LIVRE DOUZIÈME. 38i
époque de floraison brillante. Mais cette époque a été courte. Ceux-là seulement ont parcouru une vaste carrière, à travers des temps différents, qui se sont mélangés à d'autres peuples de môme race, soit par la guerre, soit par la paix, soit par la fusion de deux cités en une seule, soit au moins par l'alliance intime de populations diverses dans une même fédération.
Par là se découvre une des causes de la stagnation des anciens empires orientaux. Les races ne s y mélangeaient pas ; elles étaient super- , posées les unes aux autres, sans s'unir. Gela formait le monde des castes, où aucune race ni variété ne prêtait sa vie aux autres : toutes restant indéfiniment étrangères; nulle fusion, nul mariage, chacune ayant sa loi, sa langue^ presque ses dieux. Les temps se suivaient sans amener aucun changement apparent. L'Afrique entière versait en vain ses peuples dans l'Egypte, TAsie dans l'Inde. Stérilité qui ressemblait à la mort.
Le premier mélange des races se fit en Grèce ; aussi est-ce en Grèce que le mouvement de la vie semble commencer. Les Spartiates qui se, tinrent le plus à l'écart, qui se mêlèrent le moins >
les Saxons et les Italiens, Moscou et Cadix, Hambourg et Rome, c'était sortir des conditions et des lois de la vie. L'empire hybride dora moins que l'empereur.
N'oubUons pas les Arabes de Mahomet. Ils parurent un moment marier Tune à l'autre toutes les races humaines de l'Indus à l'Ëaphrate, au Nil, au Guadalquivir, au Rhône. Mais ces épousailles des races sous le cimeterre ne produisirent qu'un empire hybride; il tomba d'autant plus promptement en Occident, que l'union entre les races arabes et latines y fut toujours impossible.
Aujourd'hui, ce qui achève la décadence des Arabes, c'est qu'ils ne peuvent et ne veulent s'allier à aucun des rameaux florissants des races humaines.
Sans sortir d'une môme espèce, vous parvenez quelquefois à former une plante monstrueose, une fleur double que la nature ne produirait pas. Plus composée, elle ne vit qu'à force d'art, déguisant sa pauvreté réelle et ses infirmités, sous la magnificence et le luxe, d'ailleurs sans &mo et sans parfum. Le Bas-Empire est une production de ce genre, sa beauté n'est que lu:^e et stérilité. Société double, il lui manque aussi le
parfum qui s'exhale des sociétés premières.
Ceci explique bien "des choses autrement inconcevables, par exemple, pourquoi des races humaines qui ne se sont alliées à aucune autre, telles que la race juive, sont tombées prématurément dans la décrépitude; pourquoi, après sou contact avec ses congénères de Ghaldée, à Babylone et à Ninive, cette môme race juive, presque disparue, a eu une époque de renaissance et d'épanouissement, où elle a reverdi ; pourquoi, n'ayant plus été mélangée depuis ce tempslà, elle a recommencé à s'éteindre, sans trouver une seule occasion de se réparer et de revivre.
Ce n'est pas, comme on le répète, le seul dogme de la fatalité qui fait la ruine des Turcs d'Europe et d'Asie. La vraie cause est celle-ci : ils se sont séparés de leur souche native, éparse dans les steppes; et il ne leur a servi de rien de tenir sous leur joug des races . étrangères, la grecque et la latine, puisqu'ils n'ont pu s'unir à elles. C'est la môme situation qui amène le dé^ périssement d'un groupe végétal ou animal, lorsqu'il est séparé de ses congénères et que l'individu ne peut plus se retremper dans la race,' ni la race dans l'espèce.