CHAPITRE XI
APPLICATION A L*ART D'ÊCBIRS.
De ce qui précède^ je pourrais tirer une théorie de Tart d'écrire ^ si c'était mon sujet.
Il y a des genres de poésie qui ont péri tout entiers et qui ne nous sont plus connus que dans leurs analogues. Certaines formes grecques ne sont plus appréciables que par les productions romaines.
Archiloque , Ménandre , Sapho , dont il ne reste que des fragments , sont représentés par leurs analogues, Horace^ Térence» Catulle.
La comédie latine a perdu, avec le chœur, les ailes de la comédie grecque. La première représente la seconde comme certains genres vivants, diminués de taille, privés d'ailes ou de
cuirasses, représentent les genres fossiles perdus. Éléments nouveaux de la grande critique.
Vous voulez empêcher la dégénérescence d'une langue. Que faut-il faire ? La nature ^ous l'apprend. Par le croisement des races voisines d'animaux et de végétaux, de la même famille, se conserve la richesse du type. C'est aussi par le mélange des divers dialectes congénères et des diverses époques d'un même idiome, qu'une langue se régénère et se perpétue. Exemples : l'ionique et l'attique dans Homère, l'ombrien etl'osque dans Virgile, le vieux français et le nouveau dans La Fontaine, le parler de Louis XIV et le latin de la Vulgate dans Bossuet, la langue de Bossuet et du sire de Joinville dans Chateaubriand, le toscan et le milanais dans Manzoni.
Qui voudrait aujourd'hui se calquer sur la langue de Racine ou de Fénélon, sans en sortir, n'aurait bientôt plus qu'une ombre d'idiome. Il ne retiendrait pas la vraie langue du xvii® siècle, et la vie du xix® lui échapperait.
Que lui resterait-il? Le parler académique, c'est-à-dire une langue qui, n'acceptant plus de mélange avec la langue populaire, n'admettant
plus que celle des livres, aime mieux s'effâcer que de se renouveler.
La vie n'est possible dans la nature que par les différences spéciales de formes , de tempérament , d'organisation , de types. C'est là le style de la nature vivante. Chaque chose a son style y et il ne peut être confondu avec celm d'une autre.
J'en dis autant des œuvres humaines. Appliquez le même style à tous les genres (c'est la disposition de notre époque ) , poèmes , sermons,, histoire 9 romans; le style disparaît. On voit par là comment il peut s'effacer de toute une littérature.
Un jeune artiste , à ses débuts^ avait achevé une ébauche où tous les dieux, morts ou vivants, étaient mêlés indistinctement dans la môme foule ; il montra cette ébauche à un grand peintre qui était, en même temps, naïvement croyant.
— Prenez garde , dit le maître , en détournant les yeux (c'était Overbeck); votre tableau me donne envie de pleurer. Mais le vrai Dieu vous punira par la confusion.
Quand un peuple perd son existence politique, il est en grand péril de perdre sa langue. E1I&
fait place aux dialectes inférieurs et aax patois» L'Italie moderne a couru de nos jours ce danger* Je me souviens qu'en 1832 Manzoni me disait^ qu'en l'absence de toute vie publique, il sentait la langue italienne lui échapper. Il ne savait où la saisir. C'était la principale raison pour lâ« quelle il avait écrit les Fiancés dans le dialectp milanais.