CHAPITRE XI
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Les géologues qui se sont le mieux renfermés dans l'observation, laissent écliapper des paroles qui sont pour moi un sujet de surprise toujours croissante. Si la poésie osait ouvrir de pareilles perspectives, on Taccuserait de s'être enivrée à la coupe des Ménades. Mais non. Les savants les plus circonspects nous jettent en pâture ces mots étranges : que la création n'est pas finie (1),
(1) • La création est-el!e flnie parce que Thomme est
arrivé? L'induciion, d'une port, et du Tautre un regard
jeié sur le passé, pourraient nous f.ii e entrevoir que la création n'est pas finie. » V. D'Archiac. Introdurtion à Vétude de la paléontologie stratigraphique, T. If,. p. 467.
c Alors probablement, au moyen <i'u(i de ces phénumènes biolog'ques dont Dieu seul a le scMTi>t, il arrivera s«ir la terre une nouvelle faune et une nouvel e tlore. i Alphuuse .¥â\re. 'Recherches géologiques. T. III, p. 531.
qu'elle ne s'arrêtera pas à rhomme, qu'elle enfantera de nouvelles flores, de nouvelles faunes, un monde supérieur à l'humanité. Et sur cela, ils ferment leur livre et prennent congé de noufe, comme sMl s'agissait de la proposition la plu simple du monde.
Pour nous, il en est autrement. Nous les avions pris pour guides, et ils nous ont conduits de rochers en rochers, d'observations en observations, au bord d'un précipice où le monde actuel disparaît. Pourquoi nous laissent-ils errants et désarmés, en face de cet inconnu où le plus ferme esprit a peine à se défendre du vertige ? Pressons leur te^ite et voyons ce qu'il renferme.
Étrange prophétie que les naturalistes nous jettent çn se jouant! Y ont- ils bien pensé? Savent-ils qu'elle surpasse toutes les prophéties des Isaïe et des Ézéchiel ? Dans celles-ci il s'agissait presque toujours de pauvres empires, Egypte, Médie,Babylonie, condamnés à périr. Maintenant ce n'est pas d'un empire qu'il s'agit, c'est du genre humain lui-même . Sa disparition est annoncée; on lui marque ses jours. L'hetire viendra où il ne çera plus, et pourtant la terre sera encore habi-
tée. Ce dernier point est celui qui nous pèse le plus.
L'homme savait , en effet , qu'il n'est pas immortel; mais jusqu'ici, il s'était persuadé que, s'il devait périr, tout ce qui a vie périrait avec lui. Il se figurait qu'il avait sii)ien pris possession de la terre, qu'elle ne pouvait désormais appartenir qu'à lui. L'idée d'avoir des successeurs n'était jamais entrée dans son esprit. Si jamais il venait à manquer au monde, le vide qu'il laisserait ne pourrait se combler ; tant il croyait avoir rempli de lui la terre et le ciel.
Toujours l'homme s'était représenté qu'il est devenu nécessaire à l'univers, en sorte, que lui disparu, l'univers aussi disparaîtra & son tour. Il s'était même imaginé qu'à l'origine des choses, sa chute seule a entraîné la chute de I9 nature entière; tout s'était obscurci avec lui. Que serait-ce donc de l'anéantissement ^e son espèce ? sans doute, l'anéantissement de toute chose ani- ^ mée. Son dernier jour devait être un jourd'hor* reur pour l'univers.
Sans lui, plus de vie, plus de progrès, une terre vide et désolée, orpheline, qui porterait à jamais le deuil de l'homme disparu, le globe.
devenu un sépulcre; partout le silence, le froid des continents déserts. Pour pleurer à jamais une si grande, perte que celle de Thomme, il fallait le pleur éternel de la terre et des cieuz.
Voilà comment ce demi- dieu se consolait de la mort par la mort de tout ce qui a vie aujourd'hui dans le monde. Quelle fleur oserait encore se montrer et s'épanouir, quel oiseau chanter, quand le monde serait dans un tel veuvage? Les étoiles même devaient tomber d6 la voûte du firmament.
Tout au contraire, il faut maintenant nous accoutumer à cette nouvelle, que Thomme pas* sera, comme ont passé les ammonites et les roseaux primaires, et que d'autres vies plus complètes, sans doute meilleures que la sienne, s'épanouiront à sa plac e .
De tout le bruit qu'a fait le genre humain, que restera-t-il? Ce qui reste aujourd'hui du murmure des insectes dans la forêt carbonifère.
Eh quoi ! est-il possible qu'un être supérieur à l'homme surgisse un jour, pour le dominer, comme l'homme domine maintenant les anitùBux ? Cet être supérieur refoulera-t-il dans les bois, dans lesUes^ l'espèce humaine, comme nous
refoulons à ce moment le bisim ou le bouq\ietai? Est-ce ainsi qu'elle est destinée à périr ?
L'orgueil de rhomme est aussi sâ puissance ; il sait aujourd'hui qu'il est le roi de la nature^ et cela l'aide à rester à la hauteur de son per^son* nage. Mais, si tout à coup cette royauté absolue •lui était disputée au coin de quelque rocher, s'il venait à rencontrer son maître, je crains bien qu'il ne perdit du même coup^ ses facultés acquises. Car il n'est pas de ces rois qui survivent à leur détrônement. Après avoir été le souverain du globe, comment se le figurer l'anima] domestique de son successeur ? Un td mécompte l'acca-^ blerait ; la honte, la stupeur feraient le rester son âme le quitterait. Gomme il ne pourrait accepter le second rôle, ni soutenir le premier, il sortirait de la scène.
Admettons, sur la terre, ce successeur de Phomme, cet héritier triomphant, tel que Tannonoent les géologues. Serait-il possible q^'il n'admirât pas, comme nous, nos arts, nos poëmes, la Vénus de Milo, Homère, Raphaël ?
Au moins il respecterait notre géométrie^ Oui^ sans doute, mais peut^tre comme nous respect tons et admirons les hexagones de l'abeille et le
nid de l'oiseau. Quel beaa banc de polypiers, dirait-il ! il s'agirait du Parthénon. Quel beau chant d'oiseau ! ce serait Tlliade.
Dans le pressentiment de l'immortalité, n'y a-t*il pas quelque chose qui répond aux avertissements de la science? Par delà la mort et le tombeau, nous appelons un monde meilleur, des vies plus élevées, des formes plus belles, des êtres plus achevés ; c'est là une croyance que l'on n'arrachera pas du cœur de l'homme.
Je ne voudrais pas borner cette croyance à n'être que la vision anticipée des développements de la vie, à travers les âges futurs géologiques; il est certain que, dans cet instinct d'un monde meilleur, se trouve la loi qui est aujourd'hui révélée, publiée, manifestée par la science de la nature.