Z LA COUR GALANTE DE CHARLES II
la força d'accepter un cadeau, outre le présent de 6 ooo pistoles qu'il lui avait déjà fait pour l'aider à payer les frais du voyage, mais il lui demanda en échange, comme souvenir d'affection, un de ses bijoux. Madame ordonna alors à Mlle de Kéroualle de lui apporter sa cassette. Mais, prenant par la main la fille d'honneur, Charles II déclara à sa sœur que le bijou qu'il ambitionnait, c'était la charmante Louise. Madame re|usa nettement. Elle se considérait comme engagée d'honneur à ramener en France une fille qui lui avait été confiée par ses parents. Sur les instances de Charles II, elle s'engagea seulement à ne pas s'opposer au retour en Angleterre de sa fille d'honneur, si son frère lui assurait un poste équivalent auprès de la reine Catherine (i).
Louise était partie hésitante. Ce fut Saint-Évremond qui fut chargé de lui distribuer des conseils épicuriens et de lui prêcher l'art d'accommoder l'amour avec la retenue. « La retenue, disait-il, dans le Problème à V imitation des Espagnols, consiste à n'aimer qu'une personne à la fois ; cela est se donner; on s'abandonne en ayant plusieurs amants. De cette sorte de bien comme des autres, Tusage est honnête, la dissipation est honteuse... Il y a bien de la peine à passer sa vie sans amour... Laissez-vous aller à la douceur de la tentation au lieu d'écouter votre fierté. Quelle figure ferez-vous dans un couvent, si vous n'avez pas le caractère d'une pénitente?... Triste vie, ma sœur, que d'être obligé de pleurer, par coutume, le péché que l'on n'a point fait dans le temps que vient l'envie de le faire. Voilà le misérable état des bonnes filles qui portent au couvent leur innocence. Elles y sont malheureuses pour n'avoir point un bon fonds de repentir (2). »
La leçon porta ses fruits. A peine débarquée en France, Madame fut enlevée par une maladie subite, sur la nature de laquelle l'Histoire discute encore. Quelques mois après,
(1) Comte de Bâillon. Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans y p. 403.
(2) Du Bled. Les Libertins et Saint-Évremond y 192.
LA GUERRE DES MAITRESSES
sa fille d'honneur attendait à Dieppe qu'on voulût bien l'embarquer pour l'Angleterre où elle désirait aller acquérir «un bon fonds de repentir». Buckingham, qui s'était offert à la conduire à Whitehall, ne songeait plus à elle et s'était embarqué par Calais. Ce fut Montague, ambassadeur de Charles II à Paris qui, raconte Burnet, « ayant ouï dire à quoi cette fille était destinée et qu'elle se morfondait sur les côtes, fit venir un yacht tout exprès pour elle, lui envoya des domestiques, lui fournit de l'argent, et la fit conduire à Londres où Milord Arlington la reçut (i) ». En décembre 1670, elle assistait, en masque, à la fête donnée au roi par les Gens de loi et y fut menée par le prince d'Orange. « Le roi d'Angleterre, écrivait Colbert de Croissy à M. de Lionne, prend soin d'entretenir cette beauté dans la chambre de la reine plus qu'aucune autre, mais ne l'a pas encore été voir dans sa chambre, comme le bruit en a couru ici (2). x> Le siège de M^iede Keroualle dura, en effet, près d'un an.
Au mois d'octobre 167 1, Colbert de Croissy la disait logée et très bien meublée à Whitehall, recevant tous les jours à huit ou neuf heures du matin, une visite d'une heure ou deux du roi. « Il y demeure même beaucoup plus longtemps l'après-midi, ajoute l'ambassadeur, est de moitié avec elle de tout ce qu'elle joue et ne la laisse manquer de rien. Tous les ministres recherchent fort aussi l'amitié de cette 'demoiselle et Milord Arlington me dit dernièrement qu'il était aise de voir que le roi s'attache à elle et qu'encore que Sa Majesté ne soit d'humeur de rien communiquer de ses affaires aux dames, néanmoins, que comme elles peuvent dans des occasions nuire quelquefois à ceux qu'elles haïssent et ruiner par là bien des affaires, il valait beaucoup mieux pour tous les bons serviteurs du roi que son inclination se portât pour celle-ci, qui n'a pas d'humeur malfaisante et qui est demoiselle, que pour des comédiennes et
(1) Burnet. Histoire d'AngleterrCy I, 680.
(2) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, t. XVI.
bien d'autres petites créatures, avec lesquelles nul honnête homme ne pouvait prendre aucune mesure. Au lieu qu'allant chez cette demoiselle, il ne sort point de son palais et chacun peut l'y voir entrer et sortir et lui faire sa cour, qu'il fallait conseiller à cette demoiselle de bien ménager les grâces du roi et ne lui faire trouver chez elle que plaisir et que joie. Il ajouta même que, si M^e d'Arlington l'en croyait, elle conseillerait à cette demoiselle de consentir à tout ce que le roi demanderait et qu'il n'y avait point d'autre parti pour elle que celui-là ou une religion en France, et que je la devais presser, aussi bien que lui, de prendre le premier. Je lui dis, en riant, que je ne la croyais ni assez ingrate envers le roi, ni assez sotte pour préférer une religion à l'honneur de ses bonnes grâces, que j'étais même persuadé qu'elle n'avait pas attendu mes conseils, que néanmoins je les lui donnerais pour marque de l'approbation que, lui et moi, nous donnerions à tout ce qu'elle peut avoir fait et l'informer des obligations qu'elle avait à lui Milord. Je crois vous pouvoir assurer que, si elle fait assez de progrès dans l'amitié du roi pour pouvoir être utile à quelque chose au service de Sa Majesté, elle fera son devoir (i) ».
Ministres, ambassadeurs furent bientôt au comble de leurs vœux. Vers la fin d'octobre, Louise de Kerouallc était installée au château d'Euston, propriété de la comtesse d'Arlington, qui y avait invité pour la circonstance l'ambassadeur de France, la comtesse de Sunderland et quelques autre'i personnages de la Cour. Le roi venait, chaque jour, de Newmarkett. On imagina, un beau soir, de déguiser la fille d'honneur en mariée ; on feignit un mariage avec le roi et on se divertit à la mettre au lit et à lui tirer ses bas avec le cérémonial plus gai que pudique du bon vieux temps. C'est donc à Euston que Louise s'abandonna pour la première fois à Charles IL Elle insista beaucoup sur ce qu'elle ne se vendait pas. « Je suis pas une p...., disait-elle, dans
(1) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, t. Cl,
LA GUERRE DES MAITRESSES
un anglais de petit nègre; si je pensais que je fusse une p..., je me couperais moi-même la gorge. » (i) Charles II fut enchanté. Louise s'étudiait uniquement à lui plaire. Depuis Jane Roberts, maîtresse fugitive et bien vite perdue de vue (2), il navait jamais rencontré avec tan^ " pvnesse, ce quelque chose d'attendrissant et de naïf qui conquiert aisément le cœur des blasés.
Les jours qui suivirent, Louise' se tenait déshabillée toute la journée, tandis que chacun n'était occupé qu'à la gâter et à la divertir.
Sa taille souple et bien faite, la blancheur de sa peau, ses lèvres finement dessinées et un peu sensuelles, la rendait l'égale des duchesses de Richmond et de Gleveland. Son
succès fut complet. « J'ai donné bien de la joie à Mlle Keroualle,- écrivait le 7 novembre 1671 Colbert de Croissy à Louvois, en l'assurant que Sa Majesté serait bien aise
Louise de Keroualle.
Portrait par Peter Lely, gravé par J. Lloyd. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Forneron. Louise de Keroualle, p. 52,
(2) Jane Roberts, fille d'un clergyman, avait vraiment aimé le roi. A en croire Burnet, elle mourut dans la pénitence en faisant écrire à Charles II combien elle était tourmentée par la pensée de leur vie coupable ^Jesse. Memoirs, III, 290).
lu
qu'elle se maintint dans les bonnes grâces du roi. » Louis XIV envoya à M"^^ Arlington un collier de perles de 60 000 livres en reconnaissance des services qu'elle avait rendus pour l'union des deux monarchies. L'entente cordiale semblait fondée. M^^ de Keroualle n'était- elle pas le meilleur des agents, le négociateur permanent sur lequel pouvait compter la politique française? Elle n'avait pas cédé à Charles II sans s'y faire autoriser par la Cour de France. A la fin de 1672, elle chargeait Colbert de demander au roi la permission de se faire naturaliser Anglaise pour « pouvoir profiter des dons que le roi avait la bonté de lui faire ». Colbert négligea durant un mois de transmettre sa demande. Le i3 février 1678, Pomponne lui expédiait le brevet qu'elle sollicitait, et le 25 juillet la chancellerie anglaise enregistrait les nouveaux titres de Mlle (ie Keroualle faite duchesse de Portsmouth, baronne de Petersfield et comtesse de Farnham. En 1675, Louis XIV lui offrait des pendants d'oreilles en diamant de 18000 livres. « Elle m'a prié, lui écrivit Ruvigny, d'assurer Votre Majesté qu'elle n'oubliera rien à dire ou à faire pour votre service. » Et bientôt, en réponse aux bienfaits de Louis XIV, la duchesse de Portsmouth lui envoyait son portrait et deux montres. Elle témoignait, en toute occasion, tant d'ardeur pour la cause et la personne de Louis XIV que Charles II, l'entendant se plaindre que les billets qu'elle recevait de Versailles n'eussent pas un ton galant et familier et se terminassent par la formule que « Dieu vous ait en sa sainte garde », lui disait en riant : (( Je vois bien, Madame, que des lettres d'un autre style vous plairaient davantage. »
L'accord parfait régnait, d'ailleurs, entre roi et maîtresse. Au printemps de 1674, Charles II n'était pas sans lui avoir fait quelque infidélité. Le duc de Monmouth n'avait pas perdu cette occasion d'inviter le roi à boire à la santé d'un c..., formule qu'il avait adoptée chaque fois que Charles II avait une nouvelle maîtresse. Cette frasque n'avait pas été sans conséquence. « Pendant que le roi conquête des provinces.
LA GUERRE DES MAITRESSES
écrivait Ruvigny à Pomponne, le roi d'Angleterre a gagné la c... qu'il a pris la peine de communiquer à la duchesse de Portsmouth. Ce prince en est presque guéri, mais il y a apparence que la dame n'en sera pas aussitôt guérie. Elle a été consolée d'un si fâcheux présent par un autre qui est bien mieux à son usage. Elle a eu un. collier de perles de 4000 jacobus et un diamant de 6000 dont elle est si contente que je ne doute pas qu'à ce prix-là elle en souhaitât encore une autre (i). » En France, on ne revenait pas de la rapide fortune de la petite Bretonne. « Pour l'Angleterre, écrivait M^^ de Sévigné le 11 septembre 1675, Keroualle n'a été trompée en rien. Elle avait envie d'être la maîtresse du roi, elle l'est. Il couche quasi toutes les nuits avec elle, à la vue de toute la Cour. Elle a un fils qui vient d'être reconnu, à qui on a donné deux duchés. Elle amasse des trésors et se fait redouter et respecter de qui elle peut. Elle n'avait pas prévu de trouver sur son chemin une jeune comédienne dont le roi est ensorcelé. Elle n'a pas le pouvoir de l'en détacher un moment. Il partage ses soins, son temps et sa santé entre elles deux. La comédienne est aussi fière que la duchesse de Portsmouth. Elle la morgue, elle lui dérobe souvent le roi. Elle se vante de ses préférences. Elle est jeune, folle, hardie, débauchée et plaisante. Elle chante, elle danse et fait son métier de bonne foi. Voici son raisonnement : « Cette duchesse, dit- elle, fait la personne de qualité, elle dit que tout est son parent en France. Dès qu'il meurt quelque grand, elle prend le deuil. Eh bien, puisqu'elle est de si grande qualité pourquoi s'est-elle faite p...? Elle devrait mourir de honte. Pour moi, c'est mon métier, •je ne me pique pas d'autre chose. Le roi m'entretient. Je ne suis qu'à lui présentement. Il m'a fait un fils, je prétends qu'il doit le reconnaître et je suis assuré qu'il le reconnaîtra, car il m'aime autant que sa Portsmouth. » Cette créature tient le haut du pavé et décontenance et embarrasse singulièrement la duchesse. » Nell prenait i au grand sérieux sa
(1) Forneron. Louise de Keroualle, 82.
liaison avec Charles II. Le duc de Buckingham étant entré dans l'appartement secret de son maître, sous prétexte de l'y attendre pour l'entretenir d'affaires importantes, y trouva la comédienne et la pressa très fort. Nell s'en plaignit en termes très vifs et Buckingham faillit être chassé de la Cour (i).
La duchesse de Portsmouth avait à ce moment d'autres adversaires. Le duc d'York, à la nouvelle que les jésuites avaient amené Louis XIV à congédier M™« de Montespan, n'avait trouvé rien de mieux que de venir, tout joyeux, raconter la chose au roi et à sa maîtresse. La duchesse en fut toute décontenancée (2). Parmi les gens des ports, le bruit courait que par la duchesse de Portsmouth, que Ton appelait Carwell, l'Angleterre était entièrement à la merci de la France. C'était pour elle, disaient-ils, que le roi avait vendu Tanger. Le roi de France allait acheter les autres colonies. Aussi affichait-on sous un portrait à cheval du roi un placard portant que Charles II était pire que son père, et qu'ayant mécontenté tous | ses amis, il allait être contraint d'aller vivre en France avec la « Carwell ». Celle-ci avait fait transporter dans les dix-neuf derniers jours, dit un affidavit du 6 décembre 1675, dix-sept mille livres en France (3). On publiait une amusante pasquinade, La Bataille divertissante entre deux chiens de manchon du pays d'Utopie, Les deux toutous Tutty et Courte Gueule, le premier appartenant à Nell Gwynn et le second à la duchesse de Portsmouth, entamaient une discussion plaisante et hargneuse sur les mérites respectifs de leurs maîtresses. La querelle allait se terminer par une bataille, quand les dames rivales entraient brusquement. «Je vous en prie. Madame, disait la duchesse de Portsmouth, laissez libre champ à mon chien, je proteste. Vos jupons le gênent pour s'attacher à son adversaire. La loyauté est la loyauté.
(1) Forneron. Louise de Keroualle^ 6L
(2) Burnet. Histoire d' Angleterre ^ II, 86.
(3) Calendar State Papers^ domestic : Charles 11^ XXI.
Louise de Keroualle, duchesse de Portsjiiouth. Portrait par Peter Lely, gravé par G.-E. Wagstaff.
l5o LA COUR GALANTE DE CHARLES II
— Madame, je croyais vraiment en savoir aussi long que vous sur la manière de faire battre les chiens, répliquait Nell, mais puisque vous avez la prétention de m'apprendre comment on s'y prend én France, je vous prie. Madame, de vous tirer un peu à l'écart, si vous tenez à votre chair, car mon petit chien est des plus matois et il flaire une demoiselle papiste de fort loin. Je vous avertis, madame, vous vous trouvez sur un terrain dangereux... Hallo ! hallo ! hallo ! Ah brave Tutty ! Ah vaillant Courte Gueule ! Une guinée sur Tutty ! Deux contre une sur Tutty ! Bien travaillé dit Monsieur ! Par Dieu ! par Dieu ! J'ai perdu près de dix mille livres! Tutty... on dirait qu'il a battu Courte Gueule. Tutty rentre victorieux à la maison. Adieu (i). » La Française est devenue si impopulaire, si détestée que c'est maintenant à qui prendra le parti de Nell Gwynn. Un orfèvre expose un service de table coûtant fort cher, qu'il a fait par ordre du roi pour la duchesse de Portsmouth. Les gens s'attroupent par curiosité devant la boutique et se répondent en malédictions contre la duchesse : «Ah î puisse cet argent être fondu pour qu'on le lui verse dans la gorge, » disent les uns. Et d'autres rispostent : « C'est mille fois dommage que Sa Majesté n'ait pas destiné ce présent à Mme Nell (2). » Un jour, à Oxford, Nell Gwynn se promène en carrosse. On la hue, la prenant pour sa rivale. Sûre de son empire, elle passe sa tête à la portière. «Je vous en prie, braves gens, calmez-vous. Je suis la p... protestante.»
Mais voici qu'en janvier 1676 arrive à Londres, la belle, la merveilleuse Hortense Mancini, duchesse de Mazarin. Mariée par le cardinal au duc de la Meilleraie, espèce de fou qui barbouillait les peintures du Titien et du Corrège sous prétexte qu'elles s'écartaient des règles strictes de la décence et brisait les statues de la galerie du cardinal (3) ; qui déclarait au roi que l'ange Gabriel l'avait averti qu'il
(1) Jesse. Memoirsy III, 383.
(2) Gentlemen s Magazine, 1752, t. XXII, p. 199.
(3) Lettres du comte de Bussy-Rabutin, t. II, p. 42.
LA GUERRE DES MAITRESSES
arriverait malheur à son maitre s'il ne rompait pas avec Mlle de La Vallière (i), la duchesse de Mazarin n'a pu s'entendre avec un mari aussi extravagant. Elle s'est d'abord retirée au couvent des filles de Sainte- Marie de la Bastille où se trouvait déjà la marquise de Courcelles dont Louvois était éperdument épris.
Mazarin et Courcelles Sont dedans un couvent, Mais elles sont trop belles Pour y rester longtemps (2).
Elles prennent pour tâche de rendre folles les religieuses et de les mettre sur les dents. On les envoie à Tabbaye de Ghelles et là elles soutiennent un siège contre le duc de Mazarin. Les beaux-frères d'Hortense, le comte de Soissons et le duc de Bouillon, viennent la délivrer. Mais, comme le procès que lui fait son mari devant le Parlement menace de tourner mal, elle s'enfuit en Lorraine, puis gagne l'Italie où elle séjourne longtemps à Venise; à Vienne et à Rome. Elle obtient ensuite de la faveur du roi de rentrer en France, se fait renvoyer plus ou moins volontairement en Italie, et c'est après maintes équipées à travers la Savoie, l'Allemagne et la Hollande qu'elle arrive à Londres.
Le duc d'York lui donne l'hospitalité dans sa maison et le roi d'Angleterre l'y fait complimenter. • « Voyageuse comme le soleil, et éclatante comme lui, à travers le monde s'avance la belle Mazarin, » chante Waller. Elle a pour mentor M. de Grammont. « Pour moi qui ne l'avais pas vue depuis les premiers jours de son mariage et qui m'en étais conservé l'idée, écrit Ruvigny à Pomponne, j'y ai remarqué un changement qui n'empêche pourtant pas qu'elle soit plus belle que tout ce qui est en Angleterre... Elle est entrée dans la Cour comme Armide dans le camp
(1) Mémoires de l'abbé de Choisy.
(2) Chansonnier de Maurepas,
de Godefroy. On parle d'elle partout, les hommes avec admiration, les femmes avec jalousie et inquiétude. Tout le monde est ici dans Tattente de quelque changement extrar ordinaire, et on s'imagine qu'une dame si vantée ne peut manquer d'y produire des aventures (i). »
On présage la chute prochaine de la duchesse de Portsmouth. Nell se met en grand deuil par railleries. La duchesse de Gleveland que Churchill, le futur Malborough pille depuis longtemps, a été abandonnée par lui, et quand elle réussit à l'attirer de, nouveau dans son alcôve, Charles ÎI, qui le prend en flagrant délit de braconnage, se contente de lui dire : « Je vous pardonne, vous faites cela pour avoir du pain (2). » De dépit, la dame part pour la France avec ses deux fils. Précisément à ce même moment, la duchesse de Portsmouth fait une chute de voiture, dont les suites la séparent pour quelque temps du roi. Les chemins sont libres pour la duchesse de Mazarin et elle est si belle qu'elle semble irrésistible. « C'est une beauté romaine, dit Saint- Evremond. La couleur de ses yeux n'a point de nom, ce n'est ni bleu ni gris, ni tout à fait noir : la douceur des bleus, la gaieté des gris et surtout le feu des noirs. Il n'y en a point de si doux (3). » Charles II n'y résistera pas. On remarque en juillet que le roi, s'il continue à donner publiquement à la favorite tous les témoignages d'amitié et de considération qu'elle peut désirer, ne la voit plus que bien accompagné. « Cependant, observe Courtin, c'est un prince qui va au fait. Je sais que M^^ de Mazarin lui plait fort et je vois qu'il n'oublie rien pour dépayser M^^ de Portsmouth sur son sujet (4). » Quelques jours plus tard, l'envoyé français peut confirmer ses premiers soupçons. « Je vis hier, raconte-t-il le 6 août à Louvois, une chose qui me fit la plus grande pitié du monde, et qui vous aurait peut-
(1) Forneron. Louise de Keroualle, 101,
(2) Forneron. Louise de Keroualle, 13 et 141.
(3) Œuvres de Saint-Evremond, YII, 129.
(4) Forneron. Louise de Keroualle^ 115.
Hortense de Mancini^ duchesse de Mazarln. Portrait par Peter Lely, gravé par Walck.
être attendri tout sage et tout vertueux que vous êtes. J'allai chez Mme de Portsmouth. Elle m'ouvrit son cœur, en présence de deux filles qui sont à elle. Ces deux filles étaient collées contre \^ muraille, les yeux baissés. La maîtresse versait un torrent de larmes. Les soupirs et les sanglots coupaient ses paroles. Enfin, jamais spectacle ne m'a paru plus triste et plus touchant. Je demeurai jusqu'à minuit avec elle, et je n'oubliai rien pour lui remettre l'esprit et lui faire connaître l'intérêt qu'elle avait de dissimuler son chagrin. » Louvois et Louis XIV ne prennent pas les choses au grave. « La scène de la signora adolorada, répond le ministre, a assez diverti Sa Majesté et je suis sûr qu'elle vous avait fort réjoui le premier (i). »
Gourtin, l'ambassadeur de Portugal <ï qui se meurt pour Mme Mazarin, » M^^^ de Sussex, M^e Middleton « qui est la plus belle femme qu'il y ait dans le royaume » sont sans cesse en parties de plaisir. L'ambassadeur de France donne des fêtes où l'on danse et où l'on joue à l'hombre. « Les galants des demoiselles y seront, et les filles se loueront de mon honnêteté et diront assurément que je sais vivre. Il faut être homme de plaisir en Angleterre ou n'y point venir (2). » Tout irait pour le mieux aux yeux de Gourtin, si M. de Monaco ne s'avisait de s'éprendre de M'^^ de Mazarin. Alors, adieu le beau projet de remplacer, le cas échéant, Louise par Hortense ! Adieu la tranquillité de ce logis où l'on se trouvait si bien"! « Nous y demeurons tous jusqu'à minuit, écrit-il à Louvois, la maison est fort agréable et on y vit fort commodément. On y joue toujours à l'hombre. Je m'intéresse avec quelqu'un qui tient la carte et je suis dans une grande chaise au coin du feu, avec un des livres que je tire de la bibliothèque qu'a composée M. l'abbé de Saint- Réal. J'achevai avant hier la lecture d'Appian Alexandrin, c'est-à-dire un fort gros volume et je commençai hier les Annales de Tacite de la traduction
(1) Forneron. Louise de Keroualle, 117.
(2) Forneron. Louise de Keroualle^ 121.
LA GUERRE DES MAITRESSES
de M. d'Ablancourt (i). » Tout le temps ne se passe pas en lectures aussi sévères. Quand Mnae de Mazarin et M^e de Sussex dînent che2 l'ambassadeur, après minuit on représente les courses de Newmarkett et comme les détails sont trop croustilleux, Courtin les efface de sa dépêche et les remplace par des détails sur les chaussures anglaises, les jupes courtes, les bas de soie verte, les boucles de diamants aux jarretières de velours noir portées au-des§us du genou, et un souvenir lui fait mêler à sa description ce trait qui n'a plus rien à faire avec la mode, qu'au « défaut du bas de soie, la peau est blanche et satinée (2). »
Ailleurs, il revient sur ses rapports avec M^e de Mazarin. « Mme Mazarin, dit-il, vit fort honnêtement avec moi. Je suis fort aise qu'elle soit ici pour tout ce qui regarde ma satisfaction particulière. Mais, comme je l'ai déjà mandé à M. de Pomponne, je vois fort bien qu'elle se cache de moi et qu'elle n'est pas contente du peu de considération qu'on a eu en France pour les demandes que le roi d'Angleterre a faites en sa faveur et je suis le plus trompé du monde ou elle est ici dans quelque intrigue (3). » Ce n'est pas une raison pour ne pas continuer la surveillance. « La comédienne, écrit Courtin à Louvois le 17 décembre 1676, n'épargne pas Mme de Portsmouth et c'est chez elle que le roi soupe fort souvent avec des débauchés et qu'on dit librement tout ce qu'on pense. » Quelques jours plus tard, Courtin revient sur la duchesse de Mazarin. « A l'égard de Mme Mazarin, la seule chose que je sais, dit-il, c'est que le roi découche fort souvent et qu'il ne revient qu'à cinq heures du matin se mettre dans son lit. Les courtisans les plus éclairés ne croient pas qu'il passe la nuit chez la duchesse de Portsmouth, il lui donne toutes les apparences pendant le jour, mais il se réserve de passer la nuit avec qui bon lui semble. » Le but de Courtin, c'est de persuader Louvois que de Mazarin n'est la maîtresse de
(1) Forneron. Louise de Keroualle, 124.
(2) Forneron. Louise de Keroualle. 124.
(3) Forneron. Louise de Keroualle^ 142.
Charles II que par manque d'argent. « Elle dépense beaucoup plus que les 2000 écus qu'elle reçoit de son mari, dit-il le 21 janvier 1677. » Puis, il entre dans des détails sur les relations de la belle duchesse avec le roi. « M^^e de Mazarin, écrit-il le 4 mars, a été depuis trois heures jusqu'à sept heures avec le roi; il y a deux appartements qui tiennent au sien, dans lequel on entre par plusieurs portes différentes dont il n'y a que lui et un valet de chambre de confiance qui ait la clef. » Cette vie de la Cour a pour résultat d'amener les rencontres les plus étranges. (( Je vis avant-hier, écrit Courtin le 18 janvier, une assez plaisante scène. Mme la duchesse de Portsmouth était venue rendre visite à Mme Mazarin, ce qui ne lui arrive pas souvent. En même temps, la comédienne, qu'on appelle miss Nelly, venait remercier M"^*^ Mazarin des compliments qu'elle lui avait fait faire sur ce que son fils avait été reconnu comte de Burford. Tout cela se passa néanmoins assez galamment et avec assez de civilités de part et d'autres. Quand Mme de Portsmouth fut partie, la comédienne, qui était fort enjouée, me pria devant tout le monde de lui faire faire un présent par le roi (de France) me disant qu'elle le méritait bien, qu'elle servait mieux le roi d'Angleterre que M""e de Portsmouth, me faisant entendre, et avec toute la compagnie, qu'il couchait plus souvent avec elle. On lui fit lever toutes ses jupes les unes après les autres; je n'ai jamais rien vu de si propre ni de si magnifique. Je n'en serais pas demeuré là avec M. de Pomponne, mais il faut être sage avec vous (i). » Quelques jours après, c'est une autre rencontre, Mme Harvey, Mme de Portsmouth et Mme de Mazarin. Elles se détestent. « On enferma deux ou trois fois les dames que Ton croyait mal ensemble, afin qu'elles pussent se réconcilier. Mme de Mazarin et Mme de Portsmouth sortirent en se tenant par la main, en sautant et dansant sur les degrés (2). »
(1) Forneron. Louise de Keroualle, 138.
(2) Forneron. Louise de Keroualle, 140.
LA GUERRE DES MAITRESSES
M"^^ de Portsmouth va-t-elle se tenir pour vaincue r Courtin ne le pense pas. « M™^ Je Portsmouth, dit-il, est revenue des eaux dans le meilleur état. Les courtisans croient qu'on l'attendait comme les moines font l'abbé. Mais il me semble qu'ils ont été trompés. J'apprends, néanmoins, qu'il y a déjà quelque temps qu'on la laisse au repos.
Mais, si elle continue à se bien porter, elle a une belle peau et je ne crois pas qu'on puisse être toujours auprès sans en avoir envie (i). » Voici, d'ailleurs, qu'un coup de tête d'Hortense modifie la situation et vient aider Louise à reconquérir Charles IL La belle Romaine s'est amourachée du prince de Monaco. Vainement Courtin et Saint- Évremond s'emploient-ils à l'arrêter sur cette pente fatale des entraînements du cœur. Charles II, pour qui cette maîtresse d'hier n'est pas une habitude, lui retire la pension de '4 000 livres sterling, qui l'aidait singulièrement à payer les livrées magnifiques qui préoccupent Courtin. Elle reviendra un peu plus tard à la Cour dans une demi-
Charles II en 1680.
Portrait par Peter Lely, gravé par A. Blooteling. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Forneron. Louise de Kerouaîle, 146.
l58 LA COUR GALANTE DE CHARLES II
faveur (i). Elle recouvrera sa pension, non point à titre de maîtresse, mais en restitution des sommes que le roi d'Angleterre a jadis reçues de son oncle le cardinal. Alors, au pavillon de Saint-James, que le roi lui donne pour résidence, on jouera d'une façon qui désole Saint- Évremond qui n'aime ni la bassette, ni le croupier Morin. « Hortense, dit-il,
Hortense joue à la bassette Aussi longtemps que veut Morin.
Vous veillez jusqu'au lendemain. Plus d'opéra, plus de musique, De morale, de politique.
Beaux yeux, quel est votre destin ?
Périrez-vous, beaux yeux, à regarder Morin? (2)
mais quand la duchesse de Mazarin disparaît de Whitehall, presqu'aussitôt, la duchesse de Gleveland en disparaît aussi. Charles II est dans une veine de justice distributive. Il a pardonné un Churchill, comme il pardonnait Hall ou Goodman; mais il ne pardonne pas des lettres oii l'on se moque de lui. Il semonce la dame. « Tout ce que je vous demande, lui dit-il, et dans votre intérêt même, c'est de vivre désormais de façon à faire le moins de bruit possible, et qui que vous aimiez, je ne m'en soucie point (3). » Puis, le lendemain, il adresse à la duchesse de Cleveland une lettre l'invitant à s'absenter quelque temps outre mer. « Comme je suis vraiment fâché, lui écrit-il, de cette circonstance, vous pouvez être certaine que je ne le désirerai pas plus longtemps que cela ne sera absolument nécessaire, tant pour votre bien que pour mon service, et je désire que vous sachiez combien j'ai de peine à vous écrire cela, car il n'y a rien à quoi je sois plus sensible que
(1) Amédée Renée. Les Nièces de Mazarin, 335..
(2) Œuvres de Saint-Et^remond, IV, 322.
(3) Ce sont les termes mêmes dans lesquels la duchesse de Gleveland rappelle cette conversation à Charles II dans la lettre qu'elle lui écrivait de Paris quelques mois après.
LA GUERRE DES MAITRESSES
la bonté constante que vous m'avez montrée (i). » A Paris, la pauvre détraquée est reprise par cette rage des lettres intempestives. « Je vous avoue, dit- elle à Charles II dans une longue confession, que j'ai écrit une sotte lettre au chevalier de Ghâtillon (2). Tout ce que je puis vous dire pour me disculper, c'est que comme vous savez ce que c'est que d'aimer et qu'on n'est point maîtresse de soi-même, vous ne sauriez m'en vouloir, puisque toutes les choses de ce genre sont finies entre vous et moi et que je ne pouvais vous faire aucun tort. » Puis, la dame s'en prend à l'ambassadeur, Ralph Montagne, qui a berné le roi comme « un enfant naïf », qui veut supplanter Bob May et jouer les plus vilains tours du monde à la duchesse de Portsmouth. Montagne lui a fait toutes les méchancetés qu'il pouvait parce qu'aimant le chevalier de Gastillon, elle s'est refusée à devenir la maîtresse de l'ambassadeur. « Quant à sa conduite envers moi, elle me peinerait bien plus si ce qu'il a fait a été fait par votre ordre. Car, bien que je sois pleine de soumission pour vos volontés et que je ne me plaigne point de ce qu'il vous plaira de m'infliger, je ne pense pas que vous ayez poussé les choses à cette extrémité pour moi. Il n'est point dans votre naturel de faire des cruautés à quelque être vivant que ce soit. J'espère donc que vous ne commencerez point par moi (3). » Charles II avait été vraiment joué par Montagne (4) qui avait, en outre, abusé de son nom auprès des ministres de Louis XIV. Un prompt départ pour l'Angleterre empêcha seul que le fils du comte Sandwich ne fût rappelé. Quant à la duchesse de Cleveland, son exil ne tarda pas à prendre fin et elle fut rappelée à la Cour. '
(1) Jameson. Memoirs, 101.
(2) Le chevalier de Gastillon était un capitaine des g-ardes du duc d'Orléans. « Il n'avait ni pain, ni sens, ni esprit, dit Saint-Simon, il avait fait sa fortune par sa figure. »
(3) Jameson. Memoirs, 96.
(4) Les curieux trouveront dans V Histoire d'Angleterre, de Burnet, tome II, page 95, l'histoire de l'astrologue et de ses prédictions.
l6o LA COUR GALANTE DE CHARLES II
Quelques mois plus lard, Charles II avait encore l'occasion - d'intervenir dans les affaires d'une autre de ses anciennes maîtresses. Jacques How, un des jeunes petits maîtres de la Cour, s'était déclaré le patito de la duchesse de Richmond sans qu'elle daignât le regarder. Pour se venger de ses mépris, il prétendit posséder des témoignages écrits de ses faveurs. La duchesse s'en plaignit au roi qui chargea Monmouth, le comte d'Essex, lord Sunderland et le comte d'Halifax d'examiner l'histoire. La correspondance que produisit How se bornait à une lettre falsifiée. Le roi chassa How de la Cour (i). .
Cependant, M°^e de Mazarin vivait à l'écart, menant assez grand train et accueillant la meilleure société. Les propos, qui s'échangeaient dans ses salons, ont été en quelque sorte saisis sur le vif, dans certaines pièces enfouies dans l'œuvre si touffue et si peu lue de Saint-Evremond. Témoin, ce dialogue de M°ae Middleton, et de M. Villiers tenu à quelques pas de la table où officiait Morin :
Mme Middleton Dites-nous qui des deux vous semble la plus belle? De Mesdames Grafton ou Lltchfield. — Laquelle?
M. Villiers Commencez, dites-nous, Madame Middleton, Votre vrai sentiment sur Madame Grafton?
. M'"*^ Middleton De deux doigts seulement faites-la moi plus grande, Il faut qu'à sa beauté toute beauté se rende.
M. Villiers L'autre n'a pas besoin de cette faveur-là!
M'"^ Middleton Elle est grande, elle est droiée...
M. Villiers Après cela?
M'"^ Middleton Madame Lltchfield, un peu plus animée, De tous ceux qu'elle voit se verrait fort aimée.
(1) Sidney. Diary, t. I, 100-122. L'incident est du 2 septembre 1679.
LA COUR GALANTE Di: CHARLES II
Et le dialogue se poursuit, un peu lent de la part des deux interlocuteurs, comme de gens qui causent en une langue apprise. Mais soudain, l'examen des qualités de Mme Grafton et de M^^ Litchfield est interrompu par un cri de regret :
Vos beaux discours d'appâts, de grâce, de beauté, Nous coûtent notre argent : il ne m'est rien resté! Mme Middleton proteste; elle n'est point faite pour se taire :
Nous n'avons pas appris à garder le silence, Comme vous avez fait dans vos couvents de France. Monsieur, Monsieur VilUers, allons-nous consoler, Il est d'autres maisons où Ton pourra parler.
Ce qu'il fait dire à Mme Middleton, Saint-Evremond le pense pour son compte. Nul moins que lui n'aima le jeu et le jeu, d'autre part, ne lui était certes pas propice. « Il n'y a si bonne compagnie qui ne se sépare, écrivait-il au comte de Saint- Albans, et à plus forte raison, une société malheureuse ne doit pas durer toujours. La nôtre, milord, est la plus funeste qu'on ait jamais vue. Depuis que je joue chez Mme Mazarin, je n'ai pas eu six fois la spadille. Le baste (i) vient plus souvent. Mais c'est un fourbe qui m'engage mal à propos et qui me fait faire la bête. Je ne file que des trois de pique ou de trèfle et des six de cœur ou de carreau. Cependant, milord, je bénis le ciel, quand on pouvait attendre de moi des lamentations ou des murmures. Grâce à Dieu je donne le bon exemple et tels que votre Moitié peut les donner. Exemples néanmoins qui ruinent mes affaires et n'accommodent pas les vôtres. Ce qui me fit dire hier soir à la Bellegarde :
Je paie et ne joue plus et fais ce qu'il me plaît.
Consolons-nous, milord, nous sommes en meilleure condition que ceux qui nous gagnent notre argent; car il vaut mieux endurer les injustices que de les faire.
(1) Au jeu de l'ombre, le baste est l'as de trèfle, la spadille l'as de pique. Le baste est le troisième des matadors.
LA GUERRE DES MAITRESSES
Mme Mazarin a les mains bonnes pour voler mes fiches et pour jeter une carte du talon quand je joue sans prendre avec quatre matadors. Je m'adresse à M. de Monaco qui me dit sérieusement et avec un air de sincérité : « De bonne foi, Monsieur de Saint-Evremond, je regardais ailleurs. )> Votre ami M. de Saissac rit beaucoup et ne décide rien. M. Gourtin déclare que la vexation est grande. Mais toutes les déclarations de M. Gourtin font peu d'effet; les déclarations de l'ambassadeur font aussi peu d'effet dans ce logis qu'elles en feraient à la Bourse s'il voulait justifier M. Layton. Dans cette extrémité, je prends le ciel à témoin, et le ciel n'a pas plus de crédit que l'ambassadeur (i). »
Peut- on aimer le jeu, quand on y est malheureux autant qu'en amour? Saint-Evremond est auprès de la belle duchesse un perpétuel soupirant. Hortense n'est certes pas farouche. Elle est d'humeur si distraite qu'elle s'en fie à un petit valet moricaud pour faire la police de ses appas. Saint-Evremond, qui n'ose protester contre M. de Monaco et les autres, se plaint de l'obstacle opposé à ses entreprises par le petit capot qui s'est permis de le surnommer : « Non be{>e vino, »
N'allez pas à Cleveden raconter par le menu
Ma dépense et mon revenu.
Pour me désobliger, vous feriez davantage :
S'il était en votre pouvoir
De cacher votre beau visage,
Vous m'empêcheriez de le voir.
Je n'ai rien tenté sur la bouche
(Trop timide en ce que je veux); Mais, si j'ose sentir l'odeur de vos cheveux, ' Ou prendre quelquefois sur l'épaule une mouche. Un petit capot vert, More, voleur et gueux,
Vous dit : « Non beve vino touche »
Et me fait retirer sur le point d'être heureux.
Ne pensez pas que la Nature
Ne vous ait faite que pour vous ; Vous devez bonnement à votre créature De vos charmes divins quelque usage assez doux.
(1) Saint-Evremont. Œuvres, t. V, 369.
Telle était la société galante qui s'assemblait au logis de la duchesse de Mazarin, et tels étaient ses passe-temps. En cette société cosmopolite, trônaient les belles Anglaises dont Marwel nous a tracé le portrait : « Gelia dont l'anglais roule des flots plus riches que ceux du Tage, plus purs que la neige fondue, aussi doux que les lèvres dont il sort, — elle apprend maintenant les langues de la France et de l'Italie, mais elle est toujours Gelia. Nulle autre grâce que le sourire qui lui est propre n'orne cette figure charmante; sa beauté naturelle n'a point été italianisée, pas plus que son esprit chaste n'a été traduit en français. Ses pensées sont anglaises, bien que son langage spirituel sache les revêtir habilement d'un autre idiome (i) ». Gomment une Anglaise de qualité se fùt-elle refusée à l'étude de la langue du Grand Roi, de celle qu'on parlait à Versailles, point de mire de toutes les secrètes ambitions de Gharles II et de ses courtisans.
N'était-ce pas à l'instar de Versailles que le roi faisait dessiner et planter ses jardins? N'était-ce pas à l'instar de Versailles qu'il meublait ses palais? « Ce matin, raconte Evelyn, comme je suivais Sa Majesté à travers la galerie, j'entrai avec le petit nombre^de personnes de sa suite, dans le cabinet de toilette de la duchesse de Portsmouth, qui fait partie de sa chambre à coucher. Elle y était en négligé matinal, ses femmes de chambre la peignant, et venait de sortir du lit. Sa Majesté et des courtisans étaient debout près d'elle. Mais, ce qui retint le plus ma curiosité, ce fut la richesse et la beauté de l'appartement de cette femme, lequel avait été plusieurs fois démoli et rebâti, pour satisfaire ses fantaisies de prodigalité, de folle dépense, alors que Sa Majesté la reine ne fait pas plus de frais que certaines dames de la noblesse pour son ameublement et son bien-être (2). G'est là que je vis les nouveaux produits de la
(1) Jameson. Memoirs, p. 34.
(2) . A l'époque où Evelyn visita minutieusement Hampton Court, il remarqua cependant particulièrement « le lit de la reine qui a une
LA GUERRE DES MAITRESSES
tapisserie française dont le dessin, la finesse de travail, l'exactitude incomparable dans la reproduction des tableaux étaient supérieurs à tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Certaines tapisseries représentaient Versailles, Saint- Germain et autres palais du roi de France, avec des chasses, des personnages, des paysages, des oiseaux exotiques, tout cela exécuté avec un talent qui lui donnait la vie. Puis, des cabinets de laque du Japon, des paravents, des pendules, de grands vases d'argent ciselé, des tables, des étagères, des garnitures de cheminée, des appliques, des braseros, le tout en argent massif, en nombre infini, et enfin, plusieurs des meilleurs tableaux de Sa Majesté (i). »
Le grand peintre à la mode, Peter Lely, fils d'un capitaine de cavalerie d'origine westphalienne, venu en Angleterre dès 1641, et protégé, lors de la Restauration, par la duchesse d'York, avait exécuté la plupart de ces peintures, car il était le portraitiste en titre de.s beautés de la Cour. « Les nymphes de Lely, a écrit Horace Walpole, sont beaucoup trop coquettes et trop magnifiques, pour qu'on voie en elles autre chose que des filles d'honneur et ses femmes promènent toujours des traînes à franges et à broderies à travers des prairies et des ruisseaux murmurants. »
Lely eut, dans le peintre Verrio, un rival au point de vue de la décoration. Ce fut lui qui exécuta les peintures des escaliers et des plafonds de Hampton Court. Verrio était fort extravagant. L'argent semblait couler entre ses doigts et il faisait, notamment pour sa table, des dépenses telles que souvent il harcelait Charles II avec une hardiesse qu'autorisait la bonhomie du roi.
broderie d'argent sur velours cramoisi, ayant coûté 8 000 livres et qui est un présent fait par les Etats de Hollande, lorsque Sa Majesté revint. Il avait été donné par eux à la sœur de notre roi, la Princesse d'Orange et on le lui racheta pour le donner présentement au roi. Le grand miroir et la toilette en or battu et massif furent donnés par la reine-mère. La reine apporta avec elle de Portugal des cabinets de l'Inde, comme on n'en avait jamais vu ici. » (1). Evelyn. Memorials, L 562.
Une fois, à Hampton Court, fort peu de temps après avoir reçu une avance de i ooo livres, le peintre décorateur prétendait aborder le roi pour lui présenter une nouvelle requête, mais le cercle qui entourait le souverain était si nombreux qu'il fut impossible à Verrio de l'approcher. Il lui cria donc : « Sire, je demande la faveur de parler à Votre Majesté. — Eh bien, Verrio, dit le roi, qu'est-ce que vous demandez ? — De l'argent, Sire, de l'argent! Je suis si à court d'argent que je n'ai pas de quoi payer mes ouvriers. Votre Majesté et moi, nous savons par expérience que les colporteurs et les peintres ne peuvent faire un long crédit. » Le roi lui rappela, en souriant, l'avance récente de i ooo livres. « Oui, Sire, répondit le peintre, mais j'ai tout dépensé en paiements. Il ne me reste plus d'or. — De ce train-là, répartit le roi, vous dépenseriez plus que je ne le fais pour entretenir ma famille. — Parbleu, répliqua Verrio, Votre Majesté tient-t-elle table ouverte comme moi(i)? » Charles II n'avait qu'à s'incliner devant tant de logique.
Gomme portraitiste. Peter Lely avait des rivaux dignes de lui en la personne de Hiiysmans et de Wissing. Huysmans peignit Frances Jennings tandis que Wissing retraça les traits de la duchesse de Monmouthet de la belle comtesse d'Ossory.
Lady Ossory mérite une page à part. Cette jeune femme avait la grâce des choses fragiles. Le vieux duc d'Ormond, son beau-père, s'était vivement attaché à elle et quand elle mourut jeune, d'une mort rapide et prématurée, il écrivait à un de ses amis : « Je fus dans une grande perplexité au sujet delà santé de la jeune dame que j'ai amenée, comme une étrangère, dans ce pays. Et il a plu à Dieu d'y mettre un terme par sa mort. Je ne suis point assez courtisan, c'est-à-dire habitué à feindre, pour mettre cette perte sur la même ligne que d'autres de cette sorte que j'ai , eues à supporter, et je vous assure que sa bonté, sa déférence pour moi, et d'une manière générale, sa conduite, lui avaient
(1) Law. A Short history of Hampton Court, 2^87.
LA GUERRE DES MAITRESSES
fait faire beaucoup de progrès dans mon affection et promettaient une telle satisfaction, que je suis extrêmement sensible à sa perte. » Le comte d'Ossory sentit d'une façon très aiguë la perte de sa jeune femme, mais un an plus tard, il était consolé et épousait Lady Marie Somerset (i). Ce fut surtout dans la famille de la défunte que l'impression causée par cette mort fut durable. Son père, Lord Rochester, écrivit, à un anniversaire de la mort de la jeune comtesse, une méditation émue où il se remémore ses sensations et s'étend avec une sorte d'étonnement douloureux sur les souvenirs de la semaine qui suivit le décès et précéda l'arrivée en ses mains de la triste nouvelle. Aucune voix intérieure ne lui avait murmuré, non plus qu'à la mère, le moindre soupçon que cette créature si aimée, qui tirait d'eux toute son existence et en faisait en quelque sorte partie, gisait, insensible, morte, que cette vie, qui avait été leur joie, avait quitté le monde où ils restaient ». « Il a plu à Dieu, écrivait le malheureux père, de la reprendre et j'ai passé une semaine de plus à me bercer de la vaine espérance que je recevrais d'elle de meilleures nouvelles, que le plus grand danger était passé, jusqu'à ce qu'enfin la fatale nouvelle arrive, une semaine après que le coup eût été porté. Cette semaine entière, je l'ai passée, alors qu'elle gisait glacée et insensible, à me livrer aux diverses occupations de ma vie. Je suis même allé jusqu'à lui écrire d'ici, après le jour de sa mort, dans l'espoir que ma lettre la trouverait mieux portante, avec des expressions de tendresse, pour la maladie qu'elle avait éprouvée, de désir qu'elle recouvrât la santé, d'espoir que dans peu de temps, nous serions heureux dans sa compagnie, de joie et de consolations pour moi-même qui me croyais destiné à aller vivre sous le même toit qu'elle. Je le dis, j'avais écrit tout cela. Et à qui?... A ma pauvre enfant déjà morte. Oh! qu'elle est triste et imprévoyante, la condition humaine ! » Et Lord Rochesterpoursuit ces rappels d'un triste passé en ajoutant:
(1) Memoir of Lady Ossory, 334.
« Au cours de tout cela, j^avais ma femme alitée, affaiblie, épuisée par une longue et continuelle maladie et maintenant, en quelque sorte, assommée par ce coup si cruel. — Une femme pour qui j'avais toute la tendresse imaginable, avec qui j'avais vécu longtemps heureux et dont j'avais toute raison d'être charmé, dont il me fallait réconforter et soutenir le cœur défaillant et le courage sans forces, alors que l'un et l'autre me manquaient (i). »
Quel contraste entre cette page extraite d'un livre de raison de famille où se peint la vie anglaise et les croquis des Mémorialistes sur la vie galante de la Cour! Le désaccord va se prolonger pendant dix-huit ans, jusqu'à ce qu'il aboutisse à la grande secousse de i68^..
(l) Jameson. Memoirs, p. 207.
Fin de Règne*
ENDANT quinze ans, dit quelque part Saint- Evremond, le ruban de soie qui serrait la taille de Mlle cle Kéroualle unit la France à l'Angleterre.
C'est par elle que Louis XIV s'assure l'appui de la flotte anglaise dans ses guerres avec la Hollande. A Solebay, à Southwold Bay, les marins anglais aident nos vaisseaux à résister à Ruyter.
Tandis que la duchesse de Gleveland avait voulu mener Charles II par les menaces, la duchesse de Portsmouth, tantôt pleurant et tantôt jouant de cent malaises divers, réussissait à faire faire au roi toutes ses volontés (i). Or, ses volontés, c'étaient toujours celles du gouvernement de la France. La duchesse de Portsmouth en était arrivée à aller toujours au-devant des désirs du grand roi. Charles II prenait-il à part Barillon, son ambassadeur, c'était pour lui faire savoir qu'il s'engageait à ne point assembler le Parlement pendant plusieurs années jusqu'à ce que Louis XIV jugerait lui-même « qu'il y avait intérêt à le faire » (2). « Le roi, écrivait Barillon le 6 juin 1679, me fit dire par Mme de Portsmouth qu'il voulait me parler en particulier et que je me trouvasse chez elle quand tout le monde se serait retiré. Elle me dit que Votre Majesté peut, si elle veut, lui conserver sa couronne et l'attacher pour toute sa vie à ses intérêts, qu'il n'est plus question présentement de compliments et de paroles et qu'il faut que
(1) Sidaey. Diary, t. II, p. 114.
(2) Dépêche de Barillon, 31 août 1679, citée par Forneron.
Votre Majesté détermine- s- il lui convient que l'Angleterre soit gouvernée par une république ou par un roi, que les affaires sont réduites à une telle extrémité que si Votre Majesté ne prend point le parti de soutenir la royauté, rien ne pourra empêcher que le Parlement dispose de la guerre, de la paix et des alliances (i).)) Les adversaires de la politique française sont, plus que jamais, pénétrés de haine pour la chargée d'affaires de Louis XIV. « Vous devez savoir, écrit la comtesse de Sunderland à Sidney le i3 janvier 1680, que la duchesse de Portsmouth et le roi ont eu une grande ou plusieurs querelles quand vous avez, pour la première fois, parlé de la belle lettre de Barillon. Cette abominable gredine voulait que le roi vît Barillon en tête-à-téte et lui soufflait ce qu'il devait dire, si bien que notre ami aurait joué le rôle d'un rossignol (2). » Tous ceux qui tiennent du parti protestant, Monmouth comme Nell,se réunissent chez milady Orrery à Windsor et c'est là qu'on conspire contre la favorite (3). « La duchesse de Portsmouth, écrit à Sidney la comtesse de Sunderland, le 3o décembre, est chaque jour plus canaille ». Et huit jours plus tard : « Elle nous vendra certainement, si elle le peut, pour 5oo livres (4). »
Les services qu'elle rend sont tels que Tappui de Louis XIV lui est toujours acquis. C'est lui qui la réconcilie avec son père qui l'avatt maudite. « Les services importants que la duchesse de Portsmouth a rendus à la France, écrit-il de sa main au^ vieux gentilhomme, m'ont décidé à la créer pairesse sous le titre de duchesse d'Aubigny pour elle et pour toute sa descendance. J'espère que vous ne serez pas plus sévère que votre roi et que vous retirerez la malédiction que vous avez cru devoir faire peser sur votre malheureuse fille. Je vous en prie en ami et vous le demande en roi. » Quant, en 1682, la duchesse de Portsmouth vient en France,
(1) Forneron. Louise de KerouaUe, 173.
(2) Sidney. Diajy, t. I, 232.
(3) Jesse. Memoirsy t. III, p. 377.
(4) Sidney. Diary, t. I, 226. ■ •
FIN DE RÈGNE
elle est reçue à Saint-Gloud par le roi et comblée de présents, ainsi que son fils. Un jour de grande fête qu'elle va aux Capucins de la rue Saint-Honoré, les pauvres religieux sortent en procession pour la recevoir. N'est-elle pas la protectrice des catholiques anglais persécutés et n'est-ce pas à elle qu'ils doivent le peu de répit qui leur est laissé? Aussi, lorsqu'en i683, à la suite du voyage en Angleterre du grand prieur de Vendôme, elle s'éprend d'une belle passion pour ce petit-fils d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, Barillon intervient pour mettre fin à cette galanterie en faisant partir le galant. Charles II, que les tête-à-tête de Vendôme ont tiré de son indolence et de son indifférence ordinaires, n'a vu dans le grand prieur qu'un indiscret et sa conduite envers la duchesse, à cette époque, témoigne d'un redoublement d'affection et de confiance. On lui a sauvé la mise (i). On fait mieux. On la réconcilie avec le duc d'York, qui s'engage à assurer le sort de la duchesse, en plaçant sur la tête du duc de Richmond un capital qui la rende indépendante. Pour ses services, la pension qui lui est comptée est bien peu. Si elle est pensionnée par la France, tout le monde l'est comme elle. Les dépêches de Barillon constatent que lord Arlington, lady Shrewsbury, lady Hollis, lord Saint Albans, Montagne et jusqu'à lord Sunderland, malgré les injures de sa femme à la duchesse de Portsmouth, sont également des pensionnaires de Louis XIV (2).
C'est encore un pensionnaire de la France que le roi Charles. Témoin cette pièce : <r J'ai reçu du Roi Très Chrétien, par les mains de M. Courtin, la somme de cent mille écus, monnaie de France, pour le second quartier qui est échu le dernier jour de juin en déduction des quatre cent mille écus payables à la fin de l'année (3). » Quoi
(1) Jameson. Memoirs, 288.
(2) Jameson. Memoirs ^ 284.
(3) Archives des Affaires étrangères : Angleterre, vol. 121. 25 septèmbre 1676.
d'étonnant ! Lorsque quélques années avant, Fouquet a fait proposer à Glarendon un pot de vin de dix mille livres sterling et autant tous les ans, s'il faisait aboutir un projet d'alliance, et que Glarendon a décliné la proposition, la première parole du roi et du duc d'York n'a-t-elle pas été pour l'engager à accepter cette offre (i).
Les nationalistes anglais se répandent en menaces. Un jour, on affiche dans Londres un placard sommant le roi de renvoyer la Portsmouth (2). Son beau-frère, le comte de Penbroke, qui est en querelle avec elle, lui répond crûment que si elle ose porter contre lui ses plaintes du roi, il la placera au milieu du carrefour le plus fréquenté de Londres, la tête en bas, les jambes en l'air, afin que le peuple puisse voir à son aise ce qui cause la ruine de l'Angleterre (3). Au-dessous de son portrait, on trouve un jour inscrits les vers suivants : « Qui pourrait jeter les yeux sur ce portrait sans se demander, au comble de l'étonnement, comment une créature aussi platement niaise a pu réduire un roi au rôle de mendiant, faire verser des pleurs à trois heureuses nations, changer en crainte leur ancienne amitié, ruiner les grands et élever les petits, et néanmoins les trahir tous, les uns après les autres? Naissance basse, éducation vulgaire, malgré cela, elle commande à cette nation, car la moitié de Whitehall lui fait la cour, si l'autre moitié s'en fait un but de raillerie. C'est elle qui apprivoisa Monmouth, qui protégea Jeffrey. Ennemie de l'Angleterre, espion de la France, trompeuse et sale, fière et effrontée, laide ainsi que vous le pouvez voir et vieille (4). » Puis, c'est Marwell qui l'insulte. « Cette Carwell, cette incestueuse
(1) Burnet. Histoire d'Angleterre, p. 333.
(2) Misson. Memoirs, 204.
(3) Walpole. Anecdotes of painting, 464.
(4) Jesse. Memoirs, t. III, p. 201. — Un poète contemporain écrit : « Cette figure d'enfant que voilà, ces yeux noirs, à mon avis, ne devraient point surprendre l'amour d'un héros. Nul homme ayant des yeux ne vit jamais dans cette face à la française un tel degré de beauté, d'élégance et de charme gracieux.
FIN DE REGNE
catin enivra notre très sacré souverain et, quand il fut ivre, se fit donner le baiser que le royaume doit maudire encore aujourd'hui (i). »
Ces cris de colère n'ont rien changé à la Cour. On y mène toujours joyeuse vie, sans se préoccuper du qu'en dira-t-on. La seule chose qui tranche sur la vie quotidienne, ce sont les coups du malin Gupidon. Il y a parmi les filles d'honneur de la duchesse d'York un laideron s'il en fut. C'est Arabella Churchill, la sœur de ce jeune Churchill qui prélude à ses victoires en mettant à rançon M^ne Castlemaine/ Arabella monte mal à cheval.
Un jour que l'on court au lévrier, le duc est
près d'elle* et lui fait des reproches sur sa mauvaise tenue. Son cheval, qu'elle tient mal en main, se met au galop, s'échauffe et part enfin à toutes jambes. M^ie Churchill chancelle, pousse quelques cris et tombe. Mais sa chute est si adroite, si indiscrète qu'elle découvre ce que les bienséances font couvrir d'habitude. Le duc, qui a mis
Lady Susan Bellasys.
Portrait par Huysmans, gravé par Thomas Wright.
(1) Jesse, Memoirsy III, 199.
pied à terre pour la secourir, est ébloui de la beauté d'un corps qu'annonçait si peu la figure. Bref, sur la fin de l'hiver qui suivit cet automne, on s'aperçoit qu'elle n'a point tenu le prince à distance et c'est de cette mésaventure de chasse que résultent les Fitz-James et le maréchal de Ber- Avick (i). La duchesse d'York est inquiétée par d'autres qu'Arabella Churchill. Celle qui règne sur James, d'un empire aussi persistant que la Castlemaine sur Charles II, c'est Catherine Sedley qui est sa maîtresse avant son accession au trône et qu'un de ses premiers actes souverains sera de faire baronne de Darlington et comtesse de Dorchester. Elle n'est pas belle et elle le sait. « Je ne sais quelle qualité porte Jacques à choisir ses maîtresses ; aucune de nous n'est jolie et si nous avons de l'esprit il n'en a pas assez pour s'en apercevoir (2) », dit-elle.
Malgré son existence de plaisirs, Jacques s'est converti au catholicisme dès 1669 ^ f^^^ abjuration entre les mains d'un jésuite, le père Emmanuel Lobb (3). Sa femme, Anne Hyde, est au courant de sa conversion. Malade depuis des années, elle mène une vie retirée et pieuse, mais soudain, elle cesse de participer aux sacrements de l'Église anglicane. Enfin, quelques mois avant sa mort, survenue en 1671, elle abjure à son tour entre les mains d'un franciscain (4). Deux ans plus tard, le duc d'York songe à se remarier. Un moment, il s'est proposé d'épouser lady Bellasys dont il est épris. Charles II s'est opposé au mariage. « Il suffit, dit-il, de faire une folie dans sa vie. » Jacques alors veut épouser une catholique. La princesse, dont il a fait choix, est Marie-Béatrice-Éléonore d'Esté, fille du duc de Modène et le mariage est célébré à la fois sous la forme
(1) Hamillon. Mémoires de Grammont, ch. XÏII. — Jesse. Memoirs, III, p. 510.
(2) Jesse. Memoirs, III, 504-506.
(3) Comtesse de Gourson. La Persécution des catholiques en Angleterre ^ p. 36.
(4) Comtesse de Gourson. La Persécution des catholiques en Angleterre, p. 35.
FIN DE REGNE
catholique et selon le rite anglican. Ce nouveau mariage a encore accru l'impopularité de Jacques d'York. Elle devient universelle, quand, au moment du Test-Act, il refuse son adhésion à une formule qu'il juge blasphématoire et s'avoue nettement catholique (i).
Les catholiques sont devenus la bête noire du peuple anglais (2). Quand un incendie dévore une immense partie de la ville de Londres, l'homme arrêté et qui s'est déclaré coupable, n'est pas un catholique mais un huguenot français (3), ce qui n'empêche pas que pour tout bon Londonien, les auteurs de l'incendie sont les catholiques. Arrive l'histoire de Titus Oates qui révèle un prétendu complot contre le roi, ourdi par les Jésuites. Immédiatement toute l'Angleterre anglicane prend feu ; les pairs catholiques sont exclus de la Chambre Haute, et partout se dressent des échafauds où l'on traîne jésuites, bénédictins, franciscains, prêtres séculiers. Lord Peter, lord Stafford perdent la tête sur le billot. Charles II, qui s'est engagé par le traité secret de 1670 à embrasser le catholicisme, s'excuse comme il peut près de Louis XIV. « Ma douleur, dit-il une fois à Barillon, est fort grande de voir répandre tant de sang innocent, mais je ne puis m'y opposer, sans tout hasarder (4). » Il laisse donc faire et, s'il s'intéresse en particulier à quelque catholique, il lui fait passer en secret l'avis d'aller voyager outre-mer, ou le loge dans quelque poste de la maison de la reine qui, à ses yeux, possède droit d'asile. Chose étrange en effet, ce roi, que rien n'attache à Catherine de Bragance, se fait toujours le protecteur des prérogatives de
(1) Comtesse de Gourson. La Persécution des catholiques 4tfi Angle-' terre ^ p. 36.
(2) Je ne voudrais pas, dit un noble lord, lorsqu'on vota le tesiy qu'il restât ici un homme ni une femme papiste; pas un chien papiste, ni une chienne ; pas un chat papiste pour miauler ou sauter autour du roi (Hume. Histoire d'Angleterre, VII, p. 165).
(3) An account of the burning of the City of London, p. 16. — Le récit de l'enquête, dans le Journal de Pepys, est particufièrement intéressant.
(4) Forneron. Louise de Keroualle, p. 174.
la reine et se dresse résolument entre elle et ceux qui veulent lui nuire. Quand, en avril 1670, on s'est mis en tête de le faire divorcer pour lui faire épouser, soit la sœur du roi de Danemark, soit « une vertueuse protestante d'Angleterre », il désavoue ceux qui veulent le jeter dans cette voie (i). Ce prince, qui fait si bon marché de ses promesses et de ses engagements, maintient intact ce qu'il a promis au moment de son mariage : le droit de Catherine à exercer librement sa religion.
Est- il en secret catholique? L'était-il quand il se faisait envoyer un scapulaire par sa sœur la duchesse d'Orléans? L'était-il quand, après mars 1672, il a fait demander à Paris un bon théologien pour s'instruire dans la foi catholique (2)? Tout semble démontrer le contraire. Évidemment il n'avait jamais été athée. Comme il le disait un jour à Burnet, il ne croyait pas que Dieu voulût rendre un homme malheureux pour avoir seulement pris quelques petits plaisirs à l'écart. Ce voluptueux était indifférent à tout ce qui n'était pas volupté. Ce qui est certain, c'est que vieillissant, se sentant s'affaiblir, au cours des dernières années de son règne, il s'est intéressé aux choses religieuses, qu'il s'en est entretenu avec le duc d'York, rappelé près de lui après une disgrâce qui lui a été imposée par ses conseillers anglicans et qu'il en est même arrivé à fixer ses idées en écrivant sur des sujets de controverse. Dans ses conversations, d'ailleurs, dans ses écrits, il n'a rien abdiqué des idées anglicanes et sa conversion jusque-là paraît bien latente (3). Mais à la fin de 1684, une légère attaque de goutte a servi d'avertissement à ceux qui s'intéressent à sa santé. Il a renoncé à se lever de bon matin et à passer trois ou quatre heures par jour en plein air, jouant avec ses épagneuls et jetant du pain aux canands du parc de Saint- James (4). Dans les pre-
(1) Jesse. M<îwoi>5, II, 24.
(2) Jesse. Memoirs, III, 503.
(3) Mémoires de Jacques II y h^l .
(4) Macaulay. Histoire d'Angleterre depuis Vauènement de Jacques II , t. I, 470.
rrtiers jours de i685, ceux qui l'approchent â tous les instants de sa vie, Thomas Bruce, fils du comte d'Ailesburry, son dévoué serviteur, notamment, constatent en lui un grand changement d'allures.
Depuis le 26 janvier, pour la première fois de sa vie, un incident banal, une petite plaie au talon, lui a interdit de se livrer à son exercice quotidien de la matinée. Cependant il a conservé son robuste appétit. Le i<îr février, un dimanche soir, après le souper, il se rend comme de coutume, chez la duchesse de Portsmouth. Il y a là joyeuse société. Les trois duchesses, Louise, Gleveland, de Mazarin, l'entourent et badinent avec lui. Il est de belle humeur. Quand la conversation s'arrête, quand les propos se ralentissent, on écoute un petit musicien français qui chante des vers d'amour. Au fond du salon, vingt personnages, appartenant à la plus haute aristocratie, jouent à la bassette autour d'une table sur laquelle s'étalent plus de 20000 livres sterling (i). La nuit s'avance. Le roi se lève; appuyé sur le bras de Bruce qui le soutient et l'éclairé, il se fait conduire dans sa chambre à coucher. A l'entrée de la chambre, déjà éclairée, Bruce remet la chandelle au page de l'escalier de service et sans qu'on ait soufflé sur elle, elle s'éteint brusquement « bien que ce fut une très grosse chandelle de cire et qu'il ne fit pas le moindre vent (2). » Bruce a remarqué tous ces incidents, car dans la domesticité du palais, le bruit courait que la vie du prince était en danger pendant toute cette période. On avait vu d'un mauvais œil l'accident de son talon, et quand la chandelle s'éteignit, Bruce et le page échangèrent des regards inquiets et des hochements de tête. Le roi seul ne parut rien remarquer. Il se déshabilla et se mit au lit dans les meilleures dispositions du monde. Quand il était couché, il aimait à causer avec Bruce. Ce soir-là, il l'entretint du palais qu'il
(1) Evelyn. Journal,
(2) Tout le récit de Thomas Bruce a été analysé dans le Charles II de M. Airy.
FIN DE RÈGNE
faisait bâtir à Winchester. « Cette semaine, dit-il, j'aurai la joie de voir ma maison couverte en plomb. » Bruce ferma ensuite la porte à l'aide du bouton de cuivre, avec lequel on l'assujettissait en dedans.
« Plusieurs circonstances, dit-il, rendaient ce logement peu agréable. La grande grille était garnie de charbon d'Écosse qui brûlait toute la nuit. Une douzaine de chiens qui venaient auprès de notre lit et plusieurs pendules qui sonnaient les demi-quarts et qui ne marchaient pas d'accord, faisaient un carillon perpétuel. Le roi s'y était accoutumé. Je dormis mal et je remarquai que le roi se retourna de temps en temps, contrairement à son habitude. » Le matin, à son réveil, Charles II appelait Bruce qui s'approchait alors de son lit et causait librement avec lui. Ce jour-là, il n'y eut point de conversation. Bruce enleva le bouton de la porte; les feutiers vinrent faire le feu et Bruce se retira dans la chambre pour s'habiller, laissant le médecin et les chirurgiens qui attendaient pour examiner le talon du roi. Comme il rentrait dans la chambre royale, un page de la chambre fit alors observer à Bruce que durant son lever, le roi n'avait pas parlé, qu'il était très pâle et qu'il s'était retiré dans sa garde-robe. Il faisait un froid très aigre. Bruce, pensant que Charles II n'était vêtu que d'une robe de nuit, pria Chiffinch, premier page de l'escalier, de dire au roi de revenir dans sa chambre. Charles II ne répondit pas et ne tint aucun compte de l'avis. Chiffinch était le seul qui eût, de par sa charge, la liberté de lui parler dans sa garderobe. Bruce l'envoya derechef. Cette fois, Charles II parut, pâle-, défait, n'ayant plus la langue libre, si bien que le comte de Craven, colonel des gardes à pied, étant venu prendre le mot d'ordre, il lui montra le papier où les jours du mois étaient marqués avec les consignes.
C'était le jour où on rasait le roi. Le barbier le prévint que tout était prêt. Charles II ne répondit pas. Il s'était assis, les genoux tournés contre la fenêtre. Le barbier attacha la serviette du côté droit, puis passa derrière la chaise pour en faire autant du côté gauche. Bruce était près de la
l8o LA COUR GALANTE DE CHARLES II
chaise. Il vit à ce moment Charles II perdre l'équilibre, et il le reçut dans ses bras. Les médecins et les chirurgiens s'étaient retirés, mais le docteur King, chargé de veiller sur les cornues et les creusets du laboratoire royal, était à l'entrée de la chambre. « Avez-vous des lancettes ? demanda Bruce qui conservait tout son sang-froid. — Oui, » répondit King qui avait été chirurgien. Alors Bruce lui ordonna de saigner le roi et il le fit sur-le-champ. En emportant la cuvette où l'on avait recueilli le sang, Bruce alla chercher le duc d'York. Jacques vint avec tant de hâte qu'il avait un soulier à un pied et une pantoufle à l'autre.
Quand Bruce entra dans la chambre du roi avec le duc d'York, Charles II était couché. « Il avait une fort bonne figure et en regardant du côté opposé à celui du duc, il m'aperçut et me prit par la main en me disant : « Je vois que vous m'aimez à la vie et à la mort. » Et il me remercia vivement pour l'ordre donné au docteur King (qui fut fait chevalier pour ce service) de le saigner, et aussi pour avoir envoyé M. Chiffinch afin de le persuader de quitter le cabinet. Il me dit qu'il ne se trouvait pas bien et qu'il allait prendre quelques-unes de ces gouttes, communément appelées les gouttes du roi, qu'il allait marcher dans l'idée que cela lui ferait du bien; mais, sur mes sollicitations, il y renonça, car il y avait trois ou quatre marches pour sortir du cabinet, et il me dit que, quand il se penchait en avant, la tête lui tournait et qu'il risquait de tomber (i). »
La reine Catherine de Bragance et le duc d'York ne quittèrent plus le chevet du roi. La duchesse de Portsmouth, retirée dans ses splendides appartements, y sanglotait sans vouloir rien entendre, sans accepter aucune consolation (2). On avait fermé les portes extérieures de
(1) Ce récit de Bruce est d'autant plus important qu'il détruit les allégations d'empoisonnement dont les éléments ont été recueillis par Hume [Histoire d' Angleterre ^ t. VIII, p. 61.)
(2) Bruce nie absolument que la duchesse de Portsmouth ait été présente au lit du roi et l'ait soigné, comme une femme soigne son mari, ainsi que l'a afiBrmé Burnet, et, après lui, Maoaulay.
Whitehall, mais les antichambres et les galeries regorgeaient de visiteurs. Les pairs, les conseillers privés, les ministres étrangers, le haut clergé de l'église anglicane, étaient seuls admis dans la chambre du roi. Il était aux mains des médecins. Arrêtée par la saignée du docteur King, la congestion n'était pas conjurée. Le malade fut largement saigné. On lui appliqua tous les secours que connaissait la médecine du temps et, pendant trois jours on pensa enrayer le mal. Sitôt que le bruit de l'accident survenu au roi s'était répandu dans Londres, la nouvelle avait rempli la capitale d'émotion et de douleur. Les églises étaient ouvertes et fréquentées par une foule anxieuse. Sur le soir du 4 février, on annonça que les médecins considéraient le roi comme hors de danger. Alors, les cloches des églises sonnèrent à toute volée, partout des feux de joie furent allumés, mais ces espoirs n'eurent point de lendemain. A peine le 5 au matin, la Galette de Londres annonçait- elle l'amélioration survenue, qu'une rechute assurait les médecins qu'il fallait abandonner tout espoir.
Pendant ces journées, les évêques anglicans s'étaient relayés dans la chambre du malade. Sancroft, archevêque de Ganterbury, crut devoir, le 5 au matin, l'état s' étant aggravé, prévenir le roi qu'il allait comparaître devant un juge qui n'a pas égard aux titres des personnes. Le roi ne répondit pas à Sancroft. Un peu après, Thomas Ken, archevêque de Bath, celui-là même, qui avait jadis refusé de laisser loger Eleonor Gwynn dans la maison dont il était prébendier, s'approcha du lit royal. Sa voix, disent les contemporains, était semblable à celle d'un rossignol, tant elle était douce. Mais vainement il épandit, dans une exhortation pathétique, les flots de son éloquence, Charles, quand il lui demanda s'il voulait participer aux sacrements, fidèle à cette habitude d'éluder poliment qui lui avait rendu de si fréquents services dans sa vie, le remercia et répondit qu'il y réfléchirait. Ainsi s'écoula la plus grosse partie de la journée.
FIN DE RÈGNE
Cependant, les nouvelles du roi étaient fréquemment apportées de sa chambre dans les appartements, ornés de buffets et de tapisseries rappelant Versailles, de la duchesse de Portsmouth. Barillon, ambassadeur de France, qu'elle avait fait appeler, fut entraîné par elle dans une chambre secrète et elle lui ouvrit son cœur. « Je vous dirai, lui dit-elle, le plus grand secret du monde. Ma tête serait en danger s'il était connu. Au fond de son cœur le roi est catholique. Mais voici qu'il va mourir sans s'être réconcilié avec l'Eglise. Il est entouré d'évêques anglicans. Personne ne lui fait connaître soh état. Personne ne lui parle de Dieu. Je ne puis pénétrer chez lui sans causer du scandale. Maintenant, le duc d'York est le seul maître. Parlez-lui. Rappelez-lui que l'âme de son frère est en péril. Lui seul peut faire évacuer la chambre, allez-y immédiatement ou il sera trop tard. » Barillon courut à la chambre du roi et transmit au duc d'York le message de la favorite (i). Charles II venait de repousser un nouvel assaut des évêques anglicans. On avait inutilement placé près de son chevet une table où étaient posés le pain et le vin sacrementels. « Rien n'est pressé, » avait-il répliqué (2). Alors, Jacques s'approcha du lit, commanda aux assistants de se retirer à l'écart comme s'il avait à entretenir le roi des secrets d'Etat. Se penchant, il lui demanda, dans un chuchotement, s'il désirait qu'il lui envoyât chercher un prêtre catholique. — « Oui, oui, de tout mon cœur, je vous en prie, mon frère, et ne perdez pas de temps. » Puis il ajouta : « Mais cela ne vous expose-t-il pas trop? — Sire, répondit le duc d'York, dùt-il m'en coûter la vie, je vous en ramènerai un. » Ni dans la chambre du roi, ni dans la chambre attenante, Jacques n'aperçut un catholique anglais. Alors il pria le comte de Castel Melhor, noble portugais réfugié en Angleterre, de se mettre en quête d'un
(1) LiDgard. Histoire Angleterre, X, 53.
(2) Macaulay. Histoire d'Angleterre depuis l'at^ènement de Jacques 11^ t. I, p. 476.
prêtre. Le hasard voulut que les chapelains de la reine, ne comprenant assez bien ni l'anglais ni le français pour confesser le roi, on introduisit par un escalier dérobé, Dom John Huddleston, qui avait pansé les pieds du roi au château de Moseley, après la bataille de Worcester (i). Le bénédictin, depuis le Test Act, avait reçu asile dans la maison de la reine. Le duc d'York alors avertit le roi, qui ordonna que tout le monde se retirât, excepté son frère. Mais le duc, pour assurer deux témoins à l'abjuration, retint Louis de Duras, comte de Feversham, neveu de Turenne et chambellan de la reine et le comte de Bath, gentilhomme de chambre de service. Tous deux étaient protestants, mais le duc d'York estimait qu'il pouvait compter sur leur fidélité. Dès qu'ils furent sortis, la porte dérobée, que Ghiffinch avait tant de fois ouverte à des visiteurs d\m autre genre, donna passage au père Huddleston. « Sire, dit le duc d'York, je vous présente celui qui vous a jadis sauvé la vie du corps, il vient maintenant sauver votre âme. — Quil soit le bienvenu! » répondit Charles II, et sans perdre de temps, il dit au père Huddleston qu'il désirait mourir dans la foi et dans la confession de l'Église catholique, qu'il était sincèrement affligé des péchés de sa vie passée et particulièrement d'avoir différé si longtemps sa conversion. Il espérait néanmoins dans les mérites du Christ, il était en paix avec tout le monde, pardonnait à ses ennemis et demandait pardon à ceux qu'il pouvait avoir offensés et s'il plaisait à Dieu de lui rendre la santé, il était résolu, par son secours, à changer de vie. Puis il commença sa confession qui dura environ une heure. « Ayant désiré recevoir les secours destinés aux mourants, il continua à faire de pieuses éjaculations, levant fréquemment les mains au ciel (2)
(1) Mémoires de Jacques II, 567.
(2) Mémoires de Jacques II, 567. — Le récit de Jacques II est corroboré par celui de Bruce qui termine son récit par ces mots : « C'est la vérité littérale, foi de chrétien. J'ai ma manière de voir, mais je déteste le mensonge et l'imposture. »
FIN DE RÈGNE
et s'écriant : « Miséricorde, mon doux Jésus ! » Le père Huddleston n'avait pas sur lui le saint viatique. Un prêtre portugais attaché à la chapelle privée de la reine Vapporta (i). Le roi fut communié. Il éprouva tant de difficulté à avaler Vhostie qu'on fut obligé d'ouvrir la porte et d'aller chercher un verre d'eau.
Puis, après une courte exhortation, le père Huddleston se retira par le passage secret, comme il était entré.
On fit alors ouvrir la porte qui donnait sur la salle voisine.
Tout le monde rentra dans la chambre, et le roi exprima publiquement pour le duc tout ce qu'il est possible de tendresse et
d'amitié, lui de- Marie Béatrice de 3Iodène, duchesse d'York. mandant pardon Portrait par Peter Lely.
des rigoureux
traitements par lesquels il avait si longtemps exercé sa patience. On pleurait tout autour du lit du roi. Il parla aussi à la reine avec beaucoup de tendresse, implorant le pardon des grands torts qu'il avait eus à son égard.
(1) Macaulay, qui n'a rien compris à l'intervention du prêtre portugais, a imaginé qu'Huddleston « était si illettré qu'il ne savait pas ce qu'il devait dire au roi dans dételles circonstances »,
Ken lui ayant de nouveau proposé de recevoir les sacrements, selon le rite anglican, <c — J'ai fait ma paix avec Dieu, » répondit Charles, en l'écartant d'un geste courtois de la main (i).
La soirée était très avancée. On conduisit au chevet du mourant ses enfants naturels : les ducs de Grafton, de Southampton et de Northumberland, fils de la duchesse de Cleveland, le duc de Saint-Albans, fils d'Éléonore Gwynn et le duc de Richmond, fils de la duchesse de Portsmouth. Il leur donna à tous sa bénédiction, mais parla au duc de Richmond avec une tendresse particulière. Vers deux heures du matin, Charles qui souffrait beaucoup et se plaignait de sentir intérieurement un feu brûlant, eut quelques instants d'entretien avec son frère. Il l'assura de son affection très tendre, l'appela le meilleur des frères et des amis et lui dit que c'était avec joie qu'il lui remettait tout. Il lui recommanda la duchesse de Portsmouth, disant qu'il l'avait toujours aimée et qu'il l'aimait jusqu'au dernier soupir, et qu'il la recommandait aux bontés de son frère, ainsi que son fils. Il lui demanda aussi de prendre soin de ses autres enfants. Il s'abstint seulement de parler du duc de Monmouth qu'il avait dû exiler pour conspiration contre lui (2). « Ne laissez pas mourir de faim la pauvre Nelly! » dit-il encore.
Quand les premières lueurs du matin commencèrent à percer les fenêtres de Whitehall, il demanda qu'on les ouvrît. « Je veux voir encore le soleil », dit-il. Il fit des ex-
(1) Comtesse de Gourson. La Persécution des catholiques en Angleterre, p. 299.
(2) Le duc de Monmouth s'était associé au complot whig avec Ëssex, Sidney et Russel, au moment où la conjuration de Rye-House se proposait comme but, non plus de soulever la nation contre le gouvernement, mais d'assassiner le roi et son frère.
Dès cette époque, le duc de Monmouth fut, pour les Anglais du parti protestant, un véritable martyr de la bonne cause. Ils avaient tous, pour lui, les yeux pleins d'admiration de Dryden qui en trace un si beau portrait dans son Ahsalon et Achitophel : « Quoi qu'il fît, il le faisait avec tant d'aisance, qu'en lui seul le don de plaire était un don de la nature. La grâce accompagnait tous ses mouvements et le Paradis se révélait sur sa figure. »
FIN DE RÈGNE
Dauphin, dont elles furent fort bien reçues.
Gazette de France, novembre 1673. (Biblioth. Nationale. Estampes. Coll. Hennin.)
cuses à ceux qui l'avaient entouré toute la nuit de l'embarras qu'il leur causait. < Il avait mis à mourir un temps déraisonnable, mais il espérait qu'ils voudraient bien lui pardonner. » Ainsi, il mourait en gentilhomme, avec cette parfaite courtoisie qui faisait de lui, chez les Anglais, comme de son modèle, Louis XIV chez les Français, le plus poli des seigneurs de son royaume. Cependant, il s'affaiblissait rapidement. Vers huit heures, il perdit la parole; avant dix heures, il n'avait plus sa connaissance, et vers midi, le 6 février i685, après un règne de vingtcinq ans, il rendit doucement le d&rnier soupir.