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QUE LA TIE ET LA PAROLE ONT LES MÊMES LOIS

La grammaire, par sa persistance, représente la permanence de Tespèce ; elle semble résister au- temps, aux invasions. Ce frôle édifice des dé- 'clinaisons, des conjugaisons, voilà l'esprit que les révolutions ne peuvent vaincre. Il resfe debout en dépit de ce qui l'entoure.

On voit des populations changer de mœurs, de lois, perdre jusqu'à leur nom. Elles ont même adopté les mots de la langue de leurs maîtres. Que leur reste-t-il ? Une seule chose : l'essence de leur grammaire, comme la protestation invincible de l'esprit. Tous les mots de leur langue sont changés ; le souffle qui groupe ces mots est

resté ce qu'il était ; c'est l'âme des ancêtres qui survit et soulève les feuilles mortes autour du tronc dépouillé.

On a donc bien fait de prendre la grammaire pour caractère principal dans la classification des langues supérieures. Mais déjà, il devient évident que ce caractère seul ne suffit pas. Il entraîne à des systèmes qui ne sont plus d'accord avec la nature; il finit par la mutiler. C'est le même défaut que dans la première classification de Linné, aboutissant à mettre dans la même famille la chauve-souris et Thomme. Un grand nombre de révolutions du langage échappent à cette méthode. Au caractère, il est vrai, fondamental de la grammaire, ajoutons quelques autres, et nous nous ouvrirons de grandes vues.

Si la grammaire représente dans les langues la structure interne et comme le squelette de l'organisation^ que dirons-nous des mots? Les i mots sont aux langues ce que la forme extérieure ^ est au type intérieur, la chair au squelette, le } plumage aux oiseaux, le poil aux mammifères, " la robe aux quadrupèdes^ la fourrure aux carnassiers, la peau aux reptiles.

168 LA CRÉATlOxX.

Une langue peut changer de peau comme le serpent, de plumage comme l'oiseau, de ramure comme le cerf, de sabots comme le cheval, d'écailles comme le poisson, et rester au fond dans son essence la même langue

Tels genres de poissons fossiles n'ont pu être classés que par les écailles ; de même telles langues mortes ne sont caractérisées que par le vocabulaire. La grammaire ne suffirait pas pour en montrer les alliances et les parentés.

On ne peut appliquer aux mollusques , aux zoophytes fossiles, la classification fondée sur la structure intime et les organes des sens. 11 faut chercher d'autres caractères, et où les trouver ? Dans la figure de la coquille. De môme, quant aux langues vivantes inférieures, leur appliquerez-vous les règles faites pour les langues cultivées? non évidemment. Là aussi, les moyens ^ de classification ne sont plus dans la grammaire et dans la structure interne. Vous voilà obligés de les chercher à l'extérieur, dans les mots, le vocabulaire, la prononciation.

Puisque la môme langue" peut traverser des phases absolument différentes, dans le cours de son existence, se coiAposer d'abord de monosylla*

bes, puis les grouper entre eux, les associer, chan- , ger mémo d'esprit, synthétique à son commen- ' cernent, analytique à sa fin, que devient la doctrine de la fixité absolue de la grammaire ? Elle fait place au principe de Fembryogénie appliqué au langage.

Le chinois marque le premier degré dans l'embryon de la parole , le touranien le second ; le sanscrit et le sémitique marquent le développement complet. Période monosyllabique dans le chinois , composée dans le touranien , à flexions dans le sanscrit et le sémitique ; autant de phases ou de rudiments dans Féclosion du germe de la parole humaine.

Remarquez que le nom de langues agglutinantes, pour celles qui soudent entre eux leurs monosyllabes, ne répond à rien dans la nature. Le vrai nom serait celui de langues agrégées; il rappellerait les cellules des animalcules , qui s'agrègent les unes aux autres dans la construction des bryozoaires et des coraux.

Les langues à flexions ont été précédées . par les langues polysyllabiques , celles-ci par le monosyllabisme , de même que les mammifères ont été précédés par les reptiles^ les reptiles par

les poissons, les poissons par les mollosqaes.

Les philologues qui admettent , comme une formation spontanée, les langues synthétiques, telles que le sanscnt, font la même erreur que les naturalistes, lorsqu'ils admettent comme une production spontanée sans ancêtres ni précédents, les grands mammifères fossiles trouvés dans les carrières de Montmartre.

Vous voyez aujourd'hui les constructions savantes du sanscrit ; vous en concluez que ce fut là le commencement du langage, que partout la synthèse, la complexité, une forme plus savante, plus riche, plus chargée de flexions ont marqué les débuts de la parole humaine.

Erreur. Creusez plus profond. Avant Tapparition du sanscrit , quelle longue préparation, quel bégaiement pendant les ftges de pierre et de bronze I Sous les grands mammifères, ont réapparu les organisations antérieures, sauriens, mollusques, trilobites. Quels sont les trilobites dans les couches de l'esprit humain? A quelle profondeur sont enfouies les ébauches de Fôrganisation du langage ? Pourra-t-on jamais saisir ce premier vestige? Enseignez-moi la grammaire de Y âge de pierre.

Les langues monosyllabiques et polysyllabiques sont-elles entre elles comme les plantes monocotylédonées et les plantes dicotylédonées? S'il en est ainsi, le chinois serait aux langues européennes ce que le palmier est au chêne.

On a découvert que le môme chêne produit sur le même rameau (1) plusieurs variétés de feuilles, entières ou dentelées, obtuses ou aiguës. C'est ainsi que la môme race humaine, la môme nation a produit des idiomes différents. Le grec, le latin, le celtique, le germanique, le slave, diversement découpés, se sont développés sur le même rameau de l'arbre primitif du genre humain; ils murmurent chacun, dans un accent différent, au souffle de la môme aurore.

Vous dites que Tindoustani et l'anglais sont une seule et môme langue, parce qu'ils ont la môme grammaire. Je puis aussi bien dire que la structure interne du zèbre et du cheval, du bouc et du bélier, du loup et du chien, du rhinocéros

(4) Alphonse de Candolle. Étude sur l'espèce, à foccasion d'une révision de la famille des Cupulifères, p. 34. c Les variations nombreuses sur le même rameau, dans les chênes et les châtaigniers, indiquent une disposition à produire de nouvelles formes^ et c'est un indice assez important de l'avenir et du passé. »

et. du tapir/ étant analogue, cHacun n'est que la figure modifiée de Tautre (1).

Qu'est-ce donc que l'espèce en philologie? Une langue fixée, qui, aussi loin que nous pouvons remonter dans l'histoire^ ne change pas sa structure fondamentale.

Cette notion ne peut-elle pas éclairer le problème encore si vague de Tespèce en histoire naturelle? Le sanscrit, le sémitique, sont pour nous des espèces fixes. Qu'est-ce à dire? Cela signifie seulement que nous n'en voyons pas les origines. Pourtant nous sommes certains que ces langues n'ont pas été, dès le premier jour, ce qu'elles sont devenues. Nous savons qu'elles ont passé à travers des phases diverses, auxquelles nous donnons des noms difiJârents. Elles ont changé, ce qui ne nous empêche pas de les appeler fixes, depuis le temps où leur changement nous échappe.

La même apparence d'immutabilité peut nous tromper dans les êtres organisés; leur période première nous échappe; nous croyons que la langue de la nature a toujours été ce qu'elle est

(1) Murray. Mammals, p. 167.

aujourd'hui, parce que les rudiments de cette parole se dérobent à nous.

Pourquoi dire que la grammaire ne change pas ? Parce que vous limitez votre observation au temps où cette grammaire reste, en effet, plus ou mcrins la môme dans ses principes fondamentaux. Mais remontez plus loin dans le passé.

Vous atteignez à un temps où le sanscrit était fondé sur des principes essentiellement différents. Au lieu d'avoir des flexions il était sans flexions ; il appartenait dès lors ^u système du Chinois. Direz-vous que du système chinois à la langue védique il n'y a pas eu de transformation? Vous ne le pouvez. Il est donc vrai que le système de classification, par la grammaire seule, sans le vocabulaire, aboutit à nier la nature, je veux dire le réel. Il n'y a rien d'immuable sous le soleil, pas même la grammaire.

Les langues humaines ont commencé par être des monosyllabes rigides, sans flexions; puis, elles ont acquis, en s'unissant, la puissance de se :>fléchir, de changer leurs terminaisons, de se mouvoir, de s'articuler, pour former la parole accomplie de Valmiki, d'Homère, de Virgile et de Dante.

Appliquez cette découverte à la science de la vie, que trouvez-vous? Tous les tissus des plantes et des animaux sont sortis de la cellule première, organique, de même que toutes les langues sont sorties du monosyllabe; d*où il résulte que le mojiosyllabe est la cellule primitive de là piarole, et la cellule, le monosyllabe de la langue de là nature vivante.

Je m'explique. La vie a commencé comme la parole. Elle s'est montrée d'abord en des êtres qui ne se composaient que d'un globule, sans articulation, premières racines de la langue de la nature. Elles étaient, dans le règne animal, ce que les racines monosyllabiques sont dans l'histoire et la genèse de la parole humaine.

Puis ces monosyllabes vivants se sont agrégés l'un à l'autre, tels que les bryozoaires qui se groupent entre eux sans se* pénétrer. Ce fut une nouvelle forme de la langue de la nature^ zoophytes, rayonnes, polypes, animaux à coquilles. En chinois, chaque mot composé peut être divisé et former de chaque syllabe un mot qui a un sens propre. Ainsi du polype. Coupez-le en pièces; chaque fragment est un polype. Les langues chinoises et touraniennes sont les polypiers

et les bancs de corail de la parole humaine.

Tontes les langues indo-européennes avaient < à l'origine . même visage » môme organisatioii ' interne. Pareilles au dedans et au dehors, elles étaient sœurs. Gomment donc est-il arrivé que la grammaire teutonique soit devenue une variété des grammaires sanscrites, zendes, grecques, latines? Gomment la grammaire anglaise, semblable encore à celle deâ Angles et des Jutes, forme-t-elle pourtant un groupe si visiblement séparé de la grammaire des peuples helléniques et latins? Gomment, en un mot, deux langues jumelles dans le berceau sont-elles devenues si différentes l'une de l'autre dans les temps historiques ?

Évidemment, parce que la grammaire n'est pas aussi immuable qu on le suppose ; parce que le changement s'introduit au dedans comme au dehors, dans la structure interne comme dans la forme extérieure ; parce que le temps, les lieux, ont agi sur la structure de la parole, parce que l'esprit en se modifiant a modifié le langage.

Les révolutions dans la grammaire ne se font pas brusquement; c'est un changement insensible dont nous ne pouvons marquer la date

176 LA CBËATION.

précise; en quoi elles diffèrent des révolations dans le vocabulaire. Celles-ci sont subites et violentes. Dans les premières, l'action de temps ne se fait sentir qu'après un long intervalle ; dans les secondes, le changement est soudain ; la cause se montre d'elle-même.

Comment différents mammifères sont-ils sortis d'une souche commune ? Nous ne savons. Gomment le tapir, le rhinocéros, le cheval, confondus d'abord dans une même famille, celle des paléothérides, lui ont-ils succédé , pour devenir ses représentants, au commencement de l'époque tertiaire? Nous ne pouvons le dire.

De même, comment, à quel moment, le sanscrit, le zend, le grec, le latin, le celtique, le teutonique, se sont-ils séparés de ces premières mamelles qui les abreuvaient dans la langue des Aryens ? Nous ne le savons pas davantage. Confondus à l'origine dans une môme souche, les voilà si bien séparés que la science seule peut reconnaître leurs parentés et leurs analogies.

La langue teutonique est parente du zend ou du latin, comme le cheval est parent du tapir ou du zèbre. Nous ne trouvons plus aujourd'hui la langue aryenne, dans laquelle étaient enve-

loppées les espèces et les variétés de langues indo-européennes; de même, nous ne pouvons retrouver, avec certitude, l'ancêtre commun des ruminants et des pachydermes.

Dans la première souche aryenne étaient confondues, dans un même ancêtre, tout un embranchement de langues parentes qui, s'éloignant l'une de l'autre, se séparent, se deviennent étrangères, si bien qu'à la fin, il a fallu une illumination de la science pour retrouver leur parenté et leur commune origine.

Cette loi qui vient de se révéler, dans la formation des langues, ne jette-t-elle pas une lumière inattendue sur la formation et le développement des espèces végétales et animales ? N'aident-elles pas à concevoir comment d'un même type ont pu sortir tant de formes difiîârentes ? Nous surprenons ici le développement de la vie dans la parole ; saisissons cette clef ; elle nous servira à marquer le développement de la vie à travers les trois règnes.

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