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La cour galante de Charles II, d'après les documents d'archives et les mémoires

'est un fait singulier qu'en dehors des pamphlets du temps et de ce chefd'œuvre, les Mémoires de Grammont^ incomplets volontairement, puisqu'ils s'arrêtent au mariage du chevalier avec la belle Hamilton, l'histoire de la Cour galante de Charles II n'ait jamais été écrite.

Le sujet était tentant, cependant. Un prince à la jeunesse romanesque, qui avait eu des aventures de paladin malheureux ; des maîtresses allant de la grande dame à la comédienne, de la fille de race à l'entretenue, sans oublier ce prototype de demivierge avant la lettre qu'est la belle Stewart ; une reine-mère hautaine et sévère; une jeune reine malheureuse; le duc d'York, au mariage clandestin, aux maîtresses avouées ; le grand conflit religieux comme fond de décor, avec la mainmise française sur la politique anglaise; l'entente cordiale scellée dans l'alcôve d'une petite Bretonne au château d'Euston, le tableau était curieux, piquant et parfois même de haut goût.

A l'aide des correspondances diplomatiques, des

journaux, des correspondances privées, des mémoires, on s'est efforcé de Vesquisser ici, sans se dissimuler les difficultés de la tâche, sans reculer devant les détails que IHmpudeur de nos pères, habitués à appeler les choses par leur nom, rendait difficile de retracer sans circonlocutions.

Les portraits des beautés de Windsor, les admirables peintures de Peter Lely, de Honthorst, de Huysmans, les gravures hollandaises si fouillées et si précises, et jusqu'aux almanachs du temps nous ont fourni les éléments d'une illustration authentique, variée et vraiment artistique.

La Cour Galante E de Charles 1 1 E

Ppemières armes,

premières amours.

N pleine guerre civile, au lendemain de ses couches, la reine Henriette- Marie dut quitter en hâte Exeter qui allait être investie (juillet 1644), s'embarquer sous un déguisement à Plymouth et se réfugier en France.

Le Louvre se trouvait vacant. Anne d'Autriche s'était récemment fixée au Palais- Royal, qui convenait mieux aux goûts du temps. On offrit à la fille d'Henri IV l'hospitalité de la France dans ce qui avait été le palais de son père. Tout d'abord, elle fut accueillie en souveraine. On la combla d'honneurs et de belles paroles. Anne d'Autriche lui donna toujours- la droite et Mazarin lui annonça qu'on lui servirait une pension de i 200 livres par jour. « Elle avait avec elle, raconte M^e de Montpensier (i), beaucoup de dames de qualité, des filles d'honneur, des carrosses, des gardes, des valets de pied. Gela diminua petit à petit et, peu de temps après, rien ne fut plus éloigné de sa dignité que son train et que son ordinaire. »

Quand, après sa fuite à Edgehill (mars 1645), le prince de Galles avait rejoint sa mère, elle s'était mis en tète de

(1) M^i® de Montpensier. Mémoires, 26 (coll. Michaud et Poujoulat).

lui faire épouser M"e de Montpensier, la cousine opulente qui, dans le bien-être de son palais des Tuileries, représentait à ses yeux la richesse perdue (i). La Grande Mademoisèllc se jugeait un brillant parti pour un prince exilé. Certes, Charles, alors âgé de seize à dix-sept ans, était un beau cavalier. Son teint brun s'harmonisait avec ses yeux noirs, et si sa bouche était disproportionnée, sa taille était heureusement prise. Mais Anne- Marie- Louise d'Orléans, la Grande Mademoiselle, ne brillait pointparlamodestie(2). Convaincue de sa beauté, de l'éclat de ses cheveux blonds, de la grâce de sa taille, elle aspirait à davantage. Elle se laissa un peu dédaigneusement courtiser par la mère et par le fils, parents déshérités de la fortune à qui, en échange de cette cour, elle faisait l'aumône de quelques égards. A l'une de ces fêtes du Palais- Royal où l'on montait un ballet italien avec des machines de Torelli, ne parut-elle pas parée des pierreries de la Couronne d'Angleterre, comme si elle en avait déjà dépouillé sa future belle-mère? Le prince de Galles, qui portait des rubans à ses couleurs, incarnadin, blanc et noir, était assis à ses pieds : « Mon cœur, a-t-elle écrit fièrement, le regardait de haut en bas, aussi bien que

(1) Sur la Grande Mademoiselle^ on doit lire, outre ses Mémoires, le livre remarquable d'Arvède Barine, la Jeunesse de la Grande Mademoiselle.

(2) Voici le portrait que traçait d'elle-même M^^® de Montpensier : « Je suis grande, ni grasse, ni maigre, d'une taille fort belle et fort aisée. J'ai bonne mine, la gorge assez bien faite, les mains et les bras pas beaux, mais la peau belle ainsi que la gorge. J'ai la jambe droite et le pied bien fait; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendré; mon visage est long, le tour en est beau; le nez grand et aquilin, la bouche ni grande ni petite, mais façonnée d'une manière agréable; les lèvres vermeilles; les dents pas belles, mais pas horribles aussi; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais brillants, doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans avoir l'air glorieux. Je suis civile et familière, mais d'une manière à m'attirer le respect plutôt qu'à m'en faire manquer. J'ai une fort grande négligence pour mon habillement, mais cela ne va pas jusqu'à la malpropreté, je la hais fort; je suis propre et, négligé ou ajusté, tout ce que je porte a bon air. Ce n'est pas que je sois incomparablement mieux ajustée, mais la négligence me sied moins mal qii'à une autre, car, sans me flatter, je dépare moins ce que je mets que ce que je mets ne me pare {Galerie des portraits de Montpensier^ p. 411).

mes yeux. » Charles avait l'attitude de l'amour à défaut des propos. « Sa galanterie, dit encore la capricieuse princesse, fut poussée si loin qu'elle fit grand bruit par le monde, mais ce qui en était le plus incommode, c'est qu'il ne parlait ni n'entendait de façon du monde le français. »

Or, Mlle Montpensier n'était pas fille à tenir grand compte de ce qu'on lui disait de la part d'un homme qui ne pouvait s'exprimer par lui-même, d'autant qu'au fond elle se souciait peu d'épouser le fils d'un roi quasi-détrôné. Ne valait-il pas mieux devenir l'impératrice de Ferdinand III, tout récemment veuf? Elle trouva à Charles cent défauts. Il mangeait comme quatre. Il négligeait les ortolans dans les dîners de cérémonie et se jetait sur les pièces de bœuf et les épaules de mouton « comme s'il n'eût eu que cela » (i). Son cousin Rupert eût été bien plus séduisant, mais ce n'était qu'un cadet d'Allemagne, un prince palatin et il partageait la ruine de la Maison d'Angleterre. Le prince de Galles fut vite pesé dans l'esprit de M^i^ de Montpensier. (( Si je l'épousais, pensait-elle, je ne pourrais jamais m'empêcher de vendre tout mon bien et le hasarder pour conquérir son royaume. » Bref, Charles fut éconduit par la grande coquette.

La reine Henriette-Marie ne dissimula point combien elle était blessée. « Lorsque la reine d'Angleterre sut que j'étais entrée à Orléans (2), raconte elle-même la Grande Mademoiselle, elle dit qu'elle ne s'étonnait pas que j'eusse sauvé Orléans des mains de mes ennemis, comme avait autrefois fait la Pucelle, et que j'avais commencé comme elle à chasser les Anglais, en voulant dire que j'avais chassé son fils de chez moi (3). »

Soupirant évincé, le prince de Galles ne tarda pas à se rendre à Calais pour tenter de passer en Écosse. Il emportait jusqu'au dernier sol de la pension que sa mère avait

(1) M^i® de Montpensier. Mémoires.

(2) La prise d'Orléans date du 27 mars 1652.

(3) M}^* de Montpensier. Mémoires.

eue de la Cour et, sitôt son départ, abandonnée de tous ses gens, qui lui demandaient leur dû, Henriette-Marie alla chercher asile dans une petite chambre des Carmélites de la rue Saint-Jacques. Ses domestiques ne tardèrent pas à se disperser dans Paris, pour y vivre chacun comme il pourrait, et certain jour, au temps de la Fronde, où la future Madame restait au lit faute de fagots, le coadjuteur de Retz leur obtint du Parlement un secours de 40000 livres. Tout Paris était encore ému des nouvelles qui venaient d'arriver de l'autre côté de la Manche. Le 9 février 1649, tête de Charles P'^ était tombée à Whitehall sous la hache du bourreau (i). Mais quelques jours plus tard, l'effervescence qui régnait contre la Cour de Saint-Germain étendait ses effets jusqu'à la « reine malheureuse » comme s'intitulait Henriette-Marie. Par les rues, la foule clabaudait contre la fille d'Henri IV et son fils : « Ils veulent, disait-on, nous rendre aussi malheureux qu'eux et font leur possible pour ruiner la France, comme ils ont fait de l'Angleterre ». Bientôt, il fallut fuir Paris, et malgré les créanciers ameutés pour arrêter les carrosses, rejoindre la Cour èu Chatou et aller s'abriter dans le vieux château de Saint- Germain. Le jeune Charles II, découragé par l'insuccès de ses tentatives et récemment revenu en France, en grand deuil, à cheval, la main posée sur la portière de la voiture, faisait à sa mère un rempart de son corps {2).

Dans ces jours d'exil, le prince avait rapidement cessé d'être l'incolore et silencieux jouvenceau qu'avait méprisé Mlle de Montpensier. Parmi les belles frondeuses avec lesquelles il s'était trouvé en contact à Paris, il s'était épris de la duchesse de Châtillon. Fille de ce comte de Boutteville- Montmorency, si fameux par ses duels et décapité sous Richelieu, elle avait épousé, peu d'années avant, Gas-

(1) L'Angleterre n'avait pas encore adopté le calendrier grégorien. Pour elle, Tannée commençait le 24 mars. De là, dans les chroniques contemporaines, la date du 30 janvier 1648, bien qu'il n'y eut que dix jours d'écart entre les deux calendriers.

(2) Comte de Bâillon. Lettres de Henriette-Marie^ p. 266.

pard de Goligny, duc de Ghâtillon, qui l'avait enlevée à l'instigation de Gondé. Puis elle s'était attachée successivement à Gondé, à Beaufort, au duc de Nemours, son cœur étant toujours à qui le saurait prendre, car, selon le mot de Bussy-Rabutin « elle était intéressée, infidèle et sans amitié. > On prétendait qu'elle poussait le dévouement pour M. le Prince jusqu'au point de prendre tant d'amants qu'elle en trouvait pour recruter des partisans à la Fronde. Elle songea même, s'il en faut croire les contemporains, à enlever le roi à Mazarin et à le racoler parmi les partisans de M. le Prince. Mais il était si jeune qu'il lui fallut renoncer à cette conquête (i)! Gharles II avait dépassé l'âge des minorités royales. Cette beauté célèbre le conquit tout entier. « Elle avait les yeux noirs et vifs, dit un contemporain, le front petit, le nez bien fait, la bouche rouge, le teint comme il lui plaisait, mais d'ordinaire elle le voulait avoir blanc et rouge. Elle avait un rire charmant et qui allait réveiller la tendresse jusqu'au fond des cœurs (2) ». Quand Gaspard de Goligny fut tué pendant la Fronde, au y combat de Gharenton, cette belle passion de Gharles II n'était point encore née. Elle battit son plein en i65i, quand le jeune roi revint d'Angleterre entouré de toute la gloire d'une campagne romanesque.

Henriette- Marie avait reconnu l'hospitalité de la France en rendant à la Gour et à Mazarin tous les bons offices qu'il lui était possible. Ge fut elle notamment qui négocia avec le Parlement la réconciliation qui permit à Louis XIV de rentrer à Paris, et le jeune roi vint la remercier au Louvre d'une intervention qui assurait la paix et la restitution de l'autorité royale. La reine d'Angleterre eût voulu davantage que ces bonnes paroles et cette reconnaissance platonique. Elle ne désespérait pas de la restauration de son fils en Angleterre. Si habile que fût Gromwell, si heu-

^1) Pour la tentative de conquête de M™« de Ghâtillon sur Louis XIV, voir notre volume : Fouquet, surintendant des Finances^ p. 14.

(2) Bussy-Rabutin. Hist, amoureuse des Gaules^ t. I, p. 156. Coll. P. Jannet.

PREMIÈRES ARMES, PREMIERES AMOURS l5

reuses que fussent ses armes, il était loin de dominer sans conteste les royaumes sur lesquels avait régné Charles i«r. L'Ècosse, sans cesse turbulente, semblait appeler à elle un prince de la Maison de Stuart. Henriette-Marie, en fille d'Henri IV, savait comment on reconquiert un royaume. Elle rêvait pour cette besogne l'appui de la France. Mais, à mesure que les jours passaient, il lui fallut bien se rendre à l'évidence et reconnaître qu'elle avait fait un beau rêve sans réalité. Alors, dans le petit clan royaliste du Louvre, on se décida à tenter la fortune des armes et, puisque l'Écosse réclamait un Stuart, Charles H se résolut à obéir à l'invite de ses partisans et à se présenter en personne sur le sol écossais. Le 2 juin i65o, il débarquait à Sprey et bientôt faisait son entïée à Édimbourg au milieu de l'allégresse générale. Gromwell, averti de son débarquement, s'avançait à marches forcées. Les Covenantaires (i) profitaient du péril pour obliger le roi à souscrire à leurs conditions. C'était à ce prix que Charles H pouvait se faire couronner à Scone le i^r janvier i65i. Partout on fortifiait les places. Partout on se préparait à repousser l'assaut des troupes du Protecteur. La victoire appartenait sans doute aux royalistes, s'ils eussent su attendre. Mais Charles II, habitué aux plaisirs faciles, n'avait pas tardé à heurter les préjugés et les susceptibilités de ses hôtes. Il en avait assez de cette hospitalité écossaise, qu'on lui avait fait si chèrement payer, et des conseillers maladroits, ayant fait luire à ses yeux les spécieuses espérances de soulever le pays de Galles, il accepta avec enthousiasme l'idée de marcher sur la frontière. Son armée, composite et comme race et comme religion, dépaysée par cette campagne d'incursion, se fit battre à Worcester le 3 septembre. L'échec fut tel que la fuite s'imposait pour les Cavaliers (2). Charles et quelques

(1) Le Govenant de 1588 avait été renouvelé à Edimbourg, lorsque Charles I*' avait voulu imposer le rite anglican.

(2) Cavaliers, surnom donné aux royalistes pendant la révolution d'Angleterre, par opposition aux parlementaires dits Têtes rondes.

l6 LA COUR GALANTE DE CHARLES II

fidèles gagnèrent au galop, le lendemain, l'ancienne abbaye des Daines Blanches de Boscobel, où vivaient les frères Penderell (i)e Ces simples bûcherons étaient des catholiques fervents. Ils n'hésitèrent pas à donner asile au roi. i Rapidement on fit tomber ses cheveux sous les ciseaux (2) ; j on les brûla, ainsi que tout ce qui pouvait paraître suspect, et tandis qu'il revêtait les vêtements d'un valet de labour, chacun des cavaliers, qui composaient sa petite troupe, s'enfuit au galop de son cheval, s'efforçant d'attirer sur ses pas les émissaires de Cromwell. Après une nuit de repos, un des frères Penderell emmena Charles II dans les bois. Il Jétait temps. La maison de Boscobel, signalée comme suspecte, allait être envahie par les soldats du Protecteur. Tout ce pays de frontière abritait, depuis la persécution dirigée contre les catholiques, un grand nombre de prêtres. ^ Il n'était guère de ferme ou de château où l'on n'eût pra- I tiqué des caches secrètes où les persécutés pussent attendre t que ceux qui les poursuivaient eussent perdu leurs traces. ^ Charles II reçut successivement l'hospitalité d'un certain t nombre de ces caches mystérieuses. Au château de Moseley, ^ que possédait Thomas Whitgreave, le châtelain et son cha- t pelain, le bénédictin John Huddleston, pansèrent ses pieds c tuméfiés et, à l'approche des soldats, il partagea avec p Huddleston la cachette du château. « Voilà donc Votre d Majesté traitée comme moi, lui dit en souriant le père Huddleston. — S'il plaît à Dieu de me rendre ma couronne, & vous et ceux de votre religion jouirez de la même liberté ' ( que mes autres sujets (3). » Après le château de Moseley, Charles II fut accueilli par le colonel Careless, puis on le cacha au Chêne-Royal. Lord Wilmot le promena ensuite par

(1) Sur la fuite de Charles II à travers l'Angleterre, voir : le Chesne royaly par le comte de Bâillon [le Correspondant, 1887) et le livre d'Eva Scott, The King in ExiL

(2) Charles II, comme tous les Cavaliers, portait ses cheveux longs et bouclés.

(3) Comtesse R. de Courson. La Persécution des catholiques en Angleterre, p. 11.

le pays, redoutant sans cesse de tomber dans quelque piège, et finit par lui proposer de se confier au colonel Lane et à sa fille Mary.

Déguisé en valet, Charles II prit en croupe la jeune fille « qui n'était pas considérable en beauté » et, sous prétexte de la conduire chez sa sœur, traversa en cet équipage une bonne partie de l'Angleterre. Dans une auberge, le valet tourna la broche et laissa brûler le rôti. Plus d'une fois, on rencontra des piquets de cavalerie qui interrogeaient les voyageurs ou plutôt la jeune fille, car ils avaient pitié de ce lourdaud. Partout on les laissa passer sans encombre.

Ceux qui reconnurent le roi feignirent d'ignorer

sa qualité. Un jour, cependant, que Charles déjeunait à l'office de quelque auberge, il entra en conversation avec un valet d'écurie qui se mit à parler du roi. « Est-ce que tu as vu le roi, toi? » lui demanda le prince. — « Plus de vingt fois. — Et quel homme est-ce? » Le valet regarda fixement son interlocuteur. « Il est plus grand que toi de trois doigts. » Ailleurs, c'était un palefrenier qui l'abordait. « Ah! te voilà, toi, je te connais bien! — Ah! et où m'as-tu vu? —

Portrait du Prince Riipert [Robert de Bavière). Par Honthorst. (Musée du Louvre.)

« A Exeter. » Charles avait, en effet, séjourné longtemps jadis dans cette ville. Il paya d'audace. « C'est vrai, j'y ai passé deux ans, au service de Lord Peter. Je suis bien aise de rencontrer un pays. Allons boire ensemble ». Le palefrenier s'excusa sur ses occupations. « Impossible, je le regrette, je vais à Londres. Au retour, nous nous retrouverons et renouvellerons connaissance. »

A quelques milles de Bristol, chez un ami du colonel Lane, le prétendu valet, ayant ôté son chapeau devant la maîtresse de la maison, le sommelier John Pope le regarda attentivement et, s'approchant de lui après cet examen, le pria de descendre à la cave pour l'aider dans son travail. Là, John Pope, remplissant une coupe, la vida à la santé du roi. Puis, mettant un genou en terre, « je sais qui vous êtes, dit-il, et je vous serai fidèle jusqu'à la mort. » Charles II lui tendit la main et le chargea de lui assurer un navire pour gagner la France. Mais il eût été imprudent de chercher à s'embarquer si près de Bristol. Le roi proscrit dut continuer ses randonnées. Heureusement, Mary Lane et lui descendirent dans un cabaret où la cabaretière, personne d'imagination, fabriqua instantanément un roman d'enlèvement auquel elle se prêta à servir de complice. Grâce à son intervention, on put gagner un petit port du Sussex et décider le capitaine Tettershall à embarquer le compagnon qui s'était substitué à Mary Lane (i) et le prétendu domestique. Le capitaine n'était pas sans avoir deviné le subterfuge « Mylord, dit-il au compagnon du roi, vous avez des domestiques de bonne maison et je crois qu'il y a peu de gentilshommes en Europe, servis plus honorablement que vous. » Le propos ne fut pas relevé. Tettershall n insista pâs, mais s'occupa de presser le départ. Il s'était ouvert à- sa femme de ses soupçons.

(i) Mary Lane dut, quelques mois plus tard, se réfugier en France avec son père. Malgré le soin qu'avait eu Charles II de répandre un répit de sa fuite absolument fantaisiste, ceux qui avaient pris soin dé la protéger n'avaient pas tardé à devenir suspects. Mary Lane fut très fêtée en Francç.

(( Partez immédiatement, lui dit-elle, il m'importerait peu de mourir avec mes enfants, si je pouvais me vanter d'avoir contribué au repos et au salut du roi. » Le 20 octobre, on mit à la voile. Un matelot fumait sa pipe à quelques pas du prétendu domestique et lui envoyait sa fumée dans le visage. Tettershall lui fit une observation. « Bah! fit l'homme, un chat regarde bien un évêque! » Quelques heures après, on était en vue de Fécamp. Alors Tettershall se jeta aux pieds du roi.

Sitôt débarqué, Charles II se rendit à Rouen. Il avait, racontait-il plus tard à Pepys, si piteuse mine que l'aubergiste alla regarder avant son départ s'il n'avait rien dérobé. Remplaçant par une perruque ses cheveux coupés et avisant sa mère de sa prochaine arrivée, Charles II gagna Paris. « La reine, lit-on dans une dépêche du résident anglais, datée du 11 novembre i65i, s'est entièrement confinée au Louvre depuis l'arrivée du roi. Seulement, lundi dernier, dans l'après-midi, elle est allée à Chaillot avec l'intention d'y passer deux ou trois jours pour y faire ses dévotions (i). Après quoi, elle est revenue ici jeudi soir. Elle est constamment d'une gaieté extraordinaire et semble comblée de joie d'avoir près d'elle un fils en bon état. Le roi est triste et sombre la plus grande partie du temps. L'enjouement, contraire à sa nature, qu'il s'est efforcé de montrer au moment de son retour ici, n'a duré que peu de jours. Maintenant, il reste toujours fort silencieux, soit qu'il se trouve avec sa mère, soit ei\ tout autre compagnie. - »

Charles II s'ennuyait. Après la vie d'agitation, d'inquiétude anxieuse qu'il avait menée jusqu'à ce qu'il repassât la Manche, il avait retrouvé à Paris, dans la petite Cour du Louvre, des intrigues et des préoccupations qui lui paraissaient bien monotones et bien misérables. Henriette-Marie avait toujours eu un caractère difficile. Impérieuse et auto-

(1) Henriette-Marie s'était constituée la protectrice des Visitan^ dines de Chaillot.

ritaire, elle prétendait que son fils se reprît à faire la cour à Mil® de Montpensier, en qui elle voyait plus que jamais le seul parti capable de donner au jeune roi les nxoyens de remonter sur le trône, en employant sagement les richesses accumulées par la maison d'Orléans. Charles II était tout disposé à se laisser faire, mais le plan d'Henriette-Marie était double. Elle entendait marier son second fils, Jacques d'York, à Mlle de Longueville, autre héritière de la même maison, et Jacques, demeuré à Paris pendant les aventures de son frère, ne marquait nul désir de satisfaire sa mère. Le troisième fils de la reine d'Angleterre était encore prisonnier au pouvoir de Grom-well. Après avoir songé à faire de lui un apprenti cordonnier et de sa sœur Elisabeth une fabricante de boutons, le Protecteur les avait fait enfermer au château de Garesbrook et c'est là qu'en proie à une fièvre lente Élisabeth s'était éteinte, le 8 septembre i65o, sa blonde tête posée sur sa Bible, don de son père. Les querelles d'Henriette-Marie avec Jacques d'York s'étaient aggravées pendant l'absence de Charles II. Depuis la mort de Charles I^r, la « reine malheureuse » s'était assez promptement consolée de son veuvage. Lord Jermyn n'avait pas tardé à devenir son favori et son <( mari de conscience ». de Motte ville, qui a beaucoup connu Jermyn, en parle comme d'un serviteur « assez honnête homme mais fort borné » et « plus propre aux petites choses qu'aux grandes ». « Il avait pour elle cette fidélité qu'ont d'ordinaire tous les ministres. Il voulait avoir de l'argent, préférablement à tout le monde pour subvenir à sa dépense qui en tout temps était grande. Cette princesse avait sans doute trop de confiance en lui, mais il est vrai qu'il ne la gouvernait pas absolument : elle avait souvent une volonté contraire à la sienne qu'elle défendait en maîtresse absolue, (i) » Les amis de Jacques d'York n'avaient pu se résigner à voir le prince manquer de tout, alors que Jermyn accaparait l'ensemble des ressources de

(1) M™« de Motteville. Mémoires.

CkarlEJ* fecarul,^aT U ffracc ie Bieu-Roj âUn^Lterrê^ d'EjcvJje, et a Irlande^ c.

Portrait de Charles II (1657).

la famille royale (i). Pour le rendre indépendant de sa mère, ils lui constituèrent une pension et, après avoir quelque temps quitté le Louvre pour un château des environs de Paris, il partit pour les Flandres. « Il faut confesser mon peu de pouvoir sur lui, écrivait la reine à Mazarin. Il a voulu aller en Flandre et sans vouloir me dire son dessein... Je devrais être honteuse d'avouer cette affaire entre le duc d'York et moi, mais avec vous je veux user de la franchise dans toutes mes affaires et je vous proteste que c'est fort contre mon gré qu'il est allé en Flandre (2). » Si le cadet lui échappait, Henriette- Marie fit tout ce qui était en son pouvoir pour conserver son empire sur l'aîné. C'était le temps de la bonne Régence, Temps 0X1 la ville aussi bien que la Cour, Ne respiraient que les jeux et l'amour.

Henriette-Marie s'efforça d'amuser ce prince inamusable. Au Louvre, c'étaient sans cesse de petits jeux et, sous prétexte d'attirer M^e de Montpensier, ce fut Mme Châtillon qu'elle introduistt dans la bergerie. Femme si/ volage ne semblait point à craindre, et elle coupait la route à des maîtresses plus dangereuses.

Une politique indulgente, De /notre nature innocente, Favorisait tous les désirs; Tout goût paraissait légitime, La douce erreur ne paraissait point crime, Les vices délicats se nommaient les plaisirs. Meubles, habits, repas, danses, musiques, Un air facile avec la propreté.

Rien de contraint, pas trop de liberté, Peu de gens vains, presque tous magnifiques; N'avoir chez soi que la commodité.

Faisait alors les chagrins domestiques Qu'aux autres temps fait la nécessité (3).

(1) « On sait, disent les Mémoires de Grammont^ quelle table le bonhomme tenait à Paris, tandis que le roi son maître mourait de faim à Bruxelles, et que la reine-mère ne faisait pas grande chère en France. »

2) Comte de Bâillon. Lettres de la reine Henriette-Marie , 559.

3) Vers de Saint-Evremond, dédiés à Ninon de Lenclos.

Sans cesse le Louvre voisinait avec le Palais-Royal. Princes et princesses de France et d'Angleterre nouaient de petites intrigues avec la « Mazarinerie ». Mais Charles II, qui avait alors plus de vingt ans, n'eut d'yeux que pour la duchesse de Ghâtillon.

« J'ai la taille des mieux faites et des plus belles que l'on puisse voir, écrivait celle-ci, traçant son portrait. Ma démarche est tout à fait agréable, et, en tout ce que je fais, j'ai un air infiniment spirituel. Mon visage est un ovale des plus parfaits selon toutes les règles. Mon front est un peu élevé, ce qui sert à la régularité de l'ovale. Mes yeux sont bruns, fort brillants et bien fendus; le regard en est fort doux et plein de feu et d'esprit. J'ai le ne:: assez bien fait et, pour la bouche, je puis dire que je l'ai, non seulement belle et bien colorée, mais infiniment agréable pour mille petites façons naturelles qu'on ne peut voir en nulle autre bouche. J'ai les dents fort belles et bien rangées. J'ai un fort joli menton. Je n'ai pas le teint fort blanc. Mes cheveux sont d'un châtain clair et tout à fait lustrés. Ma gorge est plus belle que laide. Pour les bras et les mains, je ne m'en pique pas; mais pour la peau, je l'ai fort douce et fort déliée. On ne peut avoir la jambe, ni la cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le pied mieux tourné. J'ai l'humeur naturellement fort enjouée et un peu railleuse, mais je corrige cette inclination par la crainte de déplaire. J'ai beaucoup d'esprit et j'entre agréablement dans les conversations. J'ai le ton de voix tout à fait agréable et Vair fort modeste. Je suis fort sincère et n'ai pas manqué à mes amis. Je n'ai pas un esprit de bagatelle ni de mille petites malices contre le prochain. J'aime la gloire et les belles actions. J'ai du cœur et de l'ambition. Je suis fort sensible au bien et au mal; je ne me suis pourtant jamais vengée de celui qu'on m'a fait, quoique ce soit assez mon inclination, mais je ne me suis retenue que pour l'amour de moi-même. J'ai l'humeur fort douce et prends plaisir à servir mes amis, et ne crains rien tant que les petits démêlés de ruelles qui, d'ordinaire, ne vont qu'à des choses de

rien, (i) » M me de Châtillon n'aimait pas les bagatelles de la porte. Jusqu'à quel point Charles II et elle filèrent-ils le parfait amour? Il est difficile de le savoir. La dame était, à coup sûr, peu farouche, mais les contemporains, très discrets, se sont bornés à noter que le bruit courut d'un mariage (2). Ce qui paraît certain, c'est qu'à cette époque Charles II était assez haut coté dans le monde de la Cour, et que les dames le voyaient d'un œil assez tendre. « Sa belle taille, ses cheveux noirs et frisés, la grâce et la majesté de toute sa personne, dit la comtesse de Brégis, le rendent l'homme du monde de la meilleure mine. Ces avantages ne doivent rien à la beauté, et même, après l'avoir vu, l'on ne la peut plus compter comme une chose désirable, puisque sans elle, on peut se trouver fait comme l'est ce jeune prince, dont l'esprit est sage, judicieux et capable de toutes les belles et bonnes choses. Son humeur est douce, civile et galante, et l'amour peut se vanter d'avoir eu souvent part à ses inquiétudes. Pour son cœur, il est aussi grand que sa naissance, ce qui le rend généreux, libéral et vaillant. (3) » Tant qu'il fut au Louvre, Charles II semble s'en être tenu aux aventures de Cour. « Il mène à Paris, dit un contemporain, la vie d'un désœuvré qui s'amuse. » « Il a perdu Vaffection des Français par ses débauches, » dit un royaliste attaché à l'Église établie. Le chancelier Hyde, à qui l'on en parle, avoue que c'est vrai et il s'en lamente (4). Le prince, selon son rêve, ce serait le duc de Gloucester. Ses geôliers se sont décidés à lui permettre de s'embarquer pour la Hollande au début de i653. Il est arrivé à Paris, encore tout imbu des enseignements de son père, prolongés et comme raffermis par les discours de sa sœur

(1) Galerie des portraits de Montpensier, p. 472.

(2) Le comte de Bâillon [Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, p. 21) dit que la duchesse, par suite d'une imprudence qu'elle eut lieu de regretter, refusa la main de ce prince sans couronne.

(3) Galerie des portraits de Montpensier^ p. 15.

(4) Eva Scott. The King in Exil^ 481.

ÉUsabeth, sa compagne de captivité. C'est à peine s'il se souvient de cette partie de sa famille qu'il vient rejoindre en France. Il ne sait rien d'elle et elle ne sait rien de lui. A peine est-il logé au Louvre qu'un conflit y éclate entre la mère et le fils. Henriette- Marie est catholique convaincue. Le fils de Charles I^r^ comme son père, est un ferme adhérent de l'église anglicane. La reine s'est mise en tête non seulement de le convertir au catholicisme, mais d'en faire un évéque de Metz. Le duc de Gloucester se refuse à toute composition (i).

Après une scène violente entre la mère et le fils en novembre i654, Henriette- Marie fait retirer les draps de son lit.

Ainsi chassé, le

duc de Gloucester quitte le Louvre. Une lettre de Charles le fortifie dans ses projets de résistance. « Si vous ne tenez pas en considération ce que je vous dis, lui écrit-il, souvenez-vous des dernières paroles de notre père défunt qui furent d'être constant dans votre foi et de ne jamais vous

Lucy Walters ou Barlow.

Gravure de Scuver.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) Comte de Bâillon. Lettres d'Henriette-Marie, 211.

laisser ébranler sur ce point (i) ». Le duc d'York prend également très énergiquement le parti de son frère et, en décembre 1654, Henriette- Marie consent enfin à autoriser le départ du duc de Gloucester pour les Flandres.

Depuis un an, les actions des Stuarts ont bien baissé en France. Les services rendus pendant la Fronde ont été vite oubliés sous le coup de nécessités politiques qui paraissent commander un rapprochement entre la France et l'Angleterre. Gromwell est maintenant dans toute sa gloire. C'est à qui, de l'Espagne et de la France, se ruera le plus vite aux pieds du régicide. Un graveur hollandais fit la satire de ces bassesses. Sur un côté de la médaille, on voyait le buste de Gromwell couvert d'une cuirasse et le front ceint de lauriers. Au revers, la Grande-Bretagne était assise, figurée par une femme, aux pieds de laquelle le Protecteur était agenouillé, le dos tourné, les reins découverts jusqu'à la taille. L'ambassadeur d'Espagne s'empressait pour baiser religieusement ce noble fessier et l'ambassadeur de France le repoussait du bras. « Retire-toi, disait la légende, cet honneur appartient au roi mon maître (2) »,

Le rapprochement que l'on tentait alors fut un coup cruel pour les exilés. « Je vous avoue, écrivait Henriette- Marie au duc d'York, que depuis mon grand malheur je n'ai rien senti à l'égal de ceci. » A la nouvelle de la mission de M. de Bourdeaux qui allait négocier à la fois la reconnaissance du protectorat et l'acquisition par Mazarin des collections artistiques de Gharles 1er que faisait vendre le Parlement, Gharles H annonça son intention de quitter la France. Quant au duc d'York, il devait toujours faire comme s'il ignorait cet envoi et, en cas qu'on lui en parlât, dire qu'il ne le pouvait croire.

Henriette-Marie n'était pas au bout de ses humiliations. Désireux de diminuer les charges du trésor, Mazarin lui arracha l'autorisation de réclamer le paiement de son

(1) Jesse. Memoirsy II; 37-39.

(2) Précis historique sur Cromwellt p. 146.

douaire. Vaines démarches. Gromwell répondit aux revendications de son ambassadeur qu'Henriette- Marie n'ayant jamais été reconnue par le peuple comme reine-épouse de la Grande-Bretagne, elle n'avait pas droit à un douaire. C'était la traiter en concubine et 'cette insolente réponse était moins un outrage pour la veuve de Charles 1er que pour le négociateur. Anne d'Autriche, indignée, ajouta spontanément 200 livres par jour à la pension qu'elle avait assignée à sa belle-sœur et le duc d'York se vit confier le commandement des gendarmes écossais de la Garde du roi. Quelques mois plus tard, il partait pour l'armée de Turenne où il allait servir en qualité de volontaire. (( A présent, écrivait-il gaiment à Charles II, je vais me battre pour gagner mon pain. Mais, bientôt, j'espère que je me battrai pour vous regagner votre couronne. »

Il semblait y avoir de moins en moins de chances pour que les princes anglais pussent espérer ouvrir une campagne ayant cet objectif. Au début de 1654, la politique de rapprochement de. la France et de l'Angleterre aboutissait à un traité d'alliance. « Assurément, écrivait la reine de Bohême, sœur de Charles I«r, Cromwell est la bête de l'Apocalypse que tous les rois de la terre adorent : je lui souhaite une fin pareille et qu'elle vienne vite. » Une des conditions de l'alliance, c'était que l'hospitalité cesserait pour Charles II. Le jeune roi dut se réfugier dans les Flandres où il se réunit à ses frères. Puis, les ducs prirent du service dans Tarmée espagnole qui défendait les Pays- Bas contre l'armée de Cromwell. Quant à Charles II, après le siège de Mardick, il passa en Hollande où la princesse d'Orange, sa sœur, exerçait la régence au nom de son fils mineur, et bientôt il dut se retirer à Cologne, pour éviter une déclaration de guerre à la Hollande.

C'est au cours d'un précédent séjour à La Haye que, plusieurs années avant, Charles II rencontra une aventurière, Lucy Walters, dont les commencements étaient obscurs (i).

(1) Jesge. Mémoire, III, 363.

Il était jeune et facile à séduire. « Elle^était, dit la comtesse de Dunois, d'une beauté si parfaite, elle charma et transporta le roi à un tel point quand il la vit que, parmi les malheurs qui troublèrent les premières années de sa vie et de son règne, il ne connut d'autre plaisir, d'autre satisfaction, que celui d'aimer cette charmante maîtresse et d'être aimé d'elle. C'était sa première passion. L'équipage dont il lui fit présent, le soin qu'il se donna pour lui plaire, la complaisance qu'il avait pour elle, allèrent jusqu'à un tel point que le monde en vint à croire qu'il avait promis de l'épouser, (i) » Les conseillers de Charles II furent très inquiets de l'empire qu'elle prenait sur le prince. Le chancelier Hyde, qui parle d'elle fort dédaigneusement dans ses Mémoires^ semble croire qu'elle avait fait le voyage de La Haye tout exprès pour séduire Charles II et insinue que, dans le manège de la courtisane, il y avait une manœuvre des ennemis de la Maison de Stuart pour rabaisser le pouvoir royal. Lucy Walters n'avait point de si noirs desseins. C'était, en somme, une petite Dubarry ^ sans Roué, mais non sans greluchon, uniquement préoccupée de s'assurer le vivre et le couvert par le moyen d'entreteneurs riches. Plus tard, Algernon Sidney racontait au duc d'York qu'au temps où il servait sous Crom-well, il était convenu avec Lucy Walters de « cinquante grandes pièces » pour la posséder, mais que le brusque départ [de son régiment avait empêché l'exécution de ce contrat. « Alors, ajoutait-il, elle a fait le voyage de Hollande pour y chercher fortune, et c'est à ce moment que, tombant aux mains de mon frère, le colonel Robert Sydney, elle vécut quelque temps avec lui. » Le bruit de sa beauté extraordinaire remplit bientôt La Haye et Rotterdam. Elle y était connue de tous les étourneaux, qui menaient la vie élégante et licencieuse, sous le nom de mistress Barlow, et le roi Charles, attiré par sa jeunesse, trouva moyen de la faire venir chez lui et de la garder. Sydney prit froidement cet

(1) Comtesse de Dunois. Memoirs of the english couri, p. 3.

abandon : c L'aura qui voudra, dit-il, maintenant que j'en ai eu l'entame, (i) » S'il en faut croire les Mémoires de Jacques II, Lucy Walters accoucha bientôt après ses rapports avec Charles et personne n'hésitait à attribuer la paternité de l'enfant, le futur duc de Monmouth, non point au roi, mais au colonel Robert Sydney. Devenu homme, Monmouth rappelait le colonel par sa taille, sa tournure, et même par une verrue à la figure (2).

Des lettres d'un agent de Charles II, O'Neill, précisent certains points relatifs à cette liaison. « Je me suis, jusqu'à présent, abstenu de rendre compte à Votre Majesté de l'exécution de ses ordres au sujet de Mrs Barlow, écrivait O'Neill, le 8 février i656, parce que ceux que j'ai employés à son propos, m'ont rapporté de sa part la promesse qu'elle se conformerait aux ordres de Votre Majesté. Depuis peu, j'apprends qu'elle compte n'en rien faire et que, de Cologne, on lui assure que Votre Majesté ne voudrait pas avoir un enfant d'elle. Je suis très ennuyé de voir le dommage que cause à Votre Majesté sa présence ici, car toutes ses étourderies mettent Votre Majesté en scène, et je ne suis pas moins humilié d'avoir tant obsédé Votre Majesté pour l'avoir crue digne de son attention. Quand j'aurai l'honneur d'être auprès de Votre Majesté, je lui dirai ce que je tiens d'une sage-femme de cette ville et d'une de ses domestiques qu'elle a eu la maladresse de maltraiter, bien que celle-ci fût au courant de presque tous ses secrets. » O'Neill fut évidemment invité par Charles II à continuer sa surveillance auprès de mistress Barlow, car il lui adressait un second rapport le 14 février. « J'ai eu du moins, disait-il, l'occasion de la sauver du scandale public. Sa domestique, qu'elle a failli tuer en lui plantant dans l'oreille un poinçon pendant son sommeil, l'aurait accusée d'avoir fait périr

(1) Jesse. Memoirs, II, 363.

(2) Evelyn signale également l'étonnante ressemblance de Monmouth avec le premier amant de sa mère, le colonel Sydney. Scientifiquement cette ressemblance n'a pas la valeur que lui attribue Jacques II, intéressé d'ailleurs à supprimer un concurrent possible.

3o LA COUR GALANTE DE CHARLES II

deux enfants par des remèdes et de vivre d'une façon infâme avec M. Howard, mais j'ai empêché cette mauvaise affaire, soit par des menaces, soit surtout par un présent de 100 gilders à la domestique. Son dernier avortement a eu lieu depuis le départ de M. Howard, comme Ta dit la sage-femme à quelqu'un que j'emploie près d'elle. Le docteur Rusuf lui a donné des remèdes, mais cela a toujours été après l'avortement, et bien qu'il soit au courant de tout, il serait imprudent de lui en parler. Aussi, je ne ferai aucune tentative auprès de lui sans avoir une certitude suffisante de la part de gens placés plus près. Bien que je l'aie tirée d'affaire, cette fois, il est peu probable qu'elle s'en tire de nouveau, quand je serai parti; car, c'est seulement par considération pour Votre Majesté que M. Heenuleit et M. Nertwick se sont abstenus de la chasser de la ville et du pays au son du tambour comme femme de conduite infâme. Il serait donc à propos, si Votre Majesté voulait reconnaître cet enfant, d'envoyer ses ordres positifs pour que la délivrance se fasse dans les mains de la personne / que Votre Majesté désignera. Je sais cela par une personne qui a lu la lettre écrite à elle par Lord Taaffe, le ii, par ce dernier courrier, où il lui dit que Votre Majesté ne prend rien plus à cœur que ses souffrances, et que le premier argent que vous pourrez obtenir ou emprunter lui sera envoyé pour ses besoins. Tant que Votre Majesté encouragera quelqu'un à tenir ce langage, elle se refusera de se conformer à sa volonté ; la seule façon est de l'y contraindre, si Votre Majesté juge qu'elle en vaille la peine (i). »

Tout ce que Glaarles H put obtenir de Lucy Walters, ce fut qu'elle menât sa grossesse à terme, mais, à Cologne, entouré d'une suite famélique, il avait de trop maigres ressources pour pouvoir satisfaire les caprices de la jolie fille. D'ailleurs Thomas Howard, revenu à La Haye, avait bien vite profité de sa solitude pour reprendre sur elle tout

(1) Ces lettres ont été publiées par Jesse{Memoirs^ III, 365) d'après les Thurloe Papers, I, 683.

son pouvoir. La décida-t-il ou se décida-t-elle, en présence de la gêne du jeune roi qui ne semblait plus en état de la faire vivre sur le pied de luxe et de grande dépense auxquels elle était habituée, à chercher fortune d'un autre côté? Sans rompre nettement avec Charles Stuart qu'elle tenait par l'enfant dont elle venait d'accoucher, elle décida de passer en Angleterre. Elle s'embarqua à Flessingues sur un bateau qu'elle avait loué pour elle, ses deux enfants, son frère Justus Walters, Thomas Howard et cette servante qu'elle avait si bien traitée à coups de poinçon. Avant de s'embarquer, elle avait revu le roi à Bruxelles et lui avait présenté le nouveau-né (i). Peu de jours après le débarquement, la police de Cromwell arrêta et interrogea longuement la servante sur ce qu'elle pouvait savoir des relations de sa maîtresse et du roi (2).

A part des revenez-y qu'expliquent la faiblesse et la débonnaireté du caractère de Charles II, ses amours avec Lucy Walters n'eurent pas de lendemain. Après la restauration, elle vivait à Londres, menant toujours l'existence décousue de la femme entretenue. Un jour, pourtant, elle jugea à propos de jouer la comédie d'une conversion. « Vainement, dit Lord Clarendon, elle mit en œuvre toutes ses petites ruses, fit tous ses efforts pour persuader au docteur Cousins qu'elle était convertie et qu'elle renonçait à sa vie scandaleuse, mais elle eut à la même époque un enfant du comte d'Arlington. Cet enfant devint une femme que la mère reconnut et qui ressemblait au comte autant quHl était possible. (3) j>

(1) Il n'a plus été question par la suite de ce nouveau-né. L'enfant que, parlant à sa servante Hill, elle qualifiait « votre maître », doit être le duc de Monmouth qui fut confié plus tard à Lord Grofft et élevé par lui sous les yeux de la reine-mère.

(2) Jesse. Memoirs, p. 367, t. III. Interrogatoire de M"^® Hill.

(3) Jesse. Memoirs, III, 36'i.

La Restauration.

E 3 septembre i658, Olivier Cromwell disparaissait de la scène du monde. Son fils, Richard Cromwell, lui succéda au pouvoir, de même que, jadis, un prince de Galles héritait de son père. Mais les splendides funérailles, célébrées à Westminster avec une pompe telle qu'on n'en avait pas encore vu, n'étaient pas effacées de la mémoire des contemporains que Richard se sentait las des soucis du gouvernement.

C'était un homme de mœurs paisibles et d'habitudes familiales. De son père, il n'avait ni la main de fer, ni le prestige de la victoire (i). Aimant les livres, les tableaux, les curiosités en tous genres, pas un trait de son caractère ne le rapprochait des Têtes Rondes, Aussi, au moment de la révolution, alors que son père commandait contre Charles les armées du Parlement, l'avait-on vu souvent festoyer gaiement avec des Cavaliers notoires, et boire avec eux à la santé du seigneur du pays. Quand la peine de mort fut édictée contre Charles P^, Richard se jeta aux pieds de son père pour lui demander la vie du roi (2). Sous le protectorat, cependant, il fut employé et tira quelque parti de la gloire paternelle (3). Mais, auprès des soldats, comme auprès des Puritains, dont l'argot religieux lui inspirait du dégoût, Richard n'était point recommandé aux respects par des exploits ou des victoires. En proie aux

(1) Macaulay. Histoire d'Angleterre depuis V avènement de Jacques II, t. I, 154-156.

(2) Jesse. MemoirSy II, 346.

(3) Jesse. Memoirs^ II, 344.

LA RESTAURATION

ambitions et aux exigences des lieutenants de Gromwell, tous impatients d'être ce qu'avait été Olivier, il se vit bientôt contraint à une lutte de tous les jours contre des conspirations militaires sans cesse renaissantes. Ces mêmes officiers, qui rêvaient d'asservir son pouvoir, lui imposèrent la dissolution du Parlement et puis feignirent de se déclarer, au nom du respect de la légalité, les partisans de ce Parlement Croupion (i). Alors le découragement s'empara de Richard. Il se laissa mettre de côté presque sans protestations et se retira dans les biens ruraux qu'il avait acquis ou qui lui venaient de sa femme.

Une période d'anarchie s'ouvrit dès lors pour l'Angleterre. Le Long Parlement qu'on venait de ressusciter se prit de querelle avec l'armée. Il prétendit traiter en sujets ceux auxquels il devait un reste de vie (2). Aussitôt des violences militaires arrachèrent de leur siège ces parlementaires audacieux; un conseil provisoire, composé d'officiers, s'empara

George Monk, duc d'Albemarle.

Portrait par Michel Wright.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) On a appelé Long Parlement ou Parlement croupioUy de rump^ train de derrière, le Parlement qui s'éternisait au pouvoir, à peu près comme plus lard la Convention en France,

(2) Comte de Bâillon. Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse d'Or^ léanSf p. 30.

de la direction du gouvernement. Mais, là encore, chacun de ces officiers apportait son contingent de haine et d'ambition. L'Angleterre d'un côté, l'Ecosse de Vautre, avaient leurs champions et sans cesse les querelles et les dissensions déchiraient le pays. L'instant parut propice aux royalistes pour s'agiter. Mais eux aussi étaient désunis. Une longue période de soumission sous la main de fer du Protecteur avait amolli les courages et brisé les volontés. D'ailleurs un chef reconnu par tous manquait. Une tentative, essayée peu après l'abdication de Richard Gromwell, échoua misérablement, trahie et vendue au gouvernement républicain par de. nombreux espions. Toute l'œuvre des agents royalistes était à reprendre.

. Heureusement pour Charles II, la chute de Richard Gromwell avait achevé de lui rendre la liberté que lui avait promise la mort d'Olivier. Dès le premier de ces événements, il avait quitté Cologne et était venu s'installer à Bruxelles, d'où il pouvait plus aisément diriger les intrigues de ses partisans. Il chercha sa première base d'opérations . / du côté de l'Écosse.

A deux reprises déjà, un rapprochement s'était fait entre les Stuarts et les Presbytériens. D'abord, du vivant de Charles I^'", et puis avant la bataille de Worcester. De ces alliances du passé, il avait subsisté quelque amertume. Mais aujourd'hui, il n'était personne, parmi les plus marquants des Presbytériens qui ne fût disposé à faire abnégation de ses rancunes et de ses rêves et ne consentît à regarder en face les réalités présentes. Pour le parti tout entier, il devint bientôt manifeste que la restauration de la dynastie des Stuarts s'imposait. Il fallait choisir entre elle où la tyrannie militaire. Le pouvoir des généraux, c'était la mise au pillage de la nation au profit de troupes prétoriennes, que chaque dictateur arrivant au pouvoir gratifierait en don de joyeux avènement des biens de tous (i). En

(1 ; Macaulay. Histoire d'Angleterre depuis l'auènement de Jacques 11^ t. I, p. 158.

LA RESTAURATION

Angleterre aussi, on était las, après quelques mois de régime, du pouvoir illimité des sabres. Les lieutenants de Gromwell, Lambert, Desborough et Harrisson, à peine élevés au gouvernement, s'en disputaient la possession. Mais voici qu'un autre des généraux de l'armée anglaise, utile serviteur des deux Protecteurs, rallié au Long Parlement, après l'expulsion de Richard, se déclarait, au nom de l'armée d'Écosse, mécontent de l'œuvre des généraux d'Angleterre. Ce général s'appelait Georges Monk;(i). Né le 6 décembre 1608, le dernier des fils de; sir Thomas Monk, de Potheridge dans le Devonshire, il avait; tenu:. le parti du roi jusqu'au siège de Nantwich où Fairfax le. fit prisonnier (25 janvier 1644). Envoyé à la .Tour.de Londres, il avait reçu pendant son incarcération un présent de 100 livres que lui envoyait le roi Charles P^' (2) ;- :mais: en novembre 1646, Gromwell, désireux de se faire une créature, l'élargit, et après l'incarcération du roi, Monk prit du service en Irlande. Ses sentiments avaient-ils changé? « Je vais, disait-il à un ami, rendre à Sa Majesté les meilleurs services que je pourrai contre les rebelles d'Irlande, et j'espère un jour le servir en Angleterre (3) ».

La mort de Gharles l'avait fait se renfermer plus que jamais dans son rôle de général au service du Parlement. En i658, il commandait les troupes stationnées en Écosse et on le prétendait travaillé par les agents royalistes. « On me dit, lui écrivait Gromwell, qu'il y a en Ecosse un certain rusé compagnon appelé George Monk, qui n'attend que le mofnent pour y introduire Gharles Stuart. Faites, je vous prie, vos diligences pour le prendre et pour me l'envoyer ».

(1) Au sujet de Monk, le livre de Guizot reste après un demi-siècle la meilleure autorité à consulter.

(2) Jesse. Memoirs, III, p. 41-44.

(3) L'Irlande, pays conquis et gouverné en pays conquis, avait été sous Charles i^r traitée comme les Anglais avaient alors l'habitude de traiter les vaincus qui appartenaient à une autre religion que la leur. Tout soulèvement en Irlande prenait donc un caractère de révolte tendant au séparatisme.

Ainsi, par manière de plaisanterie, Cromwell rappelait à son lieutenant qu'il avait l'œil sur lui (i). Monk répondait à ce bon procédé, en adressant peu après au Protecteur une lettre où l'on tentait de le pratiquer et qu'il avait quelque raison de croire déjà connue des agents puritains (2). A la mort d'Olivier Cromwell, Monk avait fait correctement proclamer Richard à Édimbourg, tandis que ses soldats et ses sous-officiers grommelaient : « Pourquoi pas plutôt le vieux George Monk! Gela lui conviendrait bien mieux qu'à ce petit Dick ». Seul de tous les généraux, Monk n'avait rien demandé au nouveau Protecteur et comme, quelques mois avant sa chute, des amis de Richard Gromwell lui faisaient offrir une pension de 2000 livres sterling s'il voulait prendre sa cause en main, Monk, qui se doutait bien que les jours de son pouvoir étaient comptés, répondit : « Cet argent lui sera plus utile que mon adhésion ». Il avait eu soin de se réserver de la sorte, mais il n'avait jamais cessé d'écouter les propositions, les offres et les promesses qui pouvaient lui être faites. Chaque parti avait ses représentants à son quartier-général. Price, chapelain du général, royaliste, anglican dans le cœur, était auprès de lui l'avocat des Cavaliers écossais. Chaque jour, il le pressait de venir au secours de la bonne cause, mais jamais il ne prononçait un de ces mots qui pouvaient le compromettre et

(1) Guizot, Monk, 58.

(2) Charles H lui avait écrit de Cologne, le 12 août 1656 : « Quelqu'un qui croit bien connaître votre caractère et vos inclinations m'a assuré que, malgré tant de malheurs et de fâcheux accidents, vous conservez pour moi votre ancienne affection et que vous êtes décidé à la montrer dès que l'occasion sera favorable. Je ne vous en demande pas davantage. Attendons patiemment cette occasion qui s'offrira peut-être plus tôt que vous ne pensez. Soyez prêt au moment ; et, en attendant, prenez garde de ne pas tomber entre les mains de ceux qui savent le mal que vous êtes en état de leur faire lorsque les conjectures y prêteront et qui ne peuvent manquer de soupçonner que vos affections se tournent, comme j'en ai confiance, du côté de votre affectionné ami. » En adressant la copie de cette lettre à Cromwell, Monk lui disait : c Je ne sais pas encore à qui elle est adressée, mais je le saurai quand elle aura été remise. »

LA RESTAURATION

nuire à l'avenir de son œuvre. Un autre des chapelains du général, Gumble, lui servait d'intermédiaire avec les Presbytériens. Il avait encore auprès de lui son beaufrère Glargis, ministre presbytérien acquis aux idées de restauration.

C'est à l'époque où il était enfermé à la Tour de Londres qu'il avait connu Anne Clarges, fille d'une barbière de mauvaise réputation, mariée à un Rodford dont elle avait une fille.

Anne Clarges vivait aux « Trois Gypsies d'Espagne » à la Nouvelle Bourse. Elle y vendait du savon, de la poudre et des gants et dirigeait une blanchisserie. En portant son linge à Monk, elle n'avait pas tardé à devenir sa maîtresse (i) et avait pris sur lui, dès cette époque, un empire tout -puissant. Douée d'une volubilité de parole, d'une impétuosité de volonté qui réussissaient à s'imposer à la froide circonspection du général, elle avait réussi, quelques années avant, à le réduire au mariage, après son divorce avec Rod-

Anne Clarges^ duchesse d'Albemarle.

Portrait anonyme, 1670.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) Jesse. Menioirs^ III, 45.

ford (i). Alors, la virago s'était jetée dans la dévotion. « Peu soigneuse de toute autre partie d'elle-même, a noté Glarendon, elle avait mis son âme entre les mains de quelques Presbytériens ». C'est par leur entremise que les fauteurs de la Restauration travaillèrent Monk et l'amenèrent, non sans quelque résistance et quelques reculs, à se faire l'instrument de leurs desseins. «. Elle fut une des causes assez ignobles, a encore écrit Clarendon, qui poussèrent Monk dans une grande circonstance à déployer des qualités supérieures ». Il refusa, cependant, de marcher contre le Parlement et d'appuyer l'insurrection royaliste de Sir George Booth. « J'enverrai des troupes contre eux, ditil, dans ma position, je ne peux pas faire moins ». Et, malgré cette boutade, il continua à entretenir les négociateurs que lui adressaient les Cavaliers et les Presbytériens (2). Lors de la défaite de Booth par Lambert, il exprima nettement l'avis que le Parlement devait rendre une loi pour ordonner de pendre sur-le-champ quiconque parlerait seulement de rétablir Gharles Stuart (3). Bientôt, même, pour échapper au réseau d'intrigues dont il se jugeait entouré, il écrivit au Parlement pour donner sa démission, car il sentait, disait-il, les approches de la vieillesse. Son frère Nicolas Monk et son beau-frère Glarges, tous deux gagnés par les royalistes, firent si bien qu'ils empêchèrent la lecture de sa lettre au Parlement et réussirent à obtenir l'ordre de la retirer (4).

Un mois plus tard, à la nouvelle que Lambert avait chassé le Parlement, Monk cassait ou emprisonnait les

(1) Une lettre de Londres, du 9 septembre 1653, rapportait ainsi la nouvelle : « Notre amiral Monk vient de reconnaître pour sa femme une laide fille publique et de légitimer trois ou quatre bâtards, tandis qu'il grandissait en grâce et en sainteté », cité par Guizot, Monk, p. 43.

(2) A la veille de l'insurrection de sir George Booth, Monk avait fait la même réponse à sir Stephen Fox, envoyé de Gharles II, mais il l'avait laissé s'en retourner en toute liberté.

(3) Guizot. Monky 74.

(4) La lettre de Monk est du 3 septembre 1659.

LA RESTAURATION

officiers qu'il jugeait suspects. « 1 /armée d'Angleterre, disait- il, a chassé le Parlement. Incapable de repos, elle veut envahir toute l'autorité et ne souffre pas que la nation arrive à un établissement solide. Son insolente extravagance en viendra tout à l'heure à vouloir dominer l'armée d'Écosse qui ne lui est ni subordonnée ni inférieure. Quant à moi, je crois du devoir de ma place de subordonner les pouvoirs militaires aux pouvoirs civils. Je compte donc sur votre obéissance ». L'armée l'acclama et Monk envoya ses officiers s'assurer des postes importants et arrêter ceux qui agissaient pour le compte de Lambert. Aussitôt il organisa son armée comme un véritable gouvernement, réunissant en grand conseil tous les officiers, même subalternes, et sachant imposer à tous ses avis, sous apparence de les consulter. Une déclaration du grand conseil des officiers, portant en substance qu'ils avaient pris les armes pour la défense de la liberté et des privilèges du Parlement et pour soutenir envers et contre tous les droits et libertés du peuple, causa, à son arrivée à Londres, dans le public un vif sentiment de joie et, chez les officiers au pouvoir, un vif sentiment de surprise. L'armée d'Irlande et la flotte venaient de refuser leur concours à Monk; aussi accueillitil volontiers le colonel Talbot et le Glarges, à qui' Lambert venait de confier le soin de suivre des négociations avec son rival. Un accord s'ensuivit le i5 novembre. Monk renonçait à regret à son programme d'octobre et ne demandait pas mieux que de se faire imposer par son armée de reprendre l'offensive. Le chapelain Gumble lui en fournit l'occasion. (( Que pensez-vous de cet accommodement? lui demanda le général, comme il entrait dans la salle de réception remplie d'officiers. — J'en ai tant entendu parler, général, que je viens vous adresser une requête. — Laquelle ? — Il y a dans le port de Leith un vaisseau prêt à mettre à la voile. Je viens vous demander un passeport pour la Hollande. — Comment! vous voulez me quitter? — Je ne sais pas comment s'en tirera Votre Grandeur, mais je sais qu'ils n'auront pas de repos, qu'ils ne vous aient ôté

votre commandement. Vous verrez alors ce que vous aurez à faire. Pour moi, pauvre diable, je ne serais pas en sûreté dans leurs mains et je ne veux pas y tomber. — Est-ce donc à moi qu'il faudra le reprocher? s'écria le général. Que l'armée tienne pour moi et je tiendrai pour elle ! ». A ces mots, tous les officiers furent debout, tirant leurs sabres et acclamant Monk. De l'accommodement du i5 novembre, il ne pouvait plus être question. Le lendemain, l'armée d'Ecosse, composée de 7 000 vétérans, marchait sur Londres.

A cette nouvelle, les apprentis de la Cité s'assemblèrent par milliers, demandant à grands cris un libre Parlement. Les populations se soulevaient et refusaient de payer les taxes. La flotte qui, peu de semaines avant, déniait son concours, remonta la Tamise et se déclara contre le gouvernement des soldats (i). Lambert, qui s'apercevait enfin qu'il avait été joué, marcha de sa personne contre Farmée d'Écosse, fut abandonné de ses troupes et fait prisonnier. Le Parlement Croupion rentra en possession de Westminster. Croyant satisfaire l'armée d'Ecosse en lui votant en signe de satisfaction des chaînes et des médailles d'or, il entendait reprendre, comme par le passé, la direction des affaires. Il comptait sans les dispositions de Londres et du pays tout entier. Il était universellement méprisé^ universellement détesté. Partout où passait Monk, la gentry se pressait autour de lui et le suppliait de rendre la paix et la liberté à la nation. Monk, taciturne et froid, demeurait impénétrable. Cependant, quand le 3 février 1660, il fit son entrée à Londres, les jours du Parlement Croupion étaient comptés. Le surlendemain, le général vint à Westminster recevoir les remerciements du Parlement. On lui avait préparé un fauteuil à la barre. Il refusa humblement de s'asseoir en présence de tant d'illustres personnages, mais, debout, il donna au Parlement, sur le ton le plus soumis, une série de conseils dont sa position faisait

(1) Macaulay. Histoire d'Angleterre depuis le règne de Jacques II, t. I, p. 161.

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des ordres. Il représenta aux parlementaires Vurgence d'éloigner des ennplois à la fois les Ccwaliers et les Fanatiques, C'est ainsi qu'il désignait les sectaires, maîtres de la veille. Il raconta comment, assiégé sur sa route par une foule de pétitionnaires qui exprimaient le vœu de voir terminer la session, il leur avait répondu que son devoir était de protéger le Parlement contre toute violence, mais qu'en même temps, il les avait rassurés en leur rappelant la promesse, qu'avait faite cette assemblée elle-même, de mettre un terme à son pouvoir (i). Le Parlement Croupion entendit mal la leçon. L'attitude humble de Monk le trompa sur ses intentions réelles. D'autre part, le silence que gardait le général inquiétait et préoccupait les Londo" niens. La veille de son arrivée, cavalerie et infanterie s'étaient battues dans le Strand. Les bagarres allaient-elles recommencer? La Cité ne vit de salut que dans des élections qui renouvelleraient un pouvoir discrédité. Des manifestations s'organisèrent, réclamant de nouvelles élections et la dissolution de l'Assemblée. Alors, dupes de la souplesse de Monk, les parlementaires lui ordonnèrent de terrifier la ville. Le général, comprenant tout de suite les avantages qu'il pourrait retirer de cette consigne, l'appliqua dans toute sa sévérité brutale. Ses colonnes occupèrent la Cité comme prise d'assaut. Mais aussitôt il publiait sa lettre du ii février, y reprenant les thèmes de ses discours du 3, signifiant à la Chambre qu'elle eût à voter des déci- $ions rappelant ses membres exclus. Enfin, il déclarait se retirer dans la Cité, laissant des gardes pour veiller à la sûreté de la Chambre et du Conseil. En même temps, ceux qui avaient ses confidences rapportaient partout qu'en l'obligeant à marcher en armes dans la Cité et de lui retirer sa charte, on avait eu l'intention de les rendre, lui et ses officiers, odieux à la population (2).

(1) Guizot. Monk, p. 117.

(2) Pepys. Journal, \\ février 1659. Il convient de rappeler ici que les dates de Pepys sont celles de l'ancien calendrier. Il s'agit donc du 21 février 1660.

LA RESTAURATION

Aussitôt que ces déclarations furent connues, toute l'Angleterre devint ivre de joie. Le journal du bon bourgeois Pepys est l'écho de ces émotions : « J'ai vu, raconte- t-il après avoir analysé les événements de la journée, beaucoup de gens donner à boire aux soldats, leur offrir de l'argent et crier dans les rues : « Que Dieu les bénisse ! » et tenir maints bons discours... Dans Gheapside, il y avait de nombreux feux de joie et toutes les cloches des églises étaient en branle. J'ai compté 14 feux de joie entre Saint Dunstan et Temple Bar, et 3i au pont du Strand et 7 ou 8 dans King's Street. La foule se rassemblait autour de ces feux où rôtissaient .les trains de derrière de tous les quartiers de viande enlevés chez les bouchers, et l'on n'oubliait pas les rasades. Les bouchers de May-pole dans le Strand imitaient le son des cloches, tout en dépeçant leur train de derrière. A Ludgatehill un étalier faisait tourner une broche chargée d'un quartier de viande qu'un camarade arrosait. On ne peut se figurer l'effet et la promptitude de l'événement. A l'autre bout de la rue, tout semblait en feu, et la chaleur était si intense que nous fûmes forcés de faire un détour pour continuer notre chemin (i). »

Monk se rendit au Guildhall pour accentuer par une nouvelle démarche l'attitude qu'il venait de prendre. « La dernière fois, dit-il, que je suis venu chez vous, c'était pour la plus désagréable besogne que j'aie faite en ma vie. Rien ne pouvait être plus contraire à mon penchant et aux obligations que j'ai à la Cité. Mais, comme ce qui est fait est fait, je ne puis qu'être très fâché de l'affront que vous avez souffert contre ma volonté. J'ai conformément à vos désirs écrit ce matin au Parlement, qu'il eût avant sept jours à expédier les décrets pour remplir les sièges vacants (2) et à fixer au 6 mai le jour de la dissolution, afin de faire place

(1) Les citations du Journal de Pepys sont empruntées à la traduction inédite, et malbeureusement incomplète, de M"^« Genevay.

(2) Au moment où l'armée avait confié le Gouvernement au Par^ lement Croupion, il n'y avait plus de présents à Londres que 42 membres (7 mai 1659).

à un Parlement libre et complet (i). » A ces paroles, la salle retentit d'acclamations et Taie recommença à couler et le ciel à flamboyer toute la nuit, jusqu'à cinq milles de distance autour de Londres. I.e Parlement Croupion, obligé de rappeler les membres exclus, se consolait du moins par la pensée que, plus que jamais, Monk déclarait qu'il s'opposerait de toutes ses forces au Gouvernement de Charles Stuart et au pouvoir d'un seul : « Qu'ai- je donc fait, disait-il d'un air bonhomme, en ramenant des membres exclus qui vous doive inquiéter? Si d'autres ont fort justement fait tomber la tête du roi sur l'échafaud, n'est-ce pas ceux-là qui l'y ont conduit? (2) » Malgré le soin qu'il prenait à les rassurer, les parlementaires conservaient quelque inquiétude. « Qu'avez-vous l'intention de faire? disait à Monk un de ses intimes. — Une république, je l'ai toujours voulue et je la veux encore. — Je dois vous croire, répondit l'ami, mais je ne puis m'empêcher de me rappeler le conte de ce tailleur de campagne qu'on rencontra un jour chargé d'instruments à travailler la terre. On lui demanda ce qu'il allait faire. « Prendre, dit-il, la mesure d'un habit. — Quoi! avec une bêche et une pioche. — Oui, c'est comme cela que l'on fait aujourd'hui (3). » De son côté, Pepys, qui voyait les soldats escortant les membres exclus à Westminster et entendait Monk haranguant à Whitehall et parlant contre Charles Stuart et en faveur de la République, commençait à trouver en luimême, ainsi que ses amis, la force de manifester leurs sentiments royalistes. Le soir du 21 février, après dîner, il allait au café avec eux. Là, dans une chambre particulière donnant sur la rivière, « nous nous amusâmes à faire de la musique et j'entendis chanter des chansons espagnoles, italiennes et un canon pour huit voix, récemment composé par M. Locke, sur ces paroles : Domine salvum fac

(1) Guizot. Monh, 129.

(2) Guizot. Monk, 138.

(3) Guizot. Monk, 149.

LA RESTAURATION

regein (1). De nos fenêtres, nous contemplions avec bonheur la Cité toute flamboyante d'un bout à l'autre, les feux de joie si nombreux et nous entendions les cloches qui carillonnaient de tous côtés. » Quelques jours après, le 2 mars, il notait dans son journal : « La Chambre est en désarroi. Elle ne sait en quel nom publier les décrets pour l'élection du prochain Parlement et l'on prétend qu'en pleine Chambre, M. Price s'est écrié : « Au nom du roi Charles! » Et tous les jours, l'impression s'accentuait. « Chacun boit ouvertement à la santé du monarque, ce qu'on n'osait faire il y a quelque temps. » Le portrait du roi Charles était accroché dans beaucoup de maisons, sans que les habitants fussent inquiétés. Quelques années avant, c'était un cas pendable, mais maintenant, le Parlement était si haï et si méprisé que l'on entendait les garçons bouchers crier : « qui veut acheter le train de derrière et les rognons du Parlement: » Et l'on voyait de jeunes enfants faire des feux dans la rue pour brûler les trains de derrière. Vint le jour de la dissolution du Long Parlement. Un peintre monta sur une échelle et effaça à l'aide d'un pot de couleur et d'un pinceau l'inscription que l'on avait mise sous la statue de Charles dans la Bourse Royale : Exit tvrannus regem ultimus anno liber tatis Anglise anno domini 1648 XXX Janiiarise (2). Cela fait, le peintre jeta le pot et le pinceau en jurant qu'il ne se servirait plus de ces instruments qui avaient eu l'honneur d'effacer l'inscription des rebelles. Ensuite, il descendit de son échelle sans avpir été inquiété. Tout au contraire, les marchands témoignèrent leur contentement et la foule rassemblée autour du peintre alluma sur l'heure un feu de joie à la Bourse (3). A bord de la flotte, on s'exprimait très librement sur la restauration. L'amiral qui la commandait, Milord Mon-

(1) Seigneur, sauve le roi.

(2) Il n'est plus, le tyran, le dernier des rois, année de la liberté de l'Angleterre, année du Seigneur, 1648, 30 janvier.

(3) Rugghe. Diurnal, à la date du 16 mars 1660.

taigue, déclarait à Pepys que Monk était acquis au roi. On recevait abord des Cavaliers qui allaient le rejoindre* en Hollande.

Les négociations avec Monk était fort près d'aboutir. Lambert s'étant évadé, tandis qu'Ingoldsby le poursuivait, Monk avait appelé auprès de lui sir George Greenville, l'agent de Charles II : « Si Ingoldsby est battu, lui avait-il dit, et que l'armée se joigne à Lambert, je me déclarerai pour le roi, je publierai ma commission et je ferai armer tous les royalistes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Ayez soin qu'on soit en mesure de recevoir mes ordres. » L'accord se fit sur les bases suivantes : Une amnistie générale, sauf envers ceux que le Parlement croirait devoir excepter, la promesse de consentir à tout acte jugé nécessaire pour garantir les ventes des biens et les arrérages de l'armée. Enfin, la liberté de conscience, autant qu'elle serait compatible avec le bon ordre. Les conditions de Monk étaient écrites. Mais, par excès de précautions, après les avoir fait lire au négociateur, Monk brûla le papier, en recommandant à George Greenville de ne les répéter qu'au roi et sans intermédiaire. Greenville s'embarqua sans retard, et se rendit à Bruxelles.

Cependant, l'enthousiasme des masses populaires avait assuré l'élection d'un Parlement qui répondait aux aspirations des électeurs. Les Presbytériens formèrent la majorité de la nouvelle Chambre. La restauration semblait faite, et l'unique difficulté, c'était l'humeur sombre et sauvage des soldats qui détestaient à la fois la royauté, les Stuarts, le presbytérianisme et l'Episcopat. Il y avait là 5oooo hommes dont le mécontentement paraissait à ménager. Même sans chefs, même désunis, leur désespoir pouvait être redoutable. Monk et ses conseillers sentaient la nécessité de désarmer leur colère. Cantonnée depuis plusieurs mois dans Londres, séduite par les promesses, les flatteries et les procédés généreux de la population, l'armée d'Ecosse était conquise. On entama par les mêmes procédés les régiments puritains et beaucoup de ces saints personnages

LA RESTAURATION

crachèrent des versets de la Bible mélangés aux hoquets de l'ivresse. L'argent ne fut pas oublié non plus (i). Tous ceux qui travaillaient à l'œuvre de la restauration y trouvaient leur compte, puisque, aux richesses que leur avait values leur rôle dans la révolution, ils ajoutaient le prix de leurs services pour restaurer la monarchie (2). Le 11 avril, la corporation des pelletiers, lors de la fête offerte au général Monk, remplaçait les armes du Parlement par celles du roi (3). Le 22 avril, la corporation des merciers commandait une statue du roi qui devait être placée dans la Bourse (4). Dans tous les comtés, les milices bourgeoises étaient appelées sous les armes, prêtes à fournir 120000 hommes. Londres seul équipait 20000 citoyens que Monk passait en revue dans Hyde Park et c'est sous la protection de ces boutiquiers et de ces bourgeois que le nouveau Parlement s'assemblait à Westminster (5).

Depuis plusieurs mois, Charles II attendait l'instant favorable. Il avait d'abord attaché une grosse importance aux négociations suivies entre Mazarin et l'Espagne et desquelles il avait espéré voir sortir quelque combinaison diplomatique qui lui serait favorable. La. reine Henriette- Marie s'était chargée de plaider sa cause auprès du cardinal, dût-elle pour la gagner solliciter pour son fils la main d'Hortense Mancini. Vaines espérances, Mazarin avait décliné pour sa nièce l'honneur de partager un trône

(1) Macaulay. Hist. d'Angleiei re depuis V avènement de Jacques II, t. I, p. 168.

(2) Pepys, par exemple, note dans son Journal, au 3 juin 1660, qu'il avait 20 livres en s'embarquant» qu'il en a maintenant 800. Au mois d'août, il constate que les profits résultant de son emploi sont bien supérieurs à ce qu'ils étaient du temps de Cromwell. Aussi se repent-il d'avoir été Tète ronde dans sa jeunesse, et n'aurait-il aucune fierté si quelque camarade lui rappelait le langage qu'il tenait le jour de la mort du roi.

(3) Journal de Pepys.

(4) Journal de Pepys.

(5) En même temps que s'assemblait la Chambre des Communes, les Lords reprirent siège dans la salle d'où ils avaient été chassés moins de onze ans avant.

qui n'était pas restauré, et l'envoyé espagnol, don Luis de Haro, s'était confondu en protestations stériles. Le traité des Pyrénées n'avait rien amené d'heureux pour Charles II et, après une courte visite à Colombes oti sa mère et sa sœur avaient fixé leur résidence, il était retourné à Bruxelles pour y attendre les événements (i). Malgré son refus d'une intervention personnelle, Mazarin suivait' et faisait suivre avec beaucoup d'intérêt par son ambassadeur à Londres, M. de Bourdeaux, les fluctuations de l'opinion et les actes de Monk. Un moment même, il lui parut utile de jouer un rôle actif. M. de Bourdeaux fit appeler Clargis et dans le mystère de son cabinet lui fit des ouvertures précises : « Le général, lui dit-il, a quelque grand dessein. Tout le monde le voit. Il veut sans doute, ou se faire roi lui-même, ou ramener le roi. Eh bien, dans ces deux cas, personne ne peut lui rendre les mêmes services que moi. Un Anglais se compromettrait; moi je ne cours aucun risque. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est du cardinal, car, il convient que vous le sachiez, le cardinal a été l'allié intime d'Olivier Cromwell. Cromwell n'a pris le pouvoir qu'avec sa participation, c'est le cardinal qui l'a guidé pas à pas dans toute cette affaire. » Clargis éluda, se disant un trop petit personnage pour s'occuper de si grands intérêts. Quant à son beau-frère, il s'en remettrait à la décision du Parlement (2). Mazarin était entré trop tard en ligne ; personne n'avait besoin de son concours.

Le mai 1660, cette comédie qui ne trompait plus personne .prit fin. Ce jour-là, Pepys, qui était à Deal, note que la ville était en fête. « Les drapeaux du roi flottaient au haut des arbres du mai. Les habitants à genoux ont bu à sa santé dans la rue et ont tiré le canon, malgré les soldats du château qui les menaçaient très mollement, à ce qu'il paraît. » A Londres, Greenville se présentait à la

(1) Comte de Bâillon. Henrieite-Anne d'Anglelerrey duchesse d'Orléans, p. 27-29.

(2) Guizot. Mo/M, 155.

5o LA COUR GALANTE DE CHARLES II

porte du Conseil d'État. Monk prit ses lettres, en feignant une vive surprise à la vue du cachet du roi et en ordonnant à Greenville, d'un ton sévère, de rester à la porte sous la surveillance des gardes. Les lettres de Charles II, rédigées sur les indications de Monk, lui avaient été communiquées officieusement le matin par l'envoyé du roi. Charles II fut reconnu aussitôt dans les deux Chambres (i). Une grande effervescence régnait à Londres toute la journée. « Le soir, note Pepys dans son journal, nombreux feux de joie et sonneries de cloches. Beaucoup de gens buvaient à genoux à la santé du roi, ce qui me parait un peu exagéré. Enfin la joie était générale. Nos officiers supérieurs (de la flotte) qui, la semaine dernière, étaient impénétrables, se déclaraient ouvertement pour le roi, et ceux de nos matelots qui ont de l'argent ou du crédit n'ont cessé de boire toute la soirée. » Le 6 mai, pour engager la milice, on la réunit à Hyde Park. « Le général, rapporte une dépêche de Bourdeaux à Mazarin, ne s'y trouva pas, ayant été prié par le Conseil de ne pas s'exposer. Il y eut quelques régiments qui crièrent : « Vive le roi d'Angleterre » et l'inclination de tout le peuple ne lui est pas aujourd'hui moins favorable qu'elle fut contraire au roi défunt au commencement de la guerre (2) ». Le 8 mai, Charles II était proclamé dans Londres. Monk lui faisait voter Soooo livres sterlings, fournies 10000 en or par la Cité et le reste en traites sur Amsterdam. Greenville les emporta avec lui à bord de la flotte qui, sous le commandement de l'amiral Montagne, depuis Lord Sandwich, allait sur les côtes de Hollande saluer le roi. Le i3 mai, les députés du Parlement qui voulaient s'embarquer n'eurent qu'un convoi sans escorte. En attendant leur arrivée, c'était à qui, des royalistes anciens ou nouveaux, s'empresserait le plus pour faire agréer ses services. Chacun offrait des dons, chacun adhérait avec enthousiasme, désireux de faire oublier les compromissions

(1) Guizot. Mo/iA, 163.

(2) Guizot. Monk, p. 35L

LA RESTAURATION

du passé. Chacun ne songeait qu'à venger ses insultes personnelles, les Presbytériens se séparant avec éclat des républicains et des indépendants et Monk eut grand peine à faire réduire à sept le nombre des régicides qui ne seraient pas compris dans l'amnistie (i).

Charles II, cependant, s'était rendu à Bréda, à la Cour de sa sœur la princesse d'Orange et c'est là qu'il attendait la solution de la négociation engagée (2). Depuis la fin d'avril, il n'était bruit que des événements qu'on attendait, et le crédit du jeune roi, fort médiocre quelques semaines avant, subissait déjà Tinfluence de ses espoirs. Il avait pu commander à un tailleur de Paris, Seurgean, des habits pour l'été dont sa sœur Henriette-Anne devait choisir les rubans, la garniture et les plumes. Mais, en attendant, il était assez mal nippé. Fils de tailleur, Pepys a soigneusement noté, d'après le témoignage d'Edwards Pickering, tailleur lui-même, dans quelle pénurie de vêtements et d'argent les envoyés de Milord Montaigne, amiral de la flotte, avaient trouvé le roi et sa suite. « Leurs meilleurs habits, dit-il, ne valaient pas 40 shellings. Le roi, transporté de joie à la vue de la somme que lui apportait sir G. Greenville, fit appeler la princesse royale (la veuve du prince d'Orange) et le duc de Gloucester et ne voulut pas qu'on retirât ce trésor du portemanteau avant qu'ils l'aient contemplé (3) ». Bientôt, la flotte fut en vue de Schevelingen. Pepys, embarqué avec Milord Montaigne, fournit les détails les plus circonstanciés sûr les premières audiences du roi et des ducs, ses frères. « Je cherchai, raconte-t-il à la' date du 1 7 mai, quelqu'un qui pût me faciliter le moyen de voir le roi incognito et fus assez heureux pour rencontrer le capitaine Whithington... Il me conduisit, moi et le jeune Edward Montaigne, en présence du roi, qui em-

(1) Guizot. Monk, 155.

(2) Comte de Bâillon. Henriette-Anne d^Angleterre, duchesse d'Orléans, p. 33.

(3) Journal de Pepys,

brassa l'enfant très affectueusement. Puis, nous baisâmes la main du duc d'York, celle de la princesse royale. Sa Majesté a l'aspect sérieux. Sa cour composée de grands seigneurs est vraiment splendide. Tous les Anglais sont revêtus d'habits somptueux. » Évidemment Seurgean, assuré qu'il serait payé, avait bien fait les choses. Cinq jours plus tard, les ducs vinrent visiter la flotte. « Le duc d'York, raconte Pepys, portait un costume orné de jaune, le duc de Gloucester était vêtu de rouge et de gris. Milord (i) alla en bateau à leur rencontre; le capitaine, moi et d'autres personnes, nous nous tînmes à la coupée. Dès qu'ils eurent mis le pied à bord, tous les vaisseaux de la flotte les saluèrent de coups de canon. Les princes firent l'inspection du nôtre et se montrèrent très satisfaits. Je les trouve tous d'élégants cavaliers. Après ceci, abrités par une tente sur le gaillard d'avant, le duc d'York, Milord, M. Coventry et moi, passâmes là à désigner pour chaque navire son service pour le retour en Angleterre. Au dîner, les deux ducs se placèrent au haut bout de la table ayant à leurs côtés milord Opden et milord Sandwich. Chaque fois que l'on buvait à la santé du roi ou à celle du duc, on entendait deux décharges. Pendant le repas des ducs, le joueur de harpe du capitaine Sparling fit une excellente musique. Milord et les ducs s'embarquèrent et je les suivis dans une barque en compagnie du vice-amiral et du contreamiral. Ils retournèrent à terre sur le bateau hollandais qui les avait amenés et je réussis à trouver une place avec eux. Arrivé au rivage, Milord prit congé d'eux et revint sur son bateau, accompagné de M. le général Pen et moi. Il paraissait enchanté de sa journée. Lorsque nous revînmes à bord, Milord, à la nouvelle de la présence du roi sur le rivage, fit décharger tous ses canons deux fois, l'un après l'autre, et toute la flotte suivit son exemple, ce qui produisit

(1) Pepys désig-ne toujours ainsi Lord Montaigue, comte de Sandwich, dont il était le petit parent et en quelque sorte l'intendant. Montaig-ue avait fait sa fortune, en le plaçant parmi les commis de la Marine.

LA RESTAURATION

un désordre général d'un effet indescriptible. Je voulais témoigner par moi-même de mon enthousiasme et, en mettant le feu à un canon placé en face de ma cabine, je manquai perdre l'œil droit. C'est la première fois, depuis le changement de choses, que le roi est salué par ses vaisseaux. Les détonations retentirent toute la journée. » Le lendemain, le roi vint à bord. « Dans la matinée, raconte Pepys, nous reçûmes beaucoup de gens de la suite du roi. Milord, M. Grewe et d'autres allèrent à terre, à la rencontre du roi, et l'on me raconta que lorsque sir R. Stayner amena ce prince dans le bateau, celui-ci, qui voyait Milord pour la première fois, l'embrassa très affectueusement. Le roi, les deux ducs, la reine de Bohême, la princesse royale et le prince d'Orange montèrent à bord. Je ne baisai que la main du roi, celle de la reine et de la princesse, m'étant déjà acquitté de ce devoir envers les autres princes. Beaucoup de décharges dans la journée, dans un désordre calculé, qui produisirent un fort bon effet. Grand nombre de visiteurs de la plus haute distinction, des lords, des gentilshommes, etc., etc. Le dîner fut servi en grand apparat pour la famille royale dans la Ghambre du Gonseil. Après le repas, le roi et le duc changèrent le nom de plusieurs vaisseaux. Le Naseby s'appellera le Charles^ le Richard le James, le Speaker le Mary, le Dunbar qui n'est pas encore avec nous le Henry, le Wynsly \e Happy Retiirn, le Wackefield le Richmond, le Lambert la Henriettey le Cheriton le Speedwell, le Bradford le Success, Ceci fait, la reine, la princesse royale et le prince d'Orange prirent congé du roi et le duc d'York passa à bord du London, le duc de Gloucester à bord du Swiftsure; nous levâmes l'ancre par un temps superbe et, poussés par un bon vent, nous voguâmes vers l'Angleterre. »

En débarquant à Douvres, au milieu de l'enthousiasme général, Gharles eut un bon mot. « En vérité, si je ne suis pas revenu plus tôt, c'est évidemment ma faute, car je ne trouve personne en Angleterre qui ne m'assure qu'elle a

toujours désiré mon retour (i). » Le jour de l'entrée du roi à Londres, une troupe brillante de volontaires parée de plumes et d'écharpes défilait bruyamment, se rendant audevant de lui. Quelqu'un dit à Monk : « Vous n'aviez pas de soldats de cette espèce en quittant l'Ecosse? — C'est, repartit le général, que les sauterelles et les papillons ne paraissent pas pendant la gelée (2). »

A Paris cependant, la reine Henriette-Marie attendait impatiemment des nouvelles. Avant de s'embarquer, Charles II était venu lui faire visite incognito à Sainte- Marie de Chaillot. La mère et le fils y dînèrent ensemble au réfectoire du monastère, servis par les religieuses et, après le départ du roi d'Angleterre, Henriette assista, dans la chapelle de la communauté, au salut solennel chanté pour appeler les bénédictions du ciel sur le trône rétabli par miracle. Les soucis d'Henriette avaient un côté personnel. Les Anglais ne verraient-ils pas d'un mauvais œil son retour dans un royaume qu'avait, disait-on, perdu sa fatale influence? M. de Bourdeaux reçut ordre de Mazarin de tâter le terrain à ce point de vue. Il répondait le i3 mai : « Les mauvais offices que quelques-uns ont voulu rendre à la reine n'ont point eu d'effets, et il y eut une entière disposition à lui accorder tout ce qu'elle peut désirer d'Angleterre. J'ai été prié de lui faire tenir une lettre de la femme du général, en réponse à celle qu'elle en avait reçue. Son retour balancera, comme l'on croit, le pouvoir du chancelier, et déjà les partis paraissent tout formés. Ce sera de quoi exercer les esprits après le retour de la Cour (3). »

Le lendemain de son débarquement à Douvres, le roi écrivait à sa sœur Henriette- Anne, de Canterbury ; « J'étais si tourmenté des affaires à La Haye que je ne pouvais pas vous écrire avant mon départ, mais j'ai laissé ordre avec ma sœur (la princesse d'Orange) de vous envoyer un petit

(1) Eugène Despois. Révolutions d'Angleterre y 155.

(2) Guizot. Monk, 173.

(3) Guiiot. Monh, 358.

LA RESTAURATION

présent que, j'espère, vous recevrez bientôt. J'arrivai hier à Douvres, et j'y trouvai Monk et une grande quantité de noblesse qui m'ont accablé d'amitiés et de joie pour mon retour. J'ai la tête si furieusement étourdie par les acclamations du peuple et la quantité d'affaires que je ne sais si j'écris du sens ou non. C'est pourquoi vous me pardonnerez si je rie vous en dis pas davantage, seulement que je suis tout à vous (i). » A la réception de cette lettre, la reine répondit de Colombes : « Vous pouvez juger de ma joie et, si vous êtes déchiré en Angleterre de tendresses, j'en ai ma part en France aussi. Je m'en vais dans cet instant à Chaillot faire chanter le Te Deum, et de là à Paris faire faire nos feux de joie. Nous les fîmes hier ici : je crois que j'aurai tout Paris. En vérité, vous ne sauriez vous imaginer la joie qui y est. Il faut parmi cela louer Dieu ; tout ceci est de sa main, vous le pouvez voir (2). » Le soir, en effet, tous les amis de la Maison de Stuart étaient venus au Palais-Royal. « La reine, rapporte sir John Reresby, afin que la Cour de France pût prendre part à son bonheur, crut devoir donner une fête somptueuse où furent invités ensemble les seigneurs français lesplus connus elles gentilshommes anglais, à quelles opinions qu'ils appartinssent. La reine me donna l'ordre de danser avec la nièce du cardinal, la belle Hortense Mancini. La Cour de notre reine était alors bien plus animée et plus agréable que celle des reines de France; son esprit et sa bonne humeur, ainsi que la beauté et la grâce de la princesse sa fille, ne devaient-ils pas être autrement attrayants que la rigidité de l'étiquette espagnole qui sévissait dans les deux Cours (3). »

(1) Le texte authentique de cette lettre est emprunté au superbe ouvrage de J. J. Foster, The Stuarts.

(2) Comte de Bâillon. Lettres de la reine Henriette-Marie, 234.

(3) John Reresby. Mémoires (trad. inédite).

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Justes Noees*

'ambassadeur de Bourdeauxne s'était pas trompé sur ce qui allait « exercer les esprits » dès le retour de la Cour, Deux partis s'étaient aussitôt formés. L'un se groupait derrière le général Monk. C'était celui des Restaurateurs qui présentait respectueusement au roi la liste des hommes qui pourraient utilement le servir. Cette liste, rédigée par Morrice, le principal confident de Monk, ne portait, à part le marquis d'Hartford et le comte de Southampton, que des chefs presbytériens, des hommes du parti national ou de nouveaux venus, sortis d'une situation inférieure, et qui avaient appris sous le gouvernement républicain à bien conduire les affaires. La communication de cette liste avait fortement ému Charles II et le chancelier Hyde. Le futur comte de Clarendon, que ses services passés faisaient chef naturel du clan des royalistes et qui marchandait à toute heure leurs exigences, fut consterné de voir naître celles des républicains, et surtout de les voir présenter par un homme à qui on ne pouvait rien refuser. Il demanda donc à Morrice de faire entendre au général que la dignité du roi se trouverait compromise si l'on supposait que ces choix lui avaient été imposés. Morrice s'empressa de déclarer que la liste n'avait été faite que pour rendre service au roi et que le général s'en désintéressait. Ce fut pour Charles et son ministre un vrai soulagement (i). On fit cependant, dans les distributions d'emplois et de titres, une part assez belle aux hommes nouveaux et aux presbytériens, au grand

(1) Guizot. Monk, 168.

JUSTES NOCES

mécontentement des royalistes de vieille date qui prétendaient traiter l'Angleterre comme terre conquise.

Le comte de Glarendon s'était de tout temps fait des ennemis par sa rudesse, sa hauteur, et la sévérité dont il usait avec tous, y

compris le roi. Mp|J|^.r„,,.,.^"^.,., ~"" n-^^i

Mais, tandis que ^ '

Charles II, d'une part intimidé par le ministre , de l'autre conscient des services rendus par son vieux serviteur à la monarchie , ad mettait et souffrait toutes ses boutades, le monde des courtisans n'en usait pas de même. Il trouvait sans cesse le comte de Glarendon barrant la route à ceux qui avaient vu dans la restauration hallalis et curées. Une conjuration se forma donc pour

briser l'orgueil de Hyde. On résolut de l'attaquer dans sa famille et dans l'honneur de sa fille.

Il était de notoriété publique qu'Anne Hyde était depuis de longues années en relations intimes avec le duc d'York. C'était en 1654 que le duc avait connu la jeune fille à la Cour de La Haye. Elle avait alors quinze ans, et tandis

Le duc d'York,

Portrait par Simon Luttîchuys, gravé par Van Dalen junior.

(Bibliothèque Nationale. Estampes )

que son père, installé à l'île de Jersey, centralisait les correspondances royalistes, on avait fait d'elle une fille d'honneur de Marie d'Orange. « Outre les grâces de sa personne, a écrit Jacques II dans son autobiographie, elle possédait toutes les qualités propres à enflammer un cœur moins disposé à s'allumer que celui de Jacques, et la passion qu'il avait conçue pour elle en arriva à ce point qu'entre le premier jour où il la vit et l'hiver qui précéda la restauration du roi, il résolut de n'épouser qu'elle et il le lui promit ». Charles II, à qui il s'ouvrit de ses projets, y refusa son consentement le i8 septembre i658. Néanmoins, les relations du duc et de la jeune fille continuèrent et les jours s'écoùlant sans que la restauration désirée parût prochaine, elle s'abandonna à lui, confiante en sa parole, après un mariage secret. Au moment de la restauration, des signes de grossesse étaient devenus apparents et Anne Hyde pressait le duc d'York de déclarer leur mariage. Ce fut le moment que choisit la cabale pour tâcher de brouiller le roi avec son chancelier, en même temps qu'on tentait de démontrer au duc d'York qu'il était la dupe d'une fille de mauvaise vie qui voulait lui faire endosser des responsabilités qui n'étaient point siennes. Le roi circonvenu chargea le comte de Southampton et le marquis d'Ormond d'avoir avec Clarendon une explication sur l'attitude qu'il entendait prendre et sur les conseils qu'il donnait au roi en cette circonstance. Charles II ne paraissait pas mettre en doute l'existence d'un mariage secret. Clarendon répondit avec la dureté de son caractère que si les faits que l'on énonçait étaient exacts, il n'hésitait pas pour les conseils qu'il avait à donner. Si sa fille était la maîtresse du duc d'York, il n'était certes pas obligé de garder dans sa maison la prostituée du plus grand prince du monde. S'il y avait eu mariage sans le consentement de son maître, il fallait que le roi envoyât immédiatement cette femme à la Tour et ordonnât qu'elle fût mise dans un cachot et si étroitement gardée qu'âme vivante ne pût parvenir jusqu'à elle. Ensuite, un acte du Parlement la condamnerait à perdre sur le

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champ la tête, et comme ses interlocuteurs trouvaient cet avis Sien dur de la part d'un père, il se déclara prêt à proposer l'acte au Parlement. Le roi entra en ce moment dans la chambre où avait lieu la conversation et, voyant aux yeux gonflés de larmes du chancelier, que ses envoyés t'avaient mis au courant des choses, il demanda à Southampton si l'on avait pris une détermination. « Il faut, répondit Southampton, que Votre Majesté confère avec des gens plus sages, car, pour celui-ci, dit-il en désignant le chancelier, il est tout à fait fou. Il a proposé des choses si extravagantes qu'il n'y a plus moyen d'en causer avec lui (i) ».

La crise dura plusieurs semaines, coupée par la maladie du duc de Gloucester, frère du roi qui, au lendemain du sacre, venait de mourir à Londres de la petite vérole. La reine Henriette-Marie, excitée par la princesse d'Orange, furieuse de trouver une future belle-sœur en son ancienne fille d'honneur, intervenait par des lettres énergiques, pressant le roi de rompre des liens qu'elle ne voulait admettre sérieux et qui étaient à ses yeux un outrage à la dignité royale. Elle annonçait sa prochaine arrivée en Angleterre et, avant de quitter Paris, elle adressa au duc d'York une lettre de reproches violents et en outre, à Charles II, une missive où elle menaçait de porter plainte au Parlement contre le chancelier (2). De Calais, où elle allait s'embarquer, elle faisait ses adieux à Mazarin, qui, en homme expert à briser les jeunes amours, l'avait conseillée. « J'ai reçu, lui disait-elle, toutes les assurances d'amitié du roi mon fils que je puis souhaiter pour le duc d'York s'il se conforme à tout ce que je lui ai proposé. C'est pourquoi je me gouvernerai avec lui comme vous avez

[1) Glapendoc. Mémoiresy II, p. 6.

(2) Le duc de Gloucester avait aussi pris parti contre le duc d'York, disant d'Anne Hyde : « Je ne pourrai jamais m'asseoir dans la même chambre qu'elle, elle sent trop le sac vert de son père. » Jesse. Memoirs, II, p. 41.

6o LA COUR GALANTE DE CHARLES II

trouvé à propos (i) ». Au moment de rembarquement, le duc d'York, lord grand amiral de la flotte qui devait la recevoir à son bord, se présenta à elle en fils contrit. « J'ai été, lui dit-il, assez puni par l'indignité de la conduite de cette femme, dont j'ai eu de telles preuves que je ne veux plus la revoir. Gomment reconnaître encore pour mon épouse celle qui m'a si lâchement trahi? » La reine dut être agréablement surprise d'un pareil revirement. Gomment s'était-il produit si rapidement, alors que l'indécision du roi laissait place à toutes les espérances ? G'est qu'elle laissait aussi le champ libre à toutes les combinaisons les plus viles.

Le parti des adversaires de Hyde avait fini par gagner un des officiers les plus dévoués au duc d'York et qui en même temps était éperdument amoureux d'Anne Hyde. Il l'avait convaincu qu'il était de la gloire de ce prince de ne point épouser la fille du chancelier. On avait réussi à amener sir Gharles Berkeley à se présenter un matin dans la chambre du duc d'York et à lui jouer une ignoble comédie. Berkeley déclarait d'un ton piteux qu'il était obligé en conscience de garantir son maître du danger de prendre une femme si complètement indigne de lui. Lui-même avait couché avec elle et, pour l'amour du duc, il consentirait à l'épouser quoiqu'il sût très bien les familiarités qu'elle avait eues avec le prince. Il estimait d'ailleurs que l'enfant dont Anne Hyde allait accoucher était de ses œuvres (2). Ébranlé par ce discours et parles lettres de remontrances de sa mère, le duc d'York s'était résolu à ne plus revoir Anne Hyde. Gependant, on avait obtenu du chancelier qu'il ne chassât point sa fille de chez lui. Le hasard fit que le roi était en comité de conseil chez le chancelier quand on vint annoncer à celui-ci que le travail de la délivrance allait commencer. Gharles II, qui avait eu la preuve qu'un mariage secret avait été célébré à

(1) Lettre du 7 novembre.

(2) Glarendon, Mémoires^ II, p. 17.

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Breda le 24 novembre i65g, envoya à cette nouvelle chercher la marquise d'Ormond, la comtesse de Sunderland et d'autres dames connues par leur honneur et leur fidélité à la couronne afin qu'elles assistassent aux couches. Après i plusieurs heures de souffrances, Anne Hyde mit au monde \ un fils. Dans les intervalles des plus grandes douleurs, et parfois même au moment où elle les éprouvait, Vévêque de Winchester, qui était aussi présent pour tâcher, semble-t-il, de lui arracher des aveux, lui demanda de qui était l'enfant. Anne Hyde, constante dans ses déclarations, protesta qu'il était du duc. L'évêque lui demandant si elle n'avait jamais connu d'autre homme, elle le nia et repoussa cette idée avec la plus grande vivacité, disant qu'elle était assurée que le duc ne le croyait pas. Enfin, comme l'évêque de Winchester s'enquérait si elle était réellement mariée au duc, elle affirma qu'elle l'était et qu'elle avait, de la chose, un certain nombre de témoins suffisants, qui l'attesteraient lorsqu'il en serait besoin (i).

Le récit de cette scène, tel que le rapportaient les témoins émus qui y avaient assisté, produisit quelque revirement dans l'opinion qui suivait avec intérêt les phases de ce scandale tapageur. Au bruit d'une plainte portée par la reine-mère au Parlement, on opposa la nouvelle que le chancelier se préparait de son côté à porter plainte et à produire les témoins de ce mariage. On se servit aussitôt, dans le clan des adversaires de Clarendon, de cette rumeur pour peser sur Vesprit soupçonneux du duc d'York. Sur ces entrefaites, le duc rencontrant le chancelier lui demanda un moment d'entretien particulier. Le chancelier suivit aussitôt le duc chez lui, et là le prince lui déclara, avec beaucoup de chaleur, qu'il avait été informé de son projet de former une plainte contre lui au Parlement et que s'il s'en avisait, ce serait tant pis pour lui. Il ajouta des menaces sur ce qu'il ferait plutôt que de supporter un tel affront. Quant à Anne Hyde, après l'indignité de sa con-

(1) Clarendon. Mémoires^ II, p. 17.

duite envers lui, dont il avait reçu des témoignages aussi convaincants que ceux de ses propres yeux, et qui ne lui permettaient plus d'avoir aucun doute, personne ne pouvait le blâmer de la manière dont il agissait avec elle. Le chancelier avait écouté froidement tout ce flot de paroles de colère. Il répliqua que les rapports faits au duc étaient faux. Si, ajoutait-il. Son Altesse s'était conduite à son égard ou contre lui autrement qu'elle n'aurait dû le faire, il existait un pouvoir aussi élevé au-dessus de Son Altesse, qu'elle-même l'était au-dessus de lui et qui se chargerait du jugement et de la punition. Quant à lui, il savait trop bien de qui le duc était né et de qui il était frère pour manquer à son égard à la soumission et au respect qui lui étaient dus et qu'il aurait soin de lui rendre toujours. Quant à sa fille, ce n'était pas à lui de la défendre des calomnies et des imputations les plus invraisemblables. Elle l'avait trop offensé et trompé pour qu'il pût se regarder comme bien assuré qu'elle n'était pas capable d'en tromper un autre; il laisserait le soin de la justifier au Tout-Puissant sur la bonté duquel il compterait toujours, aussi longtemps qu'il n'aurait rien à se reprocher (i).

Il n'était bruit dans Londres que de l'histoire du duc d'Y'ork. Pepys, dînant chez Montaigne le 7 octobre, constate que tout le temps du repas, Milord ne fit que lui parler en français sur le duc d'York. On racontait que le prince avait volé dans le cabinet d'Anne Hyde une promesse de mariage signée de son sang. « Le roi, concluait Pepys, veut le mariage; le duc n'y veut pas consentir. C'est une triste affaire pour eux tous. Milord prend légèrement la chose, sous prétexte que le duc a commis de semblables fredaines à l'étranger. » Charles II était, en effet, le seul qui eût pris le parti de la jeune femme, déclarant qu'il l'estimait très injustement outragée. Il est vrai que Pepys note, vers cette même date, que le duc d'York et Palmer avaient des conversations légères, à travers les tapisseries

(1) Glarendon. Mémoires^ II, p. 21.

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qui séparaient la tribune du roi de celle où se trouvaient les dames, et chacun savait déjà à la Cour que si Charles II avait eu dix-sept maîtresses pendant son exil, Barbara Palmer, mariée à un brillant cavalier était sans contredit la dix-septième sur la liste du Don Juan royal.

Quoi qu'il en soit, la victime de cette triste intrigue allait être solennellement vengée. « On s'attend, notait P^epys dans son journal le lo décembre, à ce que le duc épouse enfin la fille du chancelier. Ce sera la ruine de Milord Berkeley qui a été jusqu'à jurer que lui et bien d'autres avaient eu les faveurs de la future duchesse, mais on regarde cette assertion d'un homme qui s'est montré si ouvertement l'ennemi du chancelier comme un mensonge » . Le i8 décembre, la duchesse d'Orange, qui dans toute cette affaire s'était constituée la plus redoutable ennemie d'Anne Hyde, fut attaquée d'un mal qu'on méconnut durant les premiers jours, mais que les médecins reconnurent bientôt être la petite vérole. C'était, à la fin du xviie siècle, une des maladies les plus terribles et à laquelle on échappait rarement. La situation de la malade ne tarda pas à s'aggraver et, à son heure dernière, pour satisfaire aux remords de sa conscience, la mourante proclama la parfaite innocence de la femme qu'elle avait calomniée (i). Cet aveu in extremis produisit une émotion profonde à la Cour. Deux jours après, le 26 décembre, Berkeley se présentait au duc d'York que tant de secousses avaient rendu malade. « J'avais pensé, avoua-t-il, qu'un mariage avec une simple demoiselle serait la perte de Votre Altesse royale et qu'en même temps il vaudrait mieux pour la fille du chancelier avoir un époux d'un rang pareil au sien, mais, ayant reconnu que la calomnie

(1) Veuve à vingt ans, la princesse d'Orange, que sa mère avait voulu marier avec Louis XIV, quelques années avant, avait été séduite par la beauté d'Henri Jermyn, neveu du comte de Saint- Albans qui, soutenu de l'opulence de son oncle, faisait « une figure considérable » à sa cour. Jermyn avait aussi courtisé M^^*^ Hyde et, en attaquant celle-ci, Marie d'Orange vengeait des griefs personnels.

avait frappé au cœur mon maître, je viens lui confesser la vérité et solliciter son pardon». Le diic d'York embrassa le capitaine de ses gardes. Il était trop heureux pour ne pas lui pardonner, mais dans le public anglais on fut un peu étonné cependant de voir Berkeley conserver sa faveur.

Les jours qui suivirent furent employés à des négociations propres à amener la reine-mère à accepter les décisions de ses fils. L'hostilité qu'elle montrait au mariage du duc d'York, se trouva dissipée tout à coup. Clarendon rapporte dans ses Mémoires qu'il reçut un beau jour la visite de l'abbé Montaigne qui était chargé de lui expliquer ce changement de front. Il provenait d'une lettre qu'elle avait récemment reçue du cardinal Mazarin et dans laquelle il lui disait positivement qu'elle ne serait pas bien reçue en France si elle quittait l'Angleterre brouillée avec ses fils et se déclarait l'ennemie des ministres en qui le roi avait le plus confiance. Mazarin relevait les services rendus par le chancelier et conseillait à la reine de consentir à ce qu'on ne pouvait plus éviter et de se réconcilier sans arrière-pensée avec ses enfants et avec ceux en qui ils avaient mis leur confiance (i). Henriette-Marie, qui se proposait de repartir pour la France dans les premiers jours de l'année 1 66 1, obéit aux conseils de Mazarin. Ensuite, on invita le chancelier à aller voir la reine-mère par l'entremise de laquelle un accommodement était possible. Clarendon alors offrit sa démission à Charles II, disant que puisqu'il avait mal jugé dans cette affaire, son esprit devait être affaibli et qu'il devait se retirer. Charles II le pria de conserver les sceaux (2). L'accord fait dans Va famille royale, le jour de l'an, le duc d'York alla prendre la duchesse chez le chancelier, son père, à Worcesterhouse et la conduisit en grande cérémonie à Whitehall. Au moment où la reine-mère se rendait dans la salle du banquet, la dame s'agenouilla devant elle, Henriette la releva

(1) Clarendon. Mémoires ^ II. p. 28.

(2] Clarendon. Mémoires^ II, p. 34.

Barbara Palmer, comtesse de Castlemaine, duchesse de Cleueland.

Portrait par Peter Lely, gravé par Thomas Wright.

et, Tembrassant, la conduisit à sa table. Le soir, dans son audience d'adieu dans sa chambre, à Whitehall, elle fit asseoir la duchesse à ses côtés et, quand le chancelier se présenta, la reine tint à lui donner audience en tête à tête. Elle le combla d'éloges et lui déclara recevoir Anne comme sa fille. « Je lui pardonne du j'ond du cœur ainsi qu'à mon fils, conclut-elle, et je veux désormais leur témoigner à tous deux rentière affection d'une mère ». Le revirement, dicté par Mazarin à Henriette-Marie, lui était imposé par la nécessité où elle se trouvait de s'assurer le concours du chancelier pour le mariage de sa fille. Lord Glarendon ne fut pas dupe de cet apaisement. Il n'ignorait pas que la reine faisait élever à Paris, sous ses yeux, l'enfant que Charles II avait eu de Lucy Walters et il se préoccupa d'établir les droits de son petit-fils. En février 1661, s'il en faut croire Pepys, « il fit comparaître le duc d'York, la duchesse, sa suivante, Milord Ossory et un docteur, devant les principaux juges du royaume, pour leur faire affirmer sous serment toutes les circonstances du mariage. Il fut prouvé que le duc ne s'était marié que peu de temps avant les couches de la demoiselle. Mais, ajoute Pepys, les amoureux étaient engagés depuis assez longtemps pour que l'enfant soit légitime (i) ». Quelques années plus tard, les ennemis du chancelier n'avaient pas pris leur parti de ce mariage et Pepys rapporte, à la date du 4 novembre 1666, que Monk, duc d'Albemarle, étant ivre, dit un jour à Trontebecke que le mariage de Nan Hyde avec le duc d'York lui avait toujours paru une chose surprenante. Trontebecke avait aussi sa charge de vin. « Si vous voulez me régaler d'une autre bouteille, répliqua-t-il, je vous ferai part d'un plus grand miracle. » Et la bouteille apportée, il s'expliqua : « C'est que notre sale Bess soit devenue duchesse d'Albemarle (2) >>.

(1) Journal de Pepys à la date du 23 février 1661. L'enfant du duc d'York mourut le 6 mai 1661.

^2) Journal de Pepys.

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Le voyage d'Henriette-Marie, qui avait complètement échoué sur le terrain de l'opposition au mariage du duc d'York, avait, à un autre point de vue, produit tous ses résultats. Un des premiers contrecoups de la restauration avait été le mariage d'Henriette d'Angleterre. « C'était une délicieuse petite princesse. Sa beauté, dit M^e de Motteville, n'était pas des plus parfaites, mais toute sa personne, quoiqu elle ne fût pas bien faite, était néanmoins, par ses manières et ses agréments, tout à fait aimable (i) ». Elle plaisait également aux Français et aux Anglais. John Reresby, qui l'avait vue au Palais- Royal un peu avant la restauration, la trouvait charmante. « Je parlais français et j'étais bon danseur, dit-il. Aussi la jeune princesse en usait-elle vis-à-vis de moi avec autant de liberté et de politesse que possible. Elle dansait avec moi, jouait du clavecin pour moi dans ses appartements, me permettait de l'accompagner dans ses promenades au jardin et parfois de tirer la corde de sa balançoire suspendue entre deux arbres, enfin, d'assister à toutes ses innocentes distractions (2) », Sitôt le mariage de Louis XIV avec Marie- Thérèse décidé, Anne d'Autriche avait songé à Henriette d'Angleterre pour Monsieur. Le 21 août, la reine Henriette écrivait à la princesse d'Orange : « Je vous ai mandé la semaine passée de vous tenir prête à partir; je vous dis présentement de venir aussitôt que vous voudrez. Je vous en prie, et on sera bien aise ici de vous y recevoir. Le mariage de votre sœur étant, en une manière, conclu, c'est-à-dire que le roi, votre frère, et moi le voulons bien, et qiie l'on va dépécher en Angleterre pour cet effet, vous

(1) M°^" de Molteville. Mémoires.

(2) Reresby. Mémoires, p. 3 (trad. Guizot). — Pepys, qui vit la princesse pendant sou séjour à Londres, la dépeint ainsi : « La princesse Henriette est jolie, mais je la croyais mieux. Elle se coitle avec des frisures qui ne dépassent pus l'oreille et qui ne sont pas de mon goût. Ma femme, avec deux ou trois mouches et en toilette élégante, me parut bien supérieure en beauté. »

ne sauriez mieux faire qùe de venir (i) ». En effet, quatre jours après, la reine ramenait sa plus jeune fille à Paris et le lendemain elle écrivait à Charles II : « J'arrivai hier en cette ville. Aussitôt que j'y fus, la reine me vint voir et me dit qu'elle venait de la part du roi, son fils, pour me dire que tous deux ensemble me priaient de vouloir appuyer une demande qu'ils me faisaient de faire l'honneur à Monsieur de lui donner ma fille en mariage, et qu'ils avaient résolu d'envoyer un ambassadeur vous trouver pour cet effet... Je crois que vous me donnerez commission de leur dire que vous l'approuvez; je vous assure que votre sœur n'est nullement fâchée et, pour Monsieur, il est tout à fait amoureux et fort impatient de votre réponse (2). »

La mort du duc de Gloucester avait retardé le départ des princesses, mais, le 6 novembre, elles étaient à Calais où elles devaient s'embarquer. Charles II vint à la rencontre de la reine sa mère à Douvres et l'entrée à Londres eut lieu le 21 novembre sans solennité, et sans grande allégresse publique. « Ce soir, notait ce jour-là Pepys, il y avait peu de feux de joie. On n'en comptait que deux ou trois dans la ville; d'oii je conclus, ce que j'avais déjà supposé, que le retour de la reine plaît à fort peu de monde. » L'ambassadeur extraordinaire de France, le comte de Soissons, était déjà à Londres, et la reine tint à ce qu'il présentât ses devoirs à sa fille. <( Nous la trouvâmes en cornette, avec une indienne de mille couleurs, jouant à l'hombre, avec Monseigneur le duc d'York et M"^^ la princesse d'Orange, écrivait Bartet, secrétaire du comte de Soissons, au cardinal Mazarin. On peut dire à Monsieur qu'il ne l'a jamais vue sous les armes plus belle que ce jour-là. Et un jour qu'il la menait dans votre galerie, que je lui dis qu'elle était aussi belle que son petit ange gardien, je n'en avais pas tant de raisons qu'elle en avait en

(1) Comte de Bâillon. Lettres de la reine Henriette^Marie d* Angleterre, p. 579.

(2) Comte de Bâillon. Lettres de la reine Henriette-Marie ^ 582.

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Le Mariage de Charles II et de Catherine de Bragance (1662). Stent, graveur (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

cornette dans son indienne à Whitehall (i) ». Henriette- Anne eut d'ailleurs le plus grand succès en Angleterre. Ce fut à qui multiplierait le plus les hommages et les présents. La Chambre des Communes lui vota 10000 jacobus, et chacun fêtait de son mieux la fiancée. Le général Monk offrit à la reine et à sa fille un souper suivi d'une comédie. « Toute la Cour, raconte Bartet le i3 novembre, monta en carrosse, précédée des gardes du corps, qui étaient la garde du général Monk. Ils sont cinq cents avec un collet de buffle et la carabine, aussi bien montés qu'on en puisse voir et de la meilleure mine. Il y avait encore soixante gentilshommes à cheval qu^on appelle la compagnie des pensionnaires, qui est une garde établie comme les mousquetaires du roi (2) ». Le Parlement vota à Henriette- Anne

(1) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, 1660, suppl*.

(2) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, 1660, suppl'. Monk allait bientôt recevoir le titre de duc d'Albemarle.

une dot de 40000 jacobus qu'en monnaie de France on évaluait à 56oooo livres. Charles U y ajouta un don de 20000 jacobus, partie en espèces et partie en pierreries. De leur côté Louis XIV et son frère assuraient à la future duchesse d'Orléans un douaire de 40 000 livres de rente, et pour sa résidence, le château de Montargis, très richement meublé. Ces points réglés, lord Jermyn, comte de Saint- Albans, fut nommé ambassadeur extraordinaire à Paris, pour former la maison de la princesse et régler les détails des questions d'intérêts. Le comte de Soissons reprit la route de France, après avoir été très festoyé par le duc de Buckingham. « Celui-là, disait Bartet dans une de ses dépêches, est un vrai homme de plaisir qui ne songe à autre chose au monde qu'à se réjouir (i) ». Buckingham avait jusque-là fait une cour assidue à la princesse d'Orange, mais, s'il en faut croire Mme Je Lafayette, sitôt qu'il vit Henriette-Anne, il en devint si passionnément amoureux, qu'on peut dire qu'il en perdit la raison. Il n'y eut pas d'extravagances qu'il ne fît pour obtenir de l'accompagner en France et la princesse, ayant été atteinte à bord d'une indisposition qu'on reconnut bientôt être la rougeole, il voulait à toute force mettre l'épée à la main contre le comte de Sandwich pour le châtier des soins qu'il lui prodiguait (2U Enfin, dans les derniers jours de janvier, on remit à la voile pour le Havre, où

Ceux de l'Église et de justice,

La soldatesque et la milice

Firent à ces princesses voir

Qu'ils savaient fort bien leur devoir (3).

Aussitôt après le débarquement, la reine signifia à Buckingham qu'il ait à se rendre directement à Paris, tandis qu'elle restait au Havre, pour donner à sa fille convales-

(1) Comte de Bâillon. Henriette'Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, 50.

(2) Comte de Bâillon. Henriette^ Anne d' Angleterre y duchesse d'Orléans, 53.

(3) Loret. Muze historique y féyrier 1661.

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cente le temps de reprendre ses forces. Elles allèrent ensuite se retirer au monastère de Ghaillot, pour y attendre la dispense du pape et, là encore, Buckingham trouva le moyen de multiplier tant d'extravagances et de folies que Monsieur témoigna quelque irritation d'assiduités aussi marquées et qu'Anne d'Autriche et la reine d'Angleterre, d'un commun accord, lui signifièrent en termes nets qu'il était temps pour lui de se rembarquer (i). Alors, le mariage d'Henriette-Marie et de Philippe d'Orléans fut célébré dans la chapelle privée de la reine d'Angleterre par l'évêque de Valence, Daniel de Cosnac, aumônier de Monsieur.

Tous ces mariages avaient préoccupé l'opinion de la situation du roi Charles II. « L'on parle du mariage du roi avec la nièce du prince de Ligne, dont il a, dit-on, deux fils, écrivait Pepys le 28 février 1661. Cette union ne me sourit pas. J'aime pourtant mieux qu'il en soit ainsi, que de voir arriver au trône le duc d'York dont on connaît les penchants catholiques » . Toute l'Angleterre presbytérienne ou anglicane pensait sur ce chapitre comme Pepys. Pourvu que la femme qu'épouserait le roi ne fût pas une Française, chacun devait être satisfait, du moment que le duc d'York serait écarté du trône (2). L'attitude dominatrice des diplomates français. avait accentué le peu de sympathie qui régnait alors entre les deux nations. Quand, en septembre 1661, à l'entrée du comte Brahé, ambassadeur de Suède, il y eut une bagarre entre les gens du baron de Watteville, ambassadeur d'Espagne à Londres, et ceux du comte d'Estrades, ambassadeur de France, le populaire prit nettement parti pour les Espagnols. De plusieurs jours, les Français n'osèrent se montrer dans les rues de peur d'être tués. « Il est étrange de voir comme

(1) Comte de Bâillon. Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Or^ lëans, p. 58.

(2) Charles lî ne se souciait pas d'épouser des princesses allemandes. « Elles sont toutes stupides », disait-il (Jesse, Mernoirs, II, p. 3). Il ne restait de choix qu'entre des princesses catholiques.

tout le monde se réjouit, notait Pepys. Eh! en vérité, nous aimons tout naturellement les Espagnols et nous haïssons les Français (i). » Cependant, s'il en faut croire un agent français à Londres, « le duc d'York, le roi et toute la Cour faisaient des vœux pour la France ». A peu près brouillé avec le gouvernement de son beau-père à la suite de ce déplorable incident, Louis XIV prit sa revanche en faisant écarter par Charles II les propositions de l'Espagne et en poussant la Cour de Lisbonne, ennemie naturelle de sa trop proche voisine, à offrir au roi de la Grande-Bretagne avec la main de l'infante Catherine, une dot de Sooooo livres, le port de Tanger sur la côte d'Afrique, et l'ile de Bombay dans les Indes orientales. En outre, on assurait au commerce anglais la liberté de négoce avec le Portugal et ses colonies. Le Portugal était, à ce moment, pleinement entré dans la sphère de l'influence française. Au lendemain de la mort du duc de Bragance qui avait restauré la monarchie portugaise en prenant le nom de Jean IV, Luisa de Guzman, fille du duc de Medina Sidonia, avait exercé la régence au nom de son fils Alfonso, mais on craignait les tentatives sans cesse menaçantes de l'Espagne et les ministres de Louis XIV étaient disposés à tous les sacrifices pour consolider l'indépendance du Portugal au détriment des prétentions castillanes. Fouquet envoya un agent en Angleterre pour soutenir la proposition portugaise, offrant une alliance avec Louis XIV contre l'Espagne, la France contribuant pour 3oo 000 pistoles dans les frais d'une expédition (2). Les conseillers, que Charles II appela à fournir leur avis sur la proposition de mariage, furent séduits par des avances qui paraissaient aussi avantageuses. Les caisses royales étaient vides ; Catherine de Bragance et sa dot seraient les bienvenues. Même Clarendon, anglican

(1) La haine des Français s'étendait même aux huguenots que le peuple anglais ne dififérenciait pas des catholiques. Pepys, qui avait épousé la fille d'un huguenot français, partageait l'opinion de ses compatriotes.

(2) Clarendon. Mémoires^ III, p. 187.

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renforcé, admit, à la faveur d'une si belle dot, un article garantissant à la reine le libre exercice de sa religion et Vautorisant à avoir, dans chacun de ses palais, une chapelle et des aumôniers. On s'occupa, dès lors, de former la maison de la future reine, et parmi les dames d'honneur qui furent désignées pour en faire partie, se trouvait une amie de la jeune princesse d'Orléans, Frances Stewart, élevée en France, et pour qui sa mère avait rêvé un instant la faveur de Louis XIV. Henriette-Marie écrivait donc à son frère le 24 février 1662 : « Je n'ai pas voulu perdre cette occasion de vous écrire par Mme Stewart qui mène sa fille pour être une de celles de la reine votre femme. Si ce n'eût pas été à ce sujet, je vous assure que j'aurais eu bien de la peine à la laisser partir d'ici, étant la plus jolie fille du monde et la plus propre à parer une Cour (i) ».

La maison de la nouvelle reine composée, tout le monde s'attendait à la voir bientôt débarquer, mais la flotte anglaise, commandée par le comte de Sandwich, que Charles II avait envoyé à Lisbonne avec ordre de ramener la fiancée et la dot, ne paraissait point. Les papiers du président Bouhier contiennent à ce propos une curieuse explication. « Les Anglaises, dit-il, ont à déshonneur d'être rasées quelque part que ce soit. Les Portugaises tiennent l'opinion contraire. C'est ce qui fit que, Charles II ayant épousé par procureur Catherine de Portugal, on retarda son voyage jusqu'à ce qu'elle fût en état de paraître devant lui comme une Anglaise (2) ». Les notes du président Bouhier sont souvent sujettes à caution. En cette circonstance, la réalité était plus étrange encore que ce bizarre

(1) Comte de Bâillon. Henriette- Anne Angleterre, duchesse d'Orléans, p. 80. — « C'est assurément la plus belle fille qui soit en cette Cour », écrira Courtin en 1665.

(2) Barrière. La Cour et la Ville, 379. — Ce qui donna lieu à cette anecdote courante à cette époque en Angleterre, c'est qu'il y avait dans la suite de la reine un officier qu'on appelait le barbier de rinfante. C'était, en réalité, un cbirurgien. Mais, en Angleterre, les fonctions du cbirurgien et du barbier étant séparées, on jasa à ce propos [Mémoires de Grammont, ch. VI).

récit. En promettant une opulente dot à l'infante, les ministres portugais ne s'étaient pas préoccupés d'immobiliser dans les coffres de l'État somme suffisante pour les versements à faire. Aussi, tout le cortège de dames, d'aumôniers et de fonctionnaires divers, qui devaient accompagner Catherine de Bragance, réuni et prêt à embarquer, il fallait, après avoir employé tous les moyens dilatoires, avouer au comte de Sandwich, qui devenait pressant, la pénurie du trésor royal. Le comte de Sandwich n'avait pas dans ses instructions l'ordre de faire confiance au gouvernement portugais. Il insista pour un versement et, faute d'espèces, dut se contenter d'emporter la dot en valeurs et en marchandises. Il se borna à stipuler pour se garantir que l'estimation des marchandises embarquées serait faite à Londres et que quitus ne serait donné qu'après réalisation. Cet arrangement tirait le gouvernement portugais d'une situation difficile et fut en conséquence accepté avec reconnaissance. On s'empressa d'embarquer, dans les cales des navires anglais, tout ce que les docks de Lisbonne contenaient de marchandises coloniales disponibles et le comte de Sandwich put mettre à la voile.

Le 20 mai, la flotte était en vue de Speathead, et le jour même, le roi recevait l'infante à Portsmouth (i). « Je suis arrivé hier, vers deux heures de l'après-midi, écrivait-il à lord Clarendon, et dès que je me fus changé, j'allai dans la chambre de ma femme. Je l'y trouvai alitée par suite d'un léger rhume et d'une certaine tendance à la fièvre. Je suis en état de vous dire ce que j'ai vu, ce qui peut se résumer ainsi : sa figure n'est point de celles qu'on pourrait qualifier à bon droit de belle, bien qu'elle ait de fort beaux yeux et qu'elle n'ait dans ses traits aucun détail qui puisse faire honte à qui que ce soit. Loin de là, l'impression

(1) Pepys note dans son Journal : « Le soir, toutes les cloches sonnèrent et on fil des feux de joie en l'honneur de la reine, débarquée la nuit dernière à Porl«moulh; mais je ne vois pas d'allégresse, et il n'y a que de rindiffércnce dans le cœur du peuple, mécontent du libertinage, de l'orgueil de la Cour et des dettes qu'elle contracte. »

JUSTES NOCES

qu'elle produit est des plus agréables que j'aie jamais rencontrée et si je me connais un peu dans Vart d'interpréter les traits du visage, comme je le crois, elle doit être une des meilleures personnes qui soient au monde. Sa conversation, autant que j'en puis juger, est très bonne, car elle ne manque pas d'esprit et le timbre de sa voix est fort agréable. Vous serez étonné de voir à quel point nous nous connaissons mutuellement. En un mot, je me trouve très heureux, car j'ai l'espoir certain que nos deux caractères s'accorderont fort bien. Je n'ai pas le temps d'en dire davantage (i) ».

Deux jours après, il écrivait à sa sœur, la duchesse d'Orléans : « Milord Saint-Albans vous fera une description si complète de ma femme, que je n'entreprendrai pas de vous la donner, seulement, je dois vous dire que je me trouve fort heureux. J'ai été marié avant-hier (2), mais la mauvaise chance qui poursuit ma famille est aussi tombée sur moi, car M. le Cardinal m'a fermé la porte au ne&^ et quoique je ne sois pas aussi furieux que l'a été Monsieur, et que même je ne sois pas fâché de laisser passer tout cela, avant d'aller trouver ma femme dans son lit, néanmoins, je compte bien lui faire passer son temps, la première nuit, mieux qu'il ne l'a fait pour vous. J'ai l'intention d'aller lundi prochain à Hampton Court, où je resterai jusqu'à ce que la reine (3) y vienne (4) ». Le portrait, tracé par Charles II, était plutôt indulgent. Pour d'autres que le roi, l'infante de Portugal était une petite brune, gauche, courte, trapue, basanée ; ses dents mal plantées déformaient sa bouche (5). Avec ses vingt-quatre ans et ses costumes exotiques, elle avait déjà

(1) Jesse. Memoirs, III, 6.

(2) Daubi^ny, aumônier de la reine-mère, célébra d'abord le mariage catholique dans la chambre de Catherine. Puis Charles IF et la r«^ine furent mariés, selon le rite anglican, par Sheldon, évéque de Londres.

(3) Charles II désigne toujours ainsi Henriette-Marie.

(4) Comte de Bâillon. Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, p. 85.

[b) Agnès Strickland. Lifes of ihe queens of England, t. VIII, p. 312,

la taille épaissie par une vie sédentaire. Elle ne savait pas un mot d'anglais, ses femmes lui ayant persuadé qu'il était de l'intérêt et de la grandeur du Portugal, qu'elle ne fit point cette concession à sa nouvelle patrie. Elle n'avait jamais parlé à un homme, elle ne s'était montrée à aucun regard, même pendant la traversée. « C'est une chauve-souris, disaient les courtisans, ce n'est pas une femme (i) ». Peutêtre étaient-ce cette réserve excessive, cette maladresse d'allure qui plurent d'abord au roi et le portèrent à se vanter qu'il offrirait à sa Cour un modèle de fidélité conjugale. « La reine est à Hampton Court depuis quelques jours, écrivait Pepys le 3i mai. Tout le monde dit qu'elle est jolie et modeste et que le roi la trouve à son goût. Je crois d'après cela que M^^e Castlemaine sera supplantée. »

Supplanter lady Castlemaine! Pepys y songeait-il? La maîtresse royale était sur le point d'accoucher et son état avait mis quelque trouble dans ses relations avec son amant, mais la comtesse n'était point décidée à se laisser évincer. Pour la faire consentir au mariage, il avait fallu lui faire des promesses dont elle allait exiger l'exécution. « La reine, dit John Rcresby, n'avait rien, ni dans son maintien ni dans sa personne qui put lutter avec la comtesse de Castlemaine, la plus belle femme de son temps (2) ». John Evelyn vint de Londres à Hampton Court et vit la reine qui dînait en public. Le duc d'Ormond le présenta et il lui baisa la main. Son impression fut assez favorable. Il constata que c'était encore la plus belle femme de toute la compagnie. « Quoique petite de stature, dit-il, elle était joliment faite avec de beaux yeux pleins de langueur. Des dents, qui lui gâtaient la bouche, s'avançaient un peu trop, mais tout le reste était assez attrayant ». Dire qu'elle était la plus belle des femmes présentes, ce n'était pas au fond faire d'elle un grand éloge, car, s'il en faut croire les contemporains, jamais on ne vit bande de plus

(1) Jesse. Memoirs, II, p. 7.

(2) J. Reresby. Mémoires, 0.

JUSTES NOCES

affreux laiderons que les suivantes portugaises qui formaient son entourage. Glarendon se demande comment on avait pu rencontrer un pareil nombre de vieilles hargneuses (i). « A la Taverne du Triomphe, le capitaine Ferrers, rapporte Pepys, me montra des dames portugaises venues avec la reine.

Leurs vertugadins sont étranges. Je ne trouvai en elles rien de plaisant. » Il est vrai qu'il ajoute aussitôt que ces bizarres personnes commencent à se civiliser.

« Elles regardent déjà à droite et à gauche, savent très bien embrasser et je suis certain qu'elles négligeront bientôt les habitudes de réclusion de

leur pays. Elles Catherine de Bragance, reijie d'Angleterre, se plaignent Peinture de Peter Lely, gravé par B. Hall.

beaucoup de ne

pas avoir de bonne eau à boire. Plusieurs personnes de qualité, hommes et femmes, étaient venues pour les voir. »

(1) Glarendon. Mémoires, II, 419. — « Cette suite, disent les Mémoires de Grammont, était composée de la comtesse de Panetra, en qualité de dame d'atours, de six monstres qui se disaient filles d'honneur, et d'une duègne qui se portait pour gouvernante de ces rares beautés. )> L'un, pourtant, de ces monstres, fut la maîtresse de Buckingham.

Ce que l'on reprochait surtout à ces étrangères, c'était de former autour de la reine une petite cohorte qui ne se laissait pas entamer.

La comtesse de Castlemaine, favorite en titre, avait vu d'un fort mauvais œil le mariage de Charles 11. Pour apaiser sa colère et ses plaintes, le roi lui avait promis solennellement que son mariage, loin d'être pour elle une cause de bannissement de la Cour, serait un prétexte à lui donner une position officielle. Et il l'avait en effet nommée dame de la chambre de la nouvelle reine. Restait à faire agréer la nomination par la reine. Convaincu que Catherine n'était en rien au courant des choses de la Cour, le roi eut soin, sur la liste qu il soumit à la reine, de placer en première ligne la comtesse de Castlemaine. Mais, Catherine avait été prévenue contre la faute de Marie-Thérèse et on Tavait engagée à lutter contre les favorites. Elle raya le nom de la comtesse sur la liste présentée par le roi et pria Charles II de lui donner la permission de retourner d'où elle venait (i). « Là dessus, il y eut dans le ménage royal, raconte Pepys, une brouille d'une nuit et d'une journée. Enfin le roi a promis de ne plus voir la comtesse. Je ne puis croire qu'il la délaisse ainsi, il l'aime trop pour cela. » En effet, quelques jours après, cédant à de nouvelles instances de l'impérieuse favorite, il voulut l'imposer à la reine devant toute la Cour assemblée. Catherine, se maîtrisant, essaya de faire un accueil gracieux à sa rivale, mais ses yeux se remplirent de larmes, et, prise d'un spasme violent, il fallut l'emporter dans ses appartements (2). « Vous me mandez, écrivait sa sœur à Charles II que l'on a rendu de mauvais services à une personne auprès de la reine votre femme. Hélas! comment est-il possible qu'on puisse dire de telles choses? Pour moi, qui connais votre innocence, je l'admire; mais pour laisser la raillerie, je vous prie de me mander comment la reine prend cela. L'on dit ici qu'elle

(1) Journal de Pepys, 26 juin 1662.

(2) Jesse. Memoirs, II, p. 15.

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en est dans une douleur sans pareille et à vous parler franchement, je crois que c'est avec raison. Pour ce qui est de ces sortes d'affaires, il y a bien du ravage ici, non pas comme chez vous par la reine, mais par les maîtresses (i). »

Charles II, non content d'avoir imposé la comtesse de Castlemaine à Catherine, était résolu à tenir la parole qu il avait donnée de la faire dame de la chambre. Vainement, le duc d'Ormond et le chancelier Clarendon s'efforcèrentils de l'en dissuader. C'était, disaient-ils, forcer la reine à une complaisance contre laquelle se révoltaient la chair et le sang (2). Au lendemain de cette démarche, Clarendon recevait du roi la note suivante : c La dernière fois que vous fûtes ici, j'oubliai de vous prier de donner à Broderick le bon conseil de ne plus se mêler désormais de ce qui regarde Milady Castlemaine et qu'il fasse attention à ne point se faire l'auteur de propos scandaleux, car, si je découvre qu'il se soit rendu coupable de pareille chose, je ferai en sorte qu'il se repente jusqu'au dernier moment de sa vie. Et puisque j'ai abordé ce sujet, je crois très nécessaire de vous donner un bon petit conseil pour que vous n'alliez point vous imaginer qu'en faisant un peu plus de bruit sur cette affaire, vous êtes en état de me faire renoncer à ma résolution, ce que rien au monde ne saurait faire. Je veux être malheureux dans ce monde et dans l'autre, si je manque si peu que ce soit à ce que j'ai résolu, qui est de faire Milady Castlemaine dame de la chambre à coucher de ma femme. Et quel que soit celui que je trouverai à se mettre en travers de ma résolution, à moins que ce ne soit exprès par mon ordre, je serai son ennemi jusqu'à la fin de ma vie. Vous savez quel ami j'ai été pour vous. Si vous voulez m'obliger éternellement, rendez-moi cette affaire-là aussi aisée que vous pourrez, quelle que soit

(1) Comte de BaiUon. Henriette" Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans^ p. 121.

(2) Clarendon. Mémoires, II, 431.

l'opinion que vous en ayez, car je suis résolu à la mener à bonne fin, quoiqu'il en puisse advenir, et je le jure solennellement devant Dieu tout-puissant. Si donc vous voulez que je vous continue mon amitié, ne vous mêlez plus de cette affaire, sinon pour faire taire tous les propos faux et scandaleux et pour faciliter ce en quoi j'estime que mon honneur est tout à fait intéressé. Et qui que ce soit que je trouve être hostile à Milady Gastlemaine en cette affaire, je vous promets, de ma parole, d'être son ennemi aussi longtemps que je vivrai. Vous ferez voir cette lettre à Milord lieutenant et si vous êtes, l'un et l'autre, dans l'intention de nVétre agréable, vous vous comporterez en -cette affaire comme, étant de mes amis (i) ». Tout le monde se le tint pour dit. Malgré la résistance de Catherine, la favorite fut admise quotidiennement dans sa chambre où elle était l'objet de l'attention du roi et des courtisans, tandis que Catherine restait à l'écart, seule et silencieuse. Après avoir longtemps résisté, la reine prit le parti de se résigner. Elle finit par parler à Castlemaine et à la recevoir sans faire de distinction avec ses autres dames. « Cette concession faite au roi, rapporte Clarendon, lui enleva l'estime qu'il conservait, malgré tout, pour la courageuse résistance de la reine, et il n'y vit plus qu'un caprice de femme (2) ».

Cependant, en octobre i663, elle tomba gravement malade. Elle l'appela près d'elle et, sans lui faire aucun reproche sur le passé, le pria de permettre que son corps fût transporté en Portugal pour être inhumé au milieu des siens. Elle le supplia de protéger son pays contre les entreprises de l'Espagne. Charles II, baignant de ses larmes la main de la malade, le lui jura. « La nuit du vendredi au samedi, raconte l'ambassadeur français, le comte de Comminges, la reine pensa mourir. Elle reçut le viatique, fit son testament et se fit couper les cheveux après avoir donné ordre à ses affaires domestiques. Elle consola

(1) Law. A Short history of Hampton Courte p. 275.

(2) Glarendon. Mémoire's, II, 453,

le roi avec beaucoup de tranquillité et de douceur, se réjouit de le voir bien fort, en bon état de se marier avec une princesse de plus grand mérite et qui pût contribuer à la satisfaction et au repos de son État. Il fallut retirer le roi de ce spectacle funeste qui s'était attendri jusqu'à l'évanouissement. Tout le jour se passa en craintes. Le soir, le sommeil - lui donna quelque repos. La nuit se passa sans redoublement et, présentement, elle est en meilleur état bien que les médecins n'assurent encore rien de sa santé. La religion catholique ferait une grande perte et sans ce prétexte-là sans doute poursuivrait-on davantage que l'on ne fait et du moins plus ouvertement (i). » Pendant ces journées, la Cour désorientée se préoccupait déjà de la reine du lendemain. Quant à Charles II, son émotion, réelle pendant cette scène touchante, ne l'avait pas empêché d'aller souper chez Lady Gastlemaine où il était certain de trouver la belle Stewart, car « il avait menacé la dame, où il soupe tous les soirs, de ne mettre jamais les pieds chez elle si la demoiselle n'y était (2). » Chaque soir, Pepys avait par Mme Sarah, la femme de charge du comte de Sandwich, voisin de logement de Lady Gastlemaine, le détail de ces soupers. C'était son mari qui les cuisinait. « C'est une chose bien étrange! » écrivait le digne annaliste dans son journal, ne comprenant rien à la comptabilité en partie double du cœur de Charles II (3). La reine, cependant, semblait avoir triomphé du mal. La crise redoutable était passée et la fièvre pourpre l'avait laissée tachetée comme un léopard. Mais, du moins, pendant ces instants critiques, on lui avait laissé toute liberté de faire appel aux secours de la religion. « Elle a reçu l'Extrême Onction, et les prêtres y ont mis tant de temps que les médecins étaient furieux (4). » Elle souffrait horriblement de la tête

(1) Bib. Nat., Fds français 10712. Lettres de Commlnges.

(2) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, Z><?/;ecAe« de Comminges, t. IV.

(3j JaK/Virt/ ^fe 7^€/^y*,r20-O€tobr^ 1663. (4) Journal de Pepys, 19 octobre 1663.

JUSTES NOCES

et de la gorge. On lui mit sur la tête un bonnet de nuit contenant de précieuses reliques. Daubigny, Taumônier de la reine-mère, lui dit pendant sa convalescence que c'était à cela qu'elle devait sa guérison. « Non, répliqua-t-elle en souriant au roi, c'est plutôt aux prières de mon mari (i). » Dans les derniers jours d'octobre, elle avait toujours le délire, c Ce matin, raconte Pepys le 26 octobre, elle était persuadée qu'elle était accouchée, s'étonnait d'avoir été délivrée sans douleur et était fort chagrine d'avoir un enfant aussi laid. Mais le roi qui était présent, dit : « C'est un très beau garçon. — Non, répliqua-t-elle, s'il vous ressemblait, il serait beau et j'en serais fière. » Le lendemain, après une fort bonne nuit, elle divaguait encore, parlant toujours de ses enfants. Elle se figurait qu'elle en avait trois et que sa fille ressemblait au roi. Les attentions que lui avait témoignées Charles II au plus fort de son mal, avaient beaucoup frappé les gens de service et, par leur canal, la petite bourgeoisie. Un poète alors très apprécié, Waller, célébra Charles II rendant la vie à Catherine. « Celui-là, disait-il, que jamais on ne vit s'attrister au sujet de tant de royaumes qu'on lui arracha, il réserva ses larmes pour vous qui lui êtes plus chère et qui avez plus de prix pour lui que tous ses royaumes, car lorsqu'échouait tout art de guérir, alors qu'élixirs et cordiaux restaient sans effet, il laissa tomber sur vos joues pâlies cette pluie qui vous ranima comme une fleur qui languit (2). » Les gens de Cour, cependant, suivant la coterie à laquelle ils appartenaient, envisageaient les choses sous des jours différents'. € Il faut avoir été témoin de ce que j'ai vu pour le

(1) Ward. Journal, 98.

(2) Jesse. Memoirs, fll, p. 27. — Saint-Evremond écrivait à Corneille au sujet de Waller : « M. Waller, un des plus beaux esprits du siècle, attend toujours vos pièces nouvelles et ne manque pas d'en traduire toujours un ou deux actes en vers ang-lais pour sa satisfaction particulière. Vous êtes le seul de notre nation dont les sentiments aient l'avantage de toucher les siens. Il demeure d'accord qu'on parle et qu'on écrit bien en France. Il n'y a que vous, dit-il, de tous les Français, qui sachiez penser. »

croire, écrivait le comte de Comminges à Louis XIV. Jusqu'au moindre courtisan se donnait la liberté de marier son maître, chacun selon son inclination. Mais les plus confidents parlaient de la fille du prince de Ligne, à laquelle le roi d'Espagne devait faire de grands avantages. Je puis assurer à Votre Majesté que si la malade échappe, elle rompra bien des mesures, et que peu de gens en auront de la joie, si ce n'est M. et M"^»®la duchesse d'York qui se voyaient bien éloignés des belles espérances, desquelles, apparemment, ils se peuvent flatter, puisque l'on dit que la reine ne peut avoir d'enfants. »

(1) Bib. Nat. Fds français. 10712. Lettres de Comminges.

Le Règne de Barbara Palmer*

ARBARA Palmer est la plus grande favorite qui, au prix d'éclipsés, d'intérims acceptés et de complaisances plus ou moins perverses, a régné pendant près de dix-huit ans sur la Cour de Charles II.

Mariée de bonne heure à un gentihomme royaliste, le roi n'avait pas été son premier caprice. « Je suis prête, écrivait-elle en lôSg au brillant comte de Chesterfield, je suis désireuse d'aller courir le monde avec vous... Je vivrai et je mourrai en vous aimant au delà de tout. » Mais pour filer le parfait amour avec le comte de Chesterfield, Barbara se heurtait à deux obstacles. Tout d'abord, elle avait un mari, qui ne pouvait guère l'empêcher de le tromper, mais qui pouvait l'empêcher de partir. Puis, comme elle était aussi joueuse que le chevalier de Grammont, mais ne savait pas comme lui corriger la fortune, elle ne tardait à perdre tout ce qu'elle possédait et à quereller son amant pour en obtenir des prêts d'argent. Charles II se trouva tout heureusement sur sa route pour consoler ses désillusions et la réargenter. Au moment de la restauration, elle était maîtresse plus ou moins officielle et ne devint guère maîtresse déclarée qu'en juin 1661. C'est le mois suivant que Pepys, placé devant elle au théâtre, rapporte qu'il ne cessa de la regarder pendant tout le spectacle et qu'elle lui plut beaucoup. A dire vrai, cet excellent commis de la Marine paraît avoir eu pour la maîtresse du roi un fort, quoique platonique béguin. Le 8 décembre 1661, comme employé au sceau privé, il scella la patente qui faisait de Roger Palmer, un comte de Castlemaine et un baron de

Limerick en Irlande (i). « Mais, ajoute-t-il dans son journal, les seigneuries appartiennent aux enfants mâles issus de sa femme Lady Barbara. L'on sait pourquoi. » Oui, toute la Cour savait pourquoi, et certain jour où la duchesse de Richmond, pas Frances Stewart, qui n'était pas mariée alors, une autre duchesse de Richmond, se prit de querelle avec la comtesse de Castlemaine, elle l'appela « Jane Shore » et lui souhaita de finir en mendiante comme la maîtresse d'Édouard IV. Il est vrai que la duchesse de Richmond était une femme et que si elle avait, comme Pepys, trouvé dans le jardin privé de Whitehall, étendu sur des cordes le beau linge de Lady Castlemaine, elle n'eût pas admiré ses magnifiques chemises et ses jupons ornés dans le bas de riches dentelles, mais elle les eût jalousés. (( Je n'avais jamais rien rêvé de si beau, observe Pepys, et je fus enchanté de les contempler».

C'était le moment où la reine Catherine venait de débarquer. Le roi dînait et soupait tous les soirs chez la favorite. Il y était, la nuit où l'on fit des feux de joie pour l'arrivée de la reine. Presque toutes les maisons de la rue étaient illuminées. La sienne n'avait pas de feux et cela fut remarqué. Quand le roi se rendit à Portsmoulh, elle versa beaucoup de larmes et s'abstint pendant son absence de sortir de chez elle. Une seule fois, elle se hasarda au théâtre, mais le peuple lui jetait des regards de mépris. «Je fus chagrin de le voir, note son adorateur Pepys (2). » Et ce curieux observateur ajoute que, quelques jours avant le départ du roi, celui-ci avait envoyé chercher des balances pour se peser ainsi que sa maîtresse. Elle était enceinte de l'enfant, qui fut plus tard titré duc de Southampton et se trouva plus lourde que le roi, ce qui les fit beaucoup rire. Quelques jours après, une querelle violente éclatait' entre Lady Castlemaine et son mari. Et, à la suite de cette scène,

(1) Glarendon rapporte dans ses Mémoires que ce fut un ouvrage imprimé en France, sur les amours du roi Henri IV, qui donna à Charles II l'idée de titrer Lady Castlemaine M™» Palmer.

(2) Journal de Pepys, 21 mai 1662.

LE RÈGNE DE BARBARA PALMER

elle désertait le domicile conjugal, emportant sa riche argenterie, ses joyaux, ses belles affaires, et allait s'installer à Richmond, chez un de ses frères, pour être au dehors de la ville afin que le roi, qui était alors à Hampton Court, puisse aller plus facilement la voir. Cette bourrasque faisait scandale et il ne fallait rien moins que la cause qu'on lui donnait une dizaine de jours plus tard pour apaiser l'indignation populaire. Le comte de Castlemaine n'avait pas querellé sa femme en mari qui ne se souciait pas de jouer le rôle d'un complaisant. Il s'agissait de l'enfant qui venait de naître et de son baptême. Palmer avait fait appeler un prêtre catholique. Quelques jours après, Barbara avait fait baptiser de nouveau le bébé par un ministre anglican. Lord Oxford et la duchesse de Suffolk servant de témoins, en présence du roi. Après la scène du i5 juin, le mari, abandonné, sans linge et sans domestiques, sauf le portier, avait pris la route de la France. Où allaitil? Evidemment s'enfermer dans quelque monastère. C'était bien la preuve qu'il avait tort. Sitôt après ce départ, Lady Castlemaine revenait s'installer dans sa maison de King's street.

C'est là qu'elle habitait lorsque, le 23 août, la reine venait s'installer à Whitehall. On lui fit une assez belle entrée. « Toute la fête, rapporte Pepys, se résumait en un grand nombre de bateaux et de barques et deux arcs de triomphe, représentant l'un un roi et l'autre une reine, avec ses filles d'honneur assises très gracieusement à ses pieds. Le roi et la reine parurent, sous un dais, dans un bateau accompagné de mille barques, autant que j'en pus juger, car il y en avait tant que l'on ne pouvait voir la rivière ni discerner le roi et la reine. Ils abordèrent au pont de Whitehall et furent salués par les canons. Ce qui m'enchanta, ce fut la présence de Milady Castlemaine près de nous, appuyée sur un canon de Whitehall. C'était bien étrange de voir son mari et elle se promenant en long et

(1) Journal de Pepys, 26 juin 1662.

en large, sans faire attention Tun à Vautre (i). A son arrivée, il ôta son chapeau et elle lui fit un salut très poli. Puis, après cela, ils ne se regardèrent plus. Seulement, de temps à autre, il prenait l'enfant, que la nourrice tenait dans ses bras, et le dodelinait. Un petit incident. Un écKafaudage au-dessous de nous menaça de crouler, et nous craignions un accident qui n'eut pas lieu, mais elle fut la seule de toutes les grandes dames qui courut en bas, parmi la populace, pour savoir ce qui était arrivé, et prit soin d'un enfant qui s'était fait mal. Je trouve cela très généreux de sa part. Dans la suite, un personnage botté et épexonné eut avec elle une. longue conversation. Gomme elle était coiffée en cheveux, elle prit son chapeau qui était très simple, se le mit sur la tête pour se garer du vent, et cela lui allait très bien comme tout ce qu'elle porte. Je partis sans pouvoir me rassasier de la voir (2) ». Quelques jours plus tard, chez la reine-mère, Pepys revoit Milady Gastlemaine ; il la compare à Catherine et elle lui plaît davantage. Quant à la reine Marie, « c'est, constate-t-il, une très petite personne, fort ordinaire, qui n'a rien, pas plus dans son extérieur que dans ses vêtements qui la distingue d'une '^utre femme. » Elle a ramené de France, d'où elle arrive, M. Grofts, James, le bâtard du roi, né à Rotterdam de Lucy Walters, le 7 avril 1649 qu'on appelle Grofts parce qu'il a été élevé en France par les soins de ce lord. G'est un jeune, garçon élégant, et plein de vivacité. Il ne quitte pas I.ady Gastlemaine. On dit, d'ailleurs, que les deux reines sont très bonnes pour lui. Henriette- Marie a surveillé ses études chez les Jésuites, car James Grofts a été élevé par les Révérends Pères. « Le roi et la reine étaient très gais. Le roi voulait faire croire à sa mère que la reine était enceinte et affirmait que celle-ci le lui avait dit. A cela la jeune reine répondit : « Vous mentez ». Gomme ce sont les premiers mots d'anglais qu'elle prononce, le roi s'en divertit

(1) M. Palmer était revenu de France après un court séjour.

(2) Journal de Pepys, 23 août 1662. , ^ , , , ^ *

LE RKGNE DE BARBARA PALMER

La Signature de îa paix à Bréda (24 août 1667). Gravure hollandaise non signée. (Bibliothèque Nationale. Collection Hennin.)

et voulut lui faire dire en anglais : « Avoue et sois pendu (1). »

Quelques semaines plus tard, Lady Castlemaine accompagne la reine à sa chapelle qu'on vient de terminer d'édifier à Saint-James. Elles arrivent en voiture à travers le parc. « Je me faufilai après elle, rapporte notre badaud, et parvins jusqu'à son cabinet. Là, j'admirai le bel autel, les ornements, les moines dans leurs vêtements et les prêtres portant leur belle livrée. J'entendis leur musique. Il n'y avait pas d'accord (2). » En novembre, voici qu'on annonce que Lady Castlemaine est de nouveau enceinte des œuvres du roi. (( Quoique son mari, tout en demeurant en ville, ne

(1) Journal de PepySy 7 septembre 1662. {2)lJournal de Pepys, 21 septembre 1662.

mange ni ne couche avec elle, on lui mettra Tenfant sur le dos (i) », remarque philosophiquement Pepys.

Vers le même temps, la Cour et la Ville commencent à s'entretenir des fredaines du duc d'York. Jacques estime sans doute, en effet, qu'il a fait suffisamment en donnant un rang à la fille du chancelier, et tout l'amour qu'il lui jura jadis est oublié, depuis qu'il a mis sa conscience en repos par la déclaration de son mariage. Tout d'abord, il fait la cour à Mme Carnegy. C'est une galante qui est à la mode. « Sa bonté naturelle ne fit pas beaucoup languir son nouvel amant observe malicieusement Hamilton. Son mari ne la gêne guère, car il est en Ecosse et il n'en revient qu'à la mort de son père qui lui laisse le nom de Southesk. Le duc d'York est depuis longtemps chez lui chez M^^^ Carnegy et ce retour du mari lui paraît bien incommode. Talbot, qui revient de Portugal, ne sait rien des choses de Londres. Le duc d'York l'invite à l'accompagner chez la femme à qui il fait la cour, mais il le laisse dans l'antichambre. Southesk, assure la dame, est allé faire un tour aux dogues, aux ours et aux taureaux, spectacles qu'il préfère au théâtre, et il convient de profiter de son absence. On en profite si bien que Talbot s'ennuie dans l'antichambre et se met à la fenêtre pour regarder les passants. Or voici qu'un carrosse s'arrête et Talbot en voit descendre son vieil ami Carnegy qu'il n'a plus revu depuis l'exil en Flandre. « Eh, bonjour, Carnegy, mon vieux cochon, lui dit-il, d'où diable sors-tu qu'on ne t'a plus vu depuis Bruxelles ? Que viens-tu faire ici ? En voudrais-tu, toi aussi, à la Southesk ? Si cela est, mon pauvre ami, tu peux t'en retourner d'où tu viens, car je t'apprendrai que le duc d'York en est amoureux et ma foi, à l'heure où je te parle, il est en train, là-dedans, de lui en dire deux mots. » Et Talbot, en sentinelle ferme sur la consigne, pousse le fâcheux vers l'escalier et le met à la porte de chez lui. Southesk hésite un instant dans la rue, puis

(1) Journal de Pepys, 3 novembre 1662.

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remonte en carrosse et quand le duc d'York sort des cabinets de la belle dame, Talbot, qui meurt d'envie de se parer du service qu'il a rendu, fait à son prince un récit qu'il est seul à trouver plaisant. Tel fut l'incident qui mit fin à la liaison du duc d'York et de M^^ Southesk, interruption fort opportune, car Southesk s'avisait à ce même moment de se venger à la façon du mari de la belle Ferronnière. Il transmit aisément son mal à sa femme, mais le duc d'York avait pris le large et papillonnait autour de M*»e Robarts. Elle avait épousé un vieillard avare et ambitieux, mais encore plus prudent. Il n'eut point de repos qu'il n'eût mis les hautes montagnes du pays de Galles entre sa femme et le prince trop galant. Le duc d'York s'en consola en chassant.

Digby, comte de Bristol, qui ménageait au roi des parties de plaisir et de débauche, avait deux belles cousines, M"es Brooke. Il avait essayé d'intéresser le roi à quelqu'une de ces belles personnes. Mais Mme de Castlemaine, qui se croyait sûre de M^i^ Stewart, ne se souciait pas d'accepter une autre rivale. Elle chercha pouille à Charles II et signifia au comte de Bristol qu'il eût à rengainer ses desseins. Alors M^^e Brooke se laissa courtiser, faute de roi, par un prince et les choses eussent été assez loin, si le chevalier Denham, écrivain satirique, qui se plaisait à goguenarder les maris jaloux et les femmes infidèles, ne s'était avisé, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, d'épouser M^i^ Brooke qui n'en avait que dix-huit. Le chevalier Denham avait trop raillé les aventures du mariage pour ne se point méfier et quand on offrit à sa femme le poste de dame du palais de la duchesse, il estima que ce serait trop le payer de son honneur de mari. Tandis qu'il exerçait une surveillance sévère, le duc d'York, d'abord pour rompre les chiens et puis ensuite sérieusement, ébaucha une intrigue avec lady Chesterfield. C'était une des filles de lord Ormond et un des Hamilton lui avait fait la cour. Mais, selon l'expression d'un contemporain, tout respirait à Whitehall les jeux et les plaisirs. Les beautés voulaient charmer et les hommes

ne cherchaient qu'à plaire. Pour arriver plus facilement à Mme de Ghesterfield, le duc d'York, qui étudiait la musique avec un guitariste à la mode, Francisco Gorbetta, prit prétexte d'aller s'exercer en compagnie du comte d'Arran, frère de .M™e de Ghesterfield, qui était logée dans la maison de son père. Un jour, on avait rêvé d'écarter le mari. Un seigneur français qui faisait alors florès à la Gour de Gharles II, le chevalier de Grammont, avait composé sur la Sarabande de P>ancisco un petit poème que frère, sœur et prince avaient répété plus de vingt fois en trio :

Jaloux, que sert tout votre effort?

L'amour est trop fort Et quelque peine, Que l'on prenne, Elle est vaine

Et quand deux cœurs, une fois, sont d'accord,

Il faut devant vous

Cacher ce qu'on fait de plus doux.

On contraint ses plus chers désirs

Mais pour les soins

De cent témoins

En secret on n'aime pas moins.

M. de Ghesterfield, roide comme un piquet, résistait à toute cette guitarrerie. Enfin survint un page : la reine, dont il était chambellan, le mandait au palais. Elle donnait audience à sept ou huit ambassadeurs de Moscovie. Sitôt Ghesterfield sorti, son beau-frère alla à ses affaires, laissant le prince aux siennes. L'audience des ambassadeurs moscovites terminée, le mari entra chez M^^ Stewart sur les pas du duc d'York : puisqu'il était là, point besoin n'était de se presser pour rentrer au logis. La conversation roula, en présence du roi, sur ces ambassadeurs lointains. « Les Moscovites ont tous de belles femmes, dit Grofts, et leurs femmes ont toutes la jambe belle. — Il n'y . en a point de si belle que celle de Mii« Stewart », dit le roi (i). La jambe de MUe Stewart était réputée dans toute l'Europe.

(1) Ham^Iton. Mémoires]de Grammont, ch. IX.

Frances Stewart, duchesse de Richniond.

Portrait par Peter Lely, gravé par S. Freeman.

Elle avait eu les honneurs d'une note diplomatique. Dans sa relation d'Angleterre, Courtin, ambassadeur de France, n'avait-il pas noté qu'elle avait la jambe si bien faite que les ambassadeurs qui venaient en Angleterre, allant chez elle par audience, lui demandaient, de la part de leur maître, la grâce de voir sa jambe (i). D'ailleurs, M^i^ Stewart était tellement persuadée des avantages qu'elle avait par-dessus toutes les autres, elle était si prête à faire la preuve par la démonstration qu'il n'eût pas été difficile, avec un peu d'adresse, de la mettre nue sans qu'elle y fit réflexion (2). Or, siM^i^ Stewart n'était pas très intelligente, elle était adorablement excitante. En effet, pour soutenir sa cause, elle se mit à remonter ses jupes jusqu'au dessus du genou. Toute l'assistance se plongea dans l'admiration. Seul, le duc d'York se posa en critique. La jambe de Mlle Stewart était trop menue; il préférait une jambe plus grosse et moins longue. Il n'y avait point de salut pour une jambe sans bas vert. Or, M. de Chesterfield savait parfaitement que sa femme avait la jambe grosse et courte et portait des bas verts. Quand un mari berné cherche un confident, il a toujours des choix exquis. Chesterfield conta ses soupçons et ses malheurs à Hamilton, le premier des galants de sa femme et servit ainsi à une explication qui les réconcilia. Mais Denham, furieuse de voir le duc d'York lui échapper, eut soin d'exciter Chesterfield, qu' Hamilton avait calmé. A de nouvelles confidences Hamilton, dans une crise de jalousie, répondit en engageant Chesterfield à mener incessamment sa femme à la campagne. On était en plein hiver. Rien n'y fit. Il installa la petite Chesterfield dans une maison des champs pour passer les fêtes de Noël, laissant ainsi le champ libre à Mnie Denham. Le vieux Denham n'avait pas de maison de campagne où cacher la femme qu'il surveillait, mais il avait voyagé en Italie. On y connaît des moyens plus sûrs

(1) Archives des Affiaires étrangères : Angleterre, GXXXVIL

(2) Hamilton. Mémoires de Grammont,

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d'éviter les accidents du mariage. Une tasse de chocolat, habilement assaisonnée, mit fin aux intrigues de la coquette. Denham, menacé d'être lapidé par la populace de son quartier, ordonna un enterrement magnifique, où l'on distribua au peuple quatre fois plus de vin brûlé qu'on n'en avait bu dans aucun enterrement en Angleterre (i). Cela le réconcilia avec la populace.

Tels étaient les jeux et les propos de la Cour de Charles II sur la fin de l'année 1662. Le roi, alors en très bonne santé, se rendait très souvent à Hampton Court et en revenait le jour même, mais sans suite et comme un simple particulier. Le matin, il prenait de l'exercice dans la cour du tennis, lorsqu'il ne sortait pas à cheval. S'il montait, il était en selle dès la pointe du jour et rentrait avant midi. Il aimait beaucoup le jardinage, s'intéressait aux plantations de la grande avenue de tilleuls, rayonnant de la façade Est du palais et au creusement du grand canal qui s'étend de cette façade jusqu'au fleuve (2).

Buckingham, Killegrew et Berkeley, comte de Falmouth, étaient alors ses favoris. Un jour, Thomas Killegrew entra chez le roi en costume de pèlerin. « — Où vas-tu ? lui demanda le roi. — En enfer, répondit Killegrew. Je vais demander au diable qu'il envoie Olivier Crom-well se charger des affaires de l'Angleterre. Car, pour ce qui est de son successeur, il est toujours occupé d'autres affaires que de celles-là (3) ». Charles II se mit à rire, mais il ne s'en occupa pas davantage des affaires de l'État. Le comte de Falmouth devait sa haute position au rôle d'entremetteur qu'il jouait entre le roi et lady Castlemaine. Il faisait grande dépense, avait belle humeur et tour d'esprit libertin. Quand il fut tué au combat naval de Lowestoft, le roi et surtout le duc dTork le pleurèrent; lady Castlemaine le regretta aussi. C'était un confident, et peut-être plus. Des

(1) HamiltoD. Mémoires de Grammont, ch. IX.

(2) Law. A Short hisiory of Uampton Court, p. 261.

(3) Jesse. Memoirs, III, 337.

amis de Pepys prétendaient l'avoir vue se mettre au lit, tandis que Berkeley était dans sa chambre (i).

Elle était plus en faveur que jamais dans Tannée 1 663. Le roi soupait chez elle au moins quatre fois par semaine et restait avec elle jusqu'au matin, mais il revenait toujours se coucher dans la chambre de la reine. Les sentinelles du palais voyaient ces promenades nocturnes et en jasaient.' En février i663, on fit beaucoup de bruit d'une fantaisie de la favorite. Elle avait engagé M^e • Stewart à un divertissement. Il lui passa par la tête un caprice qu'elle prétendit contenter. Elle voulut être mariée avec M^e Stewart. La noce se fit avec l'anneau, les cérémonies religieuses, les rubans et l'enlèvement de la jarretière. De méchantes langues prétendirent que lady Castlemaine, qui jouait le rôledel'épouseur, se leva pour céder sa placeau roi (2). Mais ce n'était là qu'un cancan. Miss Stewart, experte demivierge, allumait et ne flambait jamais. La parodie des rites anglicans avait très fort choqué les esprits religieux et notamment le chancelier Glarendon. On disait que lady Castlemaine avait étudié l'Arétin, qu'elle poussait le roi à ne s'occuper que de ses plaisirs et à avoir en horreur tout ce qui demandait du travail. En fait, tous ceux qui prétendaient lui donner de sages conseils étaient bien vite délaissés pour les conseillers de plaisir qui l'entouraient. Le chancelier, traité de vieux radoteur, ne faisait plus aucune figure à la Cour (3). Il était même rare qu'il parlât au roi. Quand le duc de Buckingham, qui était devenu l'un des principaux favoris, le voyait paraître, il disait au roi : « Sire, voici notre maître d'école qui vient ». D'autres fois, dans la chambre même du roi, il prenait le soufflet du foyer et le portait avec une gravité ridicule, caricaturant le chancelier portant le grand sceau. Alors le colonel

(1) Burnet. Histoire d'Angleterre, t. I, p. 195. — Pepys. Journal, 16 décembre 1663.

(2) Journal de Pepys, 9 février 1663.

(3) Journal de Pepys, 15 mai 1663.

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Titus se mettait à marcher devant lui, la pelle sur l'épaule, comme un huissier qui porte la masse (i). De la reine, on ne parlait presque plus. Jadis, quand l'ambassadeur d'Espagne s'opposait au mariage, il avait prétendu pouvoir affirmer que l'infante portugaise n'était point capable d'avoir des enfants. On n'avait point attaché d'importance à ces propos (2). Le comte de Bristol, comme machination contre le chancelier, avait envoyé à Lisbonne un cordelier pour savoir si on ne lui avait point fait prendre quelque breuvage qui l'eût rendue stérile. Peut-être aussi trouveraiton quelque nullité dans les formes, qui permet- La comtesse de Chesterfîeld. trait un divorce Portrait par Peter Lely, gravé par Thomas Wright,

car on ne pouvait

invQquer aucun acte reprochable à la reine (3). Charles II demeura étranger à cette intrigue. Son attitude à l'égard de Catherine était toujours indifférente, mais strictement courtoise.

(1) Hume. Histoire d'Angleterre, VI, 197.

(2) Burnet. Histoire d* Angleterre, I, 331.

(3) Bibliothèque Nationale. F^s français 10712. Lettre de Comminges au roi, 26 novembre 1663. — Ên débarquant à Lisbonne, le cordelier fut arrêté par la police et jeté en prison.

Vers ce temps-là, la reine signala un singulier abus qu'avait permis cette indifférence du roi. On venait de publier les dépenses, et elle y était portée pour 40 000 livres. « En le faisant connaître, elle a fait preuve d'esprit » (i). Cette déclaration fit, en effet, bonne impression dans le public. Mais la reine était étrangère, n'avait pas donné d'héritier et elle ne rencontrait guère que la sympathie d'une élite. Le i3 juillet i663, Pepys s'amusa à aller, dans Pall Mail, assister au retour de la promenade au Parc du roi, de la reine et des filles d'honneur. « J'attendis leur retour, raconte-t-il, en me promenant parmi les gens de cour qui restaient là dans le même but. Le roi et la reine arrivèrent bientôt, celle-ci vêtue d'une veste blanche garnie de dentelles avec une jupe cramoisie. Ses cheveux étaient arrangés à la négligente ; elle était vraiment fort bien. Le roi était aussi à cheval parmi les autres dames. Il ne faisait aucune attention à elle et, lorsqu'elle voulut descendre, personne ne se précipita pour lui venir en aide, comme elle paraissait s'y attendre. Ce fut son écuyer qui lui donna la main. Elle paraissait de méchante humeur, était très triste. Personne ne lui parlait; elle ne parlait ni ne souriait à personne. Elle avait sur son chapeau une plume jaune qui attirait tous les regards. Elle était encore très jolie. Je suivis la Cour jusque dans Whitehall où, en présence de la reine, toutes les dames se promenaient, bavardaient, jouant avec leurs chapeaux, leurs plumes, les essayant, les échangeant et plaisantant. C'était pour moi un spectacle ravissant de voir tous ces beaux habits, ces belles dames, Mme StcAvart surtout dans ce costume, avec ce chapeau retroussé, orné d'une plume rouge. J'admirais son petit nez romain, sa belle tournure. Elle est certainement la plus grande beauté que j'aie vue de ma vie ».

La correspondance des ambassadeurs ne contient pas traces de préoccupations plus graves. « Le chevalier de

(1) Journal de Pepys^ 7 mars 1663.

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Grammont (i), écrit quelques mois plus tôt le comte de Gomminges, arriva hier fort content de son voyage. Il a été reçu le plus agréablement du monde. Il est de toutes les parties du roi et commande chez M^e de Gastlemaine qui fit hier un assez bon tour, M™« Jaret, avec laquelle elle a ici un grand démêlé, devait donner à souper à Leurs Majestés. Toutes choses préparées, et la compagnie assemblée, le roi en sortit et s'en alla chez Mme de Gastlemaine où il passa Taprès-midi. Gela a fait grand bruit. Les cabales se remuent. Ghacun songe à la vengeance. Les unes sont pleines de jalousie, les autres de dépit, et toutes en général d'étonnement. Le ballet est rompu, manque de moyens. Il n'y a personne qui sache danser, et moins encore pour le diriger et former un sujet. Il y a bal de deux jours l'un et comédie. Les autres jours se passent au jeu, les uns chez la reine, les autres chez M^e de Gastlemaine, où la compagnie ne manque pas d'un bon souper. Voilà, Sire, à quoi on passe le temps (2) ». Rien d'utile, rien de sérieux. Le 4 juillet, Pepys assiste à une revue de Hyde Park. « Quel spectacle! les beaux chevaux! les beaux officiers! le roi! les ducs ! les deux reines dans la même voiture de la reinemère ! )) Mais cet hommage rendu à la splendeur du coup d'œil, le mémorialiste redevient chagrin : « Gette revue avait pour prétexte de montrer à une marquise française la

(1) Le chevalier (de Grammont), dit Bussy-Rabutin dans son Histoire amoureuse des Gaules, avait les yeux riants, le nez bien fait, la bouche belle, une petite fossette au menton qui faisait un agréable effet sur son visage, je ne sais quoi de fin dans la physionomie, la taille assez belle s il ne se fût point voûté, l'esprit galant et délicat. ]1 écrivait le plus mal du monde. Quoiqu'il soit superflu de dire qu'un rival est incommode, le chevalier l'était au point qu'il eût mieux valu, pour une pauvre femme, en avoir quatre sur les bras que lui seul. Il était libéral jusqu'à la profusion et, par là, sa maîtresse ni ses rivaux ne pouvaient avoir de valets fidèles. D'ailleurs le meilleur garçon du monde. Une chose, qui faisait qu'il lui était plus difficile de persuader qu'à un autre, était qu'il ne parlait jamais sérieusement. Ce qui faisait qu'il fallait qu'une femme se flattât beaucoup pour croire qu'il était amoureux d'elle.

(2) Bibliothèque Nationale, F^» français, 10712. Lettre de Gomminges à Louis XIY, 25 janvier 1663.

justesse de tir de nos soldats. Je vis les gardes faire l'exercice et décharger leurs fusils. Ils manœuvraient très bien, quoiqu'il y eût quelque faute de temps à autre, et lorsque nous quittâmes le parc, une décharge arriva si près de nous que nous manquâmes avoir les cheveux brûlés. En contemplant ces élégants militaires, je pensais que ce ne sont pas là des soldats pour défendre le roi et je les trouvais semblables à ceux qui perdirent son père et se laissèrent battre par des hommes grossiers (i). » Pepys semble, d'ailleurs, être devenu pessimiste. « Le roi, inscrit-il dans son journal le 3o juin, est plus épris que jamais de M"^® de Castlemaine et de Mme Stewart ! Que Dieu mette un terme à ce scandale ! » Il n'est pas plus satisfait le mois suivant, car tous les gens bien informés lui assurent que lady Castlemaine n'est plus bien en cour. Sous un prétexte frivole, elle a quitté Londres. « J'en suis fâché, conclut-il, et cependant, si le roi quittait en même temps ses autres maîtresses, j'en serais ravi, espérant qu'il s'occuperait d'affaires. » Renseignements pris, il paraît que lady Castlemaine a essayé de causer de nouveaux ennuis à la reine Catherine. Cette princesse était à sa toilette, et dans les mains du coiffeur, qui était fort long à l'atiffer quand survint Mme Castlemaine. « Je m'étonne, dit-elle, que Sa Majesté ait la patience de rester si longtemps à sa toilette. — J'ai tant de raisons de m'habituer à la patience, répondit la reine, que je supporte très bien cet ennui. » Là-dessus, Mme Castlemaine de se lever et de se retirer comme si elle était congédiée de la Cour. Mais bientôt le roi, sous prétexte d'aller à la chasse, va à Richmond se réconcilier avec sa maîtresse et la fait revenir à la Cour. « La nuit dernière, raconte Pepys le 23 juillet, il y avait réception privée en l'honneur du roi et de la reine, chez le duc de Buckingham. Lady Castlemaine n'était pas invitée. Chez sa tante, lady Suffolk, on l'entendit dire au dîner : « Grand bien leur fasse! Je m^amuserai autant qu'eux. » Puis, elle rentra chez elle faire préparer

(1) Journal de PepySf 4 juillet 1663,

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lOI

un grand souper et, [après que le roi et la reine eurent été à Wallingfordhouse, le roi vint chez elle et y resta toute la nuit avec milord Sandwich. » Quelques semaines plus tard, le roi, qui revient de Bath, dîne chez lady Gastlemaine. La cuisinière vient avertir que Veau envahit la cuisine. « Morbleu ! fait la favorite, que la maison brûle, mais que le bœuf soit rôti (i)! »

Un des amis, qui apportent à Pepys les nouvelles de la Cour, estime en juillet que dès que le roi aura trouvé un mari pour Mi^e stewart, milady Gastlemaine aura rherbe coupée sous le pied, car Miûe Stewart la

surpasse en beauté et est très en faveur. Pendant la maladie de la reine, MUe Stewart se croit,

en effet, bien près du trône. Le comte de Comminges écrit à Louis XIV que Charles II en est fortement épris. « Le roi est amoureux fou de Mme stewart qu'il attire dans des coins, et il reste une demie heure à Tembrasser au vu de tout le monde, dit le chirurgien Pierce

Lady Denham.

Portrait par Peter Lely, gravé par T. Wright.

(1) Journal de Pepys, 13 octobre 1663.

à Pepys (i). » C'est le moment où le chevalier de Grammont, celui dont Saint- Evremond a dit : « Jamais il ne sera de vie plus admirée et moins suivie », après cour assidue à M^e Hamilton et promesse de mariage, essaie de s'échapper de Londres sans remplir sa promesse. Hamilton, le frère de la délaissée, prend la poste et court sur ses pas, résolu à lui proposer un duel s'il refuse de remplir ses engagements. Il atteint le fugitif à quelques milles de Londres. « N'avez-vous rien oublié dans la capitale, lui dit- il froidement? — Ma foi, oui, fait le chevalier, j'ai oublié d'épouser votre sœur. » Et il retourne à Londres pour procéder au mariage. Toute la Cour, pense-t-il, va parler de cette aventure romanesque. Vaine espérance! L'on publie le même jour que lady Castlemaine s'est déclarée papiste. « Le mariage du chevalier de Grammont, dit de Lionne dans une lettre à Louis XIV, et la conversion de M^^e Castlemaine se sont publiés le même jour. Le roi d'Angleterre étant prié par les amis de la dame d'apporter quelque obstacle à cette action, répondit galamment, que pour l'âme des dames, il ne s'en mêlait point. » Il continue cependant à faire des folies pour Mlle Stewart. Elle est logée dans l'appartement du bas du Palais, M^^^ Castlemaine en haut. Lorsque le duc d'York ou quelque courtisan désire lui parler, la question qu'on pose aux sentinelles est : < Le roi est-il en haut ou en bas? (2) » On croit remarquer que M^e Castlemaine s'ingénie à démontrer qu'elle est toujours en faveur. Quand en mai les calèches commencent à voir le jour, elle prend plaisir à sortir à cheval ou en voiture avec MH^^ Stewart et jamais on n'a vu deux rivales vivre en si bonne intelligence (3). (( Il y a deux jours, écrit le comte de Comminges

(1) Bibliothèque Nationale. F^s français 10712. — Journal de Pepys, 9 novembre 1663.

(2) Journal de Pepys, 20 janvier 1664.

(3) Bibliothèque Nationale. F^s français 10712. Lettre de Comminges à Louis XIV, 29 mai 1664. Le comte de Comminges ajoute : « Ce n'est pas qu*o/i les ménage beaucoup et qu'on prenne grand soin de cacher ses larcins. »

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à de Lionne, M^^ Castlemaine, sortant de chez M^® la duchesse, qui demeure présentement à Saint-James, accompagnée d'une seule demoiselle et d'un petit page, fut rencontrée par trois gentilshommes masqués qui lui firent la plus forte et dure réprimande que l'on se puisse imaginer, jusqu'à lui dire que la maîtresse d'Edouard IV était morte sur un fumier, abandonnée de tout le monde. Vous pouvez penser si le temps lui dura, car le parc est plus long que de chez Renard (i) au Pavillon. Sitôt qu'elle fût dans sa chambre, elle s'évanouit. Le roi, qui en fut averti, courut au secours et, étant informé de l'affaire, fit fermer toutes les portes et arrêter tout ce qui s'y trouva. Sept ou huit personnes, qui s'y rencontraient, ayant été confrontées et point reconnues, ont publié l'aventure que l'on a bien voulu étouffer, mais je crois que ce sera difficile (2). » Il est plus difficile encore de donner le change sur les prouesses des demoiselles d'honneur.

Cette mauvaise langue de docteur Pierce attribue la faveur du docteur Frazer, son rival, aux services qu'il rend aux dames de la Cour, quand elles veulent se débarrasser d'une grossesse (3). Deux ans avant. Tune d'elles, en dansant à la Cour, a laissé tomber un enfant (4). Cette fois-ci, l'incident est moins grave, mais il fait tapage, à en juger à la sévérité avec laquelle en parle Pepys. « Je crois,

(1) Renard, arquebusier et artificier du roi, avait au bord de la Seine, aux Tuileries, un jardin où les gens du bel air venaient souper et amenaient des violons. (Aug-uste Baluffe, Autour de Molière, 61-81).

(2) Bibliothèque Nationale. F'^^ français 10712. Lettre de Gomminges à de Lionne, 2 octobre 1664.

(3) Journal de Pepys, 19 septembre 1664.

(4) Journal de Pepys, 6 janvier 1663. Pepys conclut : « Personne ne sut qui était la mère », et ailleurs il ajoute : « Le roi fit apporter le petit cadavre dans un mouchoir, dans son cabinet et l'a disséqué. » D'après les Memo/res de Grammoni, l'accouchée était une fille d'honneur qui s'appelait Warmestré. Son vrai nom était Mary Kirk. Un lampoon (chanson salirique). Demandes et réponses du café Garraway s'exprin\e ainsi à son sujet : « Combien de fois M™* Kirk a-t-elle vendu sa fille avant de la marier au comte d'Oxford.? — Demandez au prince et à Harry Jermyn. »

dit-il des filles d'honneur, 'qu'elles ne trouveront pas beaucoup d'épouseurs. Milady Gastlemaine disait en riant que sa fille, qui a un an ou deux, serait la fille de la Cour qui se marierait la première (i). »

Mii« Jennings est une des plus brillantes des filles de la duchesse d'York. Parée des premiers trésors de la jeunesse, elle ne laisse d'adorateurs à ses compagnes que ceux que l'espoir du succès y attache. (( Ses cheveux, dit son beau-frère, Antoine Hamilton, (2) étaient d'un blond parfait. Quelque chose de vif et d'animé défendait son teint du fade qui, d'ordinaire, se mêle dans une blancheur extrême. Sa bouche n'était pas la plus petite, mais c'était la plus belle du monde. Pour achever, en un mot sa figure donnait une idée de l'Aurore ou de la déesse du Printemps, telles que messieurs les poètes nous les offrent dans leurs brillantes peintures. Elle était toute pétillante d'esprit et de vivacité. Ses gestes et tous ses mouvements étaient autant d'impromptus. Sa conversation était séduisante, quand elle voulait plaire, fine et délicate, quand elle voulait donner du ridicule. Mais comme son imagination l'emportait souvent et qu'elle commençait à parler avant que d'achever de penser, ses expressions ne signifiaient pas toujours ce qu'elle voulait et ses paroles rendaient quelquefois trop peu, quelquefois beaucoup trop, les choses qu'elle pensait (3). »

Cette petite folle de Jennings était d'une insigne curiosité. Or, il se répandit dans ce temps-là la nouvelle qu'il était arrivé dans une des retraites les plus reculées de la Cité, un médecin allemand « farci de secrets merveilleux et de remèdes infaillibles (4) ». Ce prétendu médecin n'était autre que Lord Rochester, l'homme d'Angleterre qui

(1) Journal de PepySy 21 février 1665.

(2) M^^ Jennings épousa en premières noces George Hamilton et, plus tard, Richard Talbot, créé duc de Tyrconnel par Jacques II.

(3) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. IX.

(4) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XII.

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avait le plus d'esprit et celui qui en profitait le mieux pour déchirer son prochain. Rochester était de ceux qui sacrifieraient leur meilleur ami pour un bon mot, et ses satires frappant d'estoc et de taille sur les favorites, les filles d'honneur et les grands personnages, le faisaient, au moins une fois par an, bannir de la Cour. Mais l'esprit même, qui l'en avait fait chasser, l'y faisait rappeler, le roi ayant beaucoup de goût pour un poète aussi mordant, du moins quand il ne mordait aucun de ceux et de celles qu'il était défendu de mordre.

Cette fois-là, Vexil durant trop au goût de Rochester, il s'était ennuyé et pour se divertir, s'était

mis en tète de ve- La Belle Hamilton, duchesse de Grammont. nir séduire les Portrait par Peter Lely, gravé par J. Tompson*

beautés de la Cité, comme il avait jadis fait ses frais parmi les beautés de la Cour. Il s'était donc improvisé liseur dans le passé, astrologue, médecin. « La vertu des remèdes consistait principalement à soulager en peu de temps les pauvres filles de tous les maux et de tous les accidents où elles pouvaient être tombées, soit par trop de charité pour le prochain, soit par trop de complaisance pour elles-

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