‹ La course du flambeau: pie?ce en quatre actesChapitre 56 sur 83 · ACTE m, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE V

Sabine. Ah ! ... Je n'ai pas réfléchi à cela. Et d'ailleurs, devant le fait accompli, ma mère n'aurait plus eu qu'à payer, n'étant nas de taille tout de même à me faire condamner jau fjagrie. f".' Vous m'avez interrompue. . . (M^--""" en étais-je? ... Ah! c'est cela: l'agent de change, très s cordialement, m'avait .fait 'asseoir dans son bureau. Il s'était assuré que la caisse était assez>munie pour me verser les cent mille francs que je demandais. Pendant qu'il examinait les titres, un commis apporta la liasse des billets de banque, avec le reçu tout préparé. PuîsJ.'agent 10

et moi, nous nous retrouvâmes seuls àTiavarder. Il

se mit à compter les billets lentement; et je les entendais, un à un, être à moi, être à nous, s'empiler pour fournir

à ma fille laTrançôn de sa vie et de sa santé Dans un •

instant, j'allais les emporter. Avant ce soir, ils seraient 15 distribués par les soins de votre fils, ils auraient disparu. . ■ Et le jour où éclateraient les explications, alors, on s'expliquerait; on me trouverait là pour répondre de ma conduite. . . Les titres maudits, sur le coin de la table,

ne cessaient pourtant de me tirer l'œil Pourvu que 20

l'autre ne s'avisât pas de les scruter une dernière fois! Mais quand même il aurait été pris d'un impossible soupçon, quand même la façon dont signe ma mère eût été gravée dans sa mémoire, je revoyais avec quelle exactitude, après mille expériences, j'avais perlé chaque lettre 25 du nom et festonné le paraphe, f Votre compte y est bien », me dit l'agent en me tendant la somme contre le reçu, que je signai. . . J'étais debout, j'avais caché ma proie dans mon corsage, j'ouvrais la porte, quand une exclamation me cloua sur place: « S'il vous platt, chère madame! 30 Vous avez fait une erreur: vous signez votre reçu du nom de votre mère ! > Oui 1 je m'étais si bien assimilé la main

de maman, paj mes pratiques obstinées, que sa griffe ordinaire s'était diaboliquement incrustée au bout de mes doigts ! Et moi, Sabine Revel, sous l'obsession, par un machinal accomplissement, je venais de signer: veuve s Fontenais ! . . . Déjà mon interlocuteur comparait l'autographe qu'il m'avait vue faire à ceux que je lui avais remis tout fabriqués. Sa physionomie fut expressive: j'étais prise. Je me jetai aux genoux de cet homme, dans la démence d'implorer qu'il ne me reprît pas l'argent que

10 j'avais gagné!... Hélas! quels instantsl Le plus dur ne fut pas d'avouer, ce fut de restituer. . . Mes sanglots rencontrèrent chez ce vieil ami de ma famille la sorte de compassion qui m'importait le moins: il m'^traya le .délai que j'estimerais convenable pour obtenir l'absolu-

15 tion de ma mère, et, se chargeant de rapporter les valeurs

lui-même, il ne devancera pas mon avertissement. . . Je

sortis de là, ivre d'humiliation, folle d'impuissance, telle

enfin que vous me voyez revenue ici. Voilà!

Maravon. Voilà ! . . . oui. Voilà ! . . . Vous n'attendez

ïo pas que j'approuve cet acte. . . énorme. Et pour le réprouver, le langage de la morale courante me parait : ^nftSfjWn. . . La révolution qui s'est faite dans votre conscience est certainement criminelle. Mais, quand il y a crime révolutionnaire, le bien, le mal, sont quelque peu

85 bousculés de leur place de tous les jours ! ... Je ne me

. placerai qu'au point de vue pratique. Pourquoi n'avesvous pas couru votre aventure sans souffler mot à votre fille? Qu'est-ce qui a pu vous pousser à lui faire miroiter un argent que vous n'aviez pas, que vous deviez finale-

30 ment ne pas rapporter?

Sabine. Vous parlez comme à quelqu'un qui aurait eu son sang-froid ! . . . Comprenez donc qu'au moment de

Page 1