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I. Extraits du Journal de Villars

Dans lés dernières années de sa vie, le maréchal Villars tenait une note exacte, jour par jour, de tous les événements qui le frappaient. Ce journal est très peu connu, quoiqu'il ait été trois fois imprimé, et en dernier lieu dans la Collection des Mémoires re.latifs à rhistoirè de France de Petitot et dans celle de Michaud et Poujoulat. On y trouve les ren* seignements les plus précieux qu on chercherait vainement ailleurs, et il mérite toute confiance, car, comme le dit le maréchal lui-même, c^était « sa coutume d'écrire, au sortir du conseil, ce qui méritait le plus d'attention. » Voici les passages de ce journal relatifs' à l'histoire de Russie de 1727 à 1730: c'est en quelque sorte l'analyse des dépêches des agents français.

« Juin 1727. — On a appris par les lettres de Pétersbourg que la czarine (Catherine) est à l'extrémité, et que les principaux de sa cour ont fait et signé une convention de reconnaître le czarewitz pour empereur, et à son défaut la cadette des priûcesses, au préjudice de l'aînée, fiancée au prince de Holstein.

« Je crois devoir mettre ici ce que j'ai appris dans les conseils par les lettres des ambassadeurs , et de la manière la plus authentique, de la vie et fortune de la czarine.- Elle se nommait Mathurine, était fille d'un maître d'école de Livonie, et fut mariée à Page de quinze ans à un caporal suédois, lequel fut pris avec sa femme par les Moscovites. Un des officiers-généraux du czar la trouva jolie, et la prit. Le prince Mentchikow, la voyant dans les équipages de ce général, la demanda. Elle lui parut assez aimable pour vouloir la garder, et il la mit auprès de la princesse Mentchikow, sa femme, chez laquelle le czar soupait souvent. Ce prince, frappé de sa beauté, en devint éperdament amoureux; elle lui plut au point qu'il s'en fit suivre dans toutes ses guerres; et dans la malheureuse campagne du Pruth, où ce prince se trouva enfermé avec ses troupes, battues par Tarmée ottomane, elle eut beaucoup de part à tous les manèges qu'il y eut pour corrompre le séraskier: elle rassembla, avec ses pierreries, tout l'or qui put se trouver dans l'armée, et le séraskier, traître au sultan, laissa échapper le czar.

« La vive inclination de ce prince le porta à donner à sa maîtresse tout le mérite de sa délivrance; il ré pudia sa femme, la fit enfermer dans un couvent, épousa Mathurine; et Tascendant qu'elle prit sur lui augmenta tous les jours, au point que par tous les états assemblés, il la fit déclarer, maîtresse de l'empire après lui, et la fit couronner magnifiquement. Le cœur du czar ne suffit pas à ses désirs. Ce prince, trois mois avant sa mort, soupçonna un intendant de sa femme de trop de liberté avec elle, et lui fit trancher la tête; mais sa faiblesse pour elle ne diminua pas, et en mourant, il lui laissa une liberté si entière, que, sans songer au czarewitz, son petit-fils, il lui donna par son testament Tautorîté entière, et pouvoir de disposer de Tèmpire, qu'elle gouverna avec beaucoup de fermeté et d'habileté, sans oublier ses plaisirs.

« Elle avait plusieurs amants ; et, après avoir donné les premières heures de la journée à Tadministration, le reste de la journée se passait à table, et tantôt un amant, tantôt un autre, sans qu'aucun prît autorité sur

elle. Une telle vie ruine la santé: on la disait attaquée de maladies, suites de tant d'amours. Elle dépérit pendant trois ans, sans se relâcher sur ses plaisirs; et elle fut emportée le 17 mai (n. st.) par une fièvre continue, à laquelle se joignit une fluxion dé poitrine.

«La czarine fit un testament très sage, dont le prince Kourakin m'a apporté la copie le 13 juin; Elle y ordonne que le czarewitz; sera reconnu empereur, que la princesse de Holstein aura la première placé danjj le conseil, ensuite la princesse EUsabetb sa sœur, le dttc de Holstein la troisième^ le prince Mentchikow, le comte Goiowkin, l'amiral Apirajsin, le prince Galitsyn, et le baron Ostermann.

«Immédiatement après les obsèques de là clarine, le prince Mentcbikow fit célébrer lés fiançailles du jeune empereur avec l'aînée de ses filles. Le prince de Holstein, évêque de Lubeck, qui devait épouser la seconde fille de la (îzàrine, mourut de la petite vérole, et le prince Mentchikow mena le jeune empereur à sa maison de campagne, sous prétexte d'éviter l'air de la' petite vérole, qui était à Pétersbourg; mais, selon les apparences, pour être plus maître de la cour.

« Dans le conseil d'état du 6 aot^t, on a appris que le prince Mentchikow, qui gouvernait absolument la Moscovîe, était très dangereusement malade d'un crachement de sang; que Ton lé disait aussi très vivement touché de ce que la princesse Natalie, sœur du czar, qu'il destinait à son fils, avait rejeté cette alliance avec une hauteur digne de sa naissance. On comptait que les princes Galitsyn, dont l'un commandait les troupes sous le prince Mentchikow , , et Tautre gouvernait les finances, prendraient la plus grande autorité. Le duc de Holstein devait, sortir de Moscovie, et on continuait de tirer par les tourmens toutes les connaissances possibles d'une conspiration qui avait été découverte quelques jours avant l'a mort de la czarine:

« Août. — On apprit que le nouveau czar marquait' peu d'inclination pour la fille du prince Mentchikow, dont la santé s'affaiblissait; et que le duc de Holstein partait de Moseowie pour Hambourg.

« Septembre. — On apprit de . Pétersbourg que la jsanté du prince Mentchikow était rétablie; qu'il avait résolu de ne plus songer au mariage de son fils avec la sœur du czar ; et qu'il le destinait à la fille du prince Galitsyn, en quoi la sagesse de sa conduite paraissait^ abandonnant une alliance, à 'laquelle la sœur du czar répugnait^ et en fesant une qui le liait avec les plus puissants seigneurs de Moscovie. On sut quelque jours après que ce mariage s'était effectué.

« Dans le conseil d'état du 16 octobre, on a appris lïi disgrâce du prince Mentchikow, qui était le maître en Moscovie. Elle a été précédée de la mort du conate de Rabutin, ambassadeur de l'Empereur auprès du czar, ' et fort en crédit dans cette cour. On mandait de Pétersbourg que certaine ville ayant envoyé, suivant Fusage, un pain lardé de ducats d'or, le czar les avait donnés sur le champ à sa sœur; ce que le prince Mentchikow désapprouva, et les avait fait reprendre. Peu de jours après, une autre ville, ayant envoyé pareillement au czar des étoffes d'or, il les voulut donner pareillement à sa sœun Une comtesse Forbona (w), parente dû prince Mentchikow^ les reprit aussi ^ la princesse par son ordre. On avait remarqué que le czar était sorti en serrant les deux poings et grinçant les dents; que deux jours après il avait été à une maison de campagne du chancelier, et lui avait marqué sou mécontentement contre Mentchikow. Le chancelier, disaiton, fortifia son aigreur, et lui dit: « Si, en suivant le testament de la czarine, votre minorité dure encore quatre ans, le prince Mentchikow aura le temps et le moyen de se rendre maître de tout. » Deux jours après, le prince voulant donner, dans une de ses maisons de campagne, une fête au czar, il a refusé d'y aller. Enfin on comptait six jours entre la première colère du czar et ce qui éclata après, qui fut une déclaration (que le czar lui envoya faite) qu'il voulait être le maître, et donner les ordres ; et peu d'heure^ après deux capitaines ont été relever la garde qui était chez ce prince, et s'assurer de sa personne,

« Le 19 octobre, dans le conseil d'état, on a appris que le prince Mentchikow est parti de Pétersbourg,

Ju'un capitaine, avec cent vingt honânes^ le conduisait ans un de ses châteaux cent lieues au delà de Moscou ; que près de cent charrettes de ses équipages ont été arrêtées en sortant de Pétersbourg, ce qui peut faire croire qu'il lui arrivera encore quelque . autre peine. Ostermann, un des principaux ministres, mis autrefois auprès du czar comme son gouverneur par le prince Mentchikow lui-même, a envoyé chercher le secrétaire du comte de Rabutin, ambassadeur de TEmpereur, pour le charger d'assurer son maître que les changements apportés a la cour n'en apporteraient aucun dans les traités conclus. Les lettres n'apprennent rien de plus sur le. ministère du czar 5 mais il est aisé de prévoir que, s'il ne fait pas choix d'un premier ministre puissant et habile, le pouvoir despotique qu'a établi son grand-père, ne se soutiendra pas.

« Le 25, par les lettres de Pétersbourg, on voyait les mauvais traitements augmenter tous les jours contre le prince Mentchikow, dégradé de toutes ses dignités. Il y avait grande apparence qu'on lui ferait son procès. On s'était saisi de tous ses papiers, et on avait pris tout ce qu'il avait de pierreries et de bijoux les plus précieux.

a Les dépêches de Pétetsbourg, lues le 12 (novembre), marquaient trois partis qui se disputaient la confiance du jeune czar: le premier, à la tête duquel paraissait Ostermann; le deuxième, des princes Galitsyn; et le troisième, des princes Dolgorouki, lequel paraissait se joindre au premier pour détruire le second.

« 19 novembre. — On apprenait, par les nouvelles de Pétersbourg, que le conseil du czar n'était pas changé, que Ton ne rappelait pas les exilés, et que c'était le comte d'Ostermann qui avait le principal crédit.

« 1729. — Les lettres de Moscou, lues le 1 mai, parlent d'un voyage du czar de quelques semaines dans les terres des princes Dolgorouki, ses favoris, et de Texil en Sibérie, avec une sûre -garde, du prince Walkin (mc), parent du czar.

« Juin. — Magnan envoie de Moscou une relation très curieuse de ce qui s'est passé dans les derniers jours de la vie du feu czar (Pierre I), et dans la courte durée du règne dé la czarine: ses débauchés avec un nommé Morou, auquel le czar avait fait ' couper la tête, sont bien décrites. On y voit les intrigues du jeune comte Sapieha, du comte Transhoé (sic)^ pour faire déclarer une des princesses impératrice, et perdre le jeune czar à présent régnant; la disgrâce de Transhoé et son fils, ensuite celle de Mentchikow, qui avait perdu Transhoé, et qu'on vient de mener en Sibérie avec son fils. Tout cela est bien décrit par le ministre de Danemark à la cour du czar, et ce ministre a lui-même eu beaucoup de part à ces intrigues.

«1730. — 4 janvier. — On a appris de Moscou que le czar a déclaré son mariage avec la princesse Dolgorouki, sœur de son favori, qui a quatre ans plus que lui.

« On a appris, dans le conseil du 22, par un courrier dépêché de Berlin, la mort du czar, de la petite vérole. Il devait se mai^er le 22. Au retour d'une chasse par un froid excessif qui lui a donné un grand rhume, la petite vérole qui est survenue^ l'a emporté en peu de jours. Il était parfaitement beau et bien fait, d'une taille très haute. A quatorze ans et quatre mois il était plus grand que les gens de dix-huit, et promettait beaucoup par l'esprit et les sentiments. Le conseil s'est déterminé dans le moment à donner l'empire à la princesse de Courlande, fille du czar Ivan, aîné du czar Pierre, grand-père du dernier mort, dont les filles paraîtraient devoir hériter. L'aînée a un fils du duc de Holstein, et la cadette de la duchesse de Holstein est vivante. Apparemment le conseil a craint une minorité, ou le sang de la dernière czarine. Le prince Dolgorouki est parti sur le champ pour aller chercher la princesse de Courlande à Mittau, et on croit que cette famille très puissante tâchera de faire épouser cette princesse au prince Dolgorouki, favori du dernier empereur. Le czar, quatre jours avant sa mort, devait se marier à la sœur de Dolgorouki: Quelle destinée pour

cette princesse, qui devait épouser un empereur pliis beau que ramour, et qu'elle aimait éperdument!

« 5 mars. — Les lettres de Moscou nous apprennent ce qui s'est passé les derniers jours de la vie du czar. Les Dolgorouki avs^ient voulu faire coucher la princesse leur sœur, fiancée avec le czar, pour qu'il y eut une célébration de mariage, et pouvoir la déclarer czarine; mais cela n'a pas été possible, par la nature de la maladie. Les sept ministres se sont assemblés. Ostermann a dit: « Comme étranger, je ne dois pas assister à la délibération que Ton va tenir pour un successeur, mais je serai de Tavis commun. » Les six sont demeurés, et convenus de la princesse de Courlande. Ostermann est rentré après la résolution prise, et tous sept l'ont fait approuver aux divers tribunaux.

« On a appris par un courrier du duc de Liria, de Moscou, que le 8 mai la nouvelle impératrice ayant convoqué le sénat, encouragée, dit-on, par un lieutenantcolonel de ses gardes, a déchiré le billet qu'elle avait signé, contenant les articles qu'on lui avait proposés pour changer la forme du gouvernement, et dédaré qu'elle conserve la despoticité toute entière. On voit que tout cela a été conduit par Ostermann, qui a fait le malade depuis la mort du czar, pour n'avoir aucune part aux conseils qui se tenaient. Elle a mis en liberté Yagusinski, qui avait été arrêté par ceux qui voulaient changer le gouvernement.

« Les lettres de Moscou apprennent que la nouvelle impératrice exile toute la famille des Dolgorouki, favoris du dernier czar, et la princesse leur sœur, qui lui avait été fiancée, et qu'elle se prépare à revenir à Pétersbourg. »

n. Extrait des Mémoires de Duclos-

Les pages que Duclos a consacrées aux affaires de Russie dans la dernière partie de ses Mémoires sont, oomme les notes du journal de Villars, empruntées aux dépêches des ambassadeurs français. A ce titre, elles méritent d'être prises en considération, et, quoique les Mémoires de Duclos ne soient pas assurément un* livre rare ou difficile à se procurer, on ne sera probablement pas fâché de trouver ici les passages relatifs à la Russie, qui complètent les renseignements que nous avons nous-mêmes empruntés aux dépêches françaises

et anglaises.

« Dans les derniers mioments de la vie du czar (Pierre I), les sénateurs s'étant assemblés pour délibérer sur sa succession, Mentchikow fit entourer le palais par les troupes dont il avait le commandement en qualité de feld-maréchal, et dès que le czar eut expiré, entra dans rassemblée, et proposa de déférer la couronne à la czarine. Le parti opposé à Mentchikow, prévoyant le crédit qu'il aurait sous cette princesse, réclama en faveur du fils du czarewitz Alexis, proposa de consulter du moins le peuple assemblé dans la place, et se mettait déjà en devoir d'ouvrir les fenêtres pour cet effet, lorsque Mentchikow, qui sentait le prix du moment, dit qu'il fesait trop froid pour ouvrir les fenêtres et le défendit. Dans le moment, les officiers, à la tête des gardes, entrèrent dans la salle, et appuyèrent l'avis du feld-maréchal. L'archevêque de Novogorod était gagné, et celui de Pleskow affirma que, la veille du couronnement de la czarine, le czar avait déclaré que cette cérémonie n'était que pour la faire régner après lui. Le

respect pour le prélat, et surtout la vue des troupee^ empêchèrent d'en douter. Tous passèrent à Tavis de Mentchikow, et n'osèrent le combattre ; et Catherine fut proclamée impératrice le même jour que le çzar mourut, le 25 janvier 1725 (v. st.).

« Catherine, pendant un règne de quinze à seize mois, prouva qu'elle était digne de succéder à son mari." Elle suivit les plans de gouvernement et ceux des établissements qu'il avait commencés ; ce qui ne l'empêcha pas de se délasser des aflfaires par quelques plaisirs. EUe prit d'abord pour amant le comte de Loewenwolden, et ensuite le comte de Sapieha, à qui elle maria sa nièce. Mentchikow eut, sous le règne de Catherine, le principal crédit. Elle lui avait obligation; mais la reconnaissance pèse aux princes, et il crut s'en apercevoir de la part de la czarine, qui d'ailleurs pouvait mourir, et disposer de sa succession en faveur de quelqu'un qui, ne devant rien au ministre, pourrait lui en préférer un autre. Catherine en avait le droit, en vertu d'une constitution de Pierre I, du 16 février 1722, dont l'observation fut jurée par tous les sujets de Russie, et par laquelle il fut statué que les souverains de la Russie pourraient se choisir tel successeur qu'ils jugeraient à propos. Mentchikow résolut donc, à tout événement, de se préparer un appui, en prenant des mesures plus légales que celles qu'il avait employées pour Catherine, n entama une négociation secrète avec la cour de Vienne, pour assurer la couronne au fils du czarewitz Alexis, et neveu par sa mère de l'impératrice d'Allemagne, femme de Charles VI. Il eut soin de stipuler que le czar futur deviendrait son gendre, en épousant sa fille. Ce traité ne fdt pas plutôt conclu et signé que Catherine mourut; et au même instant le czarewitz fut proclamé et reconnu sous le nom de Pierre II, le 17 mai 1727 (n. st.).

« Mentchikow n'avait pas oublié de faire exiler, écarter ou intimider d'avance tous ceux qui auraient pu réclamer en faveur du duc et de la duchesse de Holfltein, fille- aînée de Pierre I. L'un et l'autre se reti-

rèrent dans Itxxm états d'Allemagne, où la duchesse mourut Tannée suivante.

« La mort de Catherine, arrivée si fort à point nommé pour les projets de Mentchikow, le fit violemment soupçonner de l'avoir empoisonnée; et les présomptions en étaient si fortes, qu'elles ne firent que se

^fortifier dans la suite ; mais qui que ce soit n'eût osé l'en accuser, tant sa puissance devint redoutable. Sa première attention fut de retirer de prison Eudoxie, aïeule du nouveau czar; il lui envoya des habits et un cortège digne de son raug, et lui demanda son agré-

,ment pour le mariage de son petit-fils avec la princesse Mentchikow, fille aînée de ce ministre. Il s'était fait créer vicaire - général de l'empire. Sa fille fut fiancée avec le jeune czar, en attendant l'âge de consommer le mariage. Mentchikow, craignant l'esprit inquiet d'Eudoxie, son goût pour l'intrigue, et le crédit qu'elle pouvait prendre sur l'esprit de son petit-fils, eut assez d'adresse et d'autorité pour l'obliger à garder le voile, se contenter d'être abbesse d'un couvent de filles nobles, avec soixante mille roubles de pension. Il régnait égar lement sur la Bùssie et sur son souverain, qu'il traitait même avec hauteur, lui réglant ses exercices et ses récréations, sans permettre le moindre écart sur ce qu'il lui prescrivait. Ce qu'il y a de plus dangereux pour un sujet, il se fesait craindre de son maître, se rendait odieux à la cour, et ses richesses immenses excitaient ia cupidité de tous ceux qui, en le perdant, espéraient partager ses dépouilles. Sous les deux règnes précédents, une folié vanité l'avait égaré. Pour faire oublier la bassesse de son origine, il avait pris les moyens qui, par leur contraste trop frappant, la rappelaient davantage ; il s'était fait décorer des ordres de chevalerie des princes qui avaient eu besoin de lui. Il ambitionnait fort celui du Saint-Esprit; et par ménagement, au lieu de lui opposer sa naissance, on avait fondé le refus sur la différence de religion. La disgrâce, qu'il avait vue de si. près sous le czar Pierre I, ne l'avait pas rendu sage; dès qu'il s'était cru hors d'atteinte, un orgueil féroce avait succédé à la vanité. Traitant avec

mépris et dureté les boyards et les ministres, il avait menacé de la roue Ostermann^ pour avoir osé, dans le conseil, être d'un avis différent du sien.

« La princesse Elisabeth, qui a régné dans la suite, et le jeune prince Dolgorouki, que j'ai connu dans ma jeunesse, étaient les seuls à qui Mentchikotv permit de partager les récréations du czar, comme étant, par leur âge, moins suspects d'intrigue; mais ils servirent d'instruments au parti qui les dirigeait. Dolgorouki couchait habituellement dans la chambre du czar, et fomentait le ressentiment du jeune monarque contre son ministre. Celui-ci avait mené la cour à Pétershof, maison de plaisance peu distante de Pétersbourg. Une nuit, le czar, conseillé par Dolgorouki, s'échappa avec lui par une fenêtre; et, traversant le jardin sans être aperçus des gardes, ils trouvèrent une escorte préparée à les recevoir, et avec laquelle le czar arriva à Pétersbourg. Il y fut reçu aux acclamations des mécontents, c'est-à-dire de tous ses sujets. La garde à l'instant fut changée, on se joignit aux habitants; et lorsque Mentchikow, averti de la fuite du prince, et courant après lui, entra dans la ville, il vit qu'il ne lui restait plus d'espoir. Il fut arrêté à l'instant, avec ordre de se retirer à Rennebourg, une de ses terres. «J'ai fait de grands crimes, dit -il en se voyant arrêté, mais est-ce au czar à m'en punir?» Ces paroles confirmèrent les soupçons qu'on avait eus de Tempoisonnement de Catherine.

« Mentchikow sortit de Pétersbourg avec sa famille, dans le plus brillant de ses équipages, suivi de sa maison, et emportant ses effets les plus précieux^; mais ce faste ayant choqué ses ennemie, il n'était pas à deux lieues, qu'un officier, à la tête d'un détachement, l'atteignit, le fit descendre de son earosse, monter lui, sa femme et ses enfants, chacun dans un chariot séparé: et ses équipages reprirent le chemin de Pétersbourg. A mesure que Mentchiko^r s'en éloignait, on ajoutait une nouvelle humiliation a sa disgrâce. On les dépouilla des habits qu'ils portaient, pour leur en donner de bure. Ce fut dans cet état que lui, son fils et ses deux filles.

dont Taînée avait été fiancée avec le czar, arrivèrent à Yafcoust-, extrémité de la Sibérie. Sa femme qui, dans son élévation, avait témoigné antapt de modestie et de bienfaisance que son mari avait déployé d'orgueil et de dureté, succombant à la fatigue et à la douleur que lui causait Tétat de ses enfants, était morte en chemin. Pour Mentchikow, il ne commença d'être ou de paraître grand que dans le malheur. Il ne laissa voir que le plus ferme courage, auquel ressemble assez le désespoir d'une âme forte. Il ne lui échappa aucun murmure; il reconnaissait à son égard la justice du ciel, ne s'attendrissait que sur ses enfants, et tâchait de leur inspirer des sentiments conformes à leur état actuel. Dans la chaumière qu'ils s'étaient construite au milieu de leur désert, chacun partageait le travail pour la subsistance commune. Le père subit une nouvelle épreuve, en voyant expirer entre ses bras celle de ses filles qui avait été désignée impératrice. Il succomba enfin sous le poids de son infortune, et sous les efforts qu'il fesait pour la soutenir, et qui avaient usé les ressorts de son âme.

« Les Dolgorouki, qui avaient renversé et remplacé Mentchikow eurent le même sort. La sœur du jeune favori du czar fut fiancée avec le monarque, mais le mariage n'eut pas lieu. Pierre II mourut de la petite vérole le 30 janvier 1730 (n. st.), dans la troisième année de son règne, et la quinzième de son âge.

« Anne Ivanowna, fille du czar Ivan III, frère aîné de Pierre I, veuve du^duc de Courlande, et tante, à la mode de Bretagne, de Pierre II, lui succéda. Les Dolgorouki, père, mère et enfants, furent exilés en Sibérie, traités avec la même sévérité que les Mentchikow, et eurent la douleur de voir rappeler le fils et la fiile qui en restaient. Ceux-ci, réconciliés par le malheur avec les Dolgorouki, jadis leurs ennemis et auteurs de leur ruine, leur laissèrent leur habitation en meilleur état qu'ils ne l'avaient eue d'abord, les plaignirent et promirent d'agir pour eux autant qu'on ose le faire à la cour pour des malheureux. La grâce accordée à Mentchikow et à sa sœur n'était pas, de la part du gou-

rernement, absolument désintéressée: c'était pour jouir des sommes immenses que Mentchikow letir. père avait placées dans la banque de Venise et d'Amsterdam, et que les directeurs refusaient de remettre à tout autre qu'à Mentchikow, ou à ses enfants en liberté. La czarine leur en abandonna la cinquième partie.

« La czarine continua de faire rendre à Eudoxîe les honneurs dus à une femme veuve et aïeule de czars, et payer la pension de soixante mille roubles. Mais elle ne survécut pas longtemps à ses petits-fils ; une maladie de langueur termina ses jours le 8 septembre 1731.

« Anne régna plus de dix ans, et mourut le 17 octobre 1740, laissant la couronne à son petit-neveu Ivan, fils d'Antoine Ulric, prince de Brunswick -Bevern, et d'Elisabeth de Meckelbourg, celle-ci fille de Catherine Ivanowna, sœur aînée de la czarine Anne. Cet enfant, si connu sous le nom du petit prince Ivan, et dont la fin a été si tragique, né le 22 août précédent, n'avait que deux mois lorsqu'il fut couronné sous le nom d'Ivan IV. Quelques jours auparavant, la czarine sa Çrand* tante l'avait nommé son successeur, en vertu de la constitution de Pierre I, du 5 février 1722, sur lé pouvoir des souverains de Russie de disposer arbitrairement dç leur succession. En conséquence, il avait été proclamé grand duc de Moscovie; et les ministres, les généraux, les grands officiers lui avaient prêté serment. Le comte de Biren, duc de Courlande, avait été nommé régent; mais, trois semaines après la mort de la czarine Anne, le duc et la duchesse de Brunswick, père et mère du nouveau czar, firent enfermer Biren, prirent la régence, et laissèrent, sous leur nom, l'administration de Tempire au grand chancelier comte d'Ostermann.

« Cette espèce de règne ne fut que de quatorze mois. La nuit du 24 au 25 novembre 1741, Elisabeth Petrowna, conseillée par un Français nommé Lestoc, son chirurgien, et à la tête de huit grenadiers, se transporte aux. casernes des gardes, les engage à la suivre, marche an palais, fait arrêter le duc et la duchesse de

Bevern, les comtes d'Ostermann et de Munnich, entre dans la chambre du jeune czar, le prend dans ses bras, le baise, et, le confiait à des gens affidés, recommande qu'on en ait le plus grand soin, et qu'il ne soit exposé à d'autre malheur que la perte de la couronne. A six heures dû matin la révolution était terminée, et, sans répandre une goutte de sang, Elisabeth fut reconnue impératrice par tous les ordres de l'État.

« Son entreprise était d'autant plus juste que Pierre I avait, par une disposition testamentaire, ordonné que si le czar son petit-fils mourait sans enfants, la princesse Elisabeth succéderait à ce prince. Le comte d'Ostermann, grand chancelier, avait soustrait ce testament, une copie en avait été trouvée. Ostermann avoua son crime, et fut condamné à perdre la tête. Elisabeth lui fit grâce de la vie, et se contenta de l'exiler en Sibérie, où il est mort. Si elle montra de la clémence envers Ostermann, elle eut peu de reconnaissance pour Lestoc, qui avait eu à la révolution plus de part que personne. Il fut exilé en Sibérie par les intrigues du chancelier Bestuchew et d'Apraxin, président du collège de la guerre, qui se partagèrent les affaires. Il était d'autant plus facile de s'en emparer, qu'Elisabeth ne s'était déterminée à monter sur le trône que pour se livrer sans contrainte aux plaisirs, dont elle a été uniquement occupée pendant plus de vingt et un ans de règne (*). Ses favoris, qu'elle variait, et qui lui étaient plus chers que ses ministres, fesaient tous la plus grande fortune. Telle a été celle des deux frères Èasumowski, cosaques

*) «II avait faUn user presque de violence, c*est-à-dû*erintimider, pour la placer sur le trône. Lestoc, la nuit même de la révolution, ne triompha de la crainte de cette princesse sur les suites de Tentreprise qu*en lui inspirant une frayeur plus forte. D lui présenta un dessin où Ton voyait d'un côté Elisabeth sur le trône, et Lestoc assis à ses çieds; et de Tautre, cette princesse sur un échafaud, prête à avoir la tête tranchée, et Lestpc sur la roue.

, <<yous avez encore en ce moment le choix, lui dit-il, demain il

■ n*y a plus de trône, et rfthafaud est sûr.»

«Elisabeth a eu huit enfants naturels, dont aucun n*a été reconnu, et qu'une de ses favorites, italienne, nommée Jouanna, prenait sur son compte.» (D.)

d'une naissance obscure , mais jeunes, beaux et bien faits, qualités . fort recommandables auprès d'Elisabeth. Ce fut à pareil titre que Sievers, fils d'uu laquais du feu duc de Biren, fiit fait comte, et envoyé à Vienne dans des occasions d'éclat. L'intrigue de Pierre Schouvalow, et la figure de son cousin Ivan . Schouvalow, portèrent Fun et l'autre au plus haut degré de faveur. I^ premier commença à se faire jour en épousant une favorite de l'impératrice; il plaça ensuite son cousin auprès d'elle en qualité de page, bien sûr de ce qui en arriverait. Celui-ci, devenu cbambellah et favori de sa maîtresse à tous les titres, eut et procura à son cousin beaucoup de part dans le gouvernement. Pierre formait les projets, et Ivan les fesait adopter. Ces deux nouveaux comtes se firent bientôt adjoindre à Bestuchew et Apraxin, qui, n'osant lutter de crédit, furent obligés à s'y soumettre. Ivan Schouvalow avait, auprès de lui un secrétaire dont la cour de France aurait pu tirer un grand parti pour . détacher la Russie de TAngteterre, par la confiance que son maître avait en lui, et en profitant de la haine de la femme de Pierre Schouvalow contre Bestuchew, dévoué aux Anglais. Ce secrétaire était français, fils d'un conseiller de Metz, nommé Eschoudy. . Le dérangement de sa conduite l'avait fait quitter sa patrie, sous le nom de chevalier de Lussy. Après avoir parcouru l'Europe en aventurier, il fut obligé d'entrer dans la troupe des comédiens français d'Elisabeth. Il fit aussi quelques romans, et un journal intitulé le Parnasse français. Ses talens, et la facilité avec laquelle il parlait plusieurs langues, l'ayant fait connaître d'Ivan Schouvalow, ce favori le tira de la comédie, lui fit donner la place de secrétaire de l'Académie, et le prit en même temps pour le sien, sous le nom de comte de Putelange. S'il vit encore, il we peut guère avoir que quarante ans (en 1764).

«Elisabeth avait fait reconnaître pour son successeur le duc de Holstein-Gottorp, fils ^unique d'Anne, sa sœur aînée, marié à Catherine d'Anhalt-Zerbst; mais elle ne lui donna jamais aucune part au * gouvernement. Le mari et la femme étaient exactement observés, et sur-

veillés par des espions: nui étranger n'en approchait. A réloignement qu'Elisabeth montrait- pour eux^ on Ja soupçonnait de vouloir leur préférer leur fils ^npore enfant; et, au défaut de celui-ci,^ lé prince Ivan, prisonnier dans un château près d'Archangel. Quoi qu'il en soit des intentions secrètes de cette princesse, elle mourut le 5 janvier 1762, et le duc de Holstein fut proclamé le même jour empereur , sous le nom de Pierre IIL Son règne fut court. Personne n'ignore qu'au mois de juillet de la même année, sa femme le fit arrêter; qu'il mourût peu dé jours après d'une- prétendue colique hémorrhoïdale ; et qu'au préjudice dû fils, la mère se fit proclamer impératrice sous le nom de Catherii^e IL »

nL Votice sur les envoyés, ministres et ambas* sadeurs de France près la cour de Russie. '

Les pages qui précèdent étant uniquement consacrées à la peinture de l'intérieur de la cour de Russie, il a fallu laisser de côté bien des détails intéressants sur le rôle joué par les représentants de la France. On né sera sans doute pas fâché de les trouver ici réunis, car ils sont aussi curieux que peu connus.

Quoique des relations de bonne amitié se fussent

depuis longtemps établies entre la France et les czars,

et qu'à diverses époques la France eût accrédité en

Russie des envoyés, et même, en 1625, un ambassadeur,

ce ne fut véritablement qu'à partir du règne de Pierre I

qu'elle y eut un représentant permanent. M. Baluse

alla à Pétersbourg en 1702 avec le caractère d'envoyé

extraordinaire. Après lui, M. Lévisson, eu 1713, et M. Ehug, en 1716, ne furent chargés J'un et l'autre que

d'une mission commerciale. Des relations diplomatiques ne s'établirent entre les deux pays d'une manière régulière et définitive que par l'envoi, en 1721, de M. de Campredon accrédité près Pierre I en qualité de ministre plénipotentiaire. M. Magnan lui succéda en 1727, et M. Tonton de l'Etang en 1734; mais ce dernier n'ayant pu obtenir la satisfaction qu'exigeait le cabinet de Ver-

sailles pour TiusHlt/e faite en Pologae par le maréchal Munirieh à son envoyé, M. de Monti, il ne fit ^ qu'un court séjouf à Pétersbourg, et son départ fut suivi d'une rupture entre les deux gouvernements.

Quelques années après la cour de Russie fit les premiers pas vers le rétablissement de la bonne amitié, qui avait si longtemps uni la France et la Russie, en envoyant le prince Cantemir pour la représenter près la cour de Versailles. Le gouvernement français répondit à cet acte de courtoisie en nommant, en qualité de ministre près la czarine Anne, le comte de Vaulgrenant; et celui-ci n*ayant pas accepté ce poste lointain, ce fut le marquis de la Chétardie, ministre de France à Berlin, qui alla à Pétersl)ourg, où il arriva dans le mois de décembre 1739. ..^

Les prédécesseurs de M. de la Ohétardie n'étaient que des agents obscurs et subalternes qui n'ont lai^é aucune trace dans l'histoire. Il u^en était pas de même de M. de la Ohétardie, et le choix d'un individu si marquant prouve combien la Russie avait gagné en considération et en importance aux yeux des grandes puissances. M. de la. Ohétardie, jeune encore' (il était né en 1705), était colonel depuis plusieurs années, et il avait rempli avec distinction le poste de Berlin. La bonne opinion qu-on avait de lui à Versailles fut justifiée . par sa conduite en Russie. On a vu la part qu'il prit dans la révolution qui plaça Elisabeth sur le trône, et omnment il en fut récompensé par cette princesse. Il eut pour successeur M. d'Useon d'Aillon (aoUt 1742),.

qui ne sut pas conserver rinfinence qu'avait acquise M. de la Chétardie sur la cour de Kussie. Les choses en .vinrent au point que, pour empêcher l'impératrice Elisabeth d'entrer dans l'alliance de l'Autriche et de l'Angleterre, unies contre la France et la Prusse, le cabinet de Versailles crut devoir, vers la fin de 1743, renvoyer à Pétersbourg M. de la Chétardie, avec le titre d'ambassadeur, ne doutant pas que le souvenir des services qu'il avait rendus à Elisabeth ne lui rendît le crédit qu'il y avait eu autrefois. Pour faciliter le succès de sa mission, il portait des lettres de créance dans lesquelles le titre dMmpératrice de toutes les 'Russie s, auquel Elisabeth tenait beaucoup, lui était pour la première fois accordé par la cour de France, M. de la Chétardie avait ordre de culbuter le chancelier Bestuchew, et on a vu comment ce dernier sut se débarrasser d'un adversaire dangereux. Que M. de la Chétardie ait manqué de prudence et d'adresse, cela n'est pas douteux. Aussi la cour de Versailles le punitelle dje sa mésaventure en l'envoyant d'abord prisonnier dans la citadelle de Montpellier, puis en exil dans ses terres, d'où il ne sortit l'année suivante qu'à la condition d'aller servir dans l'armée d'Italie.

Quelque peu satisfait qu'on eût été de M. d'Aillon dans sa première mission en Russie, il avait du moins eu le mérite de se faire bien- venir et de l'impératrice et de sou tout puissant chancelier ; et comme le cabinet de Versailles ne Voulait pas rompre avec la cour de Pétersbourg, il fut choisi pour y représenter de nouveau

la France. M. d'Aillon fut reçu le 27 mars 1745 par

Elisabeth dans une audience solenneUe dajiH laquelle il lui donna, en lui présentant ses lettres >de créance^ la qualité d'impératrice de toutes les Busaies^ la. traita de Majesté impériale ^ et lui témoigna « que le roi recon- ' naissait en elle avec plaisir un titre qu-elle portait si dignement, et auquel elle ajoutait un nouvel éclat par des vertus si propres à perpétuer dans Fesprit de la nation le respect et la vénération dus à la mémoire de Pierre I^ dont elle suivait si glorieusement les traces.»

Malgré tant de condescendance de la part de la cour de Versailles, — le mot fut employé dans un acte officiel par le chancelier Bestuchew, — le bonne intelligence ne dura pas longtemps entre les deux cabihet». La querelle qui éclata à Londres entre. M. du Châtelet et le ministre de Eussie piour une question de préséance aboutit à une rupture. M. d'Aillon fut rappelé^ et M. de Saint- Sauveur, qui exerçait les fonctions de <)on»fll à Pétersbourg, ne tarda pas à Têtre aussi bientôt apré^.

Cependant au début de la guerre de sept ans les ' puissances qui allaient entrer en lutte désiraient faire intervenir la Russie dans leur querelle. La cour de Vienne, devenue l'alliée de la France, se trouvait de jour en jour plus impuissante à contrebalaneer à Pétersbourg rinfkience de la Prusse et de TAngleterre.

Le cabinet de Versailles eût .bien voulu seconder ses efforts, et sans doute il regrettait vivement d'avoir rompu avec Vimpératrice Elisabeth, lorsqu'à sa grande surprise les premières avances lui furent faites par la eour de fiussie. C'est, du moins ce que M. de Choiseul affirmait dans les termes les moins équivoques dan» les

instrHetioiis qu'il donuait. quelque»- années plus tard à M. de Breteuil, et dans lesqlielles il s'exprimait dans les- ternies suivants: ^

«Toute correspondaïice était interrompue depuis plusieurs pennées entre ta Fraiice et. la Russie, d'pù, le Koi avait rappelé le ministre et le consul que sa majesté y entretenait. On n'avait pas même conservé à Pétersbourg de ces liaisons indirectes qu'il est d'usage de se ménager dans les autres pays, lors même que des raisons politiques font cesser les relations publiques et avouées. Ainsi an ignorait entièremeiit à Versailles tout ce qui pouvait avoir rapport au gauvçirnenicnt russe, aux dispositions de l'impératrice, aux vues de son ministère) lorsqu^en^ 1755 cette princesse, excitée soit par ses sentiments personnels pour sa majesté, soit par les conseils du comte Woronzow, alors son vice-, cjiancélier, fit parvenir au Roi les assurances du désir qu'elle avait de rétablir entre la France et la* Russie l'intelligence la plus parfaite. Ces insinuations avaient été faites dès 1753', mais on n'avait pas cru alors quelles fussent assez autorisées. Plusieurs avis particuli^'s ayant confirmé successivement la sineérité de ces premières ouvertures, le Roi se détermina enfin à faire passer à Pétersbourg le sieur Douglas, pour vérifier si ces avis avaient un fondement assez solide pour mériter quelque confiance de la part de sa majesté. , Un premier voyage qu'ils ne parut faire que j)ar un simple motif de curiosité, le mit à portée de constater l'existence réeWe de ces dispositions qu'on avait amioncées au Roi, de là part de la Russie. Sa majesté jugea convenable, en conséquence, de» renvoyer à la même cour le sieur Douglas avec le titre de chargé de ses aflFaires, en même temps que le sieur de Bickteiew vint en France, avec la même qualité, de la part de Timpératrice de Russie, Cette démonstration de réunion entre les deux cours fut bientôt suivie du rétablissement éclatant de leur ciorrespondance par la nomination qu'elles firent de leurs amt>assadeurs respectifs pour résider à Paris et à Pétersbourg. »

Ce que le duc de Ghoiseul ne disait pas, et ce qu'il ne pouvait pas dire, car il l'ignorait, c'est qu'une correspondance particulière et secrète s'engagea à piartir de ce moment entre Louis XY et l'impératrice Elisabeth. Les lettres des deux souverains passaient en Russie par le canal du vice chancelier Woronzow et du fameux chevalier d'Eon, qui avait accompagné en Russie le chevalier Douglas en qualité de secrétaire, et en France par les mains de M. Tercier, premier commis des affaires étrangères, qui dirigeait concurremment avec le comte de Broglie la correspondance secrète de Louis XV avec les souverains et ses propres ministr.es dans les cours étrangères.

Quoique le chevalier Douglas se fût acquitté avec beaucoup d'adresse de l'objet principal de sa mission, qui consistait à rétablir la bonne intelligence entre les deux gouvernements, il n'avait pas tardé à commettre, des fautes graves. Il ne pouvait d'ailleurs convenir au cabinet de Versailles d'être plus longtemps .représenté a la cour de Pétersbourg par un étranger, qui n'élait guères qu'un aventurier, bon tout au plus à exécuter unç tâche délitîate et s^ecrète, et dans laquelle il y avait des désagréments à recueillir. Aussi, lorsque les rapports diplomatiques furent sur un bon pied, le marquis de l'Hôpital fiit nommé ambassadeur près l'impératrice de Russie. Il arriva à Pétersbourg dans les premiers jours de juillet 1757, et peu de mois après, le 5 novembre suivant, Elisabetli accéda à la convention conclue le 21 mars précédent entre la France, T Autriche et la Suède. Malgré ce succès et l'influence, que grâces

à Tappui d'Ivan Schouvalow il prit sur la cour de Russie, il paraît que le marquis de THôpital ne s'aequittait pas de ses fonctions au gré du cabinet de Versailles; car, tout en lui laissant la qualité d'ambassadeur et sans le- rappeler, le baron de Breteuil, ministre près

de l'électeur de Cologne, fut nommé en 1700, ministre

plénipotentiaire à Pétersbourg.

Voici les passages les plus importants dçs instructions remises à M. de Breteuil. n est facile d'y reconnaître la sagacité et la vivacité d'esprit du duc dé Choiseul qui les avait dressées:

« Il est heureux pour la Russie d'avoir .eu des souverains qui ont travaillé avec succès à faire disparaître successivement les restes de barbarie qui y subsistaient encore vers la fin du dernier siècle; mais la saine politique ne doit pas permettre qu'on laisse la cour de Pétersbourg profiter des avantages de son état actuel pour augmenter sa puissance et étendre les bornes de son empire. Un pays presque aussi étendu que les états réunis des plus grands princes de l'Europe, et qui n'ayant besoin que d'un petit nombre d'hommes pour sa sûreté particulière, peut avoir au dehors de ses frontières des armées formidables; un pays dont le eomr merce s'étend jusqu'à la Chine, et qui est k portée de s'enrichir en se procurant de l'Asie, facilement et en peu de temps, les denrées que les autres nations ne peuvent en tirer que par de longues et dangereuses négociations ; un pays dont les troupes sont aujourd'hui aguerries, et dont le gouvernement est absolu et pres^ que despotique, doit avec raison, paraître redoutable à ses voisins actuels, et successivement aux peuples qui le deviendront au moyen de «es nouvelles conquêtes.

« On peut assurer sans exagération que la puissance des Russes est presque augmentée de moitié depuis la mort de Pierre 1, et Ton peut juger par le rôle qu'elle joue aujourd'hui de celui qu'elle jouerait sur la scène du monde, si de nouvelles acquisitions la por-

taient à un plus haut degré de grandeur et de pouvoir. Les cours éclairées ont senti , lorsque les armées moscovites parurent pour la première fois en Allemagne, combien il était dangereux de lès y avoir introduites, et combien.il était intéressant pour tous les souverains de veiller avec attention sur les vues et sur les démarches d'une nation dont la puissance commençait déjà à devenir redoutable ; mais la cour de Vienne ne consulta que le besoin du moment présent, lorsqu'elle appela les Russes à son secours dans les deux dernières guerres occasionnées, Tune par la mort du roi de Pologne Auguste II» et l'autre par la mort de l'empereur .Char^ •les VI. L'impératrice - reine de Hongrie 'et de Bohême s'est conduite dans la présente guerre par le même motif; et qui sait si elle, ou du moins ses successeur^ n'auront pas à se repentir q:ttelque jour d'atoir eu recours à de pareils auxiliaires ?

«L'impératrice q4i occupe aujourdhui le trône de Russie, n'a pas, vraisemblablement des . intentions qui puissent et doivent être suspectées d'une ambition démesurée; mais elle ne régnera, pas toujours, et sa ,mor dération peri^onnelle ne fait, pas cesser un danger plus réel et, plu,s durable, que la vie de cette princesse.

« Les violences que la Russie exerça en Pologne en 1733 et 1734, son entreprise contre la ville de Dantzick^ qu'elle assiégea contre toutes les lois de la justice et de la bienséance, et qu'elle punit ensuite sévèrement d'avoir youlu défendre sa liberté et ses droits-, nn ambassadetir de France et trois bataillons français retenns dans une humiliante et dure captivité contre la teneur d'une capitulation iformelle, mais * artificieifsement interprétée; un autre ambassadeur du Roi, traité avec l'indécence la plus injuricmse; la hauteur 'avec laquelle la Russie a exigé le titre impérial des souverains qui n'avaietit pas eneore eu la complaisance de le lui accorder, le peu de fidélité qu^ellé a fait paraître dans l'exécution de son dernier traité avec les Turcs;' l'autorité qu'elle a prétendu exercer* sur le gouvernement . intérieur de la Suède, la façon dont elle se èondtiit avec les Polonais depuis trois ans; les vues qu'elle a déjà annoncées par rapport à une fixation de limites

eiilne rEmpîte. russe et la Pologne; enfin le système et lu, conduite de la Russie, la forme de son administration et son état militaire ' doivent faire craindre Fagrandîssement de cette puissance à tous les primées qui ont à c<^ur la sâreté et le repos public.

«Le baroii de Breteuil sentira .aisément qu'il ne doit faire usage de ces détails que pour veiller avec attention sur les desseins de la Russie, relativement à tous ces objets, et sur les mesures qu'elle pourrait prendre Ou préparer pour en assurer tôt ou tard Fexécutîon.

«Cette vigilance est d'autant plus nécessaire qu'il y a longtemps que la cour de Pétersbourg a un plan .de politique bi-en formé, dont elle ne s'.écarte pas, et qui paraît bien lié dans toutes ses parties ; mais qu'elle ne développe que successivement, et à mesure que les événements et les circonstances lui en fournissent l'occasion. D'ailleurs, ses ministres défiants et soupçonneux joignent à la dissimulation, naturelle à leur.iiatioiî, là ruse la plus méthodique dans leurs propos, dans leurs écrits et dans leurs démarches.»

Dans les -instructions qui avaient été remises au marquis de l'Hôpital, il lui avait été spécialement rëcommandé: «de se rendre au^si agréable qu'il serait possible au grand duc^ et à la grande duchesse, et de leur inspirer -des sentiments conformes à Tunion con- «tante des deux empires; d'employer toute sa dextérité à pénétrer les dispositions intérieures les plus générales sur le successeur désigné au trône de Russie, et quels étaient ses partisans, ou ceux 'du jeune prince Ivan.» On . a vu que le marquis de l'Hôpital ' s'était fort mal acquitté d'une partie de cette oommissioUi <^ar, s'étant jeté à corps perdu dans la cabale des SchouValow, il s'était aliéné le grand duc et surtout Ja grande duchesse. Ce qui avait adievéi d'éloigner de- lui, et partant. de Ija

France, cette princesse, c'était la part qu'il avait prise personnellement, et au nom de sa cour, au rappel de PoniatoTv^ski. C'était une faute très grave, surtout dans un moment où, par la qiort de Timpératri^e Elisabeth, dont la santé éiait très chancelante, la grande duchesse pouvait être appelée à exercer, sous le nom de son époux une influence irrésistible et toute . puissante sur

la politique de la cour de Pétersbourg. Aussi, après

avoir recommandé à M. de Breteuil de se rendre aussi agréable qu'il serait possible au grand duc et à la grande duchesse, le^ duc de Choiseul ajoutait dans ses instructions:

«Le Eoi ordoime particulièrement à ML de Breteuil de s'appliquer à conns^ître avec autant de précision ^n'il sexia possible, quelles sont les affections et les vues du grand duc et de la grande duchesse > et de tràvailiet, mais sans marquer ni affectation, ni trop d'empressement, à se concilier leur bonté et leur confiance. Le marquis de l'Hôpital par deis motifs que la droiture de ses intentions justifie, n'a point cultivé cette jeune cour; et il a^ surtout indisposé contre lui là grande duchesse, à l'occasion de la-part qu'il a eue air rappel du comte Ponîatowski, pour qui cette princesse paraissait avoir un goût décidé et une inclination très vive. Le baron de Breteuil, à qui sans doute elle ne manquera' pas de faire porter Jndirectement-^quelques plaintes à cet égard, profitera de cette occasion et de celles qui se présenteront' par rapport au mêm'e objet, pour insinuer avec dextérité, : qu'il connaît «ssez le sentiment dn Roi pour lé graijd duc et la grande duchesse pour assurer que' sa majesté seraiï aise de contribuer à leur satisfaction, et que, s'il leur était agréable de revoir à Pétersbourg le comte Poniatowsfei, non.- seulement sa majesté ,u'y formerait aucune opposition, mais serait même disposée à concourir au succès des mesures qu'on t;roirait aevoir spreÀdre pour engager le roi de Polo^e à le charger

de nouveau de ses affaires en Russie. Le baron de Breteuil a trop d'usage du monde pour ne pas^s'expH^ quer sur cette matière avec la plus grande cireonspee^ tiou, de façon à n\énager scrupuleusement la délicatesse de lamour'-propre dé la grande duchesse, etc. »

Les instructions remises à M. de Breteuil portaient la date du 16 mars 1760. Vers ce moment-là,, le duc de Cfaoiseul, qui avait reçu directement l'expression dn mécontenteriient de la grande duchesse pour la part qu'il avait prise au rappel de Poniatowski, et la prière de ne pas s'opposer à son retour à Pétersbourg, le duc de Ghoîseul, dis-je, autorisait le ministre de France à Varsovie, M. Durand, à passer une note, par laquelle la cour de Versailles «cessait de s'opposer au retour du , comte Poniatowski à Pétersbourg. » Cette déclaration ne déplaisait pas, tant s'en fa^t, au roi de Pologne, mais elle ne fut pas plus tôt connue à Pétersbourg qu'elle souleva la aplère de l'impératrice Elisabeth, ou pour parler plus eiactement de la cabale qui la gouvernait^ Par l'ordre de sa maîtresse, le comte Woronzow adressa à M. Tercier, à la date du 26 mai 1760, la lettre suivante destinée à être mise sous les yeux de Louis XV :

« Sa; majesté impériale ayant appris, avec une surprise et un déplaisir extrême, la nouvelle dont on vieqt de lui faire part, d'après laquelle M. Durand, ministre du Roi à Varsovie, aurait insinué au comte de Bruhl, ique sa Majesté très chrétienne n'aurait plus pour désagréable, si sa majesté polonaise voulait faire ré venir ici M. le stolnick de Lithuanie, comte Poniatowski, en qualité de son ministre; j'ai un ordre précis de l'impératrice de faire parvenir à la connaissance, du Roi, et d'insister en même temps de sa part auprès de sa ma-

jesté, que, quoiquelle ait de la peine à s'imaginer comment et par quel motif le susdit sieur Durand a été porté à cette démarche, sa majesté impériale désirant néanmoins éclaircir sûrement ce pojnt qm lui fa^it tant de peine, se promet de ramitié du Roi que, par uiie suite de cette confiance qu'il a en elle, sa majesté voudra bien lui faire connaître sincèrement ce qui en est, et qu'elle fera enjoindre à ce ministre de faire incessamment ce qui conviendra pour réparer cette démarche •que, selon toutes les apparenees, il aura faite. sans y avoir été autorisé. » -

•M. de Breteuil avait toute la confiance du duc de Ohoiseul, mats il avait aussi celle du roi, qui l^avait mis dans la confidence de la correspondance qu41 enti^tenait, à Tinsu de son ministre, avec Fimpératriee de Aussie^t et avant de quitter Paris, il avait pris l'engagement de ne suivre les instructions du duc de C^oiseùl qu'en tant qn'elleë seraient conformes à celles du roi. Aussi M. Tercier répondit ainsi qu'il suit k: la lettre dn eomte Woronzow:

«' M. de Breteuil a dû communiquer à votre Excellence la con^ance dont sa majesté Ta honaré,' en rin^ struisant de la correspondance établie, entre elle et l'impératrice de Russie par le canal dé votre Excellence. -Ce ministre* hé peutj Monseigneur, commencer à exécuter les ordres secrets de sa majesté d'une mani/ère, plus conforme à leur objet, qu'en exposant à votre Excellence les intentions dn Roi sur ce qu'elle me marque par rapport à M. Poniatowski, M. de Breteuil informé, avant son départ^ dii désir que sa majesté aura tonjonrB de eoBfCoiirir à ce qui peut être agréable à cette princesse, vous dira, * Monseigneur, oei qui a donné lieu à la déclaration de M. Durand et le peu d'effet qu'elle .'doit avoir, depuis que sa majesté sait précisément que le retour de M. Poniatowski à Pétersbourg déplairait à l'impératrice* Sa. majesté, en conséquence^ m'a ordonné de faire passer ses ordres à M. de Breteuil.

Elle rie d(«itè pas '^e^'ISmpét'alriee ne soit mthixité^ lorsque votre Excellence lui fera le rapport cfe ce que ce ministre lui mira dit, etCi»

M. de Brétetiil reçut en même temps la lettre suivante, écyte au pqm dw roi Louis XY, en date du 16 août 1760:

. wJT. de Breteuil, la ' copie- oî-joiate de ce.' que Jimpératrice de Russie m^a. fait parvenir par le canal de M- Worojiziow.; vous fera cQunaîtte combien cette princesse est peinée de la déolaratio» que M, le duc de Çhoîseul a donné ordi^e au. sieur Durand de faire au sujet du comte JPoniatowski. î On était, il est vrai, persuadé que le séjour de ce ministre à Pétersbourg était contraire ^ux intérêts de l'alliance par ses liaisons avec l'Angleterre, les préyentioiïs défavorables qu'il ipspirait à la grande duchasi^e, les intrigues, que cette princesse pouvait entretenir, par son moyen avec le comte de Bruhl, et la jalousie du grand duc, ain^i.que les.tracaiËiBeries- qui Jetaient en résulter.

.«.Vos ittstructions. secrètes ont prévu tout ce qu'on pouvait craindre d!e sob. retour à Pétersbourg, et vous avezi eu ordre de; l'empêcfher, autant qu'il dépendait de vous,, sans choquer ouvertement la grande duchesse. Le duc de Choiseul, ignorant mes instructions secrètes, s'est cbnduit ^ur iïh autre 'principe: il a pensé que la facittté que l'on :a^)i)oi1;erait au retour du comte Poniatowsfci ralentirait l'amour' de: la grande duchesse, irrité jusqu'à présent par l'es obstacles: et que, perdant insensiblement le goôt qu'elle a pour ce minfistre, elle pourrait' nAême pasgeî^ k des sentiments opposés; qu'en évitant de lui donner un «motif si puissant d'être contraire > -aux vues commtinîes, <Hï! ne courrait pas les risques de ses liaisons avec le i5omte Poniatowski que le 'déJHtî'ou la jalousie pourraient aussi ramener aux vrais principes; Ledub de Choiseul a cru, de plus, qu'il ne convenait pas que m^çs ministres à Varsovie parussent entrer dans des intrigues si ffimiKere» au comte Bruhl; en conséquence, il a ordonné au sieur Durand de déclarer que je ne m'oppoQerai« point an Retour du comte

Eoftiatowski. Pau t-étire. le comte 4jte Bruhl ^-ttil fait vahoir cette déclaj'atiati auprès du roi^ ison mattre, pour l'engager à cette nomination. L.'impéra1a»ice de Russie aujourd'hui s'en plaint^ et demande que j'ordonne au siçnr Durand de ^e réfracter. Il n'est pjs^s possible de' dire à cette princesse quelle a été la manière de penser du duc de Choiseul en dontiatit cet ord«é: il convient cependant de la satisfaire. Vous direz done /à M. de Woronzow, que Fîntention de mon ministre n'a jamais été de contribuer à quelque 'chose qui pût être désagréable àr rimpérat^ice ; qu'il a toujours supposé que si le roi de Pologne honorait une seconde fois le comté Poniatowîski du caractère de 'soii ministre à la ccnir de 4?5ette • princesse, ce ne serait qu'avec la certitude qu'eUe y consentirait; qu'il n'était pas à présumer que les -personnes qui désiraient ce retour du comte Poniâtowski, le * sollicitassent à Tinsu et sans la mutuelle approbation de Fimpératrice ; que dans cette supposition si vràiseïnblable, il ne convenait pas que je parusse gêner le roi de Pologne sur une chose déjà concertée entre lès deux cours ; qu'ainsi la déclaration- du sieW. Durand n'est censée avoir lieu que dans le cas d'uia iconsentement réciproque; que cette condition manquant de la part de l'impératrice, loin que mes ministres > patient en faveur du comte Êoniatowski, ik a*uront ordre de se conformer à ce que cette princesse fera déclarer à ce sujet. .

«D'après cet exposé M.. de Woroasaow . doit sentir que c'est à l'impératrice lelle-mème à» faire connaître ses intentions. On ne peut ■ douter que; le roi de Pologne, aussitôt qu'il en sera in^truit^r n'â.bandonne , malgré les sollicitations qu'on pour^ra lui faire, toute idée de. renvoyer le comte Poniatowski à Péter^bourg. On :ne sera point surpris alors de voir mes ministres parler, s'il est nécessaire,; contre ce retour; et ce qu'ils diront ;sera regardé comme l'eflFet Â% l'union qui doit régner entre des fidèles alliés. Mais on serait étonné «l, de^ minis^trés de l'impératrice» ne se plaigiiant p6int, le. jjieur Durand allait faire une. rétractation qui paraîtrait déplacée, personne ne la demandant, puisque l'impératrice n'y paraîtrait pas; cette démarche' donnerait lieu k des conjonctures suivies de 'tracasseries qu'il faut éviter.

«Je ne doute pas que rimpératrice, lorsque M. de Woronzow lui fera rapport de e^ que vous lui aurez dit, ne soit satisfaite, et qVelle u'in^iste plus sur cette rétractation. C'est à sa cour; que Ton veut envoyer un ministre qui ne lui serait pas agréable, et c'est à elle de le faire connaître. Vous ne pouve^s trop appuyer sur «ce' principe auprès de M. de Woronzow, afin qu'ij inspire à cette princesse la fermeté qu'elle doit avoir dans cette occasion; la connaissance que vqus avez de mes motifs secrets doit vous engager à vous s^ervir aupjrès de ce ministre de toutes les raisons que vous pour vez employer pour lui donner aussi le courage nécessaire.

«Quant à ïa grande duchesse, quelle que puisse être sa vivacité sur cet article, vous pourrez lui faire entendre, si elle vous en donne l'occasion, qu'il n'est pas possible de la favoriser dans une affaire à laquelle Timpéràtrice est si opposée. Vous tirerez même avantage de la déclaration du sieùr Durand, pour faire observer à cette princesse, cependant >avec beaucoup de ménagement, que le retour du comte Poniatowski n'aurait point trouvé d'obstacle de ma part; mais qu'on ne peut aujourd'hui prendre parti en sa faveur; que ce serait même exposer cette princesse à des désagréments qu'elle doit tâcher d'éritei;; La manière dont cette princesse recevra ce que vous lui direz vous fera connaître ses- intentions; et vous en profiterez pour régler votre conduite en conséquence, soit en la ramenant à des principes plus convenables à ce qu'elle se doit à ellemême et à l'impératrice, soit en se précautionnant contre ce que sa passion pourrait lui conseiller, etc. »

Loîiis XV fut très aflfecté de ia mort de l'impératrice Elisabeth, d'autant qu'il était à présumer que les liaisons étroites qui avaient existé entre lui et cette princesse ne seraient pas continuées avec ^on successeur. En conséquence, il fit écrire à son ministre à Pétersbourg la lettre suivante datée de Marly, 9 février 1762:

'«M. de Breteuil, la mort de riinpérajtrie«' de Russie ûia fait une véritable peine par les. àeiitiments dé l'amitié qui ^m'unissaient à* elle. Cette union fondée autant sur des principes que sur des intérêtseomouims^ dslns la circonstance actuelle me devenait de plus : en plus chère, et me donnait lieu d'e^péirer de parvenir par nos efforts réunis à la paix qi^i doit ùir^ Tohjet de tous nos soins. - !..

«Il est inutile d'entvef ' aujourd'hui dans ce qu'il aurait été peut-être convenable de faire pour engager cette princesse à changfer, selon' le des»eiilqû^on M» supposait, les dispositions qu'elle avait feites ipoursa succession. La tranquillité avec laquelle le nouvel em-' pereur est i^onté sur le trône, ne poui^ laisse plus que le soin de nqus occuper à le maintenir dans les mêmes principes que l'impératrice défunte a, suivis, et à veiller sur toutes ses démarches, pour n'être pas surpris s'il en adopte d'autres, malgré ce qu'il doit à la mémoire de cette princesse. Mais son goût pour la' guerre, et Fadmiration qu'il, a toujours marquée pour le roi de Prusse pouvant faire craindre du changement dans les opérations des armées russes, vous devez être extrêmement attentif à cet objet, ai^si qu'à découvrir ce qu^e ce prince peut penser par rapport à. la paix d'Allemagne.

«Je sen8 que, dans ces premiicrs moments, il. n'a. pu encore se déclarer,- et qu'on n'a pu rien pénétrer i; mais,, lorsqu'il, aura donné ses soins les plus pressants à l'intérieur de son empire, il s'occupera des affaire» extérieures; La connaissance que vous ave J;. de tout. ce qui peut intéresser mon service, me dispense d'entrer aujourd'hui dans des âétailâ,i me proposant d'ailleurs de vous envoyer de plus amples instructions sur ce qui fait l'objet de celles qui vous ont été remises particulièrement.

« Il est heureux que ce prince ait conservé le chancelier Woronzow en placei Vous direz à ce ministre que je ne doute pas qu'il ne continue à me donner sous ce nouveau règ.ne les mêlées, preuves , d'attaaheipeut qu'il m'a données sous le précédent, et qu'il doit être sûr que non - seulement je' lui en saurai le même gré, mais que même, dans toutes les occasions, iH. pourra

compter sur les bons offioes que me» ministre» en fiussie et ailleurs pourraient lui rendre.

« Quoique Timpératrice ne paraisse pas avoir du crédit, vous devez cependant, autant que vous pourrez, tout concilier avec ce qui est dû à reni|>ereur, et. tâcher de nfériter la continuation de la confiance qu'elle vous a marquée, n'étant que grande duchesse.

«Je ne sais si les Czartoriski, connaissant les raisons qfue le grand duc avait d'éloigner Poniatowski, oseront proposer au roi de Pologne de le renvoyer à' Pétersbourg pour complimenter l'empereur, et si l'impératrice le reverrait avec le même plaisir qu'autrefois. Vous pourriez vous entendre sur cet article avec mon ambassadeur en Pologne, qui ferait sentir au comte, de Bruhl, que ce qui a pu blesser le grand duc qui, pendant la rie de l'impératrice n'avait aucune autorité, ne pourrait plus ne pas lui être aussi sensible aujourd'hui qu'il est empereur, et que ce serait le blesser que de lui envoyer quelqu'un qui a pu l'oflFenser sur un point aussi délicat. Mais ce serait une chose à traiter avec toute l'adresse possible pour ne point déplaire à l'impératrice si vivement peinée lors du départ de Poniatowski. Quoique les Czartoriski aient fait vers moi quelque avance, je ne crois cependant pas qu'on doive y compter "datls ce moment-ci, où ils pourront renouer leur ancienne liaison avec la Russie et avec l'Angleterre. Ainsi le meilleur serait toujours d'éloigner de Pétersbourg un agent aussi dangereux que Poniatowski. C'est * .à quoi voufi devez, aiqsi que M. de Paulmy, employer tout votre art, par rapport à l'empereur, à l'impératrice et à la maison des Czartoriski, et au comte Bruhl en particulier, etc.»

Louis XV n'avait pas tort de supposer que la bonne intelligence qui avait régné entre hii et Elisabeth ne durerait pas sous son successeur. Dès. l'avènement de Pierre III de vifs démêlés éclatèrent entre la cour dé Rusisie et celle de France au sujet de la» qualité d^empeireur à. laquelle prétendait Pierre UI, et que Louis XY

]:efti8dit.de lui accorder. On peut lire dans i^histo ire de la diplomatie de Flassan (t. VI, p. 332 et suiv.) le récit détaillé de ces misérables querelles d'étiquette. Ce n'était là qu'une des raisons de la mauvaise situation de M. de Brèteuil àPétersbourg, et quoiqu'il ffit dans les meilleurs termes avec Timpératrice, il avait demandé et obtenu son rappel, et d'être nommé. à l'ambassade de Suède. Il quitta Pétersbourg le 25 juin 1762 (n. st.), et il se trouvait à Varsovie, se rendant à Paris^ lors(q[u'il y reçut, le 14 juillet, la nouvelle de la révolution qui venait de placer Catherine sur le trôné. Au lieu de continuer son voyage ou de retourner à Pétersbourg, où il n'avait laissé, qu^n de ses secrétaires, M. Béranger, chargé des aflFaires de France, M.* de Brê- * teuil se rendit à Vienne, où il reçut Tordre, par une lettre particulière de Louis XV, en date du 10 septembre, de retourner en toute hâte à son premier poste.

, M. de BreteuU n'ignorait pas les desseins secrets de Catherine, et on a pu croire qu'il ne s'était éloigné de Pétersbourg que pour n'être pas compromis dans une révolution, au succès de laquelle il ne croyait pas. Son départ fut vivement blâmé par le duc de Choiseul, et voici la lettre justificative quil lui adressa à son retour à Pétersbourg:

«Je suis parti de Pétersbourg le 25 juin, instruit du projet de la conjuration, mais le moment de son effet n'était pas fixé, et paraissait même éloigné d'après le détail des mesures, et ce que me dit l'émissaire de j la czarine. Elle me l'envoie la veille de mon départ,

' 24 de juin, sans qu'il fût muni de rien qui pût autoriser

ma confiance. N'était -il pas prudent et nécessaire

d'exiger des prenves de celle de la ezarine dans cet homme, avant de s'y livrer? Je lui laisse une instruction à ce sujet, et j'attends pour rendre compte de cette ouverture à la cour qu'il ait remis à mon secrétaire les quatre mots de la czarine , qui pouvaient faire ma sâreté à tous égards. Je pars sur ces entrefaites, 19 25 de juin. Si près de mon départ annoncé à tout le monde, pouvais-je le diflFérer si subitement, et n'avais-je pas à craindre qu'il n'augmentât les soupçons du czar contre moi, au point de l'engager à me faire un compliment désagréable pour le Eoi? M. le chancelier m'avait fait insinuer par le comte de Merci la crainte qu'il avait que le czar ne se portât à cette démarche brutale; n'aurait-on pas eu à me reprocher d'avoir exposé la dignité de sa majesté?

«La czarine me demande cent mille écus, et je n'en ai pas un. Je ne veux pas lui avouer mon impuissance. Je demande si ce secours est pressé; l'on me dit que non, et qu*il suffit qu'on en soit assuré. Alors, je prends l'engagement de fournir à la czarine cette somme en ducats aussitôt mon arrivée à Varsovie. Pour faire agréer cette proposition, je me sers du prétexte du bruit que pourraient faire sur la place de Pétersbourg soixante mille roubles tirés sur-le-champ par les négociants français. Cette réflexion paraît juste et la contente. Il me semble que je gagne par cette conduite le temps d'être éclairci du vrai de cette conjuration, d'informer ensuite le Roi de la somme qu'on lui demande, et de recevoir ses ordres avant de la donner. Il me paraît encore que j'engage également la reconnaissance de la czarine sans hasarder un écu. L'arres- • tation d'un conjuré précipite toutes les mesures et les résolutions, et je n'ai le temps de rien faire. Cette circonstance est fôcheuse pour moi, Monsieur le duc ; mais les raisons de ma conduite sont-elles moins raisonnables?

«J'apprends à Varsovie l'exécution et le succès. du projet de la czarine. Mon premier mouvement et mon seul désir sont de revenir sur mes pas sans . attendre les ordres du Roi. J'étais bien sûr de la pureté de mes vues, mais j'ai craint qu'elles ne fussent pas assez éclairées; vous conviendrez, M. le duc, qu'il est scabreux

de prendre sur soi des démarches de cette espèce. Enfin je -suis parti de Varsovie pour m'avancer jusques à Vienne. J'aurais' dû attendre en Pologne les ordres du Roi; mais^ tout calcul fait, le voyage à; Vienne n'a retardé mon arrivée ici que de cinq jours, puisque j'étais % Vienne avant Tarrivée du -.courrier qui m'apportait Tordre de rebrousser chemin. Voilà, M. le duc, une répétition abrégée . de mes torts et de ma justification. J'y ajouterai une seule réflexion. Que m'auratt-on dit si, comme peu s'en est fallu, la révolution eût été mal* heureuse pour Catherine II, et que je me fusse trouvé à Pétersbourg fourré dans cette conjuration sans ordre du Roi, ou pour mieux dire, avec d'anciens ordres contraires; que j'eusse disposé des deniers du Roi, sans y être autorisé, pour une opération manquée, et qui compromettait Tétat et sa majesté? En vérité, M. le duc, il serait trop malheureux d'être jugé en politique sur l'événement par le cabinet, à moins que l'on n'eût un pouvoir sans bornes et des moyens également étendus. Le public ignorant des faits s'accroche uniquement à ce qu'il voit pour louer ou blâmer: c'est au. cabinet à dédommager de cette injustice ceux que le mystère des choses y expose nécessairement, etc.»

Voici la lettre de Louis XV, du 10 septembre (h. st.)- EUe est comme le point de départ de la politique suivie durant bien des années à l'égard de Catherine par le cabinet de Versailles:

«M; de Breteuil, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite de Vienne, le 7 août dernier. Si vous ne pensiez pas vous trouver si tôt dans cette ville, je ne devais pas non plus m'y attendre. Mon ministre des affaires étrangères vous a mandé ce que j'ai jugé de votre départ de Pétersbourg dans un moment si intéressant dont vous étiez instruit, ainsi que de votre précipitation à vous éloigner de plus en plus de la Russie. Si vous partiez malgré ce que vous saviez d'une révoljation prochaine, dont vous avez appris l'issue à Varsovie, il était naturel d'y attendre, aous quelque prétexte, les ordres que vous demandiez, et que je vous y aurais fait

adresser, att lieu de vous mettre dans le cas de (iiflFérer h les exécuter en vous rapprochant de la France. Quoi qu'il en soit, l'aveu que vous faites à naon ministre de votre tort dans cette occasion, me fait juger que vous redoublerez de zèle pour mon service, et pour réparer tout ce que votre conduite y a pu apporter de préjudice.

«La conduite, les procédés, et les opérations de Pierre III, ainsi que le silence et la patience affectée de l'impératrice, annonçaient également que ce prince ne resterait pas longtemps sur le trône; mais on pe prévoyait pas que l'événement dût en être si prochain. Le changement de g-ouyernement en Russie change aussi la conduite de toutes les puissances étrangères avec cet empire. Deux objets doivent aujourd'hui exciter votre vigilance; ce sera: 1® Tintérieur de la Russie, et 2^ les principes que la nouvelle impératrice se formera par rapport aux puissances alliées ou ennemies de l'impératrice Elisabeth.

«La dissimulation de l'impératrice régnante et son courage au moment de Texécution de son projet, indiquent une princesse capable de concevoir et d'exécuter de grandes choses. Il n'est pas douteux que la mémoire de Pierre III a peu de partisans; ainsi, l'on ne doit point prévoir des troubles fomentés par le désir de la vengeance. Mais Timpératrice, étrangère par sa naissance, qui ne tient en aucune manière à la Russie, et nièce du roi de Suède, a besoin d'une force inaltér$hle pour se conserver sur un trône qu'elle ne doit ni à l'amour de ses sujets, ni à leur respect pour la mémoire de son père, comme on le vit lors de la révolution qui y plaça l'impératrice défunte. Quelque attention qu'elle apporte, il y aura des mécontents. Si cette prin- (^esse a l'âme haute, elle a le cœur sensible. Elle aura un favori, une confidente ; le choix qu'elle fera nous importe peu. Il ne s'agit que de connaître ceux qui auront la principale part à sa confiance, et de chercher à se les concilier.

«La princesse Daschkow doit certainement être bien avant dans ses bonnes grâces; mais peut-on répondre qu'une entreprise secondée par une personne si

jeune, n'ait eu d'autre motif que le bien de Tétat, ou rattachement à sa souveraine? La passion du ezar pour mademoiselle de Woronzow a pu exciter sa jalousie* Si oette raison n existe plus par la mort de ^e priuce, la princesse Daschkow, romanesque et encouragée par le succès, peift ne pas se trouver assez récompensée, et croire qu'on ne lui marque pas assez de confiance; enfin, pour quelque motif que ce soit, ne fût-ce que pour le désir d'intriguer, chercher à remuer de nouveau. L'impératrice, si elle en découvre quelque chose,, peut l'en punir, ce qui changerait encore la face de cette cour, > On doif s'attendre, à voir bien des factions. Elles sont encore plus certaines, sï cette princesse a un favori. En choisissant un Russe , le crédit qu'il aura excitera sans doute la haine des autres; si elle choisit un Allemand, tous les Russes en seront peines, surtout s'il profite de sa faveur pour distribu tir des grâces à ceux de sa nation. Enfin, si M. Poniatowski retourne à Pétersbourg, l'éclat que ce voyage fera ne peut manquer de préjudicier à la gloire de l'impératrice, et par conséquent d'affaiblir son gouvernement, en aliénant d'elle le cœur de ses sujets. Votre principal soin dans ces premiers moments, doit être d'examiner avec attention la conduite de cette princesse , de voir quels seront ceux qu'elle honorera de ses bontés particulières, de chercher à vous assurer de leur amitié pour tourner les résolutions de la cour de Russie d'une manière favorahle pour l'avenir ....

«Vous savez déjà, et je le répéterai ifci bien clairement, que l'objet de ma politique avec la Russie est de l'éloigner, autant qu'il sera possible, des affaires de l'Europe. Sans rien faire personnellement qui puisse donner lieu à se plaindre de vous , l'objet de votre attention doit être de donner de la consistance à tous les partis qui ée formeront immanquablement dans cette cour. C'est par la dissension qui y régnera qu'elle sera moins en état de se livrer aux vues que d'autres cours pourraient lui suggérer. Vous devez chercher à gagner ramitié et la confiance des personnes puissantes dans cette cour, et de celles qui peuvent le devenir ....

«Je laisse à votre prudence et h la connaissance que vous avez de mes intérêts et de mes intentions, à régler vos démarches, lorsque vous ne croirez pas avoir le temps de demander directement des ordres .... Il ne doit pas être question, de ma part, de former des liaisons avec la Russie. Il snflSra d'entretenir celles qui sont de bienséance, et de détourner adroitement les engagements qu'on pourrait prendre contre mes vues, etc.»

M. de Breteuil de retour à Péters bourg, avec cette mission aussi délicate que difficile à remplir, se flattait d'avoir le plus grand crédit sur Catherine,, d'autant plus qu'en passant par Varsovie il s'était chargé des lettres du comte Poniatqjvski et qu'il ne doutait pas que ce dernier ne reprît bientôt et ostensiblement son ancienne position auprès de la nouvelle impératrice. Ce fut en effet par son entremise que Catherine répondit à Poniatowski, mais pour le prier, ou plutôt pour lui enjoindre dans des terjnes formels de ne pas venir en Russie. On a vu que, malgré l'apparence d'une faveur personnelle, M. de Breteuil n'avait aucun crédit sur l'impératrice, dont les prétentions étaient encore plus hautes que n'avaient été celles de Pierre III. Il se lassa de ce poste désagréable, et il demanda avec instance d'aller remplir Tambassade de Suède oti il avait été nommé dès le mois de juin précédent.

M. de Breteuil quitta Pétersbourg le 16 mai 1763, laissant cette fois encore pour chargé des affaires M. Bérenger. Quoiqu'il fût personnellement en butte au mauvais vouloir de Catherine, M. Bérenger conserva ce poste deux années. En 1765, le marquis de Beausset fut accrédité en qualité de ministre plénipotentiaire,

mais à ^on départ, en 1767, îi ne fiit pas remplacé. M. Bossignol^ consul, demeura chargé des affaires de France. M. Sabatier de Castres, qui vint résider à Pétersbourg en 1769, n'eut pas d'autre titre, et ce fut seulement en 1772 que la cour de Versailles fut de nouveau représentée à Pétersbourg par un ministre plénipotentiaire. M. Durand eut en 1775 le marquis de Inigné pour successeur; mais celui-ci, en partant en 1777, fut encore remplacé par un chargé d'affaires, le chevalier Bourée de Corberon. Enfin les relations entre la Russie et la France paraissant se rétablii* sur un meilleur pied, le marquis de Vérac ftit accrédité à Pétersbourg en qualité de • ministre plénipotentiaire. Aucun de ces envoyés ou chargés d'affaires n'eut la moindre influence à la cour de Russie, pas plus auprès de Catherine qu'auprès de ses favoris et de ses ministres, et le champ fut laissé ouvert aux habiles manœuvres de Frédéric H. Il en résulta le partage de la Pologne et tant d'autres entreprises désastreuses pour la balance de Téquilibre européen.

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