CHAPITRE XIV
Casanova rentre à Paris en 1767. — Phy«io-nomie nouvelle de Paris. — Mort de M. de Bvagadin, protecteur de Casanova. — Une lettre de cachet ordonne à Casanova de quitter Pari?. — Passeport signé de Choiseul. — A Chanteloup. — La bonne chère dô Bordeaux. — Adieu, chère France !
Casanova ne revient plus à Paris qu'à la fin de septembre il&l, après toutes sortes d'aventures.
Je descendis à Paris, rue et hCÂe\ Montmorency. Paris me parut un nouveau monde. Mme d'Urfé était morte, mes vieilles connaissances avaient changé de maison ou de fortune ; je retrouvai des pauvres devenus riches, des riches devenus pauvres, de nouveaux bâtiments, des rues nouvelles ; je ne m'y reconnaissais plus. Le goût du spectacle avait introduit un nouveau système, de nouveaux règlements, de nouveaux acteurs : tout était devenu plus cher : la misère, pour soulager ses ennuis, courait en foule aux [nouvelles promenades que l'avarice et la politique lui avaient formées sur les faux remparts décorés du
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nom sonore de boulevards. Le luxe de ceux qui ne s'y promenaient qu'en voiture ne paraissait être là que par contraste. Les deux extrêmes étaient tour à tour spectacles et spectateurs. Paris est peut-être la seule ville au monde où cinq ou six ans suffisent pour en changer la physionomie.
La première visite que je fis fut à Mme du Rumain, qui me vit dans toute la joie de son cœur. Elle se portait bien, mais iourmentée par des chagrins de famille, elle disait que la Providence m'envoyait pour les dissiper par ma cabale. Elle me trouva complaisant à toutes les heures qu'elle m'assigna. C'était le moins que je pusse faire pour une femme de son caractère.
Le 25 octobre 1767, on remet à Casanova une lettre lui annonçant la mort de M. de Bragadin.
Je perdais un homme qui, depuis vingt-deux ans, me tenait lieu de père, vivant avec économie et s'endellant môme pour fournir à mes besoins. Son bien étant en fîdéicommis, il ne put rien me laisser. Ses meubles, sa bibliothèque devenaient la proie de ses créanciers. Ses deux amis, qui étaient aussi les miens, étaient pauvres, et je ne pouvais disposer que de leur cœur. Cette terrible nouvelle était accompagnée d'une lettre de change de mille écus que le défunt, prévoyant sa fin imminente, m'avait envoyée vingt-quatre heures avant de rendre l'âme.
Accablé, je défiais la fortune de m'envoyer alors un malheur auquel je pusso être sensible.
Mais la fortune semblait bien être lasse de favoriser notre aventurier.
Lt, 4 novembre, j'allai à un concert en face du cul-desac de l'Orangerie, avec un billet que m'avait donné la princesse Lubomirska. A la moitié du concert, j'entendis derrière moi prononcer mon nom et rire. Je me tournai et j'aperçus celui qui parlait de moi avec mépris. C'était un grand jeune homme assis entre deux messieurs âgés. Comme je le fixais, il détourna ses regards et continua ses insolents propos. Il dit entre autres choses que je lui coûtais au moins un million que j'avais volé à feu sa tante, la marquise d'Urfé. « Vous ne pouvez, lui dis-je, être qu'un impudent. Si vous étiez hors d'ici, je vous donnerais du pied au derrière pour vous apprendre à parler (i). »
En achevant ces mots, je me lève et je sors ; en me retournant, je vis les deux hommes âgés retenant l'étourdi - Je monte dans ma voiture et me tiens à l'entrée du cul-desac pourvoir s'il venait ; ne le voyant pas venir, j'allai au théâtre de la foire.
Le surlendemain, j'étais à table avec mon frère, ma belle-sœur et des Russes qu'il avait en pension pour leur enseigner à peindre des batailles, lorsqu'on m'annonça qu'un chevalier de Saint-Louis était dans l'antichambre, où il m'attendait pour me dire ui\ mot. Je vais l'entendre, et, sans exorde, il me remet un papier. Je l'ouvre : il est signé Louis. Ce monarque m'ordonnait de sortir de Paris en vingt-quatre heures, et du royaume en trois semaines ; et la raison qu'il m'en donnait est que c'était son bon plaisir.
(1) Dans une lettre écrite du château de Dux au sieur Paulkircher le 10 janvier 1792, et qui sans doute ne fut jamais envoyée à son destinataire, Casanova nous apprend que le jeune homme qu'il avait ainsi appelé en duel était le marquis de Lille, qui n'avait pas encore 20 ans. Il ajoute que dix-huit mois plus tard il revint à Paris, où il soupa avec le marquis de Lillf cliez M. d'AiguebeJle.
« Eh bien 1 moni&ieur le chevalier, j'ai lu, «t je tâcherai de faire ce plaisir au monarque le plus tôt possible. Cependant, si en vingt-quatre heures je n'ai pu me metire en état de partir, Sa Majesté pourra avoir la satisfactiou de faire de moi tout ce qu'il lui plaira.
— Monsieur, les vingt-quatre heures ne vous sont assignées que par formalité. Souscrivez à l'ordre, donnezmoi quittance de la lettre de cachet, et vous partirez à votre commodité. Je vous demande seulement votre parole d'honneur de n'aller ni aux spectacles ni aux promenades publiques à pied.
— Monsieur, je vous la donne et je vous remercie d'y compter. »
Je conduis le chevalier dans ma chambre, où je lui écris tout ce qu'il me dicte , puis m'ayant dit qu'il serait bien aise de voir mon frère, qu'il connaissait déjà, je le mène dans la salle où il était encore à table, et, sans façon, mais en termes honnêtes et gais, j'annonce le sujet de la visite.
Mon frère se mit à rire, en disant au chevalier : « Mon cher monsieur Buhot, cette nouvelle vient comme mars en carême, et elle n'était pas nécessaire, car mou frère comptait partir dans le courant de la semaine.
— Tant mieux. Si le ministre l'avait su, il ne se serait pas incommodé à faire signer la lettre ce matin môme.
— En sait-on la raison ?
— On parle d'une proposition de coups de pied au derrière à quelqu'un qui, bion que jeune, n'est pas fait pour en recevoir.
— Vous sentez, monsieur le chevalier, lui di-^-je, ijue ces paroles ne sont qu'une formalité comme celle des vingt-quatre heures, car si le jeune imperlinenl que j'ai
cru devoir menacer ainsi pour répondre aux paroles injurieuses qu'il se permettait à mon égard, était sorti, il avait une épée avec laquelle il aurait pu facilement mettre son derrière à couvert de l'injure. »
Je me mis alors à lui confier l'affaire de point en point et Buhot convint que j'avais toutes les raisons du monde ; mais il ajouta que la police préventive avait aussi raison d'empêcher, autant que cela dépendait d'elle, tout démêlé de cette espèce. Il me conseilla d'aller le lendemain matin conter tout cela à M. de Sartine, qui me connaissait, et qui serait charmé d'entendre l'histoire de ma bouche. Je ne répondis rien, connaissant le célèbre lieutenant de police pour un sermonneur.
La lettre de cachet était du 6 novembre et je ne (juittai Paris que le 20.
Je fis savoir à toutes mes connaissances l'honneur que venait de me faire le roi de France en me faisant signifier son bon plaisir, formule atroce, parce qu'elle rabaisse l'espèce humaine, et je m'opposai formellement au zèle bienveillant de Mme du Rumain, qui voulait à toute force aller à Versailles, se disant certaine de faire révoquer la lettre de cachet. Mon passeport du duc de Choiseul, pour avoir des chevaux de poste, est du 19 novembre, et j« le conserve encore.
Je partis seul, sans domestique, tranquille, avec cent louis dans ma bourse et une lettre de change de huit mille francs sui Bordeaux. Je jouissais d'une parfaite santé et il me semblait que j'étais armé d'un nouveau système. J'avais perdu toutes mes ressources; la mort m'avait isolé, je commençai à me voir dans ce qu'on appelle un certain âge, âge que la fortune rebute d'ordinaire et dont les femmes ne fout pas grand cas.
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Je m'anèlai à Ghanteloup (i) pour y voir le mouument delà magnificence et du goût du duc de Choiseul, et j'y passai vingt-quatre heures. Un homine à l'air de cour, qui ne me connaissait pas et auquel je n'étais nullement recommandé, me logea dans un bel appartement, me donna à souper et ne s'assit avec moi à table qu après s'être fait longtemps prier. Le lendemain, à dîner, il en agit de même, me conduisit partout, et, sans jamais me demander qui j'étais, m'honora comme un' prince. Il eut l'attention qu'aucun domestique ne se trouvât présent lorsque je montai dans ma chaise pour partir. C'était une délicatesse de bon ton pour empêcher l'hôte qu'on a hébergé de payer l'hospitalité en mettant un louis dans la main d'un domestique.
Ce beau château où le duc de Choiseul avait dépensé des sommes immenses ne lui coûtait rien ; car il devait tout et ne s'en souciait pas. Il était ennemi déclaré du tien et du mien. Il ne payait personne, mais n'inquiétait; jamais ceux qui lui devaient. Il aimait à donner. Amateur des arts, ami des gens à talents et de goût, il jouissait du plaisir de leur être utile et de les voir lui faire leur cour par reconnaissance. Il avait d'ailleurs beaucoup d'esprit, mais sommaire et en gros, méprisant tout ce qui «st détail ; car il est paresseux et idolâtre du plaisir. « Il y a temps pour tout » était son axiome favori. Ce fut lui qui donna un ridicule ineffaçable aux ministres qui se rendaient inaccessibles le jour de courrier ; aussi est-il venu à bout de leur faire mener la même vie tous les jours.
Le surlendemain, j'arrivai à Bordeaux, ville superbe, et,
(1) Beau domaine, situé à 2 kilomètres d'Amboise, que le duc de Cboiseul acheta en 1763.
après Paris, la première de France, n'en déplaise à Lyon, qui ne la vaut certes pas. J'y passai huit jours à faire bonne chère, car on y vit mieux que partout ailleurs.
Après avoir transporté mes huit mille francs sur Madrid, je traversai les Landes, Mont-de-Marsan, Bayonne, et Saint-.Iean-de-Luz, où je vendis ma chaise de poste que j'avais achetée à Paris en vendant ma belle voiture. De Iî^ je me rendis à Pampelune en traversant les Pyrénées à dos de mulet, en ayant un second qui portait mes malles.
Oh ! ma chère et belle France, où tout dans ce teraps- Jà allait si bien, malgré les lettres de cachet, malgré les corvées, la misère du peuple et le bon plaisir du roi et des ministres ; chère France I qu'es-tu devenue aujourd'hui ?
Le peuple est ton souverain, le peuple, le plus brutal, le plus tyrannique de tous les souverains î Tu n'as plus le bon plaisir du roi, c'est vrai, mais tu as les caprices populaires, et la république, vraie ruine publique, gouvernement affreux et qui ne saurait convenir aux peuples modernes, trop riches, trop savants et trop dépravés surtout pour un gouvernement qui suppose l'abnég-ation, la sobriété et toutes les vertus. Cela ne durera pas.