La course dans l'aurore
Si, du pays des songes merveilleux et des rêves irréalisables, le poète rapporte toujours quelque nouvelle illusion . morte, sa Muse, qui le protège de ses ailes et de son ombre, ne permet pas cependant que son cœur cesse de battre avant d’avoir rythmé un peu d’infini. L’inéluctable loi des compensations manège de telle sorte que le poète, durant sa vie, n’exhale pas une plainte, n’éprouve pas un frisson, ne verse pas une larme, que le Ciel ne l’en récompense.
Des âmes tendres comme des pousses d’avril, fragiles comme des ailes de libellule, marquées d’avance pour de profondes douleurs et de cuisants regrets, séjournent un temps sur cette terre. Pétries de sensibilité, on croirait que ces âmes, âmes de voyants, sont impuissantes à dépasser les bornes fatales du spleen et des intimes détresses. Mais, vienne un instant de joie, une heure consolatrice, et la félicité de ces âmes est si intense, que, comme par enchantement, elles se métamorphosent en lyres sonores pour chanter à leur Créateur des hymnes éternelles... Vienne l’amour, partagé ou non, mystique ou terrestre, impossible ou réel, et la terre, éperdument surprise, écoute, charmée, le poète dire avec des acceyits magnanimes:
Je porte dans mon cœur le printemps rassemblé,
Ses charmes, ses parfums, son soleil et ses roses: Devant moi, la jeunesse et la beauté des choses / S’éclairent au bonheur que tu m’as révélé.
Ou bien encore, comparant l’infini de l’amour avec la brièveté des jours:
On a si peu de temps à s’aimer sur la terre!
Oh! qu’il faut se hâter de dépenser son cœur!
Je ne sais pourquoi je me suis rappelé tour à tour ces vers d’André Rivoire et de Marceline Desbordes- Vahnore, en lisant les pages encore manuscrites du beau livre que Mlle Eva Sènécal, lauréate du Salon des Poètes de Lyon et membre de la Société des Poètes Canadiens-français, offre aujourd’hui au public. Est-ce parce que Mlle Sénécal, à l’instar de l’admirable chantre du Plaisir des jours, veut bien, dans son livre, mettre un peu de son cœur à nu? est-ce parce qu’à l’exemple de la vibrante Marceline, il lui semble naturel, humain, de crier sa joie ou de sangloter tout haut? Je n’ose dire. Je crois, néanmoins, qu’il existe des affinités charmantes entre l’auteur de La course dans l’aurore et les deux poètes élégiaques cités tout à l’heure.
La course dans l’aurore... Le beau titre que voilà! Quatre mots, et l’on sent que le poète, ébloui de rayons, ivre d’harmonie, n’est plus tout à fait maître de son cœur, que les portes du songe s’ouvrent devant lui, qu’il va prendre son essor, vivre dans les méandres du rêve et qu’il reviendra, tout à l’heure, avec une gerbe de fleurs merveilleusement nuancées et exquisement parfumées.
La course dans l’aurore... C’est plus qu’un titre, c’est une invitation.
Aux 'premières lignes de son livre, Mlle Senécal semble elle-même ravie des belles choses qu’elle a vues et des symphonies qu’elle a entendues durant sa course. C’est comme si l'obsession du souvenir la hantait:
Le beau rêve que j’ai fait!
Mon cœur en est tout défait.
Ah! la merveilleuse escorte
Du beau rêve que j’emporte...
dit-elle...
Et vous voulez entendre, connaître l’aveu de cette âme sympathique et diverse, l’histoire tourmentée de cette intelligence inquiète, qu’un souffle mystérieux agite et qui, dans sa solitude, a peur de la mort qui va venir. Et quand vous avez lu, éprouvé les mêmes frissons que l’auteur, communié avec sa pensée, une exclamation mêlée de regret, identique à la sienne, vous échappe:
Le beau rêve que j’ai fait!
Mon cœur en est tout défait.
A mon sens, ce serait gâter ce livre que de l’alourdir d’une longue préface. On déchiffre un problème, on analyse un liquide, on ne doit point scruter un cœur. Mlle Senécal révèle ici son âme. Un bonheur aperçu, une inquiétude mal dissimulée, une attente lasse, un amour patiemment attendu, une larme involontaire, un plaisir qui lui échoit, un instant de coquetterie, un désir inassouvi, un deuil, un soupçon, un vague à l’âme, une déception: tout
lui sert à composer ses poèmes. Il ne lui reste plus qu'à mettre ensuite du soleil, de la couleur, une nuance légère ou prononcée, un heureux agencement d’ombre et de lumière, et voilà, c’est fait: vous êtes en présence d’une âme “racontée par un témoin de sa vie.” Ainsi, le livre de Mlle Senécal explique que l’aimable moraliste Joubert ait pu écrire. “ Les poètes ont cent fois plus de bon sens que les philosophes. En cherchant le beau, ils rencontrent plus de vérité que les philosophes n’en trouvent en cherchant le vrai.”
Dois-je parler ici de la manière et du style de Mlle Senécal’! Deux mots seulement. Et d’abord. L’auteur de La course dans l’aurore s’en est tenu au règne paisible et normal de l’immortelle Poésie. En artiste, elle a respecté la prosodie traditionnelle, et ainsi le veut le pur génie français. Je la félicite d’avoir évité V extravagance de certains poètes ultra-modernes, qui trouvent commode de bétonner l’hémistiche et de faire des pieds de nez à la rime. Mlle Senéccd a su contourner l’erreur de ces révolutions mort-nées, et on lui en saura gré chez ceux qui pensent que la Poésie, si attrayante soit-elle, ne doit point se passer de riches atours et de parures.
L’on noiera de plus que l’auteur de Mon enfance, de A mon coeur, de Apres l’adieu, de Lorsque je m’en irai et d’autres pièces aussi remarquables, “a dit son cœur sur tous les modes avec un air de n’y pas trop toucher” , et qu’elle a su renouveler des thèmes anciens avec infiniment de bonheur et de discrétion.
Mlle Senéccil chanté successivement ses désirs, ses joies, ses peines, la beauté des paysages, le vent glacial de son pays, le tourment des heures qui passent, les aspirations et les impatiences de son âme. Beaucoup d’émotion se mêle à tous ses poèmes. Avec cela, beaucoup de rythme, du nombre, de la cadence et de la souplesse. On voit qu’elle a du métier, de la facilité, de la forme, du ton, bref, “un gentil brin de plume à son crayon” . La strophe est légère, la versification mélodieuse, le vers imagé, chatoyant, berceur. Si, parfois, la langue accuse quelques inquiétudes, on dirait que c’est voulu, et cela ne déplaît point. Mlle Senécal, possède, par surcroît, un vocabulaire riche et bien fourni, adjuvant toujours précieux à qui veut bien écrire. Rien d’ étonnant si, avec tous ces .éléments, cette jeune poétesse des Cantons de l’Est a réussi à faire un livre de valeur, un livre qui charmera les esprits raffinés et les âmes éprises d’idéal.
Et maintenant, lecteur, ouvre La course dans l’aurore, et vois comme on dit de magnifiques choses, quand on est femme, jeune, ardente et poète; quand on a le bonheur de vivre à la campagne, en communion plus étroite avec Dieu et la Nature, quand on a le loisir de se promener librement par les bois et par les champs, et qu’on excelle dans l’art difficile de bien analyser chaque battement de son cœur.
Louis-Philippe ROBIDOUX.
Sherbrooke, 2 A avril 1929.
Le soleil s’est levé dans un ciel monotone,
Vide et pâle, pareil à des flaques d’automne.
Mais je songe qu’au loin, dans un poudroiement d’or, Il doit étinceler sur quelque mirador,
Et qu’il doit réjouir le cœur de toutes choses Du vert des orangers et du parfum des roses.
Là, je vivrais, peut-être, en cet enchantement,
Des jours tissés d’azur et de rayonnement.
Là, sans trêve, vibrante et légère, la vie Entonne des refrains d’allégresse; ravie,
La nature harmonise au chant des bengalis, L’ivresse des humains et l’extase des lis;
La terre ardente mêle, en des apothéoses, L’apaisement des nuits, l’éclat des matins roses.
Je songe qu’en ces lieux lointains, ensoleillés,
Les jours sont de printemps et d’aromes rayés,
Et, qu’amoureusement, dans leur limpide course, Ils glissent tous, pareils au filet d’une source;
Que sous les jeux changeants des ombres et du jour, Le calme, le désir, le rêve, tour à tour,
Ont la molle douceur, la chaude poésie Qui coule lentement des coupes d’ambroisie. L’instant a les reflets précis d’un diamant Ou d’un rayon d’étoile en un clair firmament.
Ah! que j’eus le désir de ces terres lointaines,
De départs fascinants vers de neuves Athènes, Lorsque le soir venait rétrécir l’horizon,
Que l’espace m’était moins grand que ma maison! Oh! les heures d’ardente et pâle nostalgie, Inscrites lentement au livre de ma vie!
Heures d’attente lourde où j’ai tendu les bras Vers des bords inconnus que je ne verrai pas.
Mon âme vous connaît si mon œil vous ignore, Sites, que mon esprit imagine et colore!
Aux matins bleus d’été, lorsque tout est vivant,
Je ne suis qu’une chose éparse dans le vent;
Il me semble surprendre un appel dans la brise, Venu de ces lointains que le soleil irise;
Un appel exalté, lumineux et puissant Qui subjugue mon cœur et qui fouette mon sang: Espace, c’est ta voix universelle et chaude Qui dit les oasis où la panthère rôde,
Où le grand fauve exhale, en longs rugissements, Son angoisse, sa faim et ses rêves déments;
C’est ta clameur farouche, aux sourdes frénésies, A l’attirante ivresse, aux âpres poésies.
Et mon être, enivré d’un intime transport,
Tend les mains à la Gloire, au Plaisir, à la Mort.
LE BEAU REVE
LE BEAU REVE
LE BEAU RÊVE
Le beau rêve que j’ai fait!
Mon cœur en est tout défait.
Ah! la merveilleuse escorte Du beau rêve que j’emporte
Au somptueux pays d’or,
En un triomphal essor,
Bien loin de ma douleur morte, Au somptueux pays d’or. . .
Rempli d’amour jusqu’au bord Ah! votre cœur que j’emporte. . .