A VIENNE
Je conserverai toujours, je pense, le souvenir de l'étonnement que me causa la cour de Vienne. Cette cour tenant le premier rang en Europe, placée à la tête d'une république d'anciens souverains et si longtemps l'arbitre de la guerre et de la paix du monde, m'inspirait de loin deux sortes de respect, celui qui tient à la grande et légitime puissance, l'autre que produit l'antiquité et la possession. Mais quelle fut ma
surprise, en entrant après de longs faubourgs, dans cette ville petite et à rues étroites, en voyant cette demeure mesquine et enfumée où vivaient un empereur et tant d'archiducs, en me trouvant devant un souverain (1), qui, bien qu'âgé de vingt-sept ans, décelait à chaque mouvement l'embarras de l'enfance et les preuves d'une éducation négligée ; qui, avec du bon sens et de l'instruction, soumet toujours son opinion à celle d'un autre, qui ne se montre à son peuple que dans une toilette et un équipage de procureur; et puis cette cour déserte, ce baron de Thugut premier ministre de fait et n'avant ni les manières ni l'attitude d'une ambition satisfaite; ce comte de Colloredo, ancien gouverneur du prince et resté son maître, plus propre à conduire un séminaire qu'une monarchie, ou même la cour d'un petit souverain; et puis ce genre de vie, ces audiences publiques et insignifiantes du matin, ce dîner en tête-à-tète avec une impératrice ambitieuse, mais sans dignité; ces petits pétards allumés tous les soirs à la bougie par des femmes de chambre pour amuser Leurs Majestés Impériales et Royales et cette culture de choux dans des pots à fleur sur une terrasse du château, et ce vieux baron Van Swieten dépossédé d'un appartement qu'il possédait depuis trois règnes, parce que de ses fenêtres il vovait tout cela..., je le répète ce souvenir ne me quittera jamais.
Et puis quel monde dans la capitale! Des princes, des comtes, anciens dynastes riches et orgueilleux, passant leur vie avec des filles, des valets et leurs chevaux; des femmes jolies et vives, réduites à des amours
(1) François II.