SCÈNE VIII
GROSJEAN, MARIANNE.
MARIANNE. Qu'ost-ce qui gémit si fort donc?.,
GROSJEAN. A mon secours... J' sens un' crinière qui m' pousse.'..
MARIANNE. C'cst toi, Grosjcan qui crie comm* ça...
GHOSJEAN, hurlant. Non... je rugis.
MARIANNE. ïu pcrds la tête.
GROSJEAN. Non, j' fais peau neuve.
MARIANNE. Es-lufou!..
GROSJEAN, 56 levant vivement. Ah! c'est loi, vipère... c'est toi qui es cause que j' vas d' venir un animal.
MARIANNE. Un animal!
GROSJEAN. Féroce !
MARIANNE. En effet, t'es tout jaune!
GROSJEAN. C'est un reflet des oranges que j'ai mangées.
MARIANNE. Quclles ofanges?
GROSJEAN. Celles-là.
MARIANNE. Eh bcn ?
GROSJEAN. Eh ben!.. Il paraît que c'est un fruit venimeux.
MARIANNE. Allons doHC ! j'en mange tous les jours!
GROSJEAN. C'est pour ça qu t'es si méchante, et qu'on dit partout qu t'es une femme sans âme... comme les lionnes.
MARIANNE. Tu n' sais ce que lu dis.
GROSJEAN. C'est pas moi qui a inventé ça.
MARIANNE. Qul donc quî t'a conté toutes ces bêtises-là ?
GRO^JEAN. C'est Séraphin, mon frère de lait, et pis j'ai lu dans un livre...
MARIANNE. Et qu'cst-ce que t'as lu?
GROSJEAN. Que lorsqu'on avait le malheur de tnangerune seule orange. PaflFl... on devenait un lion.
MARIANNE. Eh ben, tu seras ben plus fort, et pis tout ça c'est des bêtises!
GROSJEAN. Tu crois?...
MARIANNE. Sans doute !
GROSJEAN. Et t'es ben sûre qu'on ne devient pas une bête?
MARIANNE. Est-ce que lu n'aurais pas déjà quatre pattes?... J' crois au contraire que ça donne des idées !
GROSJMAN. Vrai!... de vrai! là !...
MARIANNE. Pardinc!
GROSJEAN. J'vas en faire l'épreuve!... puisque t'en as tant mangé, viens ça un peu, Marianne.
MARIANNE. Me v'Ià, parle.
GROSJEAN. T'es une femn)e, n'est-ce pas?...
MARIANNE. Tu plaisaulcs !.. .
GROSJEAN. T'es pas une femme?...
MARIANNE. Eh si !
GROSJEAN. Mais une femme de vrai!
MARIANNE. Où qu' tu veux en venir?...
GROSJKAN, bêtement. A le parler de l'amour.
MARIANNE. L'amOUT?
GROSJEAN. C'ie fois-ci, sais-tu c'quo c'est?... MARIANNE. Pcut-ôtre bien.
GROSJEAN. Dis-le.
MARIANNE. Pourquoi faire?..
GROSJEAN. Pour que jelesache.. {Se reprenant.) pour que je voie si c'est ce que je sais. MARIANNE. Qu'est-cc quc lu sais ?
GROSJEAN.
Air des Bœufs.
Je sais d'ahord, que j' sais... pas lire, Mais récriture... c'est pas mon fort.
MARIANNE
Après!
GROSJEAN.
Je sais que le plus pire Est d'êtr' réveillé quand on dort!
Je sais aussi qu' la nourriture Ne troubl' jamais ma digestion...
MARIANNE
Mais c'est afTreux, et je t'assure Que tu mourras d'indigestion!
GROSJEAN.
Je t'aime ainsi qu' mon frère , Mais, foi d' Grosjean, ma chère.
Je jure sur mon âm' que j'aurais moins d' chagrin.
Qu' vous mourriez tous, que moi d' mourir de faim!
MARIANNE. C'cst tout cc quB tu sais?... GROSJEAN. C'est déjà pas mal comme ça...
MARIANNE. Eh bien ! l'amour, c'est un petit jeune homme.
GROSJEAN. Vêtu comme moi?...
MARIANNE. Pas tant î
GROSJEAN, ôtant sa veste. Suis-je assez dévêtu?
MARIANNE. NOO.
GROSJEAN, ôtant sa cravate. Et ainsi?...
MARIANNE. Pas eucoro.
GRo.sjEAN. Diable! il paraît qu'il n'est pas frileux ce gaillard-là !... c'est donc un sauvage?...
MARIANNE. Oui... puisqu'il a un arc!
GROSJEAN. Je ne peux pas aller plus loin !
MARIANNE. Pourquoi ça?...
GROSJEAN. Parce que... j'ai pas d'arc!... mais ousque t'as vu ça, toi ?...
MARIANNE. Suf uno image que j'ai trouvée.
GROSJEAN. Où?...
MARIANNE. Dans la bibliothèque de ma maîtresse.
GROSJEAN. T'appelle ça trouver, toi ?.. (A part.) Tiens, c'est comme mon livre. (Haut.) Veux-lu quej' le dise, moi... je crois qu' tout ça, c'est des farces, il ne faut pas se fier aux images... moi je croisque l'amour c'est de ne plusavoird'appélit... à preuve que jai entendu dire une fois à un paysan : liens, tu vois ben, c'ti-là , eh ben , y n'mange plus du tout , du tout, parce qu'il est amoureux!
MARIANNE. Eh! nou, bêle, on perd l'appétit parce qu'on est amoureux.
GROSJEAN. J'ie dis qu' non moi, on est amoureux parce qu'on perd l'appélit; donc, quand on n'a pas faim, on est amoureux... donc que j'ai toujours faim et que je ne suis pas amoureux... donc que quand on a trop mangé, et qu'on a une indigestion, on est amoureux, donc que l'amour est une maladie, et donc que c'est pas un homme et que limage a menti, et voilà !
MARIANNE. Tu ne sais ce que tu dis !
Air de Roger Bontcmps.
GROSJEAN.
Un' femm' c'est peu, ma chère, 3'aim' mieux un morceau d* pain.
MARIANNE
Un* femm' calm' votre colère.
GROSJEAN, tirant un gros morceau de pain de sa
poche.
Mais r pain ça calm' la faim !
A quoi qu' c'est bon un' femme ?
MARIANNE
Dam', dans 1' mond' ça fait bien î
GROSJEAN.
Bah ! Pieu fit, sur mon àme.
Un tas d' choses propr's a rien...
Le bon Dieu, etc.
MARIANNE. J' vas t' montrer qu'une femme est bonne à quelque chose.
GROSJEAN. J' s' rais curieux d' voir ça!