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La cour & la ville sous Louis XV

Giacomo Casanova est fils de Zanetta, comédienne, dite la Bnranella ; son père aussi était comédien et s'appelait Gaétan. Le père mort, le susdit Giacomo, encore en âge tendre, fut confié aux soins de sa grand'mère maternelle, sa mère étant partie pour la cour de Dresde. 11 habitait à Saint-Samuel, se fit prêtre et déposa Ihabit. On dit qu'il est lettré, mais d'un esprit fécond pour la cabale ; qu'il s'était introduit chez le noble Zuan Bragadin, à Santa- Marina, et qu'il lui mangea force argent ; qu'il a voyagé en Angleterre, est allé à Paris, où il s'est produit chez des dames et des seigneurs, tirant des profits illicites, ayant toujours vécu aux frais du prochain et cultivé gens faciles à tout croire ou enclins au libertinage et dont il secondait les passions déréglées (1).

Ainsi s'exprime un des premiers rapports dressés en 1755 par les agents des inquisiteurs d'État de Venise contre le déjà célèbre aventurier qui, prévenu d'exploiter illicitement la science cabalistique au détriment d'amis trop cré-

(1) Archives de Venise, papiers des inquisiteurs d'État. Cité par Armand Baschet dans le L/ire, janvier Ï881, p. 16.

diiles, allait éprouver la rigueur d'une sévèoe détention sous les plombs du palais ducal.

Complétons ce résumé tendancieux par quelques notes dans lesquelles Casanova lui-môme s'étend com plaisamment sur ses lointaines origines.

Don Jacob Casanova, né à Sara gosse, capitale de l'A ragon, fils naturel de don Francisco, enleva du couvent, l'an 1428, dofia Anna Palafox, le lendemain du jour où elle avait prononcé ses vœux. Il était secrétaire du roi don Alphonse. Il se sauva avec elle v> Rome où, après une année de prison, le pape Martin III releva Anna de ses vœux, et leur donna la bénédiction nuptiale à la recommandation de don Juan Casanova, maître du sacré palais et oncle de don Jacob. Tous les enfants issus de ce mariage moururent en bas âge, à l'exception de don Juan, qui, en 1475, épousa donna Éléonore Albini, dont il eut un fils nommé Marc-Antoine.

En 1481, don Juan, ayant tué un officier du roi de Naples, fut obligé de quitter Rome, et se sauva à Côme avec sa femme et son fils ; mais, en étant reparti pour aller chercher fortune, il mourut en voyage avec Christophe Colomb, l'an 1493.

Marc-Antoine devint bon poète dans le goût de Martial, et fut secrétaire du cardinal Pompée Colonna. La satire contre Jules de Médicis, que nous lisons dans ses poésies, l'ayant obligé de quitter Rome, il retourna si Côme, où il épousa Abondia Rezzonica.

Le même .Jules de Médicis, devenu pape sous le nom de Clément VII, lui pardonna et le fit revenir à Rome avec sa femme. Cette ville ayant été prise et pillée par les Impériaux en 1526, Marc- Antoine y. mourut de la peste : sans cela il serait mort do misère, car les soldats de Charles V lui avaient pris tout ce qui", possédait. Pierre Valérien parle assez de lui dans son livre De infelicitale lil'eralorum.

Trois mois après sa mort, sa veuve mit au monde Jacques Casanova, qui mourut fort vieux en France, colonel dans l'armée que commandait Farnèse contre Henri, roi de Navarre, devenu depuis roi de France. Il avait laissé à Parme un fils qui épousa Thérèse Conti, de laquelle il eut Jacques, qui, l'an 1080, épousa Anne Roli. Jacques eut deux fils, Jean-Baptiste et Gaë tan-Joseph- Jacques.

ÎNTRODt'CTlON , Vt!

L'aîné, sorti de ^afme en 1712, n'a plus répara ; le cadet quitta aussi sa famille en 1715, à l'âge de dix-neuf ans.

C'est tout ce que j'ai trouvé dans un capilulaire de mon pcre. J'ai lu de la bouche de ma mère ce que je vais rapporter

Gaëtan-Josepti-Jacques quitta sa famille, épris des ciiarmes d'une actrice, nommée Fragoletta, qui jouait les rôles de soubrette. Amoureux et n'ayant pas de quoi vivre, il se détermina à gagner sa vie en tirant parti de sa propre personne, il s'adonna à ia dause, et, cinq ans après, il joua la comédie, se distinguant par ses mœura plus encore que par son talent.

Soit par inconstance, soit par des motifs de jplousie, il quitta la Fragolelta, et entra, à V^enise, dans une troupe de comédiens qui jouait sur le thiéàtre de Saint-Samuel.. Vis-à-vis de la maison où il logeait, demeurait un cordonnier, nommé Jérôme Farusi, avec sa femme Marzia et Zanetta leur fille unique, beauté parfaite, âgée de seize ans. Le jeune comédien devint amoureux de cette tille, sut la rendre sensible et la disposer à se laisser enlever. C'était le seul moyen de la posséder, car, comédien, il ne l'aurait jamais obtenue de Marzia, bien moins encore de Jérôme, aux yeux desquels un comédien était un personnage abominable. Les deux jeunes amants, pourvus des certificats nécessaires et accompagnés de deux témoins, allèrent se présenter au patriarche de Venise, qui leur donna la bénédiction nuptiale. Marzia, la m(;re de Zanetta, jetâtes hauts cris, et le père mourut de chagrin. Je suis né de ce mariage au bout de neuf mois, le 2 avril 1725.

L'année suivante ma mère me laissa entre les mains de ia sienne, qui lui avait pardonné dès qu'elle avait su que mon père lui avait promis de ne jamais la forcer à monter sur la scène. C'est une promesse que tous les comédiens font aux filles de bourgeois qu'ils épousent: promesse qu'ils ne tiennent jamais, parce qu'elles ne se soucient point de les sommer de leur parole. D'ailleurs, ma mère fut fort heureuse d'avoir appris à jouer la comédie, car neuf ans après étant restée veuve avec six enfants, sans cette ressource elle n'aurait pas eu le moyen de les élever.

J'avais donc un an quand mon père me laissa à Venise pour aller jouer la comédie à Londres. Ce fut dans cette grande ville que, pour la première fois, ma mère monta sur le théâtre, et ce fut encore là qu'en 1727 elle accoucha de mon trère François, célèbre

VIII rNTRODUCTION

peintre de batailles, établi à Vienne, où il exerce son état depuis

Vers la fin de 1728, ma mère revint à Venise avec son mari, et comme elle était devenue comi'dicnne, elle conUnuaà l'être.

En 1730, elle mi tau monde mon frère Jean, qui mourut à Dresde vers la fin de l'annéo 4795, iui service de l'Élccleur, en qualité de directeur de l'académie de peinture; et dans les trois années suivantes, elle devint encore mère de deux iilles, dont Tune mourut en bas âge, et l'aulre fut maiiée à Dresde, où elle \'it encore, en 4798. J'eus aussi un frère posthume qui se lit prêtre, et qui mourut k Rome il y a quinze ans.

Ces orig;ines seules suffiraient sans doute à expliquer que Casanova fut dép:;îgé de bonne heure des vulgaires préjugés; mais il y fut encore aidé par l'influence d'un grand ami de son père, Giorgio Baffo, personnage peu banal. Voici ce qu'en dit M. Ginguené, dans la Biographie universelle Michaud :

Balîo (Georges), patricien de Venise, poète licencieux du dixhuitième siècle, mort en -1768, a obtenu la triste gloire d'être le rimeur le plus obscène et le plus sale de son temps. Ses poésies, écrites en langage vénitien, ont été publiées à Venise en 1789, sous le titre de Cosnwpoli, en quatre volumes in-8 ; ce sont des canzoni, des sonnets et des madrigaux, tous sur le même sujet, et où les choses sont partout nommées en toutes lettres. Les Vénitiens louent beaucoup l'originalité de son esprit, l'élégance et la naïveté de son style. Les mœurs, peut-être plus libres à Venise que partout ailleurs, y permettent de lire et de citer Baffo comme un autre poète, dans celte langue molle et efféminée, qui est parfaitement d'accord avec les mœurs. Par une singularité très remarquable, ce poète, si licencieux, si dissolu dans ses vers, était très décent dans sa conduite, et d'une telle réserve dans ses discours, 4u'il- ne s'y permettait même aucune de ces libertés qui échappent aux hommes de mœurs les plus sévères. Il parlait comme une vierg» et écrivait comme un salvre. >

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