I08 LA COUR GALANTE DE CHARLES II
avant que d'être marié (i) ». Mais, avant tout, il importait de ne point déranger un si beau dessein. Aussi, se borna-til à lancer quelques lardons aux jeunes filles, comme s'il les prenait pour de vraies marchandes d'oranges, et il leur souhaita le bonsoir en riant. Mais elles n'étaient pas au bout de leurs mésaventures. Tandis qu'elles subissaient les impertinences de Brouncker, il s'était formé, tout autour de la voiture, un attroupement de galopins, désireux d'escamoter les oranges abandonnées à la garde du cocher. Celui-ci était homme d'honneur. Il tenta de repousser l'assaut des pillards. Une mêlée s'ensuivit et mit toute la rue en l'air. Jennings et Price durent payer rançon en abandonnant leurs oranges, avant de remonter dans le fiacre et, oubliant l'astrologue, reprirent la route de Saint- James, au milieu des quolibets et des injures (2). Elles arrivèrent au palais du duc d'York, si déconfites, si dégoûtées, si transies de peur, que leurs compagnes n'eurent pas de peine à leur arracher le récit de leur mésaventure.
Fort heureusement pour elles, les commérages de la Cour avaient d'autres aliments. Lord Gastlemaine venait de rentrer de France. Il avait un peu troublé la fête en trouvant sa femme « augmentée de deux beaux enfants. » Puis, la Cour s'amusait de l'indignation de M™e de Fienne contre son mari qui avait engrossé sa femme de chambre (3). Enfin, l'on jasait beaucoup sur les bonnes fortunes du duc de Monmouth, qui avait à peine seize ans. Lorsque la reine -mère l'avait ramené de France, Charles II s'était beaucoup plus occupé de lui assurer des revenus que de parfaire son éducation. « Il était très beau, dit Mme de Dunois, extrêmement bien fait et avait un air de grandeur assorti à sa naissance. Il était brave jusqu'à
(1) Hamilton. Mémoires de Grammontf ch. XII.
(2) Toute cette aventure a été racontée par Hamilton. La date approximative en est fournie par le Journal de Pepys. Jesse, dans ses Memoirs (t. III, p. 234-235), a ajouté quelques traits aux deux récits.
(3) Bibliothèque Nationale. F^» français 10172. Lettre de Gomminges à de Lionne, 9 mars 1665.
LE REGNE DE BARBARA PALMER
l'excès. Il dansait à la perfection et d'un air qui charnxait tous ceux qui le voyaient. Il était riche, jeune, galant et, comme je Vai déjà dit, le plus beau et le mieux fait des hommes. Après cela, on ne trouvera point étrange que bien des dames se soient fait une affaire de le conquérir (i) ».
Parmi elles, Charles II eut le désagrément de constater les manèges de sa maîtresse, Mme Castlemaine, qui, en décembre 1662, lui faisait les avances les moins douteuses. Rien ne pouvait lui être plus désagréable qu'un pareil rival. Charles II résolut donc de marier James.
Il lui assura la main d'une riche héritière écossaise, Anna Scott, comtesse de Buccleuch. Le mariage eut lieu le 20 avril i663, mais il fut loin de mettre fin aux aventures de Monmouth.
Lui, le duc de Richmond, le comte d'Arran, second fils de Lord Ormond, menaient une vie de débauchés et scandalisaient une cour qui n'était point facilement scandalisable. Les mœurs, en effet, permettaient alors bien des licences. Pepys raconte quelque part ce qui se passait à une grande
Frances JenningSy duchesse de Tyrconnel.
Portrait de Huysmans.
(1) Cité par Jesse. Memoirs, III, 114.
réunion de daines chez Milady Batten. « Milady me poussa sur le lit, se jeta sur moi. Après, ces dames suivirent son exemple, et nous nous amusâmes beaucoup (i) ».
Le peuple s'amusait moins. Une requête au roi dit vers cette époque : « Les peuples sont dans une situation désespérée, les chefs de famille si accablés d'impôts qu'ils n'osent ouvrir leur porte, sans quoi le collecteur vient saisir un lit ou un plat. Les peuples maudissent le roi, regrettent Gromwell et disent que peu importe que les Hollandais ou le diable vienne, ils ne sauraient s'en trouver plus mal. De sorte que, là où on ne trouverait pas un seul homme pour combattre pour sa Majesté, il y en aurait dix à combattre contre lui, et on ne trouverait pas dans la noblesse dix hommes qui se lèveraient... Jamais les impôts ne furent aussi élevés. Jamais roi ne fut plus volé. Tous sont mécontents. Les soldats se voient voler leur solde, ce à quoi Sa Majesté devrait veiller comme à sa propre vie, car, s'ils lui manquent, il ne serait pas roi un instant de plus. Lord Gérard (qui commandait les gardes de Charles II) maltraite et exploite si complètement les gardes, qui, pour la plupart, sont apparentés à des familles loyales, que l'on en voit sortir les personnes de qualité qui ont fait des démarches pour y entrer à la restauration, et ils disent qu'un soldat peut risquer sa vie et sa fortune, et cela pour mourir de misère... On fait courir le bruit que Sa Majesté a dit que rien n'est tel que de tenir le soldat dans la pauvreté. Elle ne devrait point négliger le soldat. La nation dit que le roi songe à ses plaisirs, et n'entend point les soupirs et les murmures de ses pauvres sujets. Leur patience est à bout. Ils disent que les places sont données à des gens qui auraient coupé la gorge au roi et qui le feraient encore si l'occasion s'en présentait. Ils disent qu'il y a autour de Sa Majesté une foule de gens qui ne lui laissent rien entendre qui puisse l'empêcher de les voir sous un jour agréable, tant qu'ils n'ont point eu
(1) Journal de Pepys, 12 avril 1665.
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER
satisfaction. En conséquence, ces gens de son entourage se gardent bien de lui dire que la nation est prête à se soulever au moindre souffle de vent, tant elle est opprimée... Aucun des courtisans ne fera connaître à Sa Majesté l'étendue de la perte qu'elle a subie dans la nation entière. Les gens disent : « Que Ton donne au roi sa comtesse de Gastlemaine et il ne se soucie plus de ce que souffre la nation (i). » Cette curieuse pétition est un spécimen du déchaînement universel contre la Cour et la favorite. Il courut vers le même temps un pamphlet, la Pétition des pauvres putains, ribaudes, maquereaux et maquerelles à la très splendide, très illustre et sereine et éminente dame de plaisir, la comtesse de Castlemaine, en vue d'obtenir sa protection contre la compagnie des apprentis de Londres, par le fait desquels elles ont subi la perte de logements, commerce et emplois et d'avoir une garde composée de spadassins français, irlandais et anglais y qui sont leurs amis reconnus. Putains, ribaudes, maquereaux et maquerelles s'engageaient à payer une taxe à la comtesse, « comme leurs sœurs de Rome et de Venise le font au pape (2). » Cette pétition irrita vivement la comtesse de Castlemaine, qui en fit rechercher l'auteur pour le punir. Il était interdit, d'ailleurs, de se permettre la moindre attaque contre sa vertu dans le passé. Harry Killegrew, un des gentilshommes du duc d'York, fut banni de la Cour pour avoir conté qu'elle était légère dans sa jeunesse (3). C'est que les Killegrews
{\) Calendar State papers domestic . 1666, t. V, p. 477. — L'auteur de celte pétition est une femme qui termine en disant qu'elle ne peut que prier pour Sa Majesté.
(2) Calendar State Papers Domestic : Charles II, t. VIII, p. 306 — Le document se termine ainsi : « Signé par nous, Madame Greswell et Damaris Page au nom de nos sœurs et compagnes de souffrances (en ce jour de notre calamité) dans la Cour du Chien et de la Chienne pleine, Lukener's Lane, Saftron Hill, Moorfields, Chiswell Street, Rosemary Lane, Grande Route de Ratclifle, Well Close, Church Lane, East Ënuttfield, etc.
(3) Journal de Pepys, 21 octobre 1666.
avaient la mauvaise habitude de garder leur franc-parler. ThomavS dit un matin, d'un ton négligent, à Charles II que les affaires de l'Angleterre étaient dans une mauvaise passe, mais qu'il y avait moyen d'y porter remède. «Je connais un honnête homme, ajouta-t-il, très capable, qui, si Votre Majesté veut l'employer, s'il veut se fier à lui, veillera à l'exécution de ses ordres et fera tout rentrer dans le devoir. Cet homme est un nommé Charles Stuart qui, à cette heure, passe son temps à bavarder avec ses courtisans et n'a pas d'autre occupation. Si Sa Majesté lui donnait cette charge, elle verrait que personne ne peut la remplacer aussi bien que lui (i). » Charles II accueillit les propos par un sourire, mais il n'avait nulle envie de s'occuper des affaires de l'État. Bien que les affaires les plus urgentes exigeassent à chaque instant son attention assidue, il demeurait parfois des semaines entières sans paraître au Conseil. Killegrew seul l'y ramena. Il avait parié cent livres avec Lauderdale (2) que Charles II paraîtrait au moins une demi-heure au Conseil. Le pari fait, il entra chez le roi. «Je sais, dit-il, que Votre Majesté déteste Lauderdale, et que c'est seulement le besoin de vos affaires qui vous porte à vous montrer courtois pour lui. Eh bien ! si vous trouvez bon de vous débarrasser de lui, il vous suffira seulement d'aller cette fois au Conseil. Je connais son avarice. Je sais fort bien que, plutôt que de payer ces cent livres, il se pendrait de dépit et cesserait de vous tourmenter. » Charles sourit à la pensée de jouer un mauvais tour à son ministre. « Eh bien! Killegrew, je vous promets positivement que j'y vais. » Il tint parole et Killegrew gagna son pari (3).
Avec cette indifférence du roi pour ses affaires, il n'est pas étonnant que tout marchât de travers même dans
(1) Journal de Pepys, 8 décembre 1666.
(2) Lauderdale était un des membres du ministère dit « La Cabale >» à cause des initiales des noms de ministres qui le compo> saient.
(3) Jesse. Memoirs, III, 337.
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER 1 13
James Fitzroy ou Scott, duc de Monjjiouth. Portrait par Peter Lely, gravé par A. Blooteling.
l'administration des palais. Un jour d'avril 1667, ^^i ne trouvant pas du papier sur la table du Conseil, se met en colère. On appelle Wooly chargé de ce service, et il expose au roi qu'il est pauvre, qu'il a avancé pour lui quatre ou cinq cents livres qui représentent tout son avoir et qu'il lui est impossible de fournir du papier sans argent, car il n'a
rien reçu depuis la restauration. « Et dire, ajoute Pepys qui nous fournit ces renseignements, que le roi reçoit chaque jour des affronts dans ce genre, capables de rendre fou un homme de cœur! »
Toutes ces misères n'ont pas empêché les fêtes de la Cour de briller du plus vif éclat pendant tout l'hiver. Au bal du i5 novembre 1666, « Mi^e Stewart était habillée de dentelles blanches et noires. Sa tête et ses épaules étaient ornées de diamants. La reine n'en avait pas. Le roi portait une veste de soie magnifique doublée de toile d'argent et d'autres étoffes somptueuses. Après son arrivée, il prit la reine par la main ; quatorze couples suivirent son exemple et commencèrent le branle. Après le branle, on dansa une courante et, de temps à autres, une danse française, celle que le roi appelle sa nouvelle danse (i). )> Dans la journée, les costumes des dames sont presque aussi élégants. Les dames et les demoiselles d'honneur sont en amazones avec des pourpoints à grandes basques, pareils à ceux des hommes, boutonnés sur la poitrine. Elles ont des perruques sous leurs chapeaux. C'est M^i^ Wells qui a inauguré cette mode (2). « C'était une grande fille faite à peindre, qui se mettait bien, qui marchait comme une déesse ». Le roi, un peu rassasié de la comtesse de Castlemaine et point gâté par les petites mines de la belle Stewart, l'avait pressée un peu vivement. Elle s'était rendue à discrétion et le duc de Buckingham Tavait chansonnée en jouant sur le sens du mot Wells qui en anglais signifie puits.
Quand le roi de ce puits sentit l'horreur profonde, « Progers, (3) s'écria-t-il, que suis-je devenu ?
Ah! depuis que j'y sonde, Si je n'avais cherché que le centre du monde
J'y serais parvenu (4) ».
(1) Journal de Pepys.
(2) Journal de Pepys. 11 juin 1666.
(3) Edouard Progers était le confident des menus plaisirs du roi. Gréé en 1660 chevalier de l'ordre du Chêne Koyal, il mourut à quatrevingt-seize ans de l'éruption de quatre nouvelles dents.
(4) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. VIL
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER Il5
Le caprice royal pour M^e Wells n'avait pas duré, La belle Stewart avait annoncé vers ce même moment son prochain mariage. La brouille s'était mise entre elle et la comtesse de Castlemaine. On n'était plus au temps où le roi, rendant visite au matin à sa maîtresse, trouvait les deux rivales couchées ensemble et batifolait avec elles, avant d'assister au petit lever de celle qui ne dépassait pas les bagatelles de la porte. La comtesse de Castlemaine s'était emportée en propos contre la nouvelle chasteté de l'inhumaine Stewart. <( Elle vous renvoie sous prétexte de scrupules de conscience et le duc de Richmond sera bientôt chez elle s'il n'y est déjà. Vous êtes la dupe d'une fausse prude qui vous fait faire un personnage ridicule. » Charles II, secoué par cette apostrophe, eut la curiosité de se rendre chez M^^ Stewart. Il était minuit. Il pénétra dans sa chambre, malgré la résistance de ses femmes. Elle s'était mise au lit, mais elle n'était point seule. Le duc de Richmond était assis au chevet de son lit, et ne dormait pas plus qu'elle. Le roi, bien qu'il fut le moins violent des hommes, témoigna sa colère à Richmond dans des termes dont il n'avait pas l'habitude de se servir. Le duc, voyant son maître dans un tel état d'irritation, fit une profonde révérence et sortit. Miio Stewart monta sur ses grands chevaux et, loin de chercher à se justifier, demanda au roi s'il n'était vraiment pas permis de recevoir les visites d'un homme de la qualité du duc de Richmond et qui avait des intentions qui lui faisaient honneur. Elle ne savait, ajouta-t-elle, aucun -engagement qui l'empêchât de disposer de sa main et si cela n'était pas permis en Angleterre, il n'était pas de puissance capable de l'empêcher de passer en France, dut-elle y chercher la liberté de sa personne dans un cloître. Vainement le roi essaya de l'apaiser. Il dut sortir de chez elle sans avoir obtenu son pardon et d'autant plus irrité. Le lendemain, le duc de Richmond eut ordre de ne plus se présenter à la Cour. Il n'avait pas attendu cet ordre et était parti pour une de ses maisons de cam-
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pagne (i). En mênae temps, M^e Stewart allait se jeter aux pieds de la reine et lui demandait sa protection. Si elle avait, disait-elle, accueilli la recherche du duc de Richmond, c'était pour fuir une Cour où une honnête femme était dans un danger perpétuel. Catherine la releva, l'embrassa et lui promit tous les bons offices qu'il lui était possible de rendre. Elle l'engagea, d'ailleurs, à persévérer dans ses intentions de retraite et de mariage. On annonça donc, au mois d'avril 1667, que MH® Stewart allait quitter la Cour pour rester honnête femme. Elle faisait grand étalage de ses sentiments, disant qu'elle avait accepté la recherche du duc de Richmond, mais qu'elle eût plutôt épousé un gentilhomme ayant i 5oo livres de rentes, que de se laisser prostituer au roi. Elle reconnaissait que les apparences avaient été contre elle et qu'elle avait donné au monde le droit de la prendre pour une courtisane. Aussi tenait-elle à s'expliquer sur ce qui constituait ses ressources. C'était d'abord les 7 000 livres de pension que le roi lui avait accordées pour sa'toilette. En outre, elle avait reçu de lui, à son arrivée, un fil de perle d'environ 1 1 livres et quelques cadeaux de bijoux. Le duc d'York étant son valentin (2) lui avait offert un bijou de 800 livres et lord Mandeville, dans les mêmes circonstances, une bague de 200 livres. Bref, elle avait 6000 livres de joyaux. « C'est toute sa fortune, écrivait Pepys, c'est une digne femme et elle agit honnêtement. La comtesse de Castlemaine est toute-puissante, et cela prouve que M^^ Stewart n'a pas été la maîtresse du roi, car il n'a jamais eu deux maîtresses à la fois (3). »
Malgré le mécontentement du roi, qui s'en était déclaré offensé, le mariage avait été célébré. Le duc et la duchesse de Richmond annonçaient leur intention de séjourner dans
(1) Hamilton. Mémoires de Grammont, ch. XII.
(2) Le jour de la Saint Valentin, 14 février, était la fête des garçons et des filles. Les galants ou Valentins faisaient alors un présent à leur Valentine. (Voir ^am^e^, acte IV, scène 5.)
(3) Journal de Pepi/s, 26 avril 1667.
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leurs terres. On disait à la Cour, que la duchesse avait retourné au roi les bijoux qu'il lui avait envoyés à l'occasion de son mariage. « Elle donne là le bon exemple », écrivait Pepys (i), qui vers le même temps notait dans son journal les nouvelles frasques du duc d'York. Celui-ci avait vainement courtisé M"^o Middleton « mais, ajoutait Pepys, il en a bien d'autres et il en a toujours eu. On lui amenait des femmes dans son cabinet à Whitehall par les galeries, et il quittait même le lit de la duchesse pouraller trouver d'autres femmes qui l'attendaient déjà couchées. » M. Brouncker n'était plus le seul agent de ses
amours. Toute sa duchesse de Monmouth.
famille s'occupait Portrait par W. Wissing, gravé par B. Williams, du même métier (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
et était capable
de tout pour plaire au duc. Avec une vie aussi scandaleuse, ses affaires étaient en grand désordre (2). Ses amis avaient monté sa maison, son train, ses équipages, sur le modèle des princes de France, et contre toutes les règles et précédents observés en Angleterre à l'égard des
(1) Journal de Pepys, 16 avril 1667.
(2) Journal de Pepys, 23 juin 1667.
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frères duroi (i). Bref, il dépensait 60000 livres sterling par an, quand il n'en avait pas 40000. La duchesse d'York avait bien vite pris les airs d'une princesse de naissance. « Elle la faisait plutôt trop que trop peu, dit Burnet » (2). C'était non seulement la femme la plus dépensière qu'il y ait au monde, mais la plus orgueilleuse (3). Faisant toujours appel au crédit, le duc et elle manquaient toujours d'argent. Tant que le chancelier fut au pouvoir, les amis du frère du roi lui en imputaient la faute. S'il l'avait voulu, il aurait pu lui faire donner tout l'argent qui lui était nécessaire (4). Buckingham en tirait tous les arguments possibles contre l'homme qu'il voulait renverser. En juillet 1667, '^^^ incarcérer à la suite de ses intrigues. La comtesse de Castlemaine le défendit avec acharnement, importunant le roi de ses sollicitations au point qu'il la traita de drôlesse et rinvita à ne point se mêler de choses qui ne la regardaient pas (5). Le bruit d'une rupture courut alors, le roi s'étant abstenu pendant plusieurs jours de paraître chez elle. Elle était enceinte et Charles II lui avait déclaré qu'il savait très bien qu'il n'était pas le père de l'enfant, a Vous le reconnaîtrez, lui dit-elle avec une moue dédaigneuse, quel qu'en soit le père. » Et elle ne lui avait pas caché qu'elle était éprise du jeune Jermyn et jalouse de lady Falmouth que Jermyn allait épouser (6). On prétendait à la Cour que Jermyn était depuis longtemps son amant, que le roi avait failli le surprendre chez sa maîtresse et qu'il s'était caché sous le lit (7). Depuis la scène qui avait éclaté entre eux, au sujet de Jermyn, la dame tenait la dragée haute à Charles IL Elle l'avait contraint à lui demander pardon à genoux et l'avait menacé d'amener tous ses bâ-
(1) Clarendon. Mémoires, II, p. 40.
(2) Burnet. Histoire d' Angleterre^ I, 338.
(3) Journal de Pepys, 23 juin 1667.
(4) Clarendon. Mémoires, II, 40.
(5) Journal de Pepys, 12 juillet 1667.
(6) Journal de Pepys, 29 juillet 1667.
(7) Journal de Pepys, 30 juillet 1667.
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER
tards à la porte de son cabinet (1). Elle irait, disait-elle, vivre en France car, tantique le chancelier, son ennemi juré, demeurerait au pouvoir, l'existence ne serait pas possible pour elle sur le sol anglais.
C'était donc sur le dos du vieux Clarendon que devait se lier la réconciliation. Ce fut dans la chambre de la comtesse Castlemaine et dans son lit, quoiqu'il fut midi, que le renvoi du chancelier fut décidé. Elle le fit mander par le roi dans un des cabinets voisins, et quand le chancelier congédié, traversa le jardin de Whitehall, elle se leva précipitamment de son lit et courut en chemise dans sa volière en tapant des mains pour applaudir à la chute du ministre. Plusieurs damoiseaux de la Cour étaient là, guettant la sortie de Clarendon, elle leur donna audience dans cette singulière tenue et reçut leurs compliments (2).
Après le départ du chancelier, le roi sembla observer encore moins de retenue que par le passé. Lui, le duc d'York et les principaux courtisans chassaient à Crambourne chez lord Carteret. Ils burent si bien qu'ils s'enivrèrent. Alors Armorer, qui était ivre, s'approcha du roi et lui dit : « Par Dieu, monsieur, vous ne témoignez pas au duc d'York la même amitié qu'autrefois. — Cela est faux, dit le roi. — Eh bien, buvons à sa santé! — Buvons, buvons! repartit le roi. » Armorer se jeta à genoux et but. Le roi, à son tour, s'apprêta à boire. « Pas comme cela, dit Armorer, à genoux î » Le roi obéit. La compagnie suivit son exemple, puis tous ces ivrognes poussèrent des cris de joie et se jetèrent dans les bras les uns des autres. Le roi embrassa le duc d'York, le duc d'York embrassa le roi et toute la bande passa le jour en orgie ^3). Le bruit se répandait que lady Castlemaine était fortement éprise de Jacob Hall, fameux danseur de corde. Elle le recevait en secret et le visitait de même. Elle le comblait de présents et Berk
(1) Journal de PepySy 7 août 1667.
(2) Journal de Pepys, 27 août 1667.
(3) Journal de PepySy 23 septembre 1667.
Marshall (i) servait d'entremetteuse à ses amours, en même temps qu'elle protégeait les amours du roi avec Mine Davis qui dansait la gigue ou chantait, en s'accompagnant sur la guitare, tout un répertoire de chansons graveleuses et obscènes (2). C'était le début du roi dans le monde des
théâtres où il devait s'attarder plusieurs fois pendant les années qui suivirent. Moll Davis ne craignait point d'échanger des œillades avec Charles II jusque sous le nez de la comtesse de Gastlemaine. Bientôt le roi songea à la retirer du théâtre du duc d'York.
Elle avait aussi tenté de s'introduire à Whitehall. « A la représentation qui a eu lieu à la
La comtesse d'Ossory, fille de lord Ormond. Cour l'autre SOir, Portrait par Wissing, gravé par E. Scriven. écrit PepyS le 3l
mai 1688, lorsque
Mme Davis arriva pour danser sa gigue, la reine se retira,
(1) 11 y avait deux Marshall au Théâtre du Roi. C'étaient les filles de Stephen Marshall, le grand Presbytérien.
(2) Mary Davis avait fait la conquête du roi en chantant la ballade : Ma couche est la froide terre. Dow^nes dit : « Le roi releva la chanteuse de sa froide couche pour la mettre dans le lit royal. » Pepys la préférait comme danseuse de gigue dans les travestis à Nell Gwynn.
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER
ne voulant pas, dit-on, supporter la vue de la maîtresse du roi. » Elle n'avait pas fait pire pour lady Gastlemaine. C'était la constatation officielle que lady Gastlemaine était délaissée. Celle-ci, pour s'assurer un peu de liberté, avait cru suffisant de passer au roi sa suivante Wilson, très belle fille , qui n'avait pas tardé à être enceinte (i).
Cependant, la duchesse de Richmond n'avait pas persisté dans son premier propos de vivre d'une façon constante à la campagne.
Elle était venue s'installer à Sommerset House avec son mari. On allait la voir pour sa beauté, comme on allait le soir, aux réceptions de la reine (2).
Puis , elle an nonça son projet de reparaître à la Cour. MmeHervey s'interposa pour
un rapprochement et « le petit gentilhomme fantasque, qu'on appelle Cupidon », ramena le roi vers celle qui l'avait fui. Elle reçut, à plusieurs reprises, sa visite et acheta Barkeshire House et obtint, par un acte du sceau privé,
Madame Middleton.
Portrait par Peter Lely, gravé par Thomas Wrighl.
(1) Journal de Pepys, 5 mai 1668.
(2) Journal de Pepys, 27 décembre 1667.
3 000 livres pour payer son acquisition (i). Depuis son mariage, disait-on, Charles II n'avait plus à se plaindre de son défaut de complaisance. Malheureusement, deux ans après, elle avait eu la petite vérole et, bien qu'elle ne fût pas défigurée, sa figure en portait des traces qui avaient altéré sa merveilleuse beauté (2). « Elle n'est pas fort marquée de la petite vérole, écrivait Charles II à sa sœur et, je vous l'avouerai, cette dernière affliction a été cause que je lui ai pardonné tout ce qui s'est passé. Je ne puis m'empêcher de lui vouloir beaucoup de bien. J'espère qu'elle ne sera^pas trop changée, dès que son œil sera en meilleur état, car il y a encore un fort écoulement avec quelque danger d'y conserver une tache, mais maintenant je crois que le pire est passé. » Son mari, au contraire, était complètement défiguré, ce que le roi constatait avec un certain plaisir. Bientôt la charge de dame de chambre de la reine étant une de celles qui étaient, par nature, destinées aux maîtresses du roi, la défaite de la duchesse de Richmond devint, en quelque sorte, officielle, quand elle fut admise à prêter serment en cette qualité (3). Un jour où Charles II était ivre chez lord Downsen, il se vanta tout crûment devant le duc de Richmond des faveurs que lui avait accordées la duchesse. Ce fut un beau scandale (4).
La Cour était plus folle que jamais. En octobre 1668, ne vit-on pas sir Charles Sedley et Buckhurst courir toute la nuit à demi-nus dans la rue, se faire ramasser par le guet et fourrer en prison? Au grand scandale des Anglais, Charles II prit leur parti et le grand juge Keeling envoya en prison le constable, qui les avait arrêtés, pour être jugé aux prochaines assises. « C'est une infamie », écrivait Pepys qui avait au plus haut degré le respect de la loi (5). Sitôt que Charles II quittait Londres avec sa séquelle de
(1) Journal de Pepys, 7 mai 1668.
(2) Journal de Pepys, 30 août 1668. — Jesse. Memoirs, [11, 228.
(3) Journal de Pepys, 6 juillet 1668.
(4) Jesse. Memoirs, III, 228.
(5) Journal de Pepys, 23 octobre 1668.
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compagnons de débauche, on pouvait être sûr qu il s'enivrait. Alors, il se permettait toutes les extravagances possibles. Un jour, il se plaît à faire chanter aux musiciens de Thetford toutes les chansons obscènes qu'ils savaient. Une autre fois à Saxam, il est ivre au point qu'il ne peut accorder à lord Arlington (i) une audience qu'il sollicite. On le remonte dans sa chambre et le duc d'York tance vertement Bob May (2) pour pousser le roi à de pareils divertissements (3). Ils sont, d'ailleurs, à la mode, depuis que la bourgeoisie puritaine a été mise à l'écart et que presbytériens et catholiques sont persécutés. Depuis la Restauration, il y a une sorte de réaction contre les mœurs du Protectorat et de la République. Les grandes perruques à la Louis XIV ont remplacé les cheveux courts. Les Puritains avaient interdit le jeu, on joue et on triche. Ils avaient banni le vin, on boit et on se grise. Les jurons étaient proscrits, c'est à qui jurera par Dieu et par le diable. Partout, il se crée des sociétés de plaisir. On cite alors la bande des baîlers qui se réunissaient pour danser m natur ralibiis. Après les orgies de la soirée, on court les rues, rossant le guet, menaçant de mort les passants, arrêtant les femmes et parfois les pendant la tête en bas. « Quand la nuit obscurcit les rues, écrit Milton, alors s'élancent au dehors les fils de Bélial, gonflés d'insolence et de vin. » Le comte de Rochester, le duc de Buckingham sont aussi célèbres à la Cour comme gentilshommes spirituels que com^me ivrognes incorrigibles. Charles II, qui les a mis en disgrâce pour une intrigue de cour, les voit dans une auberge, sur la route de Nev^markett versant à boire aux rouliers et débauchant leurs femmes et leurs filles. Il trouve l'invention si bonne qu'il leur rend sa faveur. Sedley et Buckhurst dînent un soir dans une taverne avec Thomas
(1) Le comte d'Arlington, premier secrétaire d'État et grand chambellan de Charles H, avait une très grande influence à la Cour.
(2) Bob May (Baptiste May) était trésorier de la bourse privée du roi et le confident de toutes ses débauches.
(3) Journal de Pepy s, 23 octobre 1668.
Ogle. Après boire, ils s'inatallent au balcon, injurient les passants et leur exhibent leurs fesses. Sedley fait mieux, il se met nu et, comme dirait Rabelais, c... et p.... sur le nez des passants. La foule ameutée lui jette des pierres et veut prendre la maison d'assaut. Sedley est condamné par sir Robert Hyde, premier juge des plaids communs, à une grosse amende. « Je crois, s'écrie-t-il tout joyeux, que je suis le premier homme qui a payé pour avoir fait ses besoins. » Il ne paie même pas, d'ailleurs, son ami Killegrewe obtenant du roi que l'amende soit réglée par sa cassette (i).
L'entourage royal est, d'autre part, dépourvu de scrupules. Le comte d'Oxford, épris d'une actrice qui ne veut point lui céder, M"ie Marshall, célèbre sous le surnom de Roxane, fait célébrer son mariage par un soldat déguisé en prêtre. Le lendemain, il l'abandonne. Alors, elle invoque ses droits. Oxford lui rit au nez et le roi, aux pieds duquel elle se jette, lui accorde seulement une rente en réparation (2). Buckingham, amoureux de la comtesse de Shrewsbury, la prend par la main et la conduit dans sa superbe maison, met en voiture sa femme Mary Fairfax et l'invite à se retirer chez son père, le célèbre général de la Révolution. Quant à Shrewsbury, qui a trouvé mauvais l'enlèvement de sa femme, il le tue en duel sans autre forme ^de son procès. C'est la comtesse de Shrewsbury déguisée en page, qui tient la bride de son cheval pendant qu'ils se battent, et il se vante d'avoir obtenu les caresses de sa maitresse avant même d'avoir enlevé ses vêtements ensanglantés (3). Le prince Rupert, brave et vaillant jusqu'à la témérité, fier et brutal, se sentant désœuvré et détestant la vie de la Cour, s'adonne aux mathématiques et à la chimie. C'est un artiste. C'est lui qui invente le mezzo-tinto. Il n'a qu'un plaisir : c'est le théâtre. Un jour, il y aperçoit Margarett
(1) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre, p. 3.
(2) Hamilton. Mémoires de Grammont^ ch. XI.
(3) Hamilton. Mémoires de Grammonty ch. XII. — Beljame. Le
Public et les Hommes de Lettres en Angleterre.
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER
Hughes, petite comédienne attachée à la troupe du roi et qui a été plus ou moins la maîtresse éphémère de Charles II. Dès lors, le voilà fou de l'actrice qui résiste à l'argent et, dit la chronique, réussit à se faire épouser (i). Il en a plusieurs enfants et vit heureux avec elle au grand scandale de toute la Cour.
Plus que jamais Charles II est l'homme le plus insaisissable, la volonté la plus hésitante, le caractère le plus changeant qu'il y ait en Europe.
Dans sa jeunesse, il a révé tout comme un autre, il a adressé à ses maitresses des vers pleins de sentiment et de mélancolie. « Je passe toutes mes heures dans un vieux bosquet ombreux, dit-il à l'une d'elles, mais je ne vis pas quand le jour s'écoule sans que j'aie vu celle que j'aime. J'explore du regard tous les chemins, à présent que ma Philis est partie et je soupire en songeant aux instants où nous étions ici seuls.
Mary Davis.
Portrait par Peter Lely, gravé pa
R. Tompson.
(1) Jesse. Memoirs, U. — Hamilton. Mémoires tie Grammont, ch. XII. De notre temps, on conteste le mariage, en Invoquant le testament du prince qui pourvoit au sort de ses bâtards.
Oh! je trouve qu'il n'est point d'enfer comparable au tourment de trop aimer.
« Mais quand je revois tous les ombrages, toutes les voûtes de verdure qui nous abritent, où je fus parfois heureux, où elle se montra bonne, quand je vois l'empreinte que laissa son corps sur l'herbe verte et que je me figure que le plaisir peut revenir encore, oh! alors, je crois qu'il n'est point de joies au-dessus des plaisirs de l'amour.
(( Pendant que seul, je rappelle à mon esprit tous ses charmes, celle que j'aimais est peut-être pressée par le bras d'un autre; peut-être se rit-elle de mes tourments ; peut-être est-elle assez perfide pour redire les toutes douces choses qu'elle me redit autrefois. Oh! alors, je trouve qu'il n'est point d'enfer comparable au tourment de trop aimer.
(( Mais quand je me souviens combien elle avait le cœur fidèle, combien était innocente et pure sa passion, combien sa bonté était dépourvue d'artifices, je crains de l'avoir offensée et j'espère que peut-être elle ressent un amour si vrai qu'elle est jalouse de moi. Oh! alors, je crois qu'il n'est point de joies au-dessus des plaisirs de l'amour. »
Mais bientôt, il s'est blasé, il s'est habitué à ne s'attacher à rien. Il a été l'homme le plus trahi du monde, trahi par ses gentilshommes qui ont déjà vendu son père, trahi par les maîtresses qu'il payait et par celles en qui il croyait. Il n'a trouvé de fidélité, à de rares exceptions près, que chez les pauvres diables qui lui donnaient asile, lors de sa fuite après Worcester. Encore, en y réfléchissant bien, n'est-il pas assuré que leurs sentiments fussent désintéressés. Quand il est rentré en Angleterre, il a connu, mieux que jamais, le tarif des consciences. Pour lui, tout homme, toute femme sont à acheter. L'unique différence, c'est que les uns savent se coter un beau prix, et que les autres livrent à bon marché la marchandise. Dès lors, il méprise la flatterie parce que les mots sont vides et il méprise l'humanité parce qu'elle ne vaut que quand on a besoin d'elle. Tous ces grands mots dont les autres sont dupes, il ne les a jamais dans la bouche, il a perdu toute
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER
foi en eux. Il n'a qu'un culte, c'est l'amour de soi-même. Mais son égoïsme est humain. C'est pour lui une gêne de voir les souffrances, d'entendre les plaintes, de penser même que d'autres souffrent. Ces gens qu'il méprise, s'ils l'entourent, il faut qu'ils puissent apporter autour de lui des visages joyeux et contents. De là, l'entretien de parasites nombreux qui vivront aux dépens de la masse lointaine. A ceux-ci, tout est permis s'ils ne dépassent pas des -mesures très larges. Charles II sait très bien qu'il est la dupe de ses courtisans, la dupe de ses favorites et même la dupe des filles d'honneur qui raillent entre elles le vieux Rowley (i). L'instant d'agrément qu'ils lui peuvent donner, le quart d'heure de volupté qu'il cueille passé, il n'ignore pas qu'il n'a rien à attendre ni d'eux ni d'elles. Il simule donc la dignité par une élégance souriante, la sensibilité par une prodigalité qui ne compte pas. Titres, places, domaines, secrets d'État, grâces et pardons, tout est à la merci de qui sait le demander à l'heure propice. Il a des goûts dispendieux, parce qu'il méprise l'argent aussi bien que les hommes, parce qu'il aime l'art et le beau par éducation et le bien-être par nature. Si les circonstances l'avaient mis aux prises avec les difficultés, il était capable, pour l'amour de soi, des plus grands et des plus nobles efforts. N'ayant qu'à se laisser vivre, il a mis l'Angleterre en coupe réglée, comme Louis XV, qui lui ressemble par plus d'un point, y mettra plus tard la France (2).
M™eCastlemaine a mis plusieurs années, — car elle est une tête folle — à déchiffrer l'âme de son amant et quand elle l'a compris, elle s'est rendu compte qu'elle ne le tenait plus
(1) On appelait ainsi un vieux bouc élevé dans les jardins de Whitehall. C'était le surnom qu'on avait donné à Charles il. Le roi savait qu'on l'avait nommé ainsi et ne s'en fâchait poi;.t. Un soir qu'il passait près de l'appartement des tilles d'honneur, il entendit chanter un couplet où le vieux Rowley n'était certes pas ménagé. Il frappe à la porte. « Qui est là ? u demande une des chanteuses. « Ce n'est que le vieux Rowley, » répond le monarque en riant.
(2) Macaulay. Histoire Angleterre après Vauènement de Jacques II y t. I, 187-189. — Y ovnevou.^ Louise de Keroualley p. 7.
que parjes habitudes et par la chaîne de ses bâtards. Tout d'abord, les rivales lui ont porté ombrage. A la fin de 1668 encore, elle ne pouvait voir Moll Davis allumer Charles II sans en devenir cramoisie (i), beaucoup plus, peut-être de l'affront public que par jalousie réelle.. Mais on l'a mise à
uneJl rude [école. La duchesse de Richmond,. jadis son amie, sa complice, son allumeuse, l'a supplantée, et elle sent que d'autres femmes, aussi instruites qu'elle dans les manèges delà volupté, peuvent demain faire leur apparition dans la vie du roi et devenir à leur tour des habitudes. Pendant dix ans, elle se cramponne.
Pendant dix ans.
Madame Hughes, COmme la Pom-
Portrait par Peter Lely (1677). padour vieillis-
sante, elle renonce au rôle effectif de maîtresse pour se faire le ministre des plaisirs licencieux du roi. Jadis, elle faisait et défaisait les ministres dans son lit. C'est au lit des autres qu'au déclin de sa puissance elle doit le titre de duchesse de Cleveland et obtient pour ses deux fils les titres de marquis de Sou-
(1) Journal de Pepys^ 21 décembre 1668,
LE RÈGNE DE BARBARA PALMER
thampton et de comte de Northumberland (i). C'est au lit des autres qu'elle doit des pensions, des droits sur les fermes, des droits sur le Post Office, la réversion de tous les baux du roi, la réversion de tous les emplois à la douane et à la chancellerie (2). Et les poètes l'enivrent de leurs flatteries et Dryden la compare à Gaton : « Jadis les vertus de Gaton luttèrent contre les Dieux, ils accordèrent leurs préférences aux vainqueurs, lui s'attacha aux vaincus, mais vous, vous avez fait ce que ne put faire Gaton. » N'a-t-elle pas fait jouer et réussir une pièce de Dryden? Mais toute l'Angleterre la maudit, si bien qu'il n'y aura qu'une femme plus maudite qu'elle, c'est la maîtresse qui va partager et ruiner son empire.
(1) 3 août 1670. — Forneron. Louise de Kerotialle, 44.
(2) Jesse. Memoirs^ III d'après Marvell.
La Guerre des Maîtresses.
VANT le règne de Charles II, les femmes ne paraissaient pas sur le théâtre en Angleterre. Les rôles féminins des drames et des comédies de Shakespeare étaient tenus par des hommes et l'on sait que c'est à l'un de ses acteurs que furent adressés les fameux sonnets amoureux (i).
Sous Charles II, par réaction contre le puritanisme, les femmes parurent sur la scène, et non contentes d'y remplir les rôles féminins, inaugurèrent le règne du travesti. Pepys, grand amateur de théâtre, signale cette innovation. Il admire une actrice qui parait en scène en costume d'homme. Elle a les plus belles jambes qu'il ait jamais vues et il en a été charmé. 'Tout cet auditoire de beaux et de galants, que nous peint la littérature du temps, était, comme lui, à pareille fête. Dès cette époque, le théâtre est un des lieux de rendez-vous de la galanterie. Les poètes nous peignent les gens à la mode, un Sidney ou un Killigreve arrivant à la Comédie : « Il s'avance au milieu du parterre, se pavane un instant pour faire admirer son mérite, tire son peigne, ajuste sa perruque, appelle la marchande d'oranges pour lui donner le prix qu'elle demande de ses fruits et sacrifie le plus beau à l'autel du masque le plus voisin. Alors, il s'asseoit gravement et s'endort à moitié, à moins que quelque fille pétulante ne le tienne éveillé en lui marchant sur le pied ou en lui tenant quelque propos licencieux. Puis, tout d'un coup, pour montrer qu'il est à la fois bel esprit et critique, il se dresse, et avec
(1) Au sujet des sonnets de Shakespeare, yoir notre traduction d'Oscar Wilde : Le Portrait de Monsieur W, H.
CA GUERRE DES MAITRESSES
une figure tragique condamne la pièce, bien qu'il n'en ait pas entendu ou au moins compris deux lignes. Cependant la chose faite, il avise une fille et lui pinçant les doigts avec un air abominablement langoureux, il lui dit à voix basse : « Dieu me damne! Madame, si vous saviez seulement, etc., la passion que j'ai pour vous et les flammes que vos charmes irrésistibles, etc., ont allumées dans mon cœur, vous me seriez compatissante et vous m'honoreriez de votre angélique compagnie, pour prendre avec moi de la boisson d'amour à la taverne voisine. » Mais s'il s'aperçoit qu'elle est honnête et qu'il ne peut la persuader, il s'écrie alors à pleine voix : « Que Dieu vous damne, prostituée puritaine! Que faites- vous au parterre? La galerie à douze pences avec les manteaux de camelot et les laquais est assez bonne pour vous! (i) »
A ce public de désœuvrés, il fallait les voluptés de la visfon et c'est pour lui qu'on multipliait les occasions de travesti. Quelquefois même les femmes accaparèrent tout le théâtre et jouèrent sans le secours d'aucun acteur. En ce cas, on choisissait les pièces les plus libres, celles dans lesquelles foisonnaient les équivoques et où, passant dans leur bouche, elles prenaient une saveur plus piquante (2). C'est parmi ces chanteuses, ces actrices, ces danseuses que Charles II trouva de nombreuses maîtresses. « L'on peut croire, dit Cibber, parlant des actrices du temps, qu'elles ne furent pas mal choisies, car tout le monde sait que plusieurs eurent assez de charmes, dans leurs heures de loisir, pour calmer et adoucir les soucis d'un gouvernement. »
Eléonore Gwynn est une des plus célèbres de celles-là. Elle avait un charme, un chien, auquel le public du Théâtre du Roi ne savait résister et, si elle était détestable dans les rôles tragiques, elle se relevait et triomphait, se
(1) The Character of a iown Gallant^ cité par Beljame. Public et les Hommes de Lettres en Angleterre, p. 61.
(2) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre, p. 35.
révélant grande actrice, dans les scènes de genre (i). Dryden le savait bien, et après avoir écrit V Amour t2;>r an, et sacrifié le nombre de personnages nécessaires au goût du temps pour le meurtre et le carnage, il avait écrit pour Nell Gwynn un épilogue fantaisiste, que les circonstances dans lesquelles il était débité rendaient encore plus piquant. On venait de tuer Gwynn (2), et on allait emporter son corps. Tout d'un coup, elle se relevait brusquement- <( Halte, criait-elle aux porteurs, êtes-vous fous, maudits chiens du diable? C'est à moi de me lever et de débiter l'épilogue. » Et s'avançant sur l'avant de la scène : « Bons gentlemen, disait-elle à l'auditoire, je viens vous apporter d'étranges nouvelles. Je suis le fantôme de la pauvre Nelly. Charmantes dames, ne vous effrayez pas. Je serai convenable. Je suis ce que je fus. Un charmant diablotin inoffensif, car après la mort, nous autres esprits, nous conservons entièrement les caractères que nous avions comme êtres humains. Ainsi, moi qui fus ici, actrice, je joue mes tours en Enfer où je suis un lutin. Galants, songez-y. Vous dites que les esprits n'existent pas, mais c'est moi qui, la nuit, viens danser sur vos lits, et, sur ma foi, vous êtes bien attrapés quand je vous surprends entre le sommeil et la veille. A vous dire la vérité, j'erre parce que je suis morte dans une tragédie, en dehors de ma vocation. O poète, poète d'une infernale sottise, as-tu pu te montrer assez dépourvu de sens pour faire mourir d'amour Nelly? Non, il a fait pis encore. Ce fut de me tuer dans les premiers jours du terme de Pâques, au temps des tartes et des gâteaux au fromage. Je vais l'arranger, ce sot faquin, car je ne dirai pas un mot pour lui faire pardonner sa naïve pièce si peu à la mode, une pièce, qui pour peu que vous y assistiez deux fois, vous attirera de mauvais propos, vous fera passer pour dévots. Mais, adieu, gentlemen! Hâtez-vous de venir me trouver, je suis sûre de me
(1) Journal de Pepys^ 21 et 28 décembre 1667.
(2) Elle jouait le rôle de Valeria.
LA GUERRE DES MAITRESSES
Nell Gvvynn.
Portrait par Peter Lely, gravé par Thomas Wright.
trouver avant peu dans votre compagnie. Quant à mon épitaphe, quand je ne serai plus là, je ne m'en rapporte à aucun poète; je vais la faire moi-même : « Ci-git Nelly qui, bien qu'ayant vécu en souillon, n'en mourut pas moins princesse, en jouant à Sainte-Catherine (i). » Et l'on
(1) Jesse. MemoirSf III, 375.
applaudissait tempêtueusement. Pouvait-on refuser des applaudissements à Nelly?
Eléonore Gwynn était née le 2 février i65o. On l'avait connue, tour à tour, vendeuse de harengs et d'oranges au Théâtre royal. « Quiconque l'eût vue, pataugeant dans la boue de la rue, la figure noire comme un couvercle de pot, les pieds nus et secouant ses cendres dans un nuage de poussière, l'eût-il cru destinée à être choisie par un monarque, disait plus tard Etheredge, mais, même alors, elle avait le charme.de son entrain et de son esprit, qui lui donna pour esclave un nigaud de la ville (i) ». Le règne de cet entreteneur fut vite fini. Charles Hart, un petit-neveu de Shakespeare (2), John Lacy, acteurs alors célèbres, s'étaient mis en tête d'éduquer la jolie fille et de lui apprendre lie métier théâtral. Leçons qui n'étaient point désintéressées, bien entendu. Dungan, acteur et imprésario, la fit débuter un peu avant i665. Pepys, qui était un de ses admirateurs, parle souvent d'elle dans son Journal. Elle créa de nombreux rôles dans les pièces de Dryden qui tirait bon parti de ses drôleries. Un jour, il fit faire un chapeau de la grandeur d'une roue de carrosse et le campa sur la tête de Nelly Gwynn pour réciter le prologue de la Conquête de Grenade. Le chapeau de Nell fit le succès de la pièce. La salle entière fut prise de véritables convulsions de rire, et le roi à demi étouffé, transporté d'admiration de tant de cocasserie, alla trouver la comédienne dans la coulisse et l'emmena souper (3). Pendant le mois de janvier 1668, Pepys note que le roi l'a envoyé chercher plusieurs fois. Il n'y a pas à douter que ce n'est plus une simple passade et Mme Gastlemaine, qui l'a protégée et applaudie à ses débuts, la prend en grippe.
Ce lutin de Nelly est pour Charles II, qui commence à
(1) Jesse. Memoirs, III, 372.
(2) Il était fils de William Hart, fils de Jane, sœur du poète.
(3) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Ângleterrey p. 66.
LA GUERRE DES MAITRESSES
vieillir, un véritable ragoût de Tamour. Elle affecte avec lui le ton que prendra plus tard la Dubarry avec Louis XV. Un jour, à un concert chez elle, Charles IL le duc d'York et quelques intimes ont applaudi le chanteur Boman, tout jeune et alors débutant. Aux applaudissements, le roi ajoute des éloges. « Eh bien, sire, dit Gwynn, qui veut obliger un camarade, pour prouver que vous ne parlez pas en courtisan, j'espère que vous ferez un beau présent aux artistes. » Mais le roi n'a pas d'argent sur lui. Le duc d'York n'a qu'une guinée ou deux. Alors, Nelly éclatant de rire, se retourne vers le reste de la société. « Poisson de Dieu! s'écrie-t-elle, en employant le juron favori du roi, dans quelle société suis- je tombée (i) ». De telles espiègleries ravissent Charles IL « Avant que le grand Charles eut permis aux charlatans et aux marins de mentir, fait dire à Nelly dans sa complainte le poète Etheredge, il n'avait jamais entendu quelqu'un jurer comme Moll Knight (2) et moi, jamais serments ne furent moins estimés, ni moins vrais, et pourtant l'on dit qu'il payait des gens pour jurer. Nous jurions plus fort que des dragons en train de piller. Les par le sang! par le sang! se suivaient, les par Dieu succédaient aux par Dieu! (3) »
Le malheur, c'est que Nelly n'était point libre quand le roi l'avait connue. Elle était en pouvoir d'amant et d'un amant qui n'était point disposé à se laisser congédier. Lord Buckhurst avait dépensé pas mal d'argent pour elle, l'avait une fois retirée du théâtre, lui assurant une pension de cent livres par an. Mais instruite des mauvais propos que tenait contre elle Moll Davis, elle était presque aussitôt rentrée au théâtre et c'était alors que le roi l'avait connue (4). Nell tenait à honneur de n'être pas la maîtresse
(1) Jesse. Memoirs, III, 378.
(2) Moll ou Mary Knight, chanteuse célèbre, fut, dit-on, chargée par Charles II, dont elle avait été la maîtresse, de négocier la liberté de Nell Gwynn avec Lord Buckhurst.
(3) Jesse. Memoirs, III, 38L
(4) Journal de Pepys, 13 juillet et 26 août 1667.
l36 LA COUR GALANTE De' CHARLES II
de plusieurs à la fois. N'avâit-elle pas dit à Beck Marshall, dans une querelle avec sa camarade de théâtre : « Vous qui êtes la fille d'un ministre protestant, vous êtes la maîtresse de trois ou quatre hommes. Moi, je n'ai qu'un amant, bien
que j'aie été élevée dans un b où je versais les liqueurs
aux habitués (i) »! Or, elle avait en ce moment, à la fois, Buckhurst son Charles I^r^ Hart son maître qui ne se laissait point déraciner et était son Charles II et le roi qui n'était que son Charles III (2). Le roi ne pouvait décemment accepter cette situation de troisième larron et voici qu'un incident fit déborder la coupe. Charles II avait demandé à Rochester de lui apporter des vers qu'il avait lancés contre diverses personnes de sa cour. Dans un moment d'étourderie et de vapeurs bachiques, Rochester prit un papier pour l'autre et remit à Charles II une satire qu'il avait faite contre lui. Le roi fut justement blessé de se voir dépeint comme un satyre. Il fut plus irrité encore de lire des railleries sur son manque de vigueur physique. Les vers cyniques de Rochester ne représentaient-ils pas Nell Gwynn se dépensant en efforts superflus pour rendre au monarque une éloquence depuis longtemps perdue? Il fallait débarquer Hart d'une part et l'amant qui payait de l'autre. On fait ce qu'on veut des cabotins, fussent-ils petits-neveux de poètes. Mais Charles Sackville, lord Buckhurst, l' entreteneur riche, était le plus bel homme de son temps. C'était un brave qui s'était signalé par ses services et c'était un poète qui, la veille du combat naval du 3 juin i665, embarqué à bord de la flotte anglaise, envoyait « au nom des hommes qui sont ici », ces vers aux « dames qui sont là-bas » : « Afin de tromper l'ennui des heures, nous nous divertissons à jeter les dés; ou bien nous jouons le jeu sérieux de l'hombre, mais à quoi bon poursuivrionsnous vainement notre ruine mutuelle? Nous avons été battus quand nous vous avons quittées avec un fa! la! la!
(1) Journal de Pepys^ 26 octobre 1667.
(2) Forneron. Louise de Kerouallcy p. 20.
LA GUERRE DES MAITRESSES
la! la! Mais voici que nos craintes deviennent orageuses et qu'elles chassent au loin nos espérances pendant que vous, indifférentes à notre douleur, vous assistiez insoucieuses à une pièce, que peut-être vous permettiez à un homme plus fortuné de vous baiser la main, déjouer avec votre éventail en chantant fa î la! la! la! la! »
Sackville était poète, mais s'il consentait à s'effacer devant le roi, il n'était point d'humeur à le faire sans compensations. Il déclara tout net, en homme pratique, qu'il ne quitterait Nell que quand on lui paierait les dépenses qu'il avait faites pour elle. Charles II ne se débarrassa de Buckhurst qu'en en faisant un ambassadeur.
Et voilà comment Nelly eut une action sur la politique européenne. Elle voulut aussi, certain jour, intervenir dans la politique intérieure. Ne copia-t-elle pas les propos de Kiligrew? « Dis-moi, Nelly, lui demanda par plaisanterie Charles II, que faut-il que je fasse pour apaiser mes sujets ? Ils crient contre moi comme des enragés. — Votre Majesté, répliqua-t-elle, n'a qu'un seul parti à prendre et il est bon. Qu'elle renvoie toutes les dames dont elle est entourée et qu'elle ne s'occupe plus que de ses affaires î »
Wycherley .
Portrait de Peter Lelv (1668), gravé par F. Smith en 1703.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
Ce n'était pas là le moyen d'apaiser M^^ Castlemaine. Mais ces propos plaisaient au peuple anglais et, répétés, ils tendaient autant que sa bonne humeur et sa jolie mine à concilier les esprits à Nell. Eût-on pu garder quelque rancune à cette blonde et potelée figure d'enfant d'être une des maîtresses du roi, alors qu'elle était la plus inoffensive? Si on rinsultait, son sang-froid bon enfant désarmait l'outrage. Un passant brutal l'avait qualifiée de catin. Un de ses laquais, qui l'adorait, se colletait avec l'homme. Elle pencha à la portière son minois au regard candide, encadré de parures désordonnées. « Laissez-le donc, Tom; le pauvre diable ne dit que la vérité (i). »
Parmi les poètes, elle était aussi populaire que l'avait été Mme Castlemaine au temps de sa plus grande faveur. N'était-elle pas la bienfaitrice du talent dans la détresse ? Elle témoigna par sa générosité envers les écrivains qu'elle se souvenait des bontés qu'avait eues pour elle Dryden. Ottway, l'auteur de la Venise sauvée\ Butter, le chantre
Hiidibras ; Lee, bien d'autres, eurent leur part du contenu de sa bourse. Duffet lui dédia son Bandit espagnol. Il écrivait bravement qu'il était le premier qui ait eu la hardiesse de lui dire publiquement qu'elle avait des vertus qui, après sa beauté, étaient le plus grand miracle du siècle. Une femme-auteur écrivit, entre autres compliments, dans une dédicace : « Une créature aussi excellente, aussi parfaite que vous, ne diffère des puissances divines qu'en ceci... » Et ailleurs : « Quand vous parlez, les hommes se serrent pour mieux entendre, avec un respect religieux, comme pour les saints oracles ou les divines prophéties.» Nell n'était guère qu'une prêtresse de Gythère, mais, comme le lui disait la même authoress, « elle ne se montrait jamais que pour faire naître la joie aux yeux de tous ceux qui avaient la bonne fortune de la voir (2). » Elle réjouissait tout l'univers,
(1) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre^ p. 35.
(2) Jameson. MemolrSy 153,
LA GUERRE DES MAITRESSES
hormis M"^® Gastlemaine et, plus tard, la duchesse de Portsmouth. Il n'y avait pas jusqu'à Patrice O'Bryan, le Cartouche de l'époque, qui ne lui sourît volontiers quand il arrêtait sa voiture sur la route de Winchester. « Madame, lui disait ce chevalier du brouillard, en se découvrant galamment, je suis, je vous l'assure sur mon salut, un très brave gentilhomme et proche parent du duc d'Ormond. Mais, ayant besoin de quelque argent en ce moment et sachant que vous êtes une femme charitable, j'espère que vous voudrez bien me donner quelque chose sans que je prenne ce que vous avez sur vous. » Nell, riant aux éclats, lui tendit dix guinées et O'Bryan s'éloigna au galop sans réclamer rien de plus.
Elle était charitable aux pauvres, se souvenant qu'elle avait été pauvre elle-même, et ce fut à son instigation que Charles II construisit l'hôpital de Chelsea pour servir d'asile aux soldats invalides. Elle tint à prélever, sur les bontés que Charles II avait eues pour elle, le prix du terrain sur lequel devait s'élever l'édifice (i). Charles II avait fini, en effet, par l'entretenir sur un grand pied. Au début de leur liaison, elle lui avait demandé 5oo livres par an, ce qui lui paraissait une magnifique fortune. Le roi avait refusé mais, quatre ans plus tard, elle avait reçu plus de 60000 livres. En mai 1670, elle accouchait d'un premier enfant. Clément Beauclerk. Le roi, qui avait reconnu et titré les autres enfants de ses maîtresses, ne songeait point à celui-là. Elle l'amena fort habilement à s'occuper de lui. Un jour que le roi était chez elle, l'enfant qui avait environ six ans s'amusait et faisait du bruit. « Restez donc tranquille, petit bâtard, s'écria-t-elle d'un ton de gronderie. » L'enfant, penaud, alla bouder dans un coin. « Pourquoi maltraiter ainsi cet enfant? — J'en suis bien fâchée, répliqua Nell, mais je n'ai pas d'autre nom à lui donner. » Peu de jours
(1) Il y a deux siècles, l'un des premiers toasts portés à l'anniversaire de la naissance de Charles II par les vétérans qui habitaient Chelsea, était la santé de leur bienfaitrice Nell Gwynn (Jesse, Memoirs, III, 365).
après, des lettres patentes accordèrent à l'enfant qui n'avait pas de nom les titres de baron Heddington et comte de Burford.
Délaissée en faveur de Nell Gwynn et de bien d'autres, M"^e Castlemaine ne dissimula plus son dévergondage et mérita vraiment les apostrophes de Rochester : <( Celle dont la luxure monstrueuse dépasse tout ce qu'on trouve dans la renommée, l'impératrice Messaline fut du moins rassasiée de volupté, mais vous, vous n'arrivâtes jamais à contenter cette bête-là. Quarante hommes par jour pourvoyaient amplement cette catin. Elle, telle qu'une chienne en rut agite sa queue pour en avoir davantage. » Ne se faisant nul scrupule d'avouer ses amants, elle avait enrégimenté parmi eux Goodman, l'acteur qui devait, quelques années pluç tard, manquer de fort peu la potence. Goodman était si insolemment fier de sa conquête, qu'un soir, la reine étant au théâtre et l'ordre étant donné, comme d'habitude, de lever immédiatement le rideau, il s'écria : « Ma duchesse est-elle venue ? » Et, comme on lui répondait qu'elle n'était point encore là, il défendit, avec de terribles jurons, qu'on levât le rideau avant son arrivée (i). Le règne de Goodman fut court. Wycherley, simple étudiant en droit, lui succéda. Garçon de noble mine, la duchesse de Gleveland l'aperçut un jour dans le Ring. Elle était en carrosse. Passant la tête à la portière, elle lui cria à haute et intelligible voix : « Monsieur, vous êtes un maraud... Monsieur, vous êtes un drôle...
Monsieur, vous êtes un fils de p » Ces propos appelaient
une vengeance. Wycherley devint son amant et lui dédia sa première pièce, V Amour au Bois, dans laquelle il introduisit une allusion à la manière galante dont ils avaient fait connaissance. Charles II se fit présenter le poète et lui confia l'éducation du duc de Richmond. Buckingham, un autre des amants de la duchesse de Gleveland, lui donna une commission dans son régiment (2).
(1) Jesse. Memoirs, III, 193.
(2) Beljame. Le Public et les Hommes de Lettres en Angleterre^ p. 75.
LA GUERRE DES MAITRESSES
Wycherley fut un des amis qui fréquentaient le plus, en Angleterre, Saint- Evremond. Tombé en défaveur à la suite de la chute de Fouquet (i), Saint-Evremond était passé en Hollande et, de là, en Angleterre où Charles II l'avait attaché à sa cour avec une pension. Dès lors, il ne quitta plus Londres. C'était un milieu qu'il jugeait à placer entre le courtisan français et le bourgmestre d'Amsterdam. Il fut un de ceux qui s'entremirent avec le plus, d'activité pour la défaite de Louise de Kéroualle.
Fille d'un gentilhomme breton, M^ie de Penencoët de Kéroualle était attachée, depuis la fin de 1668, à Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. En janvier 1669, dans un ballet offert par le duc et la duchesse d'Orléans à Morosini, ambassadeur de Venise, elle dansa d'une façon qui excita l'admiration de Robinet, le chroniqueur qui avait hérité des fonctions et du style poétique de Loret :
...A ce cercle je vis,
Et mes yeux en furent ravis,
Votre fille d'honneur nouvelle,
Également mignonne et belle,
Et qui, par-dessus ses appas,
Sait figurer de galants pas.
Ce qui veut dire qu'elle danse
Et sait à ravir la cadence.
A quoi j'ajoute que vraiment,
Elle est fille d'entendement
D'avoir su si beau poste prendre,
Et c'est ma foi des mieux entendre (2).
L'année suivante, la duchesse d'Orléans, qui allait négocier avec Charles II le traité secret de Douvres contre les Provinces-Unies, l'emmena avec elle en Angleterre. Au moment où la duchesse d'Orléans allait s'embarquer, Charles II
(1) Saint-Evremond avait persiflé le roi au sujet du traité des Pyrénées dans une lettre adressée au marquis de Gréquy. On trouva cette lettre dans les papiers de Fouquet et le roi ne la pardonna jamais à l'écrivain.
(2) Sur Louise de Kéroualle, duchesse de Portsmouth, avec le livre dft Forneron, lire dans la Revue des Deux-Mondes les articles publiés par Jean Lemoine et André Lichtenberger.