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DES LANGUES NÉO-LATINES

Si Ton eût interrogé Hésiode ou Hérodote sur la langue grecque, ils auraient répondu qu'elle ne pouvait mourir, étant la langue des dieux.

Qu'est-ce qu'une langue morte ? Celle qui ne peut plus se prêter à l'esprit nouveau dans la bouche des vivants. Quand la vieille langue est si éloignée de la vulgaire, qu'elles ne peuvent plus s'unir, se combiner entre elles pour enfanter la parole nouvelle , c'est le moment où

(1) Voyez, dans mes œuvres complètes, I«s Révolutions étitalie. Éducation des peuples du midi de V Europe, p. 76. Genèse du monde moderne. Influence de la femme sur la foT' mation des langues vulgaires^ p. 9i/

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achève de périr la vieille langue. Elle se sépare de celle qui a vie ; elle n'entre plus dans le mou* vement libre et spontané de la parole humaine ; elle se pétrifie.

Pendant que la langue mère reste ainsi immuable, ses rejetons continuent de se développer/ de changer, de s'accroître , c'est-à-dire , de s'éloigner de plus en plus de la souche commune. Et si vous voulez chercher les intermédiaires entre la forme primitive et la forme dérivée, ils vous échappent; vous n^'en trouvez plus de trace. Où est l'intermédiaire entre le sanscrit et l'indoustani? où est l'intermédiaire entre le latin littéral et les langues novo-latines? il n'existe pas.

La loi de succession des espèces organisées se retrouve ainsi, à peu près identique dans la succession des langues.

L'indoustani est peut-être avec le sanscrit, le grec moderne avec le grec ancien, l'italien avec le latin dans le même rapport que le cheval actuel (equus caballus) avec le cheval tertiaire, ou nos pachydermes avec l'anthracothérium, ou l'éléphant de nos jours avec le mastodonte, ou notre chêne actuel avec le chêne vert de l'époque

soi LA CRÉATION.

miocène, ou notre hêtre avec le hêtre de Deucalion.

C'est à tort que nous nous figurons une progression indéfinie de Tancien vers le nouveau. Il se peut qu'à un certain moment, l'ancien soit resté immuable , comme une langue morte , et que le nouveau seul se soit développé.

Les cas des déclinaisons, les désinences des conjugaisons se sont atrophiés dans les langues nouvelles, comme des organes s'atrophient dans certaines espèces animales. Par exemple, les doigts triongalés du cheval tertiaire ont disparu dans le pied du cheval actuel , sans doute par la même loi qui a fait que les flexions du grec et du latin ont disparu dans le grec moderne et dans l'italien.

Le latin est devenu une langue morte ou fossile au milieu des cinq ou six espèces de langues novo-latines, le grec ancien au milieu des dialectes romaïques, le sanscrit au milieu des langues de l'Inde moderne, de la même manière que le mastodonte est devenu fossile au milieu des sept espèces d'éléphants, l'hipparion au milieu des cinq espèces de chevaux. Les nouvelles langues se sont montrées pendant un cer-

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tain temps à côté des anciennes (1); ce n'est pas une fusion insensible de Tune dans l'autre, comme le suppose la loi du progrès continu.

Si je voulais traduire les résultats de l'histoire comparée des langues dans l'histoire de la nature, je dirais : l'hipparion tertiaire n'est pas devenu par degrés insensibles le cheval tel que nous le connaissons. Mais^ à un moment donné, l'espèce du cheval s'est détachée de Tancêtre commun, l'hipparion. Peu à peu, elle s'est distinguée an point de se séparer entièrement de la souche restée immuable, comme la langue rustique, toujours mobile, s'est détachée delà langue écrite. Alors la distance a été si grande entre l'ancôtre commun et sa postérité, que le premier est resté incapable de se retremper dans des races plus vivaces et plus jeunes. Isolé au milieu de sa postérité à laquelle il devint de plus en plus étranger, l'hipparion est resté au milieu des espèces nouvelles de chevaux, ce que le latin est devenu au milieu de l'italien, de l'espagnol

(1) Les nouvelles espèces se montrent à côté des anciennes, comme des monnaies nouvellement frappres è côté des anciennes, Heer, die UrschweitZj Cf. Annuario filoso^ fico, p. 114.

du provençal, du français, du roumain, une espèce de plus en plus rare. Elle a fini par périr, il n'en reste que le fossile.

Si l'on avait été guidé par des analogies de ce genre, on ne serait jamais tombé dans Ter» reur de croire que le latin littéral, cultivé, de dégénération en dégénération, a fini par aboutir à l'italien moderne. Nous aurions vu, an contraire, qu'à un certain moment des temps modernes, le latin était devenu une espèce éteinte, fossile, d'où la vie populaire s'était retirée.

Dèslors, personne n'aurait imaginé que le latin avait eu une époque où il avait perdu les cas de ses déclinaisons. Sur ce fait imaginaire, nous n'aurions pas bâti un système imaginaire ; nous n'aurions pas cherché dans le moyen âge, le point de jonction entre le latin antique et l'italien moderne. Nous aurions compris que la séparation s'était faite dès la haute antiquité, et qu'il n'y avait pas eu de fusion ni de transformation successive de l'ancien dans le nouveau. Ceci n'aurait pas été seulement vrai du latin. Nous y aurions vu la loi générale des rapports entre une langue morte et la nouvelle qui en dérive.

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Après avoir tiré une si grande lamière de la succession des êtres organisés, peut-être aurionsnous pu réciproquement éclairer l'histoire naturelle par l'histoire des langues. Les formes intermédiaires n'existent pas, ne se retrouvent pas, entre les langues antiques et les modernes. Nous savons seulement que celles-ci, une fois détachées de l'ancienne souche, se sont développées par leur force propre. Est-il bien étonnant dès lors que les intermédiaires nous échappent entre les anciennes espèces animales et les nouvelles? Ne pouvons-nous pas concevoir que le cheval, une fois séparé de Thipparion, Tintervalle entre eux a continuellement grandi; que l'un est resté immuable, que l'autre a passé de variété en variété ; que la distance a fini par être telle, que nulle association, nul rapport, excepté celui de Torigine, n'existait plus entre eux ? Il ne faut donc pas croire que l'ancienne souche, par une transformation constante et insensible, se soit fondue dans Tespèce nouvelle. La distance peut n'avoir été parcourue que par l'espèce récente et la souche être restée immuable.

C'est ainsi que le latin écrit est demeuré fixe dans sa composition, tandis que le français, par

S06 tA CRÉATION.

exemple^ Tun de ses dérivés, allait perpétnellement se modifiant de Charles le Chauve à Villehardouiiiy à Froissart» à Montaigne, à Descartes, à Voltaire ; autant de variétés nouvelles.

Une langue cultivée, écrite, vit de la substance qu'elle emprunte aux dialectes populaires. Si l'intervalle devient trop grand entre ces dialectes vivants et la langue traditionnelle, celleci se dessèche comme une plante à laquelle manque le sol. Histoire de la yie et de la mort des langues.

Loin de penser que le latin allait se transformant dans les langues novo-latines, par une approximation indéfinie, il faut donc» au contraire, tenir pour certain que l'intervalle entre eux allait toujours croissant, que l'ancienne langue ne pouvait se rajeunir, ni se retremper dans une union avec des patois indigènes qui formaient autant d'espèces nouvelles.

Trop éloignées Tune de l'autre, l'espèce ancienne et la nouvelle ne pouvaient plus rien produire ensemble. Dès lors le latin isolé, déraciné, incapable de retremper sa race, était mort.

Les dialectes latins ont eu plusieurs filles que

l'on appelle novo-latines, italienne, espagnole, provençale, française, moldo-valaque(l). Mais ils n'ont pas engendré toutes ces langues dans le même moment. Ils ont produit chacune d'elles à une époque différente de leur existence. Cela aide déjà à concevoir comment» dans la nature, un même ancêtre commun a pu enfanter des es* pèces diverses végétales ou animales, à des époques diverses de sa vie, plus jeune ou plus vieux.

De même que les langues romanes se sont détachées l'une après l'autre, du même tronc, pour former des rameaux, de môme telle plante phanérogame, ou tel mammifère de l'époque tertiaire, a pu produire, à certains intervalles, une postérité variée, dont chaque membre diffère de l'autre, autant que les filles de la souche latine diffèrent entre elles, tout en formant une môme famille. ^

Cette idée de la succession des langues et des êtres entraîne avec soi la recherche de la différence des âges. Elle nous fournit une première lueur pour distinguer dans les idiomes ceux qui

.(1) Sur la langue moldo-valaque , voyez, dans mes Œuvres complètes, t. YI, les Roumains, p. 33.

i:i LA CRtATION.

d'autres termes, ils plongent plus profondément dans les plos anciennes époques de la langue mère.

Ce n'est là, si l'on veut, qu'un premier indice ; mais il éclaire tout; et si une idée de ce genre eût apparu à l'entrée de Thistoire comparée des langues novo-latineSi jamais n'eût pu se produire, le système étrange, qui, déplaçant toutes les époques, bouleversant la succession des âges historiques, donne au provençal .et à la langue d'oïl la priorité et le droit d'aînesse sur l'italien et Tespagnol. Un savant homme de nos jours a dépensé une érudition infinie à établir un système qui va directement contre la réalité. U s'obstine à chercher à la fin de la langue latine ce qui ne se trouve qu'à son commencement. H se demande pourquoi Ilitalien n'a pas conservé 1'^ finale de la seconde déclinaison latine, et il répond que c'est là une preuve que l'italien appartient à la décrépitude du latin au moyen âge (1).

(I) M. Littré. « L'époque, dit-il, où le l&Un n'avait qu'un seul cas, celui du régime, condition postérieure qui fut celle où naquirent Titaiien et l'espagnol. • Histoire de la langue française. T. II, p. 334, 362, 363.

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On disait Dominu avant de dire Dominus. La langue qui se rapporte à la forme Dominu^ est donc plus ancienne que celle qui se rapporte à la forme Domimis. Quoi de plus évident ? La déclinaison latine de la décadence ne s'est jamais rapprochée de l'italien moderne. Tant qu'il y a eu un vestige de latin écrit, au moyen âge, on a dit Dominus et non pas Do^ minu, CahcUlus et non pas Cabaïïu, Sur cela Grégoire de Tours et les chartes féodales sont aussi imperturbables que Gicéron ou Quintilien.

Le sicilien retranche la dernière consonne, comme l'ancien latin ; il dit : amicu, corpu^ manu; par là il se rencontre avec le moldovalaque, et le dialecte de Frioul(l). D'où vient cette similitude de langage entre Palerme et Bucharest, entre Jassy et Uddne ? Évidemment de ce que ces formes de langage remontent à Tépoque où la langue latine, l'ancêtre commun^ regetait la consonne finale (1).

(1) Urechia. Discursulu. Societatea Academica Romana. Septembre 1868.

Cauti popolari Siciliani raccolti e illustrât! da Lionardo Vico. 1857, p. 13.

Or, nous savons par Cicéron et Varron que cette prononciation était déjà tenue pour rustique et surannée de leur temps auprès des gens cultivés ; d'où il suit nécessairement que l'un des traits caractéristique du roumain, du sicilien, du dialecte du Frioul, de l'italien, remonté à une époque antérieure à Cicéron et & Varron (1). Ce caractère n'est point né de la décadence du latin en collision avec les langues barbares ; il a pris sa source dans les dialectes de l'Italie antique. Longtemps avant l'empire, NaBvius, Ennins parlaient en ceci comme parlent aujourd'hui le Moldo-Valaque, le Frioulan et le Palermitain.

La dernière consonne était une enveloppe, un épiderme, qui protégeait la voyelle - contre les influences du changement. Quand cette écorce a disparu, la vojelle est restée nue, elle s'est altérée et a changé. L'italien a commencé par dire au temps d'Ennius, tempu, puis tempo;

(1) Quod jhm ruslicuqa videtur. Cic. Orator.

lia enim loquebamur : Qui est oainibu princeps, oon

omnibus Viiâ iilâ dignu iocoque, non digaus. Cic.

Orator. G. 18. 163.

Quinlilien. IX. 4.

M. Muller. Science du langage. T. I, p. 63. Traduit par Barris et Perrot.

une fois la dernière consonne tombée dans la déqlinaison^ l'uniformité des cas s'en est jsuivie presque nécessairement.

^ L'italien repose donc sur une couche de langue plus ancienne que le provençal et le français, qui ont conservé Vs finale jusqu'après le xu® siècle. Il y avait déjà un germe de langue vulgaire italienne, sops Ennius, Nœvius, avant qu!il n'y eût une province ou une terre gallo-romaine, et à plus forte raison avant qu'il n'y eût une Bourgogne, un Berry, une Normandie ou un pays Wallon (1).

Quand je vis pour la première fois l'Italie, ce qui me frappa, ce fut» sa précocité dans l'archi^ tecture, la sculpture, la peinture, dès le xi® siècle. Les arts avaient eii une première floraison, une renaissance anticipée dans les années que nous tenons pour les plus barbares. Il me semblait* que tout s'y était mûri plus tôt sous un soleil plus clément. '

Que de communes et de républiques s'épa-

(1) « Il y a dans ritalien un griind nombre de niots qui ne viennent pas du latin, et dont plusieurs doivent être aussi anciejis et plus anciens que lui. » Fatiriel. Littérature provençale. T. I, p. 194.

»1« LA GRËATiON.

nouissaient déjà d'Amalfi à Pise, quand les ténèbres étaient partout ailleurs IQuel commerce, quelle industrie sur tout le littoral de Venise ! Gomment imaginer, au milieu de cette précocité universelle, que la langue ne fût pas sortie de son premier germe, qu'elle n'existât pas même sous la forme de dialecte ; et que le latin roman s'épanouit en Gaule avant même de poindre en Italie?

L'auteur du système que je réfute ici (i), s'est trompé sur les époques et les couches des langues romanes ; il n'a pas vu qu'il était dupe d'un renversement accidentel; il a placé au-dessus ce qui doit être au-dessous. J'ai dit, plus haut, qu'il y a de ces renversements qui font ainsi illusion sur l'âge des couches du globe, surtout dans les Alpes. L'important est de les replacer dans leur position et leur âge véritable. Ce doit être le travail actuel de la critique en histoire comme en géologie.

On suppose une approximation constante du

(i) c Dans ce développement, c'est la langue d'oc et la langue d'oïl qui ont Tantécédence, contre l'opinion vulgaire, qui attribuait l'antécédenceàritalien. » Uttré. Bitt. de la langue française. T. I. p. 38.

latin de la décadence vers l'italien moderne. On va jusqu'à imaginer un latin qui aurait perdu tous les cas de ses déclinaisons et Ton dit voilà la langue italienne. Mais, ce latin merveilleux, sans déclinaison, où est-il? nulle part. Pour appuyer un système chimérique, on le fait précéder d'une fiction. Ce qui m'étonne au contraire dans l'histoire du latin, c'est plutôt son im~ mutabOité, au milieu de Técroulement du vieux monde.

Pourquoi l'italien a-t-il atteint son âge mûr dès le XIII® siècle? Parce qu'il a été enraciné dans l'antiquité ; sa formation datant de loin, il est naturel qu'il ait eu, le premier, sa floraison et sa maturité.

Pourquoi, au contraire, le français n'a-t-il été fixé qu'au xvii® siècle? Parce qu'il est venu pliis tard que l'italien. Venu après lui, il n'a pu fleurir et mûrir qu'après lui.

Ces époques différentes s'expliquent d'elles-, mêmes ; c'est le mouvement de la vie. Mais, changez tout cela; déplacez les saisons pour chaque peuple; vous détruisez la physiologie des langues aussi bien que la succession naturelle des temps. Vous refaites le chaos.

Il a fallu môme une raison particulière pour retarder jusqu'au xiii* siècle l'éclosion liitéraîre de la langue italienne. Cette raison qui a échappé aux critiques est celle-ci : Les Italiens vivaient dans l'attente de la restauration de l'empire Romain. Il s'ensuivait que la langue romaine seule leur paraissait digne d'être écrite ; ils ne pouvaient • consentir à prendre au sérieux leurs langues populaires, vulgaires, qui étaient pour eux la marque de leur abaissement.

Mais ce dôdaiii n'empêchait pas les dialectes vulgaires d'exister; l'idée ne venait encore à personne qu'un grand sujet pût être traité dans ces patois ; on aurait cru faire injure à la ma-jesté de la langue latine. C'est pour cela que Dante lui-même avait commencé son poëme en vers latins ; il céda pourtant à l'inspiration et redescendit à la langue vulgaire. Son exemple ne suffit pas à entraîner la victoire de la langue vivante sur la langue morte. Pétrarque, après lui, croyait encore que l'italien n'était fait que pour l'amusement des amoureux. Il dédaignait ses sonnets ; la gloire sérieuse, durable, il croyait l'atteindre dans son poème latin; c'était pour lui Tavant-coureur de cette res-

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tauration du ïQonde romain, que ron trouve au fond du cœur de ti^us les Italiens de la première partie du moyen âge, chroniqueurs, juristes, poètes, docteurs (1).

Assurément les communes italiennes du xi* et du XII* siècle ne pouvaient produire la langue cultivée, la poésie aristocratique des cours féodales de Provence et de France (2). Mais l'existence d'une langue ne se tnontre-t-elle que par le^ poèmes féodaux d'Arthus et de Gharlemagne ou par les chants des troubadours? Il n'y avait pas d'épo- ^ pées de ce genre dans les républiques naissantes d'AmaliS, de Pise, de Venise. Rien de plus certain.

U j avait une antre forme vivante de la pa*role, dans ces petites sociétés, où les chefs des communes, les consuls, les principaux des partis entraînaient le peuple après eux. Tout ne se faisait pas seulement par Fautorité; il fallait une

(1) Voyez Révolutions d^Italie, p. 54, 137.

(2) En 1831, j'ai montré que la liuéralare Trançaise remonte, non pas au xv* siècle, mais au xn: Celte idée, qui fut alors vivement combattue, est entrée dans le domaine public. Voir mon Rapport sur les Épopées françaises inédites du xn« siècle. 1831. Œuvres complètes. T. IX, p. 405.

parole rude, populaire pour entraîner le peuple, manier les partis, former des ligues.

C'étaient, non des discours écrits, mais des invectives, des appels aux armes» qui retentissaient comme les cloches du tocsin sur la place publique, sans laisser qu'une trace effacée dans les traductions des chroniqueurs. Or, cette éloquence de la rue, ces appels d'un peuple de matelots, de campagnards, d'ouvriers» d'artisans, de marchands de tous genres, ne se produisaient pas dans la langue savante, écrite des clercs et des docteurs. Ces passions, pour éclater, se ser- ^ valent de la langue de tous, c'est-à-dire des patois» des dialectes.

Quand ira Giovanni da Vicenza rassemblait autour de lui» en 1233, quatre cent mille hommes, sur les bords de l'Adige» et qu'il les adjurait de faire la paix, se figure-t-on qu'il opérait ces miracles sans parler une langue vivante?

Dans la langue de Dante, les cris de la rue semblent encore retentir spontanés et effrénés, i J'entends l'écho des lointaines clameurs de la foule qui domine le Gapo ou le Podestà. Il y a surtout, au commencement du poème, des tronçons de vieille langue que Dante vient de ra-

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masser sur la place publique , encore tout fumants des anciennes guerres civiles, et qu'il brandit dans l'Enfer (1).

Ne dites donc pas que la langue vulgaire n'existait pas en Italie. Au contraire, chaque province avait la sienne ; et ces dialectes modernes plongeaient dans les dialectes antiques. Lorsqu'il se trouva un homme, Dante, qui osa renoncer au dédain de la parole vivante^ mettre sa foi dans ces humbles dialectes, épouser la langue vulgaire, qu'arriva-t-il ? 11 découvrit une richesse infinie dans cette mine jusque-là méprisée où s'était déposée, successivement et en secret, r&me des générations éteintes (2).

Dès qu'il eut touché ces cordes, une harmonie prodigieuse en sortit, celle de toute une race d'hommes. Car ce n'est pas seulement l'Italie du moyen &ge qui se mit à vibrer, mais l'Italie de toutes les époques, celle des bergers du Latium, celle des Sabins, celle des bucoliques de Mantoue , puis celle des césars après celle des

(1) Quel Mosca Lambertî Che disse : lasso I Capo ha eo$a fatta.

(2) Voyez, dans mon histoire des Rhdutiom d^lialU, « Dante, expression de la conscience etdes instincts du peuple italien. > Œuvres complètes. T. lY, p. 91.

tn LA CRÉATION.

consuls. De chaque partie de l'Italie, de chaque moment de son passé sortit une voix, un accent^ ' un écho pour former la parole dantesque. Le premier monument, en date de l'Italie moderne, fut ainsi le plus complet et le plus riche ; chose impossible s'il n'eût été formé de tous les élô-* ments du passé.

Au seul point de vue de la langue, pourquoi la parole de Dante a-t*elle des accents si profonds? Parce qu'elle réveille d'échos en échos les cordes les plus anciennes, parce que des couches profondes de vieux dialectes résonnent avec elle, parce que les bergers du Palatin s'y joignent aux consuls et les consuls aux podestà, parce que c'est l'accord de l'Italie antique et de l'Italie moderne dans une même voix et une même personno*

Gomment le seul accent do cette parole no causerait-il pas une émotion extraordinaire à l'Italien, même le moins lettré? Il y sent l'écho prolongé de tout ce qui a vécu en Italie (1).

Les patois, qui sont des dialectes, passent în-

(I) La langue de Dante, comme celle d'Homère, est un fleuve qui a déjà reçu tous ses affluents; elle descend de loin et coule à pleins bords. C'est l'opposé de noire français du moyen âge quj est encore enfermé dans un lit étroit,

sensiblement de Tun à lautre. L'italien se môle au provençal, le provençal au catalan, le catalan à l'espagnol; et de Tautre côté de la Loire, le bourguignon touche au normand, le normand au wallon, qui est le plus extrême rameau de la tamille romane. Entre ces diverses zones de langage, il y a encore des dialectes intermédiaires qui complètent le clavier. Si Ton prend les deux extrémités de la chaîne, par exemple, le florentin et le wallon, on a peine à trouver le lien, tantilya d'intervalle entre eux. Mais que Ton remonte à Tancêtre chez qui ils sont renfermés, à la langue latine, tout s'éclaire subitement.

En est-il autrement des familles végétales ou animales? Les chaînons intermédiaires nous échappent, parce que nous ne pouvons remonter à l'ancêtre commun, végétal ou animal, dans lequel ils ont eu leur souche.

il devra s'enrichir des affluents du xvi« siècle et du xvii. Ceci me fait comprendre pourquoi c'est une idée fausse de vouloir tradufre Homère dans noire langue d'orl. C'est faire combattre un enfant nu contre un héros tout armé Laissez l'enfant grandir; il aura besoin de toutes les forces de i'homme fait, pour lutter avec ses aînés.

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