‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 39 sur 54 · LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE · texte numérisé non relu

LE COMTE JOSEPH DE MAISTRE

n'avait cependant, je vous assure, nul besoin de ce passeport pour être la bienvenue, car j'attacherai toujours un très grand prix à toutes les marques de votre souvenir; mais, comme il y a dans la nature humaine une certaine force d'inertie qui fait qu'on n'écrit pas trop sans un motif particulier, c'est à moi, monsieur le comte, à vous remercier de celui que vous me fournissez d'une manière si aimable; je vous sais bon gré aussi des nouvelles que vous me donnez de notre excellente amie Mme Huber. Depuis quelques jours, j'avais pris des mesures pour lui faire savoir que je suis vivant, c'est-à-dire que je 1 aime toujours beaucoup; mais cette maladresse que vous nommez si plaisamment pourrait fort bien me faire avoir une réponse l'an 1810. Je m'attends à recevoir un beau matin quinze ou vingt lettres à la fois : alors je prendrai congé de mes amis et je m'enfermerai pendant quelques jours pour lire et pour répondre. Je suis ravi en attendant que le paquet dont vous avez bien voulu vous charger soit parvenu au lieu sinon où au moins d'où il doit nécessairement arriver. Par une ligne de votre lettre il me semble que vous avez fait quelques tentatives pour faire arriver jusqu'à moi une lettre de Mme de M[aistre]; dans ce cas vous n'aurez pas réussi, mais ma reconnaissance est la même. D'ailleurs, monsieur le comte, vous me faites un plaisir infini en m'apprenant que les miennes (je veux dire mes lettres) sont parvenues. Je venais d'expédier la douzième sans aucun retour : avouez que je suis un mari désintéressé !

Je me suis mis à rire, monsieur le comte, lorsque j'ai lu dans votre lettre. Si fêlais roi, avec trente ans de

VOO LES COllIlESPOiNDANTS DE GOLOVKINE

moins seidemeni ; je n'aurais pas manqué de vous répondre : Je voudrais ru^e Juste, mais mon âge et ma {Travité m'interdisent cette citation. J'aime donc mieux vous dire en prose : hélas! monsieur le comte, vous feriez comme les autres. Je voudrais traiter avec vous le chapitre de 1 histoire. Je crois qu'elle ne sert à rien du tout. Jamais elle n'a prévenu une balourdise ni un crime. Cette thèse nous servirait au moins à tuer fort joliment une soirée de Genève, — mais que nous sommes loin de Genève !

Vous faites à merveille, monsieur le comte, de vivre beaucoup avec les morts ; mais je suis amèrement fâché de la cause qui vous y condamne. La goutte et la gravelle ! Grand Dieu! Quels noms respectables, et combien je vous plains! La goutte n'est pas fort aimable ; mais enfin on la tolère. Elle donne du répit et ne vous talonne pas comme l'autre. C'est la réunion de ces deux dames qui est terrible. Au surplus, quoique je n'aie pas une foi bien robuste à la médecine, il me semble cependant que cette gravelle qui vous lutine n'est pas de celles qui se moquent de l'art, et que, si vous étiez bien sage, bien tranquille, bien soumis, vous pourriez vous tirer de vos calculs. Pour peu que vous profitiez dans la soustraction, de grâce, monsieur le comte, ne me laissez pas ignorer une nouvelle qui sera si agréable pour moi.

J'ai fait vos compliments à l'ambassadeur de Suède, à l'excellent duc et à M. de Torcy qui vous en rendent mille et mille. Quant à mon fils hélas ! il est bien loin de pouvoir vous remercier. Il est par delà le Niémen officier dans les chevaliers-gardes et peut-être sur un champ de bataille au moment où je vous écris : Voilà

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