‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 38 sur 54 · LES CORRESPONDANTS · texte numérisé non relu

LES CORRESPONDANTS

DE GOLOVKINE

LES CORRESPOiNDANTS DE GOLOVKIWE

Coppet, le 15 septembre [1805].

J'ai une joie que vous ne méritez pas de vous sentir près de moi. Il faut que vous veniez tout de suite, car je ne reste plus ici qu'un mois, et je voudrais que vous me le donnassiez tout entier. J'aime l'Italie passionnément; je n'achète rien en France pour une raison très simple, c'est qu'on ne m'a pas encore payé un sol, quoiqu on ait jugé convenable d'écrire le contraire dans les gazettes. INous nous entendrons, je crois, mieux que jamais; mais de Vcvey ici c'est impossible de causer, venez donc ici pour un long séjour. Je crois que je passerai l'hiver à Genève; c'est un profond ennui, mais il faut attendre et souffrir. Adieu, je finis comme j'ai commencé, venez vite.

22 octobre [1805].

C'est une vraie tristesse que votre absence, mon cher comte, non pas du tout pour le cœur, mais pour l'esprit. 11 y a un mouvement, une vie dans les lieux où vous êtes, qui disparaît avec vous. Pourquoi ne revenez-

392 T.F.S COI*. UESPONDA^^TS DE GOLOVKINE

VOUS pas ici la semaine prochaine, c'est-à-dire lundi prochain? Menti, le fameux Menti, m'est arrivé de Milan. Vous serez bien aise d'entendre parler italien. Vous reverrez encore ici et Benjamin et Prosper. Avant de m'enfermer à Genève, j'aurais encore repris un peu de gaîté en vous voyant. Que pensez-vous de cette idée? Mais il faudrait arriver ici (1) sans aucune faute. Une petite escapade vous rendra plus aimable même à leurs yeux. Donnez-moi des nouvelles de votre santé et du monde. 11 me semble que les armées se cernent l'une 1 autre, mais je parie pour les Français. Adieu, cher comte, je vous aime, comme vous méritez d'être aimé ; c'est-à-dire que vous me plaisez beaucoup.

Coppet, ce 5 novembre [1805J.

Voilà une lettre d'Elzéar pour vous, monsieur; je vais vendredi à Genève, ainsi je partirai sans vous avoir revu. Je suis un peu humiliée de me voir vaincue par Vevey. Je crois comme vous qu'on peut être sensible rarement et profondément, au reste on peut choisir; dans ce temps-ci les petits chats et les grands font ég^alement mal. On dit que le général Mack est porteur de propositions de paix; la paix, s'il la faisait, ressemblerait à la guerre. Ne savez-veus rien de la Prusse, c est là la grande question. Je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez pas consulter Bretigny à Genève. Je le dirai d'avance si vous le vouliez au préfet et cela serait mille fois sûr. Il y est venu des Suédois et des officiers autrichiens non prisonniers. Ben-

(1) Reiijnmin Conslant et Prosper de Barante.

jamin VOUS remercie de ne l'avoir pas oublié. Il dit tous les jours, et il est bon juge, que vous êtes l'un des hommes les plus aimables qu'il ait jamais rencontrés.

Ce 18 février, Genève [1806].

Je suis vraiment étonnée de la facilité avec laquelle vous faites des vers français. J'ai essayé la traduction de cette même pièce et j y ai trouvé des obstacles immenses. Il est vrai que je voulus essayer le littéral, mais ceci a autant de vérité et conserve un air étranger qui me paraît nécessaire pour donner une sensation nouvelle. Il est très vrai que vous deviez venir à Saint-Jean (1). Il n'y a pas de paix encore, mais il n'existe plus de guerre et Genève de loin conserve une apparence de Suisse. Entre Yevey et Genève je ne vois pas de différence. Vous ne rencontrerez ici qu'accueil et empressement par moi (2). J'ai joué Alzire hier avec un grand succès, et je vous jouerais Phèdre si vous vouliez venir avant le 15 de mars.

l'i} Le nom de Saint-.Iean est attaché à la partie riveraine du coteau f|ui domine Genève au nord-est, et où Buonaparte avait résolu d'établir diis fortiHcations. La maison la [)lus apparente qu'on y trouve et à larpielle M. de Voltaire donna le nom des Délices, nom que rien ne justifie, a passé à la famille Tronchin. Une autre, plus rapprochée de Genève et qui appartient à la fa:nille Constant, porte également le nom de Saint- Jean et jouit d'un autre jieare de célébrité, celui de la belle vue f|ui y attire les étrangers. Une troisième encore, placée dans le fond au bord du Rhône, et qui ne manque pas d'agréments se nomme Saint- Jean sous Terre. (Note du comte Fédor dans les Lettres diverses recueillies en Suisse.)

(2) Les sympathies n'étaient pas réciproques. « La saltimbanque de Coppet» est une épithète qu'on retrouve fréquemment dans les lettres intimes du comte Fédor. Dans ses Lettres diverses imprimées, il la caractérise comme une femme dont la brillante réputation laissait en dehors de son domaine des mœurs anciennes et des principes sévères.

39V LES COHRESPONDANTS DE GOLOVKINE

Mme de Pries (I) est, à ce que dit Benjamin, la véritable Andromaque conservée dans de l'eau-de-vie, elle a du talent, cependant... mais... le temps! le temps ! Ce qu il ôte et ce qu'il donne est une éternelle source de réflexion.

Venez ici avant un mois. Je jouerai Phèdre pour vous; vous répandrez pour moi de la joie sur les entretiens et vous me traduirez une autre ode de Mûller, que j'aime de préférence : Le Chani de Cassandre pendant Les noces de Polyxène. Je vais à Coppet le premier avril pour quinze jours et je pars après pour voir mon fils à quarante lieues de Paris. Songez donc que je ne vous verrai presque pas si vous ne venez pas ici. Vous êtes un Oreste venu de la Tauride. Mais savez-vous que pour jouer la tragédie il faut avoir souffert?

Ce 22 juillet, Coppet [1808].

Je comptais vous trouver ici, et je perdis par vous Taprément de mon été. Point du tout! Je trouve que vous avez quitté la tente pour la ville de Paris, et que vous n'avez pas autant pensé à moi qu'à Mme Nathalie (2j . Au reste je m'v attendais. Vous êtes indépendant de toutes vos affections, vous navez besoin de personne, enfin je n'en finirais pas si je disais tous vos défauts, et ces défauts je ne les sens que parce que je vous aime ou du moins parce que vous me plaisez, car vous dire ye vous aime, c'est presque jurer, c'est trop

(i) Le comte de Pries était un banquier de Vienne. Il possédait une jolie maison, la Chablière, située à une demi-lieue de Lausanne près de la route d'Echallens.

(2) La comtes.se Golovkine.

fort pour votre sublime légèreté. On dit que tout Paris vous trouve tellement aimable qu'on vous croit un Français d'il y a cent ans qui revient en Russe pour s'amuser. Vous vous imaginez que vous resterez en paix six ans à Paris, ne croyez pas cela, pourquoi seriezvous plus heureux que nous tous? Cependant si vous voulez mériter le bonheur par une bonne œuvre, écrivez-moi par mon homme d'affaires, qui revient dans un mois, une longue, longue lettre qui me dise tout ce que vous pensez, tout ce que vous savez, enfin qui me tienne lieu six mois de Paris en un jour de vous. Si Vienne reste tranquille j'v retournerai cet hiver; je m'y suis trouvée mieux que dans tout autre exil. Les femmes y sont aimables, le pays tranquille et honnête, enfin cette ville est une bonne grosse personne, dont l'air un peu lourd endormait mes blessures. On vous aime beaucoup là, parce que c'est leur manière de louer. Si vous m'aviez écrit, cela m'aurait fait valoir. J avais donné mille commissions pour vous à votre frère. S en est-il acquitté au moins? De loin il vous ressemble un peu, votre frère, assez pour faire penser à vous. Mais il faut avouer que rien ne vous remplacerait, si l'on ne savait pas que l'on ne peut vous manquer sérieusement. Malgré vos gronderies, je demande des détails sur votre vie, sur vos occupations. Achevezvous votre histoire? Si vous voyez Mme de Souza, diteslui que j'ai lu Eugène de Rothelin avec un plaisir extrême. Combien cela est supérieur à Mme de Genlis ! Adieu, mon cher comte, quand vous reverrai-je? Je n ai pas besoin de vous dire que j'aurais bien envie d'aller vous chercher.

396 LES COr.RESPOîNDANTS DE GOLOVKINE

Lyon, le 11 juin [1809].

Je vous ai écrit une longue lettre il y a quelque temps, mais le voyagfeur qui l'apportait ne la pas remise et me l'a rendue. Je n'ai plus voulu la renvoyer quoiqu'il n'y eût pas de nouvelles ; il me semble que même les réflexions changent tous les mois et qu'on se trouve suranné d'une heure à l'autre. Ce qui dure cependant, c'est l'idée que j'ai que vous êtes l'un des hommes du monde le plus aimable et le plus spirituel, et que vous êtes venu apprendre à Paris comme on était aimable à Paris dans un temps quelconque, pas ancien, pas nouveau, enfin un temps idéal, car il faut bien se servir des expressions allemandes quand on écrit sur l'Allemagne. Je suis venue à Lyon pour voir Talma, c'est un plaisir d'exilée, mais il est impossible que les rois de la terre en aient un plus grand; car c'est la perfection de l'art dans la passion, de la passion dans l'art. La figure humaine ne peut pas aller plus loin que cela. L'expression, le geste, le regard, tout est en harmonie avec les mouvements de l'âme et les paroles sont bien peu de chose à côté de ces mystérieuses révélations. Vous ne voulez donc pas absolument revenir en Suisse cette année. J'ai dans l'esprit, et quand je dis dans l'esprit, c'est en me permettant bien de ne m'en pas servir, que je vous raccommoderai avec votre tante et je trouve mille avantages à ce qui m'amuserait tant, vous revoir. J'ai lu : Alphonse de Lodève (1), votre héritier présomptif, et j'y ai trouvé de la sensibilité et quelquefois de la grâce. Les femmes ont tant

(1) Roman écrit par Mme Fédor Golowkine.

souffert qu'elles s'entendent toujours à la douleur et la peignent avec vérité.

Adieu, je voudrais vous écrire d'un lieu où j'eusse quelque chose à vous apprendre, mais je souhaite seulement que vous sachiez que je vous regrette et qu'une lettre de vous est un jour de fête pour moi.

Chaumont-sur-Loire, ce 31 mai [1810].

Vous avez parfaitement raison dans tout ce que vous me dites. Mais quand je me serais rendue bien obscure et que j'aurais sacrifié le talent que Dieu et mon père m'ont donné, il se pourrait que je ne fusse pas pour cela plus tôt rappelée. Ainsi j'aime mieux me laisser aller à ma nature qui est, après la Providence, ce qui dispose de moi. Si vous n'étiez pas la prudence même, je vous dirais, venez me voir, mais je n'ose pas même vous écrire par la poste et c'est à Matthieu que je remets ce petit billet. Ce qu'il y a de certain au moins, c'est que parmi le chagrin que je ressens de mon exil, celui de ne pas causer avec vous est un des premiers. Moi qui compte le plaisir pour un bonheur, je vous regrette comme si je vous étais nécessaire et vous me plaisez tellement que je crois vous aimer beaucoup. Mille amitiés.

P. S. — Mais pourquoi donc ne viendrez-vous pas en Touraine, les trouvères sont de ce pays et tous les étrangers cultivés y voyagent.

398 I,KS CORRESPONDAMS DE GOLOVKINE

Ce 10 décembre, Clichy [1814?]

On me dit fjue vous êtes en colère contre moi; c'est injuste. Je consens à ne pas vous voir avant le premier de janvier, quand tous mes amis me rendent ici des visites. Je me prive sans plainte de votre société qui me plait tant, et vous m'abusez, comme disent les Anglais. Est-ce parce que je me suis permise de rire de votre recommandation en faveur dune demoiselle de moyenne vertu? Cela ne vous fait pas de tort, mais à moi cela m'en aurait fait et, jusqu à ce que ma fille soit mariée, je ne puis admettre aucune société douteuse de près ni de loin. Il n en est pas de même de vous, car malgré vos sermons vous nétes pas encore une mère de famille. Apprenez de ces sermons qu il faut aimer ceux qui savent nous apprécier. Je ne sais si l'Évangile dit cela, mais c'est l'esprit qui y règne.

Adieu, adieu, jusqu'au premier de janvier, alors il faudra venir me voir tous les jours.

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