BOISSY D'A>'GLAS
droit, mais vous pouvez avoir des successeurs devant qui mon droit paraisse faible et qui regardent comme une offense les réclamations que je pourrais faire. Le duc de Bourbon était dans l'usage de chasser dans les jardins d'Ermenonville comme dans la forêt voisine ; cela ne plaisait pas trop à M. de Girardin qui voyait avec peine les chiens et les chevaux saccager ses belles pelouses et faire des percées dans ses bosquets. Il imagina de faire construire une cabane de charbonnier sur la porte par où le prince entrait d'ordinaire, et il y fit mettre en grosses lettres : « Charbonnier doit être maître chez lui. » On dit que le prince fut un peu blessé mais qu'il se tint la chose pour dite et qu'il ne revint plus. Je ne voudrais pas être exposé à user d'une semblable allégorie, et c'est pour cela que je vous demande, dans le cas où vous vendriez votre maison et, dès les premières propositions, avant la signature du contrat, de vouloir bien ordonner à votre jardinier de faiie enlever sans délai le "pont dont je viens de vous parler, afin que l'acquéreur en entrant à Montallègre ne l'y trouve point. J'attends cet acte de bonté de votre part comme je suis accoutumé à en attendre tout ce qui est loyal et juste.
Je vais partir incessamment pour le Languedoc où je passerai quelques mois ainsi que ma famille. Je voudrais bien vous retrouver à mon retour.
Agréez, monsieur le comte et cher voisin, mon attachement et ma considération distinguée.
LK COMTE CAPO d'iSTRIA
Zurich, le 11 avril 1814(1).
Monsieur le comte,
Sans la lenteur de l'imprimeur que j'ai chargé de multiplier les exemplaires du bulletin que j'ai reçu avant-hier du quartier général, Votre Excellence aurait reçu plutôt celui que je joins ici, avec un exemplaire de la déclaration telle que je l'ai reçue de notre quartier général et par conséquent la véritable pour moi. Votre Excellence aura peut-être remarqué des différences essentielles entre les éditions répandues dans le public de cette pièce importante. Le chevalier de Lebzeltern (2) vient de recevoir des lettres du prince de Metternich. Elles portent les mêmes nouvelles et annoncent en même temps que notre armée avait quitté Paris le 1" avril et marchait sur Fontainebleau, où les débris àe l'armée française cherchaient une retraite. Les lettres de Bàle prétendent que Napoléon est à Metz. D'autres, moins françaises, le disent en pleine marche vers Orléans. Le fait est que le 28 il était encore à Troyes, et que depuis ce moment nous ne savons pas trop où il se dirige. Gela n'est pas étonnant. Gomment vouloir que nos cabinets aient le temps de nous communiquer en détail l'état des affaires? Gontentons-nous
(1) En ce inotnent critique, le comte Gapo d'Istria se trouvait en qualité de plénipotentiaire de llussie auprès de la Diète suisse à Zurich. (2-^ Plus tai'd ministre d'Autriche à Pétersbourg.
d'en apprendre les résultats. Ils sont de nature à nous faire concevoir les plus belles espérances. En Russes nous pouvons nous en réjouir du fond de notre àme. ]Sous venons de triompher d'une manière éclatante de notre ennemi et de toutes les grandes et petites jalousies. Si les événements y ont une grande part, la patience et la modération avec laquelle on a su les attendre et la sagesse avec laquelle on les a provoqués ajoutent certainement à la gloire de notre Empereur. Je vous remercie, monsieur le comte, de tout ce que vous avez la bonté de me dire relativement à la réunion de la Diète. Si j'v ai quelque mérite, c'est celui seulement de mètre donné la peine d'approfondir les motifs véritables du schisme qui allait perdre la Suisse. Cette découverte faite, le remède était indiqué par la nature du mal, et son efficacité salutaire ne pouvait nullement être douteuse du moment qu'on nous a laissé choisir sur les lieux les movens de l'appliquer. Nous avons préféré le plus doux, celui qui pouvait rendre l'intervention des hautes puissances bienfaisante et honorable pour la Suisse. Quelle gloire eùt-ce été pour les alliés que de constituer la Suisse à la Napoléon? Et, d'un autre côté, si le repos de la Suisse a été troublé dans cette époque, est-ce parce que sa constitution était pernicieuse, ou parce que Napoléon la lui avait donnée? Pourquoi donc être encore en contradiction avec nos principes et détruire une médiation pour en faire ressortir une autre semblable dans les formes? On me répondra : « C'est parce que les Suisses ne peuvent pas s'entendre entre eux sans l'intervention d'un médiateur... " Il se peut. Mais intervenir en amis, employer la raison, et l'ascendant quelle donne sur les esprits
414 LES CORKESPONDANTS DE GOLOVKINE
lorsqu'elle est désintéressée, ce n'est pasassemblerune Consulte (1), lui dicter la loi et faire valoir cette loi la baguette à la main. D'ailleurs notre véritable intérêt politique en Suisse ne saurait permettre l'emploi de ces moyens. Nous désirons que ce pays soit à lui-même, libre et indépendant et en état de ne point subir le joug des puissances voisines (2) ou de celle qui sera à l'avenir le plus en mesure de prétendre à une prépondérance dans le midi de l'Europe. Si les g^randes puissances sont à présent unies d'intérêts et d'intentions, le sont-elles pour toujours? Mais en donnant à la Suisse une constitution elles seraient nécessairement appelées à la conserver et à la faire respecter, c'est-à-dire obligées à tenir constamment la Suisse sous tutelle. Est-ce vouloir son indépendance et y contribuer? Est-ce que dans la suite des temps la Russie pourra exercer la même surveillance sur la Suisse que l'Autriche? Sera-t-elle toujours salutaire? Nous pouvons répondre de nos intentions.
Pouvons-nous répondre de même de celles de nos alliés? Ces considérations et celles auxquelles donna lieu la mission du comte de Senfft tracèrent pour ainsi dire le plan de ma conduite. L'Empereur, après l'avoir honoré d'une attention toute particulière, le sanctionna, et, tout en suivant la marche que les événements paraissaient me prescrire, je vais constamment mon chemin et je tache d'y amener aussi mes collègues. Nous avons déjà obtenu un premier résultat. Il s'agit maintenant d'en profiter. La déclaration donnée par notre Empe-
(1) Allusion à la Consulte de Lyon (1802).
(2) Ces sentiments furent appréciés en Suisse. La ville de Lausanne conféra à Capo d'Istria la bourgeoisie d'honneur.
reur à son entrée à Paris a aussi une influence directe sur l'esprit public, et détermine d'une manière plus évidente le point de vue que nous devons suivre dans nos opérations. Il est toujours le même : mettre la Suisse en état de n'avoir besoin de recourir à personne. Pour atteindre ce but, il faut concilier les intérêts. Pour opérer cette conciliation, il faut non commander, mais proposer. Et pour persuader, il faut faire rendre un peu de justice. C'est de quoi nous nous occupons dans ce moment.
L'idée que Votre Excellence a eue relativement au point central peut entrer aussi dans la catégorie des objets de compensation. Nous n'avons pas encore abordé cette question extrêmement délicate. Il me paraît qu'elle ressortira d'elle-même de la nature des discussions. Il nous sera plus aisé de la décider à moins de frais et n'ayant point l'air de faire la loi à ce pays, mais de lui laisser librement adopter celle qui lui convient le mieux. Cette manière de médiatiser doit être extrêmement pénible pour tout homme habitué aux grandes affaires. Pour mon bonheur, si j'y ai quelque aptitude, c'est celle que j'ai contractée en gérant celles de mon pays, lorsqu'il existait politiquement sous les auspices de notre Empereur. Je parle de la République ionienne, ainsi je me trouve dans mon élément, et sous plusieurs rapports je ne puis me dissimuler que tout le fond de ma petite sagacité n'est que le fruit d'une expérience qui a coûté quelques sacrifices à mon pauvre pays. J'ai été nommé son ministre d'État à l'âge de vingt-quatre ans. Tant que la République a existé, je l'ai servie avec zélé et bonne volonté. Cependant l'expérience me manquait, et ne
416 LES COURESPO>DA>"TS DE GOLOVKINE
voyant pas à celte époque les hommes tels qu'ils sont mais tels que mon imagination et mon cœur les désirait, j'ai souvent entraîné mon gouvernement à des mesures fausses ou précipitées, ou exagérées. Il me parait difficile de retomber à présent dans les mêmes erreurs, et il m'est seulement pénible de ne pouvoir faire amende honorable de celles que j'ai commises aux pieds de ma patrie. Hélas, de longtemps elle ne me parait pouvoir m'en présenter une occasion favorable...
Voici, monsieur le comte, la longue lettre que je me proposais de vous écrire. Elle vous parle de mon âge, de mes principes, de mon habitude aux affaires des républiques, du plan que je me sais proposé dans ma commission actuelle. Elle vous prouvera, j'espère, monsieur le comte, que je ne suis point indigne des bontés que vous voulez avoir pour moi et de l'amitié dont vous m'honorez.
Je vous enverrai le passeport que vous désirez. Je ne le fais pas aujourd'hui pour avoir encore la semaine prochaine l'occasion de me rappeler à votre souvenir. Que dites-vous des nouvelles de Paris? Vous devez les avoir reçues avant moi, ainsi je ne suppose point devoir vous apprendre la destitution du grand homme et la triste fin de son rôle politique. On m'écrit qu'il Ta terminé misérablement en envoyant Gaulaincourt à Paris demander à tout prix la paix, et que cet ambassadeur, voyant les affaires de son maitre sans remède, travaille aux siennes et fait sa paix particulière. On ajoute que déjà onze généraux ou maréchaux ont abandonné Bonaparte.
Recevez, monsieur le comte, l'assurance de mon
attachement particulier et de la considération très distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
Saint-Pétersbourg, 2/14 juin 1816.
Monsieur le comte,
En reprenant une correspondance longtemps interrompue j'aurais désiré avoir pour vous écrire un motif différent de celui qui m'en impose actuellement le devoir.
Un journal allemand, intitulé Europaeische Annalen, vous attribue un ouvrage (I) surla constitution morale de la France, imprimé chez Paschoud, à Genève, en 1815, et qui renferme des considérations de nature à blesser directement les égards dus à la cour de Suède. Elles n'ont pas manqué d'attirer son attention et de motiver des plaintes que le ministre de Sa Majesté suédoise a fait parvenir à la connaissance de l'Empereur. Votre
(1) Frankreich und die Bourbons im Jahre 1814. Aus des in Lausanne privatisirenden russischen Grafen von Golovkin. Considérations sur la constitution morale de la France, à Genève, chez Paschoud, 1815. Posselt, (Europaeische Annalen.
Voici les passages probablement incriminés : « Le premier résultat de la coalition victorieuse fut l'établissement d'un droit public que même une imagination des plus exaltées avait peine à comprendre, qui devai ruiner définitivement la morale et la religion et qui ne fut admiré que quelques jours même par ceux qui y devaient être les plus intéressés... Les princes victorieux voulaient consulter les peuples vaincus sur les gouvernements qui leur, conviendraient le mieux... Ils ne prévoyaient pas que, par une telle sanction de la révolte et du crime au sein d'un peuple étranger, ils brevetaient la révolution dans leurs propres pays... 11 semblait encore moins vraisemblable qu'ils pourraient s'abaisser à l'immoralité d'offrir le trône à un général ou aventurier fortuné, comme Bernadotte, dont l'existence n'est qu'un monument regrettable de leur indulgence antérieure. »
418 LES CORRESPOÎSDAINTS DE GOLOVKINE
qualité de sujet et d'ancien serviteur de Sa Majesté Impériale, votre nom, monsieur le comte, et la considération dont il est revêtu sont des raisons suffisantes pour induire en erreur 1 opinion publique sur les rapports existant entre la Russie et la Suède. En conséquence, il serait à désirer de vous voir éviter dorénavant, dans vos productions subséquentes, la publicité d'un nom qui pourrait provoquer des suppositions gratuites et entièrement déplacées. Si vous jugiez nécessaire, monsieur le comte, de donner ultérieurement de la notoriété à vos opinions politiques par la voie de l'impression, veuillez au moins ne pas perdre de vue les ménagements indispensables, soit en modifiant renoncé de vos idées, soit en laissant ignorer leur auteur.
Je suis en devoir d'adresser à Votre Excellence ces observations motivées par des raisons majeures, et je le fais avec d'autant plus d empressement et de sollicitude que je suis persuadé d'avance de l'usage que vous voudrez bien en faire pour l'avenir.
Veuillez agréer, à cette occasion, l'assurance des sentiments les plus distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
Le comte Gapo d'Istria (1).
(i) Les papiers du comte Golovkine contiennent la minute de sa réponse à Gapo d'Lstria. Elle est ainsi conçue :
" Monsieur le comte,
« Puisque j'ai déplu à S. M. l'Empereur, je suis fàcKé d'avoir fait de la peine à celui que vous appelez le prince royal de Suède. De quoi se plaint-il? Mon nom se trouve-t-il attaché à un ouvrajje que je ser.tis her d'avoir écrit à cause des principes qu'il défend et du courajje que met l'auteur à les défendre? Et s'il s'occupe si fort de ce que je dis et fais, comment ne sait-il pas à quelle distance et depuis combien de temps on
Saint-Pétersbourj;, 31 janvier 1817.
Monsieur le comte,
J'ai trouvé l'objet de la lettre I que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser en date du 2/14 décembre si intéressant en lui-même, et parles efFets qu'on peut en espérer, que je crois avant tout devoir lui offrir l'expression de ma reconnaissance pour le choix qu'elle a bien voulu faire de moi, en me chargeant d'une commission aussi honorable.
J'ai tâché de remplir ses intentions.
L'Empereur, instruit de celles que Mme la princesse Souvorov (1) a adoptées dans la vue d'assurer à ses deux fils les bienfaits d'une éducation analogue aux devoirs que leur impose l'héritage d'un nom glorieux, et aux espérances qu'il fait concevoir à leur souverain et à leur patrie, a daigné apprécier sa sollicitude maternelle. Accordant à l'établissement de Hofwyl un intérêt particulier et honorant M. de Fellenberg de sa
m'a éloigné des affaires ? Qu'il se rassure. Quand il s'agira de plaider ou de défendre la cause de l'intéressant jeune homme, neveu de mon auguste Maître, ce ne sera pas moi qu'on en chargera.
K Je suis, etc. »
Evidemment c'est la même pièce dont le comte Fédor cite une variante dans sa lettre du 24 novembre 1816 à sa cousine, Mme Mestral d'Aruffens. (Voir p. 338.)
(1) 11 s'agissait des deux petits princes Souvorov, Alexandre Arcadiévitch et Constantin Arcadiévitch, petits-fils du feld-maréchal f|ue le •comte Fédor « trouva à Florence abandonnés aux soins d'une mère trop frivole pour surveiller le développement des petits-tils d'un héros » . « J'avais demandé et obtenu de l'Empereur Alexandre d<! surveiller l'époque la plus décisive de leur vie, » raconte le comte Fédor. Ajoutons tout de suite qu'Alexandre Arcadiévitch Ht honneur à son protecteur et à ses maîtres.
(1) Née Hélène Alexandrovna Narichkine (1785-1855\ mariée en «econdes noces au prince Basile Serguiéievitch Galitzine (1792-1856 .
420 LES CORP.ESPONDAINTS DE GOLOVKINE
bienveillance, TEmpereur verra avec plaisir les jeunes princes Soiivorov participer aux avantages de cette institution tutélaire.
Les démarches qu'il s'agissait de faire auprès des co-tuteurs ont été faites ; et je m'empresse de vous transmettre ci-joint, monsieur le comte, la lettre que monsieur le sénateur vient de m'adresser en réponse à celle que je lui ai écrite en vertu des ordres de Sa Majesté Impériale.
Il re^stera maintenant à obtenir l'agrément de M. de Fellenberg, et celui-ci ne saurait être révoqué en doute. Faute de connaître dans leur détail les arrangements définitifs que Mme la princesse Souvorov est intentionnée de prendre à l'égard de l'admission de ses fils, je dois m'abstenir pour le moment d'en faire part officiellement à l'instituteur de Hofwyl. Mais je mettrai à profit l'expédition du présent courrier pour lui en passer une information préalable, et j'attendrai, monsieur le comte, une seconde lettre de votre part pour agir en conséquence.
Agréez l'assurance des sentiments d'estime et de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
Hôtel de Beauvau, rue du Faubourg-Saint-Honoré, ce 16 février 1816.
Le sort des empires, mon cher comte, et les chances du hasard semblent concourir à mettre des obstacles à nos rapprochements. Le Corse arrive et vous décampez, vous écrivez à ma fille (2) (dites-vous) , elle ne reçoit point votre épître. Notre ami le bailli de Grussol tombe malade et meurt, quelque temps après son exécuteur testamentaire trouve dans ses papiers une lettre à mon adresse et me l'envoie ; c'était la vôtre; mais la goutte s'était à tel point emparée de ma main, que je ne pus même la décacheter. C'est aujourd'hui seulement que je puis entreprendre d'y répondre, — je dis réentreprendre, car ma plume flageole tellement que Dieu sait si je pourrai finir. Il sait aussi combien le plaisir de recevoir de vos nouvelles m'a fait jouir. Vous êtes bien bon de vous intéresser à celles de ma fille et de moi; elles ont toujours été bonnes. Nous n'avons point quitté Paris un seul instant. Vous diraije la vérité, son séjour ne m'a jamais autant plu que pendant celui de Bonaparte. Nous questionnions, nous apprenions, nous conjurions même un petit peu, je roulais mon fauteuil comme Diogène roulait son tonneau
(1) Auyuste-Galjriel de Franquetot, comte de Coi};ny (i740-18J7).
(2) La duchesse de Fleury, connue sous le nom d'Aimée de Coigny, immortalisée par André Ghénier dans sa Jeune Captive. (V. sur elle le livre récent de M. Etienne Lamy.)
422 LES CORUESPONDANTS DE GOLOVKINE
lorsque la Grèce se troublait, tout cela, saupoudré d'un peu de risques, rendait notre vie très piquante. Je sentais mon existence !
A présent je n'éprouve que les langueurs d'un calme plat. Ce sont, mon cher comte, deux tristes choses (pour ne pas dire honteuses) que la vieillesse et l'inutilité réunies. Combien je le sens! Jl ne reste plus de moi que l'animalité. Le sommeil et le dîner, tel est l'emploi de mon temps : en sorte que je suis comme Titus, si l'appétit me manque un jour. Prévenez, prévenez, je vous en conjure, cet affligeant dénouement. Vous êtes encore jeune, mais le temps a des ailes; vous avez tant de moyens, tant de talents! Ne les laissez pas rouiller. Secouez le manteau de paresse dont vous vous enveloppez trop, aidez-vous à faire votre propre lit, n'en remettez pas le soin aux autres, et facilitez-vous les moyens de prendre possession du grand établissement qu'on vous propose.
Je souhaite que le nom de Richelieu et la loyauté de celui qui le porte suffisent pour faire jouer un utile et p^rand rôle à notre premier ministre. Mais l'expérience d'Odessa donne-t-elle celle de la France? En jetant les veux sur la carte on trouve qu'il y a bien loin des rives de la mer Noire à celles de la Seine. Je me suis fait une manière de les habiter qui m'a d'abord coûté, mais dont je me trouve à merveille. Las d'entendre brailler (car on ne fait pas autre chose), las de brailler moimême sans convertir personne, grâce au Ciel, sans me pervertir, j'ai pris le parti d'émigrer de nouveau, ne quittant pas le coin de mon feu, hôtel de Beauvau, où j'habite. Là, je m interdis de parler de ce qui se passe ou se passera, et j'y lis dans les papiers les
articles de France, Paris, comme j'y lis ceux de Constantinople. Ainsi, mon cher comte, vous avez en moi le correspondant le moins instruit et le moins instructif que puisse offrir la Babylone moderne. Ma fille loge avec moi et fait mon bonheur. Nous ne sommes pas tout à fait du même bord, mais au silence que je me suis imposé et que je lui ai demandé, je jouis complètement de ses soins, de son esprit et surtout de son excellent cœur. Il s'est bien manifesté en apprenant par votre lettre que vous vous souvenez d'elle.
Le pauvre La Vaupalière s'est éteint, Mme Brunois marque beaucoup de courage, mais elle fait pitié. Que deviendra-t-elle? Sachez-moi quelque gré d'avoir pu barbouiller ma lettre plus longtemps que je ne l'espérais. Ce n'est pas sans efforts, mais on les adoucit en les faisant en faveur du plaisir. Et, mon cher comte, c'en est un grand pour moi de m'entretenir (même par lettres) avec vous.
Hôtel de Beauvau, le 21 mars 1816.
Ah ! mon cher comte, lorsqu'un coquin a trouvé le moyen de s'introduire chez vous, rien ne le peut faire déguerpir. La goutte me prouve bien cette triste vérité ; à peine avais-je répondu à votre lettre, si longue à me parvenir, que mon ennemie, absente pendant quelques jours (sans doute pour remonter ses griffes), est venue les imprimer dans tous sens et sur tous les points de ma vieille carcasse... Enfin, les douleurs ont cessé, mais pour être remplacées par un empâtement physique et moral qui m'ôte toute action corporelle et
toute faculté spirituelle ; c est donc une grosse béte qui tente, en ce moment, de vous griffonner sa reconnaissance de votre bon souvenir. En faveur de l'intention , pardonnez la platitude de l'épitre.
Que vous êtes heureux de ce que je sens mon impuissance à vous peindre le changement de chaos qu'on nous fait éprouver! Ce ne sont plus des criminels qui nous secouent, mais des bavards à prétentions qui nous enrayent, quand nous avons le plus pressant besoin d'avancer. Au lieu de langues, ces messieurs n'ont-ils des bras pour nous pousser et nous faire marcher? Vous ne nous croyez que deux Chambres, mon cher comte, apprenez que nous en avons trois : celle des pairs, celle des députés et celle des dépités. Celle-ci se trouve partout, depuis l'antichambre jusqu'au boudoir. Elle abonde en bruits d'alarme et fourmille encore plus que les deux autres en administrateurs, en projeteurs de finances et de ministres en herbe. Toutes ces bandes font un bruit à étourdir, mais pour la besogne, je la cherche. Le ministère (sans regarder derrière lui) s'est enfourné dans un guêpier où, au lieu de miel il ne trouve que des coups d'aiguillon qu on ne lui épargne pas. Il est plaisant que, dans ce siècle de lumières, tout le monde, même les plus malins, jouent à colin-maillard. Et moi aussi je me mettrais de la partie si je persistais à vouloir vous éclairer sur notre position. La mienne en particulier avec la goutte de moins, et des écus de plus serait très douce. Vous connaissez ma fille (c'est tout vous dire; ; eh bien, placés sous le même toit, dans un appartement complet, avec une vue de campagne, en bon air, dans mon état, à
mon âge, que pourrais-je désirer de mieux? Il ne me manque qu'une fortune, un peu moins voisine de la misère sans jambes, trop souvent sans mains par l'emprunt trop répété qu'en fait mon ennemie. Je n'ai de ferme et stable que le cœur. Ce qui me le prouve, c'est mon sentiment pour l'aimable et cher comte de Golovkine.
Ma fille me parle sans cesse de vous, elle me charge de dire que votre retour est tout ce qu'elle désire. Vous imaginez bien que mes souhaits sont aussi vifs que les siens.
Ilotel de Beauvau, rue du Faubourg Saint-Honoré, le 21 juin 1816.
Vous êtes bien méchant, mon cher comte, de retarder, de surprendre mon désir, mon besoin de vous exprimer mon sentiment jusqu'à l'instant où Ton peut se former une opinion fixe (ou du moins un aperçu fondé) sur les traits et les qualités de la nouvelle princesse ( l . Pendant sa route, les lettres s accordaient peu sur sa beauté. Depuis son arrivée, les avis sont de même. Les courtisans de profession sont au moment de dire qu'elle est jolie, les malintentionnés osent prononcer qu'elle est laide, et les véridiques ne vont pas si loin, mais en approchent; elle a quelque chose dans le regard qui, n'étant pas une loucherie complète, donne à son œil un mouvement d'ascension d'autant plus discordant pour ses traits que sa lèvre inférieure, en même temps fait un inverse, ce qui ne sied nullement à
(1) La duchesse de Beny, dont le mariage fut célébré le 17 juin 1816.
426 LES CORllESPONDA^^TS DE GOLOVKINE
sa physionomie, sur laquelle perce, un peu, la lippe autrichienne. Son teint est sans couleur, mais d'une fraîcheur éblouissante. Sa taille peu élevée, mais bien prise; son pied petit, mais en dedans. En tout, elle n'est pas bien, même pour une princesse, me disait hier un de mes amis. Au demeurant, mon cher comte, ne prenez point trop de confiance à la peinture que je viens de faire; il n'y a peut-être pas un mot de vrai dans ce que j'écris, je ne parle que d'après les on-dit, et vous savez que les on-dit s'éloignent plus souvent de la vérité qu'ils ne s'en rapprochent. Quant au caractère, on ne peut encore la juger. Elle parait bonne, douce, gaie, mais enfant.
L'article « princesse » terminé, en entreprendrai-je d'autres?
Depuis la clôture des Chambres et l'algarade de Grenoble, nous sommes si tranquilles que nous ressemblons à de l'huile figée. Les fêtes du mariage se sont passées avec une joie générale, mais calme comme le bonheur. S'il existe une fermentation cachée, elle l'est tellement qu'on ne peut la soupçonner. En ce moment, le roi n'est qu'un fédéré, car il sest incarné dans le faubourg Saint-Antoine ; il l'a totalement conquis, il en est plus maître que Santerre ne le fut jadis. On bénit aujourd'hui Louis XVIII et sa famille ; il y a trois semaines on ne parlait que de l'égorger. Cette versatilité n'alarme-t-elle pas plus qu'elle ne rassure? L'esprit public commence pourtant à s'indiquer assez généralement dans les provinces par l'accueil honorable et flatteur que reçoivent les députés royalistes à leur retour. Cela, j'espère, fera tomber les cataractes qui couvraient les yeux des ministres, alors ils verront
LE COMTE DE COlGjNY 427
quelle est vraiment Topinion publique. Ah! M, de Richelieu, vous avez quitté la mer Noire pour trouver la mer à boire et vous y avez plongée plus que vous n'y avez vog^ué.
Je ne me range point à votre avis sur le gouvernement représentatif parce qu'il a toujours été le mien. Il ne peut aller à l'étendue d'une grande puissance continentale. C'est une plante exotique qui fsur ce terrain) peut-être fleurira passagèrement, mais jamais elle n'y fructifiera. L'armée, l'armée dérangera toujours l'équilibre des pouvoirs et la défense des frontières en nécessite une très forte. Le régfime constitutionnel réunit sans doute de grands avantages, mais il ne peut convenir qu'à un peuple insulaire ou (comme vous le dites fort bien) peu nombreux.
Mais, mon cher comte, est-ce votre lettre ou bien un conte de fées que je lis? Des canaux, des étangs creusés, des marais desséchés, des écluses construites, des bois abattus, des terrains nivelés, un petit palais élevé; la main sur la conscience, c'est un rêve dont vous me rendez compte, car si c'est une réalité, où diable trouvez-vous le temps et l'argent pour opérer de telles merveilles? Ah! vous devez avoir la baguette d'Armide pour transplanter en Suisse, dans un clin d'œil, un jardin anglais, un palais asiatique, etc., etc., ou celle
de Jaques (l), qui découvrait les trésors cachés au
plus profond de la terre (2). Sorcier à Vullierens^ enchanteur à Paris, vous jetez un charme partout où vous vous arrêtez. J'espère que Plombières (que j'ai
(1) Illisible.
(2} A llusions concernant le séjour du comte Fédor au château de Vu!lierens, près Lausanne, propriété de ses parents, les de Mestral.
428 LES COHUESl'ONDANTS DE GOLOVK.INE
toujours aimé) se ressentira de votre puissance surnaturelle, et que vous transformerez cette ornière en Vallée de Tempe. Ce que je souhaite surtout, c'est que ses bains et les eaux de Bussang fassent pour votre santé ce que la nature a fait pour votre amabilité. Quelle vigueur vous allez acquérir si telle chose arrive! Ma fille vous dit mille et mille choses; elle vient d'être assez malade, mais elle est entièrement rétablie, et part, à la fin de la semaine, pour la campagne. Combien elle me manquera! Car je vais être seul, absolument seul. Ayez donc pitié du vieil ermite en le consolant par votre aimable et piquante correspondance. Vous devez, mon cher comte, cette marque d'intérêt à un homme qui vous honore et vous chérit le plus.
Ce 9 juillet 1816.
J'ignore, mon cher comte, si Votre Majesté est vivante ou morte. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'épître de Votre Seigneurie n'a point paru aux Champs-Elysées; ce qui me fait appréhender que son porteur ne soit au diable.
Pour la satisfaction et la jouissance de votre serviteur, il reçut avant-hier votre seconde lettre. Vous trouverez sa réponse un peu concise sur le bâton de son aîné (1). C'est une lettre de change tirée depuis longtem.ps par l'ancienneté de services, sans éteindre la reconnaissance ; cette réflexion la modère.
(1) Le comte de C(ii{;ny rappelle que, le 3, son frère aîné, le duc, a reçu le bàlon de maréchal de France pour services rendu.s comme ■capitaine général dans l'armée portugaise.
Je vous en dois (et beaucoup) pour votre aimable correspondance; votre chang^ement fréquent de places et de projets m'oblige à vous l'exprimer, peut-être, encore longtemps par lettres, tandis que je m'attendais à vous en faire hommage en personne. Sans doute, j'aime bien à vous lire, mais je préfère à vous entendre, parce que je vous tiens là; avec vous les sujets de conversation n'ont point de bornes, depuis la politique des cabinets jusqu'au papotage des cercles; vous possédez tout, et si vous ajoutez à l'intérêt des uns, vous aiguisez le piquant des autres.
On était loin, alors, de pouvoir songer au mariage de Louis XV avec la Leszczynska, elle vivait petitement avec son père à Wissembourg. Celui-ci soupait et s'enivrait tous les soirs avec le duc de Boutteville, dont le régiment était dans cette ville. S. M. polonaise terminait régulièrement le repas par le récitde ses infortunes. Enfin le duc bien saoul, les yeux pleins de vin et de larmes, s'écrie du ton le plus attendri : « Tais-toi, mon pauvre roi, tu m'ennuies avec tes malheurs. »
Eh bien, moi, très de sens [sic] froid, je suis au moment de dire : « Tais-toi, tu m'ennuies avec ta constitution!... " Ses partisans et ses opposants me deviennent également insupportables; quelquintéressant, quelqu'important que soit un objet, en parler sans cesse devient rabâchage. N'attendez donc, de ma part, aucun raisonnement sur cette matière, je me contenterai de vous dire : On veut, prétend-on, une charte; à la bonne heure, mais souffrez qu'on la revoie, qu'on la modifie, qu'on l'éclaircisse. Il n'y a que Minerve qui soit sortie tout armée du cerveau de Jupiter. Quelque bonne que soit la cervelle de mon maître, celle d'un
roi ne peut vouloir celle d'un dieu. Songez que Sa Majesté n"a mis que deux jours à concevoir et produire sa loi, en conséquence je l'appelle l'impromptu de Gompiéjjne. 2^e le laissez donc pas un fruit de serre chaude. Il entre plus d air que de substances dans ces végétations hâtives et artificielles. Je veux la coction de la nature, et c'est, je crains, ce qui manque à notre <îharte. Elle se moque des obstacles, cette bonne nature, et ne laisse pas altérer ses droits.
Nos champs, en ce moment, en offrent la plus satisfaisante preuve, ils présentent le spectacle de la plus abondante moisson, malgré le déluge des pluies dont la terre a été noyée. Si ma fille ne l'a pas été, je la crois au moins crottée jusqu'aux oreilles. Elle est depuis trois semaines dans un tas de boue, car, dès qu'il pleut, la Brie n'est que cela. Mais elle s'y colore, s'y engraisse à ce qu'elle me mande; j'en suis enchanté. Il ne lui reste dans le monde que la santé, et à moi que mon pauvre enfant. Par elle et pour elle seule je soutiens le fardeau de la vie. A soixante-seize ans, avec la goutte, à quoi sert l'existence? Mais ma fille, ma tille, je me persuade que mes jours te sont nécessaires; il faut donc vivre,., et vivre, mon cher comte, pour chérir votre amitié, en jouir, en vous assurant que si vous m'en accordez un peu, c'est une dette bien juste payée aux sentiments que vous m'inspirez.
Hôtel Beauvau, place Reauvau, 27 juillet 181(5.
Je vous aime, mon cher comte, et par cette raison j étais au moment de ne pas vous répondre, parce qu'il ne faut jamais ennuver ses amis : et dans le moment muet où nous sommes, la correspondance même d'un Voltaire ferait bailler Arlequin. Parle-t-on du temps, — il est détestable ; — de la moisson, — elle est alarmante ; — des vig^nes, — elles sont coulées ; — des finances, — on hausse les épaules ; — des ministres, de la politique, on barbouille tout cela d'une manière assommante. Pas un pauvre petit scandale domestique. Tout manque d'intérêt, de mouvement, même la médisance ; comment diable voulez-vous que ma ligne d'ermite puisse pêcher (ne fût-ce qu un goujon piquant) dans cette mer morte? Je crois que vous êtes également embarrassé dans votre ornière de Plombières. Ah! combien je m'y suis jadis amusé, mais j'étais jeune, et le plaisir décorait pour moi ce désert, comme votre goût a décoré celui que vous venez de quitter en Suisse. Mais à votre âge, mon cher comte, quelqu'aimable que soit Mme Ricamier {sic) , il faut qu'elle soit une Armide Sterling, pour que ses prestiges enchanteurs fassent disparaître l'àpreté du sol et varient la monotone végétation d'un buveur d'eau. Je n ai point l'honneur de connaître cette dame, mais je lui ai la plus grande obligation. Mon vieux coureur lui doit le pain qu il mange. Combien n'ajoutera-t-elle pas à ma reconnaissance si vous lui devez le charme de vos journées. Les miennes sont plus solitaires qu'elles ne
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seraient en Thébaïde. Ma fille est à la campagne pour trois semaines au moins. C'est bien long. Mais sa santé lui commandait le grand air; et si je suis si obéissant à mon roi, à sa charte, jugez si je dois l'être aux besoins de mon enfant chérie. Hélas ! elle en a de plus impérieux... que je ne puis satisfaire, et c'est le tourment de ma vie. Je ne le sens que trop. Un vieillard infirme et pauvre est un fardeau non seulement pour les autres, mais pour lui-même. Quand la Providence relèvera-t-elle mon poste?. . . Que ce ne soit pas pourtant avant que celle de Lorraine n'ait ramené le cher comte à Paris et à des amis. J'ose me flatter d'être du nombre de ceux qui désirent son retour le plus ardemment. Le sentiment d'intérêt et de considération qu'il m'inspire le lui garantit.