‹ La créationChapitre 54 sur 113 · II · texte numérisé non relu

II

étudié le règne animal dans le libre mouvement de ses instincts. -

Une chose a empêché longtemps d'entrer dans la voie véritable. On opposait l'homme anx quadrupèdes, surtout aux singes muets. D'autre part, des voyageurs ont reconnu les intonations grêles du renne dans la langue des Lapons. Les anciens chevaux sacrés ont pu prêter au zend et au teutonique des nasales aspirées, avec « les hennissements de leurs cœurs lascifs. » Malgré cela, ce^n'est pas avec les mammifères, c'est avec les oiseaux que peuvent s'établir les vrais points de ressemblance.

Dès l'origine, l'idée de la parole et celle du chant n'étaient point séparées. Qui chantait, parlait, et réciproquement (1) ; aussi les deux choses ont-elles la même racine.

Quand Homère nomme l'hirondelle, il lui attribue une parole, une voix humaine, une faculté de langage, un discours suivi ; tout cela compris dans le mot dont il se sert, oàH (2). Au moyen âge les poètes disaient de même : « les oiseaux dans leur patois. »

(i) Adolphe Pîctet. Les Aryas. T. I, p. 478.

, (2) Cf. Odyss. c. vi. y. 125.

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C'est qa'ea eû^t, les oiseaux ont un langage, puisqu'il est parfaitement parlé et compris. A l'appel de l'oiseau blessé, ses compagnons accourent; à une autre intonation ils se dispersent. Au roucoulement delà tourterelle, le. m^le tient

, la remplacer sur la couvée sans autre avertissement. Hier, en rase campagne, sur la grande route, un pinson se jetait dans mes mains et presque sous mes pieds, avec le cri de |détresse,

^pir-pi'pi; son petit était tombé du nid, j'allais l'écraser sans le voir. C'est pour lé sauver que la mère s'oublia et Jeta cette note perçante que je compris aussitôt. Qu'est-ce que tout cela, si ce n'est parler, interroger, répondiie?

Vous dites : ils ne profèrent pas de mots.

Fort bien. Mais ils profèrent des syllabes. Le rouge-gorge, avec son ti-ri-titt, Toiseau-mouche avec son screh. ^crehy sont aussi sû)^ d*ôtre compris que le sauvage Peau-Rouge qui renferme toute une longue phrase dans un mot, et ce inot dans une syllabe. Sans doute, la fstûvette, le rossignol n'ont pas une langue humaine ; tnais ils possèdent au moins une syllabe du grand .vocabulaire que se partagent les peuples.

, Ayant vécu de bngues années, séparé près*

que de tonte société humaine^ Toccasion ne m'a pas manqué d'observer le langage des oiseaux. Je rassemble ici quelques-unes des réflexionsque m'ont suggérées ces observations prises sur : la nature.

! Aujourd'hui, l'homme peut être Tinstitutear deToiseau. Mais qui sait jusqu'à quelpoint, dans l'origine, l'oiseau a été l'instituteur de l'homme? Venu le dernier sur la terre, il imitait ceux qui l'ont précédé. J'entrevois ici toute une source nouvelle d'expériences, d'études et d'idées. Entrons dans ce chemin.

Presque tous les oiseaux, pendant la mauvaise saison, ne font entendre qu'un monosyllabe qui est le cri caractéristique del'espôce. Le printemps venu, le chant d'amour commence. Il se forma de mélodies plus ou moins variées, sous lesquelles

1^ disparaît le radical monosyllabique auquel se réduisait auparavant le langage de l'oiseau.

Mais ce chant cadencé, radieux, vibrant, prolongé, d'où sort-il? Cette langue, avec ses

1 modulations, ses phrases, ses accents, ses dialectes, comment s'est-elle formée? Gomment cette merveille a-t-elle éclaté ? Le musicien ailé a-t-il connu son art tout entier, dès la première heure ?

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Beaucoup de naturalistes» et parmi eux Buffon (1), pensent que léchant d'aucune espèce d'oiseau n'est inné, mais que le ramage propre aux diverses espèces d'oiseaux et ses variétés, ont eu ^ peu près la môme origine que les langues (2) des différents peuples et leurs dialectes divers.

Suivons cette lueur, voyons où elle conduit.

Que de découvertes singulières se dévoileraient il qui porterait son attention sur cette philologie

<1) Buffbn. Hist. nat. Oiseaux. T. YII, p. 87, 88, 89.

c Les personnes qui n'ont jamais observé le chant des< ciseaux, supposent que les oiseaux de chaque espèce chantent exactement les mêmes notes et les mêmes phrases, ce -qui n'est point vrai du tout, qtioiqu'il y ait une ressemblance générale dans le dessin des mélodies... A peine y a-t-il deux oiseaux de la même espèce qui aient un chant absolument pareil. Barington. i Expérimenté and observer iionSf p. 287.

c Les notes dans l'oiseau ne sont pas plus innées que le langage de l'homme» et dépendent entièrement du maître <iui l'élève. J'ai élevé un jeune Hnot avec une vengoline, «t le linot a pris le chant de son instituteur africain» sans aucun mélange du chant du linot. > Ibid.

(2) c Les différences dans léchant des oiseaux de la même «spèce ne peuvent mieux être comparées qu'aux variétés des dialectes provinciaux. Barington, vice-pres.» R. S.Exferiments and observations on the singing of Birds. TransaC' iions philosoph. T. LXill, p. 280.

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comparée dont retentissent les forêts au retour de la saison nourellet Chants, hymnes» mélodies, nous en jouissons sans nous demander s'ils ont M* la même puissance dès la première heure du monde. Comment est né le chant de chaque espèce? Il est certain que chaque couvée l'apprend de ses parents. Le petit oiseau» dans les premiers ours de sa vie, n*estpoûr ainsi dire, qu'oreiUe. ^ Les sons qu'il entend autour de lui s^mprimeht alors dans sa mémoire. Il en forme ses voix. Il écoute le gazouillement de son père et de sa mère ; plus tard il le répète. S'il ne l'avait jamais en tendu, le saurait-il? Privé de son père ou de sa mère^ il prend la langue de son instituteur.

C'est par des oiseaux soustraits à l'éducation de leurs parents, que de nouvelles notes entrent dans le vocabulaire de l'espèce. Au-dessus de ces variétés» que nos oreilles out peine à saisir» domine le chant de l'espèce» qui» en dépit des p^its dialectes^ reste à peu près fixe» comme une langue formée» nationale» dont les racines et la grammaire ne changent plus.

Mais les parents» d'où ont-ils appris cette mélodie première et non telle autre? Leur a-t-elle été révélée comme la parole au premier

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homme dans l'Éden? Le problème da langage serait-il donc aussi complexe pour le rossignol que pour l'homme? Peut-être (1).

Si un oiseau est pris au nid et élevé par un oiseau étranger, il prend le ramage de l'étranger (2). Certains langages d'oiseaux se marient plus aisément que d'autres : le chardonneret prend volontiers le chant du roitelet, le bouvreuil de • la fauvette, le bruant du pinson, le linot du canari. Même en liberté, pareils mélanges s'accomplissent. Une oreille délicate découvrirait facilement des dialectes divers dans le chant spécifique de chaque famille de passereaux.

Quelle étude charmante de retrouver la note originale de chaque genre, modifiée par la note imitée ! On peut croire que la richesse étonnante des motifs, des modulations est le résultat d'une longue éducation de chaque espèce par elle-

(1) Cf. Aristote. HUt. des animaux, Liv. IV, c. 9.

(2) c On peut demander çpmment il arrive que certaines notes sont particulières à certaines espèces. Ma répQnse est que l'origine des notes des oiseaux est aussi difficile à expliquer que celles des différents langages des peuples. Barington. itExperimmts and observations on ihe singing of Birds. transactions philosoph. T. LXIII, p. 287.

même et par les antres. Avec le don d'imitation qni est le génie de Toisean, le pins habile accroît son chant de chaque note qni le frappe^ dans le répertoire de sa famille ou d'une famille étrangère.

Naturellement, les espèces les plus rapprochées sont celles dont les langues se mêlent et s'enrichissent les unes par les autres. Si la langue da chardonneret se mêle à celle du roitelet^ ou celle du linot à celle du serin^ c'est par la même raison que les dialectes rapprochés dans les langaes humaines se mêlent^ Tun à l'autre, l'ionique à Tattique , l'osque à l'ombrien, le pisan au toscan. L'espèce qui est capable de réunir le plus grand nombre de ces dialectes divers d'oiseaux, est la plus riche parmi les oiseaux chan* teurs.

Un naturaliste anglais du xviii^ sièclo (nul n'a mieux étudié cette question), Barington (1), vice-président de la Société royale de

(1) Experiments and observations ci Ihe singing ofBirdi, 1773) p. 280, 286, 287. Baringlon. a La perte du parent mâle, à l'époque critique pour i'insiruclion, a, sans doute, produit les variétés que j'ai observées daus le chant de éhaque espèce. Dans ce cas, le petit a entendu le chant de quelque autre oiseau. Ou peut-cire a t-il inventé quelques

Londres, pensait que le rossignol a été, à l'origine destempSy le premier instituteur des oiseaux chanteurs, et qu'ils se sont tous formés à ses leçons. C'est de lui qu'ils auraient reçu leur première langue d'oiseau.

Je croirais bien plutôt, qu'étant le plus parfait, le rossignol a paru le dernier dans l'échelle ; car o'est lui qui rassemble dans soti chant le plus grand nombre de notes et de motifs partagés <5ntre toutes les espèces voisines. Non que son oeuvre soit un plagiat. Au contraire, il lutte d'émulation avec chaque espèce pour porter plus loin la variété, la puissance, le nombre de ses mélodies. Il ne chante qu'après la fin du jour, comme s'il voulait laisser à ses rivaux le temps d'épuiser leur art.

La nuit venue, il reprend leurs notes inachevées ; il semble d'abord converser tout bas avec lui-même ; puis il part, il se donne carrière, il résume toute l'harmonie du jour. Vous diriez qu'il a médité sur ces accents divers pour en tirer comme d'une ébauche une œuvre incom-

notes de son propre mouvement, lesquelles se sont perpétuées de génération en génération, jusqu'à ce que des accidents semblables aient produit d'autres changements. »

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parable, dans laquelle rimitation D/e se sent jamais, et qui ne se souvient que pour créer.

Pourquoi le rossignol est-il le premier? parce qu'il a enrichi sa langue propre de toutes les voix de la nature qui ont résonné autour de lui . II . est l'Homère quia fondu dans sa langue tous les dialectes de la grande race des oiseaux chanteurs.

C'est par cette émulation que le ramage se développe ; et nous pouvons, à notre gré, en rapprochant des oiseaux de contrées différentes, introduire les notes de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique dans nos bois. Ceci explique une chose extraordinaire, remarquée par les naturalistes : dans les espaces déserts où les êtres vivants sont séparés lès uns des autres par de grands intervalles, tels que l'intérieur de l'Afrique ou de l'Amérique, vous ne rencontrez que des oiseaux à la voix rauque, sans presqu'aucun vestige de chant. L'art périt, ou plutôt il n'a pu naître, faute d'émulation et de cette sorte dé concours permanent que la nature établit entre ces petits êtres passionnés, dans tous les lieux où les migrations les rassemblent (1).

(1) C'est le résultat de Texpérience que j'ai faite. Barington. Loc» oit.

Le inôqûeur d'Amérique est. célèbre par Fart d'imiter et de fondre toas les sans qu'il entend dans les savanes et les forêts ; ce qui loi donne une inépuisable richesse de phrases, et le fait appeler par les sauvages, « l'oiseaa aux quatrô «ents langues, » et par les naturalistes, « le polyglotte. » Le rossignol d'Amérique réunit ainsi dans sa langue tous les dialectes inconnus qui retentissent dans les forêts vierges du Nouveau- Monde.

Comparez^ par. une belle nuit de printemps, le chant du rossignol à la description qu'en faisait Pline, il y a dix-huit siècles. Suivez dans le texte les notes exactement marquées de ce concert. Vous en reconnaîtrez les moindres nuances transcrites sur ces tablettes antiques : longs soupirs, modulations, explosions, interruptiens, silence, Reprises ; plein, grave, aigu, fréquent, étendu, puis encore vibrant, haut, moyen, bas; plerncs, gravis y acutu^y creberj extentus ; uhi visum e^t, vibrans, summus, médius, imus (1). Ne l'entendez-vous pas? La musique du rossignol, en passant par cette majestueuse

(1) Pline. Hist. nat. L. X. C. 43.

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langue romaine, s'enfle du grand écho de Rome ; elle nous arrive du fond des siècles, printanière, intarissable, triomphante des ruines.

Mais ce chant, si fidèlement transcrit par Pline l'Ancien, a-t-fl toujours été le môme? Dès l'origine, ses périodes, ses rhjthmes, eies cadences étaient-ils achevés? Il est permis d'en douter. Peut-être y a-t-il eu un temps où ce chant se bornait à sa note première, fondamentale, ithjs l ithjs ! telle que les Grecs nous Tout transmise dans une légende mélodieuse. Parmi les dialectes de l'espèce du rossignol, il en est de trèsinférieurs aux autres (1). U s'est trouvé de ces maîtres chanteurs qui, par une circonstance quelconque, frappés d'un son nouveau, ont introduit une note nouvelle dans la mélodie des ancêtres et l'ont transmise ainsi perfectionnée à leur postérité.

11 peut arriver encore qu'un autre rossignol s'approprie de nouveaux sons, qu'il enrichisse sa

(I) 9 Dans le chant du rossignol, j'ai observé seize préludes différents et autant de finales. Les autres. oiseaui n'ont que quatre ou cinq changements; le chant dure quelquefois vingt secondes. > Barington. Transact, phUosoph» Loc, cit.

mémoire de phrases, de tours qui n'existent pas aujourd'hui; que nous n'entendons pas; mais qu'une postérité lointaine entendra au milieu des nuits jfrofondes qui enveloppent Tavenir. Ces sons nouveaux inconnus, impossibles à pressentir, éveilleront, dans le cœur de' l'homme, des nuances de sentiments mélodieux qu'il ne connaît pas encore (1).

Ici que d'observations naissent en foule ! Tout est nouveau et inexploré dans ce sujet. Si les mélodies des espèces voisines se mêlent comme les dialectes, les voix des espèces trop éloignées ne peuvent presque rien s'emprunter Tune à l'autre. Les chardonnerets, les bruants, les bouvreuils, si bons imitateurs des petites phrases des roitelets, des pinsons ou* dés serins, n'empruntent pas une syllabe au vocabulaire des oiseaux carnassiers ou des oiseaux de nuit. La distance est trop grande pour être franchie. La grammaire de chacun reste immuable. C'est ainsi que des langue^ humaines trop opposées ne peuvent

(1) « On sent combien» dans la suite des générations, ce même chant peut être encore perfectionné ou modltié diversement par d'aulres hasards semblables. » Bullou et Monlbeillard. HisU nat. Oiseaux. T. IX, p. iî9.

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se mêler l'une à Tauti^e, le cafre à Tanglais da Gap, l'araucan à l'espagnol, Tindien des pampas au portugais de Gamoëns.

Faisons un pas de plus. Voici une merveille à laquelle nous ne prêtons plus d'attention, parce que l'habitude nous empêche d'y réfléchir.

Chaque année, au printemps, nous assistons^ sans y prendre garde, à l'origine, à la formation, à l'écbsion d'une multitude de- langues, qui nous font, pour ainsi dire, toucher du doigt Torigine de nos propres langues humaines. C!omment cela? Écoutez.

Tant qu'a duré l'hiver, chaque espèce d'oiseau est sinon muette, du moins réduite, pour toute expression, à une syllabe qui est comme le radical de toute sa langue (1). Ce monosyllabe, cri bref, strident, suffit, par la différence d'accent et de tonalité, à exprimer toutes les affections d'une existence appauvrie qui se resserre sous le froid de Thiver. Le besoin, la douleur, la misère, l'inquiétude, la faim, n'ont pas besoin .d'un clavier plus riche; c'est là une analogie frappante avec ces peuplades errantes de l'Afrique et de TAmé-

(1) Buffon. Hist naL Oiseaux. T. V, p. 390.

rique qui ont^ à leur manière, une de ces langues d'oiseaux (1)^ formées au pluâ de quelques racines monosyllabiques, lesquelles, diversifiées par l'accent, hautes, graves, ou moyennes, suffisent aux conditions d'une vie abaissée au degré le plus infime de l'humanité.

Saison d'hiver pour l'hoïnme ; il ne rompt le silence que lorsque le besoin, la douleur, la stupeur lui arrachent un monosyllabe. Taciturne le moment d'après, qui croirait que' de cette bouche muette sortiront un jour, à flots pressés, les idiomes d'Homère, de Virgile ou de Dante? L'oiseau aussi se tait ; et dans ce croasse^ ment d'hiver, comment soupçonner jamais les mélodies de la fauvette et du rossignol qui éclôront avec la fleur, dans la saison nouvelle ?

Cependant le printemps est venu ; le miracle s'accomplit. Quel est-il? Ces mêmes tribus d'oiseaux indigentes, égoïstes, dont l'âme s'était retirée, sont tout à coup comblées de tous les biens de la terre, soleil, chaleur, lumière, richesse, sécurité, abondance, allégresse. Des siècles de siècles les séparent de la saison de mort. Un sen-

(i) Voyez sur les peuples à langues d'oiseaux, Max Mul- 1er. Science du langage, T. II.

timent surtout les â transformées, l'amour. Et alors, qu'arrive-t-il? Entendez. Tous ces muets commencent à bégayer et à parler. Tous cea gosiers se délient; la merveille du langage s'accomplit sous mille formes.

Us s'essayent d'abord et l'instrument semble rouillé. Les voix sont encore à demi enfermées dans le bourgeon comme la fleur. Un oiseau prélude, un autre tente de le surpasser. Enfin,, après bien des essais, ils ont retrouvé le chant oublié, nouveau, ravissant, où l'âme renaît en toutes choses. Il y a aussi des saisons pour les ' peuples où l'&me a disparu; mais qu'elle est lente à renaître !

Au lieu du cri monosyllabique qui semblait appartenir à la nature morte, voici des voix qui se répondent, des phrases prolongées, des cadences soutenues, véritables langues agglutinantes» , composées, où éclate chacune des nuances d'une âme qui s'éveille, langueur, désir, joie, tendresse,, surtout extase de la lumière ; tout cela né aux prenliers instincts de l'amour et de la famille.

Gomme le chant n'a pas éclaté soudainement au printemps, il ne cesse pas non plus tout à coup en hiver, mais par degrés. Les voix baissent

de ton ; les pauses deviennent plus fréquentes et plus longues ; le vocabulaire s'altère. *Aux grandes voix de Tété succède le petit ramage de rautomne. Enfin, de ce chant diminué, timide, il ne reste plus qu'un murmure; et, comme si la Vie se resserrait encore, il n'y a plus en hiver qu'une note brève, rare, qui achève môme de disparaître.

Mais cette note renferme, dans sa racine, le germe du chant nouveau, qui recommencera à bourgeonner et à s'épanouir dans la saison nouvelle. Ainsi les langues d'oiseaux meurent et renaissent chaque année ; vous pouvez en suivre la décadence et la restauration dans un cercle éternel : chant du printemps, chant d'été, chant d'automne. Autant de périodes différentes d'une même langue, qui se forme, se développe, s'étend, puis se décolore, s'altère, se décompose, s'éteint et meurt pour renaître.

Diminuez, tant que vous le voudrez, les analogies entre ce petit monde inférieur et le monde de l'homme. Comptez, amplifiez les différences, les incompatibilités. Je le veux bien. Après tout, il restera toujours assez de ressemblance entre ce langage embryonnaire et le langage de

rhomme, pour que les analogies nous condoisent à des vérités dont on cherche vainement à pénétrer le mystère par un autre chemin.

Donnez, en effet, à ce germe imperceptible de l'instinct du langage» les proportions humaines, père, mère, enfants, famille; que le nid devienne la hutte; surtout que le grand rayon d'une religion réchauffe, pénètre ces premières couvées humaines. Il se fera bien alors un autre miracle que celui qui s'accomplit, sous nos yeux» chaque printemps.

Les monosyllabes se lieront aux monosyllabes. Ce n'est pas seulement le chant, c'est la parole qui naîtra, après le long silence de Tâge de pierre, saison d'hiver de l'humanité.

La même extase de la lumière qui n'avait enfanté qu'un ramage d'oiseau, enfantera les hymnes des Védas.

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