LE COMTE DE C HOISEUL-GOUFFIER
Ayant été exilé moi-même le lendemain, je le trouvai dans une petite auberge à deux lieues de la capitale, où il attendait, ainsi que bien d'autres, ses équipages. Nous étions là près de quatre-vingts exilés de la même fournée, entre autres le vieux marquis de Lambert et Mme Gerebtsov, sœur de M. Zoubov. Le pauvre Ghoiseul quittait à regret une femme assez médiocre, mais qu'il croyait aimer à la folie, et un appartement de petite maîtresse, où il nous donnait des dîners de six couverts très agréables.
J'ai dit que M. de Ghoiseul était fort bon à entendre sur tout ce qui tenait aux arts, et en effet rien n'était plus agréable. Vous expliquait-il un métier, rien n'était plus clair ni plus instructif. Hors de là, sa conversation était la plus médiocre du monde. Personne de sa qualité ne dessina jamais au crayon comme lui. Aussi ne faisait-il que cela et il oubliait jusqu'aux affaires les plus majeures pour satisfaire son goût pour le dessin. Quant à son moral, on trouvait que je l'avais peint au naturel en disant que si M. de Talleyrand eût été ambassadeur à la Porte et M. de Ghoiseul évêque d'Autun, nous aurions vu le premier à Saint-Pétersbourg et le second ministre des affaires étrangères de la Convention nationale, du Directoire et de Bonaparte. On n'y aurait trouvé que la différence de la figure et du talent.
Je retrouvai M. de Ghoiseul à Paris du temps de l'Empire et vécus plusieurs années avec lui dans la même société. Il passait ses journées chez ce même ami qu'il nous avait dit en Russie lui avoir soustrait quatre cent mille francs, lui faisait la cour pour être préfet, conseiller d'État ou sénateur, et puis m'en disait des horreurs tous les soirs. Il vivait alors dans
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les amours les plus ridicules avec la princesse Hélène de Bauffremont, bel esprit et amie de Mme de Genlis. Nous les avions nommés les petits savants parce qu ils discutaient toujours et dissertaient sur tout. Il menait cette intrigue tout à la maison devant Mme de Choiseul, femme d un grand mérite et devant cinq filles mariées qui s'en désolaient. Leur mère étant morte, le père épousa son Hélène qui, étant devenue veuve peu après, fut traitée avec peu de respect par les enfants du premier lit.
A la Restauration, personne ne se trouva plus royaliste que le comte de Ghoiseul-Gouffier, ce qui lui valut d'être fait pair avec une pension. Il rentra à T Académie française et à celle des sciences (l), acheva son Voyage pittoresque de la Grèce, et, manque de moyens, ne put achever son beau pavillon d'Idalie dans l'avenue de Neuillv. Tout y était construit sur des modèles d Athènes et travaillé avec une rare perfection. A peine fut-il mort, que ce lieu charmant devint un lieu public sous le nom de Jardin Marbeuf. J'en eus honte pour les Parisiens à commencer par les princes de la famille royale et du sang.
(1 Golovkine veut évidemment dire ici l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
1,UI50MIRSKI 227
LUBOMIRSRI
L'n des procès les plus importants du règne de Catherine II, tant par la grandeur de l'objet que par celle des parties, fut celui que soutint ce Polonais contre les héritiers et la mémoire du prince Patiomkine. Ce n est pas le rôle que j'y ai joué qui m'en fait juger ainsi, mais il développe si bien la manière dont les affaires majeures se traitent en Russie, même sous les règnes les plus justes, et détaille d'une façon si intéressante le caractère de cette grande souveraine, qu il est important d en conserver l'histoire. Le prince Patiomkine, avant épuisé ce que pouvait en sa faveur la fortune dans le pavs auquel il appartenait, porta ses avides regards au delà des frontières. La couronne de Pologne, le duché de Courlande, la souveraineté de la Valachie et de la Moldavie avec le titre de roi furent les hochets dont son ambition démesurée s'occupa successivement. N'avant pu engager Catherine à partager avec lui le trône de Russie, il crut pouvoir 1 obliger à lui en élever un ailleurs.
Laffaire dont je vous parle date du temps où la Pologne était 1 objet de ses vœux et peut-être eût-il été plus prudent et moins immoral de la lui donner que
(1 Prince François-Xavier Lubomirski, lieutenant général au service de la Russie, chevalier des ordres de Sainte-Anne et Saint-Hubert de Bavière; parent éloigné du comte Fédor, avant épousé en troisièmes noces Maiie-Lvovna ^Narichkine, sœur de Catherine Lvovna Golovkine, née ]Sarichkine. George Golovkine, l'époux de Catherine Lvovna, était le cousin germain du comte Fédor.
de la partager. Quoi qu'il en soit, il commença par faire à cet égard ce ^qui dépendait de lui. Il fallait obtenir l'indigénat ; pour l'obtenir il fallait posséder des terres dans^le]royaume et c'est ce qui l'engagea à acheter du prince Lubomirski pour six millions le comté de Smila. La négociation faite et terminée de bouche entre le prince et lui, il en tira l'avantage qu'il s'en était promis, fut déclaré magnat de Pologne, mais trop occupé[des affaires de l'empire, oublia de terminer celle-ci, ne songea ni à payer, ni à donner des sûretés pour la somme 'considérable qu il se trouvait devoir. Etabli dans son quartier général de Jassy, dévoré d'ambition et d'affaires, inabordable pour d'autres que pour ses nièces et [quelques favoris, il sut à peine que le prince Lubomirski était dans son armée, qu'il se tenait à sa porte où l'intérêt le plus grand et le plus légitime le faisait veiller nuit et jour. 11 n'y avait dans ce procédé ni mauvaise foi, ni mauvaise volonté, ni embarras, ni fausse honte, mais du viziriat porté à l'excès joint à une indolence sans exemple. Si quelqu un avait osé lui faire apercevoir le rôle qu'il jouait en morale, sa fierté seule aurait suffi pour l'obliger à satisfaire sou^créancier, mais parmi sesentours, les uns tremblaient de lui [déplaire et les autres auraient cru ridicule d employer leur crédit en faveur d'un grand seigneur qui ne savait pas se protéger lui-même, d'un Polonais qui avait l'air de mendier ce qu'il était si simple d'exiger. Celui-ci, Voyant qu'il ne réussissait pas même à obtenir audience, fit venir à l'armée sa femme, née comtesse Rzevuska, laide et sotte, mais femme, mais Polonaise, et passant au besoin par le trou d'une aiguille. Elle se donna tous les mouvements
nécessaires et s'en donna tant, que le prince la vit, l'écouta, trouva ses prétentions aussi justes qu'elles Tétaient et la mit en possession du comté de Doubrovska, évalué deux millions, comme objet d'échange et lui promit des titres en bonne forme pour les quatre millions restant.
Ce commencement de réussite mit la princesse en goût de mener TaffaiTe à bonne fin. Elle s'établit dans l'antichambre de son débiteur, le suivit partout où ses affaires ou ses caprices le conduisaient. Elle semblait devenue un membre du quartier général de l'armée et sans s'effrayer des hauteurs des nièces, des brocards des favoris, du manque de logement et quelquefois de nourriture, elle ne désempara plus. J'ignore ce que tant de constance avait produit, mais le prince Patiomkine mourut. Quand les Lubomirski s'adressèrent aux héritiers, ceux-ci demandèrent à voir les titres et, comme il n'en existait qu'aux yeux de la probité, ils nièrent la dette. Malheureusement, les héritiers n'étaient pas de ces gens qu'on traduit d'abord et avec succès devant les tribunaux; c'étaient Mme la comtesse Branicka, femme du grand général de Pologne, dame du palais de l'Impératrice et de son ordre, toute entourée encore de la princesse et de son oncle ; Mme la comtesse Scavronska, dame du palais et principal objet des affections de cet oncle; Mme la princesse Galitzine, mariée à un homme estimé pour sa probité et ses services ; deux autres nièces, Mmes Chépélev et loussoupov (1); M. le comte Samoïlov, cordon bleu et procu-
(1) Les cinq nièces du prince Potemkine, énumérées par le comte Fédor étaient issues du mariage de sa sœur Hélène avec Vassili Andreïévitch Engelliardt. Une sixième était mariée au conseiller privé Michel Joukov.
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reur général ou ministre suprême de justice et de finance et quelques autres tout à fait propres aux rôles d'aboyeurs. Il fallait solliciter et réunir tous ces gens-là, il fallait obtenir de leur part des refus, il fallait pouvoir constater ces refus, et l'ombre menaçante du défunt et la douleur, feinte ou véritable mais encore récente, de l'Impératrice formaient avec les circonstances autour des quatre millions un mur en apparence inexpugnable.
Le prince Lubomirski n'avait ni esprit, ni considération, ni conseils; la princesse s'était perdue au milieu des subalternes et ne pouvait plus secouer la poussière des antichambres. Mais ils avaient des enfants et le bon droit a quelque chose de majestueux qui enveloppe aisément ceux qui peuvent s'en couvrir et quelques personnes murmuraient en leur faveur. On leur conseilla d'évoquer, faute de preuves, leur cause au tribunal, dit de conscience, espèce d'arbitrage établi par l'Impératrice sous la protection immédiate du gouvernement, et, fort heureusement pour eux, ils suivirent ce conseil.
Je n'avais à cette époque que vingt-deux ans {l) et n'étais que gentilhomme de la chambre, mais j'étais déjà de la société journalière et intime de l'Impératrice, qui s'amusait fort de mes étourderies. Le comte Zoubov, premier ministre et favori, semblait ne pouvoir se passer de moi et je dirai sans vanité, car il y a si longtemps de cela, que dans l'incertitude qu'on avait de ma destinée, la grande moitié de toutes les Russies et une bonne partie de l'Europe cultivaient ma faveur,
(1) Le comte Fédor se rajeunit, puisqu'il était né en 1766; il avait donc, en 1794, vingt-huit ans.
ainsi que j'en citerai ailleurs des exemples assez remarquables. Un matin, à mon audience, car il est du pays où c'est la faveur encore plus que la place qui en fait donner, j'entends discuter que le prince Lubomirski, cberchant, selon les ordonnances du tribunal de conscience, deux personnes pour y plaider sa cause, avait essuyé au delà de vingt refus. Le cas était grave, car les ordonnances portent que le refus entache d'infamie celui qui le reçoit ou celui qui le fait et je fus révolté de la lâcheté générale. « S'il s'était adressé à moi, dis-je tout haut, je n'aurais pas osé refuser et peut-être serais-je parvenu à me donner un collègue. » Le lendemain, de bon matin, on m'annonça le prince. Il venait en grande tenue, le cordon sur l'habit — car les Polonais ont un luxe de respect qui leur est particulier, — me faire, à travers mille excuses de sa témérité, la proposition de plaider ses intérêts et de me nommer moimême l'adjoint qui me conviendrait le mieux. Je vis toutes les conséquences de la réponse que j'allais lui faire, mais j'avais été chercher ce guêpier, et n'étais pas homme à refuser d'v mettre la tête. J'acceptai donc la qualité d'arbitre et déclarai que je prenais pour collègue M. Weydemeyer, autrefois attaché à l'un de mes oncles et alors secrétaire du conseil. « Je ne connais, dis-je au prince, ni les lois, ni la langue, mais l'honneur se fera entendre aisément et mon collègue se chargera des formes. » Le pauvre prince, transporté de joie, faillit m'embrasser les genoux et fit publier en tout lieu sa bonne fortune.
Cela fit véritablement une grande nouvelle. Personne ne crut qu'à mon âge j'allais de mon chef m'embarquer dans une affaire aussi sérieuse et l'on crut que
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rimpératrice ou le comte Zoubov m'y jetait en qualité d'enfant perdu, ce qui, dès le jour même, me valut de la part de l'une et de l'autre des marques non douteuses de mécontentement. Les héritiers, transportés d'étonnement et de colère, mais poussés au pied du mur, nommèrent de leur côté un vieux parent, le sénateur Joukov, espèce d'imbécile n'ayant plus que le souvenir d'une immoralité perdue avec l'âge et un sieur lermolov, encore en possession de toute la sienne. Le sénateur Rjevski présidait alors au tribunal de conscience, mais ce n'était qu'un mannequin dans un fauteuil, une marionnette, dont les fils étaient entre les mains du comte Samoïlov, ministre de la justice, ainsi que je l'ai dit plus haut, et co héritier. Nous vérifiâmes nos pouvoirs et les conférences commencèrent. Tout autre que moi eût été épouvanté de l'abîme sur lequel je m'étais volontairement assis. L'Impératrice, tenant fortement à la réputation d'un homme qu'elle avait honoré pendant vingt-cinq ans de sa confiance et de son amitié, se trouvait offensée que quelqu'un, qui n'avait d'appui que ses bontés, osât l'attaquer ouvertement et ne se calmait que par la certitude de mon ignorance et de mon impéritie. Le comte Zoubov, enchanté que quelqu'un se chargeât d'exhumer un colosse, qu'il avait ou croyait avoir eu beaucoup de peine à renverser, mais obligé de cacher soigneusement un sentiment si choquant pour l'Impératrice, affectait une sorte d'indignation contre l'homme qui, passant pour son ami intime, prenait sur lui un soin aussi déplacé. L'armée de mille envieux, contenue jusqu'alors par mon crédit, ne pouvant honnêtement attaquer mes principes, criait hautement à la témérité et à Timpru-
dence de ma conduite. Je vis bientôt que celui pour lequel je me perdais si généreusement craignait déjà de s'être mal adressé et que celui que j'avais associé à cette bonne action, mari d'une femme de chambre de Sa Majesté, prenait des conseils d'autres que de moi.
Cependant la cour fut pour moi ce qu'elle est toujours en pareille circonstance : un séjour riant dans une atmosphère pure, où rien n'annonce les orages et où l'on ne peut être qu'assommé. Rien ne changea à l'extérieur dès que la première surprise fut passée. L'Impératrice, qui me traitait comme à l'ordinaire, semblait dans une ignorance complète. Le comte Zoubov, qui ne m'en parlait que comme de l'erreur d'un bon cœur, comme d une folie de jeunesse, ordonnait sous main à nos petits entours de me vanter de la beauté de ma conduite et de la grandeur de mon caractère. Il lui importait peu que je me perdisse, puisqu'au fond du cœur il ne m'aimait pas, mais il lui importait de voir flétrir la mémoire d'un homme qui les avait longtemps abreuvés de mépris. Je ne me surpris ni un moment d'incertitude ni un mouvement de crainte, et si j'en eusse ressenti, les soins que la partie adverse se donna pour me gagner auraient suffi pour me rassurer. Tous les héritiers, et en corps, et séparément, me cajolaient à l'envi et Mme Branicka, la principale d'entre eux, bien qu'avare, me fit offrir 180,000 roubles pour me désister de l'entreprise.
Les conférences cependant allaient leur train et l'affaire n'avançait pas. On ergota sur des mots que je n entendais pas; on citait des lois étrangères au procès que je n'entendais pas davantage : j'étais comme le chien du tournebroche qui s'agite, fait dix lieues et
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se retrouve toujours à la même place. Le sieur lermolov se permit un matin de me prendre en pitié, de me dire qu'il était étonné que si jeune et si peu instruit, je voulusse jouter avec lui qui dormait sur les lois, car le malheureux était membre d'une commission établie pour la rédaction du code. » Je ne sais, lui dis-je, si vous dormez sur les lois, et cela est assez indifférent dans un tribunal où Ton n'admet que celles de la conscience ; mais ce qui est clair, c'est que vous voulez m'endormir et que je ne le souffrirai pas. "
On voulait gagner du temps, et comme pour m'assurer un port dans des tempêtes futures je m'étais fait nommer à l'ambassade de Naples, on comptait sur une occasion quelconque de me faire partir et sacrifier ensuite à volonté le prince Lubomirski et ses enfants. Je m'aperçus du projet et, pour en tirer avantage contre l'ennemi, je demandai un congé de six semaines pour aller arrangera Moscou mes affaires domestiques. Cette résolution inattendue fit la plus grande sensation à la cour et dans le public. On crut qu'elle était l'effet d'un repentir, que je me désistais de toute influence dans ce singulier procès ; on m'accorda aussitôt la permission que je demandais et je partis.
Ce que j'avais prévu arriva. A peine étais-je à Moscou que je reçus la communication officielle d'une prétendue sentence du trilninal ; je dis prétendue, puisqu'elle ne pouvait être légale sans mon consentement. Le bon Rjevski s'était courageusement rangé du parti du plus fort, le prince Lubomirski était condamné à perdre ses 4 millions; tout semblait fini, les héritiers triomphaient et l'Impératrice, libre de toute inquiétude, ne voyait plus en moi qu'un étourdi et un
sot. Mais c'était le moment que j'avais attendu pour développer mes ressources. Je renvoyai le même jour au tribunal sa sentence, me bornant à y ajouter par apostille que je n'étais pas encore mort et que je reparaîtrais au jour fixé par Sa Majesté Impériale pour l'expiration du congé qu'elle avait bien voulu m'accorder. En attendant, je rédigeai mon opinion sur l'affaire. Une ombre de probité suffisait pour la décider. Mon mémoire était sur deux colonnes, l'une en français portant ma signature, l'autre en russe qui était la traduction de la première et que je n'eus garde de signer, de crainte que, ne pouvant s'attaquer au fond, on ne s'accrochât à la lettre, et je repartis pour la cour.
Une heure après être descendu de voiture, j'envoyai le paquet au président, accompagné d'un billet pour lui dire que le tribunal s'étant permis de prononcer sans moi, je me permettais d'éclaircir l'affaire sans lui, mais qu'aussi soumis qu'il l'était peu à l'esprit de son institution, c'était entre les mains de son chef que je déposais une opinion que rien ne pourrait changer ni altérer. La cour était à Tsarkoïé-Sielo. Sa Majesté Impériale me reçut avec cette bonté protectrice que la puissance accorde si volontiers à une médiocrité prouvée, M. Zeubov avec un ricanement qui disait beaucoup et n'expliquait rien, ses entours avec un air de reproche et d'humeur et les courtisans comme des gens qu'on a mis à l'aise par une faute sans remède. Mais l'instant de la catastrophe approchait. Le lendemain, lundi, jour de conseil, l'Impératrice donna, dans la matinée, audience à plusieurs personnes venues de Pétersbourg. Gomme je n'ai jamais été curieux ni avide
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de petits détails, je ne l'appris qu'ensuite. Lorsque nous nous rassemblâmes pour le dîner, je vis à Mme la grand-générale Branicka et au comte Samoïlov un air de triomphe et de jubilation qui me frappa.
L'Impératrice parut avec tous les symptômes d une colère mal étouffée, des rougeurs au visage, la voix enrouée, et elle se mit à table sans parler à personne sur son passage. Ma charge me mettait vis-à-vis d'elle et je vis quelle mettait de l'affectation à ne pas me regarder. Je voulus m'en éclaircir et, comme j'en avais l'habitude, j'entamai la conversation, mais elle se tut et rougit. J'étais à deviner la cause d'un si grand changement lorsqu'un courrier vint me dire à l'oreille que M. le maréchal comte Nicolas Salticov m attendait au sortir de table dans son appartement. Je le crovais retourné comme de coutume à sa campagne au sortir du conseil, et cette exception à ses habitudes et cette invitation de la part d'un homme aussi considérable, que je ne voyais pas chez lui et qui, sous prétexte que j'avais éloigné de lui le comte Zoubov, faisait profession de me haïr, me parurent annoncer quelque chose de grave et d'extraordinaire. Dés que llmpératrice fut rentrée dans ses appartements intérieurs, je me rendis chez le maréchal que je trouvai dans un embarras extrême, apparemment à cause de ma réputation de franchise.
Il me fit des excuses sur la peine qu il me donnait, affecta de lire des lettres importantes, que je voyais bien qu il ne lisait pas, relevait par moment, selon son habitude, certaines pièces de son habillement toujours prêtes à tomber, enfin quand il crut avoir rassemblé assez d'assurance et desprit, il me dit avec son ton
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patelin habituel : « J'ai pour vous, mon cher comte, une commission terrible de la part de notre aug^uste souveraine! — Et laquelle donc, monsieur? » Nouvelles excuses et puis protestations d'estime et d'amitié et douleurs sincères de l'imprudence habituelle de la jeunesse qui se perd par des exagérations de sentiments vertueux, enfin tout ce qu'il y a de plus propre à désespérer un homme fort pressé de connaître son sort.
« Veuillez, monsieur le maréchal, m'instruire plus particulièrement de mon malheur. — Eh! bien, vous le voulez ? Sachez donc que Sa Majesté Impériale m'a chargé de vous dire que quand vous seriez membre de la Convention nationale de Paris ou de Varsovie, vous ne vous seriez pas permis un mémoire aussi insolent que celui que vous avez envoyé au tribunal de conscience, mais qu'elle saura vous remettre dans les bornes du respect et du devoir. — Est-ce tout, monsieur le maréchal? — Hélas! mon cher comte, cela me paraît trop si je ne consulte que l'intérêt que je vous porte. »
— Permettez, monsieur, que je vous remercie des ménagements et de la politesse que vous avez bien voulu mettre dans l'exécution de Tordre dont vous avez été chargé " , et je voulus me retirer. " Restez, j'ai ordre aussi de rapporter la réponse que vous croirez devoir me faire. — Je n'en aurais qu'une et je ne la crois pas de saison. — N'importe, vous pouvez me la confier.
— Ayez donc la bonté, monsieur le maréchal, de dire à l'Impératrice que mon respect inaltérable et mon admiration sans bornes me forcent de penser qu'elle ne s'est pas donné la peine de lire mon mémoire. — Mais, monsieur ! — Je n'ai pas d'autre réponse à faire » , et profitant de la surprise du vieux courtisan, je m'échappai.
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Pendant qu'on préparait ma voiture, une personne <jui m'était dévouée vint me conter que M. Rjevskl, conduit par M. Samoïlov, était venu avant l'heure du conseil se jeter aux pieds de llmpératrice pour lui demander pardon d accuser un homme, comblé de ses bontés, de manquer de respect à sa personne sacrée et d obéissance à ses sublimes lois, mais que le cas était trop grave, etc., etc. Je m'en fus à Pétersbourg. En route je composai la lettre que j'avais résolu d'écrire à Sa Majesté. Je l'écrivis en arrivant et elle l'eut le lendemain à son réveil. Elle était en huit pages in-folio et partagée en deux parties : 1" mon opinion sur l'affaire; 2° mon opinion sur la conduite de l'Impératrice pendant le cours du procès. Cette lettre était écrite avec candeur, avec confiance, pleine de vérités et de raisonnements, telle enfin qu on ne peut risquer qu'avec un esprit supérieur. Je lui prouvais qu'elle seule entachait la mémoire de son défunt ministre par les doutes qu'elle semblait mettre en avant, que le public était plus juste qu'elle envers lui, et qu'elle savait ainsi que moi et sans que j'eusse besoin de le publier, que le prince Patiomkine, toujours occupé des affaires de l'État, avait négligé celle-ci, comme toutes celles qui ne regardaient que lui.
Ma lettre expédiée, je fus à la campagne voir ma femme et mes amis qu en ce temps je ne voyais guère et ne leur parlai de rien. Je crovais ma lettre à peine arrivée, que je reçus un courrier du maréchal qui me donnait pour le lendemain, à sept heures du matin, rendez-vous à sa maison de la porte de Péterhof. C'était Tavant-goùt du triomphe. Une réponse si prompte, un ministre âgé et auquel on épargnait les moindres
fatigues, condamné à faire huit lieues pour conférer avec moi, prouvaient qu on me traitait en puissance ou en favori. Effectivement les portes du maréchal s'abattirent devant moi et Thumeur qui perçait à travers les phrases qu il croyait propres à la cacher m'en dit plus que lui. 11 me remit une réponse de quatre pages in-folio toute de la main de Tlmpératrice. Elle entrait dans le plus grand détail sur l'affaire même et sur 1 effet qu'elle pouvait produire; elle daignait se justifier sur plusieurs points et finissait par cette phrase remarquable. " Il se peut qu'en fait de législation vos idées valent mieux que les miennes, mais les miennes sont lois et les vôtres doivent s'y soumettre, cependant j'en demande plutôt le sacrifice à un attachement sur lequel je compte. I) Je voulus mettre en poche ce titre précieux et singulier d'approbation et d estime, mais le maréchal me déclara qu il avait ordre de le reprendre et de le rapporter, que tout ce qu'il pouvait me permellre, était de le relire, ce que je fis. Je voulais répondre, mais il me dit que 1 Impératrice me le faisait défendre et que l'affaire était finie pour moi. Effectivement elle enôta la connaissance au tribunal de conscience et s en réserva le jugement.
Je reparus le soir à la cour. Sa Majesté me traita comme quelqu'un avec lequel on a des confidences et les courtisans se rapprochèrent fort de moi. Je partis peu après pour Naples ; mais malgré mon absence et la prison qui suivit mon ambassade, elle ne prononça jamais de jugement. Enfin quand Paul I" monta au trône, on trouva sur une table du cabinet de travail ce mémoire à deux colonnes qui avait manqué me coûter si cher. L'Empereur le lut et mit au bas sous ma
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signature : » Qu'ainsi soit fait! » Ces trois mots le transformèrent en décret impérial qui servit de règle au Sénat et força enfin les héritiers du prince Patiomkine à s'exécuter.
J'étais parti de la Russie le cœur navré du projet d'un partage définitif de la Pologne. Jamais rien ne m'avait paru plus immoral, ni plus impolitique. Mais j'en savais la raison secrète. Catherine avait déclaré en plusieurs occasions qu elle ne détacherait rien du domaine de la couronne. Le prince Zoubov, favori et Markov, ministre en pied, avaient une fortune à faire ; un dernier démembrement du royaume voisin pouvait seul lever la difficulté qui s'y opposait, et comme il arrive toujours en pareille occasion lorsqu il s'agit d'un gâteau à partager, leurs ennemis furent tacitement d'accord d'une trahison si manifeste à la gloire de leur souveraine. Mais, dans une conversation que j'eus avec Elle peu avant mon départ, j'avais découvert une sorte de remords anticipé de l'injustice qu'elle ne se sentait la force d'empêcher, et qu'elle verrait de bon œil l'homme assez habile et assez courageux pour la lui éviter, malgré Elle et ses ministres. Berlin, étant à cette époque un centre de négociations pour le& affaires de la Pologne, où se faisait la guerre, et de la France, avec qui plusieurs cours songeaient déjà à
traiter, il paraissait assez naturel qu'un débutant de mon âgfe, nommé à une ambassade insignifiante, s'arrêtât ici pour étudier la politique gfénérale et les affaires du temps. Le chaos auquel je me trouvai initié sur-le-champ et que je tâcherai de peindre en peu de mots m'offrit des facilités particulières pour arriver à ce but et il suffira, pour en donner une idée, d'expliquer de quelle manière se traitaient les affaires entre la Prusse et la Russie.
Je trouvai à Berlin en fonction de plénipotentiaire ordinaire le vieux comte de Nesselrode, placé là comme ayant été jadis de la société particulière de Frédéric le Grand et devant connaître à fond les vieux ministres qui lui avaient survécu et les rubriques de la politique prussienne. On ne s'apercevait pas encore alors que la méthode était changée ; qu'il ne s'agissait plus en Europe des principes de cabinet fondés sur les intérêts de l'État, mais des intérêts particuliers des ministres et que ce qui naguère aurait coûté la tète attirait à peine une réprimande. Gomme M. de Nesselrode ne réussissait pas, on lui avait adjoint le sieur Alopéus (1), ancien premier commis au bureau de& affaires étrangères, figure hétéroclite, personnage fougueux, mais rompu aux détails. Cependant les troubles de Pologne, la guerre qui s'en était suivie, le peu de succès des Prussiens, l'épuisement des finances, ayant paru ralentir les efforts du roi, on avait encore expédié
(1) Ce Finlandais-suédois rendit de bons services à la Russie. Maxime Maximovitch Alopéus (1748-1822) fut ambassadeur à Berlin (1790-17% et 1802-1808). Promu en 1819 au rang de baron en Finlande et en 1820 au rang de comte polonais. « Extérieur de paysan parvenu, plus de finesse et de ruse que d'esprit, plus de connaissance des formes de bureau que du fond de la politique " , d'après le comte Fédor.
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pour Berlin le prince de Nassau-Siegen (1), dont les manières chevaleresques, l'habitude des cours et la respectueuse familiarité obtinrent plus qu'on n'aurait pu raisonnablement en espérer. Ces trois négociateurs s'entre-détestaient, s'entre-déjouaient à qui mieux mieux et j'arrivais comme exprès pour rassembler leurs plaintes et recevoir leurs confidences. Le premier radotaitdéjà, rabâchait sans cesse et, pour mieux faire valoir l'étendue d'un esprit qu'en Russie on trouvait insuffisant aux affaires, contait au premier venu le peu qu'il en savait. Le second, naturellement colère et mal élevé, se trahissait jusque dans son silence et, par un choix singulier et qu'aisément on aurait pu juger coupable, il s'était mis sous la direction du ministre d'Angleterre. Le troisième, par la manière silencieuse qu il avait adoptée dès sa jeunesse, de peur de trahir son ignorance et sa médiocrité et par la liberté qu'il prenait, en sa prétendue qualité de prince, de ne traiter qu'avec le roi et les favoris, jetait sur les deux autres un air de défaveur du gouvernement qu'ils étaient chargés de servir en commun.
Au bord opposé la complication n'était pas moins grande et moins contraire au bien des affaires. Le comte de Finkenstein, espèce de premier ministre, n'était plus qu'un beau vieux fantôme et convenait de sa nullité pour peu qu'on le poussât. Le comte d'Alvensleben, personnage de représentation et le comte de Haugwitz, parvenu au ministère par les petits entours, tâchaient d'avoir l'air de les diriger, mais avec
(1) Le marquis d'Aragox, dans son livre le Prince de Nassaii-Sicffeii, ne mentionne pas expressément cette mission, mais cite in extenso une lettre de Nassau à sa femme, datée de Berlin, 6 décembre 1794.
eux l'on ne tenait rien de sûr, tant qu'on ne s'était assuré des secrétaires du cabinet, tellement invisibles et inabordables qu'on pouvait vivre des années à Berlin sans acquérir des preuves matérielles de leur existence. Enfin parvenait-on à les voir, à les persuader ou à les gagner, on n'en était pas plus avancé quelquefois que le premier jour, parce que, dans de certaines occasions qu on ne pouvait ni prévoir ni calculer, il n'y avait de négociation bien faite que celle qui se traitait par le général de BischofsAverder, aide de camp général du roi et qui, en qualité de Pontife des Illuminés, disposait alors exclusivement des volontés et de la puissance de son maître.
Quand du côté prussien on vit que du côté russe ce serait à qui s'emparerait de moi, on me crut un personnage et des deux bords ce fut à qui se jetterait le premier à ma tète. M. de Nassau, qui à Pëtersbourg avait été de mes plus affidés courtisans, à qui j'avais donné pour secrétaire un alsacien nommé Anstett (1), que j'avais trouvé commis d'une marchande de modes, et qui depuis joua sous Alexandre I" un assez grand rôle dans la diplomatie pour être l'objet de la haine particulière de Bonaparte, M. de Nassau crut de son intérêt et eut l'air de croire de son devoir de prévenir le roi et M. deBiscliofswerder, que l'Impératrice m'honorait de mille bontés, comme de correspondre avec moi, et que ma mission de Naples n'était qu'un prétexte pour examiner mainte chose et lui en rendre compte directement. Cela fit l'effet qu'il en attendait et dès ce moment toute espèce de distinction fut mise en œuvre pour me séduire.
(1) Voir plus loin l'article « Anstett »,
244 POUTRAIÏS ET SOUVENIRS
Le roi étant à Potsdam, je n'avais pas encore demandé à lui être présenté. Il habitait le petit pavillon de Heiligensee, où hors des favoris, des maîtresses et des bâtards personne, pas même la famille royale, n'avait été admis; et Ton croyait généralement que le souvenir des échecs qu'il avait éprouvés en Pologne, le mauvais effet qui en était résulté dans l'armée et dans la nation, et la crainte des persécutions qu'il essuverait s'il s'avisait de pousser la guerre avec d'autant plus de vigueur, l'y retiendraient encore longtemps. Une lettre de M. de Nassau vint tout à coup m'annoncer que Sa Majesté, voulant me voir, m'invitait avec Mme Golovkine à passer la journée du surlendemain au pavillon du Heiligensee, que Mme de Bischofswerder avait été nommée pour en faire les honneurs et que les carrosses de la cour nous attendaient à la barrière de Potsdam. Comme il était clair que je n'avais pu solliciter une faveur qui ne s'accordait à personne, je me crus obligé de prévenir monsieur le comte de Finkenstein de l'ordre quej'avais reçu et le vieillard me sut gré de cette marque d'attention. Tout ce qu'on avait imaginé pou voir rendre agréable une distinction extraordinaire se trouva réuni. La société était composée de sept personnes : Le roi, M. et Mme Bischofswerder, le prince de Nassau, le comte de Luzi, ancien ministre de Frédéric II en Angleterre, Mme de Golovkine et moi. Nous eûmes déjeuner à la russe, pèche sur le lac, diner élégant et somptueux, illumination de l'orangerie, concert des premiers artistes, souper, entrée des petits appartements intérieurs, hommage accordé à la curiosité de Mme Golovkine et où nous fûmes vivement touchés de voir le portrait du pauvre petit Louis XVII au-dessu "
de la table à écrire ; enfin Sa Majesté ne nous congédia qu'après minuit.
Au sortir du dîner le monarque m'avait pris à part et très franchement initié dans le secret de tant de bontés. Ce prince me dit sans préambule que, sachant deux choses, la confiance particulière dont m'honorait l'Impératrice et l'attachement que par suite de mon éducation j'avais conservé à la Prusse, il comptait sur moi pour aplanir les difficultés qu'une complication d'intérêts et surtout de négociateurs ne faisaient qu'accroître tous les jours; qu'il ne demandait pas mieux que de complaire en tout à Sa Majesté Impériale ; mais qu'il ne pouvait aller au delà de ses moyens ; qu'au reste M. de Bischofswerder avait l'ordre de me donner toutes les explications que je pouvais désirera cet égard. Je répondis que je n'étais autorisé en aucune manière à me mêler d'affaires de cette importance, mais que la profonde reconnaissance que m'inspirait la confiance dont m'honorait le roi me fournirait peut-être quelque idée propre à satisfaire les deux cours. A peine le roi eut-il rejoint les dames, que MM. de Bischofswerder et de Nassau vinrent s'emparer de moi et me répétèrent, mais avec plus de détail, tout ce que je venais d'entendre. On me mâcha longuement tout ce qu'on voulait que je susse et que j'écrivisse en Russie; mais je n'étais pas arrivé jusque-là pour servir d'instrument aux projets d'autrui. C'était le mien que je voulais poursuivre et l'occasion était trop belle pour n'en pas profiter. Je me retranchai donc, comme avec le' roi, dans l'impossibilitéde m'immiscersans un ordre exprès en deschoses oùjil ne se rencontrait déjà que trop d'agents de toute ■espèce et je réitérai la promesse de m'en occuper par
dévouement aux deux cours. Je résolus en même temps, pour donner plus de poids aux idées que je voulais faire adopter, d'en retarder la communication le plus que je pouvais.
On conçoit que pendant ce temps on ne négligea aucune occasion de me maintenir dans les dispositions nécessaires. Je n'en citerai qu'un exemple, parce qu'il frappa singulièrement le public, qui n'en pouvait deviner la raison et qu'il n'y eut pas un agent diplomatique qui n'en fit rapport à sa cour, même MM. de Nesselrode et Alopéus, qui depuis la petite fête de Potsdam s'étaient fort refroidis à mon égard. L'opéra alors à la mode était la Flûte encharUée de Mozart. Elle venait d'avoir un grand nombre de représentations, mais j'étais arrivé à Berlin trop tard pour en jouir. Je demandai fort modestement au baron de Reck, directeur des spectacles, s'il ne pourrait nous procurer le plaisir d'une représentation. Il me répondit fort cavalièrement que cela ne se pouvait pas ; qu'il en coûterait trop et que chaque étranger se croirait en droit de demander de pareilles faveurs. J'ignore comment le roi en fut instruit, mais deux jours après arriva de Potsdam à M. de Reck l'ordre de donner cette pièce dans la semaine et à la reine la prière d'y aller et nous faire inviter à y assister dans la loge royale. Gela fit grand bruit. La reine me dit en riant qu'elle voyait bien qu'on lui faisait jouer un rôle en politique et que c était ce qui l'empêchait de risquer des questions.
Cependant bien des jours s'étaient passés ; les affaires de Pologne s'embrouillaient de plus en plus et, malgré les impatiences du prince de Nassau, déjà occupé de projets nouveaux, je ne demandais ni
audience au roi, ni conférence à M. de Bischofswerder. La curiosité les gagna si fort, peut-être l'espérance, qu'on n'imagina rien de mieux que de faire arriver à Berlin le roi, deux jours après avoir annoncé qu'il ne quitterait pas sa retraite de sitôt. Le premier pas fait, il fallut faire tous les autres et dès le lendemain je dinais seul avec Sa Majesté dans le plus intime intérieur.
C'était le moment de m'expliquer et voici en substance le discours que je tins au roi en présence des MM. de Nassau et de Bischofswerder : « La Prusse et la Russie font depuis assez longtemps une guerre sans succès contre la Pologne. La révolution française ajoute les embarras politiques de tout genre au danger de ce foyer toujours renaissant. Il faut donc l'éteindre pour jamais. Mais que fera-t-on? Un dernier partage de ce malheureux royaume? Quoi de plus affreux en morale, lorsque les trois souverains, qui se croyent obligés à le faire, s'évertuent dans les affaires générales à parler de désintéressement et de loyauté ! Quoi de plus imprudent que de rendre frontières trois puissances qui n'ont que trop d'occasions d'ailleurs de se brouiller! Ce ne serait en résultat que changer la nature d un danger permanent. Voici une idée assez simple et qui peut-être obvierait à tout. On partagera la Pologne, mais sans rien lui enlever. De ses provinces on fera trois grandsduchés : celui de Pologne que l'on rendra héréditaire dans la famille des Poniatowski, peu riche, peu considérée, sans alliances, sans moyens d'en former de dangereuses; celui de Lithuanie qu'on donnera aux Birons, que 1 Impératrice a promis de protéger et auxquels les guerres toujours renaissantes avec la Suède ne permet-
tent plus de laisser la Courlande et ses ports; celui de Volliynie dont on fera la dot de quelque cadet d'Allemag^ne. Jamais par mariage ou par succession aucun de ces trois états ne pourra être réuni à un autre et moins encore passer sous la domination d'une des trois g^randes puissances qui les auront fondés et qui en garantiront à perpétuité l'existence. »
Je me tus et vis dans tous les yeux l'approbation la plus marquée. Le général cependant, voulant faire le bon serviteur et l'habile homme, prit un ton d'humeur pour me dire : " Votre Éminence dispose un peu lestement de la Courlande en faveur de sa Souveraine. " — (i Le vôtre, monsieur, est trop versé dans le chapitre des convenances et des probabilités pour mettre en discussion ou en difficulté un article qui parle de luimême, et je compte assez sur la justice et la sagesse du roi pour oser vous dire en présence de Sa Majesté que, dans les circonstances où se trouve l'Europe, l'Impératrice prendra la Courlande quand Elle voudra et la conservera. Au reste je ne parle qu en mon nom. Le roi a bien voulu s'informer de mon opinion particulière; je viens d'avoir l'houneur de la lui soumettre avec franchise. Voilà tout. »
Le monarque, qui se sentait soulagé comme souverain et comme honnête homme, me combla d'éloges et de remercîments, et leva la séance en disant que j'aurais son opinion à lui sous peu de jours. Le prince de Nassau était ravi, parce qu'il se voyait déjà sur le trône de Volhynie, enfin cette idée, qu'après trente ans je ne puis m'empêcher de trouver encore belle et bonne, eût réussi à Pétersbourg si j'avais osé ou pu la faire parvenir sur-le-champ à l'Impératrice à 1 insu de
son ministère, et n'aurait plus souffert aucune difficulté, puisque deux mois après je la fis g^oûter complètement au cabinet autrichien. Mais je trouvai à Vienne le comte, depuis prince Razoumovski, ambassadeur de Russie, qui en prévint le ministère russe, dont il se montrait d'autant plus soigneusement esclave qu'il voulait lui cacher à quel point il l'était du baron de Thugut et du chevalier Eden, ministre d'Angleterre. Les triomphes du maréchal Souvorov, couronnés par la prise de Varsovie, changèrent les manières et le ton de Catherine envers Frédéric-Guillaume. Je me trouvai coupable de ce qui aurait dû faire ma réputation et ma fortune et l'ambassade de Naples, qui avait servi de moyen à mes débuts en diplomatie, servit bientôt de prétexte pour perdre un homme que les ministres trouvèrent peut-être trop fort pour espérer de se l'asservir.
Je quittai Berlin comblé des bontés journalières du roi.