INTRODUCTION IX
Ce génial poète erotique (i) fut appelé à diriger l'éducation de Casanova :
M. Baflo donc, sublime génie, poète dans le plus lubrique dt tous les genres, maisgrand et unique, futcause qu'on se déteruihir! à me mettre en pension à Padoue, et c'est à lui, par conséqucj i, que je dois la vie. Il est mort vingt ans après, le dernier de hoM ancienne famille patricienne ; mais ses poèmes, quoique sales, -i'laisseront jamais mourir son nom. Les inquisiteurs d'État vénitif^ns auront par esprit de piété contribué à sa célébrité ; car, en persécutant ses ouvrages manuscrits, ils les firent devenir précieux : ils auraient dû savoir que sprela exolescunl (2).
Bafîo prenait un réel intérêt au développement de l'esprit de Casanova : il n'eût pas fait davanloge pour son propre fils. D'aucuns l'ont constaté avec une nuance de soupçon. Une chose certaine, c'est que les relnlions de Bafi'o et de Zanetla la comédienne étaient débarrassées de quelque pudique réserve, ainsi qu'en fait foi une anecdote contée par Casanova au sujet de sa propre précocité.
Un jour, à table, devant son précepteur, M. Grimani, le jeune Casanova, âj^é de onze ans, est inviîé par un Anglais, homme de lettres, à lire ce distique latin avec la prononciation classique :
Dicite, grammatici, cur mascula iiomina cunnus. Et cur femineum mentula nomen habet.
(1) Ses œuvres ont été publiées deux fois en français : Poésies cornp/é/es de G(orgioBa//o en dialecte vénitien, liLléralementtraduites pour la première foi.s (par Alcidc Bonneau) avec le texte en regard ; Pari?, imprimé à cent exemplaiios pour M. Liseux et ses amis, 1884, 4 vol. in-8, portrait. — L'GEiivrc de Giorgio Baffo (collection des Maîtres de l'amour), introduction et notes par Guillaume Apollindire; Paris, Bililiot'uqiic dos Curieux, rJûl, 1 vol. in-8. * (2) Mémoires de Casanova, t. I, chau. 1".
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Après avoir lu à haute voix, Jo m'êcHai • « Pour le coup.f oîtà dii lalin. — Nous le saA-ons, medUmamèro,îi";ais il faut l'espliquer. — L'expliquer ne suffit [)as, répojvdis je ; c'est une questioa à laquelle je veux répondre. Et, après avoir pensé un moment, j'écrivis ce penlamètre :
Disce quod a domino nomina scrvus habet.
Ce fut mon premier exploit littéraire, et je puis dire ([uc ce fut dans ce moment qu'on i-ema dans mon âme l'amour de la gloire qui dépend de la littérature, car les apt-Vatdis&p.raeiits me mirent au faîte du bonheur, L'Anglais, 'émervàHé, après avoir dit que jamais garçon de onze ans n'en avait fait autant, m'embrassa à plusieurs reprises et me fit prés-cnt de sa montre. Ma mère, curieuse, demanda à M. Grimani ce que ces vers signifiaient; mais l'abbé n'y comprenait pas plus qu'elle, ce fut M. Baflo qui le lui dit à l'oreille.
Au reste, il est possible que nous soyons mal placés pour juger celle queslion de pudeur : les Vénitiens n'avaient pas, comnoie nous, la terreur des mots priapiques.
Les éludes de Casanova furent encyclopédiques ; et sa connaissance parfaite du latin lui facilita particulièrement la connaissance de la jurisprudence. A quinze ans il avait composé deux dissertations juridiques : De festamentis, et UK"um Ilebrsei possint conslruere noi'cis synagogas. Pourquoi reçoit-il bientôt du patriarche de Venise les ordres mineurs ? Sans doute à cause de son manque de ressources. Dans la Venise du dix-huitième siècle, la cléricalure pouvait mener aux plus hautes distinctions un esprit délié, ingénieux, intrigant ; cl la Zanetta avait reconnu en son fils ces qualités et bien d'autres.
INTRODUCTION Xt
Àpr^s (Quelques aventures amoureuses, quî le font ^zpuiser du séminaire, Casanova vient h Rome.
« Bien nippc^, passablement fourni d'espèces, monté en bijcj-ç, pourvu de quelque expérience, avec de bonnes lettres de recomxjKuidalion, parfaitement libre et dans un âge où Thomme peut coivipfer sur la fortune, s'il a un peu de courage et une ligure qui prévienne en sa faveur les personnes qu'il approche. J'avais non p;!S de la l)eauté, mais quelque chose qui vaut mieux, un certain jt; ne sais quoi qui force à la bienveillance, et je me sentais fait yiour tout^Je savais que Rome était la ville unique oiji l'homme, parlant de rien, pouvait parvenir à tout. Cette idée relevait mon courage ; et je dois avouer qu'un amour-propre efiréné, dont l'inexpérience m'empêchait de me déGer, augmentait singulièrement ma confiance. »
Ainsi fortifié par ces sentiments peu évangéliques, il entre au service du cardinal Acquaviva, et va baiser ia muîe du pape Benoît XIV, lequel l'accueille très favorablement et daigne plaisanter avec lui. 11 était, il le confesse lui-même, sur la voie d'une brillante fortune, mais son tempérament remportait. Et bien qu'à Rome on fût peu gêné en matière de religion ; bien qu'on y vécût avec la plus grande liberté, il fut tellement indiscret dans la jouissance de toutes les voluptés qu'il tomba en disgrâce.
Renonçant alors à l'état ecclésiastique, il se fait militaire, se métamorphose en officier, « pour se faire respecter », et se met au service de Venise. Mais là il ne réussit que médiocrement : il n'est pas à son aise sous l'uniforme, il se ruine au jeu, et le voilà obligé d'accepter un emploi de joueur de violon au théâtre Saint-Samuel de Venise.
Enfin, en ij/jC), survient un événement qui va changer sa vie. Par le plus singulier et le plus heureux destiasaràs — un hasard dans lequel son ingéniosité verveuse le sert à