DE JACQUES CASANOVA
Je commence par déclarer à monlecteur que, dans tout ce que j'ai fait de bon ou de mauvais durant tout le cours de ma vie, je suis sûr d'avoir mérité ou démérité, et que par conséquent je dois me croire libre.
La doctrine des stoïciens et de toute autre secte sur la force du destin est une chimère de l'imagination qui tient à l'athéisme. Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié parla philosophie, qui n'a jamais rien gâté.
Je crois à l'existence d'un Dieu immatériel, auteur et maître de toutes les formes ; et ce qui me prouve que je n'en ai jamais douté, c'est quej'aitoujours compté sur sa providence, recourant à lui par la prière dans mes détresses, et m'étant toujours trouvé exaucé. Le désespoir tue;laprièrelefaitdisparaître, et, quand l'homme a prié» il éprouve de la confiance et il agit. Quand aux moyen dontlesouveraindesêtressesertpourdétournerles malheiïrsimminentsdeceuxqui implorent son secours, cette
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connaissance est au-dessus du pouvoir de Tentendenaent de Thomme qui, dans le même instant où il contemple rincompréhensibililé de la Providence divine, se voit réduit à l'adorer. Notre ignor.^nce devient notre seule ressource, et les vrais heureux sont ceux qui la chérissent. Il faut donc prier Dieu et croire avoir obtenu la grâce que nous lui avons demandée, même quand l'apparence nous montre le contraire. Pour ce qui est de la posture du corps dans laquelle il faut être quand on s'adresse au Créateur, un vers de Pétrarque nous l'indique :
Con le ginocchia dalla mente inchine (1).
L'homme est libre, mais il cesse de l'être, s'il ne croit pas à sa liberté ; et plus il suppose de force au destin, plus il se prive de celle que Dieu lui a donnée en le douant de raison. Sa raison est une parcelle de la divinité du Créateur. Si nous nous en servons pour être humbles et justes, nous ne pouvons que plaire à celui qui nous en a fait don. Dieu ne cesse d'cli'e Dieu que pour ceux qui conç^oivent sa non-existence possible ; et cette conception doit être pour eux la plus grande punition qu'ils puissent subir.
Quoique l'homme soit libre, il ne faut cependant pas croire qu'il soit maître de faire tout ce qu'il veut; car il devient esclave lorsqu'il se laisse entraîner à agir lorsqu'une pnssion le domine. Celui qui a la force de suspendre ses démarches jusqu'au retour du calme est le vrai sage ; mais ces êtres sont rares.
Le lecteur verra dans ces Mémoires que, n'ayant jamais visé à un point lixe, le seul système que j'aie eu, si toutefois c'en est un, fut celui de me laisser aller au jjré du vent
(1) De l'dme et de l'et^prit fléchissant les genoux.
PRIiFACE XXXIX
qui me poussait. Que de vicissitudes dans cette indépendance de méthode ! Mes succès et mes revers, le bien et le mai que j'ai éprouvés, tout m'a démontré que dans co monde, tant physique que moral, le bien sort toujours du mal comme le mal du bien. Mes égarements montrent aux penseurs les chemins contraires, ou leur apprendront le grand art de se tenir à cheval du fosset. Il ne s'agit que d'avoir du courage, car la force sans la confiance ne sert à rien. J'ai vu très souvent le bonheur m'arriver à la suite d'une démarche imprudente qui aurait dû me mener au précipice; et, tout en me blâmant, je remerciais Dieu. J'ai aussi vu, par contre, un malheur accablant sortir d'une conduite mesurée et dictée par la sagesse. Cela m'humiliait ; mais, sûr d'avoir eu raison, je m'en consolais facilement.
Malgré le fonds de l'excellente morale, fruit nécessaire des divins principes enracinés dans mon cœur, j'ai été toute ma vie la victime de mes sens ; je me suis plu à m'égarer, j'ai continuellement vécu dans l'erreur, n'ayant d'autre consolation que celle de savoir que j'y étais. Ainsi j'espère, cher lecteur, que, bien loin de trouver dans mon histoire le caractère d'une impudente jactance, vous n'y trouverez que celui qui convient à une confession générale, sans que dans le style de mes narrations vous trouviez ni l'air d'un pénitent, ni la contrainte de quelqu'un qui rougit d'avouer ses fredaines. Ce sont des folies de jeunesse ; vous verrez que j'en ris, et, si vous êtes bon, vous en rirez avec moi.
Vous rirez lorsque vous verrez que souvent je ne me iuis pas fait scrupule de tromper des étourdis, des fripons et des sots, quand j'ai été dans le besoin. Pour ce qui regarde les femmes, ce sont des tromperies réciproques
qu'on ne met pas en lipne de compte, car, quand l'amour s'en mêle, on est ordinairement dupe de pari et xl'autre. Quant à l'article des sots, c'est une ailaire bien dilïérente. Je me félicite toujours quand je me rappelle d'en avoir fait tomber dans mes filets, car ils sont insolents et présomptueux jusqu'à délier l'esprit. On le venge quand on trompe un sot, et la victoire en vaut la peine, car un sot est cuirassé, et souvent on ne sait par où le prendre. Je crois enfin que tromper un sol est un exploit dia^ne d'un homme d'esprit. Ce qui a mis dans mon sang, depuis que j'existe, une haine invincible contre l'engeance des sots, c'est que je me trouve sot moi-tnème toutes les fois que je me vois dans leur rsociété. Je suis loin de les confondre avec ces hommes qu'on nomme bêles; car, ceux-ci n'étant tels que par défaut d'éducation, je les aime assez. J'en ai trouve de fort honnêtes, et qui dans le caractère de leur bèlise ont une sorte d'esprit, un bon sens droit qui les éloigna fort du caractère des sots. Ce sont des yeux frappés de la cataracte, et qui sans cela seraient fort beaux.
En examinant, mon cher lecteur, l'esprit de cette préface, vous devinerez facilement mon but. Je l'ai faite parce que je veux que vous me connaissiez avant de me lire. Ce n'est que dans un café et à table d'hôte qu'on s'entretient avec des inconnus.
J'ai écrit mon histoii-e, et personne ne peut y trouvera redire : mais fais-je bien de la donner au public que je nt; connais qu'à son grand désavantage? Non, je sais que je fais une folie; mais, quand je sens le besoin dem'occuper et de rire, pourquoi m'absliendrai-je de la faire?
Expulit elleboio morbura bilemque meraco (1), (1) Il cb*>ae av«c rellôW»re ('pnré les maln«jic«s ot la l)ile.
Un ancien nous dit d'un ton (l'instituteur : « Si ^u n'as pas fait des choses dignes d'èLro écriles, écris au moins d"es choses dignes d'être lues. » C'est un précepte aussi beau qu'un diamant de première eau brillante en Angleterre ; mais il ne m'est point applicable, car je n'écris ni un roman, ni l'histoire d'un personnage illustre. Digne ou indigne, ma vie est ma matière, et ma matière est ma vie. Ayant vécu sans jamais penser que l'envie pût un jour me venir de l'écrire, elle aura peul-êlre un caractère intéressant qu'elle n'aurait pas, sans doute, si j'avais vécu <lans l'intention de l'écrire dans mes vieux ans et, qui plus est, de la publier.
A ïàge de soixante-douze ans, en 171)7, lorsque je puis dire.;;/a:/ (1), quoique je vive encore, il me serait difficile de me créer un amusement plus agréable que celui de m'entretenir de mes propres affaires, et de fournir un beau sujet de rire à la bonne compagnie qui m'écoute, qui m'a toujours donné des preuves d'amitié et que j'ai toujours fréquentée. Pour bien écrire, je n'ai qu'à m'imaginer qu'elle me lira :
Qneecunque dixi, si placnerint, dictavit auditor (2).
Quant aux profanes que je ne pourrai empêcher de me lire, il me suffit de savoir que ce n'est point pour eux (|ae j'écris.
En me rappelant les plaisirs que j'ai eus, je les renouvelle, j'en jouis une seconde fois, et je ris des peines que j'ai endurées, et que je ne sens plus. Membre de runivei'-^, je parle à l'air, et je me figure reiulre compte de ma ges-
(1) J'ai vécu.
(2) Ce qiK^ j(» dis plaira, si les anrliteiirs le voiilont