CHAPITRE X
LA GÉNÉIUTION DES LANOUES.
-E'MBltYO^^XIS 3>B LA PABOLE HUMAINE
Appliquez à îliîsrtoipe des langues quelquesunes des ¥iies préeédentes ; de grandes lueurs p6UT«irt en sortir.
'Les langnes^mères «ont dans le monde civil ce fM tes espèces tn^nt dans la nature organisée. Qm V«nsaft-ir? une Térité importante. Quand les lang^oes soirt dHiées de près Tune à l'autre, elles peiiTeut produire ensemble, par leur mélange^ 4eè Tftridtés él des sous-races d'idiomes. Au contraire, à mesure qu'elles s'éloignent de leur souche et qu'elles perdent toute ressemblance de famille a¥ec le type commun, elles perdent en môme temps la faculté de produire, en se mariant, des langues durables.
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En vain elles sont rapprochées, superposées, \
liées ensemble par la violence, par la conquête, par la religion ou la politique dans un môme état et un même peuple. Le mélange ne se fait pas. Les langues forcées ide vivre ensembi répugnent Tune à l'autre ; elles sa «estent mutuellement étrangères, elles se repoussent, elles semblent se haïr. Nulle union, nulle alliance. Elles ne peuvent donc produire aucun idiome nouveau formé de leur propre substance. Le rapprochement entre elles est nul ; ou si, par hasard, il s'ensuit quelque association, elle est informe et barbare, surtout stérile. Elle ne peut enfanter tout au plus qu'un patois, un jargon qui lui-même ne peut se reproduire dans aucune forme durable et cultivée. Il est dans Iç système des langues ce que les monstruosités sont dans les flores et les faunes.
C'est dans les temps où un peuple est endormi ou esclave que sa langue se couvre de mots étrangers, d'une origine différente. Mais ces mots ne s'implantent pas véritablement dans le tissu du langage national. Ils n'y adhèrent qu'à la surface. Cet alliage de mots d'une autre langue est comme une maladie ; tant qu^ello
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dure 9 la langue est impuissante à exprimer le vrai génie d'un peuple. Ainsi l'allemand sous le V français^ au xyiii® siècle , le persan sous l'arabe^ le turc de Constantinople sous les idiomes sémitiques , le roumain sous le slave^ le grec moderne sous le turc et l'albanais. Les idiomes nationaux étouffent dans une union impossible ; recouverts d'éléments étrangers^ ils ne produisent rien, ils ne font que dépérir.
Mais supposez un premier réveil. La langue nationale rejette aussitôt comme une rouille les éléments qui lui étaient incompatibles, ils étouffaient l'esprit de la race. Dès que la race se retrouve, elle repousse cet alliage. Nous en avons aujourd'hui sous nos yeux deux exemples frappants. J'ai déjà montré ailleurs comment la langue roumaine (1) répudie avec passion les mots slaves dont elle s'était recouverte pendant les temps d'esclavage. De môme, le grec moderne à l'égard des mots turcs. Si jamais, par impossible, la Turquie renaissait, elle rejetterait ellemême les mots sémitiques, arabes, dont s'est chargée sa langue tartare, si bien que les Turcs
(1) Voyez dans mes œuvres complètes. T. YI, p. 35, 55. Les Roumains.
d'Anatolie, assure-t-on, ne la comprennent plus. J'en dis autant de la Perse qui s'est embarrassée ^ fious la conquête mahométane^ de mots arabes dont elle est à demi étouffée.
Si ces idées sont vraies (et elles ne sont que le résultat de l'expérience et de l'observation), on peut en déduire le moyen de juger du degré d'antiquité d'une langue. En effet , dans une même famille de langues, celle qui résistera le plus à tout mélange , qui repoussera le mieux toute alliance avec ses sœurs ^ qui ne se pliera k aucun autre tempérament, celle-là sera à coup sûr la plus éloignée du type commun, celle qui s'en sera le plus tôt séparée , pour se faire une existence à part, et prendre un caractère, un génie distinct ; c'est donc elle aussi qui sera la plus vieille.
Les anciens nous parlent d'une multitude de langues qui se formaient en essaim, sous leurs yeux. Que de dialectes seulement chez les Grecs ! Autant de peuplades , autant d'idiomes divers. Les langues, étant encore alliées de près, formaient comme des espèces voisines qui pouvaient s'unir d'une manière féconde, et enfanter entre elles des rejetons eux-mêmes féconds.
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A mesure qu'elles ont vécu davantage, et qu'elles se sont plus éloignées les unes des autres, le caractère de chacune d'elles s'est plus prononcé ; ce qui n'était chez elles que variété est devenu espèce. Dès lors, la production de langues nouvelles , dans une môme famille , a diminué. Les idiomes étrangers les uns aux autres sont devenus des espèces fixes , incapables de s'unir à d'autres espèces que la leur. Dans le monde grec et romain, cette création d'idiomes était déjà moins riche , elle l'est devenue moins encore au moyen âge. Depuis les temps modernes, elle semble avoir cessé.
Au seuil de l'histoire humaine , apparaissent trois familles de langues : les africaines, les sémitiques, les aryennes; ces familles semblent aussi séparées que certaines zones végétales et animales, ou que les pachydermes et les ruminants, ou les mammifères didelphes et monodelphes.
Nulle alliance entre elles, nulle transition visible de l'une à l'autre. Chacune de ces familles a produit une longue lignée qui est restée sans rapport de ressemblance , sans lien avec celle des deux autres; soit qu'elles n'aient ja-
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mais été unies entre elles à V&riffOÊtr 9tài ^Mbb aient déjà perdu l'empreinte d'uiLi^pe «miBiED^ lorsqu'elles se présentent ft neor ponrla po^ miôre fois.
L'hippopotame du Nil, la lion de BaetMs, Té^ léphant de Java sont complet» ef achevés ext cnxmômes , dès que nous les seMMtrona aa seiil 46 la nature actjcielle ; de mêflaelesi troia gi!o«iMi. des langues mères au sein de l'histaire civiW.
Et comme on n'a jamais va la liaa a'awr rhinocéros, ni l'hippopotame ât réléphaat^ n'a pas vu davantage le aémitiqaa a'aHîr à Tarien, ni l'arien au chiooia o& aa groupe africain.
Ainsi , dès le premier jour de L'idatoire^ las espèces dans les langues semhkni aussi dé^ioùrtées que les espèces dans la. saitunre vivanta^ L'apparition de ces langues caïaa «Be premiàM surprise aussi grande que l'apparitioni dea owa* mifères gigantesques de l'époqua texrfiairer 1 D'où sortent-elles ? Le moaosjLkèa^ aârje iàL, s'est joint au monosyllabe^, dana le |)romîar tisMi de la parole , comme la e^hde i^ kt eaUalo^ dans le tissu des végétaux at dea àmmuuL Après cela, y a-t-il eu des lao^uaa iatori^airea,
presque muettes , sans articulation , à la ma* nière des premiers êtres organisés dans les forêts carbonifères ? Puis des langues rampantes à la manière des reptiles? Puis, tout d'un coup, Taile a-t-elle paru? Les plumes ont-elles poussé à l'âme ? Y a-t-il eu des langues ailées qui ont pris soudainement leur vol par-dessus la nature rampante? Puis des langues à la mamelle intarissable , à la charpente osseuse, flexible, à la manière des grands vertébrés ? Le sanscrit et le zend semblent être les paléothériums et les anoplothériums de l'histoire civile.
L'embryon de la parole aura-t-il parcouru obscurément et lentement toutes les phases de la nature vivante, jusqu'à ce qu'il ait atteint la merveille achevée de la parole cultivée dans le sémitique et surtout dans l'indo-européen? Cette lente progression ne parait guère probable.
C'est ici que l'esprit a dû devancer la nature muette. Il n'a pu suivre pas à pas la marche lente et patiente des flores et des faunes successives. Une fois délié, il a dû se hâter et s'élever promptement au langage cultivé des temps historiques. Jecroi voir l'hébreu s'élancer par bonds, du désert, comme le cheval de Juda,
le sanscrit, s'ouvrir à grands pas son chemin en secouant les arbres à fleurs de la forêt , comme Téléphant du Pendjab et du Bengale.
Dans quel isolement vit l'hébreu ! Voilà bien une langue du désert. Quelle nudité! quelle pauvreté ! Peu d'adjectifs et de conjonctions. Quelquefois, la môme voix pour le présent et pour le futur: le dénûment et la rudesse du rocher d'Oreb. Mais cette nudité fait sa sublimité. Sans conjonctions, cette langue ne peut se répandre en vaines périodes : pauvre d'épithètes, elle est d'avance garantie de la déclamation. Il fallait une âme peu commune pour tirer un son puissant d'un pareU instrument. Les inspirés pouvaient seuls faire jaillir de ce rocher brut une eau linîpide.
J'ai peine à me représenter un sentiment vulgaire dans cet idiome. Ou sublime ou nul. C'est un arc de fer ; il faut une âme de fer pour le courber et lancer le trait au but.
Le grec et le latin n'ont pas produit une li giiée commune à l'un et à l'autre. Là où le grec a été enveloppé par le monde romain, par exemple, en Sicile, il a disparu ; il n'a pas transigé, il a élé étoufle. Ainsi les deux langues de l'an-
tiquité classique n'ont pu se soumettre Tune à l'autre. Où Tune d'elles a survécu, dans les langues modernes, elle est restée maltresse. Dans leur décadence, chacune est encore souveraine. . Si le grec et le latin avaient pu produire, de leur mélange, une variété commune à l'un et à l'autre, c'eût été en Sicile. Pourquoi donc le grec dorien n'a-t-il laissé là que des v^tîges si faibles? C'est qu'il a rencontré, en arrivant, une ancienne couche de langue italique, Tosque, qui devait bientôt se réveiller au contact de la civilisation romaine. Après la prise de Syracuse par les Romains, le grec commença à déchoir, puis il disparut. La vieille langue sicilienne, osque, italique, s'unit naturellement au latin et parut ne faire qu'un seul tout avec lui.
Le latin, en s'unissant à l'osque, à l'ombrien, et à tous les dialectes italiques, a augmenté, renouvelé successivement l'héritage de la langue des bergers du Palatin. Réduit à lui-môme, sans alliance, le dialecte de ces bergers n'eût jamais enfanté la langue souveraine, qui devait commander au monde.
Les dialectes grecs et les dialectes italiques étaientdesfrôresjumeaux; ils ont pu, en s'as-
sociant^ enricliir le latin littéraire^ avec lequel ils avaient une souche commune dans le vieux dialecte éolien ; en sorte que les formes , les tours^ la prosodie, les mètres même ont pu ôtre naturellement transportés des uns aux autres.
Mais, lorsque le latin se répandit dans l'Occident, voici quelle f hose extraordinaire arriva. U semble que la langue celtique, gauloise qui remplissait les Gaules, eût dû naturellement s'apparier av-ec le latin, se combiner avec lui dans l'idiome nouveau des peuples gallo-romains.
C'était la langue de toute une race d'hommes déjà cultivés. La grande masse de la populations^ composée de Celtes, devait donc, ce semble, être représentéeen une immense proportion dans la formation de la langue nouvelle, d'où devait sortir le français.
Comparez le peuple conquis au peuple vainqueur, vous vous attendrez à voir surgir une langue celtique. Cela fait, examinez la part du gaulois et celle dû romain dans la langue française. Vous verrez que la première est sans aucune proportion avec les éléments celtiques au milieu desquels s'est formé le français.
Gomment donc la langue de nos ancêtres at-elle été extirpée de notre langae? Comment résoudre le problème étrange d'une population innombrable qui survit et ne transmet à sa postérité presque aucun des éléments constitutif de son langage?
Laissons là les raisons que l'on en donne ordinairement ; elles sont sans yaleur; il en faat chercher une véritable ; et je ne puis en trouver une plus profonde que la loi exposée précédemment et qui s'applique ici d'elle-même. Si le gaulois n'a pas survécu dans le français^ ce n'est pas qu il ait été extirpé par la violence de l'administration romaine. Car aucune violence ne peut arracher la langue de tout un peuple. Non. Ce qui s'est passé là est arrivé en vertu d'one loi générale^ et non pas seulement par un caprice de conquérant.
La langue gauloise a disparu, comme une espèce fossile, ou plutôt comme, de nos jours, le dronte, le bouquetin et l'aurochs, parce qu'elle n'a pu se combiner avec le latin, se renouveler avec lui, de manière à produire avec lui une variété nouvelle d'idiomes.
La langue du vaincu n'ayant pu épouser la
langue du yainquenr est restée à Técart et stérile. Celle du vainqueur a seule continué de régner jusqu'à ce que l'autre se soit éteinte; et la raison pour laquelle le latin et le gaulois n'ont pu se mélanger, c'est que ces deux langues, étaient trop différentes, trop éloignées de leur type commun, au point de ne pouvoir se reconnaître comme parentes et alliées. La différence du bélier et de la chèvre qui ne peuvent produire ensemble, n'est pas plus grande en soi que celle qui se vit entre l'idiome gaulois et le latin.
De ces deux langues, la plus contraire à toute alliance, la plus récalcitrante, fut certainement le gaulois; car. le latin qui a pu se mêler aux langues teutoniques dans l'anglais, n'a pu s'associer à la langue gauloise. C'est elle qui s'est le mieux soustraite à toute union, qui a vécu le plus à l'écart, qui a le plus répugné à reconnaître dans le latin un membre de sa famille.
J'en conclus que le celtique, en Occident, est le premier idiome qui se soit détaché du rameau primitif des langues aryennes, le premier qui se soit répandu en masse dans notre Europe, puisqu'à l'époque romaine, il était déjà incompatible
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avec tous ses congénères : grecs, latins, on germaniques (1).
Même phénomène et plus significatif encore en Espagne. En voyant la langue arabe si longtemps maltresse du territoire presque entier, retenant pendant six siècles tant de provinces, qui n'eût cru que l'arabe aurait la force de se mélanger avec le castillan, pour produire un idiome nouveau, demi-latin, demi-mauresque? C'est la contraire qui a eu lieu.
Les deux langues se sont repoussées par une mutuelle antipathie. Elles n'ont rien pu entreprendre Tune sur l'autre. L'arabe, en se retirant, n'a rien emporté de l'espagnol ; l'espagnol, en demeurant, n'a rien gardé de l'arabe. Car, ce ne sont pas quelques inflexions gutturales, quelques mots parsemés dans l'idiome de Castille qui peuvent être regardés comme une marque proportionnée à la longue cohabitation de la langue arabe et de la langue romaine.
(1) M. Bunsen arrive, par une autre voie, à la mémo conclusion : « Le celtique, re>te de la première période du système linguistique des Aryas, présuppose l'anlériorité des lanjgues touraniennes. » V. Dieu dans VhUtoire. Tr. de Dieiz, p. 90. GoU in der Geschichte. T. I, p. 42. Le texte allemand est moins développé ici que la Iruduclion.
Toutes deux ont fini par se séparer , sans s'être, pour ainsi dire, touchées. Et cette grande expérience ressemble à celles par lesquelles les naturalistes parquent dans la même enceinte le chien et la louve, le loup et le renard, le cheval et le zèbre, sans réussir à les apparier et à en tirer aucun produit durable.
On peut même dire que la diflférence spécifique est bien plus grande entre l'arabe et la langue romane, qu'entre le cheval et le zèbre, ou entre le chien et la louve ; car il ne s'agit plus, comme entre le celtique et le latin, de deux éléments dérivés d'une même souche antérieure. Il s'agit de deux familles de langues entièrement séparées Tune de l'autre, le sémitique et le latin, qui n'ont entre eux aucun ancêtre commun, aussi loin du moins qu'il est possible à l'histoire de remonter dans le passé. Le chameau du désert et le taureau d'Andalousie forment des espèces moins éloignées Tune de l'autre, que les langues romanes et les langues sémitiques.
Voilà pourquoi la cohabitation pendant six siècles, de l'arabe et du roman à Tolède, à Cor* doue, à Séville, à Grenade, à Malte, n'a enfanté aucun genre nouveau de langage^ tandis que
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moins d'un siècle a suffi ailleurs entre des langues de môme race, telles que Thébreu et le châldéen, pour accomplir cette gestation de la parole humaine.
Par une raison semblable, le basque greffé sur le castillan, ou le castillan sur le basque, est resté stérile ; d'où il arrive que le basque ne pouvant se régénérer par aucune alliance, disparaît de nos jours comme le bouquetin des Pyrénées.
Cependant, direz-vous, des langues absolament différentes de type et d'origine sont parvenues à se mêler sur les rivages de la Méditerranée. Cela est vrai; on voit tous les jours, dans les ports de Constantinople et de Sicile,' les matelots échanger entre eux des mots arabes, turcs, romans. Mais, de cette union prétendue, que sort-il î La langue franke, c'est-à-dire ua jargon plutôt qu'ujie langue, où aucune grammaire ne peut s'établir, une poussière de mots, une monstruosité incapable de se reproduire et de se perpétuer dans une forme fixe. Celte monstruosité est dans les langues ce que le métis est dans les organisations vivantes, l'hybride à la plante, le mulet au cheval.
Voulez-vous assister à rapparitîon véritable •d'une nouvelle variété de langue? Vous le .pouvez.
L* Angleterre a donné ce spectacle aux modernes. Dans le xi® siècle, les conquérants normands emportent de France leur langue romane avec eux ; elle s'unit à l'anglo-saxon et dès le siècle suivant la gestation a eu lieu. Elle n'a pas duré cent années. Le produit est, non pas, il est vrai, une langue toute nouvelle, mais une variété éclatante sur l'ancien tronc des idiomes teutoniques.
La langue anglaise, en effet, rassemble les traits de ses deux parents, la race germanique et la race latine. Dans cette alliance, ne s'est montrée aucune des antipathies que j'ai remarquées précédemment, soit dans Iq celtique, soit dans l'arabe.
A peine mis en présence, l'idiome roman se greffe sur l'anglo-saxon. Leurs éléments, loin de se repousser, s'attirent et se fondent dans une nouvelle organisation de la parole.
Pourquoi? Par les raisons dites plus haut.
L'anglo-saxon, comme toutes les langues germaniques au XI® siècle, était plus près qu'au-
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jourd'hui de la souche première des langues indo-européennes. Il pouvait donc encore s'unir à certaines de ces langues et enfanter avec elles.
Mais cette création a été la dernière. Depuis ce moment , ' l'homme n'a plus vu s'accomplir cette merveille d une formation de variétés nouvelles^ dans les langues fixes et cultivées. Non pas que les occasions aient manqué au français, à l'allemand y à l'italien , à Tanglais, à l'espagnol , au portugais 9 de se combiner entre eax; mais, sans doute, parce que ces mêmes langues, plus vieilles aujourd'hui de sept siècles, plus délimitées à mesure qu'elles ont été écrites, ont acquis une sorte de permanence à la manière des espèces fixes de végétaux et d'animaux que la nature ni l'art ne peuvent rapprocher et transformer de nos jours.
Quelle démonstration plus éclatante de ces idées que l'exemple du continent américain?
Ces immenses contrées qui forment, à elles seules, un monde, sont partagées entre deux langues cultivées , l'anglais et l'espagnol.
Deux langues écrites pour un univers. Et à travers cette immensité où elles ont tant d'occasions de se rencontrer, de se toucher, aucun
mélange, aucune formation nouvelle. La plus forte chasse l'autre, à mesure qu'elle s'étend. Mais elles ne tentent pas même de s'unir, non plus que le cheval ne s'unit au tapir , quoiqu'à l'origine, ils ajent pu avoir un ancêtre commun, dans le terrain tertiaire. Mais si cela a été, ils l'ont oublié ; et il en est de môme aujourd'hui de l'anglais des Yankees et du néo-latin des Pampas.
Tant il est vrai que la puissance de création de nouvelles langues se perd et disparaît, du moins chez les peuples indo-eui'opéens. Leurs langues restent en face l'une de l'autre, plus ou moins fixes, comme les espèces végétales et animales, dans la période actuelle. Si les écrivains entreprennent par hasard de les mêler, ces unions ne servent qu'à les altérer ou les détruire.
Il 7 a, en effet, des langues antipathiques les unes aux autres. Essayez de mêler l'allemand au français, qu'arrive-t-il ? La plus forte de ces langues extirpera la plus délicate; et comme la langue allemande est une langue mère, qu'elle est plus près de ses origines et, par conséquent, pli& robuste, c'est elle qui décomposera
celle qai n'est que dérivée. Dans ce mélange forcée Tallemand taera infailliblement le français. Voilà une expérience qui se fait tous les jours sous la plume de ceux des écrivains qui n'en ont pas conscience.
En dehors des langues cultivées et fixées qui sont aujourd'hui la parole de la civilisation , je vois des essaims de langues inférieures, encore informes et naissantes y se combiner entre elles, changer, se partager, se multiplier l'une par l'autre. Telles sont les langues américaines, africaines, polynésiennes, touraniennes. Elles flottent dans une mobilité perpétuelle. Qui les a comprises hier, ne les comprend plus aujonr»
d'hui. Pourquoi? Parce qu'elles se modifient incessamment l'une par l'autre , parce qu'elles font perpétuellement des incursions . l'une dans l'autre , se pillant, comme un butin, leurs formes, leurs tours, leurs mots; et la raison de ces révolutions continuelles, c'est que ces langues appartiennent encore à une môme époque de formation où rien n'est fixe. Dès lors elles peuvent, s'enlever réciproquement ce qui leur manque.
Essaims bourdonnants, germes de la parole
qui tourbillonnent dans un rayon de soleil. Ces germes embryonnaires se fixeront à leur tour ; et qui sait quelles langues cultivées naîtront un jour de cette poussière féconde de la parole humaine ? Quand elles régneront sur la terre y le français, Tallemand, le slave, l'anglais, l'italien, l'espagnol seront alors, peut-être, pour la postérité, ce que lezend et le sanscrit, le grec et le latin sont aujourd'hui pour nous ; langues mortes où l'on cherche à déchiffrer quelle fut l'existence antérieure du genre humain»