I06 LA COUR GALANTE DE CHARLES II
mêmes (i) ». Petites marchandes, Soubrettes de la Cour, femmes de chambre des dames de qualité n'avaient pas tardé à lui former une nombreuse clientèle. Elles avaient tant célébré la science, Tinexplicable connaissance qu'avait l'Allemand, des histoires les plus secrètes de la Cour, que la petite Jennings et son amie Price ne purent résister au désir d'aller voir de près cet homme incomparable. Mlle Price avait une réputation un peu endommagée par les satires de Rochester, ce qui n'était point le cas de M^e Jennings. Croyant que, tant qu'elle conserverait sa vertu, il importait peu qu'elle s'amusât de telle ou telle façon, la petite Jennings se prétendit malade pour esquiver son service auprès de la duchesse et les deux folles s'habillèrent comme les filles qui vendaient des oranges aux Comédies et dans les promenades publiques. C'était alors la classe la moins estimable de la société. Elles n'avaient donc pu trouver de déguisement qui, à leur sens, les rendît plus méconnaissables. Les voilà qui sortent du Palais de Saint-James, traversent le parc à pied et s'embarquent à Whitehall dans un fiacre. Bientôt, elles arrivèrent près du théâtre. La duchesse d'York y assistait à la comédie avec sa sœur. Ne serait-il pas amusant, insinua M^e Price, de se joindre aux véritables marchandes d'oranges et d'aller offrir leurs corbeilles, jusque sous le nez de la duchesse et de sa suite. C'était là une si belle idée que l'on ne pouvait résister à pareille proposition. Les deux jeunes filles paient leur fiacre et se présentent à la porte de la Comédie, au moment où le beau Sidney descendait de son carrosse. Vainement, Price lui tend son panier. Sidney donnait un dernier coup de peigne vainqueur à ses cheveux et était trop occupé de sa personne pour prêter la moindre attention à la jolie marchande d'oranges. Killegrew suivait Sydney. La belle Jennings lui tendit timidement sa corbeille, tandis que Price, initiée au langage de l'endroit, l'invitait à lui acheter ses belles oranges. « Pas pour le
(1) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XII.
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER IO7
moment, ma chère, mais si tu veux demain m'amener cette petite fille, ça te rapportera plus que toutes les oranges de ton panier. » Et, tandis qu'il tenait ces propos à Price, il caressait le menton de Jennings et descendait fourrager dans sa gorge. La belle Jennings révoltée le repoussa le plus rudement qu'elle pouvait. « Ah! fit Kille-
grew, ma foi, voilà qui est nouveau. Une petite p , qui
pour faire valoir sa marchandise, fait la précieuse et prétend avoir des sentiments ». Et comme il pouffait de rire, Price en profita pour entraîner rapidement Jennings, presque paralysée par la terreur. Elle en avait assez du métier de marchande d'oranges et, si Price l'eût écoutée, on fût retourné tout droit à Saint-James. « Et le médecin d'Allemagne? » fit Price. Ainsi rappelée à l'ordre, Jennings se laissa entraîner dans un nouveau fiacre. Le cocher savait l'adresse du diseur de bonne aventure ; il avait déjà mené chez lui plus de cent jolies filles. Elles étaient à quelques portes de son logis, lorsque leur survint une nouvelle aventure. Brouncker, gentilhomme de la chambre du duc d'York, l'immoral licencieux Brouncker, celui que Marvell appelle « Vécuyer d'amour, l'homme à la petite maison de campagne toujours meublée de grisettes », avait dîné chez un marchand du quartier et rentrait chez lui. La vue de deux marchandes d'oranges en fiacre était chose assez nouvelle pour attirer l'attention du vieux renard. Le soin même que mirent les jeunes filles à commander à leur cocher de poursuivre sa route, l'invita à les suivre à la dérobée et son étonnement ne diminua point quand il vit que les souliers et les bas, qui couvraient de fort jolis pieds et des chevilles très fines, étaient d'une qualité peu en rapport avec le reste du costume. Enfin, il réussit à distinguer leur visage et, reconnaissant les filles d'honneur, il ne manqua pas d'attribuer leur déguisement aux motifs les plus coupables qu'il put imaginer. Sans doute, M^^ Price menait la petite Jennings en bonne fortune. Gomme cette dernière était chaudement courtisée par Jermyn, le meilleur de ses amis, il éprouva « une joie secrète à la pensée qu'il serait cocu