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INTRODUCTION
Il faut arriver à Versailles par un jour d’automne encore lumineux, alors que les arbres ont gardé leurs feuilles et que les routes commencent à prendre de la solitude. Les larges avenues, les percées de l’ancien grand parc conservées au milieu des bois, tout annonce l’approche d’une royale résidence. Mais, si l’on veut avoir l’impression complète, ce n’est pas par le côté de la ville qu’on abordera le Château ; on la doit contourner au contraire et pénétrer dans les jardins par les grilles du Canal. Des chemins y aboutissent directement de Saint-Cyr et de Marly. Aucune construction récente, aucun aspect de la civilisation actuelle ne vient détourner la pensée, ni les yeux; on peut se figurer qu’on entre dans un des domaines intacts du passé.
Au delà du bassin aux reflets profonds, où le char d’Apollon sort des eaux, s’ouvre la perspective de l’Allée Royale. Les yeux suivent sa double rangée de marbres et son tapis vert, et montent, d’étage en étage, jusqu’à une étroite silhouette de château resserrée entre les feuillages. On distingue assez bien d’ici les fenêtres de la Galerie des Glaces, que le couchant enflamme chaque soir de fantastiques lueurs. Le promeneur fait en quelques minutes le chemin qu’a parcouru son regard en un instant ; il s’élève à travers les parterres, ou encore par les hautes voûtes de verdure, vers la terrasse derrière laquelle la construction incomplètement révélée diminue peu à peu et se cache.
Soudain, le degré de Latone monté, elle apparaît dans toute sa longueur et sous un aspect inattendu. Le centre du Château, où furent les appartements royaux, s’avance en masse imposante et carrée, qu’allègent les colonnades et les sculptures ; de chaque côté s’éloigne une aile immense, répétant, cent pas en arrière, la disposition de cette noble ordonnance, et le comble aigu de la Chapelle rompt seul la monotonie de ces lignes. Elles vont à gauche s’achever en saillie sur un horizon lointain ; à droite, elles rejoignent les hautes cimes des bosquets, qui semblent en prolonger l’architecture majestueuse. C’est ici qu’on a sous les yeux, dans sa gloire presque entière et sa parfaite unité, la demeure la plus illustre de la Monarchie, dont Louis XIV avait voulu faire l’image de son règne et le monument de sa grandeur.
Cette première leçon prise de l’histoire et cette première joie reçue de la beauté, l’esprit pourra s’attacher aux détails et mettre des mois et des années à les épuiser. Pour peu qu’il ait le sens de l’architecture, la construction du Château du côté des cours soulèvera devant lui mille problèmes. L’intérieur, ravagé par des transformations incessantes et plein cependant de
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vestiges intacts des plus belles époques, lui ouvrira les jouissances de l’art et le champ infini des souvenirs. Mieux il saura fixer son attention et répéter ses promenades, plus il découvrira d’œuvres intéressantes et de sujets d’études compliquées. Les documents - du passé, s’il les critique avec méthode, créeront pour lui autant de difficultés nouvelles qu’ils en résoudront ; mais il y aura recours sans cesse, cherchant à faire renaître par eux tant de choses mortes, et il gardera le sentiment que nulle part l’histoire ne peut être évoquée avec plus de vie que dans le décor de Versailles.
Le double attrait de l’art et de l’histoire donne à ce château un prestige rare, et qu’on pourrait dire unique, si le palais du Vatican n’existait pas. Aucune demeure princière de l’Europe ne réunit autant de mémoires glorieuses dans un cadre aussi grandiose. La France, qui a dédaigné longtemps ce trésor, comme elle en a gaspillé tant d’autres, est heureuse aujourd’hui de le posséder et s’efforce de réparer son long oubli. C’est l’œuvre synthétique de la monarchie absolue que montre avec le plus de fierté aux étrangers la nation démocratique. Il n’en est point, d’autre part, que les hommes instruits de tous les pays cherchent avec une curiosité plus vive ; il semble qu’ils la considèrent, à certains égards, comme la plus significative de notre génie.
Le souvenir de Louis XIV et de la pensée d’orgueil qui lui a fait élever Versailles n’altère plus le jugement devant l’œuvre forte et complète que nous lui devons. On ne peut même lui refuser le mérite de l’avoir conçue et d’en avoir voulu toute la beauté. Si la meilleure gloire du Grand Roi lui vient de la perfection où son siècle porta la littérature et la production puissante des arts, c’est sur ce dernier domaine que l’impulsion du maître semble le plus visible et le plus certaine. La création de Versailles a contribué pour une grande part à ce prodigieux développement de l’art français, qui a succédé dès lors à l’art italien dans la direction générale du goût. Tant d’artistes dans tous les genres et les meilleurs, attachés au même travail et dirigés d’abord par cette lumineuse intelligence de Colbert, tant de merveilles accumulées au même lieu pour la gloire d’un roi, qui était aussi celle d’une nation, tant de génie mis en commun et un tel effort d’argent et d’hommes ont exercé sur l’Europe plus de prestige que les victoires et les traités. L’influence obtenue par les armes s’en est trouvée plus durable et plus féconde. Les palais construits à l’imitation de Versailles, dans les pays mêmes où Louis XIV fut le plus haï, témoignent de l’admiration qui resta acquise à ce chef-d’œuvre de l’art monarchique et de la domination qu’elle imposa aux esprits.
Après des années d’un dédain et d’un dénigrement sans mesure, Versailles a repris dans l’imagination nationale une partie de la place qu’il y eut jadis. La vaste création d’art du grand règne, respectée dans ses lignes principales par les règnes suivants et par notre siècle lui-même, est comprise aujourd’hui comme elle doit l’être. Il est naturel quelle ait traversé des périodes moins favorables. Dès la fin de l’ancien régime et déjà, comme on le verra, sous Louis XV, un de ces revirements du goût français qui, chez nous, détruisent si vite l’admiration, avait atteint une œuvre destinée précisément, par son importance et par les idées qui l’avaient dirigée, à demeurer au-dessus des caprices de la mode. Le Petit Trianon fut bien vite opposé à Versailles par les écrivains et les gens d’esprit, et aida à le faire dédaigner. L’époque romantique, dont l’esthétique fut si passionnée et si étroite, acheva de dégoûter de l’un et de l’autre. Les vers fameux d’Alfred de Musset montrent assez l’opinion de ses contemporains sur « l’ennuyeux parc de Versailles ». Des morceaux considérables, comme la Grande Galerie de Mansart et de Le Brun, excitaient moins la curiosité que l’étonnement. L’art louisquatorzien semblait mort avec les institutions qui l’avaient produit, et plus d’indifférence encore enveloppait l’art charmant de grâce et de vie, qui était venu, au dix-huitième siècle, rajeunir et parer de ses boiseries et de ses bronzes la grave majesté des intérieurs royaux.
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Ce n est pas un mérite de notre esprit, c’est un bénéfice de notre éducation éclectique de pouvoir admirer aujourdhui, avec une intelligence égale de leurs principes, les beautés les plus différentes et des formes de création qui semblent contradictoires. Qui refuserait son hommage, en architecture, au Parthénon d’Athènes, à Sainte-Sophie, aux grandes cathédrales gothiques ? Ce sont la sûrement des œuvres dune qualité supérieure à Versailles, et déjà par leur destination même, puisqu elles honorent la divinité et la révèlent. Le palais de Louis XIV ne parle que de la puissance d un souverain et d un régime politique. Mais il l’exprime assez clairement, et dans une langue d’art assez éclatante, pour qu on puisse s’y plaire, même après avoir salué et compris des ouvrages infiniment plus élevés du génie humain. Le beau n’y a pas la même force et n’y procure pas les mêmes jouissances, mais il y ouvre encore, en quelque mesure, les sources de l’enthousiasme. Comme d autres points glorieux du monde, Versailles est devenu, pour beaucoup de nos contemporains, un des lieux de pèlerinage de l’art. Quelques bons esprits y trouvent un réconfort moral ;
des artistes de premier rang y viennent chercher des méthodes et des modèles, et les poètes,
ce qui est significatif, ont recommencé à s’en inspirer.
Faut-il s’enquérir des causes de ce retour du goût public, dont tant de marques se multiplient ?
Il en est sans doute deux principales, dont l’une reste tout entière de sentiment, et dont l’autre
est plutôt d’ordre intellectuel. C’est un lieu commun de remarquer qu’une des beautés de Versailles les moins contestées tient au silence de ses grands espaces et à l’aspect déjà vénérable de ses constructions. Plus y est sensible l’abandon de la vie moderne, plus y plaît et y est facile l’évocation des anciennes splendeurs. Cette évocation, qui est un des plaisirs raffinés de l’esprit, est
à la portée des plus humbles foules et leur cause une émotion qui, pour être inconsciente, n’en a pas moins sa réalité et sa noblesse. Chez les artistes et les âmes un peu ornées, ce plaisir atteint le degré extrême, que connaissent seuls ceux qui ont accordé à Versailles, non pas les journées pressées du touriste, mais le loisir des longues semaines de séjour.
Peu de villes donnent plus vivement la sensation des grandes révolutions de l’histoire. 11 semble que la destruction qui y a sévi depuis plus d’un siècle, par l’incurie des uns et la maladresse bien intentionnée des autres, ait ajouté du prix à celles qui restent intactes. Il semble aussi qu’on
sente mieux, en présence des débris demeurés, la grandeur de ce qui a disparu. Autant il est difficile
ici et même impossible de relever le passé de sa ruine inévitable, et d’en restaurer exactement la moindre partie, autant il est aisé à l’imagination de trouver partout des motifs de s’émouvoir et de faire naître l’action évocatrice. Un Roi est présent dans l’apothéose de la Grande Galerie, malgré que rien ne reste du merveilleux mobilier d’argent et de vermeil qui la décora. De même, le souvenir d’une Reine remplit Trianon, et il ne disparaîtra, du milieu des maisonnettes de son fragile hameau, que le jour où viendra l’obligation ou la fantaisie de les reconstruire. On peut suivre l’histoire de trois règnes, pas à pas et dans son détail, à la condition de se défier des légendes, dans tout ce noble Versailles, que complètent si bien le Grand Trianon de Louis XIV et le Petit Trianon de Marie-Antoinette. Les parties essentielles du décor sont encore en place et les mémoires du grand siècle, les récits plus piquants et plus vifs du dix-huitième y ramènent et y font mouvoir les personnages.
L’autre raison qui a remis Versailles en honneur n’existe que pour les esprits tout à fait cultivés, mais ne semble plus exposée à s’amoindrir. On se fait seulement aujourd’hui une idée juste de la place qu’occupe dans l’histoire cet ensemble d’une unité si nette et d’une étendue si imposante, qu’on peut appeler « l’Art de Versailles ». Longtemps on a pu lui reprocher sa symétrie, son manque d’imprévu et sa pompeuse froideur. Mais ce qu’on prenait pour d’insupportables défauts a changé de nom, à mesure que se déplaçait le point de vue. On y reconnaît à présent, dans l’œuvre architecturale aussi bien que dans les détails qui l’embellissent, toutes les qualités de l’équilibre, de la mesure
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et de la noblesse. Il est permis évidemment de leur en préférer d’autres ; mais il se trouve quelles correspondent aux caractères essentiels de l’art français.
Cette valeur représentative mérite d’être marquée avant toute autre. Elle équivaut, proportions gardées, à celle qu’on attache à nos meilleures cathédrales du treizième siècle. Le dix-septième siècle français, qui a laissé à Paris et dans les provinces des monuments si fiers et aujourd’hui si honorés, semble s’être résumé dans la résidence de Louis XIV. Tous les grands artistes qui ont vécu de son temps ont collaboré à cet ouvrage, qui devait être la glorification de la monarchie nationale. A côté de Le Brun ou sous ses ordres, ont travaillé des architectes, sculpteurs, peintres, fondeurs, ciseleurs, décorateurs de tout genre, dont quelques-uns eurent du génie, mais à qui, sous une
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