EN ROUTE
Lausanne, 10 septembre 1816.
... Hier j'étais dans mon lit, voilà du bruit, voilà une apparition, voilà le fantôme qui m'embrasse et qui me dit : » Partons ensemble pour l'Italie. » C'est le fameux amiral Tchitcha{jov, celui qui est accusé d'avoir laissé échapper Buonaparte de la Bérézina. Gela me fit cinq heures d'une conversation étonnante pour les détails et qui m'a bien prouvé ce que c'est que l'histoire, cette première science des hommes civilisés. Je n'ai point consenti à voyager en commun. Le brave homme m'aurait pris pour une flotte ou pour une armée et j'aime à rester le maître, mais je lui ai donné rendez-vous à Milan et lui m'a proposé de passer l'hiver à Florence ou à Pise. Gela donnera quelque humeur dans le Nord, car il a une langue et j'ai une plume, mais c'est égal !
Milan, le 21 septembre.
... Si les histoires de voleurs venaient jusqu'à vous, vous pourriez me croire au nombre des volés. Il s'en était établi une bande au Simplon, mais le vendredi avant mon départ on avait amené cinq de ces messieurs à Brieg et cinq autres à Domodossola. Lundi à dix heures du matin, remarquez l'heure, trois voitures furent attaquées à une demi-lieue de Sesto Galende ; c'étaient trois honnêtes bourgeois d'Arona qui, ayant vu que ces voitures ne contenaient que des femmes et
des enfants, s'en farent les dévaliser. Après cela ils passèrent le Tessin au-dessous de la ville pour aller gaiment souper chez eux. Mais un spectateur indiscret avait couru à Sesto, d'où on leur coupa la route. Lady Beresford, qui a quitté Milan il y a trois jours, a été également attaquée...
Plaisance, 26 septembre 1816.
... Il semble que toutes les bandes de l'Italie sont venues s'établir dans le Piémontais. On est prévenu partout de ne se mettre en route qu'après VAve Ma?~ia, qui est l'instant des mauvais coups et de s'arrêter avant Y Angélus. Ce matin à cinq heures nous étions neuf voitures à la porte de Milan et l'on ne voulait pas encore nous laisser sortir. Par la route nous avons rencontré des gendarmes, des patrouilles et des gens arrêtés. Le hasard a fait qu'un gendarme a marché pendant quatre lieues avec moi et je me suis fort amusé à voir comme il examinait les gens de mauvaise mine. C'est encore les Anglais qui nous valent ce désagrément. C'est après eux que les voleurs spéculent. Trois de ceux de Lady Beresford devaient être jugés ce matin et pendus de suite.
En route, le 30 septembre.
... Que de pauvres dans cet Apennin! Gela fait horreur et pitié. On les trouve par quarante et cinquante jetant les hauts cris. Il y a deux jours qu à la porte de cette vetita où l'on m'a fait coucher, on a trouvé des gens morts de faim. Les récoltes ont été superbes, mais les affreux monopoles ont recommencé dans l'Etat de l'Église. En général tous les peuples d'Italie se plai-
gnent de leurs souverains. Avec ma manière de penser on est vraiment embarrassé de les entendre parler et si vous justifiez les princes on vous répond : « 8oit, mais les maux existent et c'est donc leurs ministres qu'il faut chasser. >
Je ne comprends pas que tout ne soit pas changé en voleurs de grands chemins; cependant de Bologne à Florence on n'entend parler d'aucun attentat. Les dilettanti sont tous en Lombardie, où c'est un miracle aujourd'hui de passer sans quelque aventure.