‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 33 sur 54 · FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, ROI DE PRUSSE

Bien bâti ; sans physionomie; d'abord timide; conversation simple et de bon sens, suivie si elle porte sur des objets ordinaires ou sérieux, coupée, embarrassée si elle devient spirituelle ou plaisante; en apparence ennemi des respects et des hommages, dans le fond du

(1) Par exemple au congrès de Vienne.

(2) Voir l'article Metternich, p. 303.

cœur rempli d'exigence ; voulant le bien, mais paresseux à l'excès et tenant à un système énoncé par crainte du travail; plaçant l'obstination, qui le met à l'abri de la nécessité de réfléchir, à la place du caractère qu'il croit avoir et n'a pas; ne faisant jamais rien que pour se débarrasser de ses ministres ou pour plaire à la reine; ne lisant, n'écrivant, ne dessinant jamais; n'allant à la parade et au sermon que dans les grandes occasions; s'endormant régulièrement au spectacle, dansant par étiquette, indifférent aux arts comme aux sciences ; se promenant ou montant à cheval pour faire de l'exercice; aimant les femmes par tempérament, la sienne par habitude, ses enfants par instinct et la royauté comme un moyen de ne faire que ce qu'il veut.

Parvenue au trône, la reine imprima à la cour et au public ses principes sévères de vertu, sa passion pour les fêtes et les plaisirs et cette légèreté à laquelle conduit le manque de ressources réelles. Aussi voyait-on se faire à Berlin en toute honnêteté les choses les moins convenables. La sauvagerie du roi et la nullité de la reine les mettant complètement à l'abri des séductions de l'esprit, leur intérieur était trop triste, trop monotone pour qu'une jeune souveraine animée du désir de briller et de faire époque, s y laissât condamner. Elle essaya d'abord de se former une société, mais dès que

le roi apercevait chez la reine quelqu'un de plus que la grande-maitresse, la fille d'honneur de service, le chambellan éternel et son propre aide de camp, son malaise était visible et allait toujours croissant. Il se laissait conduire à l'église et à la comédie, mais, à peine assis, il s'y endormait, de sorte que la pauvre reine ne vit qu'un moyen, celui de renverser les barrières et de se charger seule de la représentation, à quoi sa beauté, son élégance, le désir de plaire et de briller, malgré le manque de conversation, la rendirent en peu de temps fort propre. Alors on ne rêva plus que bals et ballets et de toutes parts les étrangers affluèrent, apportant en tribut leur curiosité et leur argent.

Cependant, malgré son amour et sa complaisance habituelle, le roi avait de certains hoquets de dignité personnelle auxquels on n'était jamais préparé et très amusants pour ceux qui, comme moi, étaient admis au conseil secret des fêtes. 11 m'en est resté deux exemples. Lors du ballet des Noces de Philippe d'Espagne et de Marie d' Angleterre, il ne voulut jamais permettre à la reine de se servir des joyaux de la couronne. « Ces choses-là ne sont pas faites pour des farces. » Jamais on ne put le tirer de là et les larmes amères de la princesse ne parvinrent pas à l'humaniser. Elle n eut pour le rôle pompeux de Marie que ses bijoux particuliers, fort peu considérables, et ce que les princes du sang et les dames de la cour purent lui céder. Le duc de Cambridge fut obligé de rabaisser au niveau des idées d'un roi de Prusse la magnificence de Philippe II, qui n'avait pu prévoir l'existence d'un monarque de ce nom.

Lors du ballet des Noces d'Alexandre et de Siatira, qu'au grand scandale de la ville, du pays et de l'Europe

29S POirrUAITS ET SOUVENIRS

nous dansâmes devant vingt-cinq mille personnes sur le théâtre public, il se trouva aux répétitions, qu'après la cérémonie nuptiale les nouveaux mariés, déjà fatigués de leur danse particulière, devaient rester sur pied pendant une heure que défilaient et dansaient devant eux les députations des peuples vaincus. Gela était insoutenable en soi, et de plus, fort contraire à la dignité du conquérant de l'Inde et de son épouse. On proposa un trône, des fauteuils, des carreaux, mais le roi ne sortit pas de son dilemne : " Si on veut faire la danseuse, il faut commencer par savoir si on en a la force. » Gomme tous les moyens de persuasion avaient échoué, la reine me pria d'une manière si touchante d'avoir pitié d'elle, que je me chargeai de la commission très délicate d'attaquer à mon tour ce souverain si ferme dans les petites choses.

Je profitai d'une répétition au vieux château et d'une promenade solitaire du roi dans les salles voisines de celle où elle se faisait pour essayer mon éloquence et ma logique. Je fus écouté avec bonté : «J'avais pris jusqu'à présent toutes les raisons pour des folies de la reine, ou des bêtises de Massow (c'était le grand maréchal), mais vous me prouvez qu'il est juste de céder. — Votre Majesté me permet-elle d'ordonner de sa part des carreaux de velours rouge garnis de crépines d'or, qu'on prendra au garde-meuble de la couronne. — Fort bien ! " et je courus triomphant donner les ordres nécessaires.

Statira était transportée et Alexandre le Grand — le prince Henri, frère punie du roi — me fit l'honneur de m'embrasserde tout son cœur. Arrive le grand jour, arrive le grand pas solo de la reine, qui fut si amère-

ment et si justement critiqué; arrive la cérémonie nuptiale; arrivent les peuples de Tlnde. La reine veut s'asseoir : pas de carreaux ; on se regarde ; on dépêche un figurant après l'autre, pas de carreaux. La reine était prête à s'évanouir de lassitude et de colère. Dès que nous fûmes descendus en procession du théâtre dans la salle du bal, je courus m'informer de la cause de cet oubli. Le roi avait dit au grand maréchal : " Pas de carreaux; vous direz qu'on les avait oubliés ; si la reine se trouve trop fatiguée, c'est elle qui l'aura voulu. "

Mais ce n'étaient pas les seules humiliations auxquelles la futilité de ses goûts exposait cette charmante princesse. Dans le commerce entre femmes élégantes, le respect est marchandise fort légère. 11 arriva dans le même hiver deux événements si minimes par euxmêmes, que j'aurais quelque honte de les rapporter, si ceux qui ont l'habitude de la cour ne savaient combien les moindres bagatelles y ont quelquefois d'influence, et qu'elles y trahissent bien plus les caractères que les événements importants.

La reine ayant dit qu'elle aurait pour le carnaval [de 1804] une robe d'une si grande beauté que rien n'en approcherait, toutes les femmes présentes se mirent l'esprit et la bourse à la torture, non pour rivaliser avec elle, mais pour se rendre dignes de paraître auprès de Sa Majesté. Mme Golovkine prit malheureusement un vol plus haut. Ne pouvant se flatter de me rendre complice d'un crime de lése-majesté et de lèseraison au premier chef, elle acheta en secret un châle de cachemire si précieux, que la reine et les princesses n'avaient cru pouvoir s'en passer la fantaisie. Elle le fit

aussitôt découper par bandes et appliquer sur une robe de crêpe blanc. Le jour du bal qui devait ouvrir le carnaval étant venu, elle eut soin de n'arriver au cercle de la reine qu'après que Sa Majesté y aurait paru et prit si bien ses mesures qu'au moment de son entrée la robe royale était dans son apog^ée ; la sienne, de loin, frappait par sa modestie, mais lorsqu'elle approcha, lorsque le fameux châle fut reconnu, un murmure général se fit entendre et l'horizon se couvrit d'épais nuag^es qui, n'ayant pu éclater, restèrent pour jamais suspendus sur la tète de Mme Golovkine. Elle eut beau, quelque temps après, donner à la reine un spectacle français, chose rare et fort estimée dans ce pays-là, fête qui manqua me ruiner parce que le théâtre de Lichtenau prit feu dans la nuit suivante, rien de ce côté-là ne lui fit plus voir un seul jour serein.

Buonaparte, qui dans ce temps commençait déjà à distribuer ses grâces aux têtes couronnées, envoya pour les étrennes deux robes de dentelle à Berlin, l'une pour la reine, l'autre pour la femme du secrétaire de confiance du roi. Cette espèce de parité, assez offensante déjà par elle-même, pouvait se dissimuler par l'extrême différence du prix des deux robes. Effectivement l'une était à cent piques au-dessus de l'autre sous tous les rapports, mais pour comble de dégoût, le général Beurnonville avait eu ordre de présenter la moins belle à la reine. On agita un moment si on l'accepterait, si on la porterait; mais les cours d'Allemagne s'étaient déjà placées sur la pente rapide et glissante de la déconsidération.

J'avais fait la connaissance du comte Clément de Metternich, c'est ainsi qu'il s'appelait alors, à Dresde, au commencement du siècle. Fils d'un homme fort médiocre, mais qui, et peut-être à cause de cela, était parvenu aux places les plus éminentes d'un pays auquel il n'appartenait point (1) et d'une femme pleine d'esprit et de moyens d'intrigue, il était, bien qu'à peine sorti de l'Université, envoyé extraordinaire de l'empereur d'Autriche à la cour de Saxe. Bien fait, bien mis, fort blond, fort pâle, son air distrait qui passait pour romanesque auprès des femmes passait pour réfléchi auprès des hommes. Quelques femmes russes et polonaises, qui se jetèrent à sa tête, le tournèrent bien plus vers le roman que vers l'histoire, à laquelle la carrière qu'il venait d'embrasser semblait le consacrer plus particulièrement. En général, il avait une teinte de hauteur fort convenable aux grandes places et une mesure inaltérable qui suffisait pour trahir une véritable vocation diplomatique. Toutefois quelques marques de fatuité, qui parurent à la suite de ses premières aventures galantes, diminuèrent peu à peu la bonne opinion qu'on avait d'abord conçue de lui. On crut voir que la réputation d'homme à bonnes fortunes serait celle qu'il rechercherait de préférence et, sans

(1) Les Mettcrnicli cta'e.it originaires de la région Ju Bas-Rhin.

sa femme, petite-fille du fameux prince de Kaunitz et fort digne par son esprit de l'être, qui n'était pas aussi jolie et aussi aimable qu'elle était sensée, qui avait été épousée par convenance et avec laquelle par convenances réciproques il vivait sur le pied de la plus extrême indulgence, il eût entièrement perdu ses avantages réels dans la poursuite d'une gloire si fugitive. Mme de Metternich lui faisait apercevoir par amitié les inconvénients d'une conduite qu'elle ne lui eût pas reprochée par amour. Ce fut le seul côté faible que je trouvais alors dans son mari et contre lequel, malgré les occupations plus propres à l'en détourner, il combattit fort longtemps en vain.

Du reste, il se montra dés sa jeunesse plein de sagesse et d'application, maitre de ses sentiments particuliers et maître de sa physionomie; froid et mesuré dans la discussion malgré un bon fond d'amour-propre ; sachant régler ses regards, ses gestes et ses expressions, bien qu'assez enclin à l'emportement; grand et facile travailleur, ayant le goût et le don de s'instruire ; plus amateur des sciences et des arts que des belles-lettres ; en apparence également insensible à l'éloge et à la critique, quoique très sensible à l'une et à l'autre; enfin un véritable diplomate par suite d'un physique heureux, d'un naturel flexible et d'une éducation soignée.

Je m'attachai fort aisément à lui. La franchise, la vivacité de mon commerce contrastaient trop avec la froideur et la retenue du sien pour ne pas éveiller son attention et, comme ce qui nous frappe sans nous contrarier nous captive, la liaison s'établit bientôt entre nous. Il sentait que j'avais plus d'esprit, plus d imagination que lui, mais en même temps qu'il était doué de

bien plus de sagesse et de réflexion que moi, de sorte qu'il fut bien moins réservé avec moi que son caractère et sa position me l'avaient fait craindre d'abord. Un jour il vint me confier qu'on lui proposait la mission de Prusse et que Mme sa mère désirait fort qu'il Tacceptàt, mais qu'il se sentait trop peu capable de la bien remplir pour consentir à s'en charger. Le poste de Berlin passait pour fort glissant, et quoique les deux cours fussent réunies par le danger commun qui les menaçait du côté de la France, il semblait encore qu'il fallait un talent plus qu'ordinaire pour les maintenir dans des rapports si nouveaux. Comme je connaissais à fond et le pays et l'homme dont il s'agissait, mon avis fut d'accepter. Cet avis fut suivi et la nomination ne se fit pas longtemps attendre. 11 se rendit incontinent à son nouveau poste et comme je ne pouvais le rejoindre qu'au bout de quelque mois, je lui donnai les instructions (I) nécessaires à son début; non des instructions en politique, il en savait plus que moi sur ce chapitre et je me serais cru fort coupable d'en donner qui, peut-être, eussent été contraires aux vues de mon gouvernement; mais des détails circonstanciés sur tous ceux avec lesquels il serait obligé de se mettre en rapport dès les premiers jours. Il s'en trouva bien, et à la manie près, dont il était bien loin encore de se corriger, de courtiser les femmes à la mode, manie qui alla jusqu'à le faire soupçonner par la reine de ne pas lui porter un assez profond respect, il se conduisit à Berlin en diplomate consommé. Sa maison était fort agréable et devait paraître telle dans

(1) C'est de ces « Instructions » qu'est tiré le portrait de Frédéric Guillaume III, roi de Prusse, qu'on a pu lire à la page 295.

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un pays où il n'y en avait ^uèrc de pareilles et aucune de journellement ouverte aux étrangers.

Notre liaison s'augmenta par suite des mêmes habitudes. Mais l'Europe touchait aux catastrophes qui devaient la bouleverser si longtemps. Je retournai bientôt en Russie et je ne revis M. de Metternich qu à Paris en 1807. 11 v était amljassadeur. Il me reçut avec une vive amitié et qui me combla de joie. Il y ajouta un air de distinction, mais il voulait que je le visse dans sa gloire et je le lui pardonnai aisément.

Je l'avais connu embarrassé dans un poste moins important; maintenant il croyait nager tout seul et bientôt je fus moins content de lui que je ne 1 avais été ailleurs. Mais nos positions étaient bien changées et cela tenait aux succès de société, qui en France décident de tant de choses. J'en eus de très grands, parce que par mes manières, mon langage et mes défauts mêmes, j'étais éminemment Français et que ma nullité politique ôtait tout inconvénient aux bontés dont on trouvait plaisir à me combler. Placé de prime abord au milieu de la meilleure compagnie, j v avais I air d une plante du terroir et d'une plante cultivée dans les beaux jours de l'ancienne société. Je n'étais pavé, ni pour voir du noir où j'avais vu du blanc, ni pour dénigrer un jour ce que j'avais loué la veille; je parlais haut là où personne n'osait dire son avis, et le dé de la conversation m'appartenait par cela seul que personne n'osait causer. M. de Metternich n'osait voirqu2 la cour et le gouvernement, n'osait se lier qu'avec les partisans connus du nouvel ordre des choses. Ailleurs, si par hasard il s y trouvait, il était craint et craintif. Il était bien fait, bien mis, assez aimable, mais le tout

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etaitvlsiblementallemand.il n'était donc qu'ambassadeur et ne pouvait s'instruire qu'à prix d'argent et réussir qu'à force de complaisances, et moi, qui n'étais rien, qui passais même pour n'être pas trop bien vu de ma cour, j'étais dans lintimlté de tous les partis, et sans peine ni dépenses je savais et voyais tout.

Rien n'eût été plus favorable à la position de mon ancien ami et aux affaires générales que notre intimité ; mais soit amour-propre, soit défiance, il se renferma dans la grandeur de son ambassade et fit le mystérieux. Ce qu'il ne pouvait nier, il prétendait le savoir déjà; ce qu'il croyait pouvoir me cacher encore, il me le disputait avec hauteur. D'ailleurs nous n'étions d'accord sur aucun principe de conduite. Le système de servilité et de duplicité adopté par les diplomates européens à légard de Buonaparte me semblait avilissant autant qu'inutile. Ce conquérant, qui, tranchons le mot, ne devait sa grandeur qu'à la petitesse de ses contemporains, était l'homme du monde le plus aisé à déconcerter par la franchise et à tenir en respect par la fermeté ; il fallait le savoir et en profiter. C'est ce que personne de ceux qu'on a employés auprès de lui n'a su voir, ni faire. M. de Metternich disait avec justesse « que tout ambassadeur accrédité auprès de Buonaparte était nécessairement premier ministre de la cour qui l'avait envoyé et qu'il devait en avoir le pouvoir " . Mais ce n'était là qu'une première proposition. La seconde, bien plus importante et à laquelle il ne songeait pas plus que les autres, était que ce premier ministre en mission ne devait jamais tergiverser avec les principes qu'il avait annoncés, ni chercher à endormir par des phrases banales et des flatteries usées le

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plus éveillé des souverains. Que de fois je conjurai le prince Ivourakine, ambassadeur de Russie, de mander à sa cour que le premier des souverains qui dirait non, et sans commentaire, à une proposition quelconque du cabinet des Tuileries, ferait reculer Buonaparte ! Mais la peur avait gagné Tunivers. Monarques, premiers ministres, ambassadeurs semblaient privés d'yeux, d'oreilles, et qui pis est, de cœur. Le nom de Buonaparte faisait sur les cabinets et les armées de l'Europe le même effet que celui dlboudakali dans l'opéra du Calife de Bagdad.

Je me trouvai derrière M. de Metternicb à la fameuse scène qui se passa à Saint-Cloud en 1808, et je ne fus pas content de lui, non qu'il ne parlât très bien dans cette occasion, mais il fallait parler fort haut ou essayer de faire taire Buonaparte. Celui-ci vomissait à haute et intelligible voix un torrent d'injures contre l'empereur d'Autriche, et il était visible que c'était à l'Europe entière qu il les adressait. L'ambassadeur répondait juste, mais par habitude et respect, si bas, qu'à deux pas on ne pouvait l'entendre. Le public ne vit donc dans cette scène, unique dans son espèce, qu'un despote qui gourmandait un esclave embarrassé de sa justification. A peine fut-elle passée, que les espions décorés rôdèrent en tout sens pour recueillir les opinions de l'assemblée. Un des plus ancrés d'entre eux, connaissant ma franchise, vint d'un air d intérêt plaindre l'ambassadeur de la terrible position dans laquelle il s'était trouvé. Le grand nombre de gens qui nous entourait ne m'empêcha pas de répondre que M. de Metternicb s'était fort mal conduit, qu'il n'avait eu que ce qu'il méritait et que, malgré le respect que

je professais pour les souverains, une pareille avanie ne pourrait m arriver. » Eh! qu'eussiez-vous fait? — J'aurais forcé l'Empereur à rentrer dans sa dignité, en lui disant assez haut pour être entendu jusqu'au fond « de la galerie : n Sire ! comme mon auguste maître ne « m'a point autorisé à traiter de pareilles matières « devant témoins. Votre Majesté trouvera bon que je « ne lui réponde pas. » Cela fut rapporté sur l'heure. On crut que Buonaparte me ferait parvenir quelques marques d'indignation; mais après un moment de réflexion il dit froidement : « C'eût été bien répondu, mais les gens qui savent répondre cela ne sont pas employés aujourd'hui. » On verra bientôt l'impression qui lui en resta.

La guerre suivit de près cette scène, et il est vrai de dire qu'on n en fait guère de cette espèce que lorsqu'on est décidé à rompre. Après avoir pendant longtemps demandé des passeports sans en obtenir, M. de Metternich vit paraître enfin un officier de la gendarmerie chargé de le conduire jusqu'aux avant-postes autrichiens, déjà fort éloignés des frontières de la France. Sa femme et ses enfants devinrent alors Tobjet de tous mes soins. Malgré le danger apparent attaché à une fidélité si publique, persuadé, comme je lai toujours été, que le chemin droit est le seul qu'on puisse suivre avec quelque sûreté, je me consacrai entièrement à la famille de mon ami. Pendant tant de mois que Mme de Metternich fut obligée de rester à Paris, hors une personnequ'elle honorait de ses bontés particulières, elle ne vit que moi.

Fouché me dit un jour : a Ne craignez-vous pas de perdre la bonne opinion que l'Empereur a de vous? Il

se pourrait que Sa Majesté vous en parlât devant le monde, afin de donner aux étrang^ers la mesure qu'ils doivent tenir dans la circonstance où vous vous trouvez. " — " Je le crois, comme vous, monsieur, mais l'Empereur est bien persuadé, j'espère, que je profiterais de la même occasion pour leur donner la mesure de ce qu'il y aurait à répondre en pareil cas. " La scène dont le ministre me menaçait n eut pas lieu, et Buonaparte me traita fort poliment, comme il Tavait toujours fait.

Pendant ce temps, nous avions eu une grande preuve de rinconvénient des négociations amoureuses pour un négociateur politique. Mme de Metternich reçut un matin de la part de la duchesse d'Abrantès (MmeJunot) un billet fort pressant pour la venir trouver à l'heure même. L'ambassadrice s'y rendit aussitôt; mais quelle fut sa surprise, même sa terreur, lorsqu'elle se vit reçue par le duc en fureur et qui ferma sur elle la porte à double tour : " Nous sommes trahis l'un et l'autre, lui dit-il. Je viens de surprendre les lettres de votre mari à ma femme et je vous ai fait appeler pour être le témoin de la réparation que je vais vous faire. Notre cause est commune, notre vengeance doit l'être. » On se figure l'embarras d'une petite personne bien fluette, peu éloquente, compromise de la manière la plus indécente, vis-à-vis d'un furieux sans principes, sans éducation et qui criait à être entendu de tout le quartier. Elle trouva moyen cependant de le calmer, obtint d'aller parler à sa femme, qui n'attendait pas moins que la mort et finit par se sauver de la maison. Il fallait se rendre en droiture de là aux Tuileries, conter la chose à l'Empereur, lui demander satisfaction de Junot

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et protection pour sa femme; mais Mme de Metternich vit les choses d'un autre œil, craignit le scandale, négocia avec M. Junot, s'établit l'amie de sa rivale et fit bien quant aux résultats, car la première fois que Buonaparte la revit, il fut à elle et l'embrassa en lui disant : « Vous êtes une bonne petite femme, qui a su m'éviter un grand embarras avec ce butor de Junot. »

J'avoue que ce compliment ne m'eût pas consolé d'un affront que les circonstances où se trouvait l'ambassadrice rendait singulièrement pénible.

La paix se fit; M. de Metternich en fut le négociateur et le mariage de Buonaparte avec l'aînée des archiduchesses en devint momentanément le sceau. Je cessai dés lors d'aller aux Tuileries et ne vis plus que rarement l'ambassadeur d'Autriche. Il ne pouvait plus exister d'intimité là où il v avait si grande divergence de principes, et chacune de mes paroles, chacun de mes regards étant nécessairement un reproche ou une épigramme, je mis la reconnaissance bien à l'aise quant aux procédés que j'avais eus pour sa famille et je fis bien, car Mme de Metternich s'était tellement monté la tête en faveur de Buonaparte et en attendait de si grands établissements que ma conduite envers elle pendant sa captivité me semblait presque une audace punissable vis-à-vis du héros auquel elle venait se dévouer. Les événements se succédèrent avec une effrayante rapidité. M. de Metternich parvint bientôt au premier ministère et se transforma pour moi en personnage de gazettes, intéressant parce que je ne pouvais cesser de rendre justice à des qualités et à des talents que j'étais plus en état d'apprécier que tout

autre, mais dont la politique étroite et fallacieuse me donnait d'autant plus d'humeur, que c'était à moi que s'adressaient de préférence les réflexions auxquelles elle donnait lieu (1).

l'impératrice MARIE-LOUISE

L'Impératrice Marie-Louise était assez grande, bien faite, blonde, moins blanche, moins colorée qu'à son arrivée en France, mise élégamment, ayant de la facilité et de la grâce et offrant plutôt l'image d'une jolie femme que celle d'une grande souveraine. Il ne lui restait aucun regret du trône et du mari qu'elle avait

(i) Ils se revirent seulement en 1817, à Florence. En apercevant Golovkine pour la première fois dans la capitale de Toscane, « Metternich poussa un cri, se jeta dans les bras de Golovkine oîi il resta quelques moments en proie à la plus vive émotion. » « Sachant que je passais mes soirées chez Mme d'Albany, raconte le comte Fédor, il s'y fit présenter des le jour même. Il entrait, s'asseyait un moment à côté d'elle et puis tout en disant : « Il faut que j'aille faire ma cour au comte Golovkine « , sortait du cercle, venait s'établir à côté de mon fauteuil et n'en bougeait plus. Une amitié à la fois si vive et si affichée donna beaucoup à penser au corps diplomatique et au ministère toscan. Je devins l'objet de l'attention publique, (^omme M. de Metternich ne manquait jamais en public de me traiter d'Excellence, on y joignit toutes les formes d un grand respect et bientôt mon rôle me déplut à l'excès. »

L'impression de Golovkine que Metternich jouait la comédie ne fut point effacée par l'hospitalité magnifique du prince dont il jouit pendant quinze jours aux bains de Lucques. Elle fut confirmée par le joli tour que lui joua son ami, en le présentant à une cour, rigoriste en matière d'étiquette, lorsqu'il était en costume de voyage : « chapeau gris, gilet blanc et léger pantalon de nankin. » (Voir « Les fêtes de Livourne » ,

perdus et un profond sentiment des chagrins qu'elle avait éprouvés (l). Elle ne pouvait croire qu'on la soupçonnât de vouloir jamais rejoindre Buonaparte ou retourner en France, et la manière dont elle me parla de son fils me confirma dans la pensée que j'avais depuis le jour de sa naissance, c'est qu'elle n'était pas sa mère. Sur ce que je lui confiai des appréhensions qu'on pouvait avoir au sujet de cet enfant, elle me fit une réponse très remarquable : « La conduite de la cour de Vienne à son sujet est aisée à tracer. Il ne faut jamais qu'il soit assez riche pour se rendre redoutable, ni assez pauvre pour faire naître la pitié. — En le consacrant à l'Eglise?... » Elle me coupa la parole. " Oui, il faudra l'y amener, mais non pas l'y forcer. » Je fus si content de ses sentiments que je lui demandai la permission de les faire connaître au roi de France, ce qu'elle m'accorda. « C'est un bien bon prince, dont je n'ai qu'à me louer et auquel je souhaite sincèrement du bonheur. »

Elle me peignit sa position à Parme comme peu riante : un pays ruiné, des finances épuisées, point de société, aucune ressource pour y suppléer, o Tout ce que je souhaite et demande, c'est qu'on ne me laisse pas dans le dénuement et qu'on me permette, de loin en loin, d'aller à Vienne pour m'assurer que j'appartiens encore à quelqu'un. » Une larme s'échappa de ses yeux. Cette princesse était née pour le bonheur domestique. Un caractère égal et facile, le goût des plaisirs

(1) Les impressions du comte Fédor se rapportent à l'année 1817, quand il rencontra Marie-Louise en rade de Livourne, abord du vaisseau qui devait emmener au Brésil sa sœur Léopoldine (épouse de Pedro, prince héréditaire du Brésil). Quelques jours plus tard il revit l'Impératrice aux bains de Lucques.

simples, bonne musicienne, bonne ouvrière, aimant les exercices du corps, le cheval, la danse, la promenade, elle avait tout ce qui rend heureux dans une sphère ordinaire; mais elle avait connu les grandeurs et le luxe et sa sphère ne devait pas être rétrécie par le manque de moyens de la remplir et de l'orner.

Le comte Louis de Narbonne-Lara était né en 1750 ou 1751 de Mme Adélaïde de France (1). On ne sait au juste si ce fut Louis XV ou le Dauphin qui se rendit coupable de cet inceste, mais on est sûr que ce fut le père ou le fils, et c'est ce qui a fait dire depuis que la conduite de M. de Narbonne pendant la Révolution avait été d'autant plus inexcusable, que personne n'était aussi Bourbon que lui. Dès que la grossesse de sa mère fut connue, on fit appelerde Parme une Mme de Narbonne fort ambitieuse et qui perdait ses talents pour l'intrigue dans les cabinets de Mme l'Infante. Elle arriva grosse, fut déclarée dame d'honneur de la princesse et accoucha lorsque cela fut nécessaire. On la fit duchesse, ce qui allait mieux avec son nom, qui est fort beau, qu'avec le rôle dont elle s'était chargée. Son mari, bien que duc, conserva des sentiments plus nobles, se tint éloigné de la cour et à sa mort deshérita sans scrupule son prétendu fils. Ce fils devint joli, spi-

(1) Golovkine présente ici coiniue un fait certain une rumeur souvent (reproduite, mais restée à l'état tl'liypothèse.

rituel, aimable en manières et en propos, et Mme Adélaïde, contenante peine un secret que ses bontés trahissaient sans cesse, le fit nommer son chevalier d'honneur. Toute la France a été témoin de l'excès et de l'indiscrétion de ses dépenses. On n'en citera qu'un trait, c'est que chaque fois qu il donnait à souper chez Mlle Contât, actrice de la Comédie-Française et sa maîtresse, il y faisait porter de Versailles la vaisselle de Mme Adélaïde.

La Révolution démasqua ce héros de salon. 11 fut le ministre de la guerre d'un roi dépouillé et qu'il aurait, pour plus de raison qu'aucun autre, dû défendre jusqu'à la dernière goutte de son sang ; il le fut malgré ce bon roi, et dans cette place devenue coupable fut le premier qui arbora le bonnet rouge. Son incapacité l'en priva au bout de quelques semaines et ce qui acheva de le déconsidérer, ce fut la lettre qu'il fit écrire à Mesdames pour obtenir du président de l'Assemblée nationale la permission de sortir de France et qui finissait par ces mots : « Nous avons l'honneur d'être avec respect, Monsieur le Président, vos très humbles servantes, Adélaïde et Victoire de France. » On avait fait épouser au comte Louis, c'est le nom que ses succès auprès des femmes lui avaient valu, on lui avait fait épouser Mlle de Montholon, héritière d'un premier président au Parlement de Normandie. Mme de Narbonne suivit les princesses en Italie, ainsi que sa prétendue belle-mère la duchesse, et le comte Louis se perdit dans les intrigues galantes de l'émigration, tantôt en Angleterre tantôt en Suisse.

Je ne puis me refuser de conter ici une anecdote bien peu intéressante sans doute, mais assez piquante

31V POilTIlAITS ET SOLVE.NHIS

à cause des personnajjes. La Révolution avait dispersé sur la surface du globe les époux, les amants, les amis. Mme de Staël, forcée à s'exiler dans son château de Coppet, se souvint des heures délicieuses que lui avait fait passer à Paris le comte Louis. Il était à Londres. Elle lui envoya l'argent nécessaire pour le voyage et le somma, au nom de l'amour et de l'amitié, de la venir joindre au plus tôt. Il reçoit cet ordre charmant et ne songe plus qu'aux moyens de surmonter les obstacles qui le séparent des bords du lac de Genève. Mais pendant ce temps paraît à la cour de Coppet un Suédois (I) d'une beauté si remarquable, qu'il eût été inutile et ridicule de vouloir lui résister, Mme de Staël, soit qu'elle crût avoir le temps nécessaire pour filer un nouveau roman, soit qu'elle doutât de l'empressement de M. de Narbonne, se livra sans réserve au vainqueur, mais à peine étudiait-elle la puissance de l'amour sur les cœurs septentrionaux, qu elle reçut un billet de Genève de la main du comte Louis. Quel embarras cruel ! Comment mettra-t-elle en présence deux rivaux si jaloux sans doute d'un amour qu'ils croient sans partage? Mais son esprit vient au secours de son cœur. Elle exigea de M. de Narbonne de l'attendre à Genève. Trois jours se passent en précautions, en fausses confidences, en serments exigés de ne demander ni explications ni sacrifices. Enfin elle a tout prévu, tout combiné et les cabinets de Coppet sont témoins de la première entrevue entre le superbe Suédois et l'impétueux Français.

La journée se passa à merveille. Les rivaux sont très

(1) Ribbiiij; ? V. la lettre de Mme de Staël à Meister, Lausanne, 18 mai l~9'4'. [.ettres inédites publiées par MM. Ustéri et Rittcr, p. 113.

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froids, et l'on pouvait s'y attendre, mais une politesse étudiée recouvre tout, et la fille du g^rand Necker se couche enivrée d'un succès si complet. Cependant la matinée du lendemain était déjà fort avancée ; on se rassemblait pour le déjeuner et bientôt il ne manqua pour compléter la société du château que ces illustres étrangers. On les envoya prier de paraître, mais ils ne sont pas dans leur chambre. On les fait chercher dans le jardin, mais on ne les y trouve pas : déjà l'on s'étonne, bientôt on s'inquiète; Mme de Staël conserve à peine un reste de sang-froid ; chacun fait des recherches et des suppositions, mais les suppositions et les recherches sont inutiles. Enfin un habitant de la ville déclare que sur les quatre heures du matin il a vu deux hommes, que l'on reconnaît aussitôt au portrait qu'il en fait ; qu'ils marchaient en silence et semblaient avoir pris la route de Suisse. Quel coup de foudre et de lumière! Mme de Staël voit déjà couler le sang de ses amis et le même coup va les lui enlever tous les deux. Son désespoir est sans bornes ; elle n'a plus rien à cacher, elle veut mourir; tout ce qui l'approche lui tient lieu de confesseur; des gens affidés sont envoyés sur tous les chemins ; le chirurgien de la ville a ordre de se tenir prêt à tout événement ; les discours éloquents et moraux de M. Necker n'ont plus d'accès auprès de sa fille mourante ; les deux tiers de la journée se passent ainsi, lorsque arrive Coindet, le secrétaire de cet excellent père. Il a vu aborder une barque, d'où sont sortis ces messieurs fort chargés de poisson. Le fait était qu'au moment de se coucher M. de Narbonne avait vu le Suédois qui préparait des lignes : " Vous aimez la pèche? ■ — Oui, monsieur. — Y allez-

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VOUS souvent? — Je compte y aller de grand matin. — Me permettrez-vous de vous accompagner? car je l'aime avec fureur. — Très volontiers. » Et ils étaient partis, et la pêche avait été heureuse et un vent très fort s'était longtemps opposé à leur retour. On fut deux jours dans le château de Coppet sans avoir le courage de s'entre-regarder.

Quand on fut rentré en France, M. de Narbonne y revint comme les autres et, n'ayant rien au monde, fut très heureux d occuper deux petites chambres chez la vicomtesse de Laval, au fond du faubourg Saint-Honoré de Paris.

Il comptait un peu sur son ancienne liaison avec l'ancien évèque d'Autun; mais M. de Talleyrand, ministre sous le Directoire et le Consulat, et bientôt grand dignitaire de l'Empire et prince de Bénévent, ne crut pas le comte Louis un homme propre à être mis en avant sous Bonaparte. Des manières élégantes, une instruction plus brillante que solide, une extrême légèreté lui semblaient trop hétérogènes pour un terroir où des talents positifs et le manque de manières furent d'abord les conditions premières d'une fortune à faire. M. de Narbonne se plaignit amèrement et indisposa celui dont il avait tout attendu et, comme son attention se bornait à une sous-préfecture ou à toute autre ressource, aussi modeste que celle-là, M. de Talleyrand se justifia par l'impossibilité de consentir et de contribuer à un tel avilissement de son ancien ami.

Cependant, les affaires d'Espagne ayant fait pâlir l'étoile du prince de Bénévent, le comte Louis fit sonner encore plus haut son mécontentement et se fit rechercher par les ennemis de son ami. Tout à coup,

pendant que l'Empereur guerroyait en Autriche, on apprit, non sans une extrême surprise, qu'il était appelé à l'armée avec le rang de général de division et peu après qu'il avait été fait commandant de Raab.

Cne circonstance bien médiocre décida alors de sa fortune. Ayant un rapport à présenter, au lieu de le donner de la main à la main comme faisaient les autres, il le posa sur son chapeau et le présenta ainsi à l'Empereur étonné.

On dit au monarque avide de respects qu'on en usait ainsi avec les rois, et la fortune de M. de Narbonne n'éprouva plus d obstacles.

11 fut peu après nommé ministre plénipotentiaire en Bavière; mais il s'ennuyait à Munich et me pria de lui faire avoir l'ambassade de Vienne. Cela était assez aisé par le crédit que j'avais dans le cabinet autrichien et la facilité que j'eusse trouvée du côté des Tuileries, mais le moment n'était pas venu apparemment. Je remis d'un jour à en parlera M. le prince de Schwarzenberg qui venait d'arriver comme ambassadeur d'Autriche et, pendant ce temps, on lui proposa M. Otto qu'il accepta, n'ayant pas d ordre de se mêler de cette nomination. Cependant M. de Narbonne nous arriva de Munich avec le cordon de Saint-Hubert et un plan bien formé d'enlever les suffrages de la cour et de la ville. Un air de franchise mêlé aux plus adroites flatteries lui assura les bontés de Bonaparte. " Votre mère vient d'arriver? — Oui, Sire. — Elle ne m'aime pas, dit-on? -— Je ne puis cacher à Votre Majesté qu'elle a encore plus d'admiration que d'amour. "

Une autre fois que M. de Talleyrand contait assez méchamment à son souverain, qui ne savait guère le

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français, que le roi d'Angleterre parlait et écrivait correctement quatre langues : " Quatre langues ! Je ne connais pas de laquais de place en Allemagne qui n'en sache six au moins. » Et puis encore, l'Empereur disant avec humeur qu'il ne savait pas pourquoi la cour de Vienne refusait de chasser MM. les princes de Lambesc et de Vaudémont : " Eh! Sire, donnez-les-lui. Les petits présents entretiennent l'amitié " . J'en citerais bien d'autres, mais ces traits suffiront pour faire connaître la manière qu'adopta l'ancien courtisan de Versailles.

Napoléon prit tout à coup pour ceux de ce temps-là un goût qui chagrina beaucoup ses compagnons de fortune. Il voulut faire M. de Narbonne chevalier d'honneur de la nouvelle Impératrice, mais la duchesse de Montebello,qui ne voulait pas d'un homme qui se croirait appelé à lui indiquer chaque révérence et qui trouvait le comte de Beauharnais, dont elle se moquait beaucoup, plus propre à la soumission qu'elle exigeait de tous les entours, le fit crûment refuser par Sa Majesté, ce qui valut au personnage d'être nommé aide de camp de l'Empereur, place où il ne fut d'abord que comme une vieille poupée destinée à maintenir les traditions presque oubliées. Il avait près de soixante ans; il y en avait vingt-cinq qu'il n'était monté à cheval et sa position eût paru déplorable à tout autre qu'à lui; mais il la soutint si bien que dans cette malheureuse fuite de Russie, en 1812, il n'y eutg^uère que lui qui conserva figure humaine et le courage d'esprit nécessaire pour prouver à l'Empereur à quel point tous les autres et lui-même manquaient. Ce fut alors qu'il parvint au comble de ses vœux en obtenant l'ambassade si désirée

de Vienne. Ses amis, et il en avait beaucoup, en montrèrent publiquement une joie extrême, mais eux et lui ne savaient pas où ce poste devait le conduire. L'ambassade ne fut pas longue. Les affaires de l'Europe se brouillèrent. L'Autriche reprit la politique décente et conforme à sa sûreté qu'elle n'eût jamais dû abandonner. M. de Narbonne fut nommé avec le duc de Vicence plénipotentiaire au congères de Prag^ue, qui n'aboutit qu'à organiser la grande croisade de 1813. Revenu au quartier-général de Dresde, il y trouva Napoléon au moment où l'abandonnait la victoire. On avait mis dans Torgau une caisse de vingt-cinq millions et l'Empereur, comptant avec raison sur la moralité de M. de Narbonne lorsqu'il s'agissait d'argent et sur sa constance lorsqu'il s'agissait d'honneur, lui donna le commandement de cette place devenue doublement intéressante. Il y tint après que les Français eurent été chassés de l'Allemagne, mais il y périt de l'espèce de peste qui la désolait alors. Intéressé à diminuer les alarmes de tout genre, son successeur fit publier qu'il était mort d'une chute de cheval, et ses amis, dans la douleur de sa perte, eurent à se féliciter de ce qu'il n'avait pas vécu assez pour la rendre, et pour essuyer parmi les vainqueurs le mépris inévitable pour un homme qui avait poussé si loin 1 oubli des convenances et du respect que devaient lui inspirer sa naissance et les bontés de ses légitimes souverains.

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