‹ La cour et le regne de Paul Ier;Chapitre 41 sur 54 · LE COMTE JOSEPH DE MATSTRE · texte numérisé non relu

LE COMTE JOSEPH DE MATSTRE

main, je soupçonne que vous n'êtes pas au fait des aventures de ce dernier. Étant il y a bien des années à Rome, il se prit d'inclination pour une belle personne de ce pays et, pour l'épouser, il se fit catholique. J'imag^ine l'effet de cette démarche à Genève ! Au reste les idées de Genève ne font rien à la chose. Si M, G... agit alors par conviction, je l'approuve et le respecte; s'il se laissa séduire par l'amour, sans nier le tort, j'incline à pardonner, s'il agit par légèreté et par indifférence, je le méprise profondément. Quoiqu'il en soit, monsieur le comte, après bien des années, il a fallu enfin amener la Romaine et avec elle un petit Romain qui promettait, à ce que m'a dit souvent la grand'maman, tout ce qu'on peut promettre. Elle se coiffa de cet enfant, comme vous l'imaginez bien, et s'en empara d'une manière exclusive. Cela seul suffisait pour choquer la mère, mais il y avait bien une autre source de dissapori. Mme Huber était protestante, et d'ailleurs elle avait appartenu à l'ancienne école de Voltaire, dont son mari, de charmante mémoire, était l'ami intime. D'un autre côté, elle avait des amis catholiques qui lui donnèrent souvent beaucoup à penser. Il était résulté du tout, à ce qu'il me semble, une assez grande indifférence sur la plus grande de toutes les questions, ou pour mieux dire la seule, car toute question qui est nulle à la mort de l'homme vaut à peine la peine d'être examinée. Jugez comment un tel précepteur plaisait à la mère romaine ! Il doit y avoir eu des scènes horribles; or rien, à mon avis, ne ressemble à feu monsieur Damiens au milieu des chevaux tirant en sens contraire, comme un pauvre homme placé entre sa mère et sa femme qui le tirent chacun de leur côté. Le

pauvre Jeaniiot ainsi partagé en deux s est trouvé tout entier par la mort de sa mère; et peut-être qu'il a trop fait sentir le plaisir de la paix et de Témancipation. Je vous dis tout ceci à sa décharge, sans prétendre l'excuser tout à fait, car je le crois véritablement un peu faible sur la morale.

Je reçois avec un extrême plaisir, monsieur le comte, 1 aimable substitution que vous me proposez. Prenons date, je vous en prie, et que la chose soit invariable. Il me serait fort agréable de jaser avec vous sur toutes ces choses qui sont ay^-ivées depuis vingt-cinq ans, mais ce serait, à ce qu il me semble, une affaire de pure conversation où l'encre n'entre pour rien. Je ne sais malheureusement quand il nous arrivera de nous revoir; car nous paraissons fort immobiles chacun à notre place. En attendant, monsieur le comte, j'accepte avec la plus grande reconnaissance l'offre que vous me faites de faire parvenir ma lettre à ma femme. J'ai éprouvé que vos correspondances sont très bonnes, ainsi je vous prie de vouloir bien acheminer la lettre ci-jointe à Mme Yalin, c est le nom de ma femme, moi je m'appelle Mme de Villeneuve. Tous les inspecteurs possibles jusqu'à Turin ont eu tout le temps possible depuis six ans d'apprendre ces deux noms par cœur.

Je reçois avec une égale reconnaissance et sans aucune restriction le compliment que vous me faites sur la conservation de mon fils. Permis aux dames lacédémoniennes de regarder d'un œil sec les corps de leurs fils qu'on rapportait sur leurs boucliers. Pour moi je ne suis pas si sublime. Plutôt la mort sans doute et mille fois la mort, je ne dis pas que la plus petite lâcheté, mais que la plus petite grimace anti-militaire;

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mais aussi plutôt la vie que la mort même la plus honorable. Ce n'est pas l'avis de mon fils, et c'est dans l'ordre, mais c'est le mien et c'est aussi dans l'ordre. Il a voulu faire cette campagne sans y être obligée ; pouvant m'y opposer, je ne l'ai pas fait; mon héroïsme ne va pas plus loin, je suis content de mon fils et de moi. Il n'est pas arrivé du reste ; lorsqu'il s'avançait vers les canons français, je le voyais aller comme une flèche : aujourd'hui qu'il revient à moi c'est une tortue.

Je vous remercie de nouveau, monsieur le comte, des Pacta convenia que vous me proposez ; je les signe de tout mon cœur et comme tout contrat social acquiert la sainteté par l'ancienneté, j'aime à croire qu'il aura le temps de gagner avant ma mort cette mousse vénérable qui a tant de prix.

Tout à vous, monsieur le comte.

Saint-Pétersbourg, i*"^ novembre 1807.

Êtes-vous dans votre châtel, monsieur le comte? je désire l'apprendre de vous-même et savoir aussi comment vous vous trouvez du voyage et d'un nouveau climat. Vous aurez sans doute vu Genève, cette ville a toujours possédé de grands Esculapes; ne leur avezvous point dit un mot en passant? C'est dommage, monsieur le comte, que notre séparation ait suivi de si près notre connaissance et notre convention. L'écriture est belle et bonne; c'est peu de chose cependant pour certaines communications. J'ai beaucoup médité

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sur ce que vous me disiez dans votre avant-dernière lettre sur les moyens de m'étre utile. Je ne vois pas du tout le comnieni. Il me serait peut-être utile d'être connu avantageusement là. Ce là serait bon contre le mal, mais pour le bien, j'en doute. Passé cinquante ans, on a perdu toute flexibilité et tout ce qu'on peut demander c'est qu'on veuille bien anticiper pour nous le Requiescat in pace qui nous attend tous. Vous pensez bien, mon cher comte, que depuis le mois de juin j'ai tourné autour de moi-même pour voir bien clairement ce que je suis et où je suis. Plus j'examine, moins je conçois qu'il y ait quelque remède à ma situation. Tout étant donc terminé, il ne s'agit plus que de patience, c'est, dit-on, la vertu des sots, mais pour le coup, quand j'aurais tout l'esprit qui me manque, je doute fort qu'il me fût possible de trouver un autre refuge ; je ne suis pas même capable de me porter mieux.

Je ne vous prie d'aucune commission pour la dame de F..., car depuis la paix les lettres vont très bien. Nous sommes accablés ici par la baisse du change. Les plus vieux banquiers n'ont jamais rien vu d'égal. J'ai trouvé à mon arrivée le rouble à 66 L. tournois ; au moment où je vous écris il est à 45, vous voyez, d'où vous êtes, la joie de ceux qui ont de l'argent à faire compter.

Ah! que de belles choses je vous dirais, monsieur le comte, si j'avais aujourd'hui le plaisir de vous voir! Quel changement ! quelle métamorphose inouïe! tout ce qui était noir est blanc, tout ce qui était blanc est noir. Il est bien aisé de prouver que tout est bien; mais il y a un redoutable Pessimisme qui prouve le contraire

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