‹ La cour & la ville sous Louis XVChapitre 38 sur 39 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Rentrée à Paris. — Le génie de Mme d'Urfé. — La Corticelli danseuse à la Comédie-Italienne. — Casanova chasse de Paris son frère l'abbé. — L'oracle de Mme du Rumain. — La voix retrouvée par la Cabale. — Le culte cabalistique.

A Lyon, Casanova rencontre les ambassadeurs de Venise, qui venaient de remplir une mission auprès de George III, roi d^ Angleterre. Vende de Marcoline étant auprès d'eux comme maître d'hôttl, Casanova lui remet sa nièce, puis part pour Paris.

J'allai descendre à l'hôtel de Montmorency, ne voulant pas aller loger chez Mme d'Urfé ; mais, après avoir fait toilette, j'allai dîner avec elle.

Selon sa coutume, Mme d'Urfé me reçut à bras ouverts ; mais cette fois elle me surprit en disant au petit d'Aranda, dès qu'elle m'eut tendu la main, d'aller chercher dans son cabinet le billet cacheté qu'elle lui avait remis le matin. J'ouvris ce billet qui portait la date de ce jour, et je lus :

« Mou génie m'a dit au point du jour que Galtinardfpart de Fontainebleau, et qu'il viendra aujourd'hui môme dîner avec moi. »

Le hasard avait dit vrai, mais cent choses pareilles me sont arriv«^e3 dans ma vie, choses excellentes pour faire tourner la tête à d'autres qu'à moi. Elles m'ont étonné, je l'avoue ; mais elles ne m'ont jamais induit à déraisonner. On allègue un fait qu'on a deviné, et on en tire la conséquence d'un pouvoir prophétique ; mais on ne parle point de raille où l'événement a démenti la prévision. Il y a environ six mois que j'eus la folie de parier qu'une chienne mettrait bas le lendemain cinq petits tous femelles, et je gagnai. Tout le monde criait au prodige, excepté moi ; car, si le hasard n'avait point favorisé ma témérité, j'aurais ri le premier, pour empêcher les rieurs de se moquer de mon assurance.

Comme de raison, j'admirai la science du génie de Mme d'Urfé, et je partageai vivement la joie qu'elle éprouvait de se voir en si bonne santé pendant sa grossesse. Cette bonne folle, dans la persuasion de mon arrivée, avait fait annoncer une indisposition à tous ceux qui, ce jour-là, devaient dîner avec elle ; de sorte que nous passâmes tête à tête le reste de la journée occupés à chercher les moyens d'obliger le petit d'Aranda à passer à Londres de bon gré ; et, comme je ne savais pas du tout comment je pourrais en venir à bout, toutes les réponses de l'oracle lurent obscures, entortillées et à double et triple sens. La répugnance que Mme d'Urfé avait à lui annoncer la nécessité de partir était si forte, que je ne pouvais abuser à ce point de son obéissance ; et je devais me creuser le cerveau pour amener TafTaire au point que le petit bonhomme sollicitât le voyage comme une faveur.

Ayant besoin de me distraire, j'allai à la Comédie-Italienne, où je trouvai Mme du Runiain, qui fut ravie de me voir de retour à Pans.

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« J'ai, me dit-elle, le plus grand besoin de consuUer l'oracle, et je vous conjure de venir me voir demain. »

Je n'eus pas de peine à le lui promettre.

Je m'intéressais peu au spectacle, la pièce que l'on jouait ne me plaisant pas, et je serais sorti si je n'avais pas désiré voir le ballet. Je ne m'attendais pourtant guère au genre d'intérêt qu'il devait m'ofiVir. Qu'on juge de ma surprise, quand parmi les figurantes je découvris la Corticelli ! Il me prit envie de lui parler, non qu'elle réveillât en moi aucun désir amoureux, mais par la curiosité de connaître ses aventures. En sortant je trouvai le bon Balîetti, qui avait quitté le théâtre et qui vivait honnêtement d'une pension. Après l'avoir embrassé et m'étre informé de sa situation, je lui parlai de la Corticelli et il m'apprit où elle demeurait et le triste état de ses affaires.

M'étant rendu chez Mme du Rumain, le suisse me dit :

<' Monsieur, tout dort encore, mais qui êtes-vous? J'ai un ordre.

— Le chevalier de Seingalt.

— Veuillez entrer dans ma loge et vous amuser avec ma nièce. Je serai bientôt à vous. »

J'entre et je trouve une jeune personne eharraante, très proprement vêtue et à la mine enjouée.

« Mademoiselle, votre oncle m'a dit de venir m'amuser avec vous.

— Il est drôle, mon oncle, car il ne m'a pas consultée, ni vous non plus.

— C'est vrai, mais il a deviné que je n'avais pas besoin d'être consulté pour vous trouver très jolie.

— C'est très flatteur, monsieur, mais jesais ce que valent les compliments.

Uê LA «OUR KT LA VILLK SOUS LOUIS XV

— Jene doute pas qu'on ne vous ait fait souvent le môme, mais vous le méritez bien.

— J'en suis bien aise, mais ce n'est pas là un mérite.

— Vous êtes sévère, mademoiselle.

— Si vous êtes raisonnable, vous ne m'en ferez pas un crime. »

Le dialogue commençait à m'intéresser autant que les beauxyeuxdelajeune nièce; mais heureusement l'onclevint y mettre fin en me priant de le suivre. Il me conduit chez la femme de chambre qui passait une jupe en grommelant.

« Qu'avez- vous, ma belle demoiselle? Vous ne paraissezpas de bonne humeur.

— Vous auriez bien pu venir à midi ; il n'est pas neuf heures, et madame n'est rentrée qu'à trois. J'en suis fâchée pour eli-^, i" vais l'éveiller. »

Je fus iiiLroduit dans l'instant, et quoiqu'elle eut les yeux à demi fermés, elle me remercia de l'avoir fait éveiller en même temps que je lui fiiisais des excuses d'avoir troublé son sommeil.

« Raton, dit-elle, donnez-nous tout ce qu'il faut pour écrire et allez-vous-en. Vous ne viendrez que quand je vous appellerai, et souvenez-vous que je dors pour tout le monde.

— C'est bon, madame ; moi, je vais dormir aussi,

— Mon cher monsieur, d'où vient que l'oracle nous a trompés? M. du Rumain vit encore, et il devait mourir il y a six mois. 11 est vrai qu'il ne se porte pas bien. Mais nous demanderons cela après. L'affaire qui m'importe le plus maintenant, est celle que jo vais vous dire. Vous savez que la musique est ma passion de prédilection vi que ma voix est célèbre pour la force et l'étendue; cil bien, mon cher ami, je l'ai perdue; il y a trois mois que je ne chante plus. On m'a farcie de remèdes qui n'ont

produit aucun efi'et. Je suis désolée 1 Je «uis mallieureuse, car le chant était la seule jouissance qui me fît aimer la vie. Demandez, je vous en supplie, à l'oracle un remède qui me fasse recouvrer la voix. Que je serais heureuse si je pouvais chanter demain par exemple! j'aurai ici nombreuse compag^nie, et je jouirais de l'étonnement universel. Si l'oracle le veut, je suis sûre que cela se peut; car j'ai la poitrine excellente. Tenez, la demande est faite; elle est longue, mais tant mieux: la réponse le sera aussi, et j'aime les longues réponses. »

J'aimais aussi parfois les longues demandes, car en faisant la pyramide, j'avais le temps de penser à ce que je devais répondre. Dans le cas de Mme du Rumain, il s'agissait d'un remède à un petit mal, mais je ne suis pas médecin et je n'en connaissais aucun. D'ailleurs, pour l'honneur de la cabale, l'oracle ne devait point se traîner dans l'ornière de la médecine, toujours routinière et empirique. Je vis bientôt qu'un bon genre de vie lui remettrait la glotte dans son état normal, et tout médecin penseur aurait pu opérer ce miracle. Pour moi, il me fallait l'imposant appareil d'un charlatan, et cela précisément parce que je devais agir sur une femme d'esprit, mais d'un esprit prévenu. Je m'avisai donc de lui ordonner un culte au soleii à une heure qui l'obligeât à un genre de vie propre à la guérir et qu'elle suivît exactement, sans que je lui prescrivisse.

En conséquence, l'oracle déclara qu'elle recouvrerait la voix en vingt et un jours, à commencer par celui de la nouvelle lune, en faisant chaque jour un culte au soleil naissant, dans une chambre qui eût au moins une fenêtre donnant sur l'orient.

Un second oracle lui imposa l'obligitiofi d« n% faire !•

culte qu'après avoir donui sept heures de suite, nombre égal aux sept planètes, et avant de se raeltre au lit elle devait faire un bain à la lune, en tenant ses jambes (l-dua de l'eau tiède jusqu'aux genoux. Je lui indiquai ensuite les psaumes de la liturgie qu'elle devait réciter pour se rendre la lune favorable, et ceux qu'elle réciterait à la naissance du soleil derrière une fenêtre fermée.

Celte dernière prescription la saisit d'admiration, car, dit-elle, l'oracle a bien prévu qu'avec la fenêtre ouverte j'aurais pu m'enrhumer.

« Je ferai, ajouta la crédule dame, tout ce que me prescrit l'oracle; mais je vous supplie, mon cher ami, de me procurer tout ce qu'il faut pour les cultes.

— Non seulement j'aurai soin de vous fournir de tout, mais encore et pour vous donner une preuve de mon zèle, je viendrai le premier jour faire les fumigations en personne afin que vous en appreniez la manière; car la nature de ces deux cultes repousse la présence des femmes. »

Elle reçut mes offres avec une sensibilité marquée, mais je m'y attendais : je savais comment on ajoute un prixinfini aux moindres services, < t c'est là le grand secret de réussir dans le monde, et surtout auprès des dames du grand ton.

Comme il fallait commencer le lendemain, jour de la nouvelle lune, je me rendis chez elle à neuf heures ; car pour dormir sept heures avant de faire le culte au soleil levant, il fallait qu'elle se couchât avant dix heures ; et l'observation de toutes ces bagatelles était importante, comme chacun peut le sentir.

J'étais certain que, si quelque chose pouvait faire recouvrer la voix à celte dame, le régime seul pouvait l'opérer. Je ne me trompai point dans mes conjectures, et ce fut à

Londres que j'appris l'heureux succès de ma méthode par une lettre où le cœur parlait à chaque ligne.

Mme du Rumain, dont la fille épousa le prince de Poîignac, aimait le plaisir et courait les grands soupers.

Elle ne pouvait pas toujours avoir une santé parfaite, et elle avait perdu la voix par l'abus qu'elle en avait fait. Quand elle l'eut recouvrée par une opération qu'elle attribuait à l'influence des génies, elle riait des gens raisonnables qui lui disaient que la magie était une science chimérique.

J'allai dîner avec Mme d'Urfé et le petit d'Aranda. Après le dîner, la bonne marquise, tout heureuse, me parla longtemps de sa grossesse, des symptômes qu'elle reconnaissait, du bonheur qu'elle éprouverait dès qu'elle se donne- . rait à elle-même des signes évidents de vie et de croissance. J'avais besoin d'être constamment en scène pour ne pas me trahir par un éclat de rire que ses naïvetés excitaient à chaque instant. Puis j'allai chez Mme du Rumain, qui avait pris congé de toutes ses connaissances pour trois semaines.

Cette dame était de la plus grande probité, jolie au possible, mais elle avait un ton de petite-maîtresse si singulier qu elle me faisait souvent rire de tout cœur. Elle parlait du soleil et delà lune comme de deux puissants souverains dont elle eût été sur le point de faire la connaissance. Me parlant un jour du bonheur des élus après la mort, elle me dit qu'il fallait qu'au ciel le bonheur des âmes consistât à aimer Dieu à la folie, car elle ne le concevait pas dans une placidité, dans un calme qui ressemble trop à l'indifférence. Lui ayant remis les aromates pour les fumigations, je lui indiquai les psaumes à réciter, puis nous fîmes tête à tèle un souper délicat, à la fin duuuel elle ordonna à sa femme

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d# chambre de l'enfermer et de m'attendre à dix heures pour me l'aire coucher dans une chambre au second, qu'elle avait eu soin de me faire préparer a\ez la recherche la plus sybaritique. « Vous aurez soin, ma chère, ajouta-t-elle, que M. de Seingalt puisse entrer demain matin dans ma chambre à cinq heures. »

A neuf heures, je lui mis les jambes dans une baignoire pleine d'eau tiède, et je lui enseignai à se faire les fumigations toute seule pour les jours suivants. Elle avait une jambe moulée par la main des Grâces, et je les lui essuyai amoureusement jusqu'aux genoux, riant en moi-même de l'expression de sa reconnaissance ; puis je la mis amoureusen^entau lit, me bornant à déposer un baiser solennel sur son joli front. Quand tout cela fut fini, j'allai me coucher, servi par sa femme de chambre, jeune et gentille soubrette, qui faisait tout en folâtrant, mais avec une adresse particulière à ces sortes de femmes en France, et qui me fît éclater de rire quand elle me dit que, puisque j'étais devenu la femme de chambre de sa maîtresse, il était bien juste qu'elle devînt mon valet. Sa gentillesse excitant mu gaieté, je voulus l'asseoir sur mes genoux, mais, lesh; comme une biche, elle se débarrassa de mes liens et s'enfuit en me disant que je devais me ménager, pour me montrer brave le lendemain à cinq heures. Elle se trompai I,, mais les apparences étaient contre sa maîtresse, et l'on sait qu'en général les gens de service n'épargnent à leurs maîtres ni les soupçons ni les mauvais propos.

Le matin à cinq heures, je trouvai Mme du Rumain à peu près habillée quand j'entrai dans sa chambre, et nous passâmes de suite dans une autre, d'où l'on aurait pu voir le soleil levant, si l'hôtel de Bouillon n'en avait intercepté la vue ; maid on lent que la vue immédiate était fort indif'-

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férente. Elle fit un culte avec toute la dignité d'une antique prêtresse deBaal. Elle se mit ensuite à son clavecin, me disant que ce qui lui semblait le plus difficile était de remplir la longue mutinée de neuf heures; car elle dînait à deux, heure alors du monde le plus distingué.

Nous déjeunâmes à la fourchette, car je lui avais prescrit peu de café, et je partis en lui promettant de la revoir avant de quitter Paris.

Quelquesjours plus tard jesoupai avec Mme du Rumain, qui m'assura que sa voix commençait à revenir, et elle ajouta à cela une sage réflexion qui me fit plaisir.

« Je crois, me dit-elle, que le régime auquel m'oblige le culte cabalistique doit contribuer à mon amélioration.

— N'en doutez point, madame, lui dis-je, et si vous acquérez cette persuasion, vous continuerez, et vous conserverez longtemps et la voix et la santé. »

Je voyais que souvent, pour mettre la raison sur la voie de la vérité, il faut commencer parla tromper : les ténèbres ont nécessairement précédé la lumière.

Je pris congé de ma bonne Mme d'Urfé, et avec un attendrissement que je n'avais jamais éprouvé, comme si j'avais eu un pressentiment que je la voyais pour la dernière fois. Je lui assurai que je ne manquerais à aucune de mes pi*omesses, et elle m'embrassa avec la tendresse la plus expressive, me disant qu'elle était au comble du bonheur et ]u elle réconnaisikait ne le devoir qu'à moi.

Casanova part pour Londres où il doit remeilre le pseudocomte d'Aranda à sa mère Thérèsa, el d'où il a l'iideniion de ramener sa fille Sopicie,

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