COMMENT LES LA^'GUES MEURENT ET RENAISSENT
Gomment une langue vivante^ dans la bouche de tout un peuple, peut-elle cesser d'être parlée î Comment devient-elle quelquefois^ en peu d'années, une langue morte et sacrée, pétrifiée dans les livres, ainsi que les genres éteints dans les couches des rochers ?
Gela arrive de diverses manières. Premièrement, le peuple entier peut être arraché à son pays et transporté de force au milieu d'un peuple étranger; témoin l'Hébreu.
Sa vieille langue, jusque-là presque immuable, était encore entière. La nation qui la par-
lait est transportée en Ghaldée, à Babylone. Que se passa-t-il alors ? La première génération des exilés, non contente de garder sa langue, s'efforce de la ramener à la pureté première. Mais pour les enfants des exilés, c'est autre chose. Pour eux la langue de leurs pères n'est déjà plus qu'un idiome artificiel, qu'il faut entretenir par l'étude. Il devient presque inintelligible à la troisième génération. Celle-ci ne parle plus que la langue de la contrée étrangère où elle est reléguée. Les lettrés, les prêtres gardent seuls l'intelligence de l'idiome des ancêtres. De ce moment, c'est une langue sacrée ; elle n'est plus parlée par personne.
Les Juifs oublièrent d'autant mieux l'ancien hébreu, qu'il avait plus de parenté avec le chaldéen de Babylone et de Ninive. Ils glissèrent, sans s'en apercevoir, dans cet idiome étranger. De l'hébreu au chaldéen (1) le passage se fit
(1) Voyez sur le mélange des dialectes dans la Palestine, la Grammaire hébraïque d'Ewald, p. 20. c Par le mélange des peuples en Palestine se firent des mélanges corrompus de langues, c unreinere sprachmischungen. > Lehrbuch der Hebraischen sprache. 1844. Le cbaidéen, dit Gesenius, a fréquemment une couleur hébraïque, le samaritain est fortement mêlé de formes hébraïques.
sans résistance. Une langue ne combattit pas Tautre.
Spectacle incroyable qui se vit un jour. Le peuple hébreu revenant de Texil avait oublié sa langue ; il avait dans la bouche l'idiome de ses vainqueurs ; mais il rapportait en triomphe sa langue nationale morte dans les cassolettes de cèdre qui contenaient les livres sacrés.
Quand la langue du vainqueur appartient & une autre race que celle du vaincu, la première ne peut réussir à s'imposer dans sa forme régulière. Voici alors ce qui arrive.
L'invasion détruit les dasses supérieures, qui conservaient la langue dans sa pureté acquise par Fart et par la tradition. Cette langue ne s'écrit plus ; elle ne donne plus la règle à laquelle se conformaient tous les hommes qui exerçaient quelque autorité religieuse ou politique. Dans le silence des hautes classes disparues, la parole reste aux classes inférieures; celles-ci, n'ayant plus aucun type de langage traditionnel et cultivé , suivent leurs dialectes et leurs patois.
Le grand travail de l'art sur la langue a cessé; reste seulement l'œuvre de la Uiature.
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Tant que la langue classique était parlée, c'était un type qui, en se greflTant sur tel ou tel patois , le relevait, se Tappropriait , s*en enrichissait et augmentait la langue nationale.
Ce type une fois oublié, les patois demeurent seuls. Toute l'œuvre de la culture dans la parole se trouve détruite. Il reste des rejetons sau* vages, capables, sans doute, d'être ramenés par la culture à des formes * supérieures, mais qui d'abord ne présentent qu'une apparence stérile.
La nature fournit, de nouveau, le premier * fond des langues nouvelles dans [les anciens patois. Mais l'œuvre d'une civilisation nouvelle est nécessaire pour élever ces produits de la nature à la dignité de l'art ; car il faut redire ici que Ton ne résoudra aucune des questions les plus profondes du langage, si l'on n'y découvre ces deux éléments, la nature qui fournit la matière, l'art qui en fait un ouvrage de l'esprit. Tout le développement de la parole humaine est compris entre ces deux termes.
Voyez l'Orient : par l'invasion des Mantchoux dans l'Inde, il y eut un temps où la langue cultivée cessa d'être en communication avec les dialectes inférieurs. Ceux-ci cessèrent alors d'être
absorbés par la langue littéraire. Ds forent abandonnés à eux-mêmes , et se produisirent sous la forme des idiomes modernes de l'Inde , pràcri, pàli^ indoustani.
De même^ dans notre Occident, après les invasions des barbares, le latin écrit, n'étant plus parlé, cessa de se mêler aux dialectes inférieurs. Il ne les attira plus à lui ; il ne les fit plus entrer dans son œuvre de culture , et dans la circulation de la langue romaine. Il ne s'enricbit plus de leur substance. Voyez, dès lors, ce qui s'ensuivit.
Les dialectes inférieurs ne s'écoulant plus dans le latin, formèrent par eux-mênfes leur propre lit. Ils se firent une existence particulière : ils n'étaient que nature , ils devinrent art, culture, civilisation ; ils étaient d'abord sans nom, comme une végétation vague qui appartient à tout le monde et ne relève de personne. En s'élevant à l'art, ils reçoivent un nom propre; ils s'appellent l'italien , le français , l'espagnol , le portugais , le roumain.
Dans l'antiquité, les patois helléniques et italiens allaient tous aboutir par de secrets canaux aux deux langues souveraines, le grec et
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le latin. Les dialectes populaires s'écoulaient dans ces deux vastes langues, comme en une mer où ils perdaient leurs caractères, leurs individualités, leurs noms. Mais lorsque ces deux grands réservoirs eurent disparu, les patois helléniques, comme les patois italiens, ombriens, osques, se firent eux-mêmes leur voie ; ils se creusèrent leur bassin, au lieu d'aller se confondre et s'engloutir dans les deux langues maltresses de l'antiquité.
Au reste, une langue n'est pas tout entière •dans la grammaire et le vocabulaire ; elle a des sons particuliers, originaux ; elle en a aussi d'empruntés. Chaque langue morte retentit comme un écho prolongé, par certains sons qu'elle engendre dans la langue qui lui succède. Quand môme celle-ci ne lui devrait aucun de ses mots, elle lui devrait certains accents qui continuent de vibrer, C!omme une note d'un instrument éveille, provoque, engendre» des notes concordantes, harmoniques, dans un instrument tout différent; de même une langue ancienne fait résonner des cordes congénères, dans la langue qui la remplace. C'est ainsi que le gaulois retentit dans le français, le breton
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de Galles dans l'anglais , l'arabe dans l'espa* gnol, le dace dans le roumain (1).
Voilà pourquoi un idiome ne peut jamais être isolé entièrement des idiomes précédents de la môme race d'hommes. Le langage humain est un clavier, où chaque race frappe une note ; et cette note a ses retentissements, ses analogues, ses vibrations continues dans les idiomes de la môme race et de la même région. Certaines prononciations qui vous étonnent dans l'anglais, le roumain, ne peuvent s'expliquer que par le retentissement d'une langue morte dans une bou<che moderne.
Une race d'hommes ne laisse quelquefois après elle qu'un accent, un son, une vibration de l'air; la postérité qui recueille cet écho ne^ sait pas même d'où il lui vient.
Les grandes invasions du iv® et du v® siècle I ont frappé l'humanité à la tôte. Elles ont réussi à détruire la langue des hautes classes, le grec et le latin. Mais c'est une chose à peine croyable , que leur impuissance contre les patois. Le grand orage a passé au-dessus de ces humbles
(i) V. sur la langue roumaine, les /{oumatti^, dans mes œuvres complèlesy T. VI, p. 33, 50.
idiomes sans pouvoir les extirper. C'est en étudiant les langues néo-latines, françaises, italiennes , portugaises , espagnoles , roumaines, que Ton touche du doigt ce phénomène étrange. Car le premier mouvement est de croire que ces langues ont subi, dès l'origine, le joug des langues conquérantes, qu'elles so sont laissé dénaturer par l'ascendant des vainqueurs, qu'au moins elles ont plié sous le faix des idiomes germaniques, et qu'elles ont cédé , comme tout le reste , à l'invasion des races nouvelles qui changeaient la face de la terre.
Or, c'est le contraire qui est arrivé. Les pierres, l'airain, les remparts, les temples, les dieux, tout a cédé, tout s'est courbé sous le marteau d'Attila, tout, excepté ces idiomes populaires, ces patois qui, plus humbles que l'herbe, inconnus, insaisissables, ont continué de germer dans la bruyère , sous les pas des tribus barbares.
Voilà de quels imperceptibles ancêtres devaient sortir les langues de la civilisation moderne.
Ce qui les a sauvés, c'est d'avoir été si faibles; ils échappaient par leur petitesse.
Où les saisir? Ils n'avaient pas été déposés dans des livres. Ils ne pouvaient pas môme être II. il
étouffés dans la bouche des rhéteurs. L'éloquence ne s'en servait pas; les orateurs ne les connaissaient pas : on les méprisait trop pour vouloir les cultiver ou les extirper. Invisibles, innomés, ils ont rempli, dans l'humanité moderne, le rôle de ces germes organiques, œufs d'infusoires, de protozoaires, qui échappent à toutes les destructions et même aux incendies, pour éclpre après des années, sous un autre soleil, et recommencer la vie interrompue du monde végétal et animal.
Au premier moment du réveil, que devinrent ces germes de langues, ces protozoaires de la parole humaine, qui ont survécu à l'anéantissement de l'ancien monde et se sont dérobés à l'universel cataclysme? Se sont-ils laissé pénétrer par les langues des envahisseurs? Ont-ils reçu d'elles de nouveaux principes d'éclosion et dévie?
Nullement : ils se sont renfermés en euxmêmes, ils ont cherché et trouvé en eux seuls la matière et la substance de leur développement futur. Ils n'ont point emprunté aux idiomes germaniques les éléments de leur structure nouvelle; mais sans changer la matière de l'ancienne
langue latine, ils l'ont disposée autrement. Par où l'on voit qu'avec une substance toujours la même^ la nature peut arriver aux effets les plus divers.
Il nous est donné de surprendre ici son secret. Combien peu il a fallu pour renouveler le système du langage et produire des espèces vraiment nouvelles ! Le français, l'italien, l'espagnol, le portugais, le roumain, n'ont pas eu besoin de changer le fond de la langue- mère d'où ils sont sortis. Quelques verbes auxiliaires disposés autrement ont suffi à donner un être nouveau à l'idiome antique. Ces langues ont paru créées tout d'une pièce ; elles n'ont fait que transformer les éléments anciens, sans y rien ajouter ; tout a semblé nouveau. C'est ainsi qu'un organe modifié, moins que cela, une autre forme de dent ou de défense, a suffi pour changer les quadrupèdes tertiaires en quadrupèdes de l'époque actuelle.
Voulons-nous résumer ce qui précède, et en déduire une loi générale de la parole et de la vie, il faut dire :
Les langues une fois séparées de leur souche commune se mêlent plus difficilement à mesure
qu'elles s'éloignent davantage de l'ancêtre commun. Il vient un moment où elles sont si bien séparées que le mélange est impossible. Parvenues à cette époque^ leur développement s'accomplit par leur propre génie. Elles ne reçoivent pas une matière nouvelle ; mais, elles disposent autrement l'ancien fond ; et des changements faibWà l'origine^ qui semblent d'abord n'être qu'une exception, une monstruosité, un solécisme, un barbarisme, finissant par devenir la règle, produisent à la longue, non -seulement une variété, mais une espèce toute nouvelle du langage.
Appliquez ces vérités à la nature ; vous pouvez en induire que les espèces nouvelles ne sont pas sorties en général du mélange d'anciennes espèces fixes. De tels mélanges n'ont pu se produire qu'entre des variétés encore voisines de la souche ; et, par exemple, comme le chaldéen a agi sur l'hébreu, de même le chien et le renard ont pu agir l'un sur l'autre.
Mais presque toujours l'espèce a agi sur ellemême ; et en voyant comment les dialectes néoromains sont sortis du latin, le romaïque du grec, Tindoustani du sanscrit, nous pouvons pressentir