité qu'elle doit avoir pour le bien de toute l'Europe, et surtout pour celui de la Russie, sur la France, leur commun ennemi, dont la grandeur est la honte fle la Russie. Je m'étudierai à mettre ces sentiments en pratique ; c'est sur eux que je veux édifier ma gloire, . et je prouverai leur solidité au roi votre maître. Soyez assuré qu'une des choses que je souhaite le plus au monde, c'est de vous voir revenir ici en triomphe. J'ai la confiance qu'un jour le roi votre maître ne me réfusera pas la faveur que je demande, de vous revoir encore. Elle ne peut que tourner à son avantage.»
L'éloignement de sir Ch. H. Williams laissa le champ libre à l'influence de l'Autriche et de la France. Depuis le mois de juillet, M. Douglas, qui n'avait que le titre de ministre, avait été remplacé par le marquis de THospital en qualité d'ambassadeur. Ce dernier, de concert avec le comte Esterhazy, se plaignit vivement de la conduite d'Apraxin, qui était si étrange qu'elle ne pouvait s'expliquer que par un parti pris de faire le moins de mal possible au roi de Prusse. Les deux ambassadeurs, soutenus par la cabale des Schouvalow, n'eurent pas de peine à obtenir de l'impératrice la destitution d'Apraxin, et son remplacement par le général Fermor. Apraxin fut sommé de revenir en toute hâte à Pétërsbourg pour rendre compte de sa conduite. Ses papiers furent saisis, et ils compromirent gravement Bestuchew, et aussi la grande duchesse. Non pas qu'il faille admettre, comme on l'a dit, que Bestuchew ait conspiré pour renverser l'impératrice et placer sur le trône Catherine et son fils, à l'exclusion du grand due. Il est plus vraisemblable que Ton trouva des lettres dans lesquelles Bestuchew, se servant du nom de la
grande duchesse, exhortait Apraxin à ménager le roi de Prusse.
Il était évident, par ce qui s'était passé dans la dernière campagne, que le salut de la Prusse dépendait du rôle plus ou moins actif, et surtout de la neutralité de la Russie. Frédéric ne pouvait tenir tête aux armées de FÂutriche, de la Saxe et de la France qu'à la condition de n'être pas inquiété snr ses derrières. n persistait à croire que tout n'était pas désespéré à Pétersbourg, et qu'il était encore temps, sinon pour détacher Elisabeth de la coalition formée contre lui, au moins pour obtenir, d'une manière ou d'une autre, qu'elle restât inactive. Le cabinet anglais partageait aussi cette trompeuse espérance, et Pitt, qui voulait à tout prix sauver la Prusse, crut qu'il fallait faire de nouvelles tentatives à Pétersbourg. A cet eflfet, il donna un successeur à sir C. H. Williams. Son choix tomba malheureusement sur M. Keith, qui avait rempli jusqu'à la rupture l'ambassade de Vienne. Cette nouvelle remplit d'inquiétude les ambassadeurs de France et d'Au-
triche. Ils s'imaginèrent qu'on leur envoyait un autre sir C. H. Williams, c'est-à-dire, un habile intrigant qui dérangerait toute leur politique. Ils se trompaient fort : M. Keith était au-dessous du médiocre, et offrait, par ses qualités comme par ses défauts, le plus frappant contraste avec son prédécesseur. Bestuchew attendait, au contraire, avec impatience l'arrivée de ce représentant de l'Angleterre, car il espérait se relever, grâces à son appui: ce fiit précisément ce qui le perdit.
Depuis longtemps le grand chancelier sentait toutes
les approches d'une disgrâce. L'impératrice ne le laissait plus venir jusqu'à elle, et, quand elle le voyait, elle lui montrait un visage glacé qui ne promettait rien de bon. Les deux Schouvalow avaient juré sa ruine^ mais ils hésitaient encore, car Bestuchew, comme son prédécesseur Ostermann, avait eu l'art de se rendre indispensable. Cependant , comme on attendait de jour en jour le nouveau ministre d'Angleterre, les représentants de la France et de rAutriche résolurent de préci* piter la perte de Bestuchew. M. Keith écrivait le 30 mars 1758:
«Aussitôt que l'on reçut la nouvelle de mon arrivée à Varsovie, Tambassadeur de France alla trouver le vice-chancelier Woronzow, et lui représenta la nécessité de ne pas perdre de temps, et d'unir leurs efforts pour porter immédiatement le dernier coup à Bestuchew ; lui disant que, s'il n'y consentait pas, il se rendrait directement chez Bestuchew et lui découvrirait tout ce qui s'était passé, et se joindrait à lui pour lui rompre le cou. Alarmé de ce discours, Woronzow entra dans la ligue, et l'ambassadeur de France eut l'adresse d'exciter les soupçons de l'impératrice contre Bestuchew. Ce dernier, dit-on, supporte son malheur avec beaucoup de courage, et il met ses ennemis au défi de rien prouver contre lui à son désavantage.»
Bestuchew fut arrêté le 24 février, accusé d'avoir conspiré pour détrôner l'impératrice, et donner la couronne à la grande duchesse. Ce n'était qu'un prétexte, et, quoiqu'il fut sârement entré dans des intrigues, dans lesquelles avait part la grande duchesse, et qui nous échappent aujourd'hui, rien ne put être prouvé. Bestuchew, déclaré coupable de haute trahison, fut condamné
à mort. L'impératrice commua cette peine en un exil dans nne de ses terres ^ à cent vingt verstes au delà de Moscou. Le comte Mikhaïla Woronzow reçut le prix de ses services^ et devint grand chancelier.
M. Eeith ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'y avait rien à faire à Pétersbourg, surtout depuis la chute de Bestuchew. Ce que l'on appelait le parti français ^ car la cour de Versailles avait bientôt dominé par son influence en Bussie la cour de Yienne, c'est-à-dire^ la car baie d'Ivan et de Pierre Schouvalow était toute puissante^ et il ne fallait pas songer à entrer en lutte avec elle. Le comte Ësterhazy et le marquis de l'Hospital fesaient la loi à la ville comme à la cour, écrivait M« Keith à son collègue de Berlin. On avait, trouvé le moyen de brouiller le grand duc avec sa femme, et de le soustraire par - là à son influence, et la grande duchesse était dans une sorte de disgrâce qui la rendait impuissante à défendre la cause de l'Angleterre et du roi de Prusse. M. Eeith, réduit à ses propres ressources, ne put rien obtenir, d'autant plus que l'impératrice, enflée par les succès de la dernière campagne, se regardait désormais, non plus comme l'alliée de l'Autriche et de la France, mais comme partie principale dans la guerre. La campagne de cette année ne ressembla guères à celle de l'année précédente. Les Russes, traversant le territoire de la Pologne, sans s'inquiéter de ses protestations, étaient ^entrés en Prusse sans coup férir, et ils s'y conduisaient comme peuvent le faire des troupes barbares et à peine disciplinées, pillant et dévastant le pays. Une nouvelle défaite à
Zorndorf (25 août 1758) leur prouva que le roi de Prusse n'était pas si près de sa ruine qu*on s'en flattait à Pétersbourg. Il est vrai que les Russes prirent une éclatante revanche Tannée suivante à Kunersdorf (12 août 1759), où, malgré des pertes énormes, le général Soltykow battit si complètement Frédéric en personne^ que ce prince se crut perdu et songea sérieusement à un suicide comme à son dernier refuge contre le déshonneur. Si les Russes eussent été mieux commandés et qu'ils eussent su profiter de leurs succès, c'en était fait de Frédéric et de la Prusse, qui se seraient bientôt trouvés à la merci de l'Autriche et de ses alliés. D n'y a aucune exagération dans cette parole. M. Mitchell, pour qui Frédéric n'avait pas de secrets, écrivait le 16 janvier 1760: «Le roi fera tout ce qu'un homme peut faire; mais son pays est épuisé, les instruments lui manquent pour agir; ses meilleurs officiers sont morts ou prisonniers; et je suis forcé d'avouer que le découragement règne dans, toute l'armée.. Sa Majesté ne désespère pas. Mais si l'Angleterre ne trouve pas le moyen de détacher la France de la coalition, et d'abaisser la puissance des Russes, le roi de Prusse sera, je le crains, irrévocablement perdu.» H ne fallait pas compter que la France abandonnât Marie -Thérèse; la seule voie de salut était donc du côté ^ la Russie, qui n'était qu'indirectement intéressée dans la guerre. Frédéric était prêt à tous les sacrifices pour arriver à ce résultat. Il essaya de se concilier les Russes en flattant leur vanité, portant jusqu'aux nues leurs succès militai es, chose nouvelle pour eux, et qui chatouillait
d^autant plus ramour-propre de la nation; il irritait, par ses malignes insinuations, la jalousie qui régnait entre eux et les Autrichiens. Enfin, malgré sa profonde détresse, Frédéric mit à part 150,000 écus pour être distribués entre les ministres et les principaux conseillers d^Elisabeth. n savait, par les dépêches de M. Keith, que les Russes commençaient à se lasser de la guerre, que Rasumowski désapprouvait Talliance avec la France et TAutriche patronnée par Ivan Schouvalow. Le grand duc lui était resté fidèle. Il le supplia de ne pas Tabandonner. Mais ce prince, tenu dans une étroite tutelle, peu compté, sans considération, n'avait aucune influence. Déjà, Tannée, précédente, il avait tenté, mais, sans succès, de faire acte d'indépendance, comme M. Keith récrivait le 5 janvier 1759:
« Le grand duc Pierre a envoyé un message à rimpératrice pour lui représenter qu'il était à présent arrivé à un âge, où on pouvait le croire capable de juger par lui - même. Il ne pouvait se soumettre plus longtemps à la contrainte et à la gêne, où il avait plu à sa Majesté de le tenir, et il demandait la permission de se retirer dans son propre domaine d'Oranienbaum. L'impératrice fut d'abord extrêmement oflFensée de cette démarche, et lui demanda de lui donner ses raisons par écrit; mais j'entends dire que cette affaire est finie et étouffée. L'impératrice est souvent souffrante, et on dit qu'elle a des attaques d'épilepsie. » x
Le grand duc ne pouvait en rien servir le roi de Prusse, surtout depuis que brouillé avec sa femme, il n'était plus dirigé par son esprit supérieur. Cette année, comme les précédentes, ses efforts pour changer la politique de la Russie furent inutiles, car
plus que jamais Elisabeth était implacable dans sa
haine contre Frédéric, dont les revers la comblaient de joie. L'Autriche et la France, qui savaient combien une coopération efficace de la Russie pouvait leur être utile, avaient pris leurs mesures pour attacher irrévocablement cette princesse à leur alliance, Frédéric nous dit lui - même, qu'après la bataille de Zorndorf , « les cours de Vienne et de Versailles employèrent leur commun crédit à la cour de Pétersbourg pour ranimer la haine de l'impératrice Elisabeth contre le roi de Prusse; elles lui représentèrent qu'il fallait laver la tache que ses troupes avaient reçue, en mettant, le printemps prochain, une armée plus nombreuse en campagne. Son favori Schouvalow ne cessait de lui répéter que, pour changer en terreur le mépris où les Eusses étaient chez les Prussiens, il fallait ordonner aux généraux qui commanderaient ces troupes, d'agir avec la plus grande vigueur, et de suivre en tout les impulsions qu'ils recevraient des puissances alliées. Les ministres de Vienne et de Versailles jugèrent que, pour resserrer plus indissolublement leur alliance avec l'impératrice de Russie, il fallait lui garantir le royaume de Prusse, comme une conquête désormais incorporée dans sa vaste monarchie. Cette proposition fut favorablement reçue par l'impératrice, et le tr^té fut conclu et signé en conséquence.» Ces arrangements étaient ignorés de l'Angleterre et du roi de Prusse, et ils expliquent le peu de succès des tentatives de M. Keith. Ce ministre écrivait le 1 janvier 1760:
«Toutes les espérances de paix que font naître les ministres russes, et toutes leurs paroles n'aboutissent à
rien. L'impératrice a dit à Fambassadeur d'Autriche que, quoiqu'elle fut très lente à prendre une résolution, elle s*y tenait ferme, et qu'elle était décidée à poursuivre la guerre, à tout événement, de concert avec ses alliés, dût -elle être forcée de vendre ses robes et ses bijoux.»
Frédéric ne se laissa pas décourager par l'échec de M.-Keith. D envoya à Pétersbourg, au mois de mars, M. de Pechlin, gentilhomme holsteinois. qui avait été au service du grand duc; mais, comme il a pris soin de nous l'apprendre lui-même, cet envoyé «n'eut pas même occasion d'expliquer de quoi il était chargé.» Et il ajoute: «L'esprit de l'impératrice Elisabeth était trop rempli de préjugés et trop aigri contre le Roi pour qu'on pût la désabuser facilement sur son sujet. Elle était gouvernée par son favori, qui l'était par la cour de Vienne. Tous ses entours étaient à la dévotion de la France et de l'Autriche. Cette princesse, flattée d'ailleurs par l'acquisition du royaume de Prusse, qu'elle envisageait comme annexé à la Russie, aurait cru* perdre tous ces avantages, si elle était entrée dans la moindre négociation avec le Roi; aussi trouva- 1- on tous les canaux bouchés pour les insinuations qu'on aurait voulu lui faire parvenir.»
L'impératrice Elisabeth et ses plus intimes conseillers étaient si bien persuadés que les cabinets de Vienne et de Versailles assureraient à la Russie, à la fin de la guerre, la paisible possession^ sinon de tout le royaume, du moins de la province de Prusse, que le favori Ivan Schouvalow crut pouvoir faire des ouvertures à ce sujet à M. Eeith, et sonder les dispositions
de l'Angleterre. On imaginera sans peine quelles furent la surprise, la stupéfaction de M. Keith en entendant parler d'une idée si folle, si absurde, et il chercha en vain à faire compre^idre à Ivan Schouvalow que le cabinet de St. James ne consentirait jamais, et à aucun prix, à l'exécution du traité conclu entre la Russie et les cours de France et d'Autriche. Voici en quels termes s'expliqua le ministre anglais:
«Je dis à M. Schouvalow que je pouvais l'assurer que dans ce cas la guerre n'était pas près de finir, car je me trompais fort sur le caractère du roi de Prusse, si ce prince ne préférerait pas s'ensevelir sous les ruines de la dernière ville de son royaume plutôt que de se soumettre à ces conditions ignominieuses» J'ajoutai, que la prise de possession par la Russie de cette province serait un constant objet de jalousie pour les autres puissances, et une source de troubles en Europe, car il n'y avait pas un seul état qui n'eut un intérêt essentiel à l'empêcher; ou, si par une grande fatalité, on ne pouvait pas y mettre obstacle présentement, tous saisiraient la première occasion de l'arracher des mains de la Russie: M. Schouvalow me répondit, qu'il ne concevait pas que la possession d'une si petite province dût donner de la jalousie au reste de l'Europe; et il a fini par me dire, qu'elle pouvait du moins être laissée en dépôt entre leurs mains, jusqu'à ce qu'on eût trouvé un autre moyen d'indemniser la Russie. Je répliquai, qu'il ne fallait pas plus songer à une prise de possession qu'à la garder en dépôt; et que, si la Russie proposait sérieusement l'une ou l'autre de ces alternatives, elle, soulèverait les susceptibilités du monde entier, car elle montrerait clairement par là le dessein de se rendre maîtresse de la navigation de la Baltique, et par conséquent d'accaparer tout le commerce du nord, et j'ajoutai, en souriant, que c'était là évidenmient ce qu'indiquait le projet qu'ils avaient eu récenmient de se saisir de Dantzig.»
Dans la campagne de 1760, les Russes, dont le
zèle et lardeur guerrière s'étaient fort refroidis, arrivés tard sur le territoire prussien, se contentèrent d'occuper le pays et de le piller, puis, Thiver approchant, ils se retirèrent dans leurs quartiers, presque sans avoir aperçu les troupes de Frédéric. Ce prince crut voir dans cette conduite un indice de dispositions plus favorables à son égard, et, dans le mois de décembre, il chargea d'une nouvelle mission secrète le conseiller Badenhaupt, «dont le frère, nous dit M. Mitchell, était médecin divan Schouvalow, pour tâcher de gagner ce favori. » La cour de Russie, prévenue à temps, ne laissa pas arriver cet émissaire jusqu'à Pétersbourg. Arrêté à Mittau, il fut reconduit à la frontière. L'impératrice Elisabeth était si peu revenue à de meilleurs sentiments pour Frédéric que, dans le même moment, elle accédait aux propositions de paix que la France, l'Autriche et la Saxe fesaient à l'Angleterre, afin de pouvoir tourner toutes leurs forces réunies contre le roi de Prusse. Pitt venait de sortir du ministère anglais, et son successeur, lord Bute, résolu de faire la paix à tout prix, consentait à l'acheter par le sacrifice de Frédéric. Tandisque ces négociations traînaient en longueur, les hostilités recommencèrent au printemps, et cette année, comme la précédente, les généraux russes se contentèrent de faire vivre leurs troupes aux dépens des Prussiens, et satisfaits des lauriers de la campagne de 1759 et de la prise de Colberg, ils ne cherchèrent pas l'occasion d'une bataille. Cependant les ressources de Frédéric s'épuisaient; il était à la veille d'être abandonné par son unique allié et d'être privé de ses subsides,
lorsqu'enfin la mort d'Elisabeth si longtemps, si impatiemment attendue, lui ouvrit une voie de salut.
vn.
Catherine aimait à répéter qu'en entrant en Russie, et avant d'avoir vu le grand duc, elle s'était dit: je régnerai seule ici. Elle dût assurément en concevoir la pensée, quand elle connut le caractère et la portée d'esprit de son mari. La nature ne l'avait pas traité favorablement, et son éducation, abandonnée à des mercenaires, avait été plus que négligée. La grande duchesse, au contraire, avait beaucoup d'agrément dans Tesprit et dans les manières, une beauté peu commune, de la grâce, de l'insinuation, de la complaisance, avec un caractère ferme et résolu, audacieux et contenu, en un mot, tout ce qu'il faut pour prendre de l'ascendant sur les hommes et le garder. Le grand duc et sa femme vécurent d'abord dans la plus parfaite intelligence, mais ils paraissaient peu disposés à remplir les espérances d'Elisabeth, qui voulait voir de ses yeux, avant de mourir, une longue ligne de succession. Après neuf années de mariage, ils n'avaient pas encore d'enfant.
Le comte Soltykow était un des chambellans du grand duc, et pouvait passer pour son favori. Il était jeune, bien fait de sa personne, hardi, entreprenant au-
près des femmes, et accoutumé à avoir ce qu'on appelle des succès. Il paraissait fort ép'ris de la grande duchesse. S'il faut en croire la chronique scandaleuse de la cour de Pétersbourg, on fit entendre à Soltykow qu'il ne tenait qu'à lui de faire agréer ses hommages, et que personne ne le trouverait mauvais. £n même temps, dans la crainte que la grande duchesse ne repoussât Soltykow, le grand chancelier Bestuchew fut chargé de la prévenir, n lui fit clairement sentir la nécessité pour elle d'avoir des enfants, et de donner ce contentement à l'impératrice. «Je vous entends, répondit-elle; amenez le moi ce soir. » Que les choses se soient passées exactement ainsi, ou que Soltykow n'ait pas eu besoin d'être encouragé, ni la grande duchesse de la permission tacite de l'impératrice, peu importe. Le fait est que Catherine accoucha le 1 octobre 1755 d'un fils, qui régna depuis sous le nom de Paul P', et que Soltykow en était le père. Sur ce dernier point le doute n'est pas permis, comme on le verra bientôt. Soltykow reçut la commission de porter au roi de Suède la notification de Fheureuse délivrance de la grande duchesse, et, lorsqu'il revenait en toute hâte de Stockholm, un courrier le joignit en route et lui remit l'ordre de se rendre à Hambourg, et d'y résider en qualité de ministre plénipotentiaire, avec la défense de revenir à Pétersbourg. Cette brusque séparation surprit autant Catherine que Soltykow. Ce dernier ne s'attendait à rien moins qu'à être récompensé par un exil honorable du service qu'il venait de rendre à la famille impériale; et la grande duchesse, qu'elle aimât ou non Soltykow, dût d'autant
pins le regretter que désormais sa conduite fut surveillée avec une sévérité qui ne s'accordait, ni avec la licence générale, ni avec les mœurs de Timpératrice.
"Sir C.H.Williams était déjà depuis quelques mois à Pétersbourg, et, en babile homme qu'il était, il avait bien vite aperçu le mérite de Catherine, et il s'était attaché à se faire bien venir d'elle. Voici en quels termes il parlait de la grande duchesse dans sa dépêche du 2 octobre 1755:
« Comme son Altesse impériale est la personne qui, en cas d'accident, gouvernera ce pays, je crois de mon devoir d'informer le roi de mes observations sur son compte, et je suis d'autant mieux en état de le faire, que j'ai souvent avec elle des conversations qui durent des heures, parce que mon rang me place à souper auprès d'elle. Depuis son arrivée dans ce pays, elle s'est eflForcée, par tous les moyens en son pouvoir, de gagner l'aflFection de cette nation. Elle s'est appliquée avec soin à étudier la langue russe, et elle la parle à présent, me dit -on, avec une grande perfection. Elle a aussi réussi à se faire estimer et aimer au plus haut degré. Sa personne est très remarquable, et ses manières charmantes. Elle a une grande connaissance de cet empire, et en fait son unique étude. Elle a des talents, et le grand chancelier Bestuchew, avec lequel elle est en bons termes, me dit que personne n'a plus de fermeté et de résolution.
« Quant au grand duc, il est faible et violent, mais sa confiance dans la grande duchesse est si grande, qu'il dit parfois que, quoiqu'il ne comprenne pas les choses lui-même, sa femme comprend tout. »
On croyait Elisabeth plus proche de sa fin qu'elle l'était réellement, et sir C. H. Williams, avec la bonne opinion qu'il avait de la grande duchesse, n'oublia rien pour gagner sa confiance et entrer dans sa familiarité.
Il y réassit sans peine, et plus qn'un antre peut-être fut-il témoin de ce qui se passa dans Tesprit de cette princesse, lorsqu'elle se vit enlever Soltykow, et succéder à une facile tolérance une surveillance jalouse qui la suivait jusque dans son plus étroit intérieur. S'il faut en croire Bulhière, qui a sans doute été aussi bien informé sur ce point que sur tant d'autres qui n'ont jamais été contestés, sir C. H. Williams osa dire à la grande duchesse « que la douleur est le mérite des victimes; que des intrigues sourdes, des ressentiments cachés n'étaient dignes ni de son rang, ni de son génie; que la plupart des hommes étant faibles, les caractères décidés imposent toujours ; qu'en cessant de se contraindre, en déclarant hautement ceux qu'elle honorerait de ses bontés, en fesant voir qu'elle se tiendrait personnellement offensée de tout ce qu'on oserait contre eux, elle vivrait comme il lui plairait. » La conclusion de ces sages conseils fut d'encourager la grande duchesse à s'abandonner à son goât naissant pour un jeune polonais qui était arrivé à Pétersbourg avec sir C. H. Williams. Ce n'était autre que le comte Stanislas Poniatowski, qui fut depuis roi de Pologne, par la grâce de cette même grande duchesse devenue impératrice de Russie. Sir C. H. Williams l'avait connu à Varsovie; il le rencontra à Londres au moment de son départ et lui proposa de l'emmener avec lui en Russie. Poniatowski y fut très bien accueilli, non moins à cause de sa proche parente avec les Czartoriski que sur la recommandation du ministre anglais, qui le présentait comme un de ses secrétaires. Il se recommandait d'ail-
leurs assez par lui-même, car il était d'une beauté remarquable, spiritue>, élégant, et il apportait les dernières modes Vie Paris, où il avait fait récemment un assez long séjour. Il avait plu tout d'abord à la grande duchesse, et sir C. H. Williams eut peu de peine à la persuader et à la décider. Les premiers rendez -vous de Catherine avec Poniatowski eurent lieu dans la maison du consul anglais, M. Wroughton (1), et ensuite chez un confident subalterne, comme l'indique le passage suivant d'une dépêche de M. Durand, qui écrivait de Pétersbourg le 19 avril 1774:
«Le sénateur Yelaguin, confident des amours de l'impératrice, disait à une femme avec laquelle il vit: Vous l'avez vue arriver chez moi la nuit, déguisée en homme, pour venir chercher son roi de Pologne. C'était pure débauche, car je lui ai entendu dire qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle se servait des hommes tant qu'ils valaient quelque chose, mais qu'après cela eUe voudrait pouvoir les jeter au feu comme de vieux meubles. »
Les amours de Catherine et de Poniatowski ne
(1) La complaisance du consul anglais dans cette circonstance explique la lettre suivante, que la grande duchesse adressait le 3 août 1759 à M. Pitt,. alors secrétaire d'état:
«Monsieur, Je suis bieo aise d'avoir une occasion de vous témoigner la part que je prends à tout ce qui regarde votre nation, et Tinclination que j'ai de procurer ses avantages, surtout en Russie, le pays le plus naturellement intéressé à la prospérité du vôtre. Ayant reconnu la probité et le zèle du sieur Wroughton, qui vous remettra cette lettre, Monsieur, pour sa patrie, je vous prie de lui obtenir du Roi la survivance de la charge de consul général , et je vous le recommande très particulièrement. Monsieur, vous m'obligerez par là assurément, mais vous n'ajouterez rien à la considération distinguée avec laquelle je suis, Monsieur, de votre Excellence, la très affectionnée
Catherine,»
demetirèrent pas longtemps secrets; mais^ comme Favait prédit sir C. H. Williams, Timpératrice ne les troubla pas. Pourtant, comme Poniatowski pouvait craindre que, si jamais il plaisait à Elisabeth, ou à ses favoris, de traverser sa liaison avec la grande duchesse, Tappui du ministre d'Angleterre ne fôt pas suffisant à le protéger, Bestuchew, qui était toujours dans les meilleurs termes avec Catherine, et qui, d'ailleurs, comme on a vu, n'avait rien à refuser à sir C. H. Williams, se chargea de procurer à Poniatowski une position , qui le rendit inviolable, et servit de prétexte à sa présence assidue dans les cercles de la cour. En effet, dans les premiers mois de Tannée 1757, Poniatowski fut nommé ministre plénipotentiaire de la république et du roi de Pologne auprès de Timpératrice de Russie, et en même temps il recevait, en outre, la charge de grand pannetier de Lithuanie et Tordre de TAigle blanc. Cette précaution n'était pas inutile, car à peu de temps de là sir C. H. Williams quittait Pétersbourg.
Cependant la santé de l'impératrice déclinait rapidement, et sir C. H. Williams pouvait croire, aussi bien que la grande duchesse, qu'elle touchait au trône. Il n'en était rien, et dans ce même moment, alors que l'avenir le plus brillant semblait s'ouvrir pour l'ambitieuse Catherine, alors que les politiques les plus perspicaces se tournaient vers elle, comme vers le soleil levant, un abîme se creusait à son insu sous ses pas.
Ivan et sa famille se trouvaient encore à Riga, où ils paraissaient avoir été oubliés, lorsque Frédéric,
après avoir fait le mariage du grand dac avec la princesse de Zerbst, demanda à «Elisabeth que « la famille de Brunswick fut transférée dans quelque autre lieu de la Russie. » Ce sont les expressions dont il se sert dans rhistoire de mon temps. Et il ajoute: «La su* reté de l'impératrice demandait qu'elle éloignât du voisinage de Pétersbourg ces personnes, qu'une révolution avait renversées du trône, et qu'une autre révolution pouvait y replacer. » Elisabeth s'empressa d'accéder à cette requête. Le duc et la duchesse de Brunswick furent couduits dans une île de la Dwina, située au dessous d'Archangel, et appelée Cholmogori. La princesse Anne y mourut en couches en 1746, laissant trois fils et deux filles en bas -âge; son mari y prolongea sa misérable existence jusqu'à l'année 1775. Ivan séparé de sa famille fut mis, à ce qu'on croit, dans un couvent sur la route de Moscou à Pétersbourg. Frédéric prétend qu'on lui donna un philtre qui le rendit idiot. Quoiqu'il en soit, M. du Swart, ministre des Provinces -Unies en Russie, écrivait le 17 octobre 1757 à sir A. Mitchell, ministre d'Angleterre à Berlin:
«Au commencement de l'hiver dernier, Ivan a été amené à Schlusselburg, et ensuite à Pétersbourg, où il a été placé dans une bonne maison, appartenant à la veuve d'un secrétaire de l'inquisition secrète, où il est étroitement surveillé. L'impératrice l'a fait conduire au Palais d'hiver, et l'a vu, étant habillée en homme. On doute si le grand duc et la grande duchesse monteront sur le trône, ou si ce sera Ivan; et on se demande si Schouvalow, qui a acquis un grand pouvoir et une immense fortune, ne travaillerait pas pour lui-même.»
Avec le temps cette nouvelle se répandit, et boule-
Tersa la cour. On s'interrogeait avec anxiété sur les intentions possibles d'Elisabeth. Plus que personne, Catherine dût se préoccuper de ce caprice inexplicable de l'impératrice. Elle savait, le fait était de notoriété publique, qu'Elisabeth avait pour le grand duc son neveu le plus souverain mépris, et qu'elle ne lui pardonnait pas son hostilité contre les Schouvalow et leur cabale. Elle n'ignorait pas que l'amitié que lui avait autrefois témoignée l'im pératrice s'était efiFaeée, et qu'elle était en butte aux attaques incessantes du favori, qui lui fesait un crime de ses amours avec Poniatowski, et qui avait persuadé à l'impératrice, que c'était une insulte et un défi portés à son autorité. Il est de fait, que la présence de Poniatowski gênait les ambassadeurs de France et d'Autriche, parce qu'il servait avec quelque succès les intérêts de l'Angleterre et de la Prusse. Aussi, au moment qu'il s'y attendait le moins, Poniatowski reçut la lettre suivante de son maître, le roi de Pologne,
à la date du 30 octobre 1757:
« J'ai tout lieu d'être satisfait de la manière dont vous vous êtes acquitté jusqu'ici de votre ministère à la cour de Bussie, ayant marqué toute l'application et le zèle possibles pour l'avancement de mes intérêts, et je saurai vous en tenir compte en temps et lieu. Mais le roi de France, vous soupçonnant un penchant particulier pour l'Angleterre, et d'entretenir des intelligences secrètes aussi favorables aux intérêts de cette couronne que préjudiciables aux siens, et au bien de la cause commune en général, m'a fait demander très instamment, et comme une pierre de touche de la cordialité de mon amitié pour lui, que j'eusse à vous rappeller incessamment Or, vous jugez bien que, dans les circonstances présen-
tes surtout, il m'a été impossible de refuser une telle complaisance. Je vous envoie donc ci -joint votre rappel, dont vous aurez à faire usage le plus tôt possible ; et accélérez votre départ, tout délai ne pouvant donner lieu qu'à de nouveaux sujets de plainte et de mécontentement. Sur ce, etc. »
Catherine ne perdit pourtant pas son amant. Grâces à l'intervention de Bestuchew, toujours disposé à obliger la grande duchesse, Poniatowski demeura à Pétersbourg en qualité de commissaire extraordinaire, pour régler les différends pendant entre la Russie et la république de Pologne. Dans ce moment, la grande duchesse était grosse pour la seconde fois, et elle accoucha, dans le mois de février 1758, d'une fille qui ne vécut que quinze mois.
Le départ de sir C. H. Williams, le rappel de Poniatowski n'avaient été que les coups d'essai de la puissante cabale qui s'était rendue maîtresse de l'esprit de l'impératrice, et disposait en conséquence de toutes choses. La disgrâce de Bestuchew acheva d'empirer la situation de la grande duchesse, car elle eut pour conséquence le départ de Poniatowski, dont le rappel fut formellement demandé au roi de Pologne par l'impératrice. Pour comble de malheur, on réussit à la brouiller avec son mari.
M. Keith écrivait le 14 mars 1758:
«J'ai trouvé, à mon arrivée, le parti français en possession de tout le crédit à la cour, et les deux ambassadeurs, le comte Esterhazy et le marquis de THospital, donnant la loi à la cour et à la ville. Ils ont à
présent en leur pouvoir le grand duc et ils en disposent absolument. Pour arriver à ce résultat, ils ont commencé par aliéner son aflPection de la grande duchesse, qui exerçait une grande influence sur lui. On croit qu'on s'est servi pour cela d'un certain Brockdorf, qui s'est mis dans les bonnes grâces de son Altesse impériale en le poussant à toutes sortes de débauches. La grande duchesse a voulu se plaindre de lui à l'impératrice, il y a déjà quelque temps, voyant bien où l'on en voulait venir, mais ses ennemis avaient pris les devants, et avaient rempli l'esprit de sa Majesté de mauvaises impressions à Tégard de .son Altesse impériale, par des calomnies et des mensonges, de sorte que ses plaintes n'ont malheureusement pas été écoutées, et cette princesse est loin d'être à présent dans une bonne situation à la cour.»
n suffit de bien peu de temps pour changer la position de Catherine. Quand l'appui de Bestuchew lui manqua auprès de l'impératrice, quand on la vit en mauvais termes avec son mari, la grande duchesse cessa d'être comptée pour quelque chose; et, comme il ne manquait pas de gens à la cour et dans le plus étroit entourage de l'impératrice, qui redoutaient son crédit^ son influence, et surtout son avènement au trône, on se ligua de toutes parts pour achever de la perdre dans l'esprit faible, et jaloux d'Elisabeth. Ainsi exposée sans défense à toutes les calomnies, à toutes les fâcheuses interprétations, auxquelles sa conduite et ses paroles avaient pu donner prétexte, Catherine tomba dans le plus profond isolement. M. Eeith écrivait le 12 avril 1758:
«La pauvre grande duchesse est toujours dans la détresse. Le comte Poniatowski s'est trouvé enveloppé dans les dernières intrigues, et on croit qu'il ne demeurera pas longtemps à cette cour.»
Et le 18 avril suivant:
«Les affaires de la grande duchesse ne sont pas en bon état. Pourtant, on dit que le favori Schouvalow lui a envoyé un message pour l'assurer que l'impératrice la recevrait bientôt, et que si son Altesse voulait faire quelque petite soumission, tout serait eflfacé dans son esprit. »
Et encore le 28 avril:
«Quant à la grande duchesse, elle a été tous ces derniers temps dans une grande détresse, mal avec l'impératrice, et pire encore avec le grand duc. Elle a reçu l'autre jour un affront qui lui a été très sensible. Sa femme de chambre favorite lui a été enlevée, et mise en prison. A cette occasion, à ce que j'entends dire, elle a eu, il y a quatre jours, une entrevue avec l'impératrice, dans laquelle,, après de vifs reproches d'un côté et d'ardentes prières de l'autre, son Altesse impériale est tombée aux genoux de l'impératrice, et lui a dit que puisqu'elle avait eu le malheur d'encourir sa disgrâce, quoique innocente, et de s'être attiré par là tant de mortifications blessantes, qui, jointes aux querelles de son intérieur, lui rendaient la vie un fardeau, il ne lui restait qu'à demander une faveur, c'était que sa Majesté lui permit de quitter la Russie et de se retirer pour le reste de ses jours auprèè de sa mère ; assurant l'impératrice que, si sa Majesté croyait que, dans l'intérêt de l'empire, le grand duc dût prendre une autre femme, ni elle ni personne de sa famille n'y mettrait le moindre obstacle. L'impératrice fut, dit-op, très affectée de ces discours, et parla à la grande duchesse avec beaucoup plus de douceur qu'avant, entrant dans de petits détails avec plus de tendresse qu'elle n'avait fait depuis bien longtemps. Et lorsque, dans la conversation , son Altesse impériale commençait à se plaindre de la dureté du grand duc, qui était présent, Timpératrice lui fit signe de retenir sa langue, et, à voix basse, lui dit qu'elle voulait s'entretenir seule avec elle, et que ce serait bientôt. On croyait que ce serait pour merî credi passé, car sa Majesté, dont le cœur est bon et tendre au foyd, devait communier ce jour -là. On es-
père qu'âne réconciliation aura suivi cette entrevue, et assurément presque tout le monde le désire très sincèrement, car la grande duchesse a beaucoup d'amis parmi les personnes du premier rang. »
Elisabeth était plus faible que méchante, et elle revint bientôt à de meilleurs sentiments pour sa nièce, dont l'adresse et la supériorité d'esprit lui imposaient. Le ministre anglais écrivait le 23 mai 1758:
«La grande duchesse s'était depuis quelque temps entièrement retirée du monde, mais l'impératrice a désiré qu'elle reparût en public, et sur l'assurance, dit-on, que tout désormais irait bien entre elles. L' ambassadeur de France s'efforce d'intervenir en toutes choses, nuiie,9on Altesse impériale l'a toujours ' repoussé. »
^'£t le 30 msd:
«Dimanche soir, il y a eu une réception à la cour, où l'impératrice s'est montrée pour la première fois depuis mon arrivée à Pétersbourg. L'impératrice est restée assez longtemps auprès de la grande duchesse qui était au jeu, et s'est beaucoup entretenue avec elle d'une manière très gaie et cordiale. »
Et encore le 14 juillet :
« J'apprends que le grand duc et la grande duchesse sont parfaitement réconciliés aux dépens de l'ambassadeur de France, dont les mauvais offices pour désunir leurs altesses ont été à cette occasion mis au grand jour. »
Tout cela ne dura pas. Ce ne fut qu'un répit de courte durée. La cabale contraire à la grande duchesse reprit bientôt le dessus; l'impératrice revint à ses premières impressions de malveillance; le grand duc s'éloigna plus que jamais, et irrévocablement, de sa femme ;
et Catherine retomba dans une plus profonde disgrâce.
Elle en prit brayement son parti et s'enferma dans nne obscurité impénétrable» C'est ainsi qu'elle passa les trois dernières années de la vie de Timpératrice.
vjn.
M. Keith écrivait le 5 janvier 1762 :
«L'impératrice est morte cette après-midi à deux heures (25 décembre v. st.). Elle fut prise, dim/ îche passé dans la soirée, d'une violente hémorrhagie, e depuis ce moment on a désespéré de sa vie. Pourtant, quoique faible, elle avait Fusage de tous ses sens. Hier, sentant qu^elle s'en allait, elle envoya chercher le grand duc et la grande duchesse, et leur fit ses adieux avec beaucoup de tendresse, et s'exprima avec une grande présence d'esprit et beaucoup de résignation.
Le ministre de France, M. de Breteuil, qui avait,
depuis 1760, remplacé le marquis de l'Hôpital, écrivait
dans sa dépêche du 11 janvier:
«L'impératrice fit appeler le grand duc et la grande duchesse. Elle recommanda au prei^ier de la bonté pour ses sujets et la recherche de leur amour. Elle le conjura de vivre en boiïne intelligence et en union avec sa femme, et finit par s'étendre beaucoup sur sa tendresse pour le jeune duc, et dit au père, qu'elle lui demandait comme la marque la plus sensible et la plus sûre de sa reconnaissance pour elle de chérir son enfant. M. le duc, dit-on, promit tout cela.»
Aussitôt que l'impératrice eut rendu le dernier soupir, nous dit M. Keith, les sénateurs, les ministres, et les autres grands fonctionnaires de l'état, qui étaient
assemblés dans le palais à eet effet, prêtèrent serment de fidélité à Tempereur Pierre III, et ensuite les régiments des gardes, qui étaient en ligne devant les fenêtres. «Tout s'est passé dans le plus grand ordre et tranquillement», ajoutait le ministre anglais. M. de Breteuil écrivait quelques jours après, le 11 janvier:
«Le plus grand nombre avait la douleur, la baine et le mépris dans Tâme pour le futur empereur, mais la faiblesse et la crainte étaient plus avant. Tout le monde a tremblé et s'est empressé de se soumettre, avant même que l'impératrice eut les yeux fermés.»
Le premier acte de Pierre III, en montant sur le trône, fut de changer brusquement la politique extérieure de la Russie. On a vu que, dans les dernières années, Elisabeth avait pris la part la plus active et la plus décidée dans la. guerre que la France et l'Autriche fesaient au roi de Prusse. Le nouvel empereur avait au contraire pour Frédéric des sentiments qui touchaient à l'adoration: c'était son idole, et il avait la sottise de croire qu'il pouvait le prendre pour modèle et lui ressembler. Ses intentions ne restèrent pas longtemps un mystère. M. Keith écrivait le 8 janvier (n. st.) :
«Le soir même de la mort de l'impératrice, le baron Lefort, grand maître des cérémonies, vint chez moi, comme il aUa chez tous les autres ministres étrangers, pour nous faire savoir que le lendemain matin l'empereur et l'impératrice recevraient nos félicitations dans la galerie du palais, sans cérémonie. Je me rendis en conséquence à la cour le lendemain matin, et leurs Majestés, paraissant ensemble, nous reçurent très gracieusement; et nous eûmes' ensuite l'honneur de dîner avec elles à une table de cent couverts, où tout le monde, sans en excepter l'empereur et l'impératrice, tira sa place au sort.. Le. dîner lini', l'empereur, qui m'a tou-
jours honoré de ses bonnes grâees^ vint à moi dans le cercle, et me dit à Toreillo qu'il espérait que je serais content de lui, car, la nuit précédente, il avait dépêché des courriers aux différents corps de son armée, avec l'ordre de ne pas entrer plus avant sur le territoire prussien, et de cesser toute hostilité. J'ai appris depuis que cet ordre était accompagné d'instructions, qui autorisaient les généraux à conclure un armistice, si les Prussiens en fesaient la proposition. On dit, en outre, que^ le général Tchernichew a reçu l'ordre particulier de séparer son corps des Autrichiens, et, avant de se mettre en marche, d'envoyer un trompette au quartiergénéral autrichien, pour les informer qu'il se retirait avec les troupes qui sont sous son commandement, et de ne pas conunettre le plus petit acte d'hostilité. »
Pendant les dernières années du règne ^ d'Elisabeth, l'influence française avait dominé à Pétersbourg, et tout ce qui était français y avait été en grand honneur. Pierre III s'empressa de faire voir qu'il n'en serait plus ainsi à l'avenir, dans les grandes comme dans les plus petites choses. Dès le 12 janvier, M. Eeith écrivait:
« Sa Majesté impériale saisit toutes les occasions de marquer son aversion pour la France, et pour tout ce qui vient de France ; et pour en donner une preuve, la troupe des Comédiens français vient d'être renvoyée du service de la cour, »
A l'intérieur^ le nouveau règne s'ouvrait, au moins en apparence, sous les meilleurs auspices ; et, bien qu'il faille tenir compte des dispositions plus que bienveillantes de l'envoyé anglais pour Pierre III, on doit reconnaître que M. Eeith avait quelque raison d'écrire dans cette même dépêche:
«Sa Majesté impériale ne pouvait pas se conduire plus sagement, ou avec plus de dignité, qu'il ne l'a fait
jusqu'à présent, dans tons les actes de son gouvernement. Les faveurs qu'il a accordées sont, en général, tombées sur des personnes qui en étaient dignes. Personne n'a été maltraité en aucune façon, et le petit nombre de ceux qui ont perdu leurs emplois ont été renvoyés de la manière la moins rigonrense. »
Le chancelier Woronzow resta en place, et eut un grand crédit, malgré ses liaisons passées avec les Schouvalow et les autres ennemis du grand duc.^ Le prince Galitsyn fut nommé vice -chancelier. Sous l'impulsion du nouvel empereur, le gouvernement parut devoir prendre une activité et une vie auxquelles on n'était gaères accoutumé en Russie. M. Keith écrivait le 26 janvier:
« Les affaires de toute nature s'expédient plus promptement qu'avant. L'empereur s'occupe lui-même de tout, et, pour la plupart des affaires, il donne les ordres nécessaires, toutefois après avoir pris l'avis des chefs du département dont elles ressortissent, ou conformément aux pétitions de simples particuliers. Il s'intéresse aussi aux affaires étrangères, et rien ne s'y fait à son insu.
« Mardi passé, il s'est rendu en grande pompe pour la première fois au sénat, et il y a déclaré que les nobles et les gentilshommes de la Russie étaient libres, et, à tous égards, sur le même pied que la noblesse des autres royaumes de l'Europe, pouvant entrer ou non, à leur gré, dans le service militaire, et sans restriction aucune; seulement ils ne pourront se mettre au service d'une puissance étrangère qu'avec la permission de l'empereur. Il est facile de s'imaginer avec quel étonnement et avec quel plaisir la noblesse a reçu cette faveur inattendue, et quelle satisfaction intérieure ils ont dû éprouver en devenant libres d'esclaves qu'ils étaient, c'est-à-dire, de véritables gentilshommes. L'empereur, en favorisant cette classe de ses sujets, n'a pas oublié le reste de son peuple, car il a, en même temps,
réduit à un taux modique le prix du sel; et^ par une pragmatique sanction irrévocable, il a décidé que le prix de cet article ne pourrait jamais être plus élevé que celui qu'il a fixé. Cela occasionnera une diminution considérable dans ses revenus; mais sa Majesté impériale ne pouvait rien faire d'aussi important pour le bien-être et le soulagement des pauvres gens.»
Quelques jours après, le 29 janvier, M. Keith écrivait encore:
«L'empereur continue à faire du bien aux particuliers et à rendre les plus grands services à son peuple. Son dernier acte a été l'abolition de la chancellerie secrète, autrement dite Tinquisition d'état. C'est un des plus signalés bonheurs qui pouvaient arriver à cette nation: ce tribunal abominable étant sous tous les rapports aussi mauvais, et, à quelques égards, gire que l'inquisition d'Espagne.»
Une des premières mesures de l'empereur avait été d'ouvrir les prisons d'état, et de rappeler les nombreux exilés du dernier règne. Le soir même du jour de son avènement à la couronne, nous apprend M. Keith, il donna l'ordre de faire revenir Lestocq, et, un mois après, le 12 février, M. Keith écrivait:
«Le comte Lestocq, malgré ses soixante et quatorze ans, et ses quatorze années de prison et d'exil, est revenu avec la vivacité d'un, jeune homme.»
Munnich et son fils furent aussi rappelés, et bientôt après Biren. La cour revit avec étonnement ces deux rivaux reparaître sur la scène du monde, l'un et l'autre, malgré leur âge avancé et les souflfrances et les privations de toute sorte, et les plus dnres, pleins de force et de vigueur. Laissons encore parler le înînistre anglais:
« Le duc de Goarla^nde et sa femme sont arrivés de leur exil. Il a paru dans le cercle de la cour avec le cordon bleu de l'ordre de Saint -André, que l'empereur lui a remis, et sa Majesté impériale a marqué de grandes distinctions à toute la famille. Je suis allé, hier l'après-midi, présenter mes respects à ce prince, et au feld-maréchal Munnich, qui était arrivé, la nuit précédente, en très bonne santé, et avec toutes ses facultés intactes, quoiqu'il soit resté plus de vingt ans en exil, ou plutôt en prison, car durant tout ce temps -là il ne lui a été permis de communiquer qu'avec sa femme et avec quelques domestiques, et très rarement avec les soldats qui le gardaient.
«Le maréchal Munnich a été présenté à l'empereur, et le soir le duc de Courlande et lui ont paru ensemble à la cour; et tous deux ont été traités avec de grandes marques de distinction par l'empereur. C'était réellement un spectacle touchant de voir ces deux personnages illustres, après avoir survécu à tant et de si longues infortunes, reparaître à leur âge dans une cour, où ils ont fait autrefois une si grande figure; et de les voir, se retrouvant ensemble après tant d'années, s'entretenir avec beaucoup de politesse et sans la moindre trace de cette jalousie et de cette animosité, qui ont été la cause de leurs malheurs. Les deux fils du duc d^ Courlande ont été faits majors -généraux, et le comte Munnich a été déclaré premier feld-maréchal. »
Biren avait alors soixante et douze ans, et Munnich soixante et dix-neuf. Ce dernier mourut cinq ans après H Kiga, gouverneur de l'Esthonie et de la Livonie. Biren prolongea son existence jusqu'en 1772, après avoir été remis par Catherine en possession du. duché de Courlande.
Toutes les mesures de Pierre III n'étaient pas accueillies avec une égale faveur. M. Keith écrivait le 9 mars:
«L'empereur a réuni à la couronne toutes les terres appartenant aux couvents dans toute l'étendue de son empire, et il a assigné en échange aux archevêques et aux abbés un certain revenu fixe, et une certaine somme pour l'entretien des moines.»
Cette mesure, qui comblait de joie Voltaire, parce qu'elle mettait dans la dépendance du gouvernement tous les moines de la Russie, et qu'elle affranchissait en quelque sorte cent mille serfs, excita, nous dit M. Eeith dans sa dépêche du 4 mai suivant, «un grand mécontentement dans tout l'empire,» et il écrivait encore le 7 juin:
« Les plaintes qu^a fait naître la réunion des biens des couvents au domaine de la couronne^ augmentent, surtout depuis que l'empereur a donné Pordre d'exiger le service militaire des fils de prêtres: tout le clergé, tant séculier que régulier, est unanime à se plaindre. »
On se tromperait fort, si on jugeait le règne de Pierre III seulement d'après les dépêches de M. Keith. Ses appréciations doivent être reçues avec défiance, car, outre qu'il avait un esprit peu étendu et peu perspicace, il était tout-à-fait ébloui par la confiance et la familiarité avec lesquelles le traitait le nouvel empereur. Ainsi, par exemple, Pierre III venait le visiter sans s'être fait annoncer, et s'invitait à diner à sa table. En même temps, il maltraitait le ministre d'Autriche, et aussi celui de France, qui avaient joui de la plus grande considération sous le règne d'Elisabeth. «Faut -il que les Anglais se moquent partout de nous? écrivait Voltaire à Argental. Il y a un Eeith, qui sait boire, qui a captivé l'empereur, et votre Breteuil n'a captivé personne.»
Voltaire, si bien instniit en général de ce qui se
passait à Pétersbourg, ne savait pas tout, et M. de
Bretenil se consolait sans peine des dédains de Temperenr.
Néanmoins, si prévenu que fût M. Eeith en faveur de Pierre III, il ne pouvait fermer les yeux, et se refuser à voir le singulier spectacle que présentait la cour. Comme Fa écrit Kulhiëre, témoin oculaire, Pétersbourg avait pris, depuis Tavénement de Temperenr, « Tair et le ton d'un corps-de-garde en joie. » M. Eeith ne pouvait s'empêcher de reconnaître et de déplorer les habitudes d'intempérance de l'empereur, mais ce n'est qu'à regret qu'il touche à ce sujet délicat. M. de Bretenil, qui n'était pas tenu à tant de ménagements, était plus explicite. Il écrivait dès le 18 janvier (n. st.):
«La vie que l'empereur mène est la plus honteuse. Il passe les soirées à fumer, à boire de la bière, et ne cesse ces deux exercices qu'à cinq ou six heures du matin, et presque toujours îvre-mort.»
C'est avec la même réserve que M. Keith fait tout au plus allusion à la liaison publique de l'empereur avec la nièce du chancelier, Elisabeth Woronzow. Il attribue tout ce qu'il ne peut s'empêcher de blâmer dans la conduite de l'empereur à son entourage. C'est ainsi qu'il écrivait le 23 avril:
«U y a bien sujet de regretter l'influence des indignes favoris que l'empereur a malheureusement autour de lui. »
Et encore le 6 juin:
«Sa Majesté s'est jetée dans les mains des pires espèces. »
Il y a un autre snjet sur lequel M. Eeith n'est pas
moins retenu, et qu'il n'aborde qu'incidemment, et comme à son corps défendant: c'est celui de l'impératrice.
£n effet, quelle était la situation de Catherine devenue impératrice? EDe n'était qu'un peu plus malheureuse^ un peu plus isolée, et plus que jamais en proie à la haine et aux insultes de son mari. M. Keith,. dans son aveugle partialité pour Pierre UI, se contentait de dire dans sa dépêche du 30 jsmyier (n. st.):
«Il ne parait pas que l'impératrice ait été jusqu'à présent beaucoup consultée, ni qu'elle ait un grand crédit La comtesse Elisabeth Woronzow, nièce du chancelier, ne s'occupe pas, je crois, des affaires.»
* Il racontait du même ton, et sans exprimer plus •de surprise, dans sa dépêche du 23 février (n, st.):
«L'anniversaire de la naissance de l'empereur a été célébré avec beaucoup de magnificence. L'impératrice n'assistait pas à la fête: elle avait un peu de fièvre.»
Et encore le 4 mai:
« L'impératrice s'est montrée le jour anniversaire de sa naissance, et elle a reçu, mais le soir elle n'a pas paru à la fête chez l'empereur. »
Précédemment, le 19 mars, M. Keith avait écrit ces paroles très significatives:
«L'impératrice a peu d'influence. Personne n'ignore à présent que, non seulement elle n'est pas consultée sur les affaires publiques, mais que, même dans les affaires privées, ce n'est pas le plus prompt moyen de réussir que de s'adresser à sa Majesté.»
Le roi de Prusse avait une meilleure idée de Timpératrice que ne paraissait avoir son mari. H lui écrivait : « Consultez Timpératrice ; elle n'est capable que de vous donner de bons conseils, et je vous exhorte à les suivre. » (1)
C'est dans les dépêches du ministre de France qu'il faut chercher une peinture exacte de la situation de Catherine. M. de Breteuil écrivait peu de jours après l'avènement au trône de Pierre III, le 11 janvier (n. st.):
« L4mpératrice , le jour de ses félicitations , avait Tair du plus grand abattement. Jusqu'à ce jour, il est clair qu*elle ne sera de rien, et je sais qu'elle cherche à s'armer de philosophie. Mais son caractère n'est pas formé à ce genre, quoiqu'elle m'ait fait souvent l'honneur de m'assurer le contraire.»
Quelques années auparavant, Pierre III avait pris une maîtresse, ou plutôt ceux qui s'étaient emparés de lui pour le gouverner, la lui avaient donnée, et cette maîtresse était une des filles d'honneur de Catherine. Dans cette même dépêche du 11 janvier, M. de Breteuil ajoutait:
« L'empereur a redoublé d'égards pour mademoiselle Woronzow. Il l'a créée maîtresse des filles d'honneur. Elle a son appartement à la cour, avec des distinctions sans fin. Il faut avouer que c'est un goût bizarre. Elle est sans esprit: quant à la figure, c'est tout ce qu'on voit de pis. Elle ressemble de tout point à une servante d'auberge de mauvais aloi. »
(1) Dëp. de M. Durand*. Pétersbonrg, 1 janv. 1773.
Il écrivait encœre le 18 janvier (n. st.) :
« L'impératrice est dans l'état le plus crnel, et traitée avec le mépris le plus marqué. Elle supporte très impatiemment la conduite de l'empereur envers elle et les hauteurs de mademoiselle Woronzow. Je ne saurais me figurer que la tête de cette princesse, dont je connais le courage et la violence, ne se porte tôt ou tard & quelque extrémité. Je connais des amis qui iàchent de l'apaiser, mais qui risqueraient tout pour elle, si elle l'exigeait.»
Il était déjà évident que Catherine comptait mettre un jour à l'épreuve le dévouement de ses amis, car M. de Breteuil, qui était fort avant dans sa confiance, écrivait le 15 février (n. st.):
«L'impératrice gagne dans tous les esprits. Personne n'est plus assidu à rendre à la feue impératrice les devoirs qui, suivant la religion grecque, sont multipliés, et pleins de superstitions, dont elle rit assurément, mais le clergé et le peuple l'en croient très touchée et lui en savent gré. Elle observe, avec une exactitude remarquable pour ceux qui la connaissent, les fêtes, les jeûnes, les jours maigres, toutes choses que l'empereur traite légèrement, et qui cependant ne sont pas indifférentes dans ce pays. Enfin, elle ne néglige rien pour plaire en général et en' particulier; et elle pousse un peu trop loin l'attention sur tout ce qui peut remplir cet objet, pour que l'amour-propre en soit l'objet. Elle n'est pas plus femme à oublier qu'à pardonner la menace que l'empereur lui a souvent faite, étant grand duc, de la faire tondre et enfermer comme Pierre I*' fit à sa première femme. Tout cela, joint aux humiliations journalières, doit fermenter dans une tête comme la sienne, et n'a besoin que d'une occasion pour éclater. »
M. de Breteuil ajoutait dans la même dépêche:
«Un mouvement de jalousie de la part de la fr aile Woronzow a occasionné une querelle entre elle et l'empereur au milieu d'un souper, nombreux chez le grand
id9
ehanoelier, où se trouvait aussi rimpératrice. L'aigreur des reproches de la demoiselle et la douceur du yiu ont animé la colère du souverain russe au point de lui faire ordonner^ h deux heures du matin^ qu'on la reconduisît chez son père. Le temps d'exécuter cet ordre a rappelé la tendresse de son sentiment, et tout est redevenu calme à cinq heures du matin. Mais il y a quatre jours qu'il y eut une scène encore plus vive, et des injures dites de part et d'autre que nos halles fournissent rarement. L'humeur du prince subsiste, ainsi que ses soins pour une mademoiselle Schaglikow fraile de la cour, âgée de dix-sept ans, assez jolie, quoique Bossue.»
Tout cela devait révolter l'âme fière et ambitieuse de Catherine: ce n'était pas là la destinée qu'elle avait rêvée, et que tout semblait autrefois lui promettre. Si fortement trempé que fût son caractère, il dut paraitre succomber dans cette dure épreuve, d*autant plus qu'elle se compliquait des circonstances les plus embarrassantes. M. de Breteuil qui, quelque bien informé qu'il fât sur certains points, était fort ignorant sur d'autres non moins importants, écrivait le 14 avril (n. st.):
«L'impératrice s'abandonne si fort au chagrin et à ses réflexions que le petit nombre de gens qui la voient disent qu'elle n'est pas reconuaissable , et que sa santé dépérit au point de la réduire bientôt au tombeau. Elle a depuis trois semaines une fièvre lente. «>
Catherine était gravement indisposée, mais cette indisposition avait des causes qui étaient tout autres que morales. Ce n'était ni l'inquiétude ni le chagrin, qui la condamnaient à s'enfermer, et à ne pas laisser approcher de sa personne des observateurs indifférents, s'il est vrai, comme on l'a dit, que Catherine accoucha le 18 — 29 avril 1762 de cet enfant, qui parut depuis dans le monde sous le nom de comte de Bobrinskoy.
Quoiqu'il en sent, il était manifeste qu'une lutte devait tôt ou tard s'engager entre Tempereur et Timpératrice; Pierre III n'avait pas su se faire aimer ni considérer, lorsqu'il n'était que grand duc, et, depuis qu'il était monté sur le trône; il s'était fait haïr et mépriser. Dès le lendemain de son avènement à la couronne, le 11 janvier (n. st.), M. de Breteuil écrivait:
«Le caractère de l'empereur est plus fougueux que courageux. Il s'emportera souvent dans le discours, mais je pense qu'il aura facilement peux dans Tâme. »
Pierre affectait un éloignement pour les mœurs et les coutumes nationales qui blessait les Russes ; il s'était 'aliéné le clergé, qui était alors très puissant; il mécontentait les gardes en voulant les astreindre à la disci-
pline allemande: en un mot, on le voyait de jour en jour davantage tel qu'il était, d'un esprit borné, étroit, obstiné, incapable d'entendre les conseils de la raison, en proie aux plus vils flatteurs, et on tremblait pour le jour où ses vices se donneraient libre carrière. C'est ce qui fesait écrire à M. de Breteuil le 25 avril:
« Tout le monde est plus' que mécontent du czar; mais, à la vérité^ tout ce monde est lâche et esclave.»
Dans cette situation, tous les regards se portaient vers l'impératrice, et M. de Breteuil ne fesait sans doute que rendre le sentiment de l'opinion publique, quand il écrivait le 18 juin:
« L'impératrice a du courage dans l'âme et dans^ rbsprît: elle est aimée et respectée aussi généralement que le czar est haï et méprisé. »
Elite lé savafh. Elle savait aussi > non pas seule* ment par les injures publiques dont il Taccablait, mais par des faits plus inquiétants et plus significatifs, que son mari méditait à son égard quelque mesure funeste. Catherine pouvait et devait craindre que l'empereur ne désavouât son prétendu fils, le grand duc Paul, et ne la répudiât. Que Pierre III aît eu cette pensée, qu'il y ftt enéouragé par son plus étroit entourage, -cela est d'autant plus vraisemblable que^ s'il faut en croire la dépêche du 5 janvier 1762 de M. de Breteuil, il y avait eu à la cour, au moment de la mort de l'impératrice Elisabeth, un parti qui voulait faire divorcer le grand duc, déclarer soq fils bâtard, et lui faire épouser mademoiselle Woronzow. Mais si, à son avènement à la couronne, Pierre III n'avait pas eu le courage nécessaire pour prendre cette résolution, il est évident qu'il ne cessa jamais d'y songer, et que l'idée s'en représenta plusieurs fois à son esprit. La manière dont il traitait le grand duc ne laissait aucun doute à cet égard. M. de Breteuil écrivait le 15 février:
« L'empereur n'a vu son fils qu'une fois depuis qu'il Qst sur le trône. S'il parvenait à avoir quelque enfant mâle d'une maîtresse, bien des gens croient qu'il en ferait sa femme, et de l'enfant son successeur. Mais les épithètes que mademoiselle Woronzow lui a données publiquement dans leur dispute sont très rassurantes à cet égard.»
Peut-être Pierre III espérait -il être plus heureux avec madeiiKdflelle Schaglikow^ U y avait pour Catherine quelque chose de plus inquiétant encore que ce$ inutiles tentatives de son mari, sur le compte duquel
etle savait par£uteiiient à ^ quoi s'en teoir. M. de Bretenil écrivait dans sa dépêche du 14 avril :
«Vous n'ignorez pas que M. de Soltykow est le véritable père du jeune grand duc. Ce M. Soltykow a été mandé par le czar aussitôt après son avènement au trône, et en est très bien traité. Après son retour de Paris, on dit que Tempereur Ta fait venir plusieurs fois dans son cabinet, et a eu avec lui de longues couver* sations, que les personnes les plus attachées à la czarine croient avoir pour objet de lui faire avouer les bontés de cette princesse.»
Quelques jours après, le 25 avril, M. de Breteuil écrivait encore:
«Le czar continue à traiter avec des bontés singulières M. Soltykow. La czariue n'a pas encore voulu le voir sous prétexte de sa santé: cependant je crois qu'elle le recevra demain.»
Dans le même temps, Pierre III se rendait à la forteresse de Schlusselburg, où l'infortuné Ivan était détenu. M, de Breteuil se contente d'énoncer le fait dans sa dépêche du 14 avril. M. Keith écrivait le 16 du même mois:
«L'empereur a vu Ivan, et Ta trouvé un homme fait, mais dans un état d'imbécillité. Sa conversation a été étrange et désordonnée; entre autres choses, il a dit qu'il n'était pas la personne pour laquelle il passait, ce prince ayant été enlevé au ciel depuis longtemps, mais que, néanmoins, il soutiendrait toutes les prétentions de la personne dont il porte le nom. »
Après cette entrevue, l'empereur fit amener ce malheureux à Pétersbourg, on ignore dans quelle intention, et il y était encore au moment de la révolution.
Catherine était trop clairvoyante pour ne pas comprendre combien sa situation était critique, et trop ambitieuse et résolue tout à la fois, pour ne pas prendre hardiment un parti extrême, et prévenir, en prenant l'initiative, les coups dont elle était menacée. L'état de Topinion était de tout point favorable et propice à ses desseins. « Déjà , ^ dit un témoin oculaire et digne de foi, toutes les conversations n'étaient que plaintes, murmures, mots coupés de gens qui cherchent à se sonder mutuellement. On remarquait parmi le peuple des bruits séditieux semés avec; artifice pour le disposer au soulèvement. C'était l'agitation sourde qui précède les tempêtes; et le public attendait avec inquiétude qu'un événement vint tout changer, entendant dire de tous côtés que la perte de l'impératrice était certaine, mais sentant aussi de toutes parts .qu'une révolution se préparait. » Cela était évident pour tout le monde, et dans l'empire il n'y avait peut-être que l'empereur et M. Keith qui ne se doutassent pas du véritable état des choses. Dans ce moment, Pierre III songeait seulement à tirer vengeance du Danemark, qui avait à plusieurs reprises tenté de le dépouiller de la partie du Holstein qu'il possédait encore.
Personne n'était plus inquiet que le roi de Prusse de cet état de choses qu'il n'ignorait pas, et dont il mesurait avec effiroi rétendue et les conséquences pour lui-même. «Les lettres de Pétersbourg, a-t-il écrit dans l'histoire de la guerre de sept ans, fesaient trembler pour la personne de l'empereuf ; elles annonçaient toutes un germe de conspiration qui était prêt à éclore.
L'amitié, la reconnaissance, Festime que le Roi avait pour les excellentes qualités de ce prince, le portèrent à lui écrire et à entamer cette manière scabreuse. U y avait à ménager l'extrême délicatesse que tous les souverains ont de vouloir qu'on croie leur autorité affermie; et il fallait s'expliquer avec une réserve infinie au sujet de^ce qui touchait les Danois. Pour le dissuader d'entreprendre d'abord la guerre contre le Danemark, le Roi lui détaillait toutes les raisons pour en renvoyer l'exécution à Tannée prochaine; il insistait, sur toutes choses, sur ce qu'avant (j^ue l'empereur sortit de ses états et s'engageât dans une guerre étrangère, il devait se faire couronner à Moscou, pour rendre par son sacre sa personne d'autant plus inviolable aux yeux de sa nation. Il fesait ensuite mention des révolutions arrivées en Russie durant l'absence de Pierre I; mais il ne fesait que glisser sur cette matière, et il finissait en conjurant l'empereur, d'une manière affectueuse, de ne point négliger des précautions essentielles pour la sûreté de sa personne. Cette lettre fit peu d'impression sur l'empereur; il y répondit en propres termes: «Ma gloire exige que je tire raison des outrages que les Danois ont fait à ma personne, surtout à mes ancêtres. Il ne sera pas dit que les Russes font une guerre pour mes intérêts où je ne me trouve pas à leur tête; d'ailleurs, la cérémonie de mon couronnement exige une trop grande dépense; cet argent sera mieux employé contre les Danois. A l'égard de l'intérêt que vous prenez à ma conservation,' Je vous prie de ne vous en point inquiéter: les soldats m'appellent leur père; ils
disent qu'ils aiment mieux être gouvernés par un homme que par une femme ; je me promène senl^ à pied, dans les rues de Pétersbourg; si quelqu'un me voulait du mal, il y a longtemps qu'il aurait exécuté son dessein; mais je fais du bien à tout le monde ^ et je me confie uniquement à la garde de Dieu; avec cela je n'ai rien à craindre.» Cette réponse n'empêcha pas que le Roi ne continuât à travailler pour éclairer ce prince sur les dangers qui le menaçaient. MM. de G-oltz et de Schwerin eurent ordre de mettre cette matière sur le tapis dans des conversations familières qu'ils avaient avec ce monarque; mais ce ftit en pure perte qu'on lui dit que dans un pays où régnaient des mœurs aussi féroces qu'en Bussie, un souverain ne pouvait prendre assez de précautions pour la sûreté de sa personne, tf Ecoutez, répondit -il enfin, si vous êtes de mes amis, ne touchez plus cette matière, qui m'est odieuse.» Il fallut alors garder le silence, et abandonner ce pauvre prince à la sécurité qui le perdit.»
C'était cette sécurité qui avait permis à l'impératrice et à ses amis fie prendre à l'aise les mesures nécessaires pour préparer et accomplir une révolution. Malgré les apparences, Catherine n'était pas restée inactive. Depuis longtemps elle s'était fait des serviteurs prêts à tout, capables de tout entreprendre, par ambition autant que par dévouement. Si elle les avait laissé faire, à ce que nous apprend M. de Breteuil dans sa dépêche du 5 janvier 1762 (n. st), ils auraient tenté, au moment de la mort d'Elisabeth, de placer sur
le trône son fils le grand duc Paul et de lui donner la
régence. Ce dessein convenait médiocrement à Catherine^ et il n'eut pas de suite. Jusque-là ses partisans appartenaient surtout à la grande noblesse. Depuis Favénement de Pierre m à la couronne, elle s'y fit de nouveaux adhérents, et plus considérables, et, chose singulière, ce fiit, dit -on, par Fentremise d'une jeune femme de dix -neuf ans, la princesse Daschkow,' nièce du chancelier et sœur cadette de cette Elisabeth Woronzow, qui passait pour la maîtresse de l'empereur. C'est par elle, assure Rulhière, que Catherine gagna le gouverneur du grand duc Paul. Son intérêt semblait commander au comte Panin de se ranger du côté de l'impératrice, car si Pierre désavouait son prétendu fils, comme tout annonçait que telle était son intention, il tombait dans le néant. Mais c'était un homme prudent^ timide à l'excès, qui, dans une alternative aussi embarrassante, où il y allait de sa tête, hésitait à écouter son intérêt et son ambition, les seuls guides ordinaires de sa conduite. La princesse Dasehkow réussit à le persuader et à le décider. Il avait été autrefois l'amant de sa mère, et elle passait pour êftre le fruit de cette liaison. Panin avait pour elle une vive tendresse, mais cette tendresse n'était rien moins que paternelle. La princesse Dasehkow que les scrupules n'arrêtaient pas, lorsqu'il s'agissait d'atteindre un but, en passa, dit-on, par où il plut au comte Panin, et il s'engagea à servir l'impératrice. H est de fait que la princesse Dasehkow, quoique séparée de son mari qui vivait à Moscou, accoucha peu de mois après la révolution. Ce fiit encore la princesse Dasehkow, dit-on, qui porta les premières pa-
rotes à rhetman des Cosaques, Cyrille Rasnmowsky colonel d*un des trois régiments des gardes, au prince Wolkonski, major- général du même corps, à Glebow, procureur général du sénat, à Farchevêque de Novogorod, et aux principaux chefs du clergé. L'agent de la princesse dans ces intrigues , où il fallait autant d'adrAse que de courage, était un piémontais nommé Odart, qui disait un jour à M. de Breteuil: «Je suis né pauvre; j'ai vu qu'il n'y avait dans le monde que l'argent de considéré; j'en veux avoir; j'irais, pour en avoir, mettre ce soir le feu au palais: quand j'en aurai, je me retirerai dans mon pays, et je vivrai honnête homme tout comme un autre.» Ainsi fit-il: la révolution accomplie, Odart se retira à Nice, sa ville natale, comblé des bienfaits de Catherine, et il y mourut quelques années après, frappé de la foudre. Tous ces partisans de l'impératrice croyaient seulement conspirer en faveur du grand duc Paul, et dans ce cas Catherine aurait dû se contenter de la régence durant la longue minorité de son fils.(*) Heureusement pour son ambition, elle avait trouvé des instruments tout à la fois plus actifs, plus résolus, et uniquement dévoués à sa personne, et
(1) «Ce n'était pas Tintention du comte Tchernichew, de M. Panin et de quelques autres, qui étaient à la tête de la révolution, de placer Timpératrice sur le trône. Ils voulaient seulement qu'elle fut régente durant la minorité de son fils.» — Dép. de M. Shirley, 10 mars 1768.
»M. Panin s'est plaint de l'ingratitude de l'impératrice, et a dit à une amie, qu'il était le maître an temps de la révolution de faire proclamer le grand duc empereur: c'était une des conditions convenues.» — Dép. de M. Durand, 7 septembre. 1773^
ce furent ces obsaare serviteurs qui seuls lui frayèrent la voie an trône.
Tandisqu'on vantait sa constance romanesque pour Poniatowski et son désespoir, Catherine se consolait à Tinsu de tous, et sans beaucoup de regrets, de Téloignement de son amant. L'objet de son choix était Grégoire Orlow, officier attaché à Pierre Schouvalow, noble si Ton veut, par cela seul qu'il n était pas né dans la servitude, pauvre, et sans autre mérite qu'une constitution athlétique. Le plus grand mystère ne cessa pas de couvrir cette honteuse liaison, dont on n'a jamais coûnu exactement l'origine. Soit goût, soit habitude, Orlow ne cessa pas de continuer son genre de vie, n'ayant d'autre société que celle de ses camarades, les officiers subalternes des régiments de la garde, parmi lesquels étaient deux de ses frères, Alexis et Vladimir. La protection occulte de Catherine lui procura, à la mort de Pierre Schouvalow, l'emploi de trésorier de l'artillerie et le grade de capitaine. Cependant Orlow s'était fait remarquer, et avait acquis une sorte de notoriété, par sa persistance à suivre en tous lieux les pas de sa maîtresse, et Catherine était la première à se moquer de cet obscur adorateur, dont personne, sans exception, ne soupçonnait la bonne fortune. M. de Breteuil écrivait après la révolution, le 9 octobre:
« Orlow est un fort bel homme. Il était amoureux de la czarine depuis plusieurs années, et je me souviens qu'un jour elle me le montra comme un personnage ridicule, et me conta l'extravagance de ses sentiments. C'est au reste, dit-on, une très grande bête. »
Orlow, mieux que personne instruit des craintes de l'impératrice, convaincu qu'une révolution pouvait seule la sauver, animé par la passion la plus ardente, devint dans les mains de Catherine un instrument d'autant plus actif et d'autant plus puissant que, dans la sphère obscure où il se mouvait, les soupçons ne pouvaient l'atteindri. Au milieu de l'agitation qui mettait en émoi les régiments des gardes, ses propos séditieux trouvèrent facilement un écho. Ses frères , quelques amis, l'aidèrent à propager les rumeurs les plus alarmantes, et l'argent, qu'il puisait à pleines mains dans sa caisse, donnait du poids à leurs raisonnements. «La plus grande partie des conjurés, écrivait M. de Breteuil le 9 octobre, sont de pauvres diables, qui étaient lieutenants ou capitaines, et en général mauvais sujets habitant tous les tripots de la ville. » Tandisque Panin, Tchernichew, Rasumowsky, et les autres combinaient froidement et tranquillement les chances d'un changement, Orlow, ses frères et leurs camarades semaient l'esprit de révolte dans les troupes de la garnison de Pétersbourg ; et les généraux et les colonels, qui étaient pour la plupart dans le secret des desseins dé l'impératrice, autorisaient par leur aveuglement calculé une agitation, dont ils comptaient un jour tirer bon parti.
Dans ces menées, qui embrassaient toutes les classes de la société, depuis les plus élevées jusqu'aux plus infimes, il y avait assurément les éléments d'une révolution. Mais il faut placer en dehors de ces manœuvres la véritable cause de l'événement qui plaça Catherine sur le trône. La princesse
Daschkow était certainement dans le yrai, lorsque dans une conversation avec Diderot, elle « en réduisait pour sa part et celle des autres le mérite presqu'à rien ; elle disait que cela s'était engagé par des fils imperceptibles qui les avaient tous conduits à leur insu; que, si quelqu'un avait poussé sérieusement à cette aventure, c'était Pierre III lui-même par ses extravagances, le mépris de sa nation, ses vices, son ineptie, le dégoût qu'il ne cessait d'inspirer, sa vie crapuleuse et publique; qu'ils avaient tous été entraînés vers le même but par le voeu général, et qu'il y avait si peu de concert, que l'affaire* était fort avancée que ni elle, ni l'impératrice, ni personne ne s'en doutait : trois heures avant la révolution, il n'y avait personne qui ne s'en crût encore à trois ans.»
Cependant Catherine touchait à sa perte. Cela devenait tous les jours plus manifeste. Pierre était résolu à se débarrasser d'elle d'une manière ou d'une autre. Le jour où fut célébrée la fête pour la conclusion de la paix avec la Prusse, l'empereur ordonna, dans un moment d'ivresse, de l'arrêter, et de l'enfermer dans un couvent. Son oncle, le prince de Holstein, «d'un génie faible et borné,» dit Frédéric, Ten dissuada. Voici en quels termes M. Bérenger, chargé d'affaires de France en l'absence de M. de Breteuil, s'exprimait dans sa dépêche du 29 juin:
«Il serait trop long et trop fastidieux de vous raconter tout ce qui s'est passé pendant les fêtes de la paix. On y a vu le monarque russe noyé dans le vin, ne pouvant se soutenir ni articuler, balbutiant au mi*'
nistre de Prusse d'un ton d'ivrogne: «Buvons à la santé du roi notre maître. Il m'a fait la grâce de me confier un régiment à son service: j'espère qu'il ne me donnera pas mon congé. Vous pouvez l'assurer que, s'il l'ordonne, j'irai faire la guerre à l'enfer avec tout mon empire. » — « Votre Majesté peut être tranquille, reprit plaisamment la fraile Woronzow. Le roi de Prusse trouve en vous un trop bon serviteur pour que je me persuade qu'il vous congédie jamais. » Outre ce spectacle humiliant pour l'impératrice, elle essuie de la part du czar des personnalités fort désagréables auxquelles elle ne répond que par les propos les plus respectueux et par les larmes. La nation partage sa douleur et fait des vœux impuissants pour elle.»
Catherine a écrit depuis que ce ne fut « que depuis ce jour qu'elle prêta l'oreiDe aux propositions qu'on lui fesait depuis la mort d'Elisabeth. » Il y avait une autre circonstance qui ne la pressait pas moins de veiller à sa sûreté: elle était de nouveau grosse. Mais, quoique le mécontentement augmentât chaque jour, la conjuration n'était pas encore en état d'éclore, et on .en renvoyait l'explosion après le départ de l'empereur pour le Holstein qui était proche. Sur ces entrefaites l'empereur se rendit à sa maison de campagne d'Oranienbaum. Son absence de Pétersbourg suffit pour causer une agitation fort inquiétante, s'il faut en croire M. Bérenger, qui écrivait le 6 juillet:
«Cela n'empêche pas l'empereur de vivre dans. la plus parfaite sécurité. Il passe son temps à Oranienbaum k exercer ses soldats, à donner des bals et des opéras. Il a mené avec lui les plus jolies femmes, dont je vois les maris se promener tristement dans les jardins de la ville. »
Deux jours après, le 27 juin — 8 juillet, une révolution éclatait à Pétersbourg. Plusieurs relations ont
déjà été publiées de ce singulier événement ; celle de Knlhière est sûrement la plus exacte, la plus authentique, car il ne raconte que ce qu'il a vu ou entendu, et elle est de tout point conforme aux dépêches de M. Bérenger et de M. de Breteuil. Le récit du ministre anglais en diffère pour quelques détails de peu d'importance. Voici ce qu'écrivait M. Keith le 2 — 13 juillet (1):
« Vendredi dernier , vers les neuf heures du matin, comme je me préparais à me rendre à Peterhof pour y rencontrer l'empereur, un de mes domestiques est entré en courant dans ma chambre, la figure bouleversée, et il m'a dit qu'il y avait un grand tumulte à l'autre extrémité de la ville, et que les gardes, s'étant mutinés, s'étaient ameutés et ne parlaient de rien moins que de détrôner l'empereur. 11 ne put pas me donner d'autres détails, ni répondre à la seule question que je lui adressai, à savoir: si l'impératrice était en ville? Un quart d'heure après, un des négociants anglais établis ici vint et m'apprit que l'impératrice était dans la ville, que les
(1) En regard de la relation de Rulhière et de la dépêche de M. Keith, il n^est pas sans intérêt de jeter les yeux sur le récit que Catherine elle-même a écrit ou dicté de cette révolution. 11 est en forme de lettre, et il parait avoir été adressé à Poniatowski. Quoiqu'il ait été imprimé, il est peu connu, et on aimera sans doute à le trouver ici:
«Pierre III avait perdu le peu d'esprit qu'il avait: il heurtait tout de front; il voulait casser les gardes; il allait les mener à la campagne pour cela, comptant les faire remplacer par celles d'Holsteîn, qui devaient rester en ville; il voulait changer la religion, se marier avec Elisabeth Woronzow, me répudier et m'enfermer.
«Le jour de la célébration de la paix avec le roi de Prusse, après m'avoir iiyuriée publiquement à table, il avait ordonné le soir de m'arrêter. Mon oncle, le prince Georges, fit rétracter cet ordre. Ce n'est que depuis ce jour que je prêtai l'oreille aux propositions qu'on me faisait depuis la mort de l'impératrice Elisabeth. Le dessein était de le pren-
gardes et les autres troupes de la garnison l'avaient proclamée impératrice et souveraine, et qu'elle se trouvait dans le moment à Téglise de Kasan pour y entendre la messe et un Te D e u m Chanté à cette occasion. Il ajouta que le prince George de Holstein-Gottorp avait été arrêté comme il essayait de sortir de la ville. Ce récit fut bientôt confirmé d'autre part, et nous apprîmes que tous les fonctionnaires publics et toutes les personnes les plus considérables qui se trouvaient en ville prêtaient le serment de fidélité à l'impératrice, conmie les gardes et les autres corps militaires avaient déjà fait. «Cette révolution surprenante a été accomplie et terminée en moins de deux heures, sans qu'il ait été versé une goutte de sang, ou commis une acte de vio-» lence; et tous les quartiers de la ville un peu éloignés du Palais, surtout la rue où je demeure, ainsi que la plus grande partie des sujets de sa Majesté, étaient aussi tranquilles que si rien d'extraordinaire n'était arrivé. La seule chose nouvelle, c'étaient quelques piquets placés /à la tête des ponts et aux coins des rues, et quelques patrouilles de cavalerie pour maintenir la tranquillité publique.
dre dans sa chambre, et de l'enfermer, comme autrefois la princesse Anne et ses enfants. Il s'en alla à Oranienbanm. Nous étions suivis d'un grand nombre de capitaines aux régiments des gardes. Le sort du secret était entre les mains des trois frères Orlow, dont Osten se souvient d'avoir vu Faîne me suivre partout, et faire mille folies; sa passion pour moi était publique, et tout a été fait par lui dans cette vue. Ce sont des gens extrêmement déterminés, et forts aimés du commun des -soldats, ayant servi dans les gardes. J'ai la plus grande obligation à ces gens-là: tout Pétersbourg en est témoin. Les esprits des gardes étaient préparés, et il y avait à la fin trente à quarante officiers, et près de dix mille hommes du commun dans le secret. Dans ce nombre il ne se trouva pas un traître , pendant trois semaines ; il y avait quatre factions séparées, dont on réunissait les chefs pour l'exécution, et le vrai secret était entre les mains des trois frères. Panin voulait que ce fût en faveur de mon fils; mais ils n'y voulurent jamais consentir. J'étais à Péterbof, Pierre III vivait et buvait à Oranienbaum. On était convenu, qu'en cas de trahison, on n'attendrait point son retour, mais qu'on as-
« Aussitôt que les gardes se furent réunis le matin^ plusieurs détachements furent envoyés sur la route de Peterhof, pour empêcher qu'aucune nouvelle ne fut envoyée à l'empereur, et' ils exécutèrent cette commission si promptement et si exactement que pas une seule personne ne put passer outre, excepté Léon Alex. Naryschkin, grand écuyer, et le comte Roman Woronzow.
« Vers les huit heures du soir, l'impératrice est sortie de la ville à cheval, à la tête de douze à quatorze mille hommes d'infanterie avec beaucoup d'artillerie, et elle a pris la route de Peterhof, afin d'attaquer l'empereur dans ce palais, ou à Oranienbaum, ou partout ou elle le trouverait; et le lendemain, dans l'après-midi, la nouvelle est arrivée que sa Majesté avait abdiqué sa couronne sans qu'un coup ait ^té frappé.
«Voici les détails que j'ai pu recueillir et qui paraissent exacts, quoique je ne garantisse pas l'authenticité de tous. Cette affaire se machinait dépuis longtemps, mais l'exécution en a été précipitée par l'arrestation, deux jours avant, d'un des conspirateurs à cause de quelques paroles imprudentes qu'il avait laissé échapper. Dans la crainte que le complot ne fat découvert,
semblerait les gardes, et qu'on me proclamerait. Leur zèle pour moi fit ce que la trahison aurait effectué. Il se répandit un bruit, le 27, que j'étais arrêtée. Les soldats se mettent en mouvement; un de nos officiers les calma* Vient un soldat chez un capitaine, nommé Pacik, chef d'une faction, et lui dit qu'assurément j'étais perdue. Il l'assura qu'il avait de mes nouvelles. Ce soldat, alarmé pour moi, va chez un autre officier, et lui dît la même chose; celui-ci n'était pas du secret : effirayé d'entendre qu'un officier avait renvoyé ce soldat sans l'arrêter, il s'en va au msgor: ce dernier fit arrêter Pacik, et envoya le rapport pendant la nuit à Oranienbaum: voilà tout le régiment en mouvement, et l'alarme parmi nos coiyurés. Ils résolurent d'abord d'envoyer chez moi le deuxième frère Orlow, pour m^amener en ville, et les deux autres allèrent partout dire que j'y étais arrivée. Le hetman, Wolkonski et Panîn étaient du secret.
«Je me trouvais presque seule, à Peterhof, avec les femmes qui me servaient, oubliée en apparence de tout le monde. Mes journée» étaient très inquiètes cependant, parce que je savais régulièrement tout ce qui se âramait pour et contre
ceux qui y trempaient prirent la résolution de m mettre immédiatement à Fœuvre, et en conséquence un des trois frères Orlow, oflScier dans les gardes, fut envoyé pour faire connaître cette circonstance à l'impératrice, et lui représenter la nécessité pour elle de revenir à Pétersbourg sans perdre de temps. Orlow arriva à Péterhof entre les trois et quatre heures du matin, et ayant pénétré jusqu'à la chambre à coucher de sa Majesté, il lui fit part du danger qu*elle courait, sur quoi, aussitôt qu'elle fut habillée, elle se glissa hors du palais par une porte de derrière, et, sous la conduite d'Orlow, sans un seul domestique de l'un ou de l'autre sexe, après bien des accidents, tels que la fatigue et la chute des chevaux, elle arriva à Pétersbourg vers six heures, et se rendit directement à la caserne du régiment des gardes Ismailowski, qu'elles trouva sous les armes^prêts à la recevoir, avec son colonel en tête, l'hetman Basumowsky. Sa Majesté se rendit de là à la caserne du régiment Simeonowski, et ensuite à celle du régiment Preobasinski, et escortée par eux elle fut conduite au Palais, où tout se passa de la manière que j'ai dit plus haut.
moi. Le 28, à six heures du matm, Alexis Orlow entre dans ma chambre, m'éveille, et me dit, avec une grande tranquillité: «Il est temps de vous lever; tout est prêt pour vous proclamer. » Je lui demandai des détails, il me dit : Facile est arrêté. Je n'hésitai plus ; je m'habillai au plus vite, sans «faire de toilette: et je montai dans le carrosse qui l'avait amené. Un autre officier était en guise de valet à la portière; un troisième vint au-devant de moi, à quelques verstes de Péterhof. A cinq verstes de la ville, je rencontrai Taîné Orlow avec le prince Baratinski, le cadet. Celui-ci me céda sa place dans sa chaise; car mes chevaux étaient rendus, et nous allâmes débarquer dans les casernes du régiment Ismailowski. U n'y avait que douze hommes et un tambour qui se mit à battre l'alarme. Voilà les soldats qui arrivent, me baisent, m'embrassent les pieds, les mains, l'habit, me nomment leur sauveur. Deux amènent un prêtre sous les bras, avec la croix; leÊ voilà qui se mettent à prêter le serment. Cela fait, on me prie de monter dans un carosse. Le prêtre, avec la croix, marchait devant. Nous allâmes au régiment de Simeonowski. Celui-ci vint au-devant de nous en criant: Vivat! Nous al-
«^e dois faire remarquer que le régiment de cavalerie de la garde, dont le prince George était colonel, a été des premiers à se révolter, et qu'il a montré la plus grande animosité contre son colonel et le dernier gouvernement; que toutes les troupes ont prêté serment sans hésiter, excepté quelques officiers du régiment des cuirassiers de l'empereur, qui Tout d'abord refusé, et quelques uns d'entre eux, je crois, sont encore aux arrêts, parce qu'ils persistent dans leur refus.
«Quant à Fempereur, il n'eut pas la moindre nouvelle, ni le plus petit soupçon de cette affaire, jusque vers le milieu du jour. Tandisqu'il se rendait d'Oranienbaum à Péterhof, il rencontra un domestique envoyé par le grand écuyer Léon Naryschkin, qui l'informa de ce qui se passait dans la ville. Sa Majesté se rendit à Péterhof, où il apprit la fuite de l'impératrice: elle avait été jusqu'alors tenue cachée aux dames et aux autres courtisans par les femmes de chambre de sa Majesté, qui prétendaient que l'impératrice était indisposée et au lit. A partir de ce moment le malheureux empereur semble avoir perdu la tête, et il n'y eut "plus que désespoir et confusion dans sa petite suite,
Iftmes à Téglise de Kasan, où je descendis: le régiment de Préobazinski arriva en criant: Vivat! en me disant : Nous vous demandons pardon d'être venus lés derniers, nos officiers nous ont retenus; mais en voilà quatre que nous amenons arrêtés , pour vous montrer notre zèle : car nous voulons aussi ce que nos frères veulent. La garde à cheval arriva après; celle-ci était dans une fureur de joie que je n'avais jamais vue. Ils criaient en pleurant à la délivrance de leur patrie: cette scène se passait entre le jardin du hetmas et la Kasanski. La garde à cheval était en corps, les officiers à la tête. Comme je savais que mon oncle, le prince Georges, à qui Pierre III avait donné ce régiment, en était horriblenient haï, j'envoyai des^ gardes à pied chez mon oncle pour le prier de rester dans sa maison, de peur d'accident pour sa personne. Point du tout : son régiment avait détaché pour l'arrêter; on pilla sa maison, et on le maltraita; j'allai au nouveau Palais d'hiver, où le synode et le sé^at étaient assemblés. On dressa à la hâte le manifeste et le serment. De là je descendis, et fis à pied le tour des trospes, il y avait plus de quatorze mille hommes, gardes et ré-
et' aucune résolution ne fat prise que très târrd dans la soirée. Alors sa Majesté avec toute sa suite, hommes et femmes, s'embarqua à bord d'une galère, qui était à Fancre devant Péterhof, et il se rendit à force de rames devant Gronstadt, dans l'espérance d'y être reçu. Mais Taliesin, commissaire de l'amirauté, et le vice -amiral Mardison, qui y avaient été envoyés dans la matinée de Pétersbourg, avaient pris les devants sur lui, et lorsque l'empereur approcha du port, non seulement on refusa de l'y laisser entrer, quoiqu'il déclarât qui il était, mais on le menaça de faire faire feu sur lui. Cet incident augmenta la confusion et le désespoir, et la galère, ainsi que les bateaux qui l'accompagnaient, retournèrent vers l'autre rive, chacun prenant une direction différente, quelques uns vers Péterhof, les autres vers Oranienbaum, Parmi ces derniers était l'empereur avec quelques serviteurs. Le samedi matin, apprenant que l'impératrice s'approchait avec de si grandes forces, il envoya le prince Galitsyn, vice-chancelier, et le major-général Ismaïlow à l'impératrice avec quelques propositions ; et peu de temps après Ismaïlow revint porteur d'un acte d'abdication en forme que l'empereur
giments de campagne. Dès que Ton me voyait, c'étaient des cris de joie qu'un peuple innombrable répétait. J'allai an weux Palais d'hiver, pour prendre les mesures nécessaires et achever. Là, nous consultâmes, et il fat résolu que j'irais à la tête des troupes à Péterhof,* où Pierre III devait dîner. Il y avait des postes posés sur tous les chemins, et de moment €91 moment on nous amenait des langues. J'envoyai l'amiral Taliesin à Cronstadt. , Arrive le chancelier Woronzow, pour me. faire des reproches sur mon départ de Péterhof. On l'amena à Téglise pour me prêter serment; ce fut ma réponse: ensuite arrivèrent le prince Troubetzkoy et le comte Alexandre Schouvalow, aussi venant de Péterhof, pour s'assurer fles régiments et pour me tuer. On ks mena aussi prêter serment sans aucune violence.
«Après avoir expédié tous nos courriers, et pris toutes nos précautions, vers les dix heures du soir, je me mis en uniforme des gardes, m'étant fait proclamer colonel avec des acclamations inexprimables. Je montai à cheval, et nous ne laissâmes que peu de monde de chaque régiment pour la garde de mon fils, qui était resté à la ville.
signa, et ensuite il monta dans une voiture avec ce général, prit la route de Péterhof, et depuis on ne Ta plus vu, et je n'ai pas pu apprendre où il a été conduit. On dit que, dans l'acte d'abdication, il y avait uu article qui promettait à Fempereur la liberté de se retirer dans le Holstein.
« L'impératrice, après avoir passé la nuit dans une maison de campagne du prince Eourakin, est rentrée hier matin à cheval dans Pétersbourg, et, après avoir entendu la messe dans la nouvelle église de l'Amirauté, qui fut consacrée ce jour -là, elle alla directement au Palais d'été avec son fils le grand duc, où tout le monde sans distinction fut admis pendant plusieurs heures à lui baiser la main.
«Jentends dire que l'hetmau Cyrille Rasumowsky, M. de Villebois, et le comte Panin, gouverneur du grand duc, ont eu la principale part dans cette révolution, et sous eux les frères Orlow ont été les plus actifs et ceux qui ont été le plus avant dans le secret. Ce qu'il y a de plus singulier dans tout cela, c'est que le lieu du rendez -vous était la maison de la princesse Daschkow, jeune femme de moins de vingt ans, fille du comte
«Je sortis ainsi à la tête des troupes , et nous marchâmes toute la nuit vers Péterhof. Arrivée au petit monastère, le vice r chancelier Galitsyn me vint apporter une lettre très flatteuse de Pierre III. J'oubliais de dire qu'en sortant de la ville, trois soldats envoyés de Péterhof, pour répandre un manifeste dans le peuple, me le donnèrent en me disant- Tiens, voilà ce dont Pierre III nous a chargés; nous te le donnons à toi , et nous sommes bien ^ises d'avoir cette occasion de nous joindre à nos frères. Après donc cette première lettre de Pierre III, il m'en arriva une seconde portée par le général Michel Ismaïlow, qui se jeta à mes pieds, et mé dit: Me comptez -vous pour un honnête homme? Je lui réponds: Oui. Eh bien! dit -il, il y a plaisir d'être avec des gens d'esprit; l'empereur s'offre à résigner; je vous l'amènerai après sa résignation très libre; j'éviterai une guerre civile à ma patrie. Je le chargeai sans difficulté de cette commission, et il alla la faire.
«Pierre III renonça à l'empire à Oranienbaum en toute liberté, entouré de quinze cents Holsteinois, et vint avec Elisabeth Woronzow, Godowitz et Michel Ismaïlow à Péterhof,
Roman Woronzow, sœur de la favorite Elkabeth, et nièce du chancelier. Il est certain qu'elle a joué une grande rôle dans la conception et l'exécution de tonte la conspiration depuis le commencement jusqu'à la fin.
«L'infortuné empereur paraissait n'aimer personne autant que l'hetman^ et deux jours avant la révolution il dinait chez le maréchal Rasumowsky, et les deux frères le reçurent avec les plus grandes marques ie respect, de zèle et d'attachement, et aussitôt qu'il fat parti pour retourner à Oranienbaum, l'hetman se rendit directement à Péterhof, pour concerter des mesures avec l'impératrice.
«A l'égard des causes de cette révolution, il est manifeste que la confiscation des biens de Téglise a été la principale, et aussi le mépris du clergé. La seconde est la discipline sévère que Tempereur tentait d'introduire dans l'armée, surtout dans les régiments des gardes, qui avaient été accoutumés à beaucoup de licence. Leur mécontentement s'accrut par la détermination de Tempereur, d'emmener avec lui en Allemagne une grande partie de ce corps pour son expédition contre le Danemark. Cette guerre était d'ailleurs désa-
où, pour la garde de sa personne, je lui donnai cinq officiers et quelques soldats. C'était le 29 juin, jour de la Saint-Pierre, à midi. Tandis qu'on préparait à manger pour tout le monde, les soldats s'imaginèrent que Pierre III était amené par le feld- maréchal prince Troubetzkoy, et que celui-ci tâchait de faire la paix entre nous deux. Les voilà qui chargent tous les passants, entre autres le hetman, les Orlow et plusieurs autres, disant qu'il y a trois heures qu'ils ne m'ont vue, qu'ils meurent de peur que ce vieux fripon de Troubetzkoy ne me trompe, en faisant, me disaient -ils, une paix simulée entre ton mari et toi, et qu'on ne te perde, toi et nous aussi ; mais nous les mettrons en pièces ; c'étaient leurs expressions. Je m'en allai parler à Troubetzkoy, et lui dis: Je vous prie, mettez -vous en carrosse, tandis que je ferai à pied le tour de ces troupes. Je lui contai tout ce qui ,se passait: il s'en alla en ville tout effrayé, et moi je As reçue avec des acclamations inouïes, après quoi j'envoyai, sous le commandement d'Alexis Orlow, suivi de quatre officiers choisis et d'un détachement d'hommes doux et raisonnables, l'empereur déposé à vingt-sept verstes de Péterhof, dans
gréable à tonte la nation, qui se voyait à regret entrainée dans de nouvelles dépenses et dans de nouveaux dangers pour la conquête du duché de Schleswick, regardé comme un objet sans valeur en lui-même, et entièrement indifférent à la Russie, et cela après que Fempereur venait de sacrifier à son amitié pour le roi de Prusse les conquêtes faites par les armes russes, et qui pouvaient être d'une grande importance à Tempire, ce que pourtant le désir de la paix avait fait approuver.
« Plusieurs autres petites circonstances, grandement exagérées, défigurées et représentées sous un faux jour, ont contribué à la chute de ce malheureux prince, qui avait beaucoup d'excellentes qualités, et qui n'a pas commis une action violente, ou cruelle dans le cours de son règne, mais qui, par son horreur pour les affaires, qu'il devait à une mauvaise éducation, et par le triste choix de ses favoris qui Ty encourageait, a laissé tomber toutes choses dans la confusion; et par Terreur où il était, de se croire sûr de l'affection de la nation par les grands biens qu'il lui avait faits à son avènement au trône, il était tombé dans une indolence et une se-
un endroit nommé Ropscha, très écarté, mais très agréable, tandis qu'on préparait des chambres honnêtes et convenables À Schlusselburg, et qu'on eut le temps de mettre des chevaux pour lui, en relais. Mais le bon Dieu en disposa autrement: la peur lui avait donné un cours de ventre qui dura trois jours et s'arrêta au quatrième. Il but excessivement ce jourlà, car il avait tout ce qu'il voulait, hors la liberté. Il ne m'a cependant demandé que sa maîtresse, son chien, son nègre et son violon; mais, crainte de scandale et d'augmenter la fermentation dans les esprits, je ne lui envoyai que les trois dernières choses. La colique hémorroïdale lui reprit avec le transport au cerveau ; il fut deux jours dans cet état, d'où s'ensuivit une grande faiblesse, et, malgré les secours des médecins, il rendit l'âme en demandant un prêtre luthérien. Je craignis que les officiers ne l'eussent empoisonné, tant il était haï. Je le fis ouvrir, et il est certain qu'on n'en trouva pas la moindre trace: il avait Testomac très sain, mais l'inflammation dans les boyaux; et un coup d'apoplexie l'avait emporté; son cœur était d'une petitesse extrême, et était flétri. «Après son départ de Péterhof, on me conseilla d'aller
curité qui lui ont été fatales. Je ue peux m'empêeher d'ajouter que moi-même aussi bien que plusieurs autres personnes de discernement, nous avions cru apercevoir récemment dans ce prince un changement considérable par rapport à ce qu'il était quelques mois auparavant; le tourbillon incessant dans lequel il vivait, et les flatteries des vils courtisans qui l'entouraient, avaient jusqu'à un certain i)oint altéré son intelligence. Pour en finir, je dois recounaitre que je ne soupçonnais pas que cette révolution arrivât si tôt, mais j'ai toujours pensé que son éloiguement de son empire lui serait fatal; et, pour cette raison, je m'eflforçais par tous les moyens possibles de le détourner de l'expédition qu'il projetait, par des insinuations directes à lui-même aussi bien qu'en représentant le péril de cette mesure à ceux qui avaient un titre pour lui donner des avis.
«Le père et la sœur de la princesse Daschkow sont toujours prisonniers. On dit que l'empereur à désiré seulement trois choses: sa vie, et que sa favorite et son aide-de-camp Godowitz fussent bien traités.
«Hier soir, vers les dix heures, j'ai reçu un message qui m'invitait à me trouver ce matin à la cour à
tout droit à la ville; je prévis que les troupes s'en alarmeraient: j'en fis semer le bruit, sous prétexte de savoir à quelle heure elles seraient en état de se mettre en chemin. Après trois jours d'une aussi grande fatigue, ils donnèrent l'heure à dix heures du soir: Pourvu, ajoutèrent -ils, qu'elle vienne avec nous. Je partis donc avec eux; et, à moitié chemin, je vins me reposer à la maison de campagne de Kourakin, où je me jetai tout habillée sur un lit. Un officier m'ôta mes bottes. Je dormis deux heures et demie, et puis nous nous remimes en chemin de Catherinhof : je me remis à. oheval; un régiment de hussards marchait devant, puis mon escorte qui était la garde à cheval; puis venait immédiatement après moi toute ma cour; après moi marchèrent les ré^ giments des gardes, selon leur ancienneté, et trois régiments de campagne. J'entrai en ville avec de grandes acelamations, et j'allai ainsi au Palais d'été, où m'attendaient la eour, le synode, mon fils, et tout ce qui m'approche- J'allai à la messe: puis on chanta le Te Deum; puis on vint me féliciter, moi qui, depuis vendredi, six heures du matin, n'avais presque ni bu, ni mangé, ni dormi. Je fus fort aise de ^me coucher le dimanche au soir. 24*
onze heures. Je m'y suis rendu. J'y ai trouvé tous les ministres étrangers. Nous avons été bientôt introduits auprès de sa Majesté, et nous avons eu Thonneur de lui baiser la main. En le fesant, j*ai saisi cettç occasion de lui faire un compliment convenable au nom du Roi; elle Ta bien accueilli et y a répondu en très bons termes. En somme, j'ai été très bien reçu. Les personnes qui fesaient là la plus grande figure étaient rhetman, rOrlow dont j'ai déjà parlé; il portait le cordon de Tordre de St. Alexandre et la clef de chambellan. »
Les dépêches du chargé d'affaires de France contiennent quelques détails que ne connaissait pas encore M. Keith sur la conduite de Pierre. Ils prouvent ce qu'on savait déjà, qu'il est impossible de montrer plus de faiblesse que n'en fit voir ce prince dans la mauvaise fortune. Il avait avec lui, à Oranienbaum, quinze cents Holsteinois qui se seraient fait tuer pour lui, et il n'eut pas le courage de leur donner un ordre. Mun-
«A peine étais -je endormie, à minuit, que le capitaine Paeik entra dans ma chambre, et m'éveilla en me disant: Nos gens sont horriblement ivres : un hussard, dans le même état, a passé devant eux, il leur a crié: aux armes! trois mille Prussiens arrivent, et veulent nous enlever notre mère; là -dessus, ils ont pris les armes, et viennent pour savoir l'état de votre santé, disant qu'il y a trois heures qu'ils ne vous ont vue, et qu'ils iront tranquillement à la maison, pourvu qu'ils voient que vous êtes bien; ils n'écoutent ni leurs chefs, ni même les Orlow. Me voilà de nouveau sur pied; et, pour ne point alarmer ma garde de cour, qui était d'un bataillon , j'allai première à eux , et leur dis la raison pourquoi je sortais à pareille heure. Je me mis ensuite dans mon carosse, avec deux officiers, et j'allai aux troupes, et leur dis que je me portais bien, qu'ils allassent dormir, et me donnassent aussi du repos, que je ne faisais que de me coucher, n'ayant pas dormi depuis trois nuits; que je souhaitais qu'à l'avenir ils écoutassent leurs officiers. Ils me répondirent qu'on leur avait donné l'alarme avec ces maudits Prussiens; qu'ils voulaient tous mourir pour moi: Eh bien!
nich, qui lui resta fidèle jusqu'à la fin, conseillait à Pierre de s'échapper, de se rendre à l'armée qui était sur les frontières de Prusse, et de revenir à la tête de ces troupes éprouvées recvinquérir sa couronne. Mais il n'était pas capable de suivre de pareils avis qui exigeaient une force et une fermeté d'esprit et de caractère qu'il n'avait jamais eues. Il se soumit passivement à son sort, sans même se plaindre des revers de la fortune qui le précipitait du comble des grandeurs dans la plus extrême misère. M. Bérenger écrivait le 13 juillet (n. st.):
«L'empereur se voyant absolument sans ressources, il écrivit une lettre à l'impératrice, par laquelle il reconnaissait ses torts, et offrait de se réconcilier avec elle et de partager l'autorité. L'impératrice n'y fit point, de réponse. II lui envoya peu de temps après une autre lettre, par laquelle il lui demandait pardon,
leur dîs-je, je vous remercie; mais allez vous coucher. Làdessus, ils me souhaitèrent le bon soir et beaucoup de santé, et s^en allèrent, comme des agneaux, à la maison, tournant toujours les yeux sur mon caresse, en se retirant. Le lendemain ils me firent faire des excuses, et regrettèrent beaucoup de m'avoir éveillée.
«Il faudrait un livre entier pour décrire la conduite de chacun des chefs. Les Orlow brillent par l'art de savoir régir les esprits, par une prudente hardiesse, par les grands et petits détails, par une grande présence d'esprit, et par l'autorité que cette conduite leur a donnée. Ils ont beaucoup de bon sens, un courage généreux; patriotes jusqu'à Tenthoasiasme, et fort honnêtes gens; attachés avec passion à ma personne, et tmis entre eux comme jamais frères ne l'ont été. Ils sont cinq, mais trois seulement étaient ici. Le ca pitaine Pacik s'est fort distingué en restant douze heures entières dans son arrêt, quoique les soldats lui ouvrissent portes et fenêtres; et cela pour ne point jeter l'alarme avant mon arrivée à son régiment, quoiqu'il s'attendît à tous moments d'être arrêté et amené à Oranienbaum, pour y être
une pension, et la permission de se retirer dans le Holstein. L'impératrice lui envoya par le général Ismaïlow un acte d'abdication, avec ordre de le lui faire signer et de lui déclarer qu'on ne pouvait lui répondre de sa vie, s'il entreprenait de se défendre. Cet officier se rendit à Oranienbaum, suivi seulement de son domestique, et lui présenta cet acte à signer, et, comme il tergiversait : « Vous êtes le maître de ma vie, lui dit M. Ismaïlow, maie, en attendant, je vous arrête de la part de l'impératrice.» Il lui ota" son cordon, et le mena d'Oranienbaum à Péterhof. Il fut conduit dans l'appartement qu'il occupait étant grand duc, dépouillé de toutes les marques de la souveraineté, et mis en robe de chambre, d'où il ne sortit que pour disparaître entièrement. Ainsi finit cette tragédie le 10 juillet à sept heures du soir. Il a témoigné la plus grande lâcheté dans toute la suite de cet événement»
Et encore le 16 juillet (n. st.):
«L'empereur a demandé son chien mopse, son nègre Narcisse, son violon, des romans, et une bible allemande. »
mis à la question. Heureusement cet ordre de Pierre III n'arriva que lorsque je fbs entrée à Pètersbourg. La princesse Daschkow, sœur cadette d'Elisabeth Woronzow, quoiqu'elle veuille s'attribuer tout l'honneur de cette révolution, était en très mauvaise odeur à cause de sa parenté, et son âge de dix-neuf ans n'en imposait à personne. Klle prétendait que tout passait par elle pour venir jusqu'à moi. Cependant, depuis six mois, j'avais des correspondances avec tous les chefs , avant qu'elle en connût seulement le premier nom. 11 est vrai qu'elle a beaucoup d'esprit; mais il est gâté par sa prodigieuse ostentation, et l'humeur naturellement brouillonne; elle est haïe des chefs, et amie des étourdis qui la mettaient au fait de ce qu'ils savaient, qui étaient des menus détails. Ivan Schouvalow, le plus bas et le plus lâche des hommes a écrit, dit-on, à Voltaire, qu'une femme de dixneuf ans avait changé le gouvernement de cet empire: détrompez, je vous prie, ce grand écrivain. Il fallait cacher à la princesse Daschkow les canaux des autres à moi,, cinq mois avant qu'elle sût la moindre chose; et, les quatres semaines dernières, on ne lui disait que le moins qu'on pou-
La révolution s'était accomplie sans rencontrer la plus légère résistance. Les partisans de la régence, ceux mêmes qui l'avaient formellement stipulée en promettant leur concours, acceptèrent sans mot dire les faits accomplis, Ceux des conjurés, qui, s'il faut en croire la dépêche du 28 obtobre de M. de Breteuil, songeaient à faire remonter Ivan sur le trône, s'abstinrent de faire entendre la moindre protestation. Catherine régnait sans contestation, mais ceux qui avaient eu le plus de part à son élévation, sentaient qu'elle pouvait difficilement, tant que Pierre vivait, jouir en paix de la couronne qu'un coup de main heureux venait de lui donner. On ne pouvait pas ignorer que ce prince, haï des nobles et des soldats, était très aimé du peuple, et, même en Russie, le peuple, si peu compté qu'il soit, se fait compter pour beaucoup dans un temps de revo-
yait. La force d'esprit du prince Baratinski qui cachait à un frère chéri, adjudant du ci -devant empereur, ce secret, parce que c'aurait été un confident, non pas à craindre, mais seulement inutile, mérite louange. Dans la garde à cheval, un officier, nompié Chitrou(?), âgé de vingt-deux ans, et un bas officier de dix- sept, nommé Potemkin, ont dirigé toutes choses avec courage et activité.
« Voilà à peu près notre histoire. Le tout se faisait, je vous Tavoue, sous ma direction très particulière ; et, à la fin, j'y jettai de l'eau, parce que le départ pour la campagne empêchait l'exécution, et que le tout était plus que mûr depuis quinze jours. Le ci-devant empereur, quand il apprit le tumulte de la ville, fut empêché par les jeunes femmes dont il composait sa suite, de suivre l'avis du vieux feld - maréchal Munnich, qui lui conseillait de se jeter dans Cronstadt, ou de s'en aller, avec peu de monde, à Tarmée; et, quand il alla sur une galère, à Cronstadt, la ville était déjà à nous par la bonne conduite de l'amiral Talieszin, qui fit désarmer le général Lievers, qui y était déjà de l'empereur. Quand Talieszin y arriva, un officier du port, de son propre mouvement, me-
lution. On sentait déjà qu'il serait bien difficile, pour ne pas dire, impossible, de satisfaire les exigences et. les prétentions de tous ceux qui, par ambition ou par amour de la nouveauté, avaient trempé dans la conjuration, et on remarquait dans les troupes une agitation, une turbulence qui pouvaient les porter à tous les excès. Non pas que Tinfortuné Pierre, plongé dans un accablement stupide, vaincu, désarmé, abandonné de tous, fût en apparence bien redouts^ble. Il acceptait sans murmure la misérable condition où ses fautes et sa mauvaise fortune l'avaient jeté. Néanmoins, tant qu'il était de ce monde, Catherine avait quelque chose à craindre, car, fût-il dans la plus étroite prison, derrière les bastions de Schlusselburg, son nom pouvait servir de mot de ralliement. L'impératrice n'était sûrement pas inaccessible à ces considérations, et ses meilleurs amis résolurent de la délivrer de toute inquiétude à cet égard,
Pierre III avait été enlevé de Péterhof, comme on a vu plus haut, et d'Oranienbaum, où il avait été dV bord amené, on le conduisait à petites journées à la citadelle de Schlusselburg sur le lac Ladoga. Le 19 juillet au matin, tandisqu'il reposait dans une maison de campagne écartée, Alexis Orlow, qui commandait l'escorte, et un oflScier subalterne, du nom de Teplow,
naça ce prince malheureux de faire tirer à boulets sur sa galère. Enfin, Dieu a mené tout à la fin qu'il s'était proposée, et tout cela tient plus du miracle que des choses prévues et arrangées; car tant de combinaisons heureuses ne peuvent se rencontrer que par les ordres du Tout-Puissant.»
entrèrent dans sa chambre. Ce qu'ils y firent, on ne Ta jamais su exactement. Quand ils en sortirent, Pierre III était mort. M. Bérenger, dans sa dépêche du 21 août, dit formellement sur le témoignage d'un valet de chambre qui n'avait pas quitté l'empereur, qu'il fut d'abord empoisonné, et que, le poison n'agissant pas assez promptement, il fut étranglé. Neuf ans plus tard, M. Durand, chargé d'afi^aires de France, à Vienne écrivait le 4 mai 1771:
« Sans que personne se soit avisé de lui parler de la mort de Pierre III, le comte Alexis Orlow a de son propre mouvement touché cette horrible matière, et il a dit en plusieurs occasions, qu'il était bien triste pour un homme, qui avait tant d'humanité, d'avoir été contraint de faire ce qu'on avait exigé de lui. Ce général, qui a une force de corps extraordinaire, fut chargé d'étrangler son maître, et il semble que l'es remords le poursuivent. »
On publia que Pierre était mort d'une colique hémorrhoïdale. Son cadavre resta trois jours exposé à tous les regards dans une église de Pétersbourg, afin que des imposteurs ne pussent pas un jour, à l'exemple des faux Demetrius, prendre son nom, et chacun put voir sur son visage noirci et son cou déchiré les traces du crime qu'on avait vainement cherché à eflfacer. M. Keith se contentait d'écrire le 20 juillet (n. st.):
«J'ai reçu du ministère russe un papier ainsi conçu : « Le ministère impérial de Russie croit devoir informer les ministres étrangers que le ci - devant empereur, ayant eu une violente colique, dont il était fréquemment incommodé, est mort hier. » L'empereur est mort dans une petite maison de campapne ap-
partenant à la couronne^ et sob corps a été transporté de là, dans la nuit du dimanche au lundi, au couvent de Newsky, où il est maintenant exposé aux regards du public. Des milliers de personnes s'y pressent pour le voir. »
Et trois jours après, le 23:
« L'empereur a été enterré à Newsky mercredi matin, sans cérémonie. Les membres des cinq premières classes ont seuls reçu l'ordre d'assister aux ftmérailles. »
M. Bérenger, qui ne se croyait pas tenu à tant de réserve que M. Keith, écrivait à cette même date, le 23 juillet, ces mots qui sont comme la moralité du récit que Ton vient de lire:
« Quel tableau pour la nation elle-même, et jugeant de sang froid! d'un côté, le petit-fils de Pierre I détrôné et mis à mort; de l'autre, le petit -fils du czar Ivan languissant dans les fers: tandisqu'une princesse d'Anhalt usurpe la couronne de leurs ancêtres en préludant au trône par un régicide. »
Il est difficile de ne pas se demander quelle part a eue Catherine à la mort de son mari. L'a-t-elle exigé de ses séïdes, ou, comme fit son petit-fils Alexandre en pareille circonstance, se contenta-t-elle d'accepter les bénéfices d'un crime qu'elle n'avait pas ordonné, mais qu'elle avait laissé commettre? Dans les premiers moments, ceux-mêmes, qui étaient le moins disposés à la juger avec indulgence, la crurent innocente. M. Bérenger, par exemple, écrivait le 23 juillet:
« Je ne suppose pas à cette princesse l'âme assez atroce pour croire qu'elle ait trempé dans la mort du
czftr. Mais, comme le mystère le plus profond dérobera vraisemblablemeut toujours à la connaissance publique, le véritable auteur de cet horrible attentat, le soupçon et Todieux resteront sur le compte de Timpératrice qui en recueille directement le fruit.»
Pourtant, s'il faut en croire M. de Breteuil, et à en juger par les circonstances qu'il rapporte, il resterait peu de doutes sur la culpabilité de Catherine. Cet ambassadeur écrivait le 28 octobre:
« Le jour pris pour abréger les jours de Pierre III, rimpératrice reçut la nouvelle de cette horrible exécution à midi. C'était le moment de se montrer à la cour. Elle y parut avec le visage le plus serein. Elle assembla ensuite le conseil intime de ceux qui pouvaient être instruits de la fin de son mari, et l'on agita si l'on ferait part le même jour au sénat de la mort de Pierre III. La pluralité fut pour le cacher encore vingtquatre heures au sénat et au public. Après cette résolution la czarine se fit voir à la cour le même soir comme à Fordinaire. Mais le lendemain, jour fixé pour la publication de la mort de l'empereur, Catherine feignant de recevoir la triste nouvelle avec le public pleura, ne sortit pas, et afficha la douleur. Je sais toutes les affreuses raisons qui exigeaient cette grande scène, mais je ne sais si j'ai tort, elle me fait piesque autant d'horreur que l'action qui l'a produite. Je sais depuis longtemps, et on me l'a confirmé depuis mon retour, que ses maximes sont, qu'il faut être ferme dans ses résolutions, qu'il vaut mieux mal faire que de changer d'avis, et surtout qu'il n'y a que les sots qui soient indécis; »
Pierre III ne fut véritablement regretté que par Frédéric qui a laissé dans plusieurs passages de l'histoire de la guerre de sept ans l'expression de ses sentiments. Evidemment la reconnaissance lui caus^^it
à l'égard de ce prince des illasions qae rien ne justifie. D est vrai, qu'en le perdant, fl perdait beaucoup, plus qu'un allié, plus qu'un ami, on peut dire, un serviteur dévoué. En apprenant la révolution, Frédéric écrivait au comte de Finckenstein:
«Voilà Tempereur de Russie détrôné par son épouse; on s'y attendait. Cette princesse a infiniment d'esprit, et les mêmes inclinations de la défunte. Elle n'a aucune religion, mais elle contrefait la dévote... C'est le second tome de Zenon, empereur grec, de son épouse Adriane, et de Marie de Médicis. Le pauvre empereur a voulu imiter Pierre P'', mais il n'en avait pas le génie. »
ni les antres n'étaient véritablement dangereuses; elles n'aboutirent qu'à faire plus étroitement . renfermer dans la forteresse de Schlusselburg l'infortuné Ivan, et à inspirer à Catherine une espèce de crainte, mêlée d'aversion, pour son fils, en qui elle s'accoutuma à voir un rival.
C'est ici qu'il nous faut prendre congé de M. Eeith. Dès le lendemain de la révolution, il écrivait à M. George Grenville, secrétaire d'état pour les affaires étrangères:
«Vous pouvez aisément vous imaginer l'affliction que m'a causée cette révolution soudaine, d'autant plus que, outre la gratitude que je devais au malheureux empereur pour toutes les marques de bonté et de bienveillance qu'il m'a données, je ne suis pas sans appréhender qu'elle n'exerce une grande influence sur le système général des aflfaires. . . ./ Vous vous serez déjà aperçu que je n'ai pas le bonheur d'être dans les bonnes grâces de l'impératrice, et j'ai des raisons particulières d'être convaincu de cette vérité. Cela m'oblige, connue fidèle serviteur du Roi, à vous déclarer que je crois que les affaires de sa Majesté souffriraient à passer par mes mains. »
Deux jours après, M. Keith écrivait encore i
«Je suis de plus en plus convaincu que le service de sa Majesté exige à cette cour un auti*e ministre que moi; et, en conséquence, je renouvelle ma demande d'être rappelle. »
Le cabinet anglais comprit sans peine les raisons de l'Insistance de M. Keith, et, aussitôt que cela fat possible, il lui donna un successeur: ce fat John Hobart, comte de Buckinghamshire, que nous appellerons, pour nous conformer à Tusage, lord Buckingham.
A son arrivée à Moscou, où la cour était alors pour le couronnement de l'impératrice, le nouvel envoyé d^Angleterre fut frappé de Texpression de mélancolie, qui paraissait empreinte sur le visage de Catherine. Lord Buckingham écrivait le 25 novembre 1762:
«L'impératrice m'a dit hier soir dans la conversation, que depuis quelque temps elle se sentait distraite en société, et qu'elle en prenait imperceptiblement l'habitude, elle ne savait pas pourquoi.»
Lord Buckingham attribuait cette disposition aux soucis et aux préoccupations que devait causer à Timpératrice la fermentation, qui continuait à régner dans l'armée, et particulièrement dans les régiments des gardes. Il écrivait peu de jours après, le 8 novembre:
« Six oflSciers des gardes, qui s'étaient exprimés un peu trop librement, ont été dégradés ce matin, et envoyés ensuite pour le reste de leur vie dans quelqu'une des provinces les plus reculées de l'empire. »
Hâtons - nous de dire que la tristesse et les distractions de rimpératrice trahissaient seulement une fatigue purement physique, s'il faut en croire M. de Breteuil, qui écrivait vers cette même date, le 28 octobre, que Catherine était en ce moment «occupée à remédier aux désordres d'une fausse couche, de laquelle Pierre III était aussi innocent qu'ignorant.»
Le jugement que lord Buckingham porta d'abord sur Catherine était de tout point très favorable à cette femme extraordinaire, sur laquelle se fixaient les regards de l'Europe entière. On voit qu'il avait été séduit. Il écrivait le 2b novembre :
«D'après toutes mes observations, Timpératrice est, par ses talents, par son instruction et par son application, très supérieure à tout le monde dans ce pays. Gênée par les obligations qu'elle a contractées dans ces derniers temps, ayant la conscience des difficultés de sa position, et redoutant les périls dont elle a dû jusqu'ici se croire environnée, elle ne peut encore se hasarder à agir ouvertement par elle-même, et se débarrasser de plusieurs de ceux de son entourage, dont elle doit mépriser le caractère et les talents. Elle prend .tous les moyens de gagner l'aflFection et la confiance de ses sujets. Si elle réussit, elle usera de l'autorité qu'elle acquiert pour l'honneur et le bien de son empire. »
M. de Breteuil écrivait à peu près vers le même temps, le 9 janvier 1763;
«Hors M. Panin, qui a encore plus Thabitude d'un certain travail que de grandes lumières ou connaissances, cette princesse n'a personne qui puisse servir à ses vues d'administration et de grandeur. Cependant il faut qu'elle écoute, et suive même en grande partie l'avis de ces vieux russes qui, sentant l'avantage de leur position, l'obsèdent sans cesse, soit pour le maintien de leurs préjugés par rapport à l'état, soit pour leurs intérêts particuliers. C'est une chose curieuse à observer que, les jours de cour, les soins pénibles que l'impératrice prend pour plaire à tous ses sujets, la liberté d'un grand nombre, et l'importunité pressante avec laquelle ils Tentreprennent, et lui parlent de leurs affaires ou de leurs idées. Pour moi, qui connais le caractère de cette princesse, et qui la vois se prêter avec une douceur et une grâce sans égales à tout cela, je puis me représenter combien il lui en coûte, et combien il faut qu'elle s'y croie obligée pour s'y soumettre. Un de ces derniers jours de cour, comme elle était plus fatiguée que de coutume des discours de plusieurs, et surtout de ceux de Bestuchevv, qui était ivre -noyé, et dont elle avait tâché d'éviter la conversation qui fut longue et vive de part et d'autre, Timpératrice, en la finissant, s'approcha de moi et me demanda, si j'avais
jamais vu de chasse au lièvre? Sur ce que je lui répondis que oui, elle me dit: vous devez trouver que ce qui m' arrive ici y ressemble fort, car je suis levée partout et poussée vivement, quoique je fasse pour éviter des représentations ou des propos, qui n*ont pas toujours pour base la raison et Thonnêteté. Cependant je réponds à tous autant que je puis d'une manière satisfaisante, et, quand je ne le puis faire, je me donne la peine de dire pourquoi. »
Catherine avait bonne opinion de Tesprit de M. de Breteuil; elle aimait à s'entretenir avec lui: aussi est-ce dans les dépêches de cet ambassadeur, qu'on peut la juger le plus favorablement. On nous pardonnera donc de lui laisser si souvent la parole. Il écrivait encore le 23 février 1763, en rendant compte d'une longue conversation qu'il venait d'avoir avec Catherine:
« L'impératrice me témoigna de la confiance sur sa situation particulière, et m'entretint avec vanité de la haute opinion qu'elle a de sa grandeur et de sa puissance. Elle répéta peut - être trente fois : un empire aussi grand, aussi puissant que le mien. Elle me parla de plusieurs projets pour le bien de son intérieur. Elle s'étendit beaucoup sur le calcul ancien et le succès présent de son ambition. Elle me dit, qu'en mettant le pied en fiussie elle avait toujours été occupée d'y régner seule. Elle fit entrer en tout cela la bénédiction du ciel et l'amour de ses sujets. Elle me dit, que, jusqu'à l'époque de son avènement au trône, elle n'avait pas cru au fanatisme, et son orgueil en avait cent preuves aussi agréables qu'utiles pour elle. Cependant, après toute cette belle description, l'impératrice m'avoua qu'elle n'était point heureuse, . et qu'elle avait à conduire des gens impossibles à contenter; qu'elle cherchait avec soin le moyen de rendre ses sujets heureux; m^s qu'elle sentait qu'il leur * fallait plusieurs années pour s'accoutumer à elle. Enfin, en se pavanant de ses succès et de la beauté de sa position, cette princesse
me laissa voir bien de Tinquiétude et une &me bien peu à Taise. ... La tête lui tourne d'être impératrice, mais elle n'est pas moins troublée et agitée. Vous en seriez plus convaincu,, si vous pouviez voir les tracasseries et les sentiments des personnes qui ont sa confiance en quoi que ce soit. Les intrigues, les manœuvres ne peuvent que lui donner de l'inquiétude , et le caractère national des Busses est fait pour les accroître. Jamais une cour n'a été dévorée par tant de divisions; elles ne font que croître tous les jours; et l'impératrice n'y fait voir que faiblesse et incertitude, défauts qui n'avaient jamais paru dans son caractère. »
M. de Breteuil écrivait encore un mois plus tard, le 19 mars:
«La crainte de perdre ce que Timpératrice a eu Taudace de prendre est si aisée à apercevoir dans le journalier de sa conduite qu'il n'y a personne d'un peu d'importance qui ne sente sa force vis-à-vis d'elle. Il est étonnant combien cette princesse, qui avait toujours passé pour courageuse, est faible et indécise, quand il s'agit de déterminer la plus légère question qui souffre quelque contradiction dans Tintérieur de son empire. Son ton altier et hautain ne se fait plus sentir que dans les choses de dehors, parce que, outre que le danger n'est pas personnel, elle espère plaire à ses sujets. »
Catherine avait bien raison d'être inquiète. Elle savait mieux que personne combien sa position était précaire. Elle affectait, il est vrai, ainsi que l'écrivait lord Buckingham le 3 février 1763, «de se conduire comme si elle se croyait parfaitement en sûreté. Elle^ sortait la nuit dans les rues de Pétersbourg dans un traîneau ouvert et avec une très petite suilie; et, même lorsqu'elle se rendait au sénat, elle avait seulement deux laquais derrière sa voilure.» Mais elle n'ignorait pas
que les apparences de soumission et de servilité, qui frappaient ses regards partout où elle les portait, recélaient des ferments de révolte, dont la police la plus vigilante avait peine à découvrir les traces. M. de Breteuil écrivait le 19 mars: «L'on expédie pour la Sibérie le plus promptement que Ton peut une partie des mécontents, mais tous n'y vont pas.» Lord Buckingham, presque à la même date, s'exprimait ainsi dans sa dépêche du 21 février:
«La plus grande confusion règne dans Fintérîeur d» gouvernement. On ne voit plus le même air de sa* tisfaction générale et de contentement qui paraissait il y a deux mois, et bien des gens se hasardent à laisser percer leur désapprobation des mesures de la cour. »
La causé, ou plutôt le prétexte de la sourde agitation qui se fesait remarquer en ce moment à la cour et dans Tarmée, était la faveur déclarée dont l'impératrice honorait Grégoire Orlovr. Aussitôt après la révolution elle lui avait donné le titre de comte, ainsi qu'à deux de ses frères, Alexis et Wladimir; elle l'avait nommé chambellan, et il ne se passait pas de mois qu'elle ' Uji le comblât de nouveaux bienfaits , argent, dignités et charges. Lord Buckingham écrivait:
«La partialité de l'impératrice pour le comte Or* low, et les marques de distinction qu'elle lui donne, augmentent de jour en jour, et blessent bien des gens. Ce ne 3erait rien si, comme elle vient de le faire,, elle se contentait de lui faire présent d'une montre ornée de diamants de la valeur d'environ 500 1. st., quoiqu'il y ait peu d'argent dans ce pays; et qu'on en dépense beaucoup. »
Ge dont les plus grands seigneurs^ aussi bien que
le8 ministres , étaient jaloux , c'était qu'un parvenu du ' plus mince mérite, selon eux, jouît seul de la confiance de rimpératrice. Catherine sentait bien tout ce qui manquait à son favori. Aussi, surtout dans les premiers temps, plaisait - elle à surfaire les obligations qu'eUe lui avait, ainsi qu'à ses frères, qu'elle affectait de ne pas distinguer de lui. On a vu en quels termes elle pa^'lait d'eux dans la relation de la révolution écrite par elle, ou en son nom. Ces éloges étaient volontairement exagérés, et elle savait, aussi bien que qui que ce Ait au monde, qu'ils n'étaient rien moins que justes. Mais dans cette pièce, qu'elle savait devoir être rendue publique, elle s'adressait pour ainsi dire à l'Europe entière, dont elle voulait mériter la bonne opinion, et dont elle désirait prévenir le* blâme. Elle ne parlait pas ainsi à Pétersbourg, et elle était plus embarrassée à faire l'apologie de son favori. M. de Breteuil écrivait dans sa dépêche du 23 février 1763:
«L'impératrice me parla aussi de ses entours, et voulant me désigner les Orlow, et, je crois, s'en excuser, elle me dit : je ne mène pas une vie bien ap^réable, et je sais que les gens qui m'entourent, manquent d'éducation, mais je leur dois ce que je suis : ils sont pleins de probité et de courage, et je suis bien sûre qu'ils ne me vendront pas.»
Ce qui causait surtout le soulèvement général contre Grégoire Orlow, c'était moins sa faveur, qui excitait seulement l'envie et la jalousie, que ses prétentions plus on moins déclarées. Orlow ne se contentait pas des bonnes grâces de sa souveraine, d'être comblé de biens et d'honneurs, d'avoir le plus grand crédit à la
eonr: il voulait plus, n'aspirant à rien moins qu^à partager le trône de sa maîtresse. Chose étrange, et qu'on aurait peine à croire si elle n'était affirmée par des contemporains bien informés, Taltière Catherine n'était nullement éloignée de satisfaire l'ambition de son favori. Il y avait même une petite cabale à la cour qui l'y poussait ouvertement. Plus que personne Bestuchew encourageait l'impératrice à cet acte véritablement insensé. Il avait été rappelé avec éclat de son exil, mais, en récompense de ses services passés, il n'avait reçu qu'une place dans le conseil et une grosse pension. Catherine le connaissait trop pour lui confier une part active dans son gouvernement. Bestuchew ne pouvait se consoler de n'avoir pas été réintégré dans la charge de chancelier, qui avait été laissée à son successeur Woronzow, et il s'était surtout attaché au favori dans l'espoir de regagner par son appui son ancienne position. Si nous devons ajouter foi à ce qu'écrivait M. de Breteuil le 18 mai 1763, Bestuchçw, avec le consentement de l'impératrice, persuada à plusieurs évêques de lui adresser une pétition, pour la supplier, de prendre un mari parmi ses sujets, celui qu'elle jugerait le plus digne de cet honneur. Catherine consulta lé conseil, et demanda quelle réponse elle devait faire à cette requête. Le chancelier, Panin, Rasumowski, et quelques . autres s'élevèrent avec force contre l'idée même d'un mariage de l'impératrice, et lui exagérèrent les périls qu'elle courrait, si elle s'abaissait jamais à épouser Orlow. Sur ces entrefaites le bruit se répandit dans Moscou, où la cour se trouvait, que Catherine
allait associer son favori à Fempire, et aussitôt éclata un soulèvement populaire, dans lequel prirent part un ^and nombre de soldats des régiments de la garde. Les uns avaient à la bouche le nom d'Ivan, d'autres demandaient à grands cris qu'on leur montrât le grand duc, dont la vie, disaient-ils, était en péril*, tous maudissaient Orlow. Ce n'était qu'une émeute qui, n'ayant pas de chef ni de plan, fut aisément comprimée. Les plus exactes recherches ne réussirent pas à prouver qu'il y eut eu complot. L'ambassadeur anglais écrivait le 25 août 1763:
« Les individus qui ont pris part aux derniers troubles nient d'avoir eu aucun dessein contre sa Miyesté. Us avouent que leur seul objet était d'éloigner le comte Orlow de la faveur distinguée dont il jouit. On le considère tellement comme un parvenu dans cette cour, oti il n'y a presque que des parvenus, qu'à l'exception de sa propre famille, il n'y compte que des ennemis. Les plus enragés contre lui sont ceux qui ont joué un rôle avec lui dans la dernière révolution, et qui croient avoir des droits supérieurs aux siens.»
Quand elle se fut un peu rassurée, Catherine se conduisit avec son adresse accoutumée. Un grand nombre de soldats furent punis avec rigueur, afin de rétablir la discipline, qui s'était fort relâchée, mais les véritables coupables furent épargnés. Peut-être craigniieUe d'avoir trop de personnes, et trop considérables à punir, ceux-là mêmes peut-être qui approchaient le plus près de sa personne. Il lui fallait pourtant une victime, et ce fut sur la princesse Daschkow que tomba toute sa colère.
On a vu quelle grande part cette jeune femme
avait prise à la révolution, on tout an moins lui était attribuée. Personne n'y gagna moins; elle y perdit, au contraire, la confiance et Tamitié de &k souveraine, qui lui voua dès-lors, on ignore pour quels motifs, une haine implacable. Dans cette relation citée plus haut, Catherine lui refusait jusqu'au mérite d'avoir contribué en quelque chose aux événements qui avaient placé la couronne sur sa tête, et elle aurait voulu le persuader au monde entier. M. de Breteuil écrivait le 13 septembre 1762, peu de jours après son retour à Pétersbourg:
«La czarine m'a fait demander si je connaissais M. de Voltaire pour m'engager à rectifier ses idées sur le rôle qu'a joué la princesse Daschkow. »
Abreuvée de dégoûts, le cœur ulcéré par tant d'ingratitude, la princesse Daschkow accepta sans se plaindre sa disgrâce: elle se réconcilia avec son mari et alla le rejoindre à Moscou. Elle s'y trouvait lorsqu'éclata cette dernière émjeute, et Catherine se persuada, à tort on à raison, que la princesse Daschkow y avait trempé. Comme les preuves lui manquaient, l'impératrice fit mine de vouloir user de clémence à l'égard de son ancienne amie, et, avec une pitié insultante, elle lui offrit de lui tout pardonner, pourvu qu'elle voulût lui «révéler des propos, si elle en avait entendu,» lui écrivit-elle de sa propre main. M. Bérenger, resté chargé d'affaires de France depuis le départ de M. de Breteuil pour la Suède, nous a conservé, dans sa dépêche du 15 juillet 1763, la réponse de la princesse Daschkow; elle était conçue en ces termes:
« Madame, je n'ai rien entendu ; mais si j*avai« entendu quelque chose, je me garderais bien de le dire. Qu'exigez-vous de moi? Que j'expire sur un échafaud? je suis prête' d'y monter. »
Catherine se contenta de l'éloigner de Moscou, où elle était un point de ralliement pour les mécontents, et il y en avait beaucoup dans cette antique capitale, qui a toujours été un foyer d'opposition. Lord Buckingham écrivait le 28 juin:
« La princesse Daschkow a été envoyée à Riga avec son mari. La conduite arrogante de cette dame a beaucoup contribué à lui aliéner l'estime de l'impératrice. Sa fierté était trop grande pour qu'elle cherchât à apaiser sa maîtresse, ou pour se soumettre à sa disgrâce; et, depuis la révolution, on l'a toujours soupçonnée d'exciter* et d'encourager ceux qui étaient hostiles au gouvernement présent. »
Puisque nous sommes sur ce chapitre, ajoutons que, peu de temps après, Catherine, sur les instances du compte Panin, permit à la princesse Dasehkow de revenir à Pétersbourg. Le successeur de lord Buckingham, sir G. Macartney, écrivait le 12 mars 1765:
«La princesse Daschkow, qui vivait ici dans la plus grande retraite, même depuis la mort de son mari, a enfin pris la résolution de quitter cette capitale et d'aller résider à Moscou. Il y a longtemps qu'il lui a été défendu de paraître à la cour, mais au moment de s'éloigner, peut-être pour toujours, sa Majesté, à la sollicitation de M. Panin, qui passe pour être son père et qui n'a cessé de lui donner des marques d'une tendresse véritablement paternelle , a consenti à la recevoir avant son départ. Elle a été accueillie comme elle devait s'y attendre, avec beaucoup de froideur et de hauteur. Tout le monde semble la voir partir avec plaisir. Quoiqu'elle ait à peine vingt-deux ans, elle est déjà entrée dans
une demi-douzaine de conspirations. La première réussit, mais, ne s' étant pas trouvée récompensée comme elle croyait que le méritaient ses services, elle s'est engagée dans d'autres entreprises qui ont avorté. Elle n'en a été punie que par la perte des bonnes grâces de sa souveraine. C'est une femme d'une force d'esprit extraordinaire, d'un courage plus que viril, et d'une audace capable d'entreprendre des choses impossibles pour satisfaire sa passion du moment: caractère très dangereux dans un pays tel que celui-ci, surtout lorsqu'il se trouve joint à des manières charmantes et à de la beauté. Car, malgré la brutalité générale des Russes, les femmes semblent exercer dans ce pays autant d'empire que parmi les nations les plus civilisées.»
La princesse Daschkow ne fit pas un long séjour à Moscou. Elle revint à Pétersbourg en 1767, et elle y revit Catherine qui, cette fois, eut pour elle des égards, qui prouvaient combien elle la craignait, remarquait M. Shirley. En 1770, elle se rendit à Paris ot elle connut Diderot qui nous a laissé d'elle^ un portrait charmant. Elle passa ensuite à Londres où, s'il faut en croire Horace Walpole, elle fut fort goûtée et admirée.
Cependant, quels que fussent ses soucis, Catherine les oubliait volontiers. Lord Buckingham écrivait le 25 août 1763:
« La vie de l'impératrice est un mélange d'amusements frivoles et d'une intense application aux affaires, qui pourtant, grâces aux obstacles que Ton sème avec artifice sur son chemin, aussi bien que par la diversité de ses projets, n'a encore rien produit. Ses plans sont nombreux et vastes, mais très disproportionnés aux moyens dont elle peut se servir. »
Ainsi partagée l'existence de Catherine s'écoulait non sans charmes. Mais, au moment qu'elle s'y atten-
dait le moins, un événement imprévu venait la rappeler au j^entiment de sa situation, et lui fesait oublier dans des transes cruelles les vues d'ambition et de gloire dans lesquelles elle aimait à se bercer. Un passage d'une dépêche de M. Bérenger, quoique un peu postérieure à Tépoque où nous sommes arrivés, résume en peu de mots et assez exactement la disposition d'esprit de Catherine. Il écrivait le 9 avril 1765:
« La moindre apparence sinistre cause à Fimpératrice des alarmes cruelles. Mais elle prend souvent des ombrages aussi destitués de vraisemblance que de fondement. Ce n'est qu'après des recherches longues et exactes qu'on parvient à calmer sa frayeur et à dissiper ses illusions. »
Catherine n'avait pas tort de toujours trembler. A chaque instant, un abîme semblait s'entr'ouvrir sous ses pas. Dans l'été de l'année 1764, tandis que dans la société d'Orlow et de quelques-uns de ses plus intimes familiers des deux sexes elle parcourait ses provinces du littoral de la Baltique, un événement, contre lequel elle croyait avoir pris toutes les précautions imaginables, faillit mettre son trône en péril. *
Ivan, comme on a vu, se trouvait à Pétersbourg au moment de la révolution. Catherine voulut le voir, puis elle le fit reconduire à Schlusselburg, où, tout en étant traité avec les soins et les égards que méritait son infortune, il était étroitement resserré et gardé à vue. Lord Buckingkam écrivait le 25 août 1763:
«A l'égard divan, les avis sont divers: les uns
disent qu'il est complètement idiot; les antres, qn'il manqne seulement d'éducation, et qu'il cache sa capacité.»
Le nom d'Ivan avait été souvent prononcé dans les petites émotions, populaires ou militaires, qui avaient éclaté, mais il ne paraissait pas que personne songeât sérieusement à lui, et moins encore à faire de son nom ou de sa personne an drapeau. On se trompait, et voici ce que lord Buckingham écrivait le 20 juillet 1764:
« Le lieutenant Mirowitz , qui était de garde dans la citadelle dé Schlusselburg, où le prince Ivan était détenu, ayant d'abord séduit les soldats qu'il commandait, se rendit chez le commandant et insista pour qu'il relâchât immédiatement le prince, et le commandant refusant, il le fit lier. Il obligea ensuite le gardien du magasin à poudre à remettre des munitions k ses soldats. Le bruit que ces mouvements occasionnèrent alarma un capitaine et un lieutenant, qui étaient l'un dans la chambre à coucher du prince, l'autre dans l'antichambre. Mirowitz, après avoir de nouveau exhorté ses hommes, s'avança vers l'appartement du prince, et demanda, avec les plus violentes menaces en cas de refus, que l'empereur, conmie il l'appelait, fut produit. Après avoir fait quelque résistance, le capitaine et le lieutenant, se trouvant en danger d'être accablés, dirent à Mirowitz que, s'il persistait, il mettrait en péril la vie du prince, car leurs instructions leur enjoignaient de le mettre à mort dans le cas où ils ne seraient pas assez forts pour le garder. Mirowitz, sourd à toutes les remontrances, força la porte, ce qui les mit dans la malheureuse nécessité d'exécuter leurs ordres. Le premier coup, qui fut porté par un capitaine -lieutenant nommé Ucbtinskoy, éveilla l'infortuné jeune homme, gui dormait dans son lit. Il fit une énergique résistance, jusqu'à briser un des sabres, et il reçut huit blessures avant d'expirer. Les officiers alors remirent son cadavre à Mirowitz et à ses soldats, leur disant qu'ils pouvaient maintenant faire de leur empereur ce qu'il leur plairait. Mirowitz porta le -cadavre d'Ivan devant le
corps -de -garde, et le couvrit du drapeau, et ensuite, avec tous les soldats , il se prosterna devant , et lui baisa la main. Après, se dépouillant de son haussecol, de son écharpe et de son sabre, il les posa auprès du cadavre, et, s^adressant à Korsakow, colonel du régiment de Smolensk, qui venait d'arriver, et, montrant le cadavre, il lui dit : «Voilà votre empereur, vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez. La fortune contraire a déjoué mes desseins. Je ne me plains pas de mon sort, mais je déplore celui de mes pauvres concitoyens , et de rinnocente victime de mon entreprise. » Il embrassa alors les sous -officiers, et se rendit, ainsi que ses soldats. -
«On a saisi des proclamations imprimées, qui justifient la révolution jirojetée, et on soupçonne la princesse Daschkow d'y être pour quelque chose.»
Mirowitz était un cosaque dont le grand père avait été ruiné pour avoir suivi les drapeaux de Mazeppa. D'un esprit inquiet, poursuivi par la pauvreté, Mirowitz né pouvait se consoler de la décadence de sa famille, et il conçut la pensée de la relever par une action que
1 son imagination lui représentait comme facile, et qui peut-être l'était Son procès fut instruit avec toute la rigueur imaginable, car personne ne pouvait concevoir qu'un homme seul, isolé, eut tenté une pareillie entreprise. Toutes les recherches furent inutiles : on ne lui trouva pas de complices, et, malgré toute la complaisance des juges, la princesse Daschkow ne put être
. impliquée dans des poursuites de haute-trahison, comme le souhaitait Catherine. Lord Buckingham écrivait le 18 septembre:
« Le procès de Mirowitz touche à sa fin. Il a montré beaucoup de décence et de résolution. Quel-
ques-ims de ses juges attribuent sa fermeté à une dureté de cœur, et dans une séance secrète on la lui a reprochée. Il a répondu qu'il se considérait comme n'étant plus de ce monde, qu'il savait qu'il ne devait s'attendre qu'à une mort ignominieuse, et il était prêt à la subir avec un courage qui expierait, croyait-il, le crime qu'il avait commis. On lui a demandé de nommer ses complices. Il a répondu qu'il n'en avait pas, et qu'il ne supposait pas qu'on voulut qu'il incriminât des innocents, et, s'adressant au procureur géi^éral, il lui a demandé, s'il voulait qu'il l'accusât? Eu toute occasion, il se lamente sur le malheur des soldats et des sous-officiers que sa folie a entraînés dans une erreur momentanée.»
Et le 21 septembre:
«Mirowitz a été condamné hier à être roué. L'impératrice a commué le jugement en la décapitation. »
Et le 28 septembre:
«Mirowitz s'est comporté dans ses derniers moments comme il a fait durant tout le procès, c'est-à-dire, avec la plus grande résignation.»
Cet événement aflFecta péniblement Catherine. L'audace de Mirowitz lui fut une nouvelle preuve de ce dont ses sujets étaient capables. Pendant longtemps son calme ordinairement impassible en fut troublé. Ce qui ne l'affecta pas moins, ce furent les réflexions que se permirent de faire ses conseillers et tout son entourage, touchant l'instabilité de son autorité et les futurs contingents. Lord Buckingham écrivait dans sa dépêche du 11 septembre :
«Le procès de Mirowitz n'est pas encore fini. Dans le cours de ce procès, il s'est passé bien des
cbos«ë qui «mt été assez désagréables à rimpératrioe, et particulièrement le zèle montré par quelques-uns des juges pour s'enquérir si la nécessité absolue alléguée par les deux officiers de mettre à mort le prince Ivan, était suffisamment fondée.
«Les personnes qui voient fréquemment Fimpératrice remarquent qu'elle se troure dans mi grand accablement d'esprit, et on s'imagine qu'elle considère à présent le malheureux événement arrivé à Schlussdburg sous un jour plus sérieux qu'elle ne fit lorsqu'elle en reçut la première nouvelle. Tout ce qu'on peut pourtant lui reprocher, c'est de n'avoir pas permis au prince de Brunswick et à sa famille de sortir de Russie, comme cela avait été proposé à son avènement au trône. Cette mesure avait été approuvée et fortement recommandée par les plus raisonnables des conseillers de l'impératrice, mais elle fut repoussée par la majorité.
«On dit que quelques-uns des chefs du clergé ont demandé à l'impératrice de fixer la ligne de succession, afin de prévenir la confusion dangereuse qui ne manquerait pas d'arriver dans le cas de la mort du grand duc, et qu'elle leur a répondu très aigrement, leur défendant expressément de toucher à' un point si délicat. »
Et, le 14 septembre suivant:
«Quelques personnes veulent proposer à l'impératrice de mettre eu liberté les membres de la famille, de Brunswick, et de fixer sur les enfants la succession, dans le cas où le grand duc ne lui survivrait pas. Il est d'une constitution très délicate.»
Lord Bucfcîngham écrivait encore le 18 septembre:
«On me dit que pour le moment on se contentera de permettre à la famille de Brunswick de sortir de Russie, et qu'on leur donnera une pension.»
Catherine écouta et laissa dire, selon spn habitude, peut-être même promit* elle, mais le prince de Bruns^
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wick.et ses. enfants restèrent dans leur cruelle prison au milieu des glaces de la Dwina, où ils furent bientôt oubliés, et par Catherine et par ceux qui s'étaient le plus apitoyés sur leur sort.
Ici s*ouvre une nouvelle phase dans l'existence de Catherine. Désormais elle est définitivement assise sur le trône, et elle n'a plus à craindre qu'un coup de main lui enlève la couronne. Mais, si son autorité est assurée, si *elle ne court plus de périls, il ne lui est pas donné de jouir d'une tranquillité sans nuages. Tandis qu'au dehors la puissance de la Russie prend des accroissements énormes, sa cour présente une scène inouïe d'intrigues dont il est difficile de se faire une idée. Pour retracer un pareil tableau dans sa nudité, il faudrait la plume de Procope, car les plus mauvais jours du Bas- Empire peuvent seuls se comparer à la corruption de la cour de Russie sous le règne de Catl^rine la grande. Plus que jamais donc nous nous bornerons à transcrire les dépêches des agents, diplo-' matiq^ues anglais et franijais. Eux seuls pourront peut-
être trouver quelque eréance eu qualité . de témoins oculaires.
Après Catherine, dans la première moitié de son règne, le personnage le plus considérable de la cour de Russie est son favori Grégoire Orlow. Voici eu quels termes s'exprimaient sur son compte les ambassadeurs anglais. Lord Buckingkam écrivait le 21 août 1764:
« La faveur croissante du comte Orlow cause un mécontentement qui peut avoir à la fin des conséquences fatales. Jusqu'à présent il n'intervient pas dans les affaires étrangères, mais pour tout ce qui concerne Tiutérîeur, ses décisions sont absolues. Il a pris récemment des manières hautaines que ceux qui se rappellent ses commencements ne peuvent digérej sans une indignation qui, pour être étoufifée, n'en est pas moins violente. Il semble oublier le respect et la déférence qu'il doit à sa souveraine, et il lui parle du ton d'un hanune qui sent toute l'étendue de sou influence et qui sait comment l'exercer: Quelques-uns de ceux qui sont auprès de l'impératrice m'ont laissé entendre qu'ils croient qu'elle conserve quelque idée* de lepouser. Si elle cède à son inclination, çlle mettra inévitablement le sceau à sa perte.»
Et encore le 28 septembre 1764:
«L'impératrice a eu dans ces derniers mois de fréquentes querelles avec son favori, qui parfois^ même en public, manque du respect qu'il lui doit, et même des attentions les plus ordinaires. On se persuade d'a^ près tout cela qu'ils sont mariés:, car si la position du comte Orlow n'était pas .fixée par un engagement de cette nature, il ne risquerait pas de la désobliger à ce point. Mais on peut aussi expliquer ces scènes par la sottise d'un jeune parvenu plein de vanité,^ et par la faiblesse d'une femme amoureuse. Pourtant sa Majesté impériale a quelquefois des yeux pour d'autres que son fiivôri, et
en particulier pour an homme aimable et accompli, qui n'est pas indigne de son affection. Il est bien conseillé, et il a quelques chances de réussir. »
Lord Buckingham fesait sans doute allusion à un jeune officier nommé Vissensky que patronait le comte Pan in.
Lord Cathcart écrivait le 17 mars 1669:
« Le comte Orlow est un homme doux, poli, humain, accessible, et ses manières avec sa souveraine sont très respectueuses. D a très peu d'éducation, mais il a un très remarquable esprit naturel, sans la moindre prétention, ce qui, dans ce pays, est un éloge qu'on peut donner à très peu de gens. Il a pris beaucoup de peine dans ces dernières années, pour s'instruire, et non sans succès, et ayant eu occasion de m'entretenir avec lui un soir qu'il était échauffé par la danse et qu'il avait bu un verre de plus que d'habitude, je crois pouvoir affirmer que c'est un galant homme, sincère, véridique, et plein de bons sentiments. »
De ces jugements contradictoires et de tous ces traits divers on pourra recomposer à plaisir le portrait de ce favori. Après lui le personnage le plus considérable de la cour était le comte Panin, gouverneur du grand duc, d'abord vice -chancelier, puis chancelier. Pendant vingt ans, c'est-à-dire presque jusqu'à ses derniers jours, le comte Panin exerça les fonctions de premier ministre, et en cette qualité il était chargé de la direction des affaires étrangères. Si l'on juge par les résultats, Panin était assurément un très habile ministre. On a déjà entendu M. de Breteuil dire de lui: «Hors M. Panin, qui a encore plus d'habitude dun certain travail que.de grandes lumières ou
connaissanceB , Timpératrioe n'a personne qui puisse servir à ses vues d'administration et de grandeur.» Les ambassadeurs anglais, à l'exception de sir James Harris, le jugent favorablement. Voici par ordre de date leurs appréciations:
Lord Buckiugham écrivait le 31 août 1764:
«Les agents français et autrichiens sont très actifs dans leurs efforts pour renverser M. Panin. Mais, dans l'état des affaires , il est nécessaire à Pimpératrice et elle ne peut pas se passer de lui. »
Et le 8 septembre suivant:
« M. Panin conduit seul toutes les affaires étrangères. Le vice-chancelier, le prince Galitsyn, embarrasse plus qu'il ne sert, même dans les bagatelles dont on lui permet de s'occuper. M. Panin a aussi le soin du grand duc; il surveille son éducation, l'accompagne partout où il va, dîne avec lui, et couche dans sa chambre. Ajoutez à cela que, quoiqu'il soit rompu à une longue pratique des affaires, il est indolent et n'a jamais hâte de les terminer. Sa constitution est faible, et il aime les plaisirs et la dissipation. C'est d'ailleurs un digne homme, plein de sens.»
Le successeur de lord Buckingham, sir George Macartney, écrivait le 9 avril 1765:
« M. Panin est à vrai dire le seul ministre, et il dirige tout dans le gouvernement. Malgré sa réconciliation avec Orlow et l'harmonie qui règne à présent dans la cour, il a beaucoup d'ennemis qui souhaitent sa ruine.»
Et le 15 avril 1766:
«Quoique M. Panin soit revêtu de toute l'autorité ministérielle et que toutes les affaires continuent à dépendre de lui, je crains bien qu'il ne perde en partie
son influence. Il s'est pris depuis quelques mois d'une violente passion pour la comtesse Strogonow , fille du grand chancelier Woronzow. Elle a une rare beauté, et un esprit remarquable, cultivé par tous les avantages de l'éducation et par les voyages. Elle est depuis un an séparée de son mari à cause de certaines galanteries qu elle n'a pu se refuser et qu'il ne pouvait pas approuver; et comme il désire épouser la princesse Troubetzkoy, et qu'elle est impatiente de recouvrer son entière liberté, ils sollicitent à présent avec un zèle égal des deux côtés un divotce complet: c'est la seule chose, dit-on, sur laquelle ils aient jamais été d'accord, et quoique l'église grecque considère le mariage comme un sacrement, je crois pourtant qu'ils obtiendront l'accomplissement de leurs désirs, car l'impératrice paraît favoriser leurs prétentions. La passion de M. Panin est d'une vivacité extraordinaire, et la dame et ses parents travaillent soigneusement à empêcher qu'elle ne se refroidisse. La comtesse Woronzow elle-même conduit l'intrigue de sa fille. Les conséquences de cette malheureuse liaison sont que toutes les aflaires demeurent en Suspens, et que M. Panin commence à être moins considéré, car on ne peut guères pardonner une passion d'écolier à un homme de son âge, de son rang et de son expérience. Ses ennemis n'ont pas manqué de saisir cd;te occasion pour représenter l'indécence et le mauvais exemple d'une telle faiblesse dans un ministre de sa Majesté, qui de plus est gouverneur du grand duc. Je dois faire observer que les Orlow paraissent plus fermement ancrés que jamais dans la faveur de la czarine, et que, s'ils trouvent l'occasion de perdre M. Panin, ils ne manqueront certainement pas d'en profiter.
Cet amour ne dura pourtant pas longtemps, car M. Shizley écrivait deux ans plus tard, le 10 mars 1768:
«M. Panin va prochainement épouser la comtesse Cheremetew. Sa liaison avec la comtesse Strogonow, qui lui a fait tant de tort, est finie. »
Sir George Macartney écrivait encore le 22 juin 1766 à sir A. Mitchell son collègue à Berlin:
«Le comte Panin est le principal, sinon le seul ministre; l'impératrice le consulte sur toutes choses, et ne fait rien sans lui. Toutes les affaires, intérieures et extérieures, passent par ses mains. C'est certainement un homme incorruptible; et quoiqu'il ne soit pas sans défauts, qu'il ait de Porgueil, de l'opiniâtreté, et de l'indolence, il est, dans mon opinion, de beaucoup l'homme le plus capable de ce pays pour le grand emploi qu'il remplit. Le prince Galitsyn, vice - chancelier , est très poli et bien élevé, mais il n'a pas reçu de grands talents de la nature, et il ne s'est pas donné la peine de cultiver le peu qu'il en a reçu. Il n'a guères de crédit, et, comme ministre, il est plutôt pour la montre que pour la confiance. L'impératrice est une femme bien extraordinaire, et par son application et ses connaissances infiniment supérieure à tous ses sujets. Le comte Orlow semble avoir pris depuis peu une résolution digne d'un homme plus sage qu'il n'est, c'est de se mêler très peu des affaires publiques, et pas du tout des affaires étrangères, et de jouir tranquillement de sa bonne forune et de son bonheur présent.»
La rivalité du favori et du chancelier était le principal événement de la cour dans ces années. C'était à qui l'emporterait en crédit, en influence, mais Catherine tenait la balance égale entre son amant et son premier ministre; l'un et l'autre lui étaient également nécessaires; l'un et l'autre avaient dans le fond intérêt à se ménager, et Catherine passait son temps à les réconcilier. Sir G. Macarthey écrivait le 27 novembre 1766:
«M. Panin est en apparence dans la meilleure intelligence avec le comte Orlow, et sans doute il serait
fâché de voir à sa place an favori de génie et de mérite. »
Et encore, le 16 décembre de la même année:
«Le favori semble être dans les meilleurs termes avec M. Panin, et il est d'^Ueurs devenu si indolent que je ne crains pas de révolution dans l'administration de ce côté -là. Son frère, le comte Alexis Orlow, est d'un caractère plus aimable, et comme il a en même temps plus d'esprit, je crois qu'il n'y aurait qu'une certitude absolue de succès qui pourrait le décider à entreprendre quelque chose contre M. Panin. »
Lord Cathcart caractérisait très bien ce ministre dans un tableau quHl faisait de l'intérieur de la cour dans sa dépêche du 17 mars 1769:
«L'impératrice a beaucoup de vivacité et de discernement, une application aux affaires et un désir de remplir ses devoirs de souveraine avec dignité et utile* ment même pour les derniers de ses sujets , qu'il est difficile d'imaginer si on ne le voit pas de ses propres yeux. Dans les divers départements de son gouvernement elle emploie des gens de toute sorte, et je suis convaincu qu*elle les choisit suivant l'usage qu'elle en veut faire et d'après leur capacité. Mais, comme sa Majesté trouve nécessaire de tirer le meilleur parti possible de ses moments de loisir pour se délasser de la fatigue des heures de travail et d'application, elle ne cherche pas les amusements qui, occupant resprit,x sont la ressource de ceux qui n'ont jamais d'occupations sérieuses; elle préfère les objets et la société qui sont le plus propres à la distraire, comme elle dit ellemême. Aussi, les personnes qui composent sa société sont pour la plupart jeunes et très gaies, ou capables par leur humeur de suivre les traces de ceux qui sont plus jeunes. De là une catégorie particulière de favoris, sur le compte desquels peuvent se tromper ceux
qui ne connaissent que la surface extérieure de cette cour.
«M. Panin est peut-être le seul homme de cette cour qui ne se soucie pas d'être rangé dans cette dernière catégorie, et cela ne convient ni au tour de son esprit, ni à ses habitudes. Il préfère se rendre utile plutôt qu^agréable. Le comte Zacharias Tchernichew, X au contraire, quoique à peu près du même âge que M. Panin, est à la tête de tous les amusements des petits appartements. Son crédit en paraît plus grand^ et véritablement il en a beaucoup, et comme ministre et comme homme de plaisir; il est tout à la fois utile et agréable. En général les personnes qui font partie de la société particulière de Timpératrice n'ont aucune prétention à être des hommes d'affaires, bien que beaucoup de faveurs passent par leur .canal.
«M. Panin est à bien des égards une exception dans ce pays: il a plutôt Tesprit et le caractère d'un allemand.»
M. Gunning, qui fut à diverses reprises chargé d'affairés en l'absence de lord Cathcart, se contentait de dire dans sa première dépêche du 3 juillet 1772:
«J'ai trouvé dans la conversation et dans les manières de M. Panin une grande apparence de sincérité.»
Ce n'était pas là la qualité que lui reconnaissait un agent français, M. de Corberon, qui écrivait le 9 avril 1778:
«Le comte Panin. est le plus ancien ministre de cette cour, il doit la connaître. Il la connaît sans doute, et ses voyages au dehors, joints à l'expérience qu'il a de son pays, auraient pu donner à ses talents l'avantage des points de comparaison dans tous les genres. Mais le comte Panin est faible comme tous les individus d'une cour de faveur, et son crédit est quelquefois inutile. Voluptueux par tempérament, et paresseux par
système autant que par habitade, il se dédommage ainsi du peu d'influence qu'il a sur l'esprit de sa souveraine. Grand dans les manières, doux, honnête vis-à-vis les étrangers, qu'il séduit à son approche, le non est une expression qui lui est inconnue, mais l'eflet suit rarement les promesses qu'il vous fait, et si son opposition est rare en apparence, les espérances qu'on en conçoit sont presque toujours nulles. La finesse se joint à son caractère, mais non cette finesse réfléchie et redoutable de Mazarin, qui mériterait plutôt le nom de duplicité,, mais une plus subtile qui consiste dans les égards, et qui, s^entourant de* mille accessoires aimables, fait oublier à celui qui lui parle d'aflfaires qu'il est devant le premier ministre de l'inapératrice, et il parvient ainsi à Tétourdir sur l'objet de sa mission et sur la sévérité qu'il doit mettre dans un entretien séduisant et dangereux. »
M. Harris lui-même, avant qu'il fiit devenu l'ennemi du comte Panin, parce qu'il ne pouvait lui persuader d'entrer dans la politique du cabinet anglais, s'exprimait à peu près dans les mêmes termes que ses prédécesseurs, n écrivait le 26 janvier 1778, peu de temps après son arrivée à Pétersbourg:
«Un très bon naturel, une grande vanité, et une excessive indolence, voilà quels sont les traits principaux du caractère du comte Pànin. Il veut quon le croie ouvert et franc, et en parlant d' affaires il affecte la dignité qu'il croit convenir au premier ministre du plus grand empire du monde. Je serais injuste enve'rs lui, si je n'ajoutais qu'il est au dessus de la corruption, et que, dans toutes les négociations où il entre seul, il agit avec intégrité et honorablement. Il est évident qu'il a seul la confiance de l'impératrice pour tout ce qui concerne les afiaires étrangères, car les autres personnes qui ont la faveur de l'impératrice ne se mêlent que du gouvernement intérieur et des affaires de la cour. Oa pourrait supposer que quelques-uns de
ceux qui ont un libre accès auprès de la personne de sa Majesté pourraient, par la grande faveur dont ils jouissent dans certains moments, modifier ses vues. Mais ils appartiennent à une catégorie de gens qui, n'ont pas même la pensée de s'occuper des affaires publiques: légers, débauchés, ils n'ont d'idées arrêtées sur aucun sujet. La réputation, le caractère résolu de l'impératrice, ses talents et sa bonne fortune lui tiennent lieu d'hommes d'état habiles et de généraux expérimentés; et il faut espérer que son bon sens, qui est très grand, dominera son goût pour les plaisirs qui semble prendre plus d'empire sur elle à mesure qu'elle avance en âge.»
Catherine estimait fort le comte Panin, mais peutêtre moins à cause des services qu'il lui rendait dans le gouvernement de son empire et dans l'exécution de ses plans d'agrandissement, qu'à cause de son caractère timide qui lui était une garantie contre le principal danger qu'elle pût avoir à redouter. Il avait été chargé par Pierre III de l'éducation du grand duc, et, en récompense de la part qu'il .avait prise à la révolution, Catherine lui avait laissé cette charge importante. Ce n'était certes pas une sinécure, mais -elle était pour lui un préservatif contre la mobilité «de l'humeur de sa souveraine et les attaques de ses ennemis. Assuré de l'affection et de la confiance du grand duc, il défiait la fortune changeante d'une cour livrée aux cabales et soumise aux caprices des favoris. Catherine s'était accoutumée de bonne heure à voir un rival dans son fils: .c'était aussi le sentiment général. Lord Buckingham écrivait le 28 septembre 1764:
«Quoique la conduite de l'impératrice depuis son retour de Moscou, et surtout depuis les six dernières
semaines, lai ait fait perdre Testime et raffectation d'un grand nombre de ses sujets, pourtant ses plus grands ennemis redoutent tant le danger et la confusion, qui seraient la conséquence inévitable d'une minorité, qu'il n'y a pas à présent de révolution à craindre. La mort du grand duc serait véritablement un événement bien fatal pour Timpératrice; car, telle est maintenant la disposition du public qu'il serait impossible de persuader qu'elle aurait été naturelle.»
Il écrivait aussi dans cette même dépêche:
« Si l'impératrice considère judicieusement sa propre situation, elle doit sentir que la stabilité de son trône deviendra très précaire lorsque son fils arrivera à l'âge de maturité, et la prudence devrait lui conseiller de se préparer à faire volontairement une retraite qui peut devenir nécessaire. Il est évident pour ceux qui voient fréquemment le grand duc avec elle qu'elle n'a pas d'aflfection pour lui, et que parfois elle le néglige. Quelque jeune qu'il soit, cela lui fait de l'impression, et il ne laisse pas aussi d'avoir quelque ressentiment du sort de son père. Le comte Orlow lui fait beaucoup la cour, et comme il interrompt ses études, et qu'il entre dans tous les amusements de son âge, il est une sorte de favori. »
Sir 6. Macartney écrivait le 12 mars 1765:
« D'après toutes les apparences l'impératrice semble être à présent fermement assise sur son 'trône, et je suis persuadé qu'elle conservera paisiblement son autorité pendant quelques années encore. Mais il est impossible de prévoir ce qui arrivera lorsque le grand duc approchera de sa majorité.»
M. Shirley au contraire ne pensait pas que Catherine eut rien à craindre. Voici comment il s'exprimait à ce sujet dans sa dépêche du 31 juillet 1768:
« Malgré le jugement favorable que tout le monde porte sur le grand duc, je peux, vous assurer qu'il n'a
paH aâsez de courage ni assez de résolution pour agir contre sa mère. La faiblesse de son caractère est égale' à la faiblesse de sa constitution. D'ailleurs ^ dans nn pays tel que la Russie, il ne peut y avoir que des révolutions de palais. La cour se compose à présent de deux sortes de geiis, ceux qui se sont élevés sous les règnes précédents, et ceux qui doivent leur fortune à rimpératrice. Parmi les premiers il y a à peine un seul individu d'un mérite distingué qui n'ait pas eu part à la dernière révolution, et ceux qui se sont tenus à récart sont particulièrement prudents et se conduisent de manière à ne pas faire naître des soupçons contre eux. La plupart de ceux qui doivent leur grandeur à l'impératrice, n'étaient pas connus avant son avènement au trône, et ils perdraient tout si l'impératrice perdait sa couronne. Tous ceux qui connaissent le caractère de M. Panin, sont convaincus que de lui-même il est incapable d'une action hardie: il est trop irrésolu et trop indolent. Ses amis le savaient si bien, que lorsque la princesse Daschkow lui parla pour la première fois du projet de détrôner l'empereur, elle jugea à propos de lui dire que toutes choses étaient préparées, et lui demanda s'il aurait la lâcheté de la dénoncer, et de se rendre indigne de là confiance que l'impératrice était disposée à mettre en lui, ce qui serait sûrement le cas s'il hésitait un seul instant à se joindre à elle.»
Il n'est pas sans intérêt de rapprocher de ces divers jugements portés par les diplomates anglais le portrait que traçait du grand duc un envoyé du cabinet de Versailles. M. Sabatier écrivait le 20 avril 1770:
«Ce qne j'ai pu recueillir de moins incertain indique que le grand duc est né bon et honnête, généreux et bienfesant, qu'il a de l'esprit, qu'il saisit et conçoit facilement l'objet, qu'il aime à s'instruire et qu'il a mis à profit les leçons de ses maîtres. Mais je me trompe fort, ou ses passions seront vives et profondes. La sévérité de M. Panin, sa position, son aversion pour sa mère, ont fait pousser jusqu'à la dissimulation la
plus réfléchie 7 et qui paraît Pefl'et d'une disposition naturelle. Son impétuosité perce quelquefois à travers la gêne qu'il s'est imposée ; on le croit vindicatif, entier et absolu dans ses idées. Il a souvent dévoilé la fierté de son âme. Il est seulement à craindre qu'à force de réprimer son essor, on n'opiniâtre les germes d'un caractère décidé, que la fausseté, la haine sourde, et peutêtre la pusillanimité n'en prennent la place, et que l'élévation qu'on eût pu développer en lui ne soit enfin étouffée par l'exercice prématuré de ces contenances de commande, et par la terreur que sa mère lui a toujours inspirée. Ce sentiment maîtrise tous les autres, et doit nécessairemement servir de base à ses progrès dans le bien comme dans le mal.
« Il est vrai qu6 Timpératrice , qui sacrifie assez aux apparences sur tout le reste, n'en observe aucune vis-à-vis de son fils. Elle a toujours pour lui l'aspect et le ton de souveraine, et elle y joint souvent la sécheresse et les inattentions offensantes qui révoltent le jeune prince. Elle ne l'a jamais traité en mère; il est devant elle comme un sujet respectueux et soumis, et il est visible que cette manière d'être, indécente et barbare, n'est, que dans son cœur, qu'elle ne tient nullement aux principes d'une éducation austère, qu'elle n'a pour son fils que les égards de convenance suggérée par la nécessité, et que l'inimitié qu'elle cache fkiblement est l'effet de l'amour que toute la nation porte au témoignage 'incommode et à la victime de son usurpation. Aussi le grand duc est avec elle comme devant son juge; partout ailleurs il a l'air le plus aisé et le moins timide. Il s'explique avec grâce et facilité, cherche à plaire, par la politesse la plus attentive et par des discours obligeants, à tous ceux qui* l'approchent. Il observe sans affectation ce qiri se passe sous ses yeux, mais on lui. reproche d'aimer les rapports et de ne rien négliger pour être informé de tout autant qu'il le peut. C'est le résultat du génie national, de la crainte, du besoin et de la connaissance de sott état.
« Son goût pour la parure est excessif: il est fort recherché et paraît occupé de tous ces dehors de fri-
volité dont la jeunesse rasse est idolâtre , malgré les soins inutiles de sa mère pour le ramener à ce qu'elle appelle la simplicité anglaise.
«Je le crois très peu porté pour cette nation. Son penchant l'entraîne autant vers nous que l'opposition irrésistible à tous ceux de sa mère. Il lui est arrivé de parler avec ravissement de la France et des Français. Il veut que tout ce qui est à son usage soit pris à Paris, et c'est autant par inclination pour nous que pour nos modes qu'il a repris plus d'une fois, et même tourné en ridicule ceux qui nous critiquaient devant lui. Lorsque le comte Orlow parut à la cour en cheveux ronds, et que son exemple fut suivi par d'autres, il dit qu'il chasserait le premier de sa maison qui s'aviserait d'imiter cet accoutrement ignoble.
«Bien, ne dénote encore en lui cet amour puissant pour le militaire qui se manifeste de bonne heure, s'il doit devenir une passion dominante. Sa constitution physique est si peu avancée pour son âge, ses dispositions si contraintes, qu'il est bien difficile de se faire des idées exactes sur ce qu'il serait dans une autre situation. »
M. Sabatier écrivait encore le 19 août:
«On vous aura sans doute mandé dans le temps du détrônement de Pierre III, que le jeune grand duc, à qui l'on vint annoncer imprudemment que son père voulait le faire mourir, fut saisi d'un effroi si violent que sa constitution en fut 'dès lors altérée. Il s'opéra dans cet enfant une révolution si prodigieuse qu'elle lui a laissé une incommodité qui paraissait indiquer le mal caduc.»
M. Gunning écrivait le 4 août 1772:
«On croit que le grand duc nignore pas sur quel terrain il se trouve. H ne paraît pas manquer de discernement, mais la situation critique dans laquelle il est, a si fort perfectionné ses dispositions naturelles à la dissimulation, qualité qu'il a héritée de sa mère qui y est passée. maîtresse, qu'il paraît parfaitement indifférent à toutes choses et ne songer qu'à des amuse*
ments puérils et frivoles. Son éducation a été hon^ teudement négligée, et peut-être à dessein, ce qui peut être en grande partie attribué au caractère indolent et voluptueux de M. Panin qui, à l'exception de la probité et du désintéressement, n'a aucune qualité qu'il faudrait souhaiter à son élève.
«n est bien évident par l'éducation qu'elle a donnée au grand duc, et par le choix des personnes qu'elle a placées auprès de lui, qu'il a été de bonne heure un objet de jalousie, et que, si elle n'avait pas trouvé en M. Panin un homme en qui elle peut se fier en toute sécurité, ses craintes l'auraient depuis longtemps poussée à des extrémités, quelles qu'en pussent être les conséquences.»
Au sujet de l'éducation du grand duc, disons ici qu'au nombre de ses précepteurs était un des meurtriers de Pierre III. M. de Corberon écrivait le 9 avril 1778:
«Parmi les maîtres du grand duc, je vois Teplow très habile, versé dans la connaissance de l'histoire et de la politique, mais un homme plus vil encore par ses principes que par l'extraordinaire bassesse dont il sort. Panégyriste de Machiavel, et familier avec les grands crimes qu'il a servi, il a dû faire envisager à son élève comme nécessaire cette politique barbare qui asservit avec le fer les hommes qu'elle a trompés par son adresse, et lui montrer les poignards, le poison et les chaînes comme les instruments utiles et sfirs de ces assassins couronnés, de ces illustres monstres de l'histoire que nos pères aveuglés ont transformés en héros.»
M. Gunning écrivait encore dans^sa dépêche du 4 août 1772:
<r La confiance que l'impératrice repose en M. Panin fait honneur à son discernement, mais elle n'est pas fondée sur l'estime et la considération qu'elle a pour lui; on a bien des raisons de le croire. Son op^ position au mariage qu'elle voulait contracter en 1763 avec Orlow, et sa déclaration que, si elle y persistait,
il mettrait le grand duc snr le trône, n'eBt pas et ne sera jamais oubliée par elle, et son attachement an grand duc, qui a pour lui raffection d'un fils et qui croit que squ salut est en lui, n'est nullement agréable à Timpératrice et à la famille Orlow. Je tiens de bon lieu que si M. Panin avait offert sa démission de ministre, lorsque son frère le général s'est retiré, ce qu'il aurait fait, s'il n'en avait été détourné par M. Saldern, l'impératrice était décidée à Taccepter. Le véritable motif qui lui a fait confier le soin et le gouvernement du grand duc , ce qui équivaut à lui remettre la couronne entre les mains, est que l'impératrice est convaincue qu'il n'a ni les talents, ni la résolution, ni Taotivité nécessaires pour tenter de la placer sur la tête de ce jeune prince, quand même le grand duc aurait assez de courage pour la prendre, ce qui est -encore très problématique. U n'est pourtant pas impossible que d'autres plus entreprenants et dont la fortune est encore à faire, tentent volontiers une pareille tâche, qui, à bien voir les choses , ne paraît pas très diflScile. »
Catherine n'avait peut-être pas tort de regarder son fils comme un ennemi. U Tétait véritablement dana Topiiiion de la nation toute entière qui la considérait en quelque sorte comme une usurpatrice, et ne lui pardonnait pas d'occuper le trône au détriment de celui qu'elle croyait être le fils de Pierre III. Le doute à cet égard n'était pas permis à Catherine; et, s'il en eut été besoin, elle aurait été convaincue des sentiments de ses sujets par une émeute qui éclata à Pétersbourg en 1771. Lord Cathcart écrivait le 10 août:
« La populace ne voulait rien moins que détrôner Timpéraù'ice et mettre le grand due à sa place. Aussitôt que le bruit se répandit de Tindisposition de ee prince, et qu'on le crut en danger, la populace prit l'alarme, soupçonnant qu'il était empoisonné, et on ne se gênait pas pour accuser de très haute personnages.
Dans cet instant l'impératrice sentit, outre les émotions d'une mère, le danger qui la menaçait si le grand duc venait à mourir. Gomme sa maladie durait et qu'on savait qu'il était en péril de vie, le bruit se répandit qu'il était prisonnier, et on entendit bon nombre d'officiers et de sous -officiers des gardes se plaindre qu'ils ' s'attendaient chaque jour à être appelés à agir, et qu'ils ne savaient pas, dans ce cas, à qui il leur faudrait obéir.»
Ce mouvement ne fut que partiellement comprimé, et l'année suivante, presque à la même époque, il faillit se reproduire. M, Gunning écrivait le 4 août 1772:
« Le résultat de mes informations ne me laisse aucun doute sur l'existence de plusieurs conspirations, et quoiqu'il ne s'y trouve impliqué personne de considérable, l'impératrice, m'assure-t-on, sait qu'elles ont été organisées par des individus haut placés, mais pour bien des raisons elle se refuse à tout éclaircissement. Néanmoins elle ne néglige aucune précaution pour se garder contre toute tentative soudaine. II n'y a pas un coin dans les jardins et les environs de Péterhof, qui est le lieu où elle est le plus exposée, où il n'y avait des sentinelles, lorsqu'elle y réside. »
La vérité est que, malgré tous ses efforts, Catherine n'était pas populaire. Bien des causes y contribuaient, le souvenir de l'origine de son pouvoir, le mauvais gouvernement intérieur, et, plus que tout peut-être, la connaissance de ses sentiments à l'égard de son peuple. Dans le fond du cœur Catherine avait pour ses sujets le plus profond mépris, et, quoiqu'elle fut passée maîtresse dans l'art de la dissimulation, elle n'était pas toujours assez maîkesse d'elle-même pour retenir ses sentiments. Ne pouvant pas se faire aimer, elle n'épargnait rien de moins pour frapper les imaginations
et flatter la vanité des Busses. C'est ce qui explique le caractère d'ostentation et de vaine gloire dont étaient empreintes ses entreprises, au dedans comme au dehors. En toutes choses elle ne cherchait qu'à faire de Tefifet. Il était difScile à ceux qui en jugeaient par leurs propres yeux de se méprendre. Il n'en était pas de même au loin, dans les pays étrangers, où on s'en rapportait aux apparences. C'était surtout en France qu'on était le plus dupe, en France, où, grâces à son habile savoir-faire, elle avait un grand nombre de partisans et d'admirateurs. Dès le début de son règne, Catherine qni connaissait le pouvoir de T opinion publique et l'utilité de l'avoir de son côté, avait pris le parti de ne jamais perdre de vue les philosophes de Paris qui, en récompense de ses caresses et de ses flatteries, et par égard pour les b unes intentions qu'ils lui supposaient, ne lui épargnaient pas leurs louanges. C'est dans ce but qu'elle avait demandé à d'Alembert de se charger de l'éducation du grand duc, et qu'elle appelait à sa cour Grimm et Diderot, et les renvoyait comblés de faveurs, enchantés de son esprit et de son mérite, et pleins de reconnaissance pour les distinctions qu'elle leur avait accordées, et qu'ils étaient bien éloignés de recevoir du gouvernement français. « On m'a traité, écrivait Diderot à son retour de Pétersbourg, comme le représentant des. honnêtes gens et des habiles gens de mon pays.» Catherine entretenait une correspondance assidue avec Voltaire, dont la plume était alors une puissance souveraine, et en revanche Voltaire était infatigable à prôner, à défendre ceUe qu'il appelait fa-
familiairemeat sa Oateau. «Je suis son chevalier en* vers et contre tous, écrivait -il à Madame du DeflFand. Je sais bien qu'où lui reproche quelques bagatelles au sujet de son mari ; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle point; et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une faute à réparer, cela engage à faire de grands efforts pour forcer le public à Testime et à l'admiration. »
De toutes les comédies que Catherine doijpa à ses sujets pour les occuper, et surtout pour s'attirer les compliments de l'Europe civilisée, aucune n eut un plus grand retentissement que ce qu'il lui plaisait d'appeler l'assemblée des états de l'Empire. Sir George Macartney écrivait le 6 février 1767:
«L'impératrice semble depuis quelque temps donner beaucoup moins d'attention à la politique étrangère, et elle paraît à présent tourner toutes ses pensées vers le gouvernement intérieur. Les états de l'empire vont être convoqués pour discuter et établir un nouveau code de lois. Ces états se composeront de onze à douze cents députés de tout rang, de toute condition, et de toutes les nations qui sont sous la domination russe, chrétiens, payens, ou mahométans. »
M. Shirley , resté chargé d'affaires d'Angleterre après le départ de sir G. Macartney, écrivait le 24 août 1767:
L'assemblée des députés est devenue à présent la grande occupation de, l'impératrice; elle l'occupe toute entière eu apparence à l'exclusion de toute autre affaire. Les Eusses ne pensent pas à autre chose et ne s'entretiennent que de cela; et en voyant les représentants de tant de nations si diverses, par 1^ costume, par les
moexitë et la religion; tels que les f^amoyëde», les Gossaques, les Bulgares, les Tartares, etc., et qu'ils croient être , non sans fondement , entièrement dépendantes de Tempire russe, assemblés dans leur capitale, ils sont portés à conclure qu'ils sont • maintenant la nation la plus sage, la plus heureuse et la plus puissante de l'univers; et ce serait la tentative la plus inutile que d'essayer de leur persuader que cette assemblée est loin d'être un contre -poids au pouvoir despotique de leur souveraine. C'est par ces mesures et d'autres semblables, assez éclatantes pour éblouir les yeux des Russes, que l'autorité de l'impératrice s'accroît chaque jour, et qu'elle est déjà arrivée au point que dette prudente princesse se croit assez forte, pour humilier les gardes qui l'ont placée sur le trône. Pour rendre la farce aussi complète que possible, lès députés se sont rendus hier en corps auprès de l'impératrice pour lui offrir les titres.de grande, sage, et mère de la patrie.»
Cette politique de Catherine, qui avait tout à» la fois beaucoup de bons et de mauvais côtés, était jugée avec autant de justesse que d'impartialité par M. Shirley dans sa dépêche du 10 mars 1768:
«Comme l'impératrice sentait que son titre à la couronne était très précaire, elle s'est toujours efforcée depuis son avènement à gagner l'auiour de ses sujets. Dans un empire tel que la Russie, où le souverain a tant de pouvoir, ce qui peut arriver dé plus heureux, c'est qu'il croie de son intérêt de gouverner ses états avec équité et avec modération. Ce pays a déjà senti, les bons effets de cette politique, peut-être plus dan^ le commencement de ce règne qu'à présent, carTimpératrice est devenue plus hardie, à mesure qu'elle se trouvait plus en sûreté et qu'elle avait plus de confiance dans son pouvoir. Il n'est pas possible d'être plus active, de connaître mieux le génie de ses sujets, ou d'être plus attentive à améliorer leur condition. Elle est soupçonneuse au plus haut degré, et dissimulée avec ceux qui n'entrent pas aveuglément dans se» vues.
Elle n'a de confiance que dans les Orlow. EDé considère leurs intérêts comme les siens propres, et elle s'ef- * force de faire passer par leur canal la distribution de tous les emplois civils et militaires. Dans les 'premiers temps rintention de l'impératrice était de faire voir combien elle prenait de peine pour rendre ses sujets heureux, mais comme ses vues n'avaient pas un principe bien pt^r, ses actions, comme les fausses peries, avaient plus d'éclat, et moins de valeur, que les vraies. H y a des Russes qui sentent cette vérité, mais comme la flatterie et une soumission aveugle sont devenues pour le plus grand nombre le seul chemin qui conduise à l£^ fortune, au pouvoir et au crédit, ce sont ceux-là mêmes qui sont les plus zélés à porter jusqu'aux nues tout ce qui part de Tinitiative de Timpératrice. Ces flatteries et la belle apparence extérieure de tout ce qui s'est fait sous ce règne, se répandent sans examen au dehors, et lui ont attiré les éloges des écrivains français. C'est à présent la mode de vanter l'impératrice, de Russie. Depuis qu'elle se voit admirée par tout le monde, sa vanité s'est accrue au point qu'elle commence à se croire au-dessus du reste du genre humain, et à se regarder comme immuablement assise sur le trône. Afin de se fortifier encore davantage, connaissant l'humeur inquiète de ses sujets, le grand objet de sa politique est de les occuper autant que possible au dedans et au dehors. C'est ce ipotif, joint à son ambition, qui lui a fait prendre une part si vive dans les affaires de Pologne, et c'est ce même motif, aiguisé par sa vanité, qui lui a fait entreprendre d'être la législatrice de son empire. Mais, afin de le faire en toute sécurité,, elle a eu soin qu'il n'y eût dans la commission chargée de rédiger le nouveau code de lois que des individus disposés à suivre seulement ses ordres, et qui feront l'étalage le plus pompeux de sa générosité, de sa justice et de sa modération. »
C'est par le même principe que Catherine demandait à Diderot un plan général d'études et fondait avee
grand bruit des aeadém^es, des universités, des écoles
pour Téditcation de son peuple. Mais lorsque son biit était atteint, lorsque l'Europe savante s'était longuement entretenue de ses vues généreuses, lorsque les philosophes de Paris, mettant en opposition Fintolérance du gouvernement français avec les idées libérales de l*impératrice de Russie, avaient proclamé que c'était du Nord que venait la lumière, Catherine laissait inachevés les établissements qu'elle avait commencés à grands ifrais pour loger ses écoles, ses académies, et s'occupait d'autre chose. Tout ce côté du caractère d^ Catherine est très nettement indiqué dans une dépêche de M. Gunning qui écrivait le 4 août 1772:
«Quoi que l'on ait pu dire, l'impératrice n'est nullement "populaire ici. Ce n'est pas en effet dans ce pays quelle vise à l'être. Elle ne porte aucune affection à son peuple, et elle n'a pas gagné celle de ses sujets. Le principe qui supplée en elle le défaut de ce mobile de grandes entreprises est un désir sans bornes de renonmiée, et que ce désir d'en acquérir soit pour elle un objet bien supérieur au bien réel du pays qu'elle gouverne, cela peut, je crois, se conclure sans injustice de l'état dans lequel, d'après un examen impartial, les choses paraissent être dans son empire. Si Ton ne supposait pas que tel est le principe qui la guide, il faudrait Taccuser d'inconséquence et de folie pour entreprendre tant de grands ouvrages d'utilité publique, tels que la fondation de collèges et d'académies sur un plan très étendu et avec une dépense énorme, et néanmoins les laissant imparfaits et n'achevant pas même la construction des bâtiments qui leur sont destinés. U est très certain qu'il se prodigue ainsi des sommes immenses sans un avantage réel pour ce pays, et il n'est pas moins évident que cela suffit pour répandre le bruit de l'institution parmi les étrangers qui ne peuvent examiner le progrès. et les résultats de pareilles entreprises. Ce principe, elle le porte aussi dans sa politique exté-
rienre, et c'est ce qui a mis le roi de Prusse en état de la diriger avec son adresse accoutumée comme il lui a plu et à son propre avantage. Si ce n'était cette faiblesse, Fimpératrice serait véritablement un personnage très extraordinaire, car il y a peu de choses que son courage ne serait pas capable d'entreprendre, ou ses talents de conduire à bonne fin.»
Quelques années plus tard, un agent français dont nous avons déjà cité les dépêches, M. de Corberon, écrivait le 9 avril 1778:
«Catherine, cette princesse étonnante, législatrice et guerrière successivement, mais toujours femme, offre l'assemblage inouï et inconséquent du courage et de la faiblesse, de connaissances et de l'incapacité, de la fermeté et de l'irrésolution, passant tour à tour par les extrêmes les plus opposés, elle présente mille surfaces diverses à l'observateur attentif qui veut la saisir sous son vrai point de vue, et qui, rebuté de ses calculs inutiles, finit dans son incertitude par la mettre au rang des premières comédiennes, ne pouvant lui trouver une place parmi les grands souverains. Humaine et sensible dans ses actions particulières et sa conduite en général, il serait dur de dire qu'elle ne doit la première de ces vertus qu'à l'amour-propre , et la seconde qu'à une organisation fine et délicate, l'apanage de son sexe. Mais n'est -on pas tenté de le croire, en recherchant le motif de la plupart de ses actions qu'on admire si loin d'elle. Je les examine ici, car c'est ici qu'il faut les voir, et qu'on peut dans le silence de Tobservation immédiate regarder à loisir les revers de cette médaille dont l'éclat éblouit ceux qui n'en peuvent approcher. »
M. de Corberon disait dans un autre passage de cette dépêche:
« Les arts et les sciences ont ici des académies, mais ces académies ont peu de sujets, encore moins d'élèves. Et comment en former dans une nation oti
il n'y a que des courtisans, des militaires, nn peuple d'esclaves, et point de tiers-état ?«
Tansdis que les philosophes de Paris vantaient la sagesse, les lumières de la Sémiramis du Nord,, des observateurs plus clairvoyants et nullement intéressés à se laisser prévenir, c'est-à-dire, les agents diplomatiques de France- et d*Angleterre accrédités en Russie traçaient un tableau moins flatteur, et assurément plus exact de la condition de son empire. Us représentaient ces armées dont on fesait si grand bruit en Europe, mécontentes, épuisées par les maladies et les fatigues, mal nourries, mal vêtues, abandonnées à la rapacité des officiers et des administrateurs; les officiers eux-mêmes dégoûtés du service; la nation décimée par un recrutement qui dépassait les ressources de la population; le trésor public dans la plus extrême pénurie, et réduit, pour subvenir aux besoins les plus pressants, à de honteux expédients; le crédit public nul et n'inspirant aucune confiance aux capitalistes étrangers; le pays accablé d'impôts énormes; les espèces de mauvais aloi et insuffisantes pour la circulation. Au moral la situation de l'empire russe n'était pas meilleure. Même dans la classe la plus élevée de la société, il n'y avait, s'il faut en croire ces témoignages dont on ne saurait récuser l'exactitude, ni éducation, ni instruction, ni probité: seulement un orgueil grossier qui imposait de loin et prenait les apparences de la force et de la grandeur. C'est surtout dans les relations avec les puissances étrangères que ces vices de la société russe étaient le plus sensibrea. Nul ne les a indiqués plus
nettement que sir 6. Maeartney, qui écrivait le 7 jan*
vier 1766:
« On est porté à juger ce pays de la même manière que nous jugeons les autres nations, et des progrès que nous supposons qu'il a faits dans les arts et dans les sciences nous concluons qu'il est au niveau de ses voisins. Mais ceux qui ont pris la peine d'étudier les mœurs, le gouvernement et la politique de la Kussie découvrent bientôt que ce peuple n'est nullement civilisé, qu'iT est encore dans une anarchie barbare, et que les têtes que nous voyons à présent couvertes d'une perruque française sont les mêmes qui étaient enveloppées, il n'y a pas cent ans, de bonnets de peaux de bêtes. »
Et encore le 22 février suivant:
« Notre erreur à l'égard de la Russie est que nous la considérons comme une nation civilisée, et que nous la traitons en conséquence. Elle ne mérite nullement ce titre, et, malgré l'opinion avantageuse que se sont faite de la Russie les personnes qui ne la connaissent pas , je ne crains pas de dire que le royaume du Thibet ou les états du Prêtre Jean pourraient être aussi justement honorés de la même qualification. Il n'y a pas un seul des ministres de cet empire qui entende le latin, et rien n'est plus rare que les premiers éléments de littérature. L'orgueil est le fils de l'ignorance, et vous ne devez pas être surpris de voir les procédés de cette cour empreints de hauteur et de vanité. J'aurais aussi bonne grâce à citer Clarke et Tillotson au divan de Constantinople qu'à invoquer l'autorité de Grotius et
de Puffendorf en traitant avec les ministres russes. »
Le même ambassadeur écrivait encore le 25 mars
«La manière de négocier des ministres russes paraît consister à présenter sans cérémonie leurs idées grossières comme un ultimatum qui doit être accepté sans condition par tous ceux qui traitent avec eux. Ils ont une opinion si extravagante de leur propre puis-
sance, et ils sont si persuadés qu'ils n'ont rien à craindre des antres nations qu'ils s'imaginent que ce mode de négocier est celui qui convient le mieux à leur condition, à Tétai- de leurs affaires et à leurs intérêts. Mais si on considère combien les Russes ont reçu d*avanoes et de flatteries de la part des nations les plus redoutables de l'Europe, si on réfléchit aux éclatants succès qui ont, dans ces dernières années, constamment couronné leurs armes et leur politique, faut-il être surpris de les trouver enflés de cette arrogance qiji accompagne généralement la bonne fortune. »
C'est ainsi que s'expriment^ et presque dans les mêmes termes, l'un après l'autre tous les envoyés* du cabinet anglais auprès de la cour de Pétersbourg. Les envoyés du cabinet de Versailles ne tiennent pas un autre langage ; mais, comme ils n'avaient pas la prétention de s'unir avec la Russie par une étroite alliance, leurs observations s'appliquent surtout à l'état de la société. Sur ce point leurs jugements sont des plus sévères. M. Sabatier allait jusqu'à écrire dans sa dépêche du 2 mars 1770:
«La plupart des hommes qui composent la cour n'ont d'autres passions qu'une basse et implacable jalousie, l'amour de l'or,, et de tous les misérables aliments d'une vanité fastueuse et grossière. L'amitié, la vertu, les mœurs, la délicatesse, la probité sont ici des mots vides de sens. Leur principe unique est Tintérêt, et celui qu'ils voient à soutenir leurs patrons ou leurs créatures. »
S'il faut en croire un autre envoyé français, Catherine n'avait pas une meilleure opinion de ses 'courtisans et dé ses serviteurs. M. Durand écrivait le 25 juillet 1773:
« Ayant, il y a peu de temps, vingt-sept personnes autour d'elle, l'impératrice prit occasion de leur dire: •
si je vons en croyais les uns et les antres, il n'y a aucun qui ne méritât d'avoir la tête tranchée: propos qui fait concevoir l'excessive animosité personnelle dans cette cour et le genre d*attaques que se livrent ceux qui l'habitent.»
Les soins du gouvernement intérieiir de son empirC) si multipliés qu'ils fussent^ les plans d'agrandissement au dehors, qui seuls auraient suffi pour occuper Tesprit le plus vaste, n'étaient pourtant pas capables de remplir la vie toute entière de Catherine. Il lui restait encore bien des heures de loisir, et elle cherchait dans les amusements frivoles quelque relâchement à la fatigue et aux soucis des affaires. Malheureusement Catherine était très difficile à amuser. M. Durand écrivait le 4 mai 1773:
«La tragédie lui déplaît, la comédie l'ennuie; eHe n'aime pas la musique; sa table est sans la moindre recherche; le jeu n'est pour elle qu'une contenance; elle n'aime dans les jardins que les roses; elle n'a enfin de goût que pour bâtir et pour régenter sa coui*, car celui qu'elle a pour régner, pour figurer dans l'univers est une. passion. »
Jusque-là, au moins en apparence, Catherine avait été fidèle à Orlow. Ses courtisans, ses familiers n'avaient pourtant pas attendu ce moment pour soupçonner que la constance en amour n'était pas au nombre des vertus de leur souveraine. A diverses reprises elle
avait paru viv^mefit éprige, tuais ces distractions avaient été pasi^agères et toujours soigneusement tenues cachées, et Orlow n'en avait pas moins conservé sa position de favori en titre, gardant la première place dans son affection comme dans sa confiance. L'habitude, la crainte du scandale, une sorte de reconnaissance pour des services qu'elle ne pouvait guères oublier, avaient toujours et proraptement pris le dessus sur un goât naissant et sur les charmes de la nouveauté. Chaque fois l'heureux prétendant, au' moment qu'il croyait toucher au faîte des grandeurs, s'était vu congédier avec de riches présents, et avait été confiné dans une province, lointaine. -Cependant, il était devenu manifeste que Catherine ne tenait plus guères à Orlow, et tandis qu'elle se détachait de lui, la passion si vive qu'il avait eue pour . sa maîtresse, s'était fort calmée.
M. Gunning écrivait le 4 août 1772:
«Le favori est aussi peu populaire que Timpératrice, malgré tous les efforts quil a faits pour se faire aimer. Il a, me dit-on, quelques bonnes qualités, mais pas de talents supérieurs; il est imprudent et dissipé h un degré remarquable ; il s'éloigne fréquemment de Fimpératrice pour aller à la chasse, ou pour rechercher des sociétés qui sont peu compatibles avec sa liaison avec elle, qui est de la nature la plus sérieuse. Ils ont trois enfants qui vivent encore! Ils sont logés dans la maison d'un homme qui était valet de chambre de l'impératrice, lorsqu'elle n'était encore que grande duchesse, et qui a été élevé au rang de chambellan, sans pouvoir pourtant paraître à la cour: son nom est Saurin. C'est lui qui a seul le soin de ces enfants. L'impératrice les voit quelquefois, mais rarement. Bien des gens croient qu'un mariage secret a eu lieu avant le couronnement, et que c'était à la déclaration publique,
et nou à la cérémonie que M. Panin ne Tonlnt jamais consentir. »
Vers le temps qne le chargé d'affaires d'Angleterre écrivait les lignes qu'on vient de lire, tandis qu'Orlow était en Yalachie, occupé au congrès de Fokschiani à négocier un traité de paix avec la Porte Ottomane, on crut remarquer que Catherine s'était prise d'une passion aussi vive que soudaine pour un jeune sous -lieutenant aux gardes nommé Wassiltchikow. Sans doute, s'il n'eût tenu qu'à elle, cette erreur, comme les précédentes fût demeurée secrète. Mais c'était une occasion trop favorable pour les ennemis d'Orlow, et elle fut saisie avec empressement. Le comte Panin surtout, qui depuis tant d'années luttait en vain pour ébranler le crédit et l'influence du favori, n'oublia rien pour produire au grand jour et faire ouvertement éclater le goût de sa souveraine. Il ne se contenta pas de se faire en quelque sorte le patron de Wassiltschikow , de Faider des conseils de son expérience. A son instigation le grand duc toujours si réservé, mais dont la haine pour . Orlow était implacable, parut publiquement applaudir au choix de sa mère. Catherine se montra reconnaissante de cette approbation, qui ne fesait pas plus d'honneur au fils qu'à la mère. Mais elle était cette fois véritablement éprise, et oubliant son âge, — elle avait quarante -trois ans, — dédaignant de ee contraindre, comme elle avait fait jusque-là, elle s'abandonnait à sa passion avec l'ardeur qui caractérisait tous ses sentiments. Rien pourtant ne justifiait, ni même n'excusait dans le nouvel objet de sa tendresse un pareil entrât"
nement, surtout s'il est yrai, comme récrivait un envoyé français, M. Durand, dans sa dépêche du 18 mars 1774, que c'était Wassiltchikow qui avait étranglé Pierre III, et qu'Alexis Orlow n'était arrivé qu'à la fin de la catastrophe.
Orlow apprit bientôt qu'il avait été sacrifié. Aussitôt, sans s'inquiéter des conséquences, il# rompt le congrès, où il représentait sa souveraine, et il accourt en toute hâte à Pétersbourg. Son arrivée jeta l'épouvante dans le cœur de Catherine. M. Sabatier écrivait le 30 octobre 1772:
«Au retour d'Orlow du congrès Pimpératrice a marqué la plus grande frayeur. La garde intérieure du palais a été doublée; on a changé les serrures; tout le monde a été sur pied pendant plusieurs nuits. »
Il est vrai que le ressentiment du favori disgracié semblait ne pas connaître de bornes, car le même envoyé avait écrit- précédemment, le 2 octobre:
«Le comte Orlow se conduit comme un homme qui veut reprendre sa manière d'être, ou se faire enfermer, pour ne rien dire de plus.»
Ce qui était encore plus inquiétant, c'étaient les discours d'Alexis Orlow. M. Gunning écrivait dès les premiers jours que la liaison de l'impératrice fut connue, le 15 septembre:
«L'élévation du nouveau favori pourrait bien être la cause de quelques changements. On a entendu dire à Alexis Orlow que c'était lui qui avait mis l'impéra* trice sur le trône.»
Alexis Orlow ne ''ressemblait en rien à son frère^ et quoiqu'il eût eu la plus grande part dans les faveurs et les largesses dont Catherine avait comblé toute la famille/ il était modeste, et il cherchait à montrer sa reconnaissance en servant avec zèle et capacité sa souveraine. Catherine reposait en lui une extrême eon* fiance. Son nom se présente rarement dans les dépêches des ambassadeurs anglais et français, ear il était peu à la cour et n'entrait dans aucune intrigue ou cabale. Lord Cathcart écrivait le 26 mars 1771:
« Le comte Alexis Orlow est d'une taille gigantesque, mais bien proportionnée; il a une physionomie très noble, malgré une immense balafre qu'il a reçue au travers du visage dans une. rixe étant jeune. Ses manières sont d'une simplicité remarquable, sans manquer pourtant de cette dignité qui accompagne une grande fortunie et une extrême modestie. H est généralement aimé, et il se conduit dans la prospérité de façon à ne pas s'attirer l'envie. Il ne parle pas français.»
Cependant Catherine, désirait vivement apaiser son ancieti amant et l'éloigner honnêtement. Elle lui fesait faire les propositions les plus magnifiques qu'il ne voulait pas même écouter. M. Gunning . écrivait le 25 septembre 1772:
«Le sort de M. Orlow n'est pas^encore décidé. On lui a offert des conditions qu'il a rejetées, et il insiste pour voir l'impératrice.»
Malgré ses inquiétudes, et. elles pouvaient lui paraître fondées, connaissant comme elle le fesait Orlow et ses frères, Catherine n'en était pas pour cela le moins du monde disposée à sacrifier son nou-
veaia favori. Sa passion pour Wassiitschikow semblait l'avoir transformée. Uambition, Tamour de la gloire^ la vanité avaient fait place à u^ sentiment d'autant plas violent qu'il s^tait plus longtemps fait attendre. Retirée dans son palais, inaceessible à tous, elle se livrait à son amour avec une ardeur qui surprenait ceux qui croyaient le mieux la connaître. Voici en quels termes M. Gunniug dépeignait la situation de la cour dans sa dépêche du 8 octobre:
«Le comte Orlow et ses frères méritaient certainement toutes les marques de générosité dont l'impératrice les a comblés, car c'est à eux seuls qu'elle doit sa couronne. Le successeur qu'elle lui a donné est peut-être l'exemple le plus frappant de sa faiblesse et la plus grande tache dans le caractère de l'impératrice, et cela diminuera sûrement la haute opinion que l'on avait généralement, et à juste titre, de cette princesse. Lorsque je fus informé de cette nouvelle liaison, qui se forma peu de temps après mon arrivée ici, je ne voulais pas y croire, car ni la personne de Wassiltchikow, ni son mérite ne rendaient ce bruit vraisemblable. Dans le moment cette liaison devait être tenue secrète, mais eUe était une occasion trop favorable pour renverser Orlow pour qu'elle ne fût pas mise à profit, par M. Panin, par exemple, qui entra dans ces basses intrigues d'antichambre indignes d'un galant homme, et surtout du premier ministre d'un grand empire. L'imprudence du comte Orlow, qui rompit le congrès de Fokschiani, afin de prévenir par son prompt retour les dangers qui le menaçaient, fournit un prétexte plausible à Timpéfatrice de ne pas le recevoir. On dit pourtant qu'elle a déjà laissé voir qu'elle se repent, que son aflFection pour lui est revenue , et que c'est 1^ cause de ses inquiétudes.
«Le comte Zacharias Tchernichew, quoiqu'il n'aime pas les Orlow, regarde tous ces changements comme désavantageux à ses intérêts, à cause de l'infiueiio^
qu'ils donnent à M. Panin. L^mpératrice a naturellement peu de goût pour lui; mais sa manière expéditiva de traiter les affaires lui est plus agréable que celle de M. Panin, dont l'inactivité et l'indolence laissent les affaires s'accumuler dans to.ns les départements. Il faut de toute nécessité qu'il y ait quelque part de l'activité et de la diligence, d'autant plus que l'impératrice ellemême qui était jusqu'à ces derniers temps infatigable, semble avoir pris en dégoût toute occupation sérieuse, et être disposée à prendre ^ses aises et & se divertir plus qu'elle n'a jamais fait. »
Orlow se lassa de se plaindre en vain, et il consentit à se taire et à s'éloigner. U se laissa donner cent mille roubles en argent comptant , le brevet d'une pension de cent cinquante mille, un splendide service d'argenterie, et une terre de six mille paysans. L'envoyé de France, M. Sabatier, écrivait néanmoins le 30 octobre:
« Le prince Orlow déclare qu'il pourrait vivre dans un cabaret, sans regretter sa grandeur passée, mais qu'il est affligé de voir l'impératrice se donner en spectacle à toute l'Europe. »
Disons en passant que ce fut précisément sur ces entrefaites que Marie-Thérèse créa Grégoire Orlow prince du Saint Empire.
Le successeur de M. Sabatier, M. Durand, écrivait le 19 janvier 1773:
«Le prince Orlow partit enfin avant -hier pour se rendre à Rével. Le grand duc, pendant son séjour à Pétersbourg, lui a marqué beaucoup de haine et d'aversion, sentiment qui aurait éclaté avec bien plus d'éclat et de force ) sans les soins que M. Panin s'est donnés pour le contenir.»
La plus extrême . divergence règne entre lea dépêcbes du chargé d'affaires d'Angleterre et celles des envoyés du cabinet de Versailles au sujet des dispositions de Catherine à Tégard de son ancien et de son nouveau favori. Ainsi, par exemple M. Gunning écrivait le 16 octobre 1772:
« L'impératrice a sûrement de grandes inquiétudes 5 sa physionomie le laisse voir clairement. Le prix énorme dont elle a payé le silence et Péloignement d Orlow prouve de quelle importance elle a cru qu'il était pour elle d'être bien avec lui. Cependant il' y a des raisons de croire qu'elle le regrette, et qu'elle est lasse, et même honteuse de son nouveau favori.»
Et encore le 16 janvier suivant: *
«L'impératrice n'eut pas plutôt pris la résolution de donner un successeur au comte Orlow qu'elle s'en repentit, .et qu'elle se détermina à le rappeler. Le motif de cette seconde résolution était autant fondé sur la politique que sur Taffection, lui et ses frères étant dans le fait les seules personnes dans son empire sur lesquelles elle peut sûrement compter. Mais elle rencontra des obstacles insurmontables. Quelques propos de M. Panin, conçus dans les termes les plus violents, et quelques expressions que laissèrent échapper le grand duc et ses serviteurs lui firent sentir la nécessité de procéder avec toute son adresse pour pouvoir exécuter son projet en toute sécurité, et elle croit à présent qu'elle pourra dans un temps peu éloigné opérer un rapprochement entre le grand duc et les Orlow.»
Sur ce dernier point les efforts de Catherine furent couronnés d'un plein succès, car lord Cathcart écrivait le 21 mai suivant:
«La meilleiure intelligence paraît régner en ce moment entre les serviteurs du grand duc et le prince Or-
low. Mais il e^t difficile de prévoir combien de temps durera ce calme. »
Tout au contraire de M. Gunning, Fenvoyé dé Fran^, M. Sabatier, s'exprimait ainsi dans sa dépêche du 30 octobre 1772:
«L'impératrice écrit sans cesse à M. Wassiltcbikow les blillets les plus enflammés; elle lui fait des présents continuels et sans bornes; et elle se répand contre les infidélités, les mépris et les outrages qu'elle dit avoir essuyés de la part du prince Orlow. »
11 paraîtrait en effet qu'après l'éloignement de son ancien amant^ Catherine qui ne le craignait plus, laissa ouverteùient éclater son ressentiment. Son dépit fut même de longue durée, car M. Durand écrivait plusieurs mois après, le 4 mai 1773:
«L'impératrice a dit à un confident: j'ai des obligations à la famille Orlow; je les ai comblés de biens et d'honneurs; je les protégerai toujours, et ils peuvent m'être utiles: mais mon parti est pris. J'ai souffert pendant onze ans; je veux actuellement vivre à ma fantaisie et dans une entière indépendance. Quant au prince, il peut faire tout ce qui lui est agréable; il est le maître de voyager, ou de rester dans l'empire, de boire, de chasser, d'avoir des maîtresses; il peut rentrer dans ses places, il ne tient qu'à lui d'en reprendre l'exercice. S'il se gouverne bien, il se fera bonnenr; s'il se gouverne mal, il se couvrira de honte. — Il se couvrira de honte, a repris la personne, qui vient de me rapporter le propos de sa souveraine. La nature n'en a fait qu'un paysan russe, et il sera tel jusqu'à la fin. Il aime comme il mange, s'accommode autant d'une calmouque ou d'une finnoise que de la plus jolie femme de la cour , et voici le bourlaque tel qu'il est. Cependant il a un esprit naturel, et n'est pas méchant. Sa passion est l'avarice.»
M. Durand écrivait encore le 13 août snivant, au sujet d'Orlow dont les défauts paraissaient plus évidents depuis sa disgrâce:
« Son attention ne se port« que sur des puérilités. Si quelquefois il semble s'occuper de choses importantes, c'est sans la moindre tenue ^ et^ s'il en parle, ses idées s'entre-choquent et ne montrent que jeunesse de cœur, défaut d'éducation, avidité de gloire malentendue, déclamation de mauvais goât, activité sans motif et de caprice, ne sachant pas jouir de son crédit et de ses richesses, et n'en étant pas moins jaloux de les conserver. »
Catherine n'était pourtant pas si éprise de son nouveau favori qu'elle pût être distraite du constant objet de ses préoccupations, c'est-à-dire des inquiétudes que lui causait son fils. Dans la vue de la récompenser de l'approbation qu'il avait donnée à l'élévation de Wassiltchikow, Catherine avait paru se relâcher quelque peu de sa sévérité et de sa froideur à son égard. Mais elle revint bientôt à ses premiers sentiments d'aversion et de défiance que rien ne pouvait altérer. M. Gunning écrivait le 8 octobre 1772:
«Le grand duc qui détestait les Orlôw, est en somme très content de l'élévation d'un nouveau favori^ quoiqu'il ne puisse s'empêcher de considérer la conduite de sa mère à cet égard sous le même point de vue que tout le monde fait. On s'attendait, et je crois que le grand duc lui-même y comptait, que sa mère lui concéderai!; quelque indépendance, et qu'à sa ma« jorité il aurait un établissement particulier. C'est le contraire qui est arrivé, et en y a même mis un« sorte d'affectation: son gouverneur exerce sur lui la même autorité qu'avant. H n'a pas été fait de promotions ce jour -là, afin que personne ne lui eût la moindre obli-* gation. »
Catherine songeait depuis qnelqUe temps à marier le grand due, tout autant pour s'assurer une lignée que pour lui donner un sujet de distraction. Frédéric II connaissait son intention ^ et dans le dessein de resserrer Talliance déjà si étroite de la Prusse et de la Russie, puisqu'alors même s'accomplissait le partage de la Pologne, il fit tomber le choix de Catherine sur la seconde des filles du landgrave de Hesse, dont Taînée était mariée au prince royal de Prusse. Cette union se fit e^ eflFet le 10 octobre 1773. Elle n'eut pas les résultats qu'en attendait Catherine. Tout au contraire, le grand duc abusant du peu d'indépendance qu'elle avait été obligée de lui accorder, afifecta de faire parade de la popularité qui s'attachait à lui, et désormais il ne prit plus la peine de dissiniuler les sentiments d'aversioi^ qu'il nourrissait pour sa mère, dont il se plaisait à choquer en toute rencontre les goûts et les préférences. On va voir se dessiner ce changement dans les extraits suivants des dépêches des envoyés anglais.
Lord Cathcart écrivait» le 3 décembre 1773:
« Quelques-uns des amis du grand duc lui ont conseillé de ne pas aflfecter un si grand degré de popularité qu'il a fait jusqu'ici. Ce conseil ne lui a pas plu et il ne l'a pas suivi. Quelques expressions d'enfant qu'il a laissé échapper dernièrement ont donné beaucoup d'inquiétude à l'impératrice. Peu de jours avant son départ pour Czarkoselo, on a servi au grand duc à souper un plat de saucisses qu'il aime particulièrement, et il y a trouvé dedans une grande quantité de morceaux de verre. Aussitôt dans sa colère il s'est. levé de table, et prenant le plat il s'est rendu directement à l'appartement de l'impératrice, et lui a dit avec un grand emportement qu'il voyait bien d'après cela
qu'on voulait l'empoisonner. L'impératrice fut extrêmement émue de ce soupçon aussi bien que de la négligence des domestiques qui en avait été la cause. On croit qu'elle l'a emmené avec elle à Czarkoselo afin d'avoir le loisir de découvrir si ce n'était dans le grand duc qu'une idée passagère inspirée par cette circonstance^ ou une défiance plus enracinée, et aussi pour avoir des occasions plus longues et plus fréquentes de le sonder, et de connaître à fond le caractère de la grande duchesse.»
Et encore dans un autre passage de cette même uépêche ces lignes qui* font âourire:
«M. Diderot est avec l'impératrice à Czarkoselo, où il continue ses intrigues politiques. Toutes ses lettres à ses correspondants sont remplies des panégyriques de l'impératrice, qu'il dépeint comme un être audessus de l'humanité. Ses flatteries au grand duc n'ont pas été moins grossières, mais, soit dit à l'honneur de ce jeune prince, U a marqué autant de mépris pour ces flagorneries que d'horreur pour les principes pernicieux de ce prétendu philosophe.»
Sur ces entrefaites lord Cathcart quitta Pétersbourg, et son premier secrétaire, M, Gunning, devenu chargé d'aflFaires, écrivait le 17 décembre 1773:
« On a fait entendre il y a quelques jours au grand duc que le comte Soltykow avait été placé auprès de lui pour espionner ses actions. Son Altesse avec sa vivacité accoutumée est allé aussitôt trouver l'impératrice, et, non content de lui faire part de cet avis, il lui en a nommé l'auteur. Sur quoi l'impératrice, après l'avoir convaincu de la fausseté de ce rapport, a fait écrire une lettre au chambellan Matouschkin, dans laquelle elle lui dit que sous les règnes précédents sa .conduite aurait été punie pa^ le knout, mais que, comme elle l'attribuait à sa sottise plus qu'à une mauvaise intention, par égard pour sa famille elle ne pousserait pas les choses jusqu'à cette extrémité, et qu'elle dési-
rait senleinent qa'il se présentât devant elle aussi rarement que possible. »
Le même Gunnîng écriyait encore le 22 février 1774 :
» Le grand duc a avoué à Timpératrice qu'à l'instigation de M. Saldern il s'était rendu coupable d'un acte qui était contraire à son devoir envers sa Majesté. Quel était cet acte, je n'ai pu encore le découvrir, mais il doit avoir été très désagréable pour elle, car elle entra dans un grand emportement, et dit qu'elle voulait qu'on lui conduisît ce misérable, c'est à dire Saldern , la corde au cou. Il ne se passe pas de jour qui n'amène un événement de nature à augmetiter l'anxiété et les embarras de l'impératrice. »
Et trois jours après, le 25 février:
« L'acte dont je parlais dans ma dernière dépêche, que le grand duc avoua avoir commis à l'instigation de M. Saldern, et qui a si vivement offensé l'impératrice, je peux maintenant vous dire en quoi il consiste. Il ne tendait à rien moins qu'à faire associer le grand duc à l'empire. Pour y arriver, il avait donné à M. Saldern des pleins-pouvoirs signés et scellés, en vertu desquels M. Saldern devait prendre les mesures nécessaires pour arracher à l'impératrice son consentement, La honte et le remords avaient pendant longtemps retenu le grand duc de tout avouer à l'impératrice, et probablement il ne l'aurait pas fait, si la crainte du retour de M. Saldern ne l'avait déterminé à le faire. Il paraît que M. Saldern, trouvant que ce projet, qui devait mettre le pouvoir entre ses mains, n'était pas d'une réalisation aussi aisée qu'il l'avait d'abord imaginé, abandonna ses espérances du côté du grand duc, et s'attacha à rimpératrice quelques mois avant son départ. On a découvert qu'il avait fait des- démarches pour rompre le maria-ge du grand duc et de la grande duchesse peu. de temps après qu'il eut été conclu: c'est ce qui a le plus irrité son Altesse impériale contre lui. On a aussi découvert qu'en même temps qu'il songeait à satisfaire de la sorte son ambition, il commettait, pour se procurer de l'argent, des fraudes incroyables, et qu'il
s'était même fait payer par la eoar de Danemark de
prétendus services. »
Toutes ces circonstances troublaient fort Catherine., Heureusement pour ellC; le grand duc avait pris une vive affection pour sa femme, et comme c'était une personne très adroite, et qui, sans avoir beaucoup d'esprit, en avait assez pour gouverner son mari, Catherine s'attacha à la gagner à ses intérêts. Elle y réussit sans peine, mais elle dut payer ses services d'une étrange manière, et qui sans doute lui coûta peu. Voici ce que Frédéric raconte à ce sujet dans la dernière partie de ses Mémoires: «La conduite de la grande duchesse ne fut pas telle qu'on le devait attendre d'une personne de sa naissance. Elle était arrivée à Pétersbourg dans un temps d'intrigues et de cabales, et où toute la cour était agitée par les intrigues des ministres étrangers.. Les ministres de France et d'Espagne mettaient tout en œuvre pour semer la zizanie entre la Kussie, l'Autriche et la Prusse. Pour remplir leurs vues, ils crurent devoir former un parti dont ils pussent disposer, et ils s'imaginèrent qu'en mettant la grande duchesse dans leurs intérêts, le reste de l'ouvrage ne serait pas difficile. Pour s'acheminer à ce but, ils gagnèrent un certain prince Razoumowski, attaché à la personne du grand duc. Celui-là, s'étant livré à leur direction, s'enhardit jusqu'à devenir l'amant de la grande duchesse, auprès de laquelle les faveurs de son maître lui donnaient un libre accès. Un an et demi après son mariage, elle devint grosse ; mais tout le monde se disait à l'oreille, que ce n'était pas de son époux.
CaHierme arait en ce moment d'antres gnjets de tronble, et bien autrement sérieux. Depuis plusieurs mois un cosaque du Don, dont le véritable nom. était Pugatchew , se fesait passer pour Pierre III , et soulevait les provinces de rintérieur de l'empire, tenant bravement tête avec une poignée de paysans à toutes les troupes qu'on envoyait contre lui. Partout où il se présentait, il trouvait des partisans, et après chaque défaite, lorsqu'on le croyait accablé sous le nombre, il reparaissait bientôt après plus formidable qu'avant. Il trouvait des ressources inépuisables dans le mécontentement de la population des campagnes qui allait en foule à sa rencontre et le saluait comme un sauveur. Car, ce qui fesait la force de cet audacieux aventurier, c'était la détestable administration du gouvernement. M. Gunning écrivait le 25 février 1774:
« On remarque que l'humeur de l'impératrice est fort altérée depuis quelque temps, et qu'on ne retrouve plus en elle la même stabilité et la même condescendance qui la distinguaient. L'état embarrassé de ses affaires affecte son esprit et sa santé, d'autant plus qu'un des maux dont souffre le pays est la continuation de la guerre avec les Turcs et qu'on l'en rend responsable. Il est vrai qu'elle cause un mécontentement presque universel. Mais l'impératrice paraît déterminée à fermer ses oreilles aux plaintes qui s'élèvent de toutes parts; elles deviennent de jour en jour plus fortes, et s'expriment dans les termes les plus violents. Quoique la conduite de la plupart des employés du gouvernement mérite le blâme dont on les accable, elle les soutient néanmoins, et, ce qui est plus extraordinaire, elle n'a aucune confiance en eux, car elle n'en a véritablement que dans les Orlow. Malgré l'étendue du mécontentement, il n'y a pas de raison de s'attendre à une révolution prochaine, et le peu de craintes que l'mpératrice
a à présent dn grand dnc^ on des tentatives qne poarraient faire ses partisans, la rend peut-être plus. indifférente qu'elle ne le serait autrement, à l'opinion que l'on a d'elle et de son gouvernement. »
Catherine eut recours à un singulier remède pour échapper à ses ennuis: elle prit un autre amant. Le successeur qu'elle donna à Wassiltchikow était moins jeune, mais il était capable de prendre part au gouvernement de l'empire , car il paraît que Catherine séparait à regret sa confiance de ses faveurs. M. Gunning écrivait le 15 mars 1774:
«Nous avons ici un changement de décoration qui à mon avis mérite plus d'attention qu'aucun des événements qui sont arrivés depuis le commencement de ce règne. M. Wassiltchikow, qui avait l'esprit trop borné pour avoir aucupe influence dans les affaires et pour partager la confiance de sa maîtresse, a maintenant un successeur qui promet d'avoir l'une et l'autre au suprême degré. Si je vous dis que . le choix de rimpératrice est également blâmé par la parti du grand duc et par' les Orlow, qui paraissaient les uns et les autres satisfaits de l'état dans lequel étaient les choses depuis quelque temps, vous ne vous serez pas surpris qu'il ait causé, comme il a fait^ un étonnement très général, et même de la consternation; et moi-même, si je ne connaissais pas ce pays, en .raisonnant des causes aux effets, j'appréhenderais les conséquences les plus fatales de cet événement. Mais, comme il pourrait y avoir de la légèreté et de la présomption à tirer des conclusions d'un événement si récent, je me bornerai pour le moment à vous faire connaître le nom et le caractère de l'individu qui a été si soudainement placé ainsi en évidence.
«C'est le général Potemkin, qui est arrivé depui» un mois de l'armée, où il a été durant toute la guerre, et où, me dit-on, il était universellement détesté. Au moment de la révolution, il était sergent dans les gardas.
et. comme il était ami des Orlôw, et qu'il prit une grande part dans cette affaire, il fut élevé aa rang de gentilbomme de la chambre. Cette charge lui donna l'occasion d'approcher fréquemment Timpératrice , et sa condnite fut telle qu'elle excita la jalopsie de son patron le . comte Orlow. En conséquence, sur je ne sais quel prétexte il fut envoyé en Suède, et à son retour ici il vécut dans la retraite jusqu'au commencement de la guerre, où il reçut le grade de major-général, et depuis il est toujours resté à l'armée. Il est d'une taille gigantesque et disproportionnée, et sa physionomie est loin d'être agréable. D'après la peinture qu'on m'a faîte de son caractère, il paraît avoir une grande connaissance des hommes, et plus de discernement que n'en ont généralement les Russes, et quoiqu'il soit notoirement de mœurs très débauchées, il a d'étroites liaisons avec le clergé. Avec ces qualités, et grâces à l'indolence de ceux avec qui il peut avoir à lutter, il doit naturellement se flatter de l'espérence de s'élever à la hauteur à laquelle aspire son ambition sans bornes. *
M. Gunning écrivait encore trois jo«irs après, le iS mars:
«Le nouveau favori qui sait, je suppose, que la place qu'il occupe ne plaît pas aux Qrlow, semble faire la cour la plus assidue à M. Panin, espérant par ce moyen rendre le grand duc moins hostile à son élévation. Depuis qu'il est en faveur, l'impératrice marque plus d'attentions au grand duc, et elle donne des témoignages de distinction inaccoutumés à M. Panin, qui paraît parfaitement content de cet arrangement, comme il est naturel qu'il le soit de tout ce qui contribue à diminuer le crédit des Orlow. 11 reste à savoir sî le comte Zacharias Tchemichew sera aussi satisfait de voir dans une telle position un individu qui lui est si supérieur en talents et en adresse. »
Il est évident que Catherine fit comprendre au grand duc et à son gouverneur, qui avait tant d'influence sur lui, que le meilleur moyen d'être es bons termes avec
elle y était d'être des amis de son nonvel amant. La grande duchesse^ qui avait de bonnes raisons pour ménager rimpératrice, se joignit an comte Panin pour per-* snader au grand due de se ranger du côté de Potemkin. C'est ce qui fesait écrire au chargé d'affaires d'Angleterre, M. Gunning, le 29 avril 1774:
« Quelque inquiétude que Fimpératrice ait pu avoir dans ces derniers temps , il est certain que la conduite du grand duc n'y entre pour rien, car elle a à présent toute iSorte de raisons d'être contente de lui. Elle a dit récemment qu'elle était redevable à la grande duchesse de lui avoir rendu son fils, et que ce serait l'étude de sa vie de s'acquitter de cette obligation. En effet, elle saisit toutes les occasions d'être agréable à cette princesse, qui malgré son peu d'esprit a pris un grand ascendant sur le grand duc, et qui semble jusqu'ici avoir mis. en pratique, et avec beaucoup de succès, les leçons que sa mère, la landgrave, lui a sans doute donnée». Pour le moment le grand duc paraît ne se trouver bien que dans sa société, et il n'y admet que le jeune comte Kasumowski. Le désir de devenir populaire, qui était manifeste dans la conduite du grand duc, semble s'être entièrement évanoui, et il l'a remplacé par un autre extrême, le besoin d'être aimable à l'excès pour tous ceux qui l'approchent. Ce changement, qui ne peut qu'être agréable à l'impératrice, est peutêtre une comédie, mais j'avoue, d'après tout ce que j'ai entendu dire dans ces derniers temps et vu de lui, que je ne suis pas porté à l'attribuer à un calcul. Dans la situation où se trouve ce prince , il est diflScile de définir son caractère d'après ses démarches, mais jusqu'à présent on peut dire qu'il n'en a pas, qu'il reçoit aisément les impressions qu'on lui donne sans peine et qui s'effacent facilement. L'impératrice peut donc, par le choix des personnes qu'elle place auprès de lui, lui inspirer jusqu'à un certain point les sentiments qu'elle désire lui voir.»
Potemkin n'était pas un homme ordiaaire. H ne
ressemblait en rien à ses prédécesseors. Ce qui ayait suffi à les contenter ne loi suffisait pas. Sa fortune prit un vol inoni; son crédit et son autorité furent immenses dès les premiers jours de sa faveur. Aussi M. Gunning pouvait-il écrire le 6 mai:
«La conduite du nouveau favori semble confirmer tout ce que j'ai entendu dire de la vivacité de son esprit et de sa perspicacité, mais elle dénote peu de jugement et de prudence. Il est dans une faveur excessive; son élévation doit être rapide en proportion.»
Et quatre jours après, le 10 mai:
«Potemkin a en effet acquis, si l'on considère depuis combien de temps il est en faveur, beaucoup plus de pouvoir qu'aucun de ses prédécesseurs, et il ne néglige aucune occasion d'en donner des preuves. Il vient, par un effet de sa seule autorité, et en opposition au 'Sénat, de disposer de la |emie des eaux-de-vie, la branche la plus importante du revenu de la couronno, d'une manière qui ne sera pas probablement à Tavantage dé la couronne. «
Et le 17 mai:
«Quoique dans aucun pays les favoris se soient élevés aussi rapidement, il n'y a pourtant pas d'exemple même ici d'un avancement aussi prompt que celui de M. Potemkin. A la grande surprise de la plupart des membres du conseil privé, le général Potemkm a pris hier place an milieu d'eux. «
Et dix jours après, le 27 mai:
« Potemkin continue de vivre dans la plus étroite intimité avec M. Panin, et il affecte dans le conseil de se laisser guider par ses avis, et quand il y a partage il se met toujours de son côté.»
Le crédit et l'autorité du comte Panin, qui s'exerçaient surtout dans la conduite des affaires étrangères^
iesaient dan^ ces premiers temps peu d'ombrage à Pofëmkin, car pour le moment il visait seulement à devenir le maître dans les affaires de Tintérieur. Ce qu'il voulait • avant toutes choses, c'était la direction du département de la guerre, ' dont le comte Zacharias Tcherniehew était titulaire, et qu'il n'était pas homme à abandonner volontairement. Il n*était pas non plus aisé de le faire renvoyer, car, ainsi qu'on a vu, Catherine aimait asse55 ce ministre, et elle ne se défaisait pas volontiers de ses anciens serviteurs. Pour arriver è ses fins, le nouveau favori prit une voie détournée qui lui réussit, ainsi qu'on va voir. M. Cknmng écrivait lu 27 mai 1774: '
« Les dépenses de la Éussie excèdent de beaucoup les revenus, au point qu'il est actùelletnent dfr à tous les employés de la couronne huit mois de solde. Xes. embarrajâ <iaiis lesquels se trouve le gouvernement ont donné lieu à une enquête qui vient d'être feite sur l'é* tat des caisses dés divers départements ministériels. On a découvert des déficits énormes et de grands abus.»
L'explication de cette enquête se trouve dans une dépêche, postérieure du même envoyé anglais, qui écrirait lé 26 juillet :
«On m'assure que, le comte Tchernichew a reconnu qu'il avait appliqué à ses dépenses personnelles cent mille roubles appartenant à la caisse de son ministère, n a donné pour excuse l'embarras, de ses affaires. »
Le coup avait porté: aussi M. Crunmng pouvait -il écrire dès le 14 juin: ,.
« Le généra,! Potemkin vient d'être nommé .vicepréêident du collège de la guerre, aVec îe rang de gé- ]^al'£ii»<ehef.^> . - -' ■ ' :*
C'était un premier . pa^^ mais cq n'était pas eiicot'^ assez pour Potemkin. Quelques jours après, le 21 jui% M. Gunning écrivait:
«Le général Potemkin a été associé au comte Zacharias Tchernichew dans le département de la guerre. C'est un si grand eoup porté à ce dernief que, inalgré toute sa souplesse et la facilité avec laquelle il se soumet à ce qu'il ne peut empêcher, il ne pourra pas rester longtemps dans le poste qu'il occupe: De quel(}ue manière que le remplisse son successeur, l'état ne perdra pas beaucoup au change, mais si l'on considère le caractère du favori de l'impératrice, à qui elle semble vouloir confier exclusivement les rênes du gouverne* ment , il est à craindre qu'elle se forge des chaîner dont elle ne se débarrassera pas aisément. Cette dernière nomination a vivement alarmé lesOrlow. On dit qu'il en est résulté quelque chose de plus qu'une explication, et qu'une violente altercation a eu Ûeu k cette occasion entre le prince et l'impératrice. On ajoute qu'elle en a été plus émue qu'elle ne l'avait jaipais été, et qu'elle Ta décidé à voyager, ce qu'il compte faire aussitôt après son retour de Moscou.»
Cependant Potemkin, assuré de posséder toute la confiance de sa souveraine, satisfait de l'élévation à laquelle il était si rapidement monté, ne paraissait oecupé qu'à être .stgréable à Catherine et à la distraire des affaires sérieuses du gouvernement par des amusements firivoles . dans lesquels il prenait sa part arec la mobilité et la légèreté qui étaient un des traits de son caractère. La plupart des contemporains se laissèrent tromper par cette transformatîim soudaine de Tamijiti^ux en homme de plaisir. M. Gunning écrivait le '23 août 1774:
« Autant que j'en peux juger pa^r les conversations que j'ai eues avec Potemkin, il ne par^iît pas être doué
des talents et du mérite qu'on s'accordait généralement à lui reconnaître. Il ne laisse voir au contraire qu une .grande légèreté de caractère et le goût le plus décidé pour les amusements les plus futiles.»
n est vrai que dans ce moment Catherine avait le plus Tif besdk d'être distraite des soucis que lui causait le soulèvement de Pugatchew et que tous ses efforts ne pouvaient comprimer. M. Gunning écrivait le 9 septembre 1774:
« En quelque lien que Pugatchew se présente, il est assuré de trouver des partisans, de sorte que quoiqu'il soit constamment battu dans, ses rencontres avec les troupes ; il lui est aisé de relever ses forces et de reparaître aussi redoutable que jamais. »
£t le 23 septembre suivant:
. «Un officier a apporté la nouvelle que Pugatchew a été battu entre Caricyn et Astracan. En rendant compte à l'impératrice de la situation des affaires dans les provinces dont il venait, il lui a dit avec une franchise que tous ceux qui lui veulent du bien auraient dû avoir depuis longtemps^ que le mécontentement du peuple était presque général, et que, même aux portes de la capitale, les paysans ne donnaient pas à Pugatchew d'autre nom que celui de Pierre lU, «que la noblesse et le clergé commençaient à se plaindre, qu'ils avaient autant à souffrir des troupes impériales que de celles de Pugatchew, et qu'il fallait employer tous les remèdes pour faire disparaître la mauvaise humeur qui commençait à se répandre.»
Néanmoins Pugatchew dut succomber dans cette lutte inégale, et en rendant compte de sa capture, M. Ounning ajoutait dans sa dépêche du 9 déeembre:
«On me dit que l'impératrice a donné des pleinspouv(»rs au sénat pour décider sur le sort de PugaA-
chew de la manière qu'il le jugerait à propos, et par la elle empêche qu'on ne s'attende à lui voir faire grâce, cç qui, m'a-t-elle dit elle-même, serait déraisonnable dans le cas présent.»
Potemkin avait plus que personne contribué à mettre un terme à cette espèce de guerre sociale qui, dans les dispositions où se trouvait la population rurale et avec un chef plus habile que Pugatehew, eût aisé* ment pu prendre des proportions énormes. C'était lui qui dirigea les mouvements de Famiée impériale, et pour être plus sûr que ses ordres fussent fidèlement exécutés il en avait donné le commandement à son propre frère. Catherine avait d'autres obligations encore à son favori, et dont elle lui savait gré. Grâces à lui elle jouissait dans son intérieur d'une tranquillité à la*
quelle elle n'était pas accoutumée. M, Gunning écrivait le 22 novembre 1774:
«Depuis que je réside ici, je n'ai pas encore vu l'intérieur de la cour si paisible, et avec si peu d'intrigues que depuis un mois. L'esprit inquiet et turbulent de la princesse Daschkow n'a pas même été capable de troubler le calme qui règne. On peut sûrement l'attribuer à l'absence du comte Zacharias Tchernichew, qui était la cheville* ouvrière de toutes les intrigues. »
De fait Potemkin régnait à Pétersbourg, et son crédit paraissait si fortement établi que personne ne songeait à l'ébranler. Seul le prince Orlow eût pu peutêtre y porter atteinte, car Catherine revenue en partie à ses premiers sentiments, avait pour lui la plus haute considération. Mais Orlow se souciait peu du plus ou moins de faveur de son. successeur, et il ne songeait
qu'à viyre en paix, M. Giinning écrivait le 22* n<r*
vembré 1774:
tt L'indolence du prince Oriow Ta empêché de faire aucune démarche pour arrêter la carrière de «on successeur, ou mettre des bornes à Fautorité excessive dont il. jouit.»
Ses ârères n'étaient pas d'une humeur si paisible et ils s'impatientaient de la grandeur d'un homme qui avait été leur créature, et qui ne s'en souvenait que pour leur témoigaer sa malveillance. M. Gunning écrivait le 20 décembre 1774:
«La famille du comte Orlow trouvant que l'autotoritë et l'influence du nouveau £avori augmentent chaque jour, et ne voyant pas de chances prochaines de diminution de son crédit, ont formé, dit-on, le dessein de quitter le service.»
Potemkin ne paraissait prendre nul souci du dépit et de rhostilité des frères du prince Orlow. Il était plus occupé de miner l'influence du seul ministre qu'il ne pouvait effacer, et qui était plus diflBcile à amoindrir que ne l'avait été - Zacharias Tchemichew. Non pas que Poteimkin eût envie de la place du comte Pauin, ni qu'il désirât s'ingérer dans son département, tout au contraire, s'il faut en croire M. Gunning* qui écrivait le 22 novembre:
«M. Potemkin s'occupe encore moins, si c'est possible, des affaires étrangères que fesait le . prince Orlow. »
Néanmoins, oomme il n'avait plus le même besoin de l'appui du comte Panin, et qu'avec son caractère jaloux Potemkin ne pouvait s'empêcher 4« prendre oiU'
brage du grand crédit et de l'autorité de ce ministre il fesait secrètement tons ses efforts auprès de Catbe^ rine, sinon pour le ruiner^ tout au moins pour diiainuer son influence. A cette fin^ il produisit et mettait eor avant, comme son rival, et selon les éventualités pour lui succéder, un diplomate dont le nom était à lui seul une recommandation: ce n'était autre que le fils de Tancien chancelier Ostermann, mais qui était loin d'avoir hérité de Tesprit et de la capacité de son père. M. Gunning écrivait le 25 mai 1775: '
« Le crédit du comte Panin auprès de Timpératrîce diminue visiblement, et on m'assure que deux ou trois affaires différentes ont été expédiées dans ces derniers temps par M. Ostermann, et à l'insu de M. Panin. »
Catherine n'avait pas eu à se louer pendant bien longtemps des bons offices de sa belle-fille, et elle n'avait pas tardé à s'apercevoir que ,. tout en paraissant prêcher la soumission au grand duc son mari, elle Texcitait au contraire à se faire compter et à prendre une sorte d'indépendance en face de sa mère. Quand elle
eut fait cette fôcheuse découverte, Catherine redoubla de
rigueur et de jalousie à I égard de son $lfi, et elle oeada d'avoir pour la conduite de la grande duchesse la tolérance indulgente dont elle avait couvert ses amours adulttees. S'il faut en croire un agent français, elle alla jusqu'à faire connaître au grand duc la liaison de sa femme avec le comte André Rasumowski, que lui seul ignorait; car rien n'était plus public à la cour. M. Durand écrivait le 4 octobre 1774:
« Le crédit de M. Potemkin va croissant, tandis que Catherine ne souffre pas que son fils en ait l'ombre. Sa politique va plus loin, et elle cherche à -rendre 6e ' fils défiant et ombrageux pour l'isoler , persuadée que de lui-même il est incapable de s'élever contre elle, ou de lui résister. 11 a un favori, et il a en même temps tout l'amour le plus vif pour la grande duchesse. Sa mère a cru devoir l'avertir que le comte Kasumowski profiterait de sa familiarité pour porter ses désirs jusque sur la princesse. Cette odieuse confidence a causé au grand duc un chagrin qu'il s'est efforcé vainement de dissimuler. La princesse l'a forcé à la fin de lui en dire le sujet, et elle ne l'a appris que pour en verser des larmes pendant plusieurs jours, et pour fkire voir au prince la malignité d'un rapport qui ne tendait qu'à mettre la division entre eux.»
Malheureusement pour Catherine, son fils était peu disposé à avoir confiance en elle. Il avait au contraire une vive et profonde affection pour sa femme. Il crut à ses protestations et à ses larmes ;. il l'en aima! davantage lorsqu'il la crut haïe par sa mère, et lui-même redoubla sa haine et sa défiance pour Catherine. Plus que jamais, il affecta de lui déplaire en touteé choses, et surtout par l'endroit qui était le plus seasible à l'im-^ pératrice,, en fesant parade de sa popularité, qui véritablement était très ^ande. Cette conduite devint sur-
tout maaifeste pendant le séjour que Catherine fit à Moscou en 1775. Quelles que fussent les apparences de servilité . qui l'entourassent dans sa oour et à Pétersbourg, ville en quelque sorte peuplée par les fonctionnaires publics, elle n'était pas aimée par ses sujets, et dans nui lieu de son empire elle ne Tétait moins qu'à Moscou. Le ministre d'An^eterré, M. Gunning, qui , ainsi que tout le corps diplomatique étranger, avait suivi l'impératrice, écrivait de Moscou le 6 février 1775:
«L'impératrice, accompagnée du grand duc et de la grande duchesse , a fait son entrée publique dans cette capitale. La populace qui se pressait sur son passage a à peine fait entendre quelques acclamations, et n'a pas donné la moindre marque de satisfaetion^ La visite de Timpératrice est loin d'être agréable aux habitants de cette ville, pas plus à la noblesse qu'au peuple, et sa Majesté ne l'ignore pas, non plus que le peu d'affection qu'on lui porte: eux non plus n'ignorent pas l'opinion défavorable que l'impératrice a d'eux, et ils ont la conscience que les dispositions qu'ils ont manifestées dans une occasion récente doivent avoir contribué à l'augmenter. En effet, heureusement pour l'impératrice, Pugatchew était trop dépourvu de jugement pour être capable de former aucun plan, car s'il avait marché sur Moscou, il ny a pas le moindre doute que toute la populace se serait jointe à lui^ et que la timidité naturelle de la plupart des nobles les aurait empêchés de prendre aucune mesure pour lui résister, et dans ce cas l'incendie se serait étendu à tout l'empire. »
L'envoyé français raconte qu'en nulle occasion la
froideur et l'antipathie des habitants de Moscou ne se
montrèrent plus à découvert que le jour anniversaire de
la naissance de l'impératrice. M. Durand écrivait le
8 mai 1776:
V L'impératrice nie put cacher sa surprise eYi voyant le. peu de personnes qui se présentèrent pour lui faire leur cour dans un jour où le bal et le souper auraient dû attirer au palais les premières classes d'une ville très peuplée. Elle parja de ce vide d'une manière qui fait voir qu'elle en est humiliée.»
Catherine avait choisi ce jour -là pour rendre publique une mesure vivement réclamée et qui était de nature à exciter, sinon l'enthousiasme, tout au moins la reconnaissance de . la population d'une grande viUe. M. Durand écrivait dans cette même dépêche du 8 mai:
« Llmpératrice a diminué Timpôt 'Sur le sel, et fie maître de police sortit avec empressement du palais pour faire part à la populace d'un soulagement qui porte principalement sur elle. Au lieu des acclamations auxquelles elle s'attendait, ces bourgeois et manants firent des signes de croix, et, sans même se parler, se dissipèrent. L'impératrice, qui était à une fenêtre, ne put s'empêcher de dire pubUquement: quelle stupidité. Mais le reste des spectateurs sentit que la haine du peuple contre Catherine est telle que ses bienfaits sont reçus avec indifférence. »> -
En revanche le grand duc paraissait, être l'idole de toutes les classes de la population de Moscou. Une pouvait se montrer sans être accueilli par des acclamations qui contrastaient singulièrement avec la réserve que Ton montrait à sa mère. Pour lui, charmé de cette distinction qui flattait sa vanité, il laissait paraître sa satisfaction, et se conduigfait de manière à augmenter plutôt qu'à diminuer le bon accueil qu'on lui fesait. M. Gunning écrivait lé 27 mars 1775:
« La popularité que le grand duc a affectée le jour qu'il est entré dans la ville à la tête de son régiment, s'entretenant avec les gens du peuple qui l'entouraient,
et permettant à la foule de le séparer entièrement de 80U régiment^ et le contentement y^ible qui se manifesta, ont causé un vif déplaisir, et empêcheront probablement qu'on lui donne jamais encore une pareille occasion de se montrer ainsi en public. »
Cette popularité dans laquelle se complaisait le grand duc blessait vivement Catherine, qui s'eû vengeait d'une manière qui fesait peu d'honneur à son esprit. M. Durand écrivait de Moscou le 8 mai 1775:
« L4mpératrice fit présent le jour de sa naissance d'une montre de peu de valeur au grand duc, et à M. Potemkin d'une somme de 50,000 roubles, somme dont le grand duc avait un besoin pressant, et quil a sollicitée en yain. Ce refus et cette préférence aigrissent de plus en plus le jeune prince contre sa mère et contre un favori qui dispose de tout, tandis que celui qui devrait être sur le trône, est dans rindigence. »
Le grand duc n'avait pas attendu, ce moment pour
détester cordialement un favori qui, sans doute pour
être agréable à l'impératrice, avait cessé d'avoir pour
lui lés égards dus à son rang et à sa naissance. M.
Gunning écrivait le 27 mars 1775:
, « On m'assure qu'une violente altercation a eu lieu entre le grand duc et M. Potemkin, parce que ce dernier exigeait que le rapport du régiment du grand duc lui fût adressé. »
Il est vrai que ce prince n*avait pas le bonheur de s'attirer le respect ni l'estime des personnes qui le voyaient de près, si nous en devons croire ce qu'écrivait l'envoyé d'Angleterre dans cette mênie dépêche du 27 mars:
«La conduite du grand duc dans ces derniers temps a à beaucoup d^égards tant ressemblé à celle de son
père ( Pierre III ) qu'elle a donné aux per&onneR qui '. sont capables d^en juger de» appréhensions désagréables au sujet de Tusage qu'il pourra faire un jour de son autorité. On m'assure que M; Panin n'a plus la moindre influence sur -lui, et. apprend avec te plus vif chagrin toutes les marques qu'il donne sans cesse de légèreté et d'imprudence, aussi bien d'ailleurs que la grande duchesse. » •
Catherine, au lieu de s'en prendre à elle-même et à la mauvaise éducation qu'elle lui avait donnée de l'inimitié de son fils et des soucis qu'il lui causait, en rendait responsable la grande duchesse: Jusqu'à un certain point elle avait raison, car cette princesse plujs vaine qu'ambitieuse supportait impatiemment de ne tenir iju'une très petite place dans une cour sur laquelle elle était appelée à régner un jour. La fortune qui se plaisait à aller au devant des vœux les plus secrets de Catherine la délivra de cette source d'ennuis et d'embarras. La grande duchesse mourut en accouchant d'un enfant mort, et M. Oakes, qui avait remplacé M. Gunning, écrivait peu après, le 26 avril 1776:
« Le grand duc a été pendant deux jours dans un désespoir indicible. Le prince Henri de Prusse l'a à peine quitté pendant tout ce temps. -là. L'impératrice a marqué à cette occasion la plus grande affection pour sa belle -fille, restant constamment auprès d'elle dans ses derniers moments et marquant la plus vive inquiétude.»
S'il faut en croire Frédéric, le voyage du. prince Henri son frère à.Pétersbourg n'avait d'auti:e but que de « prévenir les suites que pourrait avoir le mécontentement de l'impératrice » de la mauvaise conduite de la grande duchesse, conduite, ajoute un peu naïvement
Frédéric, « q^i n'était pas telle qu'on le devait attendre d'une personne de sa naissance. A peinte le prince Henri avait-jl été reçu^ continue-t-il, que la grande dachesse monrut. Le prince qui se trouva présent à cette scène, assista rimpératrice dans cett« catastrophe autsuit qu'il dépendait de lui. Il prit un soin particulier du grand duc atterré par un spectacle aussi nouveau pour lui que lugubre. Le prince Ae Tabandonna point, et, ayant noniseulement contribué à rétablir sa santé, son chef-d'œuvre fut de raccommoder entièrement la mère et le fils, dont là' mésintelligence et l'inimitié, s'étant beaucoup augmentées depuis le mariage de la grande duchesse ^ fesaient appréhender qu'il n'en résultât des suites fâcheuses pour l'un ou pour l'autre. L'impératrice fut vivement touchée du service que le prince Henri lui avait rendu , et depuis ^ ce^ tenq)s son crédit s'augmenta de jour en jour. H en fit bientôt un très bon usage. L'impératrice était intentionnée de remarier promptement son fils ; le prince lui proposa la princesse de Wurtemberg, petite nièce du roi de Prusse, qui fut aussitôt agréée.» La douleur du grand duc ne fut pas en effet de longue durée. H épousa dans le mois de septembre de l'année suivante cette princesse de Wurtemberg, dont Catherine n'eut qu'à se louer, car elle était en toutes choses le contraire de la première grande duchesse.
Il n'y eut jamais eu effet qu'une voix au sujet de cette princesse qui paraît avoir été douée de très bonnes qualités. Depuis le premier moment de âon arrivée en Russie elle se fit généralement aimer et eom^idérer, et
8ut 8 attirer T^stime et la ooatiànce de son mari. M.
Oakes écrivait le 13 septembre 1776:
« Les courtisans parlent avec les plus grands éloges de la. princesse de Wirtemberg, et ils louent autant sa beauté que ses manières. Le grand duc paraît avoir pour elk une tendresse qui promet à cette princesse qu'elle n'aura pas moins d'empire sur lui (yie sa devancière, et dont, grâces à la supériorité de son esprit, elle fera vraisemblablement un meilleur usage.»'
Et le 15 octobre suivant:
«La grande duchesse continue à captiver toutes les personnes qui rapprochent par sa politesse et sa grâce. Aussi paraît -il régner à présent plus d'harmonie dans l'intérieur de la famille impériale qu'il n'y en a jamais eu. »
M. Oakes écrivait encore le 29 juillet 1T77:
« La première grande duchesse gouvernait le grand duc despotiqueipent sans même se donner la peiné de lui marquer la moindre affection, et celle -cf. avec les manières les plus douces et les plus charmantes, est loin d'avoir une gfande influence sur lui. Cela ne fait pas peut-être Téloge du caractère et de Ve'sprit du grand duc.»
Les soucis et les inquiétudes qu'avaient causés à Catherine la mauvaise conduite de sa belle -fille et sa fin, n'avaient pourtant pas été capables de la distraire de ses propres affaires. Potemkin restait toujours le favori en titre: il avait sa confiance comme personne ne Favait jamais eue avant lui; son autorité dans toiites les affaires du gouvernement était sans bornes, et la considération dont il jouissait absolue. M. Gunning écrivait le 16 octobre 1775:
« M. Potemkin, le jour de sa fête, a reçu les compliments de^ toute la noblesse et de toutes les classes
de la société. L'impératrice loi a. fait présent de cent
mille roubles,.»
M9is quels que fuissent les agrénîents de Potemktn
et ses efforts, pour demeurer maître absolu du eœur et
de l'esprit de Catherine, il éprouva que c'était chose
impossible. Une cabale conduite par le niaréchal Ro-
manzow, et dans laquelle entrèrent tous les courtisans
jaloux du crédit du favori, produisît à la cour et dans
Finfimité de Fimpératriee un rival qui plut à la première
vue et , fut bien accueilli. C'était un jeune homme nommé
Zavadowsky, natif de l'Ukraine, qui, après avoir été
employé en qualité de souffleur dans la troupe du thé-
âtre de la cour, était devenu secrétaire et aide-;de-camp
de Romanzow. Il passa au service de Catherine avec
le titre de Secrétaire intime, qui lui donnait xm libre
aceèsi auprès d'elle. . Le successeur de M. Gunning, M.
Oakes, écrivait le 12 janvier 1776:
«L'impératrice commence à vbir soi^s un autre jour les libertés que se donne son favori. . La démission que lui a adressée le comte Alexis Orlow de toutes ses places Fa blessée au point de la rendre malade. Néanmoins on commence à se dire à Foreille qu'une personne qui a été mise auprès d'elle par le maréchal Romanzow a de grandes chances . de gagner sa confiance toute entière.»
En raisonnant de la sorte, on ne tenait évidemment nul compte du caractère singulier de l'impératrice et de celui de son favori. Catherine prit un nouvel amant, plus jeune, plus agréable, mais elle conserva sa confiance toute entière à Potemkin , et celui-ci ne laissa paraîtras aucune jaloi^sie contre ce rival subalterne. Non -seulement il demeura à la cour, mais il garda sou crédit,
son influence dan» le gônvernement, et M. Oakes pouvait écrire le 2 février 1776:
«Le pouvoir du fevori, <;'est-à*dire de Potemkin, est en apparence plus grand que jamais. »
Non content de ne pas abandonner la partie, Po-
temkin s'occupait au contraire ^ fortifier 8a position, et
il poursuivait sans relâche' la disgrâce du seul ministre
qui lui fit ombrage. Le chargé d^affaires d'Angleterre
écrivait le 16 février 1776: .
« Les ennemis de M. Panin ont pris avantage de son absence pour intriguer contre lui, et j'entends dire que le langage qu'ils tiennent sur son compte est tel que, s'ils ne sont pas certains de réussir, ils sont im*. prudents ^ suprême degré. On connaît Tambition et Fesprit d'intrigue du comte Ivan T^hemichew, et sa faveur auprès du comW Potemkin- e«t manifeste.».
M. Oakes écrivait encore le 8 mars suîv9,nt:/
. « On dit que le désir de M. Panin de proeurer à son neveu sa succession, dans le ministère est une raison pour M. Potemkin^ qui regarde le prince Repnin d'un œil- de jalorisie, de disposer de la place du chancelier avant le retour de cet ambassadeur, et il né manque pas' de gen^ qui s'imaginent que M. Potemkin vise lui-même au poste de premier ministre: il a assurément assez d'ambition pour y prétendre, et sa souveraine a, assez de complaisance envers lui pour lui donner cette satisfaction. Ce calcul de sa part paraît d'autant plus vraisemblable qu'on observe que depuis quelque temps il semble prendre plus d'intérêt aux affaires étrangères qu'il ne fesait autrefois. . Les ministres de France ej d Espagne lui font une cour assidue et avec succès. »
Si Potemkin ne prenait aucun ombrage des bonnes
grâceé de Catherine pour Zataxlowsky, il supportait
impatiemment que le prince Orlow^ demeurât à la cour,
et surtout que l'impératrice eût quelque - considératiot)
pour lui. • Orlow' pourtant n'avait pas gardé une seule des nombreuses charges et'plaèes que Catherine avait accumulées sur ^ sa tête, il avait^ en apparence accepté sans re^et la vie privée. Cette conduite lui avait précisément rendu ^ sinon ïaffection^ au moins Testime de sa souveraine. Néanmoins il ne montrait aucun désir de rentrer dans le tourbillon de la cour et des cabaleis et deiS intrfgues dont il était sorti malgré lui , et la crainte seule de déplaire ou de nuire à ses . frères ie retenait de s'éloigner entièrement de Pétersboùrg. M. Oakes écrivait le 8 mars 1776:
«Le prince Orlow continue d'être bien traité par l'impératrice. Il semble n'avoir pas encore pris de résolution définitive ^u sujet de sa retraite. On croit qu'il attend pour se décider le retour de son frère, le comte Alexis Orlow, qui doit arriver d'un jour à l'autre. »
Mais rien n'était capable de rassurer et de tranquilliser Potemkin, car le chargé d'affaires d'Angleterre écrivait quelques jours plus tard, le 19 mars:
«Les visites que l'impératrice a faites au prince Orlow durant sa maladie ont donné lieu à une très vive altercation entre elle et son favori Potemkin, et quoiqu'il semble jouir à présent d'une autorité absolue, il y a des gens qui prédisent avec confiance sa chule comme un événement peu éloigné. Mais je- crois qu'on la prédit parce qu'on la souhaite, car il n'en paraît aucun symptôme. Une preuve de la mauvaise opinion que l'on a de son caractère est la créance que l'on donne au bruit qui court qu'il a fait donner du poison au prince Orlow. Véritablement sa jalousie de tous ceux qui reçoivent la moindre marqua de .diMinotiou de la part de l'impératrice est excessive, et il la témoigne d'une ma:nière qui ne peut la rendre flatteuse pour ^^ maîtresse, mais qui doit au contraire. la. dégoûter.» -
Malgré les tracasBéries. que le caractëFe bigarre et exigeant de Potemkin causait à Gathe* rine, il n'eiù ^conservait pas moins tout ^on crédit: Le^ honneurs, signalés qîaïl recevait dans ce même moment des deux conrs les plus étroitement unies à la Russie, marq^aient bien la haute opinion que l'on avait à Vienne comme à Berlin de son influence- totite puis- «ante sur sa souveraine. Marie Thérèse venait de con^ férèr à Potemkin le titre de prince du saint Enq^ire. Frédéric ne voulut pas rester en arrière et lui donna ce qu'il avait de précieux. M, Oakes écrivait le 16 avril 1776:
« Le prince Henri de Prusse vient d'arriver ici, et hier le prince Potemkin a eu l'honneur de recevoir des mains de son Altesse royale l'ordre de l'aigle noir.»
Cependant le chargé d'affaires d'Angleterre écrivait
le 31 mai:
« M. Zavadowsky a été déclaré favori en titre, et il a reçu en présent trois mille paysans. »
On aurait tort de conclure de ce fait ijue Potemkin fût tombé en disgrâce, car peu de jours après, le 7 juin, M. Oakes écrivait encore:
« L'impératrice a acheté au priiice Potemkin une maison qu'elle a payée cent mille roubles. Elle lui en a donné autant pour la meubler, et elle a porté sa pension à soixante et quinze mille roubles. »
Il paraîtrait pourtant que Potemkin ne laissait pas que d'être, incommode en dépit de la complaisance qu'il affichait, car il dut s'éloigner de. la cour, sous le pré-
texte le ^ plus . honorable , il est vrai , et qninze Jours après sop départ, le 16 juillet, M* Oakes écrivait:
« M. Zavadowsky a été élevé au grade de majorgénéral, et il a reçu vingt mille roubles en argent et mille paysans. »
Les courtisans toujours dupes des aj)parences s'imaginèrent que Potemkin était parti pour ne . plus revenir. M. Oâkes, qui ne pouvait se faire aux mœurs riisses, écrivait le 12 juillet :
« La hauteur de la conduite du prince Potemkin, tandis qu'il était, au pouvoir, lui a /ait tant d'ennemis qu'il doit raisonnablement s'attendre à des représailles dans sa disgrâce, et ce ne serait pas une chose surprenante ni inattendue que de le voir finir ses jours dans uh couvent, car il a toujours laissé voir du goût pour la vie monastique, et ce pourrait être le meilleur asile pour lui contre le désespoir d'une ambition impuissante. On dit que ses dettes se montent à plus de deux cent mille roubles. »
On s'expliquait d^àutant plus naturellement la retraite du prince Potemkin que l'impératrice paraissait être revenue tout-à-fait à ses premiers sentiments pour le prince Orlow. Le chargé d'affaires d'Angleterre écrivait dès le 2 juillet :
«Le crédit des -Orlow auprès de l'impératrice semble être à présent aussi grand qu*il a jamais été. »
Et le 5 novembre suivant:
« Le prince Orlow a certainement à présent la plus grande influence auprès de sa souveraine , quoique Tindolence de son caractère ne lui permette pas de la mettre à profit pour servir ses amis, ou pour nuire à ses ennenûs. »
MalhjErirreusemeQt le prince Oriow prit mr ces- e^' trefaites line^ résolution qui mettait au désespoir sa fa^ mille et ses amis. M. jOakes écrivait le 12 uovembre:
« Le comte Alexis Orlow a retardé son déport dans l'espérance de réussir à persuader à son frère d'abandonner le dessein qu'il 9. formé depuis peu d'épouser mademoiselle Sinoview sa cousine, une des filles d'honneur de l'impératrice, à laquelle il est depuis longtemps attaché par des liens moins indissolubles. ' L'impéra^ trice, "malgré les sollicitations de la famille du prince Orlow, a refusé de faire intervenir son autorité pour çmpêcher ce mariage.»
Il y avait à , Tunion d' Orlow avec sa cousine un empêchement plus fort que le mécontentement de sa famille, mais il n'était pas homme à se laisser arrçtér par aucun obstacle^ M, Ôakes écrivait le 14 février 1777:
«XiC prince Orlow, afin de surmonter les obstacles qui s'opposaient à «son mariage avec mademoiselle Sinoview, et qui consistaient dans leur proche parenté, a eu reèours à l'çxpédient de fairç la. preuve qu'elle était un enfant supposé, et, y ayant réussi, il. va partir dans peu de jours pour Moscou, où se doit faire la cér,émonie'du mariage. »
Cette union n'eut pas les conséquences qu'en redoutaient les parents et les amis d'Orlow. L'impératrice n'en parut pas fâchée, tout au contraire. M. Oakes écrivait le 3 juin:
«L6 prince Orlow paraît être à présent uniquement eocupé de la pensée de célébrée procbainement son mariage.. Il n'y a pas de dou;te qu'il a une grande influence auprès de l'impératrice, et qu'il la conservera quelle que spit la faveur dans laquelle d'autres peuvent se trouver, et si grande que soit son indodeuce , il
pourra être porté, à mettre à Tépreuve Famitié de sa souveraine. »
Et le 1 juillet suivant:
«La nouvelle princesse Orlow a dîné avec l'impératrice îl y a quelques jours. »
Cependant l'absence de Potemkin n'avait pas été de longue durée, et son éloignement momentané de la cour ne cachait pas une disgrâce. Les senti-
ments de Catherine pour lui étaient toujours les mêmes ; et son retour fiit marqué par un témoignage de faveur' singulière: Potemkin eut désormais un appartement dans le palais de sa souveraine. Néanmoins les courtisans s'obstinaient à croire qu'il n'avait plus aucune influence, et ils avaient grand peine à se rendre à l'évidence et au témoignage de leurs yeux. M. Oakes, qui paraît avoir été un observateur peu clairvoyant, partageait <îette erreur, comme on a vu, mais à la fin il dut reconnaître qu'il s'était trompé. Il écrivait donc le 16 mai 1777:
(« On commence à sc^upçomner avec beaucoup dé vraisemblance que le prince Potemkin est en bonne voie de recouvrer la plénitude de son pouvoir. En effet les ménagements que l'impératrice gardait avec lui depuis qu'elle lui avait donné un rival déclaré étaient tels qu'ils surprenaient tous ceux qui connaissaient son caractère, l'inimitié du prince Orlow contre lui, et Tin* fluence dont jouit ce dernier, et n'étaient attribués qu'à l'excessive bonté de l'impératrice, et nullement à un reste d'affection de sa part. Son rétablissement serait le premier exemple.de ce genre, et^ à nioiu^i quil ne faille l'attribuer à un simple caprice de l'impératrice, i\ annonce une constance d'influence dans ce favori qui peut avoir des eonséquence^i très- importantes.)»
PotemMn n^étàU pas ingratyet toticfaé de Tainitié et d^ la confiance. dé sa souveraine, il s'acquittait des obligations qu'elles lui imposaient d'une fagoiî qui ne pouvait qu'être- agréable à Catherine. Cette femme étrange étaft déjà lasse de Zavadpwsky. Le fait était de notoriété publique, car le chargé d'afiaires d'Angleterre pouvfiit écrire; le 20 mai 1777:
« On remarque des Symptômes avant - coureur? d^ la disgrâce de M. Zavadowsky, pour qui on prépare, dit -on, des présents d'une valeur considérable. Bien des gens attribuent la retraite dans laquelle se renferme le prince Orlow depuis quelque temps autant à sa- mauvaise humeur de ce changement qu'à une indisposition. »
Potemkin n'était pas homme à s affliger de la disgrâce de son successeur : ce lui - était au contraire une occasion de faire preuve du dévouement et de la reconnaissance qu'il disait avoir pour sa souveraine. C'est ce qui fesait dire à M. Ôakes dans' sa dépêche du 10 Juin 1777:
« Le- prince Potemkin se' trouve à présent au pinacle, n a reçu dernièrement des marques de distinction particulière et des présents d'une valeur considérable, et on croit que sa pension sera bientôt portée au chifire de celle du prince Orlow, car il semble que le grand objet de son ambition soit d'être ison rival en tout point, n l'a imité en ne manifestant aucune jalousie, et on dit même quil a présenté lui-même un candidat à la succession de M. Zavadowsky, dont on attend prochainement la retraite. »
M. Oakes avait été cette fois bien renseigné. Potemkin s'était chargé de trouver un successeur à Zavadowsky, Son choix tomba sur un^ officier hongrois
nommé . Zoricz. Il était au- service russe et il était venu à la cour pour demander de Tavancement. Potemkin, k qui il se recommanda, le jugea propre à plaire à l'impératrice et il le lui présenta. Zoricz fut agréé, et le crédit de Potemkin fut bientôt plus étendu qu'il n'avait jamais été. M. Oakes écrivait le 13 juin :
« M. Zavadowsky est sur le point de partir pour retourner dans son pays natal. Le nouveau favori a été avancé du grade de major à celui de colonel du régiment des hussards de la garde, et il a reçu des présents très considérables en argent et en paysans; mais, s'il faut en juger d'après son caractère et celui de son patron, il y a de bonnes raisons de croire qu'il ne jouera jamais qu'un rôle secondaire. Le succès de cette affaire a tracé une ligne de conduite au prince Potemkin qu'il ne manquera pas de suivre à l'avenir. Il semble avoir secoué son indolence et être devenu plus souple et plus prudent. Le projet de mariage du prince Orlow, joint à son apathie naturelle, le rendra un adversaire encore moins dangereux, et d'après l'ensemble de toutes ces choses je suis persuadé plus que jamais de la stabilité de l'influence du prince Potemkin: au moins il y en a toutes les apparences. Il est très naturel d'imaginer que toutes ces affaires ne peuvent plaire au grand duc, et on m'assure qu'il a exprimé son blâme par des expressions peu mesurées, mais qui sont aussi peu efficaces qu'imprudentes.»
Et le 20 juin:
« M. Zavadowsky est parti hier pour l'Ukraine. Il a reçu quelques jours auparavant une terre de quatre mille paysans dans la Eussie blanche, comme M. Wassiltchikow. Il a quitté la scène avec une très jolie fortune, et sans s'être fait un seul ennemi pendant tout le temps qu'il a été en faveur.»
Catherine laissa s'éloigner sans regrets Zavadowsky, car son nouveau favori lui plaisait fort, et par un
aete de condescendance qu'on ne saurait assez looer^ elle Youlnt que ses sujets approuvassent sa bonne fortune. C'est du moins ce que Ton peut conclure du passage suivant de la dépêche de M. Oakes du 17 juin:
« L'impératrice est revenue dimanche dernier à Pétersbourg, et vraisemblablement dans Tunique but de montrer au public son nouveau favori : ce n'est pas une chose inusitée, car elle a déjà été pratiquée plu^ sieurs fois. »
Catherine reçut sur ces entrefaites une satisfaction à laqueUe eUe fut très sensible. Ce fut la visite de Gustave III, qui n'avait jamais eu à se louer d'elle et qui avait toujours aflFecté de se conduire par d'autres conseils que ceux des ministres de Russie. M. Oakes écrivait le 17 juin:
«Hier matin le roi de Suède est arrivé ici sous le nom de comte de Gothland. L'impératrice l'a accueilli avec de grandes marques d'amitié et d'affection, et elle a paru si émue dans sa première entrevue avec le roi de Suède qu'elle a versé des larmes de joie. En somme ces deux grands personnages paraissent parfaitement satisfaits l'un de l'autre. »
Et le 20 juin :
«Le roi de Suède laisse voir qu'il est charmé sous tous les rapports de sa réception et du traitement qu'on lui fait, et sa grande affabilité et sa politesse s'accordent avec son dessein d'observer le plus strict incognito. »
Tout souriait donc à Catherine, et Potemkin recueillait le prix de ses bons services. Le chargé d'affaires d'Angleterre écrivait le 8 juillet:
« Non-seulement le prince Potemkin jouit à présent
dtt plus hant degré de faveur auprès de Fimpératrice, mais il est aussi dans les meilleurs termes avec le grand duc. On croit qu'il le doit à une somme d'argent qu'il lui a fait donner par l'impératrice, et ce service les a n^is en si bonne intelligence que le grand duc est allé dîner, il y a quelques jours, à Strelna avec le prince. »
Catherine était plus généreuse envers Zoricz, et ce n'était pas lui qu'elle aurait laissé manquer d'argent. M. Oakes écrivait le 26 septembre:
« Le nouveau favori a reçu, il y a quelques jours, une terre en Livonie qui vaut deux cent mille roubles, et en outre le revenu des six dernières années qui était sous le séquestre et qui se monte à quatre -vingt mille roubles en argent comptant. On traite également pour lui de l'acquisition d'une terre appartenant au prince Adam Czartorisky, qui vaut cent cinquante mille ducats. A l'anniversaire du couronnement de l'impératrice il sera élevé au grade de major - général , et nommé enseigne des chevaliers - gardes. »
Et le 31 octobre:
« L'intérieur de la cour ne présente rien de nouveau, à moins qu'il ne faille donner ce nom à la prodigalité excessive avec laquelle on comble de richesses le nouveau favori qui, eu égard au peu de temps qu'il est en faveur, a reçu plus qu'aucun de ses prédécesseurs. L'impératrice lui a fait présent, il y a peu de jours, d'une maison magnifique dans le voisinage du palais. En même temps son patron, le prince Potemkin, jouit du pouvoir le plus étendu, et, malgré les biens énormes dont il a déjà été comblé, il reçoit fréquemment des présents considérables. L'impératrice a dîné avec lui il y a peu de jours, et elle lui a donné quatre -vingt mille roubles et une tabatière ornée de pierres précieuses d'une grande valeur. »
La fortune de Zoricz ne fut pourtant pas de longue durée, car on lit dans une des premières dépêches
du ïiouvel ambassadeur d'Angleterre, M. Harris, à la date du 13 février 1778:
«Le présent favori Zoricz semble être sur son déclin. Il a reçu et dissipé une fortune immense; mais^ ce qui fait honneur à un homme élevé à un si haut rang, il a employé son influence à faire du bien et à rendre service aux personnes qu'il croyait négligées. Il est probable que Potemkiu sera chargé du soin de lui trouver un successeur, et j'ai entendu dire, quoique je ne puisse nullement Faffirmer, qu'il a déjà jeté les yeux sur un certain Acharow, lieutenant de la police de Moscou.»
Le même ambassadeur écrivait encore le 13 février dans une lettre particulière :
«M. Acharow, est un homme d'un âge moyen, bien fait : je ne peux pas parler de sa figure, car je ne le con^ nais pas. Zoricz s'attend à être renvoyé, mais on dit qu'il est décidé à en demander raison à son successeur. iaJe sais bien, disait -il l'autre jour, que je dois sauter, mais y par Dieu! je couperai les oreilles à celui qui prend ma place. t^
M. Harris, depuis sir James Harris, et ensuite lord Malmesbury arrivait de Berlin où il avait représenté son pays pendant plusieurs années, et il avait pour mission spéciale de négocier avec la cour de Russie une alliance défensive et oflFensive. Tous ses talents diplomatiques échouèrent dans cette entreprise, car dans toute la durée de son long règne, Catherine ne consentit jamais à se lier par une alliance oflFensive: «/^ terme d^offensiocy disait M. Panin, la répugnait, » En revanche, M. Harris nous a laissé le tableau le plus exact, le plus complet de l'intérieur de la cour de Kussie pendant les cinq années de son ambassade.
Peu de jours après son arrivée à Pétersbourg, M. Harris écrivait le 13 février, dans une lettre particulière:
«Je n'ai pas été assez longtemps ici pour pouvoir m' exprimer d'une manière un peu précise sur les divers personnages qui composent la cour et la haute société. Il me semble qu'il y a beaucoup de luxe et très peu de moralité dans toutes les conditions. La flatterie et la servilité caractérisent la classe inférieure; la présomption et Torgueil, la classe supérieure. Un vernis léger, mais brillant, recouvre, dans Tune et dans l'autre, des esprits grossiers ef ignorants. Leurs amusements, leurs appartements, et le nombre de leurs domestiques sont tout-à-fait asiatiques. »
Néanmoins M. Harris ne laissait pas que de s'exprimer avec liberté, et, autant c^ue nous pouvons en juger en comparant' ses jugements avec ceux de ses prédécesseurs, avec assez d'exactitude, sur l'impératrice et sur les principaux personnages de sa cour. On a vu plus haut ce qu'il écrivait au sujet de M. Panin. Il disait aussi dans sa dépêche du 13 février:
«Je crains que Potemkin, les deux Tchernichew ei Schouvalow ne soient entièrement- dévoués à la politique de la France, mais ce qui me plaît le plus en eux, c'est leur débauche, leur légèreté et le peu de fixité qu'il y a dans leurs idées. Ce sont pourtant les hommes qui, selon toutes les probabilités, gouverneront ce pays après la mort de l'impératrice. Sa réputation, son esprit résolu, ses talents et sa bonne fortune lui tiennent lieu d'habiles hommes d'état et de généraux
expérimentés, et il faut espérer que son bon sens, qui est très grand, mettra un terme à sa disposition à l'indolence et à ses goûts de volupté qui semblent s'accroître en elle avec les années. »
Il écrivait encore le 27 mai :
«L'intérieur de la cour présente un spectacle de dissolution et de désordre dont il est impossible de se faire une idée. L'âge n'amortit pas les passiojas; elles deviennent au contraire plus violentes avec les années; et, en y regardant de près, je trouve qu'on. a exagéré les bonnes qualités de Timpératrice et diminué ses défauts. »
Ce ne fut qu'après quelques .mois de séjour à Pétersbourg que Ml Harris se hasarda à porter un jugement un peu étendu et raisonné sur le caractèrje et Tesprit de Catherine aussi bien que sur la situation de son empire. C'est ce qu'il fesait dans sa dépêche du 31 juillet 1778, et dans laquelle il disait:
«Je m'efforcerai dans cette lettre de soumettre à votre seigneurie mes idées sur ce pays, sur sa grandeur et ses ressources, ainsi que sur le système du gouvernement. Ma description ressemblera peu à celles que d'autres en ont fait, et par cette raison elle n'obtiendra peut-être pas toute créance ; mais il est de mon devoir de représenter les choses comme elles me frappent.
«L'immense étendue de Tempire russe et la sécurité de ses frontières le rendent assurément un. allié désirable, et un ennemi presque inaccessible. Les diivers articles de commerce que le reste de l'Europe doit nécessairement en tirer, et le petit nombre de ceux que ce pays est obligé de recevoir en échange, assurent son indépendance et sa richesse. La Eussie tient par conséquent une place très considérable parmi les puissances de l'Europe ; mais on peut disputer si elle est capable de s'élever jusqu'à la haute réputation dont elle jouit, ou à
la supériorité qu'elle affiche. Les avantages qui viennent d'être mentionnés sont purement la conséquence de sa position; ils existaient avant que ce peuple fut civilisé, et ils lui demeureront quand même il retournerait jamais à l'état de barbarie dont il est sorti si récemment. Pour qu'un empire ait une prééminence au dehors, il faut que son système politique soit uniforme, sage et persévérant. Pour qu'il soit respectable au dedans, il faut qu'il ait des règles de gouvernement fixes, et que son administration soit sûre et inaccessible à la corruption. Je dois confesser que depuis que je réside dans ce pays j'ai inutilement cherché un tel système et de telles règles; et c'est en vain que j'ai tenté de découvrir sur quoi étaient fondés les éloges démesurés que j'ai de toutes parts entendu faire de ce gouvernement.
«Dans une monarchie absolue tout dépend des dispositions et du caractère du souverain ; . mon principal objet a donc été de soumettre à un sévère examen ceux de l'impératrice. Autant que j'en peux juger par mes propres observations et par les renseignements que je reçois de personnes impartiales et bien informées, il me paraît que l'impératrice a une force d'esprit virile, de l'opiniâtreté à poursuivre un plan et de l'intrépidité dans . l'exécution. Mais elle manque des vertus plus mâles, telles que la délibération, la modération dans la prospérité et la justesse de jugement. En revanche, elle a au plus haut degré les faiblesses que Ton attribue généralement à son sexe, Tamour de la flatterie et la vanité qui en est inséparable, la répugnance à écouter et à suivre des avis salutaires, mais désagréables, et un penchant à la volupté qui Tentraîne dans des excès qui déshonoreraient toute femme, quelle que fût sa condition.
« Si on récapitule les événements des seize années qui se sont écoulées depuis son avènement au trône, et que l'on en fasse un examen impartial, on verra qu'ils sont en grande partie la conséquence du caractère que je lui attribue. Si nous considérons ses opérations en Pologne, nous trouverons qu'après avoir donné à ce pays un roi par un motif qui n'est rien moins que louable, elle a, tantôt en le soutenant avec trop de violence, tantôt en l'abandonnant à ses propres forces.
réduit cette république au désespoir et à l'anarchie. C'est par la même politique qu'elle s'est engagée dans une guerre avec la Turquie, qui l'a conduite fatalement à faire un traité que rien ne peut justifier, et qui, outre qu'il laisse une tache ineffaçable sur son règne, a fortifié les deux seules puissances dont elle eût quelque chose à craindre, et leur a donné pour l'avenir une influence dans les affaires de Pologne égale à la sienne.
«La tournure que les affaires ont prise en Suèd« prouve que les mesures de la Eussie étaient aussi mal concertées que mal conduites. Dans la confiance où elle était de son influence, Timpératrice a négligé les conseils de ses amis, et il a suffi de vingt-quatre heures pour renverser l'ascendant de la Russie à Stockholm; et la Suède, au lieu d'être dans un état de dépendance, est à présent devenue. un objet de crainte et de jalousie.
« Pour contrebalancer ces faits , sa majesté impériale a conclu deux alliances : Tune avec le Danemark, l'autre avec la Prusse. Elle n'a encore retiré aucun avantage de la première ; et grâces à là dernière, la cour de Pétersbourg est depuis plusieurs années réduite à un état d'obéissance irnplicite devant celle de Berlin, et elle se trouve en ce moment dans le plus grand embarras, ne pouvant ni échapper à la lettre du traité, ni le remplir sans augmenter les maux, qui menacent la Russie.
«Si nous passons à l'examen de l'administration intérieure de l'empire, je .crains que le résultat n'en seia pas plus avantageux. Un laisser-aller malentendu, qui a sa source dans la crainte ou dans l'indolence, a renversé tout ce qui s'appelle loi ou justice. Les grands oppriment à leur gré les petits ; les inférieurs pillent et volent en toute sécurité. Cet état de choses, qui ne peut pas changer, a fait éclater une rébellion dans le coeur même de l'empire, et, si elle avait eu pour chefs des hommes doués de jugement ou de courage, elle l'aurait ébranlé jusque dans les fondements. Il n'y avait pas de troupes à lui opposer; une terreur panique s'était emparée de la moitié de l'empire; et le même esprit de révolte qui animait Pugatchew infectait l'autre moitié. Il était arrivé jusqu'à quelques journées de
marche de Moscou, et la cour songeait déjà à se retirer à Riga, lorsqu'il fut battu, grâce à son défaut de résolution et de conduite, et la tranquillité fut rétablie. Le mécontentement n'est pas éteint pourtant; et il est à craindre que, s'il survenait quelque calamité nationale, rincendie ne se rallume. La négligence des magistrats civils jointe à la cupidité des officiers qui avaient envoyé dans cette ville le butin qu'ils avaient fait durant la guerre, furent la cause de la peste qui désola Moscou en 1771. Cent vingt mille individus périrent; et un archevêque fut mis en pièces sur les marches de l'autel. (1)
(1) Lord Catbcart écrivait le 8 octobre 1771 :
Les nouvelles que Ton vient de recevoir de Moscoa où il y a la peste sont bien tristes. La population de cette capitale, abandonnée par les aatoritég et poussée au désespoir par le danger qui croît de jour en jour et par les absurdes mesures de la police, n'a trouvé d'autres ressources que de placer sa confiance dans les miracles que Ton attribue à certaines images. L'archevêque, un homme de bonne naissance et d'esprit, s'apercevant du péril qu'il y avait à donner la communion à un grand nombre d'individus déjà attaqués par Tèpidcmie, et les uns après les autres avec la même cuillère , conformément au rite grec, a fait quelques rêglemeuts qui ont déplu^ et enfin il a donné Tordre d'enlever quelques-unes des images miraculeuses autour desquelles se pressait la foule, afin d'éviter la contagion. Une émeute a été la conséquence de ces sages précautions. Le peuple a pris l'alarme, criant que l'archevêque volait l'église et commettait des sacrilèges. On a sonné les cloches; la populace s'est assemblée; le palais archiépiscopal a été pris d'assaut et mis à sac; tout y a été détruit excepté le contenu des caves qui a été bu. L'archevêque avait été assez heureux pour s'échapper et se réfugier en toute hâte dans un couvent éloigné de huit verstes de la ville. Les cloches ont sonné toute la nuit et beaucoup d'excès ont été commiSé Le lendemain la populace a co uru au couvent ot l'archevêque s'était retiré. On a attendu qu'il eût achevé de célébrer la messe et de consacrer un prêtre. Après quoi on l'a arraché du sanctuaire et on l'a mis en pièces. Toutes les maisons de refuge qu'avait établies la police pour recevoir les pestiférés ont été détruites, les malades en ont été chassés; les médecins sont traqués et menflcés de mort. On enterre les cadavres dans les églises. Un corps de troupes qui
«En opposition à ces faits nous pouvons seulement mettre en regard rétablissement de plusieurs colonies allemandes, Finstitution de plusieurs écoles pour réducation de la jeunesse des deux sexes, et beau-, coup de prodigalité et de magnificence.
«Le code de lois esquissé par Timpératrice ellemême d'une main de maître^ n'a jamais été étudié ; il reste en dépôt à Tacadémie, et bien des raisons en rendent impossible la mise eu pratique.
«Tel est, j'ose le dire, l'état réel de cet empire. Un commerce florissant et l'accroissement du revenu lui rendraient bientôt, sous une sage adndnistration, sa force et sa vigueur. La vanité de l'impératrice est un obstacle à cette sorte d'amélioration. Ses flatteurs lui ont persuadé que la Kussie est le plus grand empire du monde; ses heureux succès l'ont confirmée dans cette idée; et on ne parviendra jamais à lui faire voir la situation de son empire sous son vrai jour; de grands événements peuvent seuls Py amener. Elle sentira alors son incapacité à jouer le rôle supérieur dont elle a la prétention, et la nécessité la convaincra qu'elle doit traiter ses amis avec plus d'égards et ses ennemis moins légèrement qu'elle a fait jusqu'ici. »
Presque à la même époque l'envoyé du cabinet de Versailles, M. de Corberon, traçait, dans sa dépêche du 9 avril 1778, un tableau aussi peu flatté de la situation de la Russie, et après en avoir montré la faiblesse et la débilité masquées sous de si superbes apparences, il finissait par ces lignes qui pourraient être aussi la conclusion de la dépêche de l'ambassadeur anglais :
«Comment, dira-t-on, se gouverne donc cet état, comment peut-il se soutenir? Je répondrais presque
était entré dans la ville pour y rétablir l'ordre a été reçu à coups de fusils et dispersé après avoir perdu plusieurs centaines d'hommes. Le comte Grégoire Orlow a été envoyé à Moscou avec des pouvoirs illimites.
qn il se gOHrerne par le hasard et se soutient par son équilibre naturel, semblable à ces grandes masses que leur poids immense rend solides et qui, résistant à toutes les attaques, ne cèdent qu'aux assauts non-interrompus de la corruption et de la vieillesse. »
Dix mois après M. Harris prenait prétexte de la nomination de lord Weymouth au poste de secrétaire d'état à la place de lord Suflfolk décédé pour esquisser un tableau plus complet- de la cour de Pétersbourg. Il écrivait donc le 3 juin 1779 au nouveau chef de son département :
«Le rang que cette cour occupe dans toutes les grandes affaires de l'Europe , les succès qui couronnent sa politique, et en même temps l'apathie et Fineapacité de son gouvernement, sont des faits si incompatibles en apparence que la postérité ne voudra pas y ajouter foi. Les étrangers qui peuvent seulement former le jugement qu'ils portent de la Eussie sur les grands événements que son intervention et son poids produisent de toutes parts, doivent croire que cet empire est conduit avec une sagesse supérieure, et que Ton ne saurait trouver de défaut dans aucune partie essentielle de son gouvernement. D'un autre côté, quand on réside dans cet empire, et qu*on voit la manière imup,rfaîte et inconcevable avec laquelle tous les plans de sa politique sont tracés, et les instruments impropres qui sont choisis pour les mettre à exécution, on ne peut s'empêcher d'être étonné que ce gouvernement n'échoue pas dans tout ce qu'il entreprend. En effet, quand il obtient quelque succès, c'est évidemment l'œuvre du hasard, le résultat d'un concours fortuit d'intérêts, l'effet de l'état de confusion et d'anarchie dans lequel sont enveloppées toutes les autres puissances de FEurope. Si j'ose le dire, une espèce de bonne fortune accompagne fatalement toutes les démarches de cette cour ; c'est elle qui non- seulement l'a préservée des dangers les plus menaçants, et Ta élevée à un degré de grandeur et de puissance bien supérieur à celui que même
1 ambition de sa souveraine pouvait jamais espérer d'atteindre» Que ces événements .n aient pas d'antre cause que celle que j indique et que la Russie, au moins pour le moment présent, soit en possession de cette prépondérance, ce sont là des faits que votre seigneurie admettra sans difficulté; je ne m'y arrêterai donc pas. Ce dont il est ))ermis de douter avec raison, c'est que cette influence supérieure puisse être permanente; et afin de mettre autant qu'il est en mou pouvoir votre seigneurie en mesure de calculer sa solidité et ^a durée, je prendrai la liberté de décrire le caractère, l'humeur et les principes des personnes qui gouvernent cet empire.
«L'impératrice avait préparé son esprit à gouverner longtemps avant qu'elle prît en main les rênes du gouvernemient. Douée comnoe elle Tétait de qualités très supérieures, elle mit à profit les longues heures de loisir qu'elle avait lorsqu'elle était grande duchesse pour préparer les matériaux qui ont fait des sept ou huit premières années de son règne une des époques les plus brillantes de Thistoire de la Russie. Elle gouvernait alors systématiquement, judicieusement et avec dignité. Nous devons dater sa première erreur politique du moment qu'elle admit le roi de Prusse à exercer une si grande influence sur sa conduite. Bientôt après arrivèrent le fatal partage de la Pologne, la révolution en Suède, et depuis toutes ces liaisons contre nature et ces mesures impolitiques dont nous avons été témoins. Son caFactère et sa conduite privée reçurent un coup plus fatal encore lorsqu'elle disgracia le prince Orlow, car quoiqu'il ne fût pas doué d'une brillante intelligence, c'était un homme intègre et strictement honnête. 11 écartait d'elle le poison de la flatterie à laquelle elle prête à présent une oreille avide, et comme elle l'aimait passionément elle réprimait par égard pour lui ces penchants indignes auxquels elle s'est depuis abandonnée toute entière. Sa cour qu'elle gouvernait avec la plus grande dignité et un décorum extérieur est devenue peu à peu un théâtre de dépravation et d'immoralité. Cette décadence a été si rapide que depuis le peu de temps que je suis dans ce pays il s'est opéré une révolution profonde dans les mœurs et
dans les habitudes. II ne faut plus à présent espérer que l'impératrice se retire de ce bourbier, et à moins d'un miracle, on ne doit pas, à un âge où il est presque trop tard pour s'amender, s'attendre à aucun changement favorable, soit dans sa conduite publique, soit dans sa vie privée. ,
«L<,e prince Potemkin la gouverne absolument. Il connaît à fond ses faiblesses, ses désirs et ses passions, et il les règle à sou gré. Outre cet ascendant qu'il a sur elle, il Feutretient dans une terreur constante du grand duc, et il lui a persuadé qu'il est le seul homme au monde qui puisse découvrir à temps toute entreprise qui serait tentée contre elle de ce côté-là, et dans ce cas la protéger. Il a réussi avec un art infini à ruiner l'influence de son plus danger-eux ennemi, le comte Alexis Orlow, en fesant croire à 1 impératrice qu'il lui préférait le grand duc ; et il a rendu . le prince Orlow un objet de compassion et de pitié à force de répéter sans cesse que son -esprit se ressentait d'une légère attaque de paralysie, et en se moquant de son sot mariage.
« Par le même procédé il a excité dans l'esprit de l'inapératrice un sentiment de défiance et de mépris pour tous les autres membres du gouvernement. Il lui dépeint le comte Panin et le prince Repnin comme des dépendants du grand duc ; le vice-chancelier et plusieurs autres dont les noms sont inconnus à votre seigneurie, il les représente comme de simples commis, et indignes de l'attention de sa majesté impériale. Ainsi, tandis que d'un côté il flatte sa passion dominante, de l'autre il tient éveillées les craintes qu'il est si naturel qu'elle ait, et il s'assure par là une plus longue et plus durable influence qu'il n'est donné au favori d'un souverain absolu de conserver. Je ferais une injustice ati prince Potemkin si je n'ajoutais qu'il a un esprit très supérieur, un jugement net et un esprit vif, et que, s'il voulait employer à gouverner l'empire la moitié des peines qu'il se donne dans des intrigues de cour, nous verrions bientôt la Kussie dans une toute autre situation. »
Comme tous ses prédécesseurs, M. Harris se préoccupa vivement, dès son arrivée à Pétersbourg, de ce
qu'il fallait penser et augurer de l'esprit et du caractère de rhéritier présomptif de la couronne. Il écrivait dans une de ses premières dépêches, le 13 février 1778:
«Le grand duc et la grande duchesse vivent dans une parfaite harmonie. La grande duchesse se conduit avec beaucoup de sagesse et de prudence, et elle est généralement aimée. Quant au grand duc, il a beaucoup gagné et, quoiqu'il ne promette pas d'être jamais un grand homme, il est pourtant allé bien au delà de ce que Ton attendait de lui.»
M. Harris était moins réservé dans une lettre particulière qu'il écrivait à la. date du 1 mai:
«Le grand duc ne se mêle de rien. Je fais des vceux pour qu'il ne se laisse pas égarer par la confusion de toutes choses qui règne ici, et qu'il ne tente pas une entreprise dans laquelle il succombjerait inévitablement. Je sais qu'il y a de mauvais esprits qui le poussent dans cette voie.»
Quelques mois après, le 1^^ octobre 1778, M. Harris écrivait au chef de son département, lord SuflFolk:
« Il y a déjà quelque temps que j'ai promis à votre seigneurie de lui transmettre tous les renseignements que je pourrais obtenir relativement à Tesprit et au caractère de l'héritier présoAptif de l'empire, et je ne veux pas tarder davantage à mettre sur le papier tout ce que j'ai pu recueillir au sujet de ce prince.
«Le grand duc a été dès son enfance confié aux soins du comte Panin, et, sous ce dernier, à ceux de M. d'Osterwald^ gentilhomme livonien, aujourd'hui sénateur. Je ne trouve pas qu'ils l'aient soumis à un système régulier d'éducation, ni qu'ils aient reçu à ce sujet des instructions de l'impératrice qui, quoiqu'elle ait opéré les réformes les plus salutaires dans Féducation de ses sujets, n'a pas apporté la même attention ni la même sollicitude pour lé succès de celle de son fils.
«Le graud duc a reçu de M. d'Osterwald une connaissance très suffisante du gouvernement intérieur de ce pays, et le comte Panin lui a donné des vues passables sur Thistoire moderne de TEurope. Des maîtres subalternes lui ont éiiseigné les arts d'agrément, et on a pris aussi quelque peine de l'instruire dans les sciences. 11 a pourtant recueilli très peu de fruit de cette éducation; et comme il était gauche de sa personne, et que ses manières étaient grossières, la plus grande partie de son temps était employé à apprendre à danser, à monter à cheval, et à parler français, et il y a réussi assez parfaitement. Je ne rendrais pas justice à ses précei)teurs si je n'sfjoutais qu'ils ne lui ont donné aucun principe vicieux, mais qu'au contraire ils ont apporté un ^rand soin à former son caractère moral, et je crois en effet que leurs leçons salutaires ont corrigé bien des défauts naturels, et qu'il est meilleur qu'il n'aurait été, s*il avait été abandonné à lui-même.
« Jusqu'au moment de son mariage , le grand duc a été tenu dans la dépendance la plus absolue. Personne n'était admis auprès de lui que sur une autorisation de Timpératrice ; et s'il y a en lui quelque piété filiale, il la doit plutôt à la crainte qu'à l'affection.
«Il fut bientôt évident, peu après son union avec la princesse de Darmstadt, qu'elle avait' aisément trouvé le secret de le gouverner, et si absolument qu'elle lui fit éloigner le petit nombre de compagnons qu'il semblait préférer; et dans 1^ choix de sa société, de ses amusements et dans sa manière de penser, il était entièrement dirigé par elle. Elle ne lui permettait pas de faire usage de son esprit; et tandis qu'il avait été vif et léger, il devint lourd, pesant et apathique. Elle était à son tour gouvernée par le comte André Rasumowski son amant, qui est aujourd'hui à Vienne se rendant à Naples, et qui de son côté recevait ses leçons et la grande partie de ses revenus des ministres de la maison de Bourbon. L'impératrice s'aperçut de cette conduite de sa bru, lui en fit des réprimandes, mais sans succès. Cette jeune princesse était ambitieuse et résolue, et si la mort ne l'eût pas arrêtée dans sa carrière, il y aurait eu probablement une lutte entre ces illustres person-