SA
. <f .En- prenant congés i de Vimpératrice, il lui a dit dans des termes très simples et très nobles^ qu'il s'était ïnontrë à elle tel qu^il était 'rèelfcment, qu'il n'avait usé
. d'aueun artifice, d'aiicune adresse pour qapter sa bienvéillance- et son amîtiç, qu'elle ét^it par conséquent en état de juger de soir caractete et de son mérite, et
. que, comme 41 était bien Mr qu^aussitô.t aprè« qu'il serait Jparti, on essayerait de le calotnnier et jJe .lè noir-
.' cir, k lui ' demandait avant de donner créance, à ce
. qu'on lui dtraît, de vouloir seulement consulter son propre jug'ement. Il ajouta qu'il n'était pas un flatteur, mais qu'il ne* pouvait s'empêcher déMni dire sineère- ' ment "qu'elle avait surpassé, la* haute renomiûée dont elle jouissait, et quï^ regardait les quelqueis Semaines ' ' qu*il aVait, passées ayec.elle comme les plus agréables. et les; pltts profitable» (le sa vie. L'impératrice fut si touchée . de . la manière " dont cela fut dît qu'elle eji versa des larmfes; -elle^ Fembrassà avec .une- vive émotion et beaucoup dé iîordialité ,' et tandis Xqu'il lui baisait la maiif, bUe'littî baisa aù^si la sienne. tîjeJa m'a été. •conté pair l'unique témain de cette scène singulière. . «L'erApereur n'^a pas eW' moins de succès auprès d^
la jeune» eoiir, surtout auprès de la grande duchesse.»* .
Le ministre de Franee jugeait au .contraire que l'empereur atvait produit Une médiocre impression sur Oatheriiie, et il se flattait que cette visite n'autaît pa«
les c<)iî8éq.uence8 que les. uns en espéraient^ et les aù-
très craignsiiieiit. . M.de Vérac écrivait le 21 jiiillet:
,«Le séjour du comte de 'Falkeristein a fait peu de sensation parmi les Russes. »,
. " Et M. de CorVeron écrivait le 25 du même mois:
« Depuis que. l'enipereu^ est /parti, on/ne: parle
, plus même politiquement de son séjour. Il a /ait si
peu de' sensation ici pendant qu'il y était, qu'il n'est
pa^. étonnant 'qu'on lait si aisément oublié.»
Oatherine. avait <ité .frappée, de 1 esprit de Joseph II,
6e qui n'eét pas surprenant, car ce prince, malgré ses défetits, e^ ^vait véritablement ; bèau<Joap :^ c'est, du moins ce qu'écrivait (Je Vienne^ le 8 ao^t 1780, -sir Ko^
bert * Kei1j>. Le même ambassadeur tiom a conservé
dans sa dépêche dti 19 octobre^ écrite ej^. français^ le - jugement que Josepîi- II portait sutr Cathierine et sîir ces ministres: ' -
- «L'emperjBur m'a dit:, le. graiïd , art . est de savoir entrer dans le caractère de l'impérati^ce de^ Russie et de la flatter. Elle a sans dpute un esprit distingué,* ' mais ell,e iié peut tout fairç par elle-même-. Quiconque*, a à traiter avec elle ne doit janaàis. perdre de vue. son sexe, ni publier qu'une femme pense ^ et agit différemment d^ un. homme. Je parle par «xpérieiice en disant que la 'seule voie pour rester en. bons termes av-ec elle
,fe«t, ni' de la gâter >iii de la heurter de • front ^ de la laisser agir ^ son gré ààan le$ affaires de .peu d'im--
. çortance pour .lui fair-e ^ccçpteîr autant qtfe possible tous les refus né.eessAires, de lui lals&er voir,uh désir coiastant de lui plaire, et pourtant, .eh. même temps, qus'on çst fermement' résirfu à maintenir . certains principes essentiels . et un juste sentiment de. son. propte droit; lorsqù'eUe lexprim^ uq désir pojlr une chose qui peut être, accprd^e sâps 's^écarter de ces principes, uavoir pour elle ces égatds dé complaisance qui 9ont dui^ à une femme; mais, lorsqu'elle insiste pour avoir deg. concessions ; qu'on ne doit pas lui faire, il &ut ïui faire sentir qu'on ne là suivra que . jusqu'au p^int où Ton veut bien aller. De cette . manière, on peut espérer àç vivre sur un bon pied avec elle, d'être en garde contre la vivacité, et l'impétuosité de sçs- sentitnents , , et de la convaincre que, dans les points essentie^ls, chaque aouverain a un droit itconteàtablë dé tirer la grande ligne de sa pi-opre conduite, et d'y adhérer \strictement. Le grand malheur de l'impératrice est • qu'elle n'a personne auprès d^elIe qui ose retenir, ou réprimer niêiiie les premiers emportements dé ses • passions. Le cpinte Ostermann est un homme dé paillé; il ne fait riçn et
il d'à pas âc poids. '^ Quant à Béebcirodfco, c'est^ un , parvenu; ; il étalt^ un petit « se^étaire, un- simpfe -înterprète sôus k^ iAaréchal Romanzow, et. il garde les sen- timents de cette sorte d'hommes. H a quelques" talents/ la roiitiné des affaires';' in.ais 41 .a peii lu', et i^e sait 'rien.de la. grande, politique, ou des. intérêts perjnanents
, des princes. ' Lorsque su ;souveràîne se sert dç sa J)luinae, et lui' dicite* rexpressiôn la plus violente; Bt soifvcnt la plus "dé^rdonnée de- ses : sentiments du nlorment,' Je secrét^i*e n'a pas la fermeté, iii peut-être la disposition de; réprimer les causions premières et non réfléchies de ^on e8l>rit'; il. couche- pair écrit ses idééa dans toute Jeur^énergie.et leur crudité, :ets])r.obablement .il se dit à lur-inême: ce n'^st pas înon affaire de peser ou >de remontrer sur les conségu^èIJce»^^que len rois de^ France, d'Aiié^^terre, ôa rEmperéut Se tirent de ee mauvais pai^ .comme ils pourront. ,TeUe eat Ik situation de rimpératrica, et quiconque est engagé dans une af- .iair^e importante ayec elle ne doit "paj^^. perdrç de vue cette' cireonstance. — ,Mais, dis-ja, depuis la disgrâce du comté Banîn, .le prince Fotemkin n*est-il pas le.coii- , seiller coufidentièJ de l'impératrice ?.. — , . Oui , a repris * - Vémpereùr; mais c'est un .conseiller très^ insuflBsanf. II. a peu de connaissances et une '.'^raiide. indolence, et même l'impéi^atrice elle-même affecte de. le tlaiter, ou du çioiiis dé. parler de .lui,. comme son élève en politique, et en conséquence comme un honùne .qiii a plu- •tôt besoin d'être conduit qtï'ii n'est propre à conjiuire.' Elle se plaît à dire: ^ il est mon élève;, c'est à moi qu'il ; doit toute sa . cohnaîssance des affaii:es. Vous, n'anrez, pas' de. peine à croire- que lorsqu'elle s'èxpri- -mait de- cette .manière la personne '^' qui elle ''s'jadressait . ne. poussa pas la franchisé, jniéqu'à lui dire: Ôùi^ madame,, il e$t votre élève, et en vérité il, vous fait' très peji d'^honneur. — Paraît -il donc, aV'-je dit, que le' crédit et l'influencé , du prince Potèmkin soient dimi-
^ ^lués? -r* Nullement ,' :'a ' repris l'empereur", mais en politique Ùs n'ont jamais été ce que lé moMe . imaginait. L'impératri<îe ne désife pas ce séparer de^ lui, et, par mille raisons 'de toute sorte:- EUe né pourrait pas . aisément se défaire de lui, même si elle en avait le^
désir;* Il faut, avoir été • en Russie . pour ôoiîi^rendré toutes ïes particularités dé la situation 4e rÎDàpératrîeè.»
-, ^ Sik'S,erpaines ,aj)rès. le départ; de' FEmpereur 41b autre , visiteiir s^rrira. à^ PétQrsbour^: ce .n'était -autre due le Prjnce royal àe Prus&e; Phéritiçr. présoniptîf de
Ja .coiiroune, le ï^CTeu de, Frédéric,- q.m v.énait^ travailler
' ^ efiFaCerles împre^siijns trop favorabtéç qii^ Joseph II.
avilit pu faire sur rësprit dé Cathedne/ Un loiit autre
„ èucpès . attendait ^ ce prince. Sir'- Jaines Harris écrivait le 8.set)tembre'l780f ' : .'*. .'.-.•*. ".-
•«.•Le pi'incig^'dè Prusse vient d'arrjverr .LVntHvue (Jui'^a eu lieu hier .matin entre lui et l'impératrice en
gi'ande cérémonie et aveô oeiaucoup »d étiquette , a; été,
je crois, • très; • peu "s'atisfaîsantj^ polir l'uix conime'ppùr
Fautre. Ge, prince a paru à Fimpératrice lourd, *résèï>^é -
et gauche; èt.-'îl^ a- trouvé qu'il, avait été reçu froide-
çient ét.av.ec haûtèiir/- Le «oîr, il a gagriè peu- de
^terrain; et rimpératrice; Bien iju'elle fût à l'Heriiiitagey
où die est en général très cQmmunic.atîVe,..ûj^ pas-feit
plus d'attention i^ lui . que, là convieriàçice et. la plus
•simple pJàlitesse Texigeiiieïit. '' " .. . -^ . •
^Et Je ,22. septembre: / ' .. • ... , ,"
. .' .>< L'impératrice est chaque jour, moins- polie- »poùî: Iç prince'^ dé Prusse,. ;et elle évite autant* que possible de le voir. /Il ny;^a eu pas ^t iLn?y aura pas 4^ fete^ extraordinaires-, et elle semble décidée, à" en juger par sjpt conduite, à/faire.éntendrë que ce doit être la dernière visîte de. ce côté-Jà. Le. prince ^st. blessé au vif, et il
'vjtt'es.t pas probable quil oublie ou qu'il pardonné jamais la sotte .figure qu'il fait en .6é moment., Jie gr^^hd -dnc et la grande duchesse sont très » attentifs, auprès de Im, et pourtant il né trouve pas tnême. en eux. cette, cor-, dialité à .laquelle il . s'attendait. Les • gens du pays iiniten^t leui;s' supérieurs ^^et lorsqu'il va dans le^.maî-
., sons particulières , il j porte avec- lui «W cérémonie et renïi^ui. Au- milieu de tous ces désagréments, il espê-
raitv trouver 'q.ueiq9ç eansolatidn 4abs {ar sojciéti^ de sa lïïaîtresse, qml'aviait suivi jiisqii'ici.* Maie.la «év^Hté ' dé- ses inentops et l^ cràiiîte' de son oncle .'Font ,forcé à la iieu?e ;paitttr. Le. prinee Potemkin n'a'nul-siottei deloi; être, ag^éatrie^ et ne ^^ui rend, que les ^aoins le» plus indispehMbliés. » à • < . " , x
. Et eneôre.Ie 2ô septembre: •
«La -conduite de l'impératrice avéfc, le prince de -Ligne présente le' contraste le "plus fappant avec ses. manières a regard du .prince^ de Prusse. Rien ne blesse plus ce dernier et* sa suite que le plaisir^ et Içi satis-' faction que, .rimpéràtrice' éprouve dans la. sdcîété duprince de. Ligne, (jui a le talent de faire* entendre à . rimpératripe , en ayant' l'air* de plakaiiter, JeH vérités les plus importantes.» * / .
IL n'est pas surprenant qû'uiï honime de tant d'éefprit. et' $i aimable .plut'beauc'o.up à Catherine, mfais .en ce moment là r considération qui' s'attachait kû prince de Ligne était; sArlput à l'adresse iie rautrichieii. Distiiîgtfer, -caresser le* grince de Ligne était pour. Oafhérîne une fttçon. indirecte de- marquer son'g.oût, son estime pbur' l'empeteur Joseph. II, et de montrer aou éloignement pour Je ^oi dè'Pnjsse, dont elle était înécbritente. Il serait néattmqins difficile de' dire po.urquoi Pitupératrice- de Éussie s'étaH si. fort tefr'oidie potir i^on bon allié Frédéric^ îl. ' Le fait était pourtant évident. Sir James Harfis écrivait le 6 octobre:
« L aversiop dé Timpératricë ^pour.. la maison. djB Brandebourg parait être aussi Violente qne soudaine, . et /si eHe dure; eHe -finira, par rompre Fallianee q«i existe eBft|-e ; la Prussp et là Russi.è. J'ai été pendant^' trois jours ténaoin du mépris et du" dédain .^ue. l'impératrice" marque au prince ^e Brlisse, et j*ai été surpris de^8:a patience et de sa înodétation. Uïi de. ces derniers jours,
ehez M. Ni^ryBchki»^. ellcî ne Ysl jpvîté à sa tafele ni po1if . le jeu ni pour le «ouper.; 'çHein'y à admis, qiiè .moi-même, son/ferori et le prin.ce' Potemfcïn. Dans la mascarade elle s'est montrée masquée,» et suïsaitdt après son arrivée elle m'a dèiiaândé de Papc<?mipâgner • en.me disàùt- Ne* me ' quittez: pas de toute la soirée;,' Je vohs ai fait chevalier et Je veux que. vous ip'e défendiez contre, leçi ennuyçiix.ô '• ' . ' ' .'
. Et encore Je 13 octobr^i :.
«Le prince dé Prtissfe est. parfi. Jusqu'au, dernier moment l'impératrice à gardé là. même conduite à son égard. Elle laissait toujours percer le, dégoût .et Tennui ^ lorsque son iUustre visiteur, était 'présent, et en parlant , de lui çlJe a toujours; laissé- voir qu'*éllè avait la -pto médiocre opinion de ses talents "et de son mérité. Malgré les nombreux et puis^ant^ atnig ^que le toi 4e Prjisi^ a dans cette cour,, -je suie ^ûx qit^e soô neteu. n-a réussi en rîfen die ce qull" -â etitrepris; quïl à c<hifirme', pjutô.t que^diimiriué, ta b.onne opiiHQn.que l'impératriôe a dû edmt^; de Falkeïistein ;(Josepi ll)^ et qu'il a fait baisser les intérêts de son .oncle 'au Heu de' tes relever; Lé prince. Potemàin n'a p^' permis ^ sa iiièce; de -lui donner'-à souper. En un'mctj le prince de JPrusse
est parti iûéconteiït* et dégoûtée. » ' /' ' •'.
. Sîr J^mh^ Harrîs .écrivait ^ttcoré ie. 1 7' notrembre :
• «Le prince de Prusse- èèt déjà 'presque oublié, pt otf B« pàrl^ de lui qu'avec une vespèce de pitié' qui touche. ^,u mépris. Telle est l^umeur présente, mais je ne répondrai pas de c'e que .sera celle, de demain/ Le parti prussien .est nombreux; il est habile , iatrigttaiit, et il est :si. habitué à dominer qu'il ne sera pas àîsé-
r ment ébranlé. » * . * • .
L'envoyé " da .cabinet de • Versaillçs- reec^naisÉlait 4e
mauvais accueil qui savait' été fait au prince de'Pi^usse,
inais i] çn portait un tout' autre jugement -que ne lésait
^sir Jaimès • Hatrîs. H est vrai que l'explication qu'il
donne ^de< la^ èojiâmter de ^.Qatberlne à Tégard de M
prince est une énigme '•dQnt :1e ôen^ nous échappe. M-,
de V.erac écrivait le G octobre: .. '
. « Des ' évé^ieilaents particuliers ' et pur^méuf domestiques donnent depuis un mois infinîmferit d'iiumetir à rimpératrîcîe/.et raflFectent an point qu'elle n'est absolument ptus'la même. Tout ce qui l'eptoùre en Souffre, et il est malheureux pour le prince Royal de^ Prusse' d'être arrivé ' ici dans, un moment où sa pi;.ésence n*a ' pu qtt'aUgtaenteT l'humeuf de TtijapératHce paroles efforts mêiiçies qU',eîIe â .été oWige.e de faire pour tâcher de la di^imuler.. Je ne. doute p^^s .que dari« tout^«,utre circonstanee le Prince Royal n'eût plù infiniment à l'impératricQ. Il joint a . rextérieut . le plus neble beaucoup d'affabilité, paraît avoir de Fésprit et des* connaissances^ et sans jaçiais manquer a la- dîghitç de soji raiig; il est dans li^ société un particulier très aimable.» ^"
Et encore lé 31 octobre dû toêmisj mois:. •
' . « Lfes; adieitx .dé 4'impérdrtriGe. et du .Prince Kôyal ont été.fQrt touchants., On dit même qtfil .y a eu des larmes .'répandues. Elle s'est exprimée danâ les termes- Jes plus vifs sur p^s dentimetits pour K^roi de BruftSâ,. et Je ne doute pas que le Prince Royal n ait emporté sonestiine, -et que. ce voyage sera utile aux vues du roi' de Prusse. » •" * '
, On ne trouve ni' dans le^ 'dépêches de M. de Ve-
rac ni dani celles de sir James. Harris la moîiidre tracé
des événements au^quds^fâit allusion le. premier, Mais
on ne peut douter .de leur existence quand on lit. daAS
la dépêche du 9 ^ novembre- (je l'ambassadeur anglais, le^
passage suivant : * . . ' .
«Le prince Po^emkin se .l>laipt que . r^mpératricé
»*est fâchée de quelques grâces très ^extraordinaires qu'il lui a «demandées pour luî-niême et pour sa famHle ; et lôrsqûll l'a pressée dé . les» lui accorder, elle . Ta. rèn-
voyé dé sa i)réàeûce en lui fesati^t des repFOches. H se plaint aussi de Ifaniiriosité de sea ennemis. qtri, dit-^îi exçri^t con^tâminent l'inipéi'^trice contre • lui, et quî ont flnï par lui faire croire quil ï\'s^ rien èii vue' qiie s^ propre ambition* et ,son- élévation: à T^ntendre,. 1^' caractère de Uiiïjpiératrîoe est' changé,' elle est-- plu^ que jamais défiante ël. soupçonneuse, et elle eM s> gâtée par la flatterie qu!elle n'est .'pas càpal^lê (le prêter rereîlle à une ' Vérité • désagréable/ Il dît ijii'il 'est lâs àc-fa coim-; il Ijarle de s'éloigner et de voyageV: en un mot ^ il. tient îp langage d'un .fàyori dégoûté^ ou qui^se cr-oit en disgrâce.* ' ' >.■ .'-**' ," ".
A «Sir J. jHarris éejivîùt. ç'nèorç peji /de joù*» après,
lé'n.décémlbre 1780: ' '.' , -^ -^ .. ' . ■;
. "• <<.yiinpératrice a-est . pliis ^jeuj^e 5 nés facultéa s''a£feiblisaent,^ se:s- passons'' deviennent plu& iorte^j et. elle * tfa plus cette, vigueur d*esprit/ et. cette netteté de jugement qui idistirigimiént ses' actes, dans les J^remièies années de sort .rèsrnè,>> . ,••/
Il j atait une auke: ràifïon qui poùVait explïîiuer la
dîminutîoa^ dé crédit dont se .plaignait .'Potémkin. ' Ca-
thorlne; ètaif .satisfaite de^ rimant qu^'elle avait, ^t tssùt
que. durait' ^on amour elle se^sbuciait peu de déplaire
à Potemkitt. Lui - lûême l'avouait à sir ^àmes. Harris,
qui é;cnvîiit le' 1 'aoûtlTÇO: ' * ■ ' . . . •*'•■*.• •. . • •
,« Lorsque tout ' Va bi^n , : :Da'a: dit le pjince PoktBm-
kin, mou infliuenee' est petite,, lilaîs lorsque Timpératrioe
a. des ennuis, elle a besoin de jpoi,. et aW» mon* crédit
reparaît aussi gravd. que jamais. .Ce sera bientôt Icv
ca&, a-t-il ajouté, et j^çn profiterai . certaine^mënt . à'ttue
manière ou d'une autre. » '• ". - / ' • . . •
Cependant, a'il.faut en croire le ininistré de France, tout autre que^fui eût été satisfait de la faveuf qui lui restait dans je moment ..même oti il se^pl^ignait si; wèremejit M. de Verae écrivait le 15 octobre 1.780;
«Le crédit de. Potetiakm auprèis dé Timpératrice, où' plutôt rascendant' qu'il a su' pre^drci sut soi> esprit .se soutient danà toute. .»a force, et \e rend le maître absolu/ de rintiérîeur de-Vétàt^et le /dispensateur de toutes les;, grâces. .Si\à.cet excès de pouvoir il Joignit un esprit aétif ei Famour du. trarail, il n-est pas doun teùx que rmfluence des autres' ministres dans les at-. iaires ne disparût eutiérement devant la sienne. Mais il est paresseux Jusqu'à détester . toute ^sorte doceupatiou, et si l'on excepte les. soins qu*il se donne pour la conservation' de son crédit, le reste nesl >che«: lui qu'o§tentation ptire. . Cependant cet honûne qui- joue un' rôle si éclatant, et dont le lux^e ejFréné surpasse celui de bien de^ ii^oùv^rains , |)araît enquyé de tout, ïx^ème de sa. faveur. L'inoccupation le rédnilr a passer des 'jojurfiéès entières à se laisser fripouner au )e|i par cioq ou six complaisants. Un désordre incroyable règne dans ses affaires et dans sa ipaison,. et êOOjOQO roiiblès ne suffisent pas« pour payer ses fantaisies. IL traite les Russes avec une hauteur .et.uri mépris dont on ne se fait pas d'idée, et sans doi\te il aurait depuis lt)ngtëmp8 iàssé leur patience, si lé besoin qu'ils ont, fie. lui ^ et rhabitu^e de l'esclavage tie leur . çôt appris de ^sup^rortjer tout. D'ailleurs ceux qui le voient dans. son intérieitr assurent qu'il ,â' de l'esprit et des. connaissances, quoique sa tourùure^ ses ^gôûts^, sa manière de vivre portent ^n caractère de . singularité. ». * •
Potèmkin étail d'autant plus fâché .de n avoir pas dans, .ce moment le niêine crédit .qu'il avait pjis fort à eœur^ à ce qu'il' senrble, les négociations que poursuivait sîr James Hàrris pour engager }a Russie dans une alliance offensive et défen8}ive. -arvee, TAngleterre. ;. Càtherîrie se reftwàit obstinément, de pr^êter Toreille à
toiâtçgf lesrouvçrtures qui. lui étaient faites, et s'en'tenait
à une neutralité quelle appelait 'jâeutrâlité armée,
et qui consistait à -se; tenir dans une égale indifférence
à l'égard des puissances belligérantes,' c'est-à-dire, de
1(1 France et ije l'Angleterre../ Sir J&mes Harria .attribuàit au comèe Panin. rimtiative'^ ^e eètte politique toute d'ex.pectatiyé* . En cela il se. trompait,, et ce. ministre, 'qiii;jétait presque en disgrâce 'et sans aucune influeùee^ s''en défendait en disant,' comme le rapportait rambasfadeur d-Angleterre dans, ^s^ dépêché, du 24..dec*em-.
bre 1780: ' •' " V' ' ' ' ' .. ' • '
'. .« Cdui qui , croit qtf'aucun' îndivîdu a ''mis daiis la tête ' de sa Majesté Tidée de ; la neutralité armép se t^ohipe, et celui qui croit qu'aucun individu est^ assez puissant pour la lui'ôter-se trompe également.»
C'était le eas<. de 'sir James Barris; c'était '.a^ussi
celui de TiOtemkin qui, accoutumé, à FeiùporteT lorsqu'il
s^'agii^sait de bagatelles, ne "pouvait'Se.piBrsiiader qu'il
•Ijii fftt inâpossiblç de diriger à son gré la polifique
.étrangère dd' la Russie, et que Oatherin.e pût avoir sur
ce -pjoint /des idées arrêtées.' L'amba&sadérur anglais
écrivait dau& cette même dépêche, du 24 décembre:.
' «Le prince Potemkin m'a dit qu'il était étohqé de la, résistance inaccoutûùiée' qu'il rencontrait dans Timpératri'ce , et qu'O- .n*avait ^ jamais: .éprouvée. Il l'^ttritiiaît en partie à Vidée que ses ennemis avaient enracinée, dans l'esprit de Hnipératrice . qu'il aspirait à un pouvoir sans boïnes, a la. sottise du favori qili n'était bon qu'à rapporter d^s conitùérages , et surtout aux adroites flatteries de rEmpereur qui, biéîi qû'rï ne lui fût pas hostile, lui ayait" beaucoup* nui en persuadant à l'impératrice qu'elle était la .plus grande princègse 4^ l'Europe, et qu'elle nç devjait . pas permettre à aucun ministrç ou favori dé dirigei' sa politique. D.. à ajouté qu'autrefois un pareil; langage aurait suffi .pour 'lui tour-, ner id» tête, mais que depuis '.46ux ans son esprit, était ^i étrangement baissé, son 'intelligence; était si. affaiblie, et ses passions ayaiifrnt si fort pris le dessus ,. que de
tels discours opéraient avec une plus grande force ... Il m'a dit: que votre midistère réfléchisse au caractère et au sexe de Timpératrice ; qu'il considère que ce n'est pas chose honteuse de flatter les faibles dont on peut retirer les plus grands avantages; qu'il fasse à présent ce qu'a fait le roi de Prusse, ce qu'a fait l'Empereur, qu'il s'adresse à ses passions, à ses sentiments, et alors elle deviendra votre plus constante et votre plus active alliée. Pour Dieu, n'ayez point de honte vous-même de la flatter: c'est la seule voie pour gagner sa bienveillance. 'Elle ne demande que des louanges et des compliments. Donnez-lui Qn, et en échange elle mettra à votre service toute la force, de son empire. »
Sir James Harris, comme avaient fait plusieurs de ses prédécesseurs, avait prréféré avoir recours à une sorte d'argument qui passait pour avoir le plus grand poids à la cour de Russie, c'est-à-dire qu'il payait à grand prix les services vrais ou supposés de tous ceux, grands ou petits, qui pouvaient lui être utiles. A ce sujet, et pour justifier sa propre prodigalité, il écrivait le 24 décembre 1780 au chef de Son département, lord Weymouth :
«Votre seigneurie ne peut se faire une idée de l'étendue de. la corruption qui se pratique dans ce pays, de l'énormité' des demandes, et de la manière déboutée dont on les fait. Les ministres de France, de Hollande, et même de Prusse sont les plus prodigues sur cet article-, et le premier, à ma connaissance, a dépensé sans beaucoup de succès des sommes immenses. Il a donné de l'argent aux deux cousins germains du comte Panin, et au vice - chancelier , qui ont chacun acheté des maisons pour la somme de quatre ' à cinq mille liv. st. Il n'y a, pas d'employé subalterne qui ne s'attende à recevoir une gratification, et ces gratifications sont proportionnées aux nécessités du moment. Le duc de Courlande dépense ici 20,000 liv. st. par an, et peut 9e vanter d'avoir au nombre de ses pensionnaires le
comte Panin , le comte Tchernichew , le comte Ostermaim. »
Tout fut iuutile: Catherine demeura inébranlable ^ et Potemkip se lassa de tenter de rengager dans la voie où voulait l'entraîner le cabinet anglais. Il n'est pas prouvé qu'il n'eut pas part lui aussi aux sommes énormes que répandaieiit à Tenvi les représentants des puissances qui ];echerchaient ralliajice. intime de Catherine. Sir James Harris écrivait le 24 mars 1781 :
«La prodigalité des agents français et prussiens ne se peut concevoir. L'impératrice elle-même donne l'exemple. Elle a fait présent, il y a quelques jours, au prince Potemkin d'une somme de quarante mille liv. st., sans qu'il y ait eu le moindre prétexte pour un pareil acte de générosité, et cet homme singulier est si gâté qu'il n'a pas cru que cela valut la peine de dire merci.»
Dans ce moment le crédit de Potemkin était redevenu aus^i grand que jamais, et cette somme énorme n'était sans doute que le prix d'un nouveau service qu'il venait de rendre à sa souveraine. Catherine était lasse de Lanskoy, et Potemkin qui avait été mis par elle dans la confidence, s'était empressé de lui trouver un successeur convenable. Sir James Harris écrivait le 18 mai:
«J'apprends que le nouveau favori, Morduinow, qui remplit déjà depuis longtemps tous les devoirs de son emploi, en recevra dans quelques jours les honneurs publics, et que Lanskoy, qui est le présent titulaire, va lui céder son appartement dans les différents palais.»
Et encore le 25 mai:
«L'ancien favori tient encore à un fil, et il ne sera
tont-à-fait congédié qae lorsque la cour se rendra à Peterhof. Tant que les choses restent en cet état, la cour présente un spectacle de confiision qu'on ne peut simaginer, d'autant plus que Lanskoy s'est si bien conduit qu'il n'a pas donné le moindre prétexte à sa disgrâce. II n'e^ ni jaloux, ni inconstant, ni impertinent; et il se lamente de sa disgrâce, qu'il prévoit devoir être imminente, dans des termes si pathétiques qu'il embarrasse sa souveraine et ses confidents qui ne savent comment se défaire de lui sans être accusés de dureté. Son successeur cependant fait vivement valoir ses droits, et la pitié fera bientôt place à un autre sentiment. J'entends dire que le prince Potemkin, ilont le pouvoir en pareille occurrence est sans bornes, se propose de demander une somme de 700,000 roubles. »
Sir James Harris écrivait encore le 6 juillet suivant:
« Les fluctuations de cette cour fournissent une nouvelle matière pour tous les courriers que j'expédie; jamais elle n'a présenté un spectacle plus extraordinaire qu'en ce moment. L'impératrice devient de jour en jour plus soupçonneuse et emportée; entêtée de son autorité à un point singulier, et obstinément attachée à ses propres opinions, elle est jalouse ou mécontente de presque tous ceux qui l'approchent. Elle qui était autrefois la maîtresse la plus commode à servir, elle est devenue la plus difficile et la plus désagréable; et ses domestiques, aussi bien que ses ministres, sont les victimes de cet étrange changement de son humeur. Il est si sensible et si pénible à supporter que plusieurs des principaux personnages de l'empire ont demandé, au veulent demander à se retirer. Le général Sievers,^ gouverneur de plusieurs provinces, d'une grande fidélité et homme de mérite, a obtenu sa démission; le maréchal Galitsyn a, à diverses reprises, sollicité la sienne, et on m*assure que M. Betzkoy a l'intention de faire de même. Le prince Potemkin, qui est plus exposé qu'un autre aux effets de cette révolution dans le caractère de l'impératrice, lui a exprimé le désir très sérieux de
gerdémettre de ses emplois; et ce n^est qu'après avoir reçu le refus le plus formel qu'il s'est désisté de ses sollicitations, Je suis pourtant bien éloigné de croire qu'il agisse de. bonne foi, et je crois que, sachant parfaitement que l'impératrice ne peut pas se passer de lui, il a voulu recouvrer son influence qui était depuis quelque temps visiblement diminuée, mais^ dans le cas où il échouerait sur ce point, , il a réussi dans un autre qui ne le touche pas moins, car il a persuadé à rimpératriqe de lui acheter pour Lanskoy, qui semble rentré en faveur, une griinde terre du prix de 500,000 roubles. Ce qui pourtant me ferait croire que Potemkin songe à quitter la cour, c'est la quantité d'argent comptant qu'il amasse, vendant ses biens, ses chevaux et ses byoux. La personne qui a présentement le plus de crédit, et dont l'élévation excité la jalousie de tout le monde, est M. Besberodko , secrétaire de l'impératrice. En se pliant à tous ses caprices, il a gagné son estime et sa confiance, et il lui est très utile par ses talents remarquables et par sa mémoire extraordinaire. C'est lui qui dirige presque exclusivement le gouvernement intérieur de l'enapire, et il a aussi une ^art considérable dans la direction des affaires étrangères.»
Quinze jours après ,' le 25 juillet, sir James Harris écrivait encore:
• «Le prince Potemkin, . dans quelques-unes des dernières conversations que j'ai. eues avec, lui, s'est exprimé sur le compte de l'impératrice avec plus de liberté qu'il n'avait fait jusqu'à ce jour. Il l'avait spuvent accusée de légèreté, de changer saus cessée d'avis, et de ne pas agir d'après un système ; et j'en ai donné tant de preuves dans ma corresppndance que je n'avais pas besoin de son autorité pour être certain du fait. Mais maintenant il n'a pas craint de me dire qu'avec l'âge diminuaient toutes ses grandes qualités; ' qu'elle était devenue défiante, timide et d'un esprit étrpit; que lorsqu'on lui soumettait quelque plan, elle soupçonnait un calcul d'égoïsme dans celui qui le lui proposait ; ou, si elle croyait à sa sincérité, elle voyait seulement le
péril de l'entreprise, et non plus la gloire qui en devait résulter; que son ambition s'évanouissait devant la probabilité la plus éloignée d'un risque à courir; et qu'elle n'était plus sensible qu'à la flatterie du moment, parce qu'elle l'obtenait à bon marché.»
C'est dans cette conjoncture que fut consommée la ruine du ministre, à qui Catherine avait le plus d'obligations^ et qui, plus que personne, avait contribué à élever la Russie à la place éminente que cet empire occupait en Europe. Le comte Panin n'avait plus depuis longtemps l'ombre même du crédit et de la confiance dont il avait joui pendant tant d'années. Catherine ne l'avait jamais aimé ni goûté; elle l'avait seulement cru nécessaire. Mais à mesure qu'elle avait cessé de regarder ses services comme indispensables, elle s'était peu-à-peu détachée de lui, et sa disgrâce, quoique nonapparente, datait depuis bien des années. L'empire qu'avait pris Potemkin sur sa maîtresse avait porté le dernier coupi au chancelier qui ne s'était jusqire-là soutenu qu'à force d'artifice et d'adresse. Enfin le moment
était venu que sa perte devait ^ être rendue publique. Dès le 24 mars de cette année, sir James Harris écrivait :
«L'impératrice semble avoir entièrement retiré sa confiance au comte Panin.»
Le fait était évident, et Panin crut devoir s'éloigner quelque temps pour laisser passer l'orage. Sir James Harris écrivait le 4 mai 1781:
«Le comte Panin s'est enfin décidé à aller à la campagne. Il a demandé et obtenu un congé de trois mois, et il presse son départ autant que possible. »
L'absence ne servit de rien au vieux chancelier.
Catherine s'estimait heureuse de ne plus voir un visage
chagrin qui lui était un reproche muet de son ingrati-
tude, et elle était bien résolue à ne plus le laisser
j^procher de sa personne. L'ambassadeur d* Angleterre
écrivait le 25 juillet suivant:
«n n'est pas probable que le comte Panin reprenne jamais la direction des affaires. Il parle de revenir ici pour l'inoculation des jeunes princes. Cette idée déplaît à l'impératrice qui a dit avec colère, qu'elle ne voyait pas ce que le comte Panin avait à faire en cette occasion; qu'il se conduisait toujours comme s*il était un des membres de la famille, et comme si ses enfants et ses petits -enfants lui appartenaient autant qu'à elle. Mais, a-t-elle ajouté, s'il croit qu'il sera jamais rétabli dans les fonctions de premier ministre , il se trompe grandement. Il ne sera jamais à ma cour autre chose que garde malade.»
Enfin , sir James Harris avait la satisfaction , de pouvoir annoncer, dans sa dépêche du 18 septembre,
que le ministre qu'il regardait comme le principal obstacle au succès de ses négociations était renvoyé :
«Mardi dernier, le 20 septembre (v. st.), le vicechancelier reçut un ordre signé par l'impératrice, portant que c'était son plaisir qu'il fit désormais tonte la besogne du département des affaires étrangères; que tous les actes et rescrits fussent signés par lui; qu'il lui fît le rapport de iout ce que lu| diraient les ministres étrangers et de ses réponses, que la correspondance étrangère lui fit adressée, et que les dépêches fussent écrites par lui seul.
« Cette singulière et humiliante exclusion du comte Panin avait été décidée par l'impératrice il y a une semaine, mais elle tint sa résolution secrète jusqu'à son retour, pour la lui rendre, si c'est possible, encore plus désagréable. Comme cet événement était tout- à-fait
inattendnj et qu'on croyait le comte Panin trop adroit et trop bien renseigné pour qu'une disgrâce si faumiliante pût lui arriver^ cela a fait une sensation énorme ; et eomme il entraîne dans sa chute un grand nombre de créatures, on murmure autant qu'on ose le faire sous un gouvernement tel que celui-ci. U est aussi accablé qu'on peut l'être; et, outre la perte du pouvoir et de l'influence, il déplore de la manière la plus poignante sa maladroite retraite à la caml)agne. Il accuse ses parents et ses amis de l'avoir mal informé; il leur reproche leur négligence et leur ingratitude, et la placidité de son caractère dans la vie privée l'a entièrement abandonné. Dans la société, comme j'en iii été témoin plusieurs fois, il s'eflforce de prendre une contenance indifférente, mais cela n'est pas en son pouvoir, et. son désespoir et ses angoisse^ prennent le dessus et l'emportent sur la dissimulation et la duplicité. Si quelque chose ét^it capable de me confirmer dans l'opinion que j'ai de son caractère, c'est sa résolution de rester ici dans cette circonstance, de prendre sa place danei le conseil d'état, le seul emploi qui lui reste et qui est purement honorifique, et de se soumettre à être sous les ordres de gens qu'il a jusqu'à ce jour considérés comme ses inférieurs.
«J'ai eu hier une conversation à ce sujet avec le prince Fotemkin. 11 affecte de blâmer la dureté de la mesure, quoiqu'il admette qu'elle soit juste. 11 m'a assuré qu'il croyait que ce que j'ai dit à l'impératrice dans le mois de mars dernier avait été la première cause de la disgrâce du comte Panin, parce que depuis ce moment elle avait cherché et trouvé des preuves très suffisantes de la vérité^ de ce que j'avais avancé. Il m'a conseillé pourtant de continuer de vivre en apparence en très bons termes avec le comte Panin, et, ce que je ferai certainement, de m'abstenir de toute expression de triomphe,' ou d'insulter à sa disgrâce. Il a ajouté, et ces paroles ont fait une profonde impression sur moi: «Vous connaissez la mobilité de cette cour; il peut rentrer dans ses places, et, si vous le traitez * avec des égards dans sa disgrâce, il aura honte d'agir contre vous de la manière marquée qu'il la fait jus-
qu'ici. » Je suis bien convaincu qu'il n aime pas le comte Panin, et qu'il a contribué plus que personne à sa disgrâce; mais il aime encore moins M. Besberodko et sa cabale, et il voit avec beaucoup de jalousie et d'inquiétude les progrès qu'ils font dans la confiance de l'impératrice.»
Panin fut consterné en apprenant sa .disgrâce, quoiqu'il eût dû y être' préparé depuis long- temps. Cependant, après les premières angoisses, il reprit quelque espoir. Sir James Harris écrivait en effet le 21 septembre:
« Le comte Panin semble • avoir un peu recouvré ses esprits. , J'ai passé hier la soirée avec lui , et je l'ai trouvé beaucoup plus, tranquille que la dernière fois que je l'avais vu. Il tourne toute la force de ses intrigues du côté du grand duc et de la grande duchesse, et il n*épargne rien pour leur persuader qu'en allant à Vienne, ils vont faire une visite à l^r plus dangereux ennemi.»
En effet, ce qui accablait le plus le vieux chancelier, c'était la coiucidence, sans doute calculée, de son renvoi avec le départ prochain 'du grand duc qui allait quitter Pétersbourg. Le grand duc parti, Panin devait abandonner tout espoir de rentrer jamais dans sa première faveur. Il lui fallait' donc à tout prix empêcher le grand duc de s'éloigner. Sir JameS Harris écrivait
le 28 septembre:
«Le comte Panin, par ses manoeuvres adroites et insidieuses, avait presque réussi à empêcher entièrement le voyage du grand duc. 11 avait agi sur la grande duchesse au point qu'elle déclara positivement que rien ne la déciderait à quitter ses enfants. Dimanche et lundi toutes choses étaient dans un état de confusion' indicible, et la cour présentait un singulier spectacle
de fermentation et de déRordre. J'en Aïs informé mardi, et le lendemain je me rendis à Czarkoselo, où je trouvai le prince Potemkin partageant l'agitation générale, et comme je ne Pavais jamais vu, presque désespéré. Il essaya de me cacher sa situation, mais apercevant que j'étais très exactement informé de ce qui se passait, il rejeta toute réserve et me parla librement. Je fis de même, et après l'avoir mieux instruit, et plus en détail,' des intrigues du comte Panin, des moyens qu'il avait mis en usage, je m'étendis avec force sur la nécessité absolue de ne pas permettre qu'il fût changé la moindre chose au voyage. Il se rendit auprès de l'impératrice, et avant que je quittasse Caiarkoselo jô fus informé que le départ, qui avait été renvoyé à une époque indéterminée, avait été fixé à dimanche, c'està-dire, & après-demain.»
Catherine, animée par Potemkin, fut inébranlable, et, malgré leurs répugnances, le grand duc et la grande duchesse durent s*éloigner, conformément au plan qui avait été arrêté. L'ambassadeur anglais écrivait le 2 octobre :
«Dimanche soir, à cinq heures et demie, leurs altesses impériales le grand duc et la grande duchesse sont partis de Czarkoselo.
« Une personne que j'avais chargée d'être témoin du départ de Czarkoselo, m'a dit qu'il est impossible de rendre par des paroles l'émotion de la grande duchesse. En prenant congé de ses enfants elle s'évanouit, et on Ta portée dans la voiture avant qu'elle eût repris 1 usage de la parole. Elle essaya de dire quelques mots à l'impératrice, mais la voix lui manqua. Toute' sa conduite et ses manières étaient d'une personne, non pas qui entreprend volontairement un voyage d'agrément, mais qui a été condamnée à un exil. Le grand duc était presque dans le même état. En montant en voiture, il abaissa les stores et ordonna au cocher de mener aussi vite que possible. Le prince Orlow, le prince Potemkin, le comte Panin, et la plupart des principaux personnages de la cour étaient présents. Le comte
Panin était auprès dn grand duc ^^ . lorsqu'il monta en voiture, et il lui dit quelques mots à Toreille^ auxquels il ne reçut pas de réponse. L'impératrice, qui avait accompagné le grand duc et la grande duchesse jusqu'à l'antichambre de son appartement , était fort émue, et, en les quittant, elle se rendit aussitôt auprès de ses petits -enfants. Il n'y a pas le moindre doute que la sensibilité extraordinaire de leurs altesses impériales n'a pas seulement ])our cause le chagrin de quitter leurs enfants. Le comte Panin a rempli leur esprit de craintes, et ils partent en proie à la terreur la plus forte. Il joue un gros jeu, car il peut être certain que rimpcratricé connaît toute sa conduite et lui en tiendra compte. Elle lui marqua ce jour^là le mépris le plu« signalé, et ses manières jetèrent un grand trouble sur sa physionomie toujours calme et immobile.» ■ ^
Quelques jours après le ministre de France, IVL de
Vérac, rendait compte, dans sa dépêche du 5 octobre,
des circonstances qui avaient signalé le départ d^ grand
duc et de la grande duchesse^ et presque dans les
mêmes termes dont s'était servi l'ambassadeur d'Angle-
terre:
« Ce fut une scène d'attendrissement dont il est iimpossible que vous vous fassiez une idée. Les larmes coulaient, les sanglots éclataient, leurs altesses impériales ne purent résister longtemps à ce spectacle touchant, et s'abandonnèrent librement à toute l'émotion qu'il leur inspirait. La grande duchesse apercevant le comte Panin au milieu de la foule, fendit la presse pour aller se jeter dans ses braô. Elle tomba en défaillance, et était encore sans connaissance lorsqu'on Ta portée dans sa voiture. Sur la routé, depuis Czarkoselo jusqu'à la première station, ils éprouvèrent les mêmes marques d'amour. Tout le peuple qui accourait en foule mr leur passage, jetait des cris et voulait se précipiter sous les roues de leur voiture. Personne sans doute n'a été plus fortement remué par ce départ que le comte Panin: il est tombé dangereusement malade.
«L'impératrice est infiniment ofiensce de la sengation qu'a produit le départ du grand duc Cette princesse ne comptait pas sur des marques d'attachement aussi énergiques et aussi universelles de la part de la nation envers leurs altesses impériales. Qu(»i qu'il en soit, on n'a pas voulu comprendre dans l'itinéraire la ville de Moscou. , Les mêmes scènes pourraient se renouveler avec d'autant plus de force, que rien n'en gênerait la liberté. »
Le départ du grand duc faillit tuer le vieux chancelier. ,Sir James Harris écrivait le 5 octobre :
« Le comte Panin est très gravement malade. L'impératrice a plusieurs fois envoyé savoir de ses nouvelles, et elle est très touchée de cet indicent, car la bienveiHance naturelle de son caractère lui persuade, à son grand regret, que sa dureté a peut-éti*e été la cause de Tétat du chancelier. »
Lç voyage du grand duc et de la grande duchesse ne pouvait manquer d'occuper vivement Fattention dés cabinets de l'Europe, car on s'imaginait , avec raison, qu'il couvrait de profondes vues politiques. Dans les premiers monjents un singulier mystère l'enveloppait, mais moins d'un mois après sir James Harris pouvait écrire dans sa dépêche du L novembre:
« Il y a toute raison de croire que ce voyage a été suggéré par l'Empereur, lorsqu'il était ici l'année dernière, et qu'il fut convenu entre lui et l'impératrice ; et je suis porté à croire qu'il n'a d'au*je objet que de jeter les fondements d'une union durable entre les cours de Vienne et de Pétersbourg, d'assurer la durée d'un ouvrage commencé par l'impératrice , de relâcher les liens puissants qui attachent la jeune cour au roi de Prusse, de vaincre la partialité et la prédilection que
le grand duc et la giande dnchesse ont pour ce monarque, et d y substituer à la place des sentiments fout autres. Ce projet fut tenu dans un profond secret, et il ne transpira qu'au commencement de Tété' de fcette année. Sa majesté impériale, qui connaît parfaitement le caractère soupçonneux de son successeur, et les |dispositions hostiles des personnes qui l'entourent , savait bien que si la proposition venait d'elle, c'a de quelqu'une desi personnes en qui elle place sa confiance, les doutes et les soupçons se présenteraient d'eux-mêmes en foule, et seraient de plus excités et encouragés par ceux qui ont de l'influence sur la conduite et les opinions du grand duc. En conséquence, par l'avis et Tinterynédiaire dû prince Potemkin, elle s'ouvrit au prince Repnin, neveu du comte Panin, et qui jouit de l'estime dç grand duc , et, tout en lui cachant ses motifs réels et ses desseins, elle lui dit qu'elle avait fort à coeur que son fils voyageât, afin qu'il pût acquérir des connaissances et de l'expérience, et se défaire de plusieurs préjugés qu'il a pris; mais que, n'osant pas lui proposer elle-même rien qui pût être interprété comme un désir de sa part d^ l'éloigner de sa présence, elle désirait vivement que ce projet fût spontanément proposé par lui; et- elle priait le prince Kepnin, dont elle connaissait par expérience l'adresse et le mérite, et de la fidélité duquel elle ne doutait pas, d'amener ce résultat, en persuadant au grand duc et. à la grande duchesse, non - seulement la convenance, mais aussi la nécessité pour des personnes nées dans un rang comme le leur, de voir des pays nouveaux et d'autres formes de gouvernement. Elle finit en promettant au prince Repnin, s'il réussissait, de lui donner quelque marque très distinguée de sa faveur.
«Le prince Repnin exécuta ces ordres avec beaucoup d'adresse. En parlant continuellement des pays étrangers, et des avantages qu'on recueille en les visitant, il fit naître dans le grand duc un ardent déâir de voyager, et un plus vif encore dans la grande duchesse. Cette idée devint le comble de tous leurs souhaits, et ils se lamentaient sans cesse sur l'imposf^ibilité qu'elle se réalisât jamais. Tandis qu'ils étaient dans
«kv
cette dispositicHi d'esprit) ils reçurent des lettres de TEmpereur qui les -invitait avec instanees à venir à Vienne, qu'il engagerait la mère de la grande dnchesse et d'autres- de ses paréiits à l'y rencontrer, et qu'il était assuré que Timpérfitrice» s'ils voulaient le lui demander, y consentirait. Le comte Panin fut eonsnlté, et, oonune le prince Répnîn avait très fidèlement gardé le secret à Timpératrice , ils ne trouvèrent pas en lui l'opposition à laquelle ils s'attendaient. En effet, il se présenta aussitôt à son esprit que ce voyage pourrait tourner à Favantage du roi.de Prusse, et que Berlin^ et non Vienne, «n^pourrait être le principal objet. Leurs altesses impériales se rendirent en conséquence vers le 15 juin auprès de l'impératrice^ et avec beaucoup d'émotion, car elles appréhendaient un refus, elles présentèrent leur requête, ^impératrice parut surprise et inquiète, leur dit qu'elle était très embarrassée par une demande . qui. la plaçait dans une situation où, si elle eédait à leur désir, elle devait se priver pendant longtemps de. leur société, et si elle résistait, elle ^lettait un obstacle à leur désir bien naturel de s'instruire et d'accroître leurs connaissances. Après une longue conr versation , dans - jbaïquelle leurs altesses renouvelèr^^nt leurs mstances avec plus de force, elle céda'par degrés. Il fut décidé qu'elles iraient voyager, mais à la condition que l'impératrice tracerait elle-même leur itinéraire et désignerait les personnes de leur suite.
«L'impératrice, qui était déjà préparée, nomma au bout de peu de jours 'leur suite, fixa l'époque de leur départ, la longueur de leur absence, et les pays qu'ils traverseraient. Leurs altesses impériales acquiescèrent * à tout, dèmiandant seulement que le prince Kourakin les accompagnât, et que Versailles fût au nombre des cours qu'elles devaient visiter. La première requête fut aussitôt accordée, et la dernière ne fut pas d'abord refusée, mais elle ne fut concédée qu'après des instances réitérées, et même non sans répugnance. La grande duchesse fit mention de Berlin, mais elle éprouva un jefus péremptoire, et exprimé avec colère, de la part de l'impératrice; et toutes le^ instances qui ont été faites à cet effet, à diverses reprises, et chaque fois
sons une forme différente, par le roi de Pruase, aussi bien^ par Fintermédiaire de leurs altesses impériales comirie par son ministre et par ses autres agents^ n'ont eu aucun succès. * ^ • '
«Aussi longtemps que le comte Panin resta ici, Thumeur et les dispositions de leurs altesses impériales furent dans un état constant d'indécision. Toutes les fois > qu'un courrier de Vienne leur apportait des lettres de l'Empereur, ils étaient, Tun et l'autre^ autrichiens, et charmés au plus haut degré de leur voyage. Lorsque le comte Panin les avait entretenus, leurs, sentiments étaient changés; ils parlaient à peine au comte Cobenzel, et ilà paraissaient fôchés de devoir quitter Pétersbourg. Quand le comte Panin se Ait retiré à la campagne, la scène changea: ils devinrent uniformément autrichiens, ne parlaient à personne qu'au comte Cobenzel et à sa femme, étaient pleins de l'Empereur et de Vienne, et ils n'ont jamais été sur un tel pied de cordialité avec l'impératrice coiDme durant ce temps là: ils étaient même polis pour le prince Potemkin, et j'eus moi-même une part très considérable dans leurs bonnes grâces. Cette conduite, qui les avait réellement rendus chers à l'impéra* triée, et qu^ avait été la cause qu'ils avaient passé deux mois avec elle sur un pied de cordialité et d'affection tout- à -fait nouveau, finit avec le retour du comte Panin. Une tempête fut immédiatement conjurée, qui produisit une fermentation momentanée dans le palais, et qui, je crois, n'aurait pu être égalée que par une véritable révolution. Il la conduisit avec toute l'habileté qu'on pouvait attendre de l'expérience d'un homme . vieilli et passé maître dans les intrigues de cour, et il ne la laissa pas se calmer jusqu'au moment fixé pour leur départ.
« Pour éclaircir ce que je viens d'écrire, il sera nécessaire de dire quelques mots sur la conduite, de ce ministre depuis le commencement de Tannée. 8'apercevant que son influence diminuait de jour eu jour, et que les moyens qu'il avait si souvent, et avec tant de succès, mis en œuvre pour la relever, étaient inefficaces, il commença par se plaindre de sa santé, et peu à peu il devint de plus en plus indisposé, jusqu'à ce qu'il eut un
prétexte plausible ponr ne plus sortir de chez lui, sans se priver pour cela delasociété denses amis et de ses connaissances. Par leur intermédiaire, il fesait aller jusqu'à Timpératrice, et circuler dans le public un tableau exi^géré de son état; il se représentait comme un vieux et fidèle serviteur qui avait erré par excès de zèle , et dont le dévouement pour le service de sa majesté* était tel qu'il succombait sous le poids de son déplaisir; qu'incapable de le supporter, il était décidé à se retirer pour quelque temps à la campagne, aussi bien pour rétablir sa santé que pour s'éloigner des affaires dans lesquelles il n'était plus consulté; et où on ne lui permettait même plus d'avoir un avis. Tandis qu'il fesait extérieurement ces professions, il mettait sous main en œuvre toutes les machines qu'il pouvait employer pour regagner la confiance de sa souverailie, non en effet en se pUant à ses vues et à ses . désirs, mais eu s'efforçant de l'amener à ses idées par les calomnies les plus adroites et les plus insidieuses. Malheureusement pour lui, rien de ce qu'il put dire ou laisser enteudre, ne fut capable de gagner créance auprès de l'impératrice, dont les soupçons étaient éveillés, et aucun de ses artifices ne put soutenir l'examen, auquel elle les soumit.
« S'il avait connu les intentions de limpératrice, il est probable qu'il ne serait pas revenu pour s'exposer à une disgrâce certaine, et il n'aurait même jamais risqué de se jeter de gaieté de cœur dans une épreuve comme celle qu'il vient de traverser: écoutant les conseils unanimes de ses amis, il aurait partagé le reste 4e sa vie entre le séjour de Moscou et celui de ses terres; et en effet, je crois qu'il ne serait jamais sorti de sa retraite, s'il n'y avait pas été relancé par le roi de Prusse. Ce monarque a acquis une si grande autorité sur lui par l'effet de l'habitude qu'il n'a pu résister à suivre sa volonté, et elle était d'autant plus irrésistible dans cette occasion que sa majesté prussienne Ta presque supplié de revenir, disant qu'il était le seul homme au monde qui fut capable de relever ses intérêts, et.il a si bien entremêlé l'adresse et la flatterie dans sa requête qu'un homme plus fort et moins ambitieux que le comte Panin aurait été ébranlé. Ces iu-
stances lui ont été transmises à la campagne par des . caurrierS'du roi de Prusse, déguisés -les uns en marchands, d'autres en voyageurs, et c*est par eux que lui a été probablement transmis le plan d'opération qu'il devait suivre à son retour ici. Le comte Panin n avait pourtant pas de grandes espérances de succès, on peut <lu moins le supposer, car il dit peu de jours après son arrivée au comte Goertz: Vbtre maître veut que je me sacrifie, eh bien! je le ferai; et Tévénement a prouvé) que sa prédiction a été bien près de se réaliser à la lettre.
' « Aussitôt après son retour , le comte Panin commença à jeter l'alarme dans l'esprit de la grande duchesse sur les mauvaises conséquences qui pouvait avoir l'inoculation de ses enfants; et, comme elle les aime très tendrement, l'idée d'un danger à courir pour eux souleva dans son cœur une lutte pénible, qui remplit d'am^ertume l'idée de voyager, et la crainte que cette opération ne les rendit malades, lui fit désirer de retarder son départ. Leur médecin, le DK Kreuss, dévoué au comte Panin, augmenta ses inquiétudes par son langage indécis. Le grand duc partageait entièrement ses sentiments, mais le comte Panin eut soin d'agir sur lui d'une manière encore plus puissante.
«Il avait réusgji à pénétrer le secret du prince Repnin, et il découvrit au grand duc- «lue ce qu'il croyait être de sa part un acte volontaire était seulement le résultat de profonds calculs mûrement concertés par , autrui; il lui fit entendre qu'il était possible que ce voyage cachât les desseins les plus funestes, qu'il était peut-être décidé qu'il ne retournerait jamais' en Russie, que ses enfants pouvaient lui être enlevés; et, quoiqu'il n'affirmât aucun de ces faits, il essaya de leur donner du poids par ses insiriliations et ses raisonne- . ments insidieux. Il s'étendit sur le caractère ambitieux du prince Potemkin^ sur son défaut de principes; il peignît sous les mêmes couleurs tout l'entourage de l'impératrice, et elle-même n'échappa pas à ses réflexions pleines de malice. Il s'étendit ensuite sur des renseigne- ' ments certains, disait -il, qu'il avait reçus an sujet ^e TEmpereur, et sur ce point il dit des choses d'une telle
nature que ma plnme ne peut les écrire, * même en chiffres et par Tentremiae d'un courrier de cabinet. .
(iUn tel langage tenu à un homme timide, comme l'est le grand duc, par un homme qu'il a été de tout temps accoutumé à respecter et "à croire, ne pouvait que faire sur lui la plus profonde impression. Il en fut bouleversé, et ses alarmes étaient si fortes que le lendemain matin, dimanche 13 septembre, (v. st.), le grand duc et la grande duchesse, car son Altesse impériale avait eu la faiblesse de communiquer à sa femme tout ce que lui avait dit le comte Panin, déclarèrent qu'ils ne partiraient pas jusqu'à ce que leurs enfants fussent complètement rétablis, disant que rien ne serait capable d'ébranler cette résolution. On ne put pas même les décider à fixer un jour pour leur départ, et l'impératrice ne put obtenir d'eux aucune explication. Tout ce jour-là, et le lundi et le mardi suivants, les choses demeurèrent dans cet état d'incertitude ; les chevaux de poste avaient été contreman'dés ; les personnes qui devaient prendre les devants pour préparer les auberges, etc., avaient été arrêtées; et le grand duc et la grande duchesse paraissaient si fermes que l'impératrice ne savait quel parti prendre. Tout ce qu'elle leur disait ne produisait aucun efiet, et ni ses sollicitations, ni même un langage sévère ne pouvait avoir quelque* action sur eux. C'est dans cette situation que je trouvai la cour le mercredi matin.
«Le prince Potemkin était perplexe, irrésolu, et même désespéré. Lorsque je lui parlai pour la première fois du sujet de son inquiétude, il parut ne pas vouloir entrer en conversation, mais s'apercevant que j'étais assez bien informé de ce qui se passait, il devint moins réservé; et, apprenant de moi ce que je savais des intentions du comte Panin avant qu'il revint à Pétersbourg, et des moyens que le roi de Prusse avait employés pour le faire agir, il s'ouvrit à moi avec plus de confiance, et après m'avoir fait promettre le secret le plus strict, il me conta la scène qui avait eu lieu, les détails de la conversation du comte Panin avec le grand duc, et Fembarras très désagréable dans lequel se trouvait l'impératrice. Il laissa entendre qu'elle pour-
raît être obligée de transiger y et non-seulement de retarder le voyage pour un mois, mais même de permettre à leurs altesses impériales de passer par BerUn à leur retour, car il semblait que la grande duchesse dans son affliction s'était plainte qu'il ne lui ilit pas permis de voir les parents qu'elle a à cette cour. Je n'hésitai pas un moment à condamner cet acte de complaisance qui marquait de .la faiblesse et pouvait être dangereux. Je dis au prince Potemkin qu'il valait mieux renoncer entièrement au voyage de leurs altesses impériales plutôt que de le «laisser entreprendre dans de telles conditions; que c'était entrer complètement dans les vues du comte Panin, et lui assurer le plus grand triomphe qu'il eût jamais eu; que ce serait autoriser le grand duc à croire fondées les malignes insinuations de ce ministre; que ce serait accroître, plutôt que diminuer, ses soupçons et donner à sa majesté impériale une réputation d'irrésolution et de manque de vigueur très injurieuse pour sa gloire; que les circonstances me paraissaient si critiques que la plus petite indécision, ou faiblesse à se départir du plan primitif, serait accompagnée des pires conséquences; que c'était une lutte décisive d'où allait résulter qui serait désormais le maître, et que sa considération personelle, à lui Potemkin, ne pouvait pas recevoir un coup plus rude que celui qu'il lui porterait^ lui-même s'il laissait faiblir l'impératrice.
« Le prince Potemkin iut visiblement ému de ce que je lui dis, et après s'être promené de long en large dans la chambre pendant quelques instants, comme il a l'habitude de le faire, sans me répondre un seul mot^ il se rendit chez l'impératrice, et une hejire après lorsqu'il revint, il m'apprit que tout était arrangé. Le départ de leurs altesses impériales était fixé an dimanche suivant, et les personnes qui se trouvaient à Czarskoselo devaient prendre congé d'elles immédiatement. Il me dit que, quoique l'impératrice eût insisté pour cet arrangement, elle avait en même temps parlé au grand duc et à la grande duchesse avec tant d'affection et de cbrdialité qu'elle avait calmé en grande partie leurs inquiétudes. Ils me parurent pourtant très vivement émus
lorsque dans la soirée je me présentai pour prendre congé: ils étaient Tun et Fautre très agités; leurs yeux étaient rouges et pleins de larmes, et par la réception qu'ils me firent je vis clairement qu'ils avaient ajouté foi à ce que leur avait, conté le comte Panin.
» Après cette cérémonie, je retournai auprès de mon ami et je lui démontrai vivement la nécessité de mettre ce ministre dans l'impossibilité de renouveler une pareille scène. Ce qui venait de se passer me fournissait de si bons arguments que ce me fut une tâche facile à remplir, et en efiet le prince Potemkin m'informa que sa Majesté impériale avait pris la résolution d'edoigner le comte Panin de ^es conseils, et Kjue, quoiqu'elle n'eût pas encore décidé la manière dout elle le ferait, la chose n'en était pas moins sûre, mais que, par égard pour le grand duc^ elle ne voulait rien faire avant le départ de son altesse impériale. Néanmoins le lundi matin, 20 septembre (v. st.), le comte Panin reçut l'ordre de renvoyer son secrétaire, de remettre ses papiers; il lui était permis de garder son siège dans le conseil, mais il devait regarder cette place comme purement honorifique. ^ "
« Ce coup, auquel il aurait dû ^s'attendre, surprit le comte Panin, et venant après ce qu'il avait éprouve' en prenant congé du grand duc, produisit un tel effet que, vers les sept heures du soir, il fut saisi par un si violent accès de fièvre qu'il eut aussitôt le délire ; il ne connaissait plus les personnes à qui il parlait, ni né savait ce qu'il disait. Il resta dans cet état toute la nuit, et il ne fut soulagé qu'après que la faculté eut épuisé toutes ses ressources. Il tomba alors en léthargie, et si la nature n'avait pas fait sortir^ un ércsipèle sur une jambe, il est probable qu'il aurait été emporté par une attaque d^apoplexie. Il est maintenant hors de danger immédiat, mais son esprit n'est pas encore remis ^ et il se passera bien des semaines avant qu'il puisse quitter son lit. Quoique l'impératrice ait été très affectée par cette maladie subite, elle n'est pas revenue sur sa décision, et rien à présent ne peut rendra
au comte Panin le pouvoir qu'an changement total de système et un remaniement du ministère. »
Après avoir eu une si grande part à la chute du chancelier, et sûr, comme il croyait l'être, de Tamitié et de la confiance du tout puissant favori, sir James Harris ne doutait pas que l'heure ne fût venue pour lui d'acquérir un ascendant irrésistible sur la politique du cabinet de Pétersbourg, et de conduire à bonne fin les négociations pendantes depuis si long-temps. H s'était persuadé que la résistance du comte Panin était le seul obstacle à une alliance défensive et offensive entre la finssie et la Grande-Bretagne, et il était convaincu que le prince Potemkin la désirait avec non moins de vivacité qi\e lui-même. L'ambassadeur d'Angleterre ne tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était étrangement trompé en comptant sur le concours du prince Potemkin, lorsqu'il serait débarj-assé de la rivalité du chancelier et que l'alliance anglaise ne serait plus pour lui un moyen de le combattre. Sir James Harris reconnaissait luimême son erreur dans une dépêche qu'il adressait à lord Weymouth à la même date du 1 décembre 1781:
«Il est de mon devoir d'informer votre seigneurie que je ne reçois plus le moindre appui du prince Potemkin. II. ne répète plus rien de ce que je lui dis à l'impératrice, il ne îne fait plus part de ses sentiments, il ne me donne plus aucune information, et je ne peux pas même obtenir de lui qu'il empêche les plus misérables calomnies et les rumeurs les plus ridicules d'arriver jusqu'aux oreilles de l'impératrice et de trouver créance auprès d'elle. Quand je lui parle d'affaires, il pjrend un air distrait et impatient; et tandis qu'autrefois il entrai! avec beaucoup de vivacité et de cordia-
lité dans tout , ce que je lui disais au sujet de nos affaires, il semble à présent qu'elles lui soient tout à fait indifférentes. »
Les motifs du changement de conduite de Potemkin n*étaient pas difficiles à pénétrer, car sir James ajoutait dans la même dépêche:
« Votre seigneurie est trop habituée aux brusques changements de cette cour pour être surprise de quoi que ce soit. Je suis sûr néanmoins que vous appren- . drez avec autant d'étonnement que de déplaisir que c'est le prince Potemkin qui seul a retenu Timpératriee de renvoyer entièrement de son service le comte Panîn et de lui donner T.ordre de s'éloigner de Pétersbourg. Cela est d'autant plus extraordinaire qu'il est à ma connaissamce que ce qu'il souhaitait le pbis au monde était de se débarrasser de ce ministre. Nonseulement le prince Potemkin a empêché sa disgrâce complète, mais il est en ce moment en relations secrètes avec lui. M. Talasin, une créature du comte Panin, et M. van Vyson, secrétaire du département des affaires étrangères, sont les intermédiaires. Ce qui se passe entre eux est un secret impénétrable. »
Potemkin comptait se servir du comte Panin comme d^un contre-poids à l'influence sans cesse croissante de Bezborodko. En paraissant se réconcilier avec le vieux chancelier, il espérait se rendre favorable le grand duo, dont l'attachement pour son ancien gouverneur paraissait inaltérable. L'impératrice au contraire était implacable dans son ressentiment contre son ancien ministre, et elle désirait au contraire' établir, aux dépens du comte Panin, une étroite union entre les Orlow et Potemkinf Dans ce dédale d'intrigues sir James Harris s'égarait malgré sa perspicacité, et il continuait à se faire les plus singulières illusions au
sujet de Tâmitié du tout puisqant favori, quoiquMl ne pût s'empêcher de pénétrer les calculs intéressés de sa conduite. Il ajoutait dans cette même dépêche du 1 décembre:
«Jl ne faut conclure de ce changement dans le prince Potemkin qu'il ait varié dans ses principes politiques, et je suis, convaincu qu'il n'a pas été gagné par le parti français ou prussien. Ce changement ne doit être attribué qu'à sa situation qxii lui commande de. sacrifier toute considération étrangère à ce qui touche son influence personnelle. Son crédit paraît décliner depuis quelques mois, et comme il attribue l'affaiblissement de son influence, à tort selon moi, à la part qu'il a prise dans la politique extérieure, il est décidé à ne plus se mêler de rien de^ce qui y a rapport. J'ai même quelque raison de croire qu'il y a eu à ce sujet une explication entre lui et l'impératrice, et qu'il a promis de ne plus l'entretenir de ces questions. S^il était d'uï^ autre caractère, si son ambition se portait vers des objets réellement grands et louables, et s'il n'était pas si complètement insouciant de sa réputation, il resterait quelque espérance de le ramener, de lui faire voir l'inconsistance et même la pusillanimité de sa conduite, mais avec lui toute tentative de ce genre serait vaine. Il n'a pas d'autre but que la direction de la cour,, la disposition de toutes les places et de toutes les faveurs, et il y sacrifiera tout le reste.»
Potemkin s'était publiquement réconcilié avec le comte Panin; sa liaison avec lui. devenait de jour en jour plus étroite; mais il ne se souciait nullement' de relever un rival qu'il "avait eu tant de peine à abattre. U lui suffisait de tenir cette épée suspendue sur la tête de Bezborodko qui seul désormais était capable de lui faire ombrage, et qui, sans avoir le titre de chancelier, en fesait réellement les fonctions. Quant h lui, son cré-
dit anprès de l'impératrice demeurait immuable, .car il était demeuré l'arbitre suprême des plaisirs et des go$ts changeants de sa souveraine. Lanskoy était toujours le favori en titre, mais il n'avait plus qu'un bénéfice que d'autres avaient successivement la charge de desservir. Conserverait -il ce titre si envié? C'était là la plus grosse question qui occupait incessamment la cour de PétersboUrg, et qui était bien autrement importante que la chute d'un chancelier, ou la politique extérieure de la Russie. Sir James Harris écrivait le 19 mars 1782:
«Je peux assurer avec certitude qu'il y aura prochainement un nouveau favori. C'est une créature du prince Potemkin, et c'est lui qui l'a choisi. La seule difficulté qui reste, c'est de se débarrasser décemment du titulaire actuel, qui s'est toujours conduit, et se con: duit encore avec une si parfaite complaisance et tant de circonspection qu'il est impossible de lui faire le plus léger reproche. Il n'est ni jaloux, ni inconstant, ni insolent; et même en ce moment, où il ne peut pas ignorer sa prochaine disgrâce, il garde la même humeur calme et irréprochable. Cette i conduite retardera, mais n'empêchera pas Tinstallation publique de son sucées^ seur. La résolution est prise irrévocablement, et le prince Pptemkin est trop intéressé à ce changement pour qu'il n'arrive pas, car il en attend le retour de toute son ancienne influence , et pendant les premières six semaines il sera, tout puissant. »
Et encore le 5 avril suivant: '
« L'ancien favori n'a pas encore ^ reçu son congé dans les formes, son extrême complaisance plaide fortement en sa faveur. Il ne donne pas le moindre prétexte plausible de le renvoyer. Je crois néanmoins que son sort est décidé; ou lui a acheté une maison, et on a préparé les magnifiques présents qui se donnent ordi-
nairement aux favoris disgraciés. Ils ont* une râleur considérable, et comme Toccasion s*eu représente si souvent, cette dépense doit nécessairement affecter les revenus de Tempire. Depuis mon arrivée il n'a pas été dépensé pour cet^ article moins d'un. million de roubles par an, sans compter les énormes pensions du prince Orlow et du prince Potemkin. »
 ce propos^ comme on« n'aurait peut-être pas la patience de calculer tous les. actes de prodigalité de Catherine envers ses amants, qui se trouvent énumérés ci-desfiuSj nous croyons devoir reproduire une note rédigée en français, qui s'est trouvée dans les papiers de sir J. Harris; la voici textuellement:
«La famille du prince Orlow a reçu depuis l'an 1762 jusqu'aujourd'hui 1783, quarante-cinq mille paysans et dix-sept millions, tant en bijoux qu'en vaisselle, palais, et argent,
«Wassiltchikow, simple lieutenant aux gardes, a reçu en vingt -deux mois de temps qu'il fut en faveur, cent mille roubles en argent, cinquante mille en bijoux, un palais meublé de cent mille roubles, une vaisselle de cinquante mille, sept' mille paysans en Russie, une pension de vingt mille roubles, le cordon de St* Alexandre et la clef de chambellan.
«Potemkin, en deux ans de faveur, a reçu trentesept mille paysans en Russie; et en bijoux, palais, pension, vaisselle, environ neuf millions; tous les cordons possibles, et fut fait prince du St.-Empire romain depuis trois générations passées.
« Zavadowsky, ukrainien, reçut en dix -huit mois de temps qu'il ,fut en faveur six mille paysans en Ukraine, deux mille en Pologne, et dix -huit cents en Russie, quatre-vingt mille (roubles) en bijoux, cent cinquante mille en argent, une vaisselle de trente mille, et une pension secrète du cabinet de dix mille roubles, cordon bleu de Pologne, et chambellan de Russie.
«Seriez, .servien, en un an qu'il fut en faveur, reçut une terre en- Pologne de cinq cent mille roubles; en Livonie, cinquante haacks de terre, valeur de cent mille ; en argent comptant, cinq cent mille roubles, en bijoux deux cent mille, une commanderie en Pologne de douze mille de rente, et de simple major de hussards fut fait général -major; reçut du roi de Suède le grand cordon de rÉpée, et de Pologne le cordon de TAigle blanc.
« Korsakow, russe, bas -officier, dans seize mois de faveur a reçu en présents cent cinquante mille roubles, et à sa démission quatre mille paysans en Pologne, cent mille roubles pour payer ses dettes, cent mille pour s'équiper, deux mille roubles par mois pour voyager, la maison de Wassiltcbikow, cordon de Pologne, rang de général-major, chambellan, aîde-de-camp, etc.
« Lanskoy, russe, chevalier-garde, boutons de diamant du prix de quatre-vingt mille roubles, trente mille pour payer ses dettes, sa sœur et sa cousine faites filles d'honneur. Encore en faveur. »
Soit que Catherine eut de la peine à faire un choix entre les divers prétendants à ses bonnes grâces, soit que son goût pour Lanskoy fut plus constant qu'il ne paraissait, ce favori ne fut pas renvoyé. Quelques mois se passèrent de la sorte sans ^ amener dans l'intérieur de la cour aucun événement marquant. Enfin, sir James Harris écrivait le 15 novembre 1782:
«Deux sujets d'une nature bien diverse affectent en ce moment très vivement l'impératrice: l'un est le refus que lui ont fait les banquiers de Hollande de lui prêter six millions, refus pour lequel ils ont donné des raisons humiliantes et offensantes; l'autre est le triste accident survenu au prince Orlow qui est revenu ici après quelques mois d'absence dani un état complet de folie. Le procédé des banquiers d'Amsterdam excite l'ii^ dignation de l'impératrice, blesse son orgueil, et l'alarme justement, car elle craint que le crédit de son empire ne souffre de la manière brutale avec laquelle ils déclarent
que ses richesses et ses ressources sont également imaginaires et précaires. La folie du prince Orlow lui cause le plus profond chagrin, et on dirait qu'à aucune époque de sa vie ses sentiments n'ont été si violemment et si péniblement affectés comme par le triste accident qui a frappé son plus ancien favori, l'homme qui dans tous les temps a occupé la^ première place dans son affection, sinon dans son amour. Sa conduite dans cette circonstance a trahi une affection sans bornes, qui va jusqu'à la faiblesse. Elle défend " absolument qu'on emploie pour le guérir des moyens violents, elle ne veut pas même. admettre Tidée de re-: clusion ou de régime, et elle espère, ce qu'on n'a jamais vu, qu'on le guérira par la douceur; non-seulement elle lui laisse faire des visites, mais elle le reçoit à toute heure, qu'elle soit seule, en société, ou même occupée des affaires les plus importantes. L'état d'esprit, les discours insensés et incohérents du prince Orlow l'émeuvent jusqu'aux larmes et la troublent au point que pour tout le reste du jour elle ne peut «'occuper de quoi que ce soit, pas plus de plaisirs que d'affaires. Elle est quelquefois exposée à entendre les discours les plus désagréables, et il y a quelques jours qu'il s'écria tout-à-coup que le remords lui avait 6té la raison, et que la part qu'il avait' prise à un événement déjà bien ancien avait appelé sur lui le jugement du ciel. Votre seigneurie peut aisément deviner quels cruels souvenirs ces paroles dans sa bouche ont rappelés. »
Sir James Harris écrivait encore quelques jours après, le 19 novembre:
«Le retour et l'état du prince Orlow semblent avoir soulevé une tempête dans l'intérieur du palais. Le prince Potemkin, qui avait promis de venir me voir hier, s'est excusé sous le prétexte d'indisposition. Lanskoy est au lit mahide; car c'est la règle en Russie 4ue les courtisans deviennent malades lorsqu'ils sont en disgrâce, et les favoris font de même lorsqu'ils sont mécontents. Il n'est pas douteux que l'indisposition de ces deux personnages n'a pas d'autre cause. J'ai de
bonneB raisons de croire qu'ils ont voulu persuader à l'impératrice de ne pas admettre Orlow en sa présence, de Téloigner, et de l'envoyer à Moscou ou dans quelqu'une de ses maisons de campagne. Ils sont jaloux au souverain . degré de l'aflfection que lui témoigne l'impératrice, et ils craignent que dans ses intervalles lucides, car il en a parfois, il ne laisse échapper certaines vérités et des remariques, qui feraient une impression à leur désavantage.
« Dans son caractère et dans la conduite le prince Potemkin semble métamorphosé depuis six mois. Il se lève, de bonne heure, s'applique aux aflPaires; il est devenu d'une affabilité singulière et d'un accès facile à tout le monde, et, ce qui est encore plus e]$Ltraordinaire, il cherche à se réconcilier avec ses ennemis les plus implacables,-Bezborodko et les Woronzow, qu'il a travaillé en vain depuis trois ans à renverser et à faire disgracier. Sa liaison momentanée avec le comte Panin n'a pas duré longtemps, car il n'a pas tardé à s'apercevoir qu*il ne pouvait compter sur un rapprochement sincère avec ce ministre qu'il a si gravement offensé, et qui, aussitôt qu'il l'aurait relevé, emploierait immédiatement son influence dans un sens qui serait directement contraire à ses vues. Le prince Potemkin a donc abandonné le comte Panin à son sort, et ce dernier, encouragé par le prochain retour du grand duc, et par l'envoi que lui a fait l'impératrice de l'ordre de St. Vladimir, auquel il était loin de s'attendre, se préparé, malgré ses infirmités, son isolement, et la cruelle leçon qu'il a déjà reçue, à reprendre son ancienne position, et pour y parvenir il n'est pas douteux qu'il mettra en œuvre toutes les ressources qu'il pourra trouver dans l'intrigue et les cabales. »
C'est sur ces entrefaites que le grand duc et la grande duchesse arrivèrent à Pétersbourg. Catherine n'avait pas été satisfaite de leur conduite pendant leur voyage. A Vienne surtout ils avaient été d'une froideur pour l'Empereur qui avait fait avorter les desseins
secrets de Catherine, et il était évident quil était impossible de les détacher du roi de Prusse. Le comte Panin n*avait pas cessé de diriger le grand duc, et, chose étrange, la correspondance entre ce prince et son ancien gouverneur passait par le canal du comte Goltz, ministre de Prusse à Pétersbourg. Cette cireonstance que n'ignorait pas Catherine n'était pas de nature à la disposer favorablement à l'égard du comte Panin qu'elle rendait responsable des sentiments antiautrichiens du grand duc et de la grande ^duchesse, et elle ne pouvait pas non plus contribuer à lui inspirer une bien grande tendresse pour un fils et une belle-fille qu'elle trouvait si rebelles à ses vues politiques. Les dettes énormes qu'ils avaient faites pendant leur long séjour hors de Russie augmentaient sa mauvaise humeur, et comme malgré la supériorité de son esprit elle n'était pas exempte des petitesses inhérentes à son sexe, elle prit un singulier moyen de marquer à sa belle-fille son mécontentement. Sir James Harris écrivait le 12 novembre 1782:
»Le toilette des femmes vient de subir une sévère réforme. Les broderies, les falbalas, les blondes, etc., sont prohibés; la hauteur de la coiffure ne doit pas dépasser deux pouces et demi, etc. L'énorme accroissement de l'importation des articles de mode de France a été la première raison de cette réforme dans le costume des femmes, mais elle est véritablement dirigée contre la grande duchesse qui revient passionément éprise de la France, de ses modes et de ses manières, et qui, non contente d'avoir établi une correspondance régulière avec Mlle. Bertin et autres marchands français, a fait venir deux cents caisses remplies de gazes, de pompons, et autres articles de toilette de Paris, elle a
amené avec elle de nouveaux valets de chambre, et se propose d'introduire une révolution dans la coiffure. L'impératrice ne pouvait pas blesser dans un endroit plus sensible son altesse impériale. Je suis certain que lorsqu'elle en recevra la nouvelle à Riga, elle en sera plus fâchée que d'aucun événement qui aurait affecté la gloire ou le bien-être de l'empire,»
Le déplaisir de Catherine dut s'arrêter à ce misérable expédient, et le grand duc et la grande duchesse furent assez sages pour ne pas lui fournir de prétextes de sévir plus durement à leur égard. Sir James Harris écrivait à ce sujet le 17 décembre:
. » La conduite du grand duc et de la grande duchesse, depuis leur retour, a été plus sage qu'on ne pouvait s'y attendre. Ils vivent presque entièrement seuls, ils ont exclu de leur société leurs anciens favoris, et on dirait qu'ils désirent n'être désormais guidés que par la volonté de l'impératrice. Il est difficile de dire à quoi il faut attribuer ce changement de conduite. Cela vient peut-être en partie de l'état de faiblesse intellectuelle dans lequel ils ont' trouvé le comte Panin, et qui est tel qu'il Due peut plus ni les conseiller ni les soutenir. (^)^ On peut aussi l'attribuer à la découverte qu'ils ont été' trahis par presque toutes les personnes de leur suite, et par le bruit qui s'est répandu que l'impératrice avait Je dessein d'exclure le grand duc de la succession et de laisser à sa mort la couronne à son petit-fils. Quoi qu'il en soit, leur conduite est certainement sage et judicieuse, mais malheureusement les préjugés de l'impératrice à leur égard sont si forts, qu'elle ne leur en tient nullement compte. Elle les appelle à présent réservés, bou-
(1) Pir James Harris écrivait le 12 avril 1783: «Le comte Panin a eu ce matin à 3 heures une violente attaque d'apoplexie, et quoiqu'il ait reçu immédiatement tous les secours imaginables, il a expiré entre dix et onze heures. Il meurt très regretté par sa famille, pour laquelle il a toujours eu ja plus grande tendresse, et ses nombreux amis reiTetteront lonîrtemps son hospitalité et ses vertus sociales.»
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àénn et solitaires ; elle leur reproche d'dvoir été gâtés par leurs voyages , et quMls ne peuvent • se faire aux mœurs de leur pays. En un mot, comme rimpératrîce est résolue d'avance à être fâchée * contre eux, il n'est pas en leur pouvoir de lui plaire.»
C'est ici que s'arrêtent nos extraits des dépêches de sir Jabies Harris. Depuis plusieurs mois, surtout depuis que ses relations avec Potemkin avaient changé de caractère, sa correspondance était dénuée de tout intérêt, et sa position n'était plus tenable à la cour de Pétersbourg. Le cabinet de Saint-James comprit qu'il était temps de Te fappeler, et sir J. Harris quitta la Russie dans les premiers mois de 1783. C'est ici aussi que se termine notre tâche, car la correspondance de son successeur ne nous a pas été communiquée. Avec l'année 1783, qui fut signalée par le traité de Versailles, commence en effet une époque nouvelle pour la politique générale de l'Europe, ,et le moment n'est pas encore venu de livrer à la publicité les secrets que recèle le State Paper Office.