‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 36 sur 54 · FLORENCE · texte numérisé non relu

FLORENCE

Florence, le 10 octobre 1816,

J'ai aujourd hui cinquante ans et je veux, ma chère amie, recommencer la vie avec vous. Gela portera bonheur à tout le reste. Quel temps ! Quel pays ! Quelle johe ville ! Quelles bonnes gens ! Quel paisible gouvernement! Quelle liberté ! Que j'ai bienfait, ne pouvant rester avec vous, d'être venu dans cette antichambre du paradis ! Mais mettons un peu d'ordre dans mes narrations. A peine décrotté, j'ai été comblé par les Russes et le corps diplomatique. Personne n'a attendu mes visites. « Venez dîner, venez promener, venez dans ma loge. » J ai été présenté au spectacle au premier ministre et aux autres ; mes cartes ont été expédiées sans que je m'en doutasse. Enfin je ne me savais pas positivement arrivé que j'étais tout établi. Les Eynard 1), qui sont ici la fleur des pois, ne sont

(1) Jean-Gabriel Eynard (1775-1863), banquier fjenevois, employa

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pas restés en arrière des autres. Le ministre de France (1) est venu me surprendre au saut du lit quelques heures après mon débarquement, me disant « qu'il nie priait de le laisser faire, qu'il ne ferait que son devoir » . Enfin il ne me restait au monde que deux g^randes affaires : celle de n'être pas obligé de paraître à la cour, ce qui eût contrarié ma paresse et mes finances, et celle de mon logement. Mon bonheur a été extrême. La première s'est arrangée sans laisser de doute sur ma vénération pour Son Altesse Impériale et Royale et l'autre aboutit à me faire avoir le plus joli appartement delà ville. C'est dansle palazzo Acciagioli. entre le pont de la Trinité et le pont Vieux. Un premier avec un grand escalier pour moi seul. Une salle immense à travers deux étages; blanc porphyre et or, avec de beaux marbres et un grand balcon ; un salon charmant avec une grande terrasse sur l'Arno : une chambre à coucher à l'abri de tous les bruits, une garde-robe, une bonne chambre pour Julien, tout cela très élégamment meublé, une remise, le tout pour dix-sept sequins ou huit louis et demi par mois, dont les trois premiers sont déjà payés. Un restaurateur français m'envoye sa carte à midi et les plats que j'ai choisis vers quatre heures, ce qui fait que mon goût et ma bourse restent à ma disposition.

Le ministre de Russie, le grand-chambellan Narich-

son inQiience et sa granile fortune pour assister les Grecs dans leur lutte pour l'indépendance. Fut nommé par l'Assemblée nationale représentant de la Grèce auprès de toutes les cours de l'Europe. Vécut à Genève et à Beaulieu près Rol!e.

(1) La Maisonfort, qui avait vécu en Russie. Connu par son Ode (aux Russes) (Saint-Pétersbourg, 1812) et par son Tableau politique de l'Europe {V.t\\ii\{\, 1813\

kine (1), et ma nièce la comtesse Tolstoï (2), femme du grand-maréchal (3), veulent au moins un jour à mon choix par semaine, outre un autre qu ils choisissent, et les ministres étrangers et M. de Lucchesini(4), qu'à cause de sa conversation j'ai été ravi de trouver établi à Florence, ne me laissent guère les autres. Ce sera donc, comme à Paris, par goût ou par volonté expresse que je dinerai quelquefois chez moi.

J'ai déjà ma chaise chez Mme d'Albany ; c'est hors de la ligne, contre la petite table qui est à côté de son fauteuil. Elle m'a reçu en disant:» Quelle bonne acqui-

(1) Alexandre Lvovitch (1760-1826), fils du fameux Léon Narichkine, dont les calembours égayaient la grande Catherine; son frère, le grand veneur Dmilri Lvovitch, avait épousé la Ijelle Marie Antonovna Tchetwertinski, célèl)re par les attentions que lui prodiguait Alexandre I"; leur sœur iNathalie Lvovna était la femme de George Golovkine, cousin du comte Fédor.

(2) Née princesse Anna Ivanovna Bariatinski ; son arrière-grandmère, la comtesse Nathalie Gavrilovna Golovkine, était la sœur du grandpère du comte Fédor.

(3) Comte Nicolas Alexandrovitch Tolstoï (1761-1816).

(4) '< Il fut ministre de Prusse à Paris à la grandeur naissante de Buonaparte et se perdit dès le début par une gaucherie remarquable. Ce fut de lui parler en italien à sa première audience. Cet homme, qui eût donné l'impossible pour être Français, se crut insulté, et qu'il fallut de bassesses pour atténuer un manque de tact qu'il n'oublia jamais ! Ce fut là que, de concert avec Talleyrandet Markov, Lucchesini amassa des trésors. Les malheureux princes d'Allemagne venaient à Paris poussés par la crainte de perdre la totalité de leurs états. S'étaient-iis arrangés avec Talleyrand, celui-ci le.s envoyait à Markov. Markov avait-il fait sou marché, il les envoyait à Lucchesini et souvent il fallait engager chèrement ce que l'on craignait de perdre. Enfin Buonaparte trouva l'occasion de satisfaire à la fois sa haine et sa politique, il envoya un traité à signer au ministre de Prusse. Celui-ci refusa avec indignation. Aussitôt il lui Ht montrer les preuves que Mme de Lucchesini avait escamoté les diamants du duc de Corswaren et qu'il eût à choisir de signer ou d'être conduit avec elle comme des brigands jusqu'à la frontière. Le malheureux signa et partit en courrier pour aller confesser son piteux cas à Berlin et c'est ce qui le perdit. » ^Note tirée des papiers du comte Fédor.)

sition nous faisons » et puis sont venus les souvenirs.

Entrons maintenant dans le détail des personnes et des choses. Le ministre de Russie (1) a de l'esprit, de la grâce, mais il est ordinairement souffrant et l'horrible désordre de ses affaires y ajoute un fond de mélancolie et d'humeur qu'il ne peut cacher. Il a un train de maison ridicule. Toute la ville les mardis et samedis, avec un bal ou un spectacle au bout de la soirée. A chaque occasion de cour, une fête dont la dernière lui a coûté mille ducats. Avec ce train, il doit tout le temps de son auberge chez Schneider et tous les tableaux, gravures, pierres gravées, médailles qu'il n'a cessé d'acquérir depuis qu'il est ici. La femme est plutôt laide que jolie, mais elle est romanesque, mais elle est toute nue, mais elle est à la mode, mais elle dit la tragédie à merveille, mais elle regrette feu son échalas de mari allemand, le comte de Tiesenhausen (2) comme un Médor, son vieux brave homme de père Koutousov comme un Epaminondas. Elle ne peut me regarder parce que mes manières nobles lui rappellent celles de ce héros dont elle ne cesse de penser qu'elle est la fille. Enfin tout est exagéré mais de très bon usage à la tête d'une maison aussi ouverte. On y voit une fille du premier lit : quinze ans, bien faite, du naturel, l'envie de plaire, le plus joli meuble qu'on puisse placer dans un salon. Les spectacles de société qu'on voit ici, car ils me poursuivent, sont d'un genre particulier. On donne une pièce bonne ou mauvaise

(1) Nicolas Fédorovitch Hitrovo, marié à une fille du célèbre maréchal Koutousov.

(2) Tué à la bataille d'Austerlitz.

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OÙ jouent la princesse Souvorov, Mlle de Tiesenhausen, M. de Fontenai de la légation française et quelques autres encore moins bons. Ensuite arrive le cadre que voici et qu'on veut bien que le public reconnaisse toujours : Un g^ros prince Chakhovskoï (1), sous-directeur de la Comédie française de Pétersbourg, s'établit à une table comme occupé à former une troupe et là commencent les perfections. Mme Hitrovo est tour à tour Georges et Ducbesnoy (2), etc., et, après l'étonnement qu'elle ne peut manquer de produire par son talent, arrive celui de la voir changer de costume pour chacune des scènes, arrive celui de la vigueur de ses poumons. . .

Un spectacle d'un autre genre auquel j'assiste en loge est celui de la maison de M. le grand chambellan Narichkine, qu'à cause de l'énormité de son train et de sa dépense l'on traite ici de prince et d'altesse. Grand palais près de la Pergola, petit hôtel sur l'Arno, magnifique palais près de Fiesole pour prendre l'air. Un baron allemand est son intendant, trois gentilshommes décorés ses secrétaires, un artiste à gages soigne ses achats, deux dames accompagnent madame ; enfin, un train de livrée et de chevaux dont on n'a idée nulle part. On a voulu me faire voir cela en ville et à la campagne et je veux que vous ayiezpart à ces fêtes.

La première était pour moi seul, mais nous étions trente dans les salons. A quatre heures, le diner fut annoncé et l'on me plaça à table entre madame et monsieur. La princesse Souvorov (3), fille de la maison,

(1) Venu déjà à Paris sous le Consulat pour recruter îles artistes.

(2j Célèbre tragédienne (1777-1835 ■•

(3) Hélène-Alexandrovna JNarichkine avait épousé en 1800 le prince

LA COLONIE RUSSE A FLORENCE 3:îl

fut la seule qui se put placer avec nous sans ordre. Après cinq minutes, le potage nous ayant été serv^i, M. le grand chambellan nomma ceux qu'il admettait et le reste s'en fut diner à une autre table. On servit trois dîners, à la russe, à la française et à l'italienne, avec un luxe sans bornes de boissons, de fleurs et de fruits. Pendant que nous mangions, on présentait des artistes ; les artistes baisaient la main et présentaient leurs ouvrages, et les rouleaux de 30 sequins roulaient des mains du trésorier dans celles de l'artiste.

Mais ce fut bien autre chose deux jours après à la campagne. On nous avait appointés pour trois heures : Mmes Lounine (1) mes voisines, l'amiral Tchitchagov et quelques Italiens. Sur une terrasse voisine du salon étaient quarante musiciens, dont l'harmonie avait distrait tous les habitants de la contrée de leurs travaux champêtres. La beauté de la situation et du jour ne me faisait de tout cela qu'un accessoire pittoresque. Pour se mettre à table on observa le même système de grandeur, et la seconde vit asseoir des gens qui pouvaient largement prétendre à occuper une place à la nôtre. Il fut servi à étouffer des friandises et choses rares de tous pays. On se leva enfin de table et sur la grande terrasse se trouva préparé tout ce qu'il fallait pour nous faire jouir — de la plus belle nature du monde? Pas du tout ! — des tours d'un fameux escamoteur. La nuit tombait, ce brave homme allait faire

Arcadius Alexandrovilch Souvorov (1780-1811), fils unique du célèbre Souvorov. Arcadius périt en traversant le Ryninik à la nage, fleuve sur les bords duquel son père ga{»na la fameuse bataille de ce nom.

(1) Serge Mikhaïlovitch Lounine, particulier moscovite richissime, dont le fils fut impliqué plus tard dans la révolte militaire de décembre 1825, faisait alors avec sa famille un séjour à Florence.

son chef-d'œuvre lorsqu'on vint annoncer le feu d'artifice. Il eut beau se récrier, on le planta là, on partit pour une autre terrasse, où il y avait une foule de spectateurs, des couvents, des villages entiers. Le feu tiré, LL. AA. Narichkine firent trois révérences et tout le monde se mit en voiture pour aller gagner la Pergola. J'étais si étouffé de plaisirs que je n'eus garde d'aller jouir du très mauvais spectacle de ce théâtre. On s'est avisé de faire de la musique nouvelle sur le Barbier de Séville, le chef-d'œuvre de Païsiello (1). Mais revenons à cet élixir de toutes les Russies, à cet Orient transporté dans six berlines, à ce Pactole qui coule partout où on lui ouvre des robinets. J'en ai un filet à mes €Ôtés, au bord duquel Mme Lounine et Mlle sa fille veulent bien me faire quelques coquetteries. Ce sont des gens assez bien nés, assez riches, assez rangés et qui, n'étant rien de considérable et ne pouvant rien devenir parce que monsieur est un imbécile, se crèvent à décrier une célébrité ou une considération. Ces deux femmes sont d'une laideur à faire reculer, mais la fille a peut-être aujourd'hui la plus grande voix de l'Europe, et la mère est tellement cachée derrière des orangers en fleurs et des vases d'albâtre que le tout compose une féerie comme une autre.

Hier, nous eûmes un concert charmant : llnfante, le célèbre Marguelly, la comtesse Apponyi et Mme Eynard qui, malgré son infériorité, s'en tira avec une gentillesse remarquable. Vous verrez par une lettre à Mme votre mère quel rôle elle et son mari jouent ici. La compagnie était choisie et c'était encore

(1) 1741-1816. — Le Barbier de Séville de Rossini fut donné pour la prcMiière fois en 1816, à Home.

toutes les Russies. Le reste nous arrive : des Kotchoubei, des Panine, etc. Pour moi, qui suis d'un caractère modéré, j'en aurais bien assez de ce que j'ai trouvé. Quand je veux me reposer de tant de gloire, je vais me retirer dans la casa Tolstoï. Elle s'est établie à l'extrémité de Florence, sous le canon de la citadelle, au fond d'un superbe jardin d'où l'on domine la campag^ne. Elle y vit avec son fils. Sa maison est gouvernée par Velay, mon ancien maître d'bôtel ; sa table est simple et bonne, le conversation raisonnable et j'y puis dîner tous les jours. Elle est encore fort belle et son fils (1)» âgé de treize ans, est à peindre. Comme la vertu même fait cas des ombres dans les tableaux, ils ont toujours entr'eux un singe fort laid, mais fort aimable... Voilà la duchesse de Narbonne qui est arrivée et qui me fait chercher.

Florence, le 6 novembre 1816.

... De chez Mme Apponyi j'étais allé chez Mme Narichkine (2). Elle écrivait et se plaignait de ses plumes. Bah, des plumes! Moi, je suis obligé d'écrire sans pupitre, car on ne peut traîner tout avec soi, et je ne m'y accoutumerai jamais. Pendant que je m'extasiais sur les faisans, arrive un valet de chambre qui pose sur ma table un gros paquet carré et puis s'en va. J'arrache les papiers qui forment l'enveloppe et trouve une charmante cassette anglaise qui, en ouvrant, fait pupitre et offre tous les compartiments nécessaises pour les instruments de bureau. C'est sur ce joli

(1) Mort en 1825 à Pétersbourg, la même année que sa mère, qui est enterrée au pied du calvaire du Mont-Yalérien.

(2) Née Marie Alexiéievna Seniavine (1769-1822).

33V PORTRAITS ET SOLVENIRS

meuble que jai Ihonneur, chère madame, de vous écrire. Le lendemain, je conte ces bonnes fortunes à Mmes Lounine, chez qui se trouvait mon ambassadrice. « Mais, dit-elle, si vous aviez pu prévoir ce goût de vous faire des cadeaux, qu'auriez-vous demandé de préférence à Mme Narichkine, qui a tant de choses à donner? — Ah! je lui aurais demandé un vieux schall pour me faire un gilet d'hiver, et de Teau de Portugal, car on ne trouve pas un parfum supportable à Florence, » et puis on parla d'autres choses. Comme de coutume, je rentre pour l'heure de ma toilette. Que vois-je? Un superbe morceau de schall étendu sur le linge qu'on m'avait préparé et un gros flacon d'eau de Portugal de Paris sur ma table. Je m'habille, je vais faire un train affreux à ces dames, je leur dis de prendre garde à elles, que je finirai par vouloir la lune et le soleil. Après mille propos, je dis à Mme Hitrovo qu'il ne faut pas s'exposer ainsi, que j'aurais pu lui demander le petit cachet qu'elle aime tant et qu'elle aurait été bien attrapée. Je vais diner chez la comtesse Tolstoï. Je m'assieds, je sens quelque chose dans la poche qui me blesse, je tâte — c'était le petit cachet ! Pour le coup, je résolus de me taire et ne contai pas même la chose à ma nièce, car cela devient effrayant. Depuis on s'amuse à me vouloir surprendre en demandant mon avissur telle ou telle chose. Vous comprenez que je trouve tout vilain, affreux et que cela fait des rires sans fin. Le général Hitrovo voulut essayer de me passer ainsi une loupe très bien montée que j'avais admirée précédemment, mais je lui dis que je ne passais les insolences qu'aux femmes et qu il eût à me montrer plus de respect.

Florence, le 13 novembre 1816.

... Nous avons ici le prince et la princesse Gag^arine, fort agréables l'un et l'autre, mais qui ne font que passer. Lui (l) a une sorte de célébrité. La belle Narichkine s'en amouracha, leurs amours furent imprudentes; la belle eut injonction de voyager et le secrétaire d'État fut congédié. Cela l'a remis avec sa femme {'2), dont cette passion l'avait séparé, et ils paraissent heureux... La princesse Gagarine est intimement liée avec ma nièce Tolstoï par le catholicisme. Elles sont à la tète des femmes de qualité qui ont abjuré et dont le zèle imprudent a causé l'expulsion des jésuites. Ici, où elles sont libres d'adorer le Dieu de Rome, elles sont d'une mesure extrême, mais à Pétersbourg elles voulaient le martyre comme les Italiennes veulent un amant. Le mari de la dernière est mourant à Garlsbad, je crois même mort, ce qui nous a décidés à ne pas la laisser partir comme elle le voulait. Sa santé ne supporterait pas un voyage d'hiver et elle arriverait ou trop tard ou sans nécessité. D'ailleurs sa fdle, la princesse Lubomirska (3) est avec le mari et il ne manque pas de soins...

Mais au sujet de cette Russie, il faut que je vous en confie une bonne. Rien n'est gourmand ici ni ne mange plus mal que Mmes Lounine, mes voisines. Elles y met-

(1) Grégoire Ivanovitch G.ifjarine (^1782-1837), ambassadeur à Rome (1828-1833) et à Munich (1833-1837).

(21 Née Caiherine Pétrovna Soïmonov, sœur de Mme Sophie Swetchine, convertie au catholicisme, auteur des Pensées chrétiennes. Son neveu, Jean Serguiéievitch Gagarine (le père Gagarine), né à Moscou en 1814, mort à Paris en 1882, se fit jésuite en 1843.

(31 (jatherine Nikolaievna Tolstoï (1789-1870) épousa le prince Constantin Xaveriévitch Lubomirski.

lent le quart de leur bien, mais elles ne s'y entendent pas et elles mourront d'indigestion à la gargote. Voilà que je m'amuse à leur conter que le ministre, qui a un des meilleurs cuisiniers de l'Europe, m'a fait manger d'un pâté de faisan aux truffes si parfait qu'étant revenu dîner chez lui après six jours j'ai voulu absolument en voir reparaître les restes. Voilà l'eau qui leur en vient à la bouche. Elles tiennent conseil, font appeler ce fameux cuisinier, c'est « mon cher " par ci, « mon cher " par là, bref elles lui commandent un pâté comme celui que je leur ai décrit, et hier les Gagarine et moi sommes invités à en venir manger. Il était parfait; mais savez-vous ce qu'il avait coûté? Cent soixante-huit paoli (1)! Je contai la chose à Hitrovo qui me dit froidement : « Ces folles ne savent-elles pas que mon cuisinier est le premier voleur du monde, et que ma femme, ayant, mardi dernier, ordonné quatre assiettes de tartelettes, il les a portées sur le compte extraordinaire pour 200 paoli (2)! » Vous avez raison de dire qu'un pareil désordre fait horreur. Quand ce général, que j'aime de tout mon cœur, était seul ici et ne dînait qu'avec son secrétaire, le courant de la dépense de la table, sans le vin, sans le dessert, avait été fixé à 800 ducats (400 louis) par mois, et notez que la vie animale est si peu de chose ici, que les Lucchesini me disaient encore hier que sans la crainte de faire jaser, ils auraient tous les jours dix personnes à dîner...

(1) 168 paoli = 90 francs.

(2) 200 paoli = 107 francs.

Florence, le 16 novembre 1816.

Voilà le roi de Wurtemberg mort (1). Quel premier moment pour bien des gens que celui de la mort d'un tyran !

Rappelez-vous cependant qu'on en viendra à regretter celui-ci C'était la seule barrière solide contre les idées libérales qui vont bouleverser l'Allemagne. Voilà le chef de l'opposition souverain. Nous verrons ce que cela produira dans le pays. Votre frère (2) d'abord sera charmé de tout ceci, mais vous verrez comme bientôt la place lui paraîtra insoutenable. En attendant, le Rostoptchine ne rôde là que pour se rapatrier avec le frère au moyen de la sœur (3) , mais il sera attrapé, car la sœur a perdu tout son crédit. On m'a fait lire ce grand secret dans une lettre venue du Nord et écrite par une plume officielle.

Florence, 24 novembre 1816.

Il m'est arrivé une chose assez curieuse et dont

quelques détails ne vous ennuieront pas. C'est une lettre du ministre avec lequel j'étais en correspondance pendant qu'il était à votre diète (4) . Bernadotte a porté des plaintes au sujet de mon ouvrage et l'on me prie de ménager à l'avenir les alliés de celui auquel je dois les plus grands égards. On ne me défend pas d'écrire, non, il semble même que l'on mette quelque amour-propre à ma plume et voici une phrase qui le prouverait : « Il

(1) Frédéric l"', roi de Wurtemberg, par la grâce de Napoléon l".

(2) George Golovkine, envoyé de Russie à Stuttgard.

''3) Catherine Pavlovna, sœur d'Alexandre l*"^ et épouse de Guillaume, roi de Wurtemberg ,^1816-1864).

(4} V. plus loin, dans la série Les Correspo)tdant<i de Golovkine, les lettres de Gapo d'Istria.

338 POlîTRAITS ET SOUVENIRS

serait à désirer qu'un nom aussi entouré de considération que le vôtre ne se trouvât pas mêlé dans les plaintes officielles, aussi bien motivées. » Voici ma réponse textuelle, je la trouve assez courte pour vous la donner ici : " N'ayant de réputation, ni comme écrivain ni comme homme d'État, je pourrais être étonné de me voir attribuer un ouvrage tel que Consideraiions , eic . , auquel mon nom n'est pas attaché. Cependant, si de défendre avec force la cause de la religion, de la morale et des souverains légitimes est le cachet auquel on croit me reconnaître, je n'ai pas le courage de me plaindre. Je suis fâché d'avoir causé des inquiétudes à la cour de Suède, mais si elle est si bien instruite, comment ne sait-elle pas à quelle distance et depuis combien de temps je suis loin de tout ce qu'on appelle places et confiance et que, selon toute apparence, ce ne sera pas moi que l'on chargera de défendre ou de plaider les intérêts du neveu de S. M. l'Empereur, mon auguste maître. Si ce nuage existait encore, je compterais sur la justice de Votre Excellence pour le dissiper.

" Ma vie est si nulle, si inoffensive que sous ce rapportje suis sûr de la protection de quiconque en a une à accorder. »

La colonie russe est augmentée de M. le comte Kotchoubei (1), ancien ministre de l'intérieur et des affaires étrangères, avec femme, enfants, suite et neuf lits de voyage complets. La difficulté de loger tout cela et l'ennui d'en entendre parler ont été à leur comble. Il a perdu cinq enfants; il lui en reste autant. Il y a aussi deux MM. Gouriev (2) père et fils, revenant de Naples

(1) Victor Pavlovitch, plus tard fait prince.

(2) Probablement le ministre des finances et son fils.

et qui se trouvent déjà tellement supérieurs, en fait de lumières, à tous les hobereaux de leur province qu'il n'est pas permis de dire en leur présence s'il fait jour ou s'il fait nuit.

Tout cela ferait rire, mais ce qui fait pleurer d'ennui ce sont les commérages entre Mmes Hitrovo, Lounine mère et fille, et la princesse Souvorov. C'est au-dessus de tout ce que vous pouvez imaginer et une pièce en dix-neuf actes suffirait à peine à l'exposition. Il y a des dits et des redits, des hommes de toutes les nations, des mensonges de toutes les sortes, des impertinences de toutes les espèces dans cette affaire qui me feraient fuir jusqu'en Sicile, si j'en entendais parler autrement que par Mme d'x\lbany qui sait toujours tout.

Florence, 13 janvier 1817.

C'est aujourd'hui le jour de l'an russe et je ne

veux, ma chère amie, prendre de cette fête que l'occasion de vous renouveler les vœux que je forme pour vous tous les jours. Je veux, à propos de cette fête, vous conter une naïveté. Le jour de Noël, la comtesse Apraxine s'était trouvée mal; elle était couchée dans une chambre obscure et la porte était ouverte. Voici la conversation qu'elle entendit entre deux Russes de leur suite : " Une chose qui me tourne la tête, c'est pourquoi nous avons Noël douze jours plus tard que les Italiens. — Que vous êtes bête ! Comment, ayant voyagé, pouvez-vous faire pareille question? Vous devez comprendre que lorsque Notre-Seigneur vint au monde en Palestine, le courrier qui vint à Rome en porter la nouvelle au pape eut ensuite besoin de douze grands jours pour aller jusqu'à Moscou la porter au czar. Les

3'i.0 PORTRAITS ET SOUVENIRS

deux Églises ne célèbrent pas le jour de la Nativité, mais celui de l'arrivée du courrier qui en porta la nouvelle. — Ah! j'entends maintenant la chose et rien n'est plus clair. » On a beaucoup ri de ces messieurs; cependant il faut avouer que maintes explications que nous ont données des historiens ne valent pas mieux que celle-là.

Florence, le 25 mars 1817.

Mmes Lounine, mes voisines, sont parties pour Rome au milieu de procès interminables avec les plus vilains domestiques qu'on ait jamais eus à son service.

Une guenon de femme de chambre voulant tout à coup se faire guérir d un rhumatisme en Russie, prenant trente louis pour s'y rendre par mer, puis revenant au bout de quelques jours disant qu'elle voulait aller par terre; une autre, prête à pondre, déclarant qu'elle ne pouvait supporter la poste; un valet de chambre allemand prenant exemple de ces soubrettes pour forcer sa maîtresse à lui donner de l'argent pour voyager seul, amenant les choses au point de faire citer devant le tribunal ces dames sans secours; la mission, à force d'idées libérales, prenant le parti des valets, enfin ces dames au désespoir. Il a fallu m'en charger. Elles n'ont point comparu, les domestiques ont été mis hors de cour et de procès et recommandés à leur charité. Elles sont parties assez contentes de moi et trouvant que je payais grassement leurs diners.

A peine cela était-il fini que m'arriva un jour, de grand matin, le général Hitrovo avec la mine la plus bouleversée, m'apportant un gros paquet de la cour. Je crus qu'il avait ordre de me faire embarquer et noyer en chemin, tant sa mine était sinistre et tant j'ai 1 liabi-

tude de ces grandes catastrophes. Après avoir ouvert mes dépêches, n'y voyant rien de tragique, je voulus savoir d'où lui venait cette couleur mélodramatique et il me confia que, dans l'état affreux de ses affaires et au moment où il attendait des secours devenus indispensables, il recevait la nouvelle terrassante de la perte de sa place; qu'à la vérité elle était supprimée, mais qu'on lui refusait tout secours et que la disgrâce lui paraissait complète, puisqu'on lui offrait une petite pension alimentaire pour rester en Toscane. Je fus accablé, car je l'aime réellement et il a toujours été excellent pour moi. Il fallait du sang-froid et de la prudence, car il y allait de l'honneur, voire de la liberté. Nous résolûmes le plus profond secret. On expédia sur l'heure le secrétaire à Rome pour engager M. Italinski, chargé pour l'avenir des affaires de Toscane, de ne pas publier ses lettres de créance avant qu'on ne le lui mandat d'ici. Je fis assembler les créanciers chez un avocat pour régler les comptes comme par mesure de probité. Il fut décidé que Mme Hitrovo partirait pour Pétersbourg pour chercher des remèdes à une ruine si totale, qu'on romprait le ménage, qu'on vendrait tout, qu'on se retirerait dans un petit appartement, qu'on sonderait les dispositions de la cour d ici, qu'enfin, au moment de la déclaration fatale, le public n'aurait à parler que du malheur du ministre. Tout a réussi à merveille et lorsque avant-hier le grand mot a été lâché, la cour et le public se sont montrés au delà de ce que ce pauvre homme (1) en pouvaitespérer. C'est un grand bonheur pour moi.

(1) M. Hitrovo inoiinit peu de temps après, ea 1819.

Je suis fort bien aujourd'hui et ma cure eût été plus prompte sans l'arrivée du comte Markov (1) qui vint de Naples comme pour m'épouser. Il est vieux, il est tombé, je lui rappelais de beaux jours. Il répétait à tout le monde en me montrant : « Vous voyez deux vieux soldats de l'immortelle Catherine. " Le matin il venait pour radoter, le soir pour jouer, et il était toujours deux ou trois heures du matin avant qu'on parvînt à le mettre à la porte. Enfin il est parti pour Paris, pour y aller faire le trousseau de sa fille assez agréable mais bien valétudinaire et pour faire plaisir à Mme Hus, sa vieille maîtresse. Bon voyage...

Mais je vous vois très impatiente de revenir au paquet que j'ai reçu de la cour. Tant pis pour vous, car c'était une longue histoire. Il faut savoir qu'après quelques semaines de séjour à Florence il me devint impossible de voir les deux petits-fils du grand Souvorov, abandonnés dans les rues et les écuries et manquant souvent de tout, par une mère absorbée dans la galanterie et prête encore dans ce moment à accoucher pour la troisième fois depuis la mort de son mari. Les enfants sont si heureusement nés, l'aîné (2) surtout, que cela criait vengeance et que les grands-pères Narichkine

(1) Le nom s'écrit aussi Morl<ov. Arcadi Ivanovitch, ambassadeur à Paris de 1801 à 1803, eut de sa liaison avec Mme Hus une fille, Barbe Arcadievna, mariée au prince Serge lacovlevitch Galitzine. Légitimée par oukase d'Alexandre I"', elle hérita du titre comtal et des biens de son père.

(2) Alexandre Arcadievitcb Souvorov (1804-1882) était un des meilleurs Russes du siècle passé. Cet excellent homme a laissé dans les provinces baltiques le souvenir d'un administrateur juste et éclairé. Gouverneur-général de Saint-Pétersbourg (1861-1863), il s'y conduisit de manière à paraître tout l'opposé du féroce Mouraviev, dictateur de Vilna.

m'en devenaient odieux. Je pris enfin une résolution bien singulière, persuadé|que je le serai toujours, qu'une action bonne en soi et le g^rand chemin ne peuvent manquer de réussir à ceux qui ne se laissent pas dérouter. J'écrivis donc pour demander à l'Empereur ces deux enfants avec une faible portion de la pension alimentaire qu'il accorda lorsque leur fol de père, après avoir dissipé les immenses biens du grand-père, eut le malheur de se noyer dans le Rymnik. Je n'en parlai qu'après le départ de ma lettre, de crainte d'être entravé dans ma marche et je fis bien, car le cri fut général. Les Narichkine, dont je remplissais le devoir le plus sacré, étaient furieux; le général Hitrovo, ancien favori, disait que 1 Empereur ne pouvait souffrir de certains airs à la Sully que je prenais dans les grandes occasions. La princesse-mère me venait reprocher avec larmes l'inconséquence de ma conduite mais je ne répondais à rien. J'attendais que la volonté de Dieu se manifestât sur ces deux enfants.

Enfin arriva avec ce terrible courrier de Hitrovo un gros paquet pour moi. L'Empereur me fait remercier d'une sollicitude aussi honorable pour moi et pour les fils du héros de l'Italie. Le comte Capo d'Istria ne saurait assez remercier Son Excellence de se voir l'organe du pouvoir souverain dans une affaire où il est naturellement appelé (1). Le ministère a l'ordre de suivre mes dispositions quant à la finance qu'exigerait le déplacement et l'établissement des deux jeunes princes. Gela est-il joli, assez com{)let? J'ai écrit à Hofwyl et j'ai déjà trouvé un bon baron allemand pour con-

(1) Appendice, n° 3, p.

3'f'* PORTRAITS ET SOUVENIRS

duire mes petits du mois de mai. Je les arrache à l'ignorance, à tous les dang^ers moraux et physiques; je serai payé de mon courage par leur bonheur. La mère m'amena ses fils et me les remit fondant en larmes, me chargeant de mettre son éternelle reconnaissance aux pieds de l'Empereur. L aine, qui a douze ans, fut charmant pour moi. Je le fais causer et promener, je 1 ai mis un peu à l'allemand et j'attends la réponse de M. de Fellenberg (1). La très longue lettre de Gapo est comique de la part de quelqu'un qui n'a pas su me venir voir la seule fois que j'étais à sa portée.

On me mande de Russie que ma tante (2) vend 4,000 paysans pour payer les dettes de son fils (3).

Florence, 5 avril 1817.

Le général Hitrovo porte son malheur avec un grand courage. Il ne s'y attendait pas; il attendait des secours de son maître qui avait toujours été son ami. Gomme il a toujours été simple et sans prétentions, le public l'aime; comme il s'est dérangé pour l'amuser, il lui accorde le plus grand intérêt. Il vend tout, il s'arrange avec ses créanciers, il a rompu sa maison et pris un petit appartement.

Florence, le 18 avril 1817.

J'ai été obligé de laisser reposer cette lettre bien longtemps. Les affaires de ce pauvre Hitrovo m'en donnent beaucoup. Tous ces Russes non seulement

(1) Pédagogue suisse t|ui cliri}»eait uq établissseinent d'éducation très renommé, à Hofwyl, dans le canton de Berm-.

(2) Catherine Alexandrowna Golovkine, née Cliouvalov, 1733-1821.

(3) Alexis, collectionneur d'objets d'art.

sont dérangés, mais ils n'ont pas les premières notions d'ordre et, quand la catastrophe arrive, ils n'ont ni comptes, ni quittances et, pour se tirer d'embarras, ils signent tout ce qu'on leur présente. Comme je m'intéresse beaucoup à celui-ci et que la manière dont on agit à son égard est vraiment affreuse et que surtout il y a opposé du courage et du sang-froid, je me suis chargé, non de le tirer du labyrinthe, mais d'y établir les fils nécessaires pour l'en faire sortir. 11 est entre deux espèces de gens : les marchands qui l'ont trompé et les gens d'affaires qui voudraient profiter de la circonstance pour en faire autant. Sa femme est une folle que rien n'arrête dans son luxe et qui, ne sachant encore où elle prendra pour aller en Russie pour sauver son mari, ni de quoi lui et sa fille vivront pendant ce temps, a deux loges aux spectacles et dix bougies par soirée dans son boudoir, sans parler de tout le reste. Dès qu'elle sera partie, j'espère mettre les choses sur un pied convenable; en attendant, je la pousse comme si je craignais qu'elle ne finît par nous donner la peste...

Florence, 21 avril 1817.

... J'ai reçu une preuve de souvenir qui m'a fait grand plaisir; c'est de la part de ce bon roi de Naples qui n'avait jamais pris de part aux persécutions que me fit éprouver la feue reine et qui a chargé M. de Narichkine de m'assurer de ses bontés, après l'avoir beaucoup questionné à mon sujet. J'ai pensé que Georges [Golovkine^ doit avoir une secrète joie des aventures de lord Amherst en Chine. Les articles à ce sujet sont

346 l'ORTllAITS ET SOUVEîSIRS

comme des mémoires justificatifs qu'il aurait le moyen et la permission de faire paraître (l).

Florence, 23 avril 1817.

... J'ai reçu de Pétersbourg une nouvelle bien singulière. Vous savez comme mon frère (2) avait dérangé ses affaires, comme il avait perdu sa faveur pour avoir pris un congé, comme il était dans ce terrible procès des eaux-de-vie qui coûte à tant de gens leur fortune. Le 7 mars, au soir, il était avec sa femme à déplorer la perte de ses terres qu'on vendait le lendemain à l'enchère, lorsque la porte s'ouvrit et qu'un homme lui apporta de la part de l'Empereur la somme nécessaire pour les sauver. C'est un prêt, mais sans terme et intérêts. Voilà du miraculeux, de quelque manière qu'on considère cette aventure, et une faveur bien solide. Le grand chambellan Narichkine, qui est ici un professeur en matière de cour, m'a expliqué la chose.

Voilà les noces (3) qui s'approchent et pas un homme en état de conduire la cour; voilà mon frère, qu'on a cru piqué, avec raison, de n'avoir pas été grand maréchal à la mort de Tolstoï; voilà qu'on veut le mettre dans l'impossibilité de refuser des fonctions où il est parfait. Et puis à la noce on lui donnera comme récompense cette grande charge qui lui revient par ancienneté ! Dieu bénisse le maître et les valets !

(1) Allusion à l'échec que subit en 1805 George Golovkine aux portes de la Chine.

(2) Pierre Gavrilovitch Golovkine (1768-1821), grand-veneur, avait épousé Sophie Alexandrovna Démidov.

(3) Les noces du grand-duc Nicolas, frère d'Alexandre I*^' et de la princesse Charlotte de Prusse furent célébrées le 1^13 juillet 1817.

J'aime mieux ma place de directeur général des palais et jardins de M. d'Aruffens...

Florence, ce 12.

J'avais une fois pour amie une présidente à mortier du parlement de Bordeaux qui commençait toutes ses phrases par » je vous déclare » , ce qui faisait toujours demander au feu duc de Laval où j'en étais des déclarations de ma présidente. Moi je vous déclare aujourd'hui, ma Belle, que je n'en puis plus de mal du pays. ..

Je ne me déplais pas ici, bien au contraire. Les Caséines sont superbes, Mme d'Albany est toujours bonne, le pubhc toujours indulgent, le souverain toujours gracieux, les Anglais toujours ridicules, mais cela n'est ni vous, ni votre pays et je ne puis plus supporter autre chose. J'ai encore sur les bras cet énorme ménage des Narichkine. Gela devrait être parti depuis huit jours, mais Kaffala, la seconde kalmouke de madame, a eu une indigestion et les quarante chevaux ont été décommandés et les mille paquets défaits, et je n'en vois plus la fin.

Ce que vous me dites au sujet des princes Souvorov est très juste, mais, si on faisait le bien autrement que par devoir, on n'en ferait jamais. Les jeunes gens portent un grand nom, ont les plus belles dispositions, n'ont en perspective d'autre fortune que celles qu'ils se feront, étaient comme abandonnés sur la grande route ; il fallait les en ôter, personne n'y songeait, il fallait les rappeler au souvenir de leur Empereur, personne ne l'osait ; il leur fallait un père, je me suis rencontré, j'en ai rempli le devoir; chacun aurait

348 POllTKAITS ET SOUVENIRS

fait de même, je n'ai pas besoin de leur reconnaissance, toute l'affaire reste entre le Ciel et moi.

Mais j'ai fait bien pis que ce que vous me reprochez. J'ai encore été à la mère sa fille, je l'ai fait prendre à la grand'mère qui l'emmène en Russie. Je n'ai pu supporter l'idée que cette jeune personne de quatorze ans devinerait les couches prochaines de sa mère et, grâce à mon éloquence et à ma grosse tête, tout se passera sans témoins, sans scandale et, pourvu que la grande caravane décampe avant le 20 du mois, les parents eux-mêmes ne s'en douteront pas.

C'est à peu près l'époque où je ferai partir mes pupilles sous la direction d'un bon Hollandais qui passera en route pour leur père. Je ne veux pas exposer ces petits êtres aux scènes de respect que leur nom pourrait exciter dans quelque ville d'Italie et, sortis de nies mains les plus simples et les plus gentils du monde, je ne veux pas qu'ils arrivent orgueilleux et sots à Hofwyl. Je ne saurais vous dire assez — car je suis juste — à quel point je suis content de l'Empereur Alexandre dans cette affaire. Il m'a compris à merveille et cet hommage de la toute-puissance à la saine raison lui fait honneur. M. de Fellenberg (directeur de Hofwyl) de son côté a été parfait. Je ne lui avais pas caché le peu de fortune de ces enfants et le regret de ne pouvoir les faire participer à la partie brillante de son éducation. Il m'a répondu qu'ils jouiraient de tous les avantages et qu'il me laissait le maître absolu des conditions. J'ai donc décidé en vertu du double pouvoir qui m'était conféré et cette affaire a complètement réussi. Je serai bien vieux quand ces enfants pourront sentir la grandeur du bienfait, mais

je mourrai moins inutile et plus content que je ne le ferais, sans le hasard qui les a remis entre mes mains. Ma correspondance avec Gapo d'Istria est la plus drôle du monde. Il me comble par ordre et pour son compte en sus, et moi j'ai conservé mon ancienne manière. Dans ma lettre d'aujourd'hui je lui dis : « Vous aurez beau faire, vous ne me ferez jamais aimer ni les lumières ni les idées libérales; ces mots ne sont que des talismans avec lesquels on croittoutsepermettre ; » et puis pour répondre à ses cajoleries : « Je suis fâché qu'à votre dernier passag^e en Suisse vous n'ayez pas songé à me voir, car vous ne lavez pas voulu et moi je ne me jette à la tête de personne. Vous m'auriez bientôt toisé, vous auriez vu que je vaux beaucoup moins et beaucoup plus que ma réputation et vous auriez mieux compris la liberté que je mets dans notre commerce, dont je ne dois apparemment le pardon qu'à votre esprit. »

Je suppose que vous avez déjà lu les manuscrits de Sainte-Hélène (l). Nous les avons eus ici de Londres par courrier. Rien n'est plus curieux, ni selon moi plus authentique. Candide n'est pas de Voltaire si ceci n'est pas de Buonaparte. Il faut ne l'avoirpas étudié, n'avoir jamais causé avec lui pour en douter. C'est son désordre, ce sont ses idées gigantesques, ses grands mots, ses aveux effrayants, c'est son audace et son indé-

,^1) Golovkine a été trompé, comme tant d'autres, par le très habile pastiche du Genevois Lullin de Ghâteauvieux ^1772-1842). Le Manuscrit venu de Saint-Hélène d'une manière inconnue, Genève, 1817, dont il est ici question, fut attribué entre autres à Benjamin Constant, puis à Mme de Staél. Le voile de l'anonyme ne fut soulevé que longtemps après la publication de cet écrit.

350 POUTUAITS ET SOUVENIRS

penclancc habituelles, son habileté à ménager de certaines g^ens et de certaines opinions et ce petit ouvragée, qui ne semble que le fruit d'un loisir fâcheux, est plein d'intentions et de projets. Je suis ravi de l'avoir lu, parce qu'on est bien aise de voir un homme pareil se mettre à nu, et puis qu'il dit la même chose que moi quant à certains points qu'on me dispute; mais d'ailleurs je n'imagine pas à quel propos on a mis en lumière cette œuvre de ténèbres et ce qui a pu porter le ministère britannique à le permettre ou à l'ordonner. L'ouvrage est défendu en France, mais vous verrez que ce n'est pas là où il peut être le plus dangereux.

J'ai en ce moment une preuve parlante de ma mauvaise étoile ; c'est un certain vieux chevalier O'Hara (1), le plus ennuyeux des hommes, qui m'adresse (?) et qui a déjà fait deux fois mon supplice à Pétersbourg et à Tœplitz. Il est si long dans ses récits, que lorsqu'il entre, on peut renoncer à tous les projets qu'on a faits pour la journée. Il écarte tellement la dragée en parlant que M. de Narichkine prétend que le mécanisme de ces tonneaux dont on se sert pour arroser les rues a été pris de sa bouche, et il est tellement la terreur de tous ceux qui le connaissent, et leur barbarie à son égard est telle que je n'ai pas le courage de lui refuser ma patiente oreille. Mme d'Albany me dit : « Vous allez voir qu'il vous demandera de me l'amener. — Quelle

(I) Le chevalier O'Hara séjourna à Pétersbourg pendant les dernières années du dix-huitième siècle. Kmif;ré et sans ressources, il fut employé par le comte de Choiseul-Goufher dans l'administration de la bibliothèque impériale. La comtesse Golovine, dont il fut à Pétersbourf; un des familiers, ne dit que du bien de lui dans ses Mémoires. Voir dans Les Français en Russie, par Léonce Pingadd, p. 311-313, certains détails curieux sur ce personnage, dont le nom s'écrit aussi d'Augard.

idée ! il est trop solennel, il voudra un ambassadeur. — C'est égal, c'est vous qu'il préférera. » Il n'y a pas manqué, mais elle payera cher son pressentiment. 11 lui contera toute l'histoire de la maison de Stuart et celle des sacrifices de la maison O'Hara et il voudra la mettre en train de pleurer le prétendant et le cardinal d'York qu'il ne nomme jamais sans une révérence et de gros yeux. Peut-être que cela finira par m'amuser .

Florence, 31 mai 1817.

... Savez-vous que je n'ai plus de nouvelles de Paris que par vous? J'ai si bien négligé une partie de mes amis et ceux que je ne négligerais pas sont si bien morts qu'on dirait à voir ma correspondance que je n'ai jamais approché de ce pays-là. Je n'y ai plus que des relations de haute police. On m'avertit des choses que l'on croit que je louerai, on en veut avoir mon avis comme de tout ce qu'entreprennent pour la sûreté du gouvernement les ministres du roi dans l'étranger. Par exemple on ne m'a pas refusé la jouissance de savoir qu'on raccrocherait le Savary (1) et qu'on le ferait coffrer à Trieste, ce qui est arrivé comme on me l'avait promis ; qu'on suivrait le Santini (2) et le prendrait à la gorge, etc., etc. Démon côté je travaille à faire envoyer

(1) A l'époque où Golovkine écrivit cette lettre, le duc de Rovi{{0 venait de passer de Sinyrne en Autriche. En s'évadant, le 8 avril 1816, de Malte, il ne lui restait d'autre alternative que de se réfufjier sur le sol turc. L'Italie n'offrait point de sécurité, en France il avait été condamné à mort.

(2) L'ancien huissier de la chambre de l'Empereur, chassé par les Anglais de Sainte-Hélène. Sur les aventures subséquentes de Santini après .son retour en Europe, voyez la postface du Mémorial de Sainte- Hélène, par Las Cases (Édition de Bruxelles, 1824).

en Amérique pieds, points et gueule liés cette coquine de Regnaud (1) .

Florence, 23 juin 1817.

... M. Gapo d'Istria est dans un état de santé affreux et a sollicité sa retraite ou une permission de voyager. C'est le cas de dire : « Médecin, guéris-toi toi-même » , car il a étudié la médecine pendant cinq ans à Padoue et à Pise et a été reçu docteur avec plusieurs personnes d'ici, où tout le monde le connaît parfaitement. Tous s'accordent à dire que c'est un homme d'esprit, de savoir, qui a bon cœur mais qui n'a jamais été gentilhomme, mérne dans son pays où on l'est fort aisément. Cela n'y fait rien s'il est utile et honnête homme, mais alors pourquoi prétendre à une chose qu'on n'a pas et aussi minime qu'un titre de comte? Mais il aura comme le reste des chrétiens son roman, dont il voudra embellir son histoire.

Florence, 28 juin 1817.

Il vient de m'arriver une chose si extraordinaire, que si, au lieu de la lire ici, vous la trouviez dans la Bible, vous n'auriez pas de doute sur le miracle. Mais il faut reprendre les choses de plus haut. Depuis deux ans je ne puis terminer aucune affaire en Russie et voici pourquoi. Lors de mon rappel de Naples ma disgrâce parut si foudroyante que M. Bergier, mon banquier, et M. Viazzoli, consul général d'Autriche, crurent devoir,

(l) Mme Regnaud de Saint-Jean d'Angély, née de Bonneuil. Son mari, le secrétaire d'État de la famille impériale, fut proscrit par ordonnance du 17 janvier 1816 et il devait bientôt après passer en Amérique. On trouvera dans les Mémoires du jjénéral Tliiébault quelques pages qui 'ustitient cette expression de coquine.

dans nos intérêts réciproques, mettre arrêt sur mes biens. Au bout d'un an de prison, ayant terminé avec eux, ils me livrèrent mainlevée dudit arrêt et mol je n'y songeai plus. Au bout de vingt ans, voulant dénaturer ma fortune, je me trouvai arrêté pour n'avoir point usé de cet acte vis-à-vis du gouvernement. Où le trouver? Etait-il dans un de ces coffres qui a brûlé avec Moscou, ou dans une vieille malle à Berlin, que Mme de Bruges a mise je ne sais où? Cependant M. Bergier ne fit pas de difficulté pour le renouveler; mais M. Viazzoli avait fait banqueroute et avait disparu. Toutes les recherches étaient inutiles et je le crus si bien mort ou caché que je m'étais soumis à la cruelle nécessité de ne pouvoir jamais disposer de mes biens. Or, vous jugez quelle contradiction insupportable!

Je m'étais mis, il y a une demi-heure, à vous écrire lorsqu'on m'annonce le directeur général des domaines du royaume de Lombardle. Comme, à cause de M. de Metternich, toute la monarchie autrichienne me cajole, et j'ai déjà obtenu des grâces pour ce pays, je crus devoir le recevoir. On le fait entrer. Non, jamais, ma chère amie, vous n'avez éprouvé une pareille joie, ni si inattendue ! C'était M. Viazzoli ! Il fut si surpris de mon accueil qu'il en resta stupéfait. « Sachez, monsieur, qu'un ange à califourchon sur un nuage bleu et or me semblerait moins beau, moins aimable que vous " , et de le baiser, et de lui faire croire que je deviens fol et de lui conter enfin pourquoi je l'aime tant. Il me portera demain un acte convenable et ma minorité en cheveux gris cessera enfin. Avouez que voilà une de ces grâces de la Providence qui sont audessus de toutes les espérances humaines. Et j'ai passé

'i5ff PORTRAITS ET SOUVENIRS

à Milan où cet homme était, et je pouvais loger chez lui au château, et je pouvais sortir de cette angoisse de huit mois et je le croyais mort et demandais pour tout bienfait du Ciel qu'on retrouvât seulement ses livres pour y constater cette quittance que je ne savais où chercher. Je n'en suis pas remis et je ne sais où je prends la force de vous faire un pareil détail.

Florence, 18 juillet 1817,

... J'ai voulu récompenser Mlle Lounine (1) de la réputation d'éloquence qu'elle m'a faite. Malgré cent mille roubles de revenus â compter du jour de la noce, elle n'avait pu encore se marier. Demandée vingt-trois fois, jamais son père (un fol), sa mère (une béte) et elle n'avaient pu s'accorder et dernièrement encore on venait de rompre avec le prince Campassa, grand d'Espagne et bel homme. Je l'ai donc prise sous ma protection particulière. Ayant remarqué qu'elle aime un jeune homme (2) qui, n'ayant que sa figure, son nom et un grand talent de chant, n'osait pas se présenter, et hier Mme d'Albany ayant fait, à ma prière, la demande, tout a été fini. Ce matin je règle en qualité de procureur du futur les articles avec le père, et la noce se fera dans trois semaines, je crois, aux bains de Lucques.

Ce bonheur inespéré avait tellement enroué cette pauvre fille que je tremble d'apprendre qu'elle n'ait eu hier au soir moins de succès qu'à son ordinaire. a Ah! dans quel affreux guêpier m'avez-vous fourrée,

(1) Voir la lettre du 10 octobre 1816, p. 331. (2) M. Ricci.

disait hier au soir Mmed'Albany, quelles bêtes que ces gens-là ! Comment y tenez-vous, vous qui n'êtes pas fort patient? La tête m'en tournait et je ne savais plus ce que je disais. " Je ne dis pas que la mienne n'en tournera pas ce matin, car ce père est à la fois prodigue et avare, indiscret et menteur, plat et contrariant; mais j'ai fait provision de courage et ma position ne nuit pas à la négociation, car il ne faut pour mener M. le général Lounine que le mettre en contact avec la grandeur et le pouvoir. II me disait hier : « Tenez, mon cher comte, faites que le prince dîne chez moi et j'en passerai partout où vous voudrez. » Qu'en dites-vous, ma cousine, cela n'est-il pas bien noble?

Florence, 24 juillet 1817.

J'ai eu ce matin une joie extrême. Je vous ai conté le mariage que je faisais de Mlle Lounine avec M. Ricci. Le père de la future voulait un titre et le futur est d'une de ces vieilles maisons qui n'en ont jamais voulu. J'ai donc pris sur moi d'arranger la chose et je viens de recevoir la nouvelle que le grand-duc [de Toscane] a eu la bonté de le faire comte. Son Altesse Impériale et Royale y a mis une grâce, une promptitude qui m'a véritablement touché. Je profite du départ de M. de Metternich pour envoyer cette bonne nouvelle à Lucques, de manière que M. Lounine l'aura à son réveil demain...

Florence, le 26 juillet 1817.

... La princesse de Galles (1) est plus extravagante

( 1) Caroline, épouse de George IV, née princesse de Brunswick (1768- 1821).

que jamais ; elle ne laisse aucun repos au pape et au cardinal Consalvi pour qu'ils donnent à Bergami la croix de Malte. Dans un mémoire qu'elle a présenté à ce sujet, elle s'autorise de deux exemples singulièrement choisis : celui de Riccio, de Marie Stuart et celui du prince de la Paix. On ne pourrait rien trouver parmi les morts et les vivants de plus hors de propos que cela.

On m'a donné des détails sur ses amours avec Bergami qui sont très curieux. Elle avait demandé au général Pino un bon courrier. Il lui donna cet homme en lui disant qu'il était intelligent et courageux, mais qu'il se croyait obligé de l'avertir qu'il avait été deux fois repris de justice et que la seconde fois il l'avait sauvé avec peine de la corde. Cela ne fit pas de difficulté et quatre petits voyages successifs décidèrent de sa fortune. Au premier il fut courrier, au second il était sur le siège ; au troisième dans la voiture et à table; au quatrième dans le lit publiquement. H avait le goût de jouer la comédie ; on dressa un théâtre à la villa, on forma une troupe. Son Altesse Royale en fut; on invita Milan et Gome à la représentation et là on vit ce qu'on n avait jamais vu, c'est que chaque fois que paraissaient la princesse et Bergami, on les couvrait d applaudissements et que tous les autres étaient siffles à outrance. Cela fut si ridicule que, parmi les grands, personne ne crut pouvoir y retourner et que par la suite elle n'eut que des spectateurs pris dans la populace...

Ragni di Lucca, 6 août 1817.

... Voulez-vous que je vous conte une anecdote qui m'a singulièrement diverti ? Vous avez sans doute entendu parler du principe de l'électeur de Hesse (1), qui regarde les vingt-cinq ans de révolution comme non avenus. Il a repris tout ce qui lui appartenait en fait de droits et de choses, et veut fort bien que chacun en fasse autant. Il n'y a pas de colère dans son fait et il a tout le calme d'un parti irrévocablement pris, et du ton le plus gracieux il dit à un lieutenant-général qui n est pas de sa création : « Bonjour, mon cher capitaine ! 5' Une des choses qui l'avait le plus peiné était labolition des queues dans le militaire et il avait ordonné que chacun en eut de trois pieds au bout de trois mois. Gela n'étant pas possible, on se servit de deux manières pour lui obéir ; les uns ajoutèrent une fausse queue à ce qui leur était poussé de cheveux, les autres l'avaient attachée au chapeau. Dernièrement, pendant un jour très chaud, tout le monde cherchant à se mettre au frais, un corps de garde avait quitté ses chapeaux. Tout à coup les soldats avisent l'électeur à pied; chacun prend le premier venu, on se range, mais, par suite de trouble , Ihomme de file qui avait une queue prit un chapeau auquel il y en avait une autre, de sorte qu il en avait deux. L'électeur ne tarda point à s'en apercevoir ; il fait rentrer la garde, prend à part l'homme de file et tout avare qu il est, tirant un louis de sa poche, il lui dit la larme à l'œil : u Je sais que de tout temps vous m'avez été attaché ; je suis bien con-

(r Guillaume I", 1803-1821.

358 PORTRAITS ET SOUVE>'IRS

lent de votre fidélité, mais tâchez cependant de ne pas outrepasser les ordonnances ! » Il semble que ce soit un conte fait à plaisir, mais je puis vous assurer que c'est tiré d'un rapport officiel et que rien n'est plus certain. Avouez que voilà une folie d'un g^enre nouveau et qui ne pouvait prendre qu'à un prince allemand ou à un adjudant de bataillon...

Rafjni di Lucca, 9 août 1817

... Nous avons ici ce petit Bartholdi, consul général de Prusse près de toutes les cours d'Italie (1), ce qui le tient dans un mouvement perpétuel qu'il aime comme étant son élément. Il voit tout, sait tout, sert tout le monde et pour tout; enfin, selon moi, il est insupportable, mais les gens en place le ménagent pour l'occasion. C'est un juif de Berlin qui, étant à Rome, se fit baptiser, mais qui par singularité se mit à la barbe du Sacré-Collège dans la religion reformée. On parlait de cette conversion devant beaucoup de monde. « Quelle conversion ? dit un vieux cardinal. Le sieur Bartholdi n'a fait que changer de chambre dans la maison du diable. " Vous serez, j'espère, fort scandalisée d'un tel propos, ma chère cousine, mais ensuite vous en rirez un peu, car, dans la bouche d'un prince de l'Église, le mot est fort joli.

Florence, 2 septembre 1817.

... J'ignore ce que va faire mon frère. On l'a passé pour la place de grand maréchal, au sincère scandale

(1) Jacob Salornon Bartholdi fut connu à Rome comme le Mécène des artistes. Le célèbre compositeur Félix Mendelsohn-Bartholdi était son neveu.

de toutes les Russles. Vos nouvelles sur le mariage Lounine sont de toute fausseté. Monsieur Ricci est déjà de ma façon comte et chambellan de l'Empereur d'Autriche et sans débourser. Je l'attends aujourd'hui de Rome avec les dispenses. Le général Hitrovo me comptait ce matin tout ce que j'ai fait pour les Russes pendant mon séjour ici et j'en fus surpris moi-même.

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