‹ La cour galante de Charles II [microform], d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 1 sur 22 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

EST un fait • singulier qu'en dehors des pamphlets du temps et de ce chefd'œuvre, les Mémoires de Grammont^ incomplets volontairement, puisqu'ils s'arrêtent au mariage du chevalier avec la belle Hamilton, l'histoire de la Cour galante de Charles II n'ait jamais été écrite.

Le sujet était tentant, cependant. Un prince à la jeunesse romanesque, qui avait eu des aventures de paladin malheureux ; des maîtresses allant de la grande dame à la comédienne, de la fille de race à l'entretenue, sans oublier ce prototype de demivierge avant la lettre qu'est la belle Stewart; une reine-mère hautaine et sévère; une jeune reine malheureuse ; le duc d'York, au mariage clandestin, aux maîtresses avouées ; le grand conflit religieux comme fond de décor, avec la mainmise française sur la politique anglaise; l'entente cordiale scellée dans l'alcôve d'une petite Bretonne au château d'Euston, le tableau était curieux, piquant et parfois même de haut goût.

A l'aide des correspondances diplomatiques, des

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journaux, des correspondances privées, des mémoires, on s'est efforcé de Vesquisser ici, sans se dissimuler les difficultés de la tâche, sans reculer devant les détails que Timpudeur de nos pères, habitués à appeler les choses par leur nom, rendait difficile de retracer sans circonlocutions.

Les portraits des beautés de Windsor, les admirables peintures de Peter Lely, de* Honthorst, de Huysmans, les gravures hollandaises si fouillées et si précises, et jusqu'aux almanachs du temps nous ont fourni les éléments d'une illustration authentique, variée et vraiment artistique.

La Cour Galante = de Charles II E

Premières armes,

premières amours.

N pleine guerre civile, au lendemain de ses couches, la reine Henriette- Marie dut quitter en hâte Exeter qui allait être investie (juillet 1644), s'embarquer sous un déguisement à Plymouth et se réfugier en France.

Le Louvre se trouvait vacant. Anne d'Autriche s'était récemment fixée au Palais- Royal, qui convenait mieux aux goûts du temps. On offrit à la fille d'Henri IV l'hospitalité de la France dans ce qui avait été le palais de son père. Tout d'abord, elle fut accueillie en souveraine. On la combla d'honneurs et de belles paroles. Anne d'Autriche lui donna toujours la droite et Mazarin lui annonça qu'on lui servirait une pension de i 200 livres par jour. « Elle avait avec elle, raconte M»e de Montpensier (i) beaucoup de dames de qualité, des filles d'honneur, des carrosses, des gardes, des valets de pied. Gela diminua petit à petit et, peu de temps après, rien ne fut plus éloigné de sa dignité que son train et que son ordinaire. »

Quand, après sa fuite à EdgehiU (mars 1645), le prince de Galles avait rejoint sa mère, elle s'était mis en tète de

(1) MU« de Montpensier. Mémoires, 26 (coll. Michaud et Poujoulat).

lui faire épouser M"e de Montpensier, la cousine opulente qui^ dans le bien-être de son palais des Tuileries, représentait à ses yeux la richesse perdue (i). La Grande Mademoiselle se jugeait un brillant parti pour un prince exilé. Certes, Charles, alors âgé de seize à dix-sept ans, était un beau cavalier. Son teint brun s'harmonisait avec ses yeux noirs, et si sa bouche était disproportionnée, sa taille était heureusement prise. Mais Anne- Marie- Louise d'Orléans, la Grande Mademoiselle, ne brillait point par la modestie (2). Convaincue de sa beauté, de l'éclat de ses cheveux blonds, de la grâce de sa taille, elle aspirait à davantage. Elle se laissa un peu dédaigneusement courtiser par la mère et par le fils, parents déshérités de la fortune à qui, en échange de cette cour, elle faisait l'aumône de quelques égards. A l'une de ces fêtes du Palais- Royal où l'on montait un ballet italien avec des machines de Torelli, ne parut-elle pas parée des pierreries de la Couronne d'Angleterre, comme si elle en avait déjà dépouillé sa future belle-mère? Le prince de Galles, qui portait des rubans à ses couleurs, incarnadin, blanc et noir, était assis à ses pieds : « Mon cœur, a-t-elle écrit fièrement, le regardait de haut en bas, aussi bien que

(1) Sur la Grande Mademoiselle, on doit lire, outre ses Mémoires, le livre remarquable d'Arvède Barine, la Jeunesse de la Grande Mademoiselle.

(2) Voici le portrait que traçait d'elle-même M"« de Montpensier : « Je suis grande, ni grasse, ni maigre, d'une taille fort belle et fort aisée. J'ai bonne mine, la gorge assez bien faite, les mains et les bras pas beaux, mais la peau belle ainsi que la gorge. J'ai la jambe droite et le pied bien fait; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendré; mon visage est long, le tour en est beau; le nez grand et aquilin, la bouche ni grande ni petite, mais façonnée d'une manière agréable ; les lèvres vermeilles ; les dents pas belles, mais pas horribles aussi; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais brillants, doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans avoir l'air glorieux. Je suis civile et familière, mais d'une manière à m'attirer le respeit plutôt qu'à m'en faire manquer. J'ai une fort grande négligence pour mon habillement, mais cela ne va pas jusqu'à la malpropreté, je la hais fort; je suis propre et, négligé ou ajusté, tout ce que je porte a bon air. Ce n'est pas que je sois incomparablement mieux ajustée, mais la négligence me sied moins mal qu'à une autre, car, sans me flatter, je dépare moins ce que je mets que ce que je mets ne me pare {Galerie de» portraits de Montpensier, p. 411).

PREMIÈRES ARMES, PREMIERES AMOURS

mes yeux. . Charles avait l'attitude de l'amour à défanf H», propos. « Sa galanterie, dit encore la cap "cteie princesse fH.t poussée SI loin qu'elle fit grand bmit par le monT' mais ce qu en était le plus incommode, c'esfqu'ï Tpar '

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Ga les fut vtte pesé dans l'esprit de M», de Montpensier

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(1) M"« de Montpensier. Uémoiro.

(i) La prise d'Orléans date du 27 ma.» 1652.

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eue de la Cour et, sitôt son départ, abandonnée de tous ses gens, qui lui demandaient leur dû, Henriette- Marie alla chercher asile dans une petite chambre des Carmélites de la rue Saint-Jacques. Ses domestiques ne tardèrent pas à se disperser dans Paris, pour y vivre chacun comme il pourrait, et certain jour, au temps de la Fronde, où la future Madame restait au lit faute de fagots, le coadjuteur de Retz leur obtint du Parlement un secours de 40000 livres. Tout Paris était encore ému des nouvelles qui venaient d'arriver de Vautre côté de la Manche. Le 9 février 1649, ^^ tête de Charles I" était tombée à Whitehall sous la hache du bourreau (i). Mais quelques jours plus tard, l'effervescence qui régnait contre la Cour de Saint-Germain étendait ses effets jusqu'à la « reine malheureuse » comme s'intitulait Henriette- Marie. Par les rues, la foule clabaudait contre la fille d'Henri IV et son fils : « Ils veulent, disait-on, nous rendre aussi malheureux qu'eux et font leur possible pour ruiner la France, comme ils ont fait de l'Angleterre ». Bientôt, il fallut fuir Paris, et malgré les créanciers ameutés pour arrêter les carrosses, rejoindre la Cour à Chatou et aller s'abriter dans le vieux château de Saint- Germain. Le jeune Charles II, découragé par l'insuccès de ses tentatives et récemment revenu en France, en grand deuil, à cheval, la main posée sur la portière de la voiture, faisait à sa mère un rempart de son corps (2).

Dans ces jours d'exil, le prince avait rapidement cessé d'être l'incolore et silencieux jouvenceau qu'avait méprisé M»« de Montpensier. Parmi les belles frondeuses avec lesquelles il s'était trouvé en contact à Paris, il s'était épris de la duchesse de Châtillon. Fille de ce comte de Boutteville- Montmorency, si fameux par ses duels et décapité sous Richelieu, elle avait épousé, peu d'années avant, Gas-

(1) L'Angleterre n'avait pas encore adopté le calendrier grégorien. Pour elle, l'année commençait le 24 mars. De là, dans les chroniques contemporaines, la date du 30 janvier 1648, bien qu'il n'y eut que dix jours d'écart entre les deux calendriers.

(2) Comte de Bâillon. Leitres de Henrieiie-Marie, p. 266.

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eue de la Cour et, sitôt son départ, abandonnée de tous ses gens, qui lui demandaient leur dû, Henriette- Marie alla chercher asile dans une petite chambre des Carmélites de la rue Saint-Jacques. Ses domestiques ne tardèrent pas à se disperser dans Paris, pour y vivre chacun comme il pourrait, et certain jour, au temps de la Fronde, où la future Madame restait au lit faute de fagots, le coadjuteur de Retz leur obtint du Parlement un secours de 40000 livres. Tout Paris était encore ému des nouvelles qui venaient d'arriver de Vautre côté de la Manche. Le 9 février 1649, ^» tête de Charles l'' était tombée à Whitehall sous la hache du bourreau (i). Mais quelques jours plus tard, l'effervescence qui régnait contre la Cour de Saint-Germain étendait ses effets jusqu'à la « reine malheureuse » comme s'intitulait Henriette- Marie. Par les rues, la foule clabaudait contre la fille d'Henri IV et son fils : « Ils veulent, disait-on, nous rendre aussi malheureux qu'eux et font leur possible pour ruiner la France, comme ils ont fait de l'Angleterre ». Bientôt, il fallut fuir Paris, et malgré les créanciers ameutés pour arrêter les carrosses, rejoindre la Cour à Chatou et aller s'abriter dans le vieux château de Saint- Germain. Le jeune Charles II, découragé par l'insuccès de ses tentatives et récemment revenu en France, en grand deuil, à cheval, la main posée sur la portière de la voiture, faisait à sa mère un rempart de son corps (2).

Dans ces jours d'exil, le prince avait rapidement cessé d'être l'incolore et silencieux jouvenceau qu'avait méprisé M"« de Montpensier. Parmi les belles frondeuses avec lesquelles il s'était trouvé en contact à Paris, il s'était épris de la duchesse de Châtillon. Fille de ce comte de Boutteville- Montmorency, si fameux par ses duels et décapité sous Richelieu, elle avait épousé, peu d'années avant, Gas-

(1) L'Angleterre n'avait pas encore adopté le calendrier grégorien. Pour elle, l'année commençait le 24 mars. De là, dans les chroniques contemporaines, la date du 30 janvier 1648, bien qu'il n'y eut que dix jours d'écart entre les deux calendriers.

(2) Comte de Bâillon. Lettres de Henriette-Marie, p. 266.

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pard de Coligny, duc de Châtillon, qui l'avait enlevée à l'instigation de Gondé. Puis elle s'était attachée successivement à Gondé, à Beaufort, au duc de Nemours, son cœur étant toujours à qui le saurait prendre, car, selon le mot de Bussy-Rabutin « elle était intéressée, infidèle et sans amitié. » On prétendait qu'elle poussait le dévouement pour M. le Prince jusqu'au point de prendre tant d'amants qu'elle en trouvait pour recruter des partisans à la Fronde. Elle songea même, s'il en faut croire les contemporains, à enlever le roi à Mazarin et à le racoler parmi les partisans de M. le Prince. Mais il était si jeune qu'il lui fallut renoncer à cette conquête (i)l Gharles II avait dépassé l'âge des minorités royales. Gette beauté célèbre le conquit tout entier. « Elle avait les yeux noirs et vifs, dit un contemporain, le front petit, le nez bien fait, la bouche rouge, le teint comme il lui plaisait, mais d'ordinaire elle le voulait avoir blanc et rouge. Elle avait un rire charmant et qui allait réveiller la tendresse jusqu'au fond des cœurs (2) » Quand Gaspard de Goligny fut tué pendant la Fronde, au combat de Gharenton, cette belle passion de Gharies II n'était point encore née. Elle battit son plein en i65i, quand le jeune roi revint d'Angleterre entouré de toute la gloire d'une campagne romanesque.

Henriette- Marie avait reconnu l'hospitalité de la France en rendant à la Gour et à Mazarin tous les bons offices qu'il lui était possible. Ce fut elle notamment qui négocia avec le Parlement la réconciliation qui permit à Louis XIV de rentrer à Paris, et le jeune roi vint la remercier au Louvre d'une intervention qui assurait la paix et la restitution de l'autorité royale. La reine d'Angleterre eût voulu davantage que ces bonnes paroles et cette reconnaissance platonique. Elle ne désespérait pas de la restauration de son fils en Angleterre. Si habile que fût Gromwell, si heu-

(1) Pour la tentative de conquête de M— de Châtillon sur Louis XIV. voir notre volume : Fouquet, surintendant des Finances, p. 14 P. Janneî!^"^"*'"'''*' ^"^' ''coureuse des Gaules, t. I, p. 156. Coll.

PREMIÈRES ARMES, PREMIÈRES AMOURS i5

reuses que fussent ses armes, il était loin de dominer sans conteste les royaumes sur lesquels avait régné Gharles !«. L'Ecosse, sans cesse turbulente, semblait appeler à elle un prince de la Maison de Stuari. Henriette-Marie, en fille d'Henri IV, savait comment on reconquiert un royaume Elle rêvait pour cette besogne l'appui de la France Mais à mesure que les jours passaient, il lui fallut bien se rendre à l'évidence et reconnaître qu'elle avait fait un beau rêve sans réalité. Alors, dans le petit clan royaliste du Louvre on se décida à tenter la fortune des armes et, puisque l'Ecosse réclamait un Stuart, Gharies II se résolut à obéir à l'invite de ses partisans et à se présenter en personne sur le sol écossais. Le 2 juin i65o, il débarquait à Sprey et bientôt faisait son entrée à Edimbourg au milieu de l'allégresse générale. Gromwell, averti de son débarquement s'avançait à marches forcées. Les Govenantaires (i) profitaient du péril pour obliger le roi à souscrire à leurs conditions. G'était à ce prix que Gharies II pouvait se faire couronner à Scone le i^r janvier i65i. Partout on fortifiait les places. Partout on se préparait à repousser l'assaut des troupes du Protecteur. La victoire appartenait sans doute aux royalistes, s'ils eussent su attendre. Mais Gharies II habitué aux plaisirs faciles, n'avait pas tardé à heurter les préjugés et les susceptibilités de ses hôtes. Il en avait assez de cette hospitalité écossaise, qu'on lui avait fait si chèrement payer, et des conseillers maladroits, ayant fait luire à ses yeux les spécieuses espérances de soulever le pays de Galles, il accepta avec enthousiasme l'idée de marcher sur la frontière. Son armée, composite et comme race et comme religion, dépaysée par cette campagne d'incursion se fit battre à Worcester le 3 septembre. L'échec fut tel que la fuite s'imposait pour les Gavaliers (2). Gharies et quelques

rK^!\^%?,°''*°**°* ^\ ^^^* ^^*^^ ^'^ renouvelé à Édimbourir, lorsaue Charles !•' avait voulu imposer le rite anglican. ^ iorsque

(2) CavalUrs, surnom donné aux royalistes pendant la révolution d Angleterre, par opposition aux parlementaires ^ïTTHesrondel

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fidèles gagnèrent au galop, le lendemain, l'ancienne abbaye des Dames Blanches de Boscobel, où vivaient les frères Penderell (i). Ces simples bûcherons étaient des catholiques fervents. Ils n'hésitèrent pas à donner asile au roi. Rapidement on fit tomber ses cheveux sous les ciseaux (2) ; on les brûla, ainsi que tout ce qui pouvait paraître suspect, et tandis qu'il revêtait les vêtements d'un valet de labour, chacun des cavaliers, qui composaient sa petite troupe, s'enfuit au galop de son cheval, s'efforçant d'attirer sur ses pas les émissaires de Cromwell. Après une nuit de repos, un des frères Penderell emmena Charles II dans les bois. Il |était temps. La maison de Boscobel, signalée comme suspecte, allait être envahie par les soldats du Protecteur. Tout ce pays de frontière abritait, depuis la persécution dirigée contre les catholiques, un grand nombre de prêtres. Il n'était guère de ferme ou de château où Ton n'eût pratiqué des caches secrètes où les persécutés pussent attendre que ceux qui les poursuivaient eussent perdu leurs traces. Charles II reçut successivement l'hospitalité d'un certain nombre de ces caches mystérieuses. Au château de Moseley, que possédait Thomas Whitgreave, le châtelain et son chapelain, le bénédictin John Huddleston, pansèrent ses pieds tuméfiés et, à l'approche des soldats, il partagea avec Huddleston la cachette du château. « Voilà donc Votre Majesté traitée comme moi, lui dit en souriant le père Huddleston. — S'il plaît à Dieu de me rendre ma couronne, vous et ceux de votre religion jouirez de la même liberté que mes autres sujets (3). » Après le château de Moseley, Charles II fut accueilli par le colonel Careless, puis on le cacha au Chêne-Royal. Lord Wilmot le promena ensuite par

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(1) Sur la fuite de Charles II à trayersTÀnglaterre, voir : le Chesne royal, par le comte de Bâillon [le Corrcêpondant, 1887) et le livre d'Eva Scott, The King in Exil.

(2) Charles II, comme tous les Cavaliers^ portait ses cheveux longs et bouclés.

(3) Comtesse R. de Courson. La Perse'cution des catholiques en Angleterre, p. 11.

PREMIERES ARMES, PREMIERES AMOURS

le pays, redoutant sans cesse de tomber dans quelque piège, et fmit par lui proposer de se confier au colonel Lane et à sa fille Mary.

Déguisé en valet, Charles II prit en croupe la jeune fille € qui n'était pas considérable en beauté » et, sous prétexte de la conduire chez sa sœur, traversa en cet équipage une bonne partie de l'Angleterre. Dans une auberge, le valet tourna la broche et laissa brûler le rôti. Plus d'une fois, on rencontra des piquets de cavalerie qui interrogeaient les voyageurs ou plutôt la jeune fille, car ils avaient pitié de ce lourdaud. Partout on les laissa passer sans encombre.

Ceux qui reconnurent le roi feignirent d'ignorer

sa qualité. Un jour, cependant, que Charles déjeunait à l'office de quelque auberge, il entra en conversation avec un valet d'écurie qui se mit à parler du roi. « Est-ce que tu as vu le roi, toi? » lui demanda le prince. —- < Plus de vingt fois. — Et quel homme est-ce? » Le valet regarda fixement son interlocuteur. « Il est plus grand que toi de trois doigts. » Ailleurs, c'était un palefrenier qui l'abordait. « Ah! te voilà, toi, je te connais bien! — Ah! et où m'as-tu vu? —

Portrait du Prince Rupert {Robert de Bavière). Par Honthorst. (Musée du Louvre.)

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PREMIERES ARMES, PREMIERES AMOURS

fidèles gagnèrent au galop, le lendemain, l'ancienne abbaye des Dames Blanches de Boscobel, où vivaient les jrères Penderell (i). Ces simples bûcherons étaient des catholiques fervents. Ils n'hésitèrent pas à donner asile au roi. Rapidement on fit tomber ses cheveux sous les ciseaux (2) ; on les brûla, ainsi que tout ce qui pouvait paraître suspect, et tandis qu'il revêtait les vêtements d'un valet de labour, chacun des cavaliers, qui composaient sa petite troupe, s'enfuit au galop de son cheval, s'efforçant d'attirer sur ses pas les émissaires de Cromwell. Après une nuit de repos, un des frères Penderell emmena Charles II dans les bois. Il ;était temps. La maison de Boscobel, signalée comme suspecte, allait être envahie par les soldats du Protecteur. Tout ce pays de frontière abritait, depuis la persécution dirigée contre les catholiques, un grand nombre de prêtres. Il n'était guère de ferme ou de château où Ton n'eût pratiqué des caches secrètes où les persécutés pussent attendre que ceux qui les poursuivaient eussent perdu leurs traces. Charles II reçut successivement l'hospitalité d'un certain nombre de ces caches mystérieuses. Au château de Moseley, que possédait Thomas Whitgreave, le châtelain et son chapelain, le bénédictin John Huddleston, pansèrent ses pieds tuméfiés et, à l'approche des soldats, il partagea avec Huddleston la cachette du château. « Voilà donc Votre Majesté traitée comme moi, lui dit en souriant le père Huddleston. — S'il plaît à Dieu de me rendre ma couronne, vous et ceux de votre religion jouirez de la même liberté que mes autres sujets (3). » Après le château de Moseley, Charles II fut accueilli par le colonel Careless, puis on le cacha au Chêne-Royal. Lord Wilmot le promena ensuite par

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(1) Sur la fuite de Charles II à travers l'Angleterre, voir : le Chesne royal, par le comte de Bâillon {le Correspondant^ 1887) et le livre d'Ëva Scott, The King in Exil.

(2) Charles II, comme tous les Cavaliers^ portait ses cheveux longs et bouclés.

(3) Comtesse R. de Gourson. La Persécution des catholiques en Angleterre, p. 11.

le pays, redoutant sans cesse de tomber dans quelque piège, et finit par lui proposer de se confier au colonel Lane et à sa fille Mary.

Déguisé en valet, Charles II prit en croupe la jeune fille « qui n'était pas considérable en beauté » et, sous prétexte de la conduire chez sa sœur, traversa en cet équipage une bonne partie de l'Angleterre. Dans une auberge, le valet tourna la broche et laissa brûler le rôti. Plus d'une fois, on rencontra des piquets de cavalerie qui interrogeaient les voyageurs ou plutôt la jeune fille, car ils avaient pitié de ce lourdaud. Partout on les laissa passer sans encombre.

Ceux qui reconnurent le roi feignirent d'ignorer

sa qualité. Un jour, cependant, que Charles déjeunait à l'office de quelque auberge, il entra en conversation avec un valet d'écurie qui se mit à parler du roi. « Est-ce que tu as vu le roi, toi? » lui demanda le prince. — < Plus de vingt fois. — Et quel homme est-ce? » Le valet regarda fixement son interlocuteur. « Il est plus grand que toi de trois doigts. » Ailleurs, c'était un palefrenier qui l'abordait. « Ah! te voilà, toi, je te connais bien! — Ah! et où m'as-tu vu? —

Portrait du Prince Rnpert {Robert de Bavière). Par Honthorst. (Musée du Louvre.)

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LA COIR GALANTi: DE CHARLES II

« A Exeter. » Charles avait, en effet, séjourné longtemps jadis dans cette ville. Il paya d'audace. « C'est vrai, j'y ai passé deux ans, au service de Lord Peter. Je suis bien aise de rencontrer un pays. Allons boire ensemble ». Le palefrenier s'excusa sur ses occupations. « Impossible, je le regrette, je vais à Londres. Au retour, nous nous retrouverons et renouvellerons connaissance. »

A quelques milles de Bristol, chez un ami du colonel Lane, le prétendu valet, ayant ôté son chapeau devant la maîtresse de la maison, le sommelier John Pope le regarda attentivement et, s'approchant de lui après cet examen, le pria de descendre à la cave pour l'aider dans son travail. Là, John Pope, remplissant une coupe, la vida à la santé du roi. Puis, mettant un genou en terre, « je sais qui vous êtes, dit-il, et je vous serai fidèle jusqu'à la mort. » Charles II lui tendit la main et le chargea de lui assurer un navire pour gagner la France. Mais il eût été imprudent de chercher à s'embarquer si près de Bristol. Le roi proscrit dut continuer ses randonnées. Heureusement, Mary Lane et lui descendirent dans un cabaret où la cabaretière, personne d'imagination, fabriqua instantanément un roman d'enlèvement auquel elle se prêta à servir de complice. Grâce à son intervention, on put gagner un petit, port du Sussex et décider le capitaine Tettershall à embarquer le compagnon qui s'était substitué à Mary Lane (i) et le prétendu domestique. Le capitaine n'était pas sans avoir deviné le subterfuge « Mylord, dit-il av -compagnon du roi, vous avez des domestiques de bonne maison et je crois qu'il y a peu de gentilshommes en Europe, servis plus honorablement que vous. » Le propos ne fut pas relevé. Tettershall n'insista pas, mais s'occupa de presser le départ. Il s'était ouvert à sa femme de ses soupçons.

(1) Mary Lane dut, quelques mois plus tard, se réfugier en France avec son père. Malgré le soin qu'avait eu Charles II de répandre un récit de sa fuite absolument fantaisiste, ceux qui avaient pris soin de la protéger n'avaient pas tardé à devenir suspects. Marv Lane fut très fêtée en France.

PREMIERES ARMES, PREMIERES AMOURS

« Partez immédiatement, lui dit-elle, il m'importerait peu de mourir avec mes enfants, si je pouvais me vanter d'avoir contribué au repos et au salut du roi. » Le 20 octobre, on mit à la voile. Un matelot fumait sa pipe à quelques pas du prétendu domestique et lui envoyait sa fumée dans le visage. Tettershall lui fit une observation. « Bah! fit l'homme, un chat regarde bien un évêque! » Quelques heures après, on était en vue de Fécamp. Alors Tettershall se jeta aux pieds du roi.

Sitôt débarqué, Charles II se rendit à Rouen. Il avait, racontait-il plus tard à Pepys, si piteuse mine que l'aubergiste alla regarder avant son départ s'il n'avait rien dérobé. Remplaçant par une perruque ses cheveux coupés et avisant sa mère de sa prochaine arrivée, Charles II gagna Paris. « La reine, lit-on dans une dépêche du résident anglais, datée du 11 novembre i65i, s'est entièrement confinée au Louvre depuis l'arrivée du roi. Seulement, lundi dernier, dans l'après-midi, elle est allée à Chaillot avec l'intention d'y passer deux ou trois jours pour y faire ses dévotions (i). Après quoi, elle est revenue ici jeudi soir. Elle est constamment d'une gaieté extraordinaire et semble comblée de joie d'avoir près d'elle un fils en bon état. Le roi est triste et sombre la plus grande partie du temps. L'enjouement, contraire à sa nature, qu'il s'est efforcé de montrer au moment de son retour ici, n'a duré que peu de jours. Maintenant, il reste toujours fort silencieux, soit qu'il se trouve avec sa mère, soit en tout autre compagnie. »

Charles II s'ennuyait. Après la vie d'agitation, d'inquiétude anxieuse qu'il avait menée jusqu'à ce qu'il repassât la Manche, il avait retrouvé à Paris, dans la petite Cour du Louvre, des intrigues et des préoccupations qui lui paraissaient bien monotones et bien misérables. Henriette-Marie avait toujours eu un caractère difficile. Impérieuse et auto-

(1) Henriette-Marie s'était constituée la protectrice des Visitandines de Gbaillot.

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ritaire, elle prétendait que son fils se reprît à faire la cour à Mlle de Montpensier, en qui elle voyait plus que jamais le seul parti capable de donner au jeune roi les moyens de remonter sur le trône, en employant sagement les richesses accumulées par la maison d'Orléans. Charles II était tout disposé à se laisser faire, mais le plan d'Henriette- Marie était double. Elle entendait marier son second fils, Jacques d'York, à MHe de Longueville, autre héritière de la même maison, et Jacques, demeuré à Paris pendant les aventures de son frère, ne marquait nul désir de satisfaire sa mère. Le troisième fils de la reine d'Angleterre était encore prisonnier au pouvoir de Cromwell. Après avoir songé à faire de lui un apprenti cordonnier et de sa sœur Elisabeth une fabricante de boutons, le Protecteur les avait fait enfermer au château de Garesbrook et c'est là qu'en proie à une fièvre lente Elisabeth s'était éteinte, le 8 septembre i63o, sa blonde tête posée sur sa Bible, don de son père. Les querelles d'Henriette-Marie avec Jacques d'York s'étaient aggravées pendant l'absence de Gharies II. Depuis la mori de Gharies I«s la « reine malheureuse » s'était assez promptement consolée de son veuvage. Lord Jermyn n'avait pas tardé à devenir son favori et son « mari de conscience p. M«»e de Motteville, qui a beaucoup connu Jermyn, en parle comme d'un serviteur « assez honnête homme mais fort borné » et « plus propre aux petites choses qu'aux grandes ». « H avait pour elle cette fidéUté qu'ont d'ordinaire tous les ministres. Il voulait avoir de l'argent, préférablement à tout le monde pour subvenir à sa dépense qui en tout temps était grande. Gette princesse avait sans doute trop de confiance en lui, mais il est vrai qu'il ne la gouvernait pas absolument : elle avait souvent une volonté contraire à la sienne qu'elle défendait en maîtresse absolue, (i) » Les amis de Jacques d'York n'avaient pu se résigner à voir le prince manquer de tout, alors que Jermyn accaparait l'ensemble des ressources de

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ritaire, elle prétendait que son fils se reprît à faire la cour à Mlle cle Montpensier, en qui elle voyait plus que jamais le seul parti capable de donner au jeune roi les moyens de remonter sur le trône, en employant sagement les richesses accumulées par la maison d'Orléans. Charles II était tout disposé à se laisser faire, mais le plan d'Henriette-Marie était double. Elle entendait marier son second fils, Jacques d'York, à M^e de Longueville, autre héritière de la même maison, et Jacques, demeuré à Paris pendant les aventures de son frère, ne marquait nul désir de satisfaire sa mère. Le troisième fils de la reine d'Angleterre était encore prisonnier au pouvoir de Gromwell. Après avoir songé à faire de lui un apprenti cordonnier et de sa sœur Elisabeth une fabricante de boutons, le Protecteur les avait fait enfermer au château de Garesbrook et c'est là qu'en proie à une fièvre lente Elisabeth s'était éteinte, le 8 septembre i63o, sa blonde tête posée sur sa Bible, don de son père. Les querelles d'Henriette-Marie avec Jacques d'York s'étaient aggravées pendant l'absence de Charles IL Depuis la mort de Charles I«s la « reine malheureuse » s'était assez promptement consolée de son veuvage. Lord Jermyn n'avait pas tardé à devenir son favori et son « mari de conscience ». U^^ de Motteville, qui a beaucoup connu Jermyn, en parle comme d'un serviteur « assez honnête homme mais fort borné » et « plus propre aux petites choses qu'aux grandes ». « Il avait pour elle cette fidélité qu'ont d'ordinaire tous les ministres. Il voulait avoir de l'argent, préférablement à tout le monde pour subvenir à sa dépense qui en tout temps était grande. Cette princesse avait sans doute trop de confiance en lui, mais il est vrai qu'il ne la gouvernait pas absolument : elle avait souvent une volonté contraire à la sienne qu'elle défendait en maîtresse absolue, (i) » Les amis de Jacques d'York n'avaient pu se résigner à voir le prince manquer de tout, alors que Jermyn accaparait l'ensemble des ressources de

(1) M™* de Motteville. Mémoifes,

ChARI/EJ" Jecorul,j^(iT la (frau Je Dieu Roy dAn^Utêrrc, â'£jcûfjt,et aIrianJc,tCc. ■ "1

Portrait de Charles II iî657).

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la famille royale (i). Pour le rendre indépendant de sa

mère, ils lui constituèrent une pension et, après avoir

quelque temps quitté le Louvre pour un château des

environs de Paris, il partit pour les Flandres. « Il faut

confesser mon peu de pouvoir sur lui, écrivait la reine à

Mazarin. Il a voulu aller en Flandre et sans vouloir me dire

son dessein... Je devrais être honteuse d'avouer cette

affaire entre le duc d'York et moi, mais avec- vous je veux

user de la franchise dans toutes mes affaires et je vous

proteste que c'est fort contre mon gré qu'il est allé en

Flandre (2). » Si le cadet lui échappait, Henriette- Marie fit

tout ce qui était en son pouvoir pour conserver son empire

sur l'aîné. C'était le temps de la bonne Régence,

Temps où la ville aussi bien que la Cour, Ne respiraient que les jeux et l'amour.

Henriette-Marie s'efforça d'amuser ce prince inamusable. Au Louvre, c'étaient sans cesse de petits jeux et, sous prétexte d'attirer MUe de Montpensier, ce fut Mme ^g Ghâtillon qu'elle introduisit dans la bergerie. Femme si volage ne semblait point à craindre, et elle coupait la route à des maîtresses plus dangereuses.

Une politique indulgente,

De notre nature innocente,

Favorisait tous les désirs ;

Tout goût paraissait légitime, La douce erreur ne paraissait point crime, Les vices délicats se nommaient les plaisirs.

Meubles, habits, repas, danses, musiques,

Un air facile avec la propreté.

Rien de contraint, pas trop de liberté,

Peu de gens vains, presque tous magnifiques;

N'avoir chez soi que la commodité.

Faisait alors les chagrins domestiques

Qu'aux autres temps fait la nécessité (3).

(1^ « On sait, disent les Mémoires de Grammont, quelle table le bonoomme tenait h Paris, tandis que le roi son maître mourait de faim à Bruxelles, et que la reine-mère ne faisait pas grande cbère en France. »

(2) Comte de Bâillon. Lettres de la reine Henriette-Marie, 559.

(3) Vers de Saint-Evremond, dédiés à Ninon de Lenclos.

PREMIÈRES ARMES, PREMIERES AMOURS

Sans cesse le Louvre voisinait avec le Palais- Royal. Princes et princesses de France et d'Angleterre nouaient de petites intrigues avec la « Mazarinerie ». Mais Charles II, qui avait alors plus de vingt ans, n'eut d'yeux que pour la duchesse de Ghâtillon.

« J'ai la taille des mieux faites et des plus belles que Ton puisse voir, écrivait celle-ci, traçant son portrait. Ma démarche est tout à fait agréable, et, en tout ce que je fais, j'ai un air infiniment spirituel. Mon visage est un ovale des plus parfaits selon toutes les règles. Mon front est un peu élevé, ce qui sert à la régularité de l'ovale. Mes yeux sont bruns, fort brillants et bien fendus; le regard en est fort doux et plein de feu et d'esprit. J'ai le nez assez bien fait et, pour la bouche, je puis dire que je l'ai, non seulement belle et bien colorée, mais infiniment agréable pour mille petites façons naturelles qu'on ne peut voir en nulle autre bouche. J'ai les dents fort belles et bien rangées. J'ai un fort joli menton. Je n'ai pas le teint fort blanc. Mes cheveux sont d'un châtain clair et tout à fait lustrés. Ma gorge est plus belle que laide. Pour les bras et les mains, je ne m'en pique pas; mais pour la peau, je lai fort douce et fort déliée. On ne peut avoir la jambe, ni la cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le pied mieux tourné. J'ai l'humeur naturellement fort enjouée et un peu railleuse, mais je corrige cette inclination par la crainte de déplaire. J'ai beaucoup d'esprit et j'entre agréablement dans les conversations. J'ai le ton de voix tout à fait agréable et l'air fort modeste. Je suis fort sincère et n'ai pas manqué à mes amis. Je n'ai pas un esprit de bagatelle ni de mille petites malices contre le prochain. J'aime la gloire et les belles actions. J'ai du cœur et de l'ambition. Je suis fort sensible au bien et au mal; je ne me suis pourtant jamais vengée de celui qu'on m'a fait, quoique ce soit assez mon inclination, mais je ne me suis retenue que pour l'amour de moi-même. J'ai l'humeur fort douce et prends plaisir à servir mes amis, et ne crains rien tant que les petits démêlés de ruelles qui, d'ordinaire, ne vont qu'à des choses de

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PREMIÈRES ARMES, PREMIERES AMOURS

rien, (i) » M^e de ChâtiUon n'aimait pas les bagatelles de la porte. Jusqu'à quel point Charles II et elle filèrent-ils le parfait amour? Il est difficile de le savoir. La dame était, à coup sûr, peu farouche, mais les contemporains, très discrets, se sont bornés à noter que le bruit courut d'un mariage (2). Ce qui paraît certain, c'est qu'à cette époque Charles II était assez haut coté dans le monde de la Cour, et que les dames le voyaient d'un œil assez tendre. « Sa belle taille, ses cheveux noirs et frisés, la grâce et la majesté de toute sa personne, dit la comtesse de Brégis, le rendent l'homme du monde de la meilleure mine. Ces avantages ne doivent rien à la beauté, et même, après l'avoir vu, l'on ne la peut plus compter comme une chose désirable, puisque sans elle, on peut se trouver fait comme l'est ce jeune prince, dont l'esprit est sage, judicieux et capable de toutes les belles et bonnes choses. Son humeur est douce, civile et galante, et l'amour peut se vanter d'avoir eu souvent part à ses inquiétudes. Pour son cœur, il est aussi grand que sa naissance, ce qui le rend généreux, libéral et vaillant. (3) » Tant qu'il fut au Louvre, Charles II semble s'en être tenu aux aventures de Cour. « Il mène à Paris, dit un contemporain, la vie d'un désœuvré qui s'amuse. » « Il a perdu Vaffection des Français par ses débauches, » dit un royaliste attaché à l'Église établie. Le chancelier Hyde, à qui l'on en parle, avoue que c'est vrai et il s'en lamente (4). Le prince, selon son rêve, ce serait le duc de Gloucester. Ses geôliers se sont décidés à lui permettre de s'embarquer pour la Hollande au début de i653. Il est arrivé à Paris, encore tout imbu des enseignements de son père, prolongés et comme raffermis par les discours de sa sœur

duchesse

(1) Galerie des portraits de Montpensier, p. 472.

(2) Le comte de Bâillon {Henriette-Anne d'Angleterre, duchés^ d'Orléans, p. 21) dit que la duchesse, par suite d une imprudence qu'elle eut lieu de regretter, refusa la main de ce prince sans couronne.

(3) Galerie des portraits de Montpensier^ p. 15.

(4) Eva Scott. The King in Exil^ 481.

Elisabeth, sa compagne de captivité. C'est à peine s'il se souvient de cette partie de sa famille qu'il vient rejoindre en France. Il ne sait rien d'elle et elle ne sait rien de lui. A peine est-il logé au Louvre qu'un conflit y éclate entre la mère et le fils. Henriette-Marie est catholique convaincue. Le fils de Charles I«r, comme son père, est un ferme adhérent de l'église anglicane. La reine s'est mise en tête non seulement de le convertir au catholicisme, mais d'en faire un évêque de Metz. Le duc de Gloucester se refuse à toute composition (i).

Après une scène violente entre la mère et le fils en novembre i654, Henriette- Marie fait retirer les draps de son lit.

Ainsi chassé, le

duc de Gloucester quitte le Louvre. Une lettre de Charles le fortifie dans ses projets de résistance. « Si vous ne tenez pas en considération ce que je vous dis, lui écrit-il, souvenez-vous des dernières paroles de notre père défunt qui furent d'être constant dans votre foi et de ne jamais vous

(1) Comte de Bâillon. Lettres d' Henriette-Marie, 211.

Lucy Walters ou Barlow.

Gravure de Scuver.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

14 LA COUR GALANTK m CHARLKS II

rien. U> » M"* à^ Châtillon n aimait pas les bagatelles de la porte. Jusqu'à quel point Charles 11 et elle filèrent -ils le parfait amour: Il est Jifficile de le savoir. La dame était, à coup sur. peu farouche, mais les contemporains, très discrets, se sont bornés à noter que le bruit courut d'un mariage (2]. Ce qui parait certain, c'est qu'à cette époque Charles II était assez haut coté dans le monde de la Cour, et que les dames le voyaient d'un n-il asseï tendre. • Sa belle taille, ses cheveux noirs et frises, la «irâce et la majesté de toute »a personne, dit Ut comtesse de Hre^îis, le rendent l'homme du monde de la meilleure mine. Ces avantages ne doivent rien à la beauté, et même, après l'avoir vu, l'on ne la peut plus compter comme une chose désirable, puisque sans «IW, on peut s.' trouver fuit comme l'est ce jeune prince, dont fesprit e^. -- -Je, judicieux et capable de toutes les heU€é €t bonnet choses, .^on humeur est douce, civile et galante, «I l'amour peut *e vanter d'avoir eu souvent part à «es inquiétudes. Pour «on ccvur, il est aussi grand que sa naissance, ce qui le rend généreux, libéral et vaillant. (3) » Tant qu'il fut au !-ouvre, Charles 11 semble s'en être tenu aux aventures de Cour. « Il mené à Paris, dit un contemporain, la vie d'un désoeuvré qui s'amuse. » « H a perdu l'afTection des Français par .ses débauches, » dit un ro^nliste attache a l 1 glise établie. Le chancelier Hyde, à aui Ion en parle, avoue que c est vrai et il s'en lamente (4I. Lm prince, selon son rêve, ce serait le duc de Gloucester. Ses geôliers «e sont décides a lui permettre de s'embarquer pour k Hollande wm début de H^??. Il est arrivé à Paris, «ncore tout imbu des enseignements de son père, prolongés e! comme rafTi'rmis par les discours de sa sipur

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PREMIERES ARMES, PREMIERES AMOURS

Elisabeth, sa compagne de captivité. C'est à peine s'il se souvient de cette partie de sa famille qu'il vient rejoindre en France. Il ne sait rien d'elle et elle ne sait rien de lui. A peine est-il logé au Louvre qu'un conflit y éclate entre la mère et le fils. Henriette-Marie est catholique convaincue. Le fils de Charles I«r, comme son père, est un ferme adhérent de l'église ani^licane. La reine s'est mise en tête non seulement de le convertir au catholicisme, mais d'en faire un évéque de iMet:. Le duc de Gloucester se refuse à toute composition (i).

Après une scène violente entre la mère et le fils en novembre i654, Henriette-Marie fait retirer les draps de son Ut.

.\insi chassé, le

duc de Gloucester quitte le Louvre. Une lettre de Charles le fortifie dans ses projets de résistance. « Si vous ne tenez pas en considération ce que je vous dis, lui écrit-il, souvene:-vous des dernières paroles de notre père défunt qui furent d'être constant dans votre foi et de ne jamais vous

(1) Comte de Bâillon. Lettres d'Henriette-Marie, 277.

Lucy Walters ou Barlow.

Gravure de Scuver.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

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l**"»" dEspagne s'empren- U ce noble fessier et Tambaslit du bras. • Retire-toi, disait au roi mon maître (2t ».

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Heaneile- liane aêtaU pas au bout de ses humiliations. Iteaireiia de diminuer les charges du trésor, Mararin lui - 'fca raaimialiiia. 4m réclamer le paiement de son

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PREMIERES ARMES, PREMIERES AMOURS

douaire. V^aines démarches. Cromwell répondit aux revendications de son ambassadeur qu'Henriette-Marie n'ayant jamais été reconnue par le peuple comme reine-épouse de la Grande-Bretagne, elle n'avait pas droit à un douaire. C'était la traiter en concubine et cette insolente réponse était moins un outrage pour la veuve de Charles I«r que pour le négociateur. Anne d'Autriche, indignée, ajouta spontanément 200 livres par jour à la pension qu'elle avait assignée à sa belle-sœur et le duc d'York se vit confier le commandement des gendarmes écossais de la Garde du roi. Quelques mois plus tard, il partait pour l'armée de Turenne où il allait servir en qualité de volontaire. « A présent, écrivait-il gaîment à Charles II, je vais me battre pour gagner mon pain. Mais, bientôt, j'espère que je me battrai pour vous regagner votre couronne. »

Il semblait y avoir de moins en moins de chances pour que les princes anglais pussent espérer ouvrir une campagne ayant cet objectif. Au début de 1654, la politique de rapprochement de la France et de l'Angleterre aboutissait à un traité d'alliance. « Assurément, écrivait la reine de Bohême, sœur de Charles I«r, Cromwell est la bête de l'Apocalypse que tous les rois de la terre adorent : je lui souhaite une (m pareille et qu'elle vienne vite. » Une des conditions de lalUance, c'était que l'hospitalité cesserait pour Charles II. Le jeune roi dut se réfugier dans les Flandres où il se réunit à ses frères. Puis, les ducs prirent du service dans l'armée espagnole qui défendait les Pays- Bas contre l'armée de Cromwell. Quant à Charles II, après le siège de Mardick, il passa en Hollande où la princesse d'Orange, sa sœur, exerçait la régence au nom de son pis mineur, et bientôt il dut se retirer à Cologne, pour éviter une déclaration de guerre à la Hollande.

C'est au cours d'un précédent séjour à La Haye que, plusieurs années avant, Charles II rencontra une aventurière, Lucy Walters, dont les commencements étaient obscurs (i).

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(1) Jeste. Memoin, HI. 363.

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laisser efanm[>>r sur ce point (x, ». Le duc dTorfc prend également très énergtquement le parti de son frère et en décembre r654, Henriette-Marie consent enfin à autoriser le départ du duc de Gloucester pour les Flandres.

Depuis un an, les actions des Stuarts ont bien baissé en hrance Les services rendus pendant la Fronde ont été vite oublies sous le coup de nécessités politiques qui paraissent commander un rapprochement entre la France e l Angleterre. Cromwell est maintenant dans toute sa gloire. C est à qui, de l'Espagne et de la France, se ruera le plus vite aux pieds du régicide. Un graveur hollandais lit la satire de ces bassesses. Sur un côté de la médaille, on voyait le buste de Cromwell couvert d'une cuirasse et le front cemt de lauriers. Au revers, la Grande-Bretagne était assise, figurée par une femme, aux pieds de laquelle le Protecteur était agenouillé, le doâ tourné, les reins découverts jusquà la taille. L'ambassadeur d'Espagne s'empressait pour baiser religieusement ce noble fessier et l'ambassadeur de France le repoussait du bras. „ Retire-toi, disait la légende, cet honneur appartient au roi mon maître (2 1 . Le rapprochement que l'on tentait alors fut un coup cruel pour les exilés. « Je vous avoue, écrivait Henriette Mane au duc d^r orfc que depuis mon grand malheur je n ai rien senti a l'égal de ceci. » A la nouvelle de la mission de M. de Bourdeaux qui allait négocier à la fois la reconnaissance du protectorat et l'acquisition par' Mazarin des

Parlement' cTTÎ! ^' '''^"''^^ '" 'î"^ f^^^'» ^^^^^^ ^- Pariement, Charies II annonça son intention de quitter la

Srr' n"^"* ^l '^"' ^"^°''^' " '*«^^" t°"J°"rs faire comme s .1 ignorait cet envoi et, en cas qu'on lui en parlât dire qu il ne le pouvait croire. f <■>

Henriette-Marie n'était pas au bout de ses humiliations. Désireux de diminuer les charges du trésor, Mazarin lui arracha l'autorisation de réclamer le paiement de son

(1) Jesse. Mémoire, II, 37-39.

(2) Précis hiitorique sur Cromwell, p. 146.

PftEMlÈftES AftMES, ^BtEMIEMTS A-HO^lttS

douaire. Vaines démarches. Cromwell répondit aux revendications de son ambassadeur qu Henhette-xMarie n'ayant jamais été reconnue par le peuple comme reine-epousê de la Grande-Bretagne, elle n'avait pas droit à un douaire. C'était la traiter en concubine et cette insolente réponse était moins un outrage pour la veuve de Charles 1er que pour le négociateur. Anne d'Autriche, indignée, ajouta spontanément 200 livres par jour à la pension'qu'elle avait assignée à sa belle-sœur et le duc d'York se vit confier le commandement des gendarmes écossais de la Garde du roi. Quelques mois plus tard, il partait pour l'armée de Turenne où il allait servir en qualité de volontaire. « A présent, écrivait-il gaîment à Charles II, je vais me battre pour gagner mon pain. Mais, bientôt, j'espère que je me battrai pour vous regagner votre couronne. »

Il semblait y avoir de moins en moins de chances pour que les princes anglais pussent espérer ouvrir une campagne ayant cet objectif. Au début de 1654, la politique de rapprochement de la France et de l'Angleterre aboutissait à un traité d'alliance. « Assurément, écrivait la reine de Bohême, sœur de Charles I^r, Cromwell est la bête de l'Apocalypse que tous les rois de la terre adorent : je lui souhaite une fin pareille et qu'elle vienne vite. » Une des conditions de l'alliance, c'était que l'hospitalité cesserait pour Charles II. Le jeune roi dut se réfugier dans les Flandres où il se réunit à ses frères. Puis, les ducs prirent du service dans l'armée espagnole qui défendait les Pays- Bas contre l'armée de Cromwell. Quant à Charles II, après le siège de Mardick, il passa en Hollande où la princesse d'Orange, sa sœur, exerçait la régence au nom de son fils mineur, et bientôt il dut se retirer à Cologne, pour éviter une déclaration de guerre à la Hollande.

C'est au cours d'un précédent séjour à La Haye que, plusieurs années avant, Charles II rencontra une aventurière, Lucy Walters, dont les commencements étaient obscurs ( i ).'

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(1) Jesse. Memoirs, III. 363.

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Il était jeune et facile à séduire. « Elle était, dit la comtesse de Dunois, d'une beauté si parfaite, elle charma et transporta le roi à un tel point quand il la vit que, parmi les malheurs qui troublèrent les premières années de sa vie et de son règne, il ne connut d'autre plaisir, d'autre satisfaction, que celui d'aimer cette charmante maîtresse et d'être aimé d'elle. C'était sa première passion. L'équipage dont il lui fit présent, le soin qu'il se donna pour lui plaire, la complaisance qu'il avait pour elle, allèrent jusqu'à un tel point que le monde en vint à croire qu'il avait promis de l'épouser, (i) » Les conseillers de Charles II furent très inquiets de l'empire qu'elle prenait sur le prince. Le chancelier Hyde, qui parle d'elle fort dédaigneusement dans ses Mémoires, semble croire qu'elle avait fait le voyage de La Haye tout exprès pour séduire Charles II et insinue que, dans le manège de la courtisane, il y avait une manœuvre des ennemis de la Maison de Stuart pour rabaisser le pouvoir royal. Lucy Walters n'avait point de si noirs desseins. C'était, en somme, une petite Dubarry sans Roué, mais non sans greluchon, uniquement préoccupée de s'assurer le vivre et le couvert par le moyen d'entreteneurs riches. Plus tard, Algernon Sidney racontait au duc d'York qu'au temps où il servait sous Cromwell, il était convenu avec Lucy Walters de « cinquante grandes pièces » pour la posséder, mais que le brusque départ Ide son régiment avait empêché l'exécution de ce contrat. « Alors, ajoutait-il, elle a fait le voyage de Hollande pour y chercher fortune, et c'est à ce moment que, tombant aux mains de mon frère, le colonel Robert Sydney, elle vécut quelque temps avec lui. » Le bruit de sa beauté extraordinaire remplit bientôt La Haye et Rotterdam. Elle y était connue de tous les étourneaux, qui menaient la vie élégante et licencieuse, sous le nom de mistress Barlow, et le roi Charles, attiré par sa jeunesse, trouva moyen de la faire venir chez lui et de la garder. Sydney prit froidement cet

(1) Comtesse de Dunois. Memoîrs of the english court, p. 3.

PREMIERES ARMES, PREMIERES AMOURS

[4 abandon : c L'aura qui voudra, dit-il, maintenant que j'en

\ J ai eu l'entame, (i) » S'il en faut croire les Mémoires de

Jacques II, Lucy Walters accoucha bientôt après ses rapports avec Charles et personne n'hésitait à attribuer la paternité de l'enfant, le futur duc de Monmouth, non point au roi, mais au colonel Robert Sydney. Devenu homme, Monmouth rappelait le colonel par sa taille, sa tournure, et même par une verrue à la figure (2).

Des lettres d'un agent de Charles II, O'Neill, précisent certains points relatifs à cette liaison. « Je me suis, jusqu'à présent, abstenu de rendre compte à Votre Majesté de l'exécution de ses ordres au sujet de Mrs Barlow, écrivait O'Neill, le 8 février i656, parce que ceux que j'ai employés à son propos, m'ont rapporté de sa part la promesse qu'elle se conformerait aux ordres de Votre Majesté. Depuis peu, y j'apprends qu'elle compte n'en rien faire et que, de Cologne,

on lui assure que Votre Majesté ne voudrait pas avoir un enfant d'elle. Je suis très ennuyé de voir le dommage que cause à Votre Majesté sa présence ici, car toutes ses étourderies mettent Votre Majesté en scène, et je ne suis pas moins humilié d'avoir tant obsédé Votre Majesté pour l'avoir crue digne de son attention. Quand j'aurai l'honneur d'être auprès de Votre Majesté, je lui dirai ce que je tiens d'une sage-femme de cette ville et d'une de ses domes-

« tiques qu'elle a eu la maladresse de maltraiter, bien que

celle-ci fût au courant de presque tous ses secrets. » O'Neill fut évidemment invité par Charles II à continuer sa surveillance auprès de mistress Barlow, car il lui adressait un second rapport le 14 février. « J'ai eu du moins, disait-il, l'occasion de la sauver du scandale public. Sa domestique, qu'elle a failli tuer en lui plantant dans l'oreille un poinçon pendant son sommeil, l'aurait accusée d'avoir fait périr

(1) Jesse. Memoîrs, U, 363.

(2) Evelynsignaleégalementrétonnante ressemblance de Monmouth avec le premier amant de sa mère, le colonel Sydney. Scientifiquement cette ressemblance n'a pas la valeur que lui attribue Jacques II, intéressé d'ailleurs à supprimer un concurrent possible.

. deux enfants par des remèdes et de vivre d'une façon infâme avec M. Howard, mais j'ai empêché cette mauvaise affaire, soit par des menaces, soit surtout par un présent de 100 gilders à la domestique. Son dernier avortement a eu lieu depuis le départ de M. Howard, comme l'a dit la sage-femme à quelqu'un que j'emploie près d'elle. Le docteur Rusuf lui a donné des remèdes, mais cela a toujours ete après l'avortement, et bien qu'il soit au courant de tout Il serait imprudent de lui en parler. Aussi, je ne ferai aucune tentative auprès de lui sans avoir une certitude suffisante de la part de gens placés plus près. Bien que ie laie tirée d'affaire, cette fois, il est peu probable qu'elle s en tire de nouveau, quand je serai parti; car, c'est seulement par considération pour Votre Majesté que M. Heenuleit et M. Nertwick se sont abstenus de la chasser de la ville et du pays au son du tambour comme femme de conduite mtame. Il serait donc à propos, si Votre Majesté voulait reconnaître cet enfant, d'envoyer ses ordres positifs pour que la délivrance se fasse dans les mains de la personne que Votre Majesté désignera. Je sais cela par une personne qui a lu la lettre écrite à elle par Lord Taaffe, le ii, par ce dermer courrier, où il lui dit que Votre Majesté ne prend rien plus a cœur que ses souffrances, et que le premier argent que vous pourrez obtenir ou emprunter lui sera envoyé pour ses besoins. Tant que Votre Majesté encouragera quelqu'un à tenir ce langage, elle se refusera de se conformer à sa volonté ; la seule façon est de l'y contraindre, SI Votre Majesté juge qu'elle en vaille la peine (i). »

Tout ce que Charles II put obtenir de Lucy Walters ce fut qu'elle menât sa grossesse à terme, mais, à ColoJne entouré d'une suite famélique, il avait de trop maigres ressources pour pouvoir satisfaire les caprices de la jolie Jille. D'ailleurs Thomas Howard, revenu à La Haye, avait bien vite profité de sa solitude pour reprendre sur elle tout

PREMIÈRES ARMES, PREMIÈRES AMOURS 3i

son pouvoir La déctda-t-il ou se décida-t-elle, en présence de la gène du jeune rot qui ne semblait plus en état de la faire vivre sur le pied de luxe et de grande dépense auxquels elle était habituée, à chercher fortune d'un autre cote? Sans rompre nettement avec Charles Stuart qu'elle tenait par l'enfant dont elle venait d'accoucher, elle décida de passer en Angleterre. Elle s'embarqua à Flessinffues sur un bateau qu'elle avait loué pour elle, ses deux enfants son frère Justus Walters, Thomas Howard et cette servante quelle avait st bien traitée à coups de poinçon. Avant de s embarquer, elle avait revu le roi à Bruxelles et lui avait présente le nouveau-né (i). Peu de jours après le débarquement, la police de Cromwell arrêta et interrogea longuement la servante sur ce qu'elle pouvait savoir des relations de sa maîtresse et du roi (2).

A part des revenez-y qu'expliquent la faiblesse et la debonnaireté du caractère de Charles II, ses amours avec Lucy Wa ters n'eurent pas de lendemain. Après la restauration, elle vivait à Londres, menant toujours l'existence décousue de la femme entretenue. Un jour, pourtant, elle jugea a propos de jouer la comédie d'une conversion. . Vainement, dit Lord Clarendon, elle mit en œuvre toutes ses petites ruses, fit tous ses efforts pour persuader au docteur Cousins qu'elle était convertie et qu'elle renonçait à sa vie scandaleuse, mais elle eut à la même époque un enfant du comte d'Arlington. Cet enfant devint une femme que la merc reconnut et qui ressemblait au comte autant qu il était possible. (3) »

(2) Jesse. Memoirs, p 367, t. III. Interrogatoire de M- Hill.

(3) Jesse. Memoirs, III, 3C'i.

LA RESTAURATION

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La Restauration.

JE 3 septembre i658, Olivier Cromwell disparaissait de la scène du monde. Son fils, Richard Cromwell, lui succéda au pouvoir, de même que, jadis, un prince de Galles héritait de son ij père. Mais les splendides funérailles, célébrées à Westminster avec une pompe telle qu'on n'en avait pas encore vu, n'étaient pas effacées de la mémoire des contemporains que Richard se sentait las des soucis du gouvernement.

C'était un homme de mœurs paisibles et d'habitudes familiales. De son père, il n'avait ni la main de fer, ni le prestige de la victoire (i). Aimant les livres, les tableaux, les curiosités en tous genres, pas un trait de son caractère ne le rapprochait des Têtes Rondes. Aussi, au moment de la révolution, alors que son père commandait contre Charles P' les armées du Parlement, l'avait-on vu souvent festoyer gaiement avec des Cavaliers notoires, et boire avec eux à la santé du seigneur du pays. Quand la peine de mort fut édictée contre Charles I*'', Richard se jeta aux pieds de son père pour lui demander la vie du roi (2). Sous le protectorat, cependant, il fut employé et tira quelque parti de la gloire paternelle (3). Mais, auprès des soldats, comme auprès des Puritains, dont l'argot religieux lui inspirait du dégoût, Richard n'était point recommandé aux respects par des exploits ou des victoires. En proie aux

(1) Macaulay. Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques II, t. I, 154-156.

(2) Jesse. Memoirs, II, 346.

(3) Jesse. Memoirs, II, 344.

ambitions et aux exigences des lieutenants de Cromwell, tous impatients d'être ce qu'avait été Olivier, il se vit bientôt contraint à une lutte de tous les jours contre des conspirations militaires sans cesse renaissantes. Ces mêmes officiers, qui rêvaient d'asservir son pouvoir, lui imposèrent la dissolution du Parlementât puis feignirent de se déclarer, au nom du respect de la légalité, les partisans de ce Parlement Croupion (i). Alors le découragement s'empara de Richard. Il se laissa mettre de côté presque sans protestations et se retira dans les biens ruraux qu'il avait acquis ou qui lui venaient de sa femme.

Une période d'anarchie s'ouvrit dès lors pour l'Angleterre. Le Long Parlement qu'on venait de ressusciter se prit de querelle avec l'armée. Il prétendit traiter en sujets ceux auxquels il devait un reste de vie (2). Aussitôt des violences militaires arrachèrent de leur siège ces parlementaires audacieux ; un conseil provisoire, composé d'officiers, s'empara

(1) On a appelé Long Parlement ou Parlement croupion, de rump, train de derrière, le Parlement qui s'éternisait au pouvoir, à peu près comme plus tard la Convention en France.

(2) Comte de Bâillon. Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse d' Or^ léansj p. 30.

George Monk, duc d'Albemarïe.

Portrait par Michel Wright.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

LA RESTArRATION

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?E 3 septembre i658, Olivier Cromwell disparaissait de la scène du monde. Son fils, Richard Cromwell, lui succéda au pouvoir, de môme que, jadis, un prince de Galles héritait de son %j père. iMais les splendides funérailles, célébrées à Westminster avec une pompe telle qu'on n'en avait pas encore vu, n'étaient pas effacées de la mémoire des contemporains que Richard se sentait las des soucis du gouvernement.

C'était un homme de mœurs paisibles et d'habitudes familiales. De son père, il n'avait ni la main de fer, ni le prestige de la victoire (i). Aimant les livres, les tableaux, les curiosités en tous genres, pas un trait de son caractère ne le rapprochait des Têtes Rondes. Aussi, au moment de la révolution, alors que son père commandait contre Charles P'' les armées du Parlement, l'avait-on vu souvent festoyer gaiement avec des Cavaliers notoires, et boire avec eux à la santé du seigneur du pays. Quand la peine de mort fut édictée contre Charles P% Richard se jeta aux pieds de son père pour lui demander la vie du roi (2). Sous le protectorat, cependant, il fut employé et tira quelque parti de la gloire paternelle (3). Mais, auprès des soldats, comme auprès des Puritains, dont l'argot religieux lui inspirait du dégoût, Richard n'était point recommandé aux respects par des exploits ou des victoires. En proie aux

(1) Macaulay. Histoire d'Angleterre depuis V avènement de Jacques II, t. I, 154-156.

(2) Jesse. Memoirs, II, 346.

(3) Jesse. Memoira, II, 344.

ambitions et aux exigences des lieutenants de Cromwell, tous impatients d'être ce qu'avait été Olivier, il se vit bientôt contraint à une lutte de tous les jours contre des conspirations militaires sans cesse renaissantes. Ces mêmes officiers, qui rêvaient d'asservir son pouvoir, lui imposèrent la dissolution du Parlement et puis feignirent de se déclarer, au nom du respect de la légalité, les partisans de ce Parlement Croupion (i). Alors le découragement s'empara de Richard. Il se laissa mettre de côté presque sans protestations et se retira dans les biens ruraux qu'il avait acquis ou qui lui venaient de sa femme.

Une période d'anarchie s'ouvrit dès lors pour l'Angleterre. Le Long Parlement qu'on venait de ressusciter se prit de querelle avec l'armée. Il prétendit traiter en sujets ceux auxquels il devait un reste de vie (2). Aussitôt des violences militaires arrachèrent de leur siège ces parlementaires audacieux ; un conseil provisoire, composé d'officiers, s'empara

(1) On a appelé Lonff Parlement ou Parlement croupion, de rump, train de derrière, le Parlement qui s'éternisait au pouvoir, à peu près comme plus tard la Convention en France.

(2) Comte de Bâillon. Henriette- Anne d'Angleterre, duchesse d' Orléans, p. 30.

George Monk, duc d'Albemarïe.

Portrait par Michel Wright.

(Kibliothùquo Nationale. Estampes.)

LA COI R (lALANTK DE CHARLES H

LA RESTAURATION

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de la direction du gouvernement. Mais, là encore, chacun de ces officiers apportait son contingent de haine et d'ambition. L'Angleterre d'un côté, l'Ecosse de Vautre, avaient leurs champions et sans cesse les querelles et les dissensions déchiraient le pays. L'instant parut propice aux royalistes pour s'agiter. Mais eux aussi étaient désunis. Une longue période de soumission sous la main de fer du Protecteur avait amolli les courages et brisé les volontés. D'ailleurs unchef reconnu par tous manquait. Une tentative, essayée peu après l'abdication de Richard GromweU, échoua misérablement, trahie et vendue au gouvernement républicain par de nombreux espions. Toute l'œuvre des agents royalistes était à reprendre.

Heureusement pour Charles II, la chute de Richard Cromwell avait achevé de lui rendre la liberté que lui avait promise la mort d'Olivier. Dès le premier de ces événements, il avait quitté Cologne et était venu s'installer à Bruxelles, d'où il pouvait plus aisément diriger les intrigues de ses partisans. Il chercha sa première base d'opérations du côté de VÉcosse.

A deux reprises déjà, un rapprochement s'était fait entre les Stuarts et les Presbytériens. D'abord, du vivant de Charles P'', et puis avant la bataille de Worcester. De ces alliances du passé, il avait subsisté quelque amertume. Mais aujourd'hui, il n'était personne, parmi les plus marquants des Presbytériens qui ne fût disposé à faire abnégation de ses rancunes et de ses rêves et ne consentît à regarder en face les réalités présentes. Pour le parti tout entier, il devint bientôt manifeste que la restauration de la dynastie des Stuarts s'imposait. Il fallait choisir entre elle où la tyrannie militaire. Le pouvoir des généraux, c'était la mise au pillage de la nation au profit de troupes prétoriennes, que chaque dictateur arrivant au pouvoir gratifierait en don de joyeux avènement des biens de tous (i). En

(Iji Macaulay. Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques II, t. I, p. 158.

Angleterre aussi, on était las, après quelques mois de régime, du pouvoir illimité des sabres. Les lieutenants de Cromwell, Lambert, Desborough et Harrisson, .à peine élevés au gouvernement, s'en disputaient la possession.. Mais voici qu'un autre des généraux de l'armée anglaise, utile serviteur des deux Protecteurs, rallié au Long Parlement, après l'expulsion de Richard, se déclarait, au nom de l'armée d'Ecosse, mécontent de l'œuvre des généraux d'Angleterre. Ce général s'appelait Georges Monk (i). Né le 6 décembre 1608, le dernier des fils de sir Thomas Monk, de Potheridge dans' le Devonshire, il avait tenu le parti du roi jusqu'au siège de Nantwich où Fairfax le fit prisonnier (25 janvier 1644). Envoyé à la Tour de Londres, il avait reçu pendant son incarcération un présent de 100 livres que lui envoyait le roi Charles P"" (2) ; mais en novembre 1646, Cromwell, désireux de se faire une créature, l'élargit, et après l'incarcération du roi, Monk prit du service en Irlande. Ses sentiments avaient-ils changé? « Je vais, disait-il à un ami, rendre à Sa Majesté les meilleurs services que je pourrai contre les rebelles d'Irlande, et j'espère un jour le servir en Angleterre (3) ».

La mort de Charles P"^ l'avait fait se renfermer plus que jamais dans son rôle de général au service du Parlement. En i658, il commandait les troupes stationnées en Ecosse et on le prétendait travaillé par les agents royalistes. « On me dit, lui écrivait Cromwell, qu'il y a en Ecosse un certain rusé compagnon appelé George Monk, qui n'attend que le moment pour y introduire Charles Stuart. Faites, je vous prie, vos diligences pour le prendre et pour me l'envoyer » .

(1) Au sujet de Monk, le livre de Guizot reste après un demi-siècle la meilleure autorité à consulter.

(2) Jesse. JHemoirs, III, p. 41-44.

(3) L'Irlande, pays conquis et gouverné en pays conquis, avait été sous Charles 1er traitée comme les Anglais avaient alors l'habitude de traiter les vaincus qui appartenaient à une autre religion que la leur. Tout soulèvement en Irlande prenait donc un caractère de révolte tendant au séparatisme.

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Ainsi, par manière de plaisanterie, Gromwell rappelait à son lieutenant qu'il avait l'œil sur lui (i). Monk répondait à ce bon procédé, en adressant peu après au Protecteur une lettre où l'on tentait de le pratiquer et qu'il avait quelque raison de croire déjà connue des agents puritains (2). A la mort d'Olivier CromweU, Monk avait fait correctement proclamer Richard à Edimbourg, tandis que ses soldats et ses sous-officiers grommelaient : « Pourquoi pas plutôt le vieux George Monk! Gela lui conviendrait bien mieux qu'à ce petit Dick ». Seul de tous les généraux, Monk n'avait rien demandé au nouveau Protecteur et comme, quelques mois avant sa chute, des amis de Richard Gromwell lui faisaient offrir une pension de 2 000 livres sterling s'il voulait prendre sa cause en main, Monk, qui se doutait bien que les jours de son pouvoir étaient comptés, répondit : « Get argent lui sera plus utile que mon adhésion ». Il avait eu soin de se réserver de la sorte, mais il n'avait jamais cessé d'écouter les propositions, les offres et les promesses qui pouvaient lui être faites. Ghaque parti avait ses représentants à son quartier-général. Price, chapelain du général, royaliste, anglican dans le cœur, était auprès de lui l'avocat des Cavaliers écossais. Ghaque jour, il le pressait de venir au secours de la bonne cause, mais jamais il ne prononçait un de ces mots qui pouvaient le compromettre et

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(1) Guizot, Monk, 58.

(2) Charles H lui avait écrit de Cologne, le 12 août 1656 : « Quelqu un qui croit bien connaître votre caractère el vos inclinations m'a assuré que, malgré tant de malheurs et de fâcheux accidents, vous conservez pour moi votre ancienne affection et que vous êtes décidé à la montrer dès que l'occasion sera favorable. Je ne vous en demande pas davantage. Attendons patiemment cette occasion qui s'offrira peut-être plus tôt que vous ne pensez. Soyez prêt au moment ; et, en attendant, prenez garde de ne pas tomber entre les mains de ceux qui savent le mal que vous êtes en état de leur faire lorsque les conjectures y prêteront et qui ne peuvent naanquer de soupçonner que vos affections se tournent, comme j'en ai confiance, du côté de votre affectionné ami. » En adressant la copie de cette lettre à Cromwell, Monk lui disait : « Je ne sais pas encore à qui elle est adressée, mais je le saurai quand elle aura été remise. »

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LA RESTAURATION 3j

nuire à l'avenir de son œuvre. Un autre des chapelains du général, Gumble, 'lui servait d'intermédiaire avec les Presbytériens. Il avait encore auprès de lui son beaufrère Glargis, ministre presbytérien acquis aux idées de restauration.

G'est à l'époque où il était enfermé à la Tour de Londres qu'il avait connu Anne Clarges, fille d'une barbière de mauvaise réputation, mariée à un Rodford dont elle avait une fille.

Anne Glarges vivait aux « Trois Gypsies d'Espagne » à la Nouvelle Bourse. Elle y vendait du savon, de la poudre et des gants el dirigeait une blanchisserie. En portant son linge à Monk, elle n'avait pas tardé à devenir sa maîtresse (i) et avait pris sur lui, dès cette époque, un empire tout -puissant. Douée d'une volubilité de parole, d'une impétuosité de volonté qui réussissaient à s'imposer à la froide circonspection du général, elle avait réussi, quelques années avant, à le réduire au mariage, après son divorce avec Rod-

(1) Jesse. MemoirSf III, 45.

Anne Clartés, duchesse d'Albemarle.

Portrait anonyme, 1670.

(Ribliothèque Nationale. Estampes.)

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Ainsi, par manière de plaisanterie, Gromwell rappelait à son lieutenant quHl avait l'œil sur lui (i). Monk répondait à ce bon procédé, en adressant peu après au Protecteur une lettre où Von tentait de le pratiquer et qu'il avait quelque raison de croire déjà connue des agents puritains (2). A la mort d'Olivier Gromwell, Monk avait fait correctement proclamer Richard à Edimbourg, tandis que ses soldats et ses sous-officiers grommelaient : « Pourquoi pas plutôt le vieux George Monk! Gela lui conviendrait bien mieux qu'à ce petit Dick ». Seul de tous les généraux, Monk n'avait rien demandé au nouveau Protecteur et comme, quelques mois avant sa chute, des amis de Richard Gromwell lui faisaient offrir une pension de 2000 livres sterling s'il voulait prendre sa cause en main, Monk, qui se doutait bien que les jours de son pouvoir étaient comptés, répondit : « Get argent lui sera plus utile que mon adhésion ». Il avait eu soin de se réserver de la sorte, mais il n'avait jamais cessé d'écouter les propositions, les offres et les promesses qui pouvaient lui être faites. Ghaque parti avait ses représentants à son quartier-général. Price, chapelain du général, royaliste, anglican dans le cœur, était auprès de lui l'avocat des Cai^^aliers écossais. Ghaque jour, il le pressait de venir au secours de la bonne cause, mais jamais il ne prononçait un de ces mots qui pouvaient le compromettre et

(1) Guizot, Monk, 58.

(2) Charles H lui avait écrit de Cologne, le 12 août 1656 : « Quelqu'un qui croit bien connaître votre caractère el vos inclinations m'a assuré que, malgré tant de malheurs et de fâcheux accidents, vous conservez pour moi votre ancienne affection et que vous êtes décidé à la montrer dès que l'occasion sera favorable. Je ne vous en demande pas davantage. Attendons patiemment cette occasion qui s'offrira peut-être plus tôt que vous ne pensez. Soyez prêt au moment ; et, en attendant, prenez garde de ne pas tomber entre les mains de ceux qui savent le mal que vous êtes en état de leur faire lorsque les conjectures y prêteront et qui ne peuvent naanquer de soupçonner que vos affections se tournent, comme j'en ai confiance, du côté de votre affectionné ami. » En adressant la copie de cette lettre à Cromwell, Monk lui disait : c Je ne sais pas encore h qui elle est adressée, mais je le saurai quand elle aura été remise. »

LA RESTAURATION 3j

nuire à l'avenir de son œuvre. Un autre des chapelains du général, Gumble, 'lui servait d'intermédiaire avec les Presbytériens. Il avait encore auprès de lui son beaufrère Glargis, ministre presbytérien acquis aux idées de restauration.

G'est à l'époque où il était enfermé à la Tour de Londres qu'il avait connu Anne Clarges, fille d'une barbière de mauvaise réputation, mariée à un Rodford dont elle avait une fille.

Anne Glarges vivait aux « Trois Gypsies d'Espagne » à la Nouvelle Bourse. Elle y vendait du savon, de la poudre et des Liants el dirigeait une blanchisserie. En portant son linge à Monk, elle n'avait pas tardé à devenir sa maîtresse (i) et avait pris sur lui, dès cette époque, un empire tout -puissant. Douée d'une volubilité de parole, d'une impétuosité Je volonté qui réussissaient à s'imposer à la froide circonspection du général, elle avait réussi, quelques années avant, à le réduire au mariage, après son divorce avec Rod-

(1) Jesse. Mernoirs^ III, 45.

Anne Clarges, duchesse d'Albemarle.

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ford (i). Alors, la virago' s'était jetée dans la dévotion. « Peu soigneuse de toute autre partie d'elle-même, a noté Glarendon, elle avait mis son âme entre les mains de quelques Presbytériens ». C'est par leur entremise que les fauteurs de la Restauration travaillèrent Monk et l'amenèrent, non sans quelque résistance et quelques reculs, à se faire l'instrument de leurs desseins. « Elle fut une des causes assez ignobles, a encore écrit Glarendon, qui poussèrent Monk dans une grande circonstance à déployer des qualités supérieures ». Il refusa, cependant, de marcher contre le Parlement et d'appuyer l'insurrection royaliste de Sir George Booth. « J'enverrai des troupes contre eux, ditil, dans ma position, je ne peux pas faire moins ». Et, malgré cette boutade, il continua à entretenir les négociateurs que lui adressaient les Cavaliers et les Presbytériens (2). Lors de la défaite de Booth par Lambert, il exprima nettement l'avis que le Parlement devait rendre une loi pour ordonner de pendre sur-le-champ quiconque parlerait seulement de rétablir Gharles Stuart (3). Bientôt, même, pour échapper au réseau d'intrigues dont il se jugeait entouré, il écrivit au Parlement pour donner sa démission, car il sentait, disait-il, les approches de la vieillesse. Son frère Nicolas Monk et son beau-frère Glarges, tous deux gagnés par les royalistes, firent si bien qu'ils empêchèrent la lecture de sa lettre au Parlement et réussirent à obtenir l'ordre de la retirer (4).

Un mois plus tard, à la nouvelle que Lambert avait chassé le Parlement, Monk cassait ou emprisonnait les

(1) Une lettre de Londres, du 9 septembre 1653, rapportait ainsi la nouvelle : « Notre amiral Monk vient de reconnaître pour sa femme une laide fille publique et de légitimer trois ou quatre bâtards, tandis qu'il grandissait en grâce et en sainteté », cité par Guizot, Monk, p. 43.

(2) A la veille de l'insurrection de sir George Booth, Monk avait fait la même réponse à sir Stepben Fox, envoyé de Gbarles II, mais il l'avait laissé s'en retourner en toute liberté.

(3) Guizot. Monk, Ik.

(4) La lettre de Monk est du 3 septembre 1659.

LA RESTAURATION

officiers qu'il jugeait suspects. « L'armée d'Angleterre, disait- il, a chassé le Parlement. Incapable de repos, elle veut envahir toute l'autorité et ne souffre pas que la nation arrive à un établissement solide. Son insolente extravagance en viendra tout à l'heure à vouloir dominer l'armée d'Ecosse qui ne lui est ni subordonnée ni inférieure. Quant à moi, je crois du devoir de ma place de subordonner les pouvoirs militaires aux pouvoirs civils. Je compte donc sur votre obéissance ». L'armée l'acclama et Monk envoya ses officiers s'assurer des postes importants et arrêter ceux qui agissaient pour le compte de Lambert. Aussitôt il organisa son armée comme un véritable gouvernement, réunissant en grand conseil tous les officiers, même subalternes, et sachant imposer à tous ses avis, sous apparence de les consulter. Une déclaration du grand conseil des officiers, portant en substance qu'ils avaient pris les armes pour la défense de la liberté et des privilèges du Parlement et pour soutenir envers et contre tous les droits et libertés du peuple, causa, à son arrivée à Londres, dans le public un vif sentiment de joie et, chez les officiers au pouvoir, un vif sentiment de surprise. L'armée d'Irlande et la flotte venaient de refuser leur concours à Monk; aussi accueillitil volontiers le colonel Talbot et le D^ Glarges, à qui Lambert venait de confier le soin de suivre des négociations avec son rival. Un accord s'ensuivit le i5 novembre. Monk renonçait à regret à son programme d'octobre et ne demandait pas mieux que de se faire imposer par son armée de reprendre l'offensive. Le chapelain Gumble lui en fournit l'occasion. « Que pensez-vous de cet accommodement? lui demanda le général, comme il entrait dans la salle de réception remplie d'officiers. — J'en ai tant entendu parler, général, que je viens vous adresser une requête. — Laquelle ? — Il y a dans le port de Leith un vaisseau prêt à mettre à la voile. Je viens vous demander un passeport pour la Hollande. — Gomment! vous voulez me quitter? — Je ne sais pas comment s'en tirera Votre Grandeur, mais je sais qu'ils n'auront pas de repos, qu'ils ne vous aient ôté

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