‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 1 sur 54 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Pour l'amateur du pittoresque, les envirous de Lausanne recèlent d'agréables surprises : sites charmants, où le lac jette la note lumineuse et gaie de son admirable azur, villages blottis à l'ombre de sveltes clochers ou de noyers séculaires, manoirs perchés sur quelque éminence, antiques témoins des âges disparus. Parmi ceux-ci la place d'honneur revient au castel de Vufflens. Son histoire se rattache à celle de la noble et vaillante race des Senarclens ; la légende et le roman l'ont rendu populaire.

Plus d'une fois, attiré par la fraîcheur et le calme de ce coin favorisé du bon pays de Vaud, j'ai gravi les chemins poudreux qui serpentent à travers les vignes. La montée est plutôt rude, surtout quand les murs gris vous renvoient une chaleur accablante ; mais en haut tout cela est oublié et vous admirez sans réserve une vue incomparable. Le tableau est vaste, harmonieux, grandiose et vous découvrez à chaque instant quelque beauté nouvelle.

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Des eaux éblouissantes du lac vos yeux se reportent avec bonheur sur les cimes neigeuses des Alpes qui Tenceignent. A l'horizon le Jura profile sur le ciel sa ligne de sombres forêts. A gauche, dans un lointain suffisant pour atténuer les ravages dont l'utilitarisme moderne s'est parfois rendu coupable envers le simple bon sens architectural, on aperçoit la cité de Lausanne s'étageant sur les dernières pentes du Jorat.

Au premier plan la petite ville de Morges émerge de la verdure intense des vignes et se mire coquettement dans les flots bleus.

De cette première crête un quart d heure suffit pour atteindre le petit village de Monnaz dominant un profond ravin qui chaque printemps se tapisse de jonquilles.

C'est de là que le donjon de Vufflens fait vraiment impression. Ses murs crénelés, ses mâchicoulis, sa tour colossale, tout enfin dans ce monument vénérable semble avoir défié les injures du temps et parle encore d'une époque chevaleresque et guerrière. On s'attarde volontiers dans sa contemplation, et tout à coup l'on s'aperçoit que, non loin du gentil village de Monnaz, se dresse un modeste manoir, peut-être moins connu que son grandiose voisin.

Les châteaux de l'époque bernoise ont je ne sais quel cachet de rustique bonhomie. lueurs toits aux pans très inclinés, couverts de tuiles rouges, leurs

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tourelles élancées et leurs volets verts, tout cela vous charme et vous retient par son air de simplicité accueillante.

De grands ormes ou de magnifiques noyers les dérobent aux regards indiscrets. Il semble qu'ils doivent être l'asile du bonheur tranquille, car la rumeur et les agitations des villes ne parviennent pas jusqu'à eux.

Tel est le manoir de Monnaz.

Un jour que j'y étais accueilli par l'aimable propriétaire, je m'aperçus tout en causant que parmi les portraits d'ancêtres qui couvraient les murs plusieurs représentaient des membres de l'illustre famille russe des comtes Golovkine : le chancelier de Pierre le Grand, le spirituel et gai comte Fédor, ambassadeur de Russie à Naples ; la respectable duchesse de Noailles, veuve du comte xA.lexandre Golovkine...

Avec une exquise bienveillance, M. de F... me donna le mot de l'énigme. Il me conta comment le grand chancelier de Pierre F' se trouvait être un de ses aïeux, et comment ces précieux souvenirs de famille avaient trouvé, avec une partie des archives des comtes Golovkine, un asile permanent et sûr dans le manoir de Monnaz. Ils reposent là, ignorés du grand public et à l'abri même des curieux depuis tantôt cent cinquante ans. Seul, un écrivain genevois (1),

(1) Lucien Ferey, Ficjures du temps passé, Paris, 1900.

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