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CHAPITRE II

coia:3:NT se forment les variétés et les dialectes

DANS LES chants OU LES LANGUES D*OISEAUX.

Je n'exagérerai pas ce que Thomme a emprunté aux cris des animaux. Je sais que ces imitations semblent aujourd'hui stériles, comme si les langues cultivées avaient répugné à puiser dans cette source et à imiter les voix des êtres inférieurs. 11 est certain, je le reconnais, que les sons, les bruits de la nature, les rugissements des carnassiers, les mugissements des ruminants et même les chants des oiseaux, quand ils ont été reproduits dans les langues humaines, n'y ont pas enfanté ces riches familles de mots que d'autres causes, moins faciles à montrer, y ont fait entrer.

Cependant, là aussi , il ne faudrait pas trop

il6 LA CRÉATION.

nier. Après avoir si longtemps tout accordé à Fonomatopée , il ne faudrait pas lui tout refuser aujourd'hui; les plus habiles pourraient 7 ôtre trompés. J'en veux citer un exemple.

Je lisais un jour le grand ouvrage de M. Adolphe Pictet, « la Paléontologie linguistique^ » et je ne me lassais pas d'admirer comment il pénètre 9 avec une clef magique , le secret des origines les plus lointaines. Un étourneau des plus avisés y qui faisait alors notre unique société, était posé sur ma main ; il s'était à demi endormi, pendant que je suivais dans le livre les savantes étymologies de son nom : étourneau, en latin, sturntùs; en allemand, star. J'étais ramené auzend, au sanscrit; et, sur la foi de mon guide, je ne faisais aucune difficulté d'admettre que la première origine du nom avait été tirée de la ressemblance du plumage aves les couleurs marquetées, irisées des étoiles. « En védique, siara, enlsitin, stella, sans doute de st^ stemere^ ce qui est étendu, répandu à la voûte du ciel; l'étourneau serait ainsi nommé de ces taches étoilées. «

En lisant ces lignes , je trouvais moi-même de nouvelles ressemblances entre le reflet des

étoiles et la gorge de notre sansonnet, rayée de violet, d'or, d'azur et d'orangé. Pour mieux l'examiner, je fis un mouvement; l'oiseau assoupi se réveilla , et me jeta dans l'oreille son cri stry str, str. Il le répéta si haut et avec tant d'obstination que je fus bien obligé de reconnaître que ce str avait été la racine de son nom chez tous les peuples indo-européens. Les premiers Aryens n'avaient fait évidemment qu'accepter le nom qu'il s'était donné lui-môme.

Outre le cri strident qui marquait l'accent de sa race , notre sansonnet avait les chants de la fauvette, du canari, du rossignol. Il ne confondait pas ces diverses mélodies. Mais il les faisait succéder l'une à l'autre en longues phrases distinctes qu'il coupait par des soupirs et des silences.

Comment s'expliquer cette variété d'idiomes ? Par l'éducation , par la tradition. La première fois que je l'entendis , je crus entendre tout un concert d'une multitude d oiseaux différents qui se répondaient l'un à l'autre dans un bosquet. Sans doute, il avait vécu, dans son enfance, en compagnie d'un rossignol, d'un canari, d'une fauvette, et il avait appris en bas âge les dia-

ifS LA CRÉATION.

lectes de ses compagnons de captivité. Il parlait ainsi trois ou quatre langues d'oiseau, à peu près comme Tenfant qui , élevé au milieu do personnes d'origines différentes , parle, sans les mêler, les langues de chacune d'elles.

Bientôt, avec sa faculté merveilleuse d'imitation, notre sansonnet joignit à ses mélodies le long gémissement d'une porte qui grinçait sur ses gonds. On ouvrit un chemin de fer sous nos fenêtres ; l'oiseau écouta d'abord en silence ; puis , un matin , il ajouta à ses notes le sifflet éclatant de la locomotive qui vingt fois par jour retentissait dans le voisinage. Un étranger qui ne l'eût pas observé eût certainement cru que cette longue note tenue appartenait à son chant naturel. Ainsi, son clavier s'augmentait de sons nouveaux qu'il n'avait jamais entendus auparavant.

Cette observation , jointe à une multitude d'autres, me fit penser que le chant des oi«seaux emprunte aux bruits de la nature une partie de ses trésors; par où s'expliquent les consonnances de ces voix avec le monde environnant.

Ne retrouverait-on pas le frémissement du

feuillage des taillis dans le chamaillis des petits granivores, les soupirs du vent dans les soupirs du rossignol) le clapotement des rivages dans le nasillement des oiseaux aquatiques, le coassement de la grenouille dans le râle d'eau, le sifflement du roseau dans le bouvreuil , le cri de la tempête dans la frégate, le murmure des vastes forêts sonores dans le roucoulement des tourterelles?

N'y a-t-il aucun rapport entre le pjaulement de Tépervier et le piaulement des poussins qaiV passe sa journée à épi^ ? Où les oiseaux de nuit ont-ils pris les sons tremblés , frissonnants , qui semblent la répercussion d*un écbo souterrain dans des ruines ?

Le hou-hou du chat-huant n'est-il pas l'écho des longs hurlements éclatants des louveteaux que Ton entend aussi à la tombée du jour? Où la chouette a-t-elle trouvé son effrayant éclat de rire ? Où la mésange charbonnière a-t-elle pris le grincement métallique de sa lime de serrurier?

n y a dans les Alpes un corbeau , le coracias huppé, qu'on appelle le sonneur parce qu'il imite la sonnerie des clochettes des troupeaux, sur les hauts pâturages où il se tient en été. Le chant

véritable de Talouette est un chant de lainière* Elle monte dans un rayon vers la source de feu. . Avec cela, cette môme alouette, vivant dans lo chaume en compagnie de la sauterelle, en emprunte la note stridente ; elle l'imite si bien que les naturalistes en font un de ses caractères spécifiques. Us l'appellent la locustelle.

Ainsi tous les accents de la nature morte ou animée ont leur écho et leur consonnance dans la nature vivante. Et . qui sait si parmi ces voix, ces cris qui nous étonnent aujourd'hui, il n'y a pas le dernier retentissement d'une époque paléontologique dont tout vestige vivant a disparu? Peut-être tel cri d'oiseau qui nous est insupportable est-il l'écho, l'imitation traditionnelle d'un bruit qui s'est éteint avec une certaine époque du monde.

Non-seulement les mélodies, ou plutôt les langues des oiseaux se perfectionnent, s'embellissent par l'émulation des espèces et des races proches parentes, mais aussi elles s'altèrent par la fréquentation des familles à la voix rauque ou criarde. L'homme qui parle le mieux, s'il est jeté dans une société de gens qui parlent mal, prend de mauvaises locutions dont il a peine en-

UVRE NEUVIÈME. iSf

suite à se corriger. Cela arrive aussi journellement aux meilleurs des oiseaux chanteurs.

Buffon raconte qu'il entreprit d'extirper et d'étouâer par la vapeur du soufre et du charbon les moineaux de son jardin de Montbard, parce qu'ils corrompaient, de leur patois grossier et de leur vilain tui-tui, le chant correct de ses linottes^ de ses tarins et de ses canaris (1).

Pourquoi les grandes espèces d'oiseaux ne chantent-elles pas? la raison principale tient^ sans doute> à leur organisation même. Beau* coup de causes aussi tiennent à leur genre de vie. Ils sont trop occupés des dures nécessités de chercher leur nourriture.

Toujours en quête de proie, la grande tribu des carnassiers ne peut faire entendre que le cri de la faim ou celui de leurs victimes. Les peuples chasseurs aussi ne chantent pas. Toujours à la piste du gibier, ils chassent ou ils dorment.

(1)« Je m'étais aperçu que non-seulement ils troublaient le chant de mes oiseaux par leur vilaine voix, mais que même à force de répéter leur désagréable iui-tui, ils altéraient le chant des serins, des tarins, des linottes, etc. » Buffon. Hist. nat. Oiseaux. T. VI, p. 216.

in LA CRÉATION.

De môme^ de la tribu des pécheurs. Lutter avec la mer, poursuivre la proie sous les flots est toute leur vie. Voyez le héron, les grands échâssiers. Ils se tiennent immobiles, tout le jour , au bord de Teau , de peur d'effaroucher la proie ; ils se garderaient bien de pousser un cri. Tout au plus, se permettent-ils, de loin en loin, un claquement du bec. Pour le chant, il faut du loisir, et il n'est donné qu'aux peuples agriculteurs. Les granivores, qui trouvent leur grenier rempli, peuvent développer leur chant. Surtout les insectivores, dont la nourriture est partout assurée, ont le loisir de devenir artistes. Mais l'aigle, ThirondçUe de mer, la frégate, les oiseaux de nuit , comment songeraient-ils à chanter?

Un cri lamentable, perçant, peut-être imité de ceux qu'ils égorgent, voilà leur langue.

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