CALCUL DES MATIÈRES FOURMES A LA TERRE PAR LES QUADRUPÈDES
<02. — Après l’insecte, passons aux autres animaux , aux quadrupèdes, aux lézards, aux poissons, aux crustacés, aux oiseaux. Chaque famille a fourni son contingent.
Parmi les quadrupèdes, quelle serait l’espèce qui pourrait nous offrir le moyen de calculer lé poids moyen et la quantité de matières que la race animale entière donne Comme un tribut à la terre ? Si nous choisissions le bœuf ou le mouton , notre tâche serait facile, mais le choix ne serait pas impartial ou de nature à fournir des résultats exacts, vu la quantité prodigieuse de bœufs et de moutons élevés pour les besoins domestiques des populations et qui passent tous les jours à la boucherie dans tous les pays du monde; on pourrait croire que l’élevage multiplie les individus au-delà de ce que la na-
ture ferait sans les nécessités de consommation de l’homme ; et en outre, la quantité de bœufs et de vaches sauvages dispersés dans les vallées, dépasse, selon nous, de lieaucoup le nombre des individus dus à l’élevage. Le bœuf nous' offrirait pourtant une statistique plus approximative que tout autre quadrupède. L’espèce cheval serait aussi celle qui pourrait convenir pour ce calcul approximatif; mais encore ici les besoins de l’agriculture, des armées, de l’industrie et du luxe , sont cause que cette race est artificiellement augmentée. L’éléphant, et toutes les grandes familles sauvages, offriraient trop d'incertitude, et peut-être chacune d’elles, par leur énorme taille , donnerait un poids trop grand.
Voulant donc être plus assuré du poids moyen que nous cherchons, et éviter toute exagération, tournons-nous vers un des plus petits quadrupèdes et choisissons les rats.
403- — Le rat est un animal cosmopolite, il se trouve partout, en Europe , en Asie, en Afrique, en Amérique et en Australie, et loin d’être élevé et soigné, comme l’abeille, on cherche avec raison à l’exterminer autant que possible, car il ne fait que détruire tout ce qu’il peut, surprendre et ravager tout ce qu’il trouve sur son passage. Nous ne serons donc pas accusé d’exagération en calculant d’après ce mammifère la moyenne de poids relative aux grandes races.
Le rat est très-lascif, et apte de bonne heure à se livrer à la propagation de son espèce; la femelle fait plusieurs portées dans l’année, et chaque portée a un nombre assez considérable de petits.
Les rats et les souris cherchent généralement l’obscurité et vivent dans les trous , même dans les latrines; ils creusent des habitations sous terre, mangent tout ce qu’ils rencontrent, matières végétales, animales, même putréfiées; ils dévastent tout: graines, farines, linge, papiers, provisions de toute nature, ils attaquent les volailles et même les petits agneaux.
el quaud toute espèce de nourriture leur manque, ils se dévorent entre eux.
Les dictionnaires d'histoire naturelle indiquent trente-quatre espèces de rats et souris rongeurs, plus trois cents espèces numérotées par lettre alphabétique, depuis le rat d'Afrique jusqu’au rat dit le voyageur ou le zibeth.
Quelle que soit la destruction de rais et de souris qui se fasse par l’homme, par les chats, par les chiens ou par les oiseaux de proie, il en reste toujours une énorme quantité , par suite de la grande propagation de l'espèce.
404. — Pour établir le poids des rats qui rentrent morts dans la terre, il faut faire la déduction des perles qu’ils éprouvent dans leur état vivant.
Aristote rapporte qu’ayant mis une souris pleine dans un vase à serrer du grain, il s’y trouva peu de temps après cent vingt souris, toutes issues de la même mère.
La Perse est littéralement infestée de rats; Cuvier disait que la Perse était la source des rats. L’Egypte a été de tout temps prodigieusement peuplée de rats et de souris; aussi tous les animaux qui faisaient la guerre aux rats et aux souris étaient-ils sacrés chez les Égyptiens.
En Amérique, ils abondent comme en Europe; à la Jamaïque on compte, en moyenne, comme perte annuelle causée par les dévastations des rats, le vingtième de la récolte; on tue de 20 à 30 mille rats par an dans chaque plantation.
Dans les villes el les villages, nous avons la preuve que le rat suit l’homme partout, et qu’il a une singulière adresse pour se cacher et une grande sagacité pour trouver sa nourriture. Le rat est hardi, effronté ; il s’introduit partout, et * passant pardessus les câbles, il se faufile dans tous les navires; quand dix ou douze rats ont péuétré dans un vaisseau , à la lin de son voyage il y eu a quatre ou cinq cents, nés el vivant dans le bâtiment.
Les égouts de tous les coins du monde possèdent des nids de rats; la Tamise, de Londres, et les rigoles ainsi que les canaux, sous le pavé de Paris, contiennent, presque en permanence , un million de rats et de souris dans la proportion d'une lieue carrée.
Admettons que la moitié de ces êtres soient dévorés par d’autres animaux; admettons que sur tout le reste du globe il n’y ait que la moitié des rats et des souris qui se trouvent dans les égouts des grandes capitales, il nous restera, en moyenne, un quart de million de rats et souris, par lieue carrée, qui rentrent annuellement dans la terre, en y portant le tribut de leurs propres cadavres (1).
405. — Mais, à l’époque du cinquième jour, les rats n’avaient pas encore tant d’ennemis empressés à les détruire ; leur existence était plus assurée, et ils donnaient à la terre, comme les autres animaux, le tribut total de leurs cadavres.
Aussi, quand la terre avait une circonférence de 25,000 lieues, soit une surface de 1,120,000,000 lieues carrées, en déduisant les trois quarts pour les mers, il restait 280,000,000 de lieues carrées terrestres, dans chacune desquelles il s’ensevelissait au moins un demi-million de rats, soit 140,000,000,000,000, ou cent quarante mille milliards; et, en comptant un quart de kilogramme par rat, on a un poids de 35,000,000,000,000 kil. ou 35 milliards de tonneaux par an; soit, en 300 siècles, 1 million 50 mille milliards de tonneaux.
Ainsi le tribut payé à la terre par les cadavres de ce seul petit mammifère a été bien plus important que celui des abeilles. Et il n’est pas déraisonnable d'admettre que chaque espèce des grandes races en a fourni autant.
(I) Il est entendu que nous répnrlissons ainsi par hypothèse, pour les besoins du calcul, sur un espace déterminé de terrain, les rais et souris qui habitent en bien plus grand nombre dans les maisons.
I fi
406. — I.es lézards et les serpents, les poissons et les crustacés, sont bien plus nombreux que les rats et se multiplient plus prodigieusement encore.
Les lézards, dans la famille desquels entrent les sauriens, les crocodiles, les dragons, les iguanes, lesslellions, les caméléons, etc., avec leurs mille espèces, races, variétés et subdivisions, ont été les premiers animaux qui ont suivi les monstres, ces grands animaux mangeurs de coquillages, et dont nous n’avons aucun vestige.
Les lézards et les espèces citées ont done joué le plus grand rôle et formaient les plus nombreuses populations aux premières époques du globe, lorsque la terre était dans les phases de sa surface la plus étendue.
Les lézards, les crapauds, comme les monstres, avaient alors une taille gigantesque. Après eux venaient les salamandres, les grenouilles et d’autres races de mille formes différentes. La fécondité de toutes ces races était prodigieuse, et leurs cadavres, entrant dans la terre, y ont ajouté un poids considérable, que nous calculons approximativement dans le tableau synoptique qu’on verra plus loin.
407. — Les serpents, également de formes et de grandeurs gigantesques, et prodigieusement nombreux, ainsi que les couleuvres, les phoques et les amphibies, les testacés, dans lesquels il y avait des tortues de grandeur colossale (1), et qui vivaient par myriades dans le terrain'mou et humide des époques primordiales ; tous ces colosses, tous ces géants primitifs ont fini par remettre leurs corps très-pesants à la terre.
408* — Les lamantins ou poissons anthropomorphes, que Johnston, Aldorvande, etc., représentaient sous des ligures de
(t) Même aujourd’hui on trouve dans les mers de l’Inde et dans le golfe du Mexique, des tortues qui pèsent six à sept cents kilogrammes. L'analogie nous induit à penser qu’aux époques primitives, elles devaient être dix fois plus grosses et au moins cinq fois plus pesantes.
MULTIPLICATION DLS ANIMAUX.
monstres à tête d’homme, qui sont réellement des mammifères de l'ordre des cétacés et de la famille des herbivores, selon Cuvier; les lamantins (1) ont reçu les noms de bœufs, de vaches et de veaux marins, parce qu’ils paissent l’herbe comme les ruminants. Ces animaux se servent avec beaucoup d’adresse de leurs bras pour transporter leurs petits et pour sortir de l’eau. La position des deux mamelles sur la poitrine, l’habitude que les lamantins ont de tenir hors de l’eau leur tête et la partie antérieure de leur corps, leurs sortes de mains, les poils qui garnissent seulement leur mufle et qu’on a pu prendre pour de la barbe, ont fait appeler ces animaux, poissons-femmes, hommes barbus , hommes et femmes de mer.
Ces êtres, que nous voyons vivants aujourd’hui, sont sans aucun doute les descendants de races beaucoup plus grandes qui existaient à l’époque précédente.
409. — Parmi les cétacés, la baleine, qui est de nos jours l’animal le plus colossal, la reine et la dominatrice des mers, imprimant le respect et la crainte, par sa masse énorme et sa force invincible, à tous les poissons et aux autres animaux vivant dans l’eau ; la baleine, si elle eût existé aux époques primordiales avec ses dimensions actuelles, n’aurait été qu’un petit animal, en comparaison des bêtes colossales de la classe des mangeurs de coquilles, et de la race des lézards géants.
Les baleines se présentent déjà au cinquième jour, qui offre
(4) Les ptus grands lamantins du Sénégal, suivant tes observations d’Adanson, u’ont aujourd'hui que trois mètres de long à peine, et pèsent environ quatre cents kilogrammes; ils ontla tète conique et d’une grosseur médiocre, les yeux ronds, l’iris d’un bleu foncé, et la prunelle noire; les lèvres charnues et épaisses des dcnls molaires aux deux mâchoires, la langue ovale, quatre ongles d’un rouge brun et luisant, le cuir épais et d’un cendré noirâtre, la graisse blanche et la chair d’un rouge pâle.
un climat et des pâturages sympathiques et nécessaires à leur existence.
Elles se divisent déjà en plusieurs branches, de grandeur et même de formes différentes, selon les climats et les mers qu’elles habitent (1).
410. — Dans les mers de la Chine, il y avait des baleines de la longueur de 300 mètres, mais il n'en existe plus de cette taille; la grandeur commune de nos jours est de 25 à 30 mètres.
La pêche de la baleine qui se fait sur les côtes de la Californie offre une série de faits curieux, qui prouvent que les animaux même les plus difformes, s’ils n’ont pas l'intelligence, ont du moins un instinct et un à-propos qui équivaut presque à la réflexion. Voici des faits signalés par les pêcheurs de ces parages.
«En 1857, une baleine qui avait été harponnée sans ré- « sultat feignit de succomber à de graves blessures, laissa « approcher deux embarcations chargées de matelots balei- « niers, et lorsque ces embarcations se trouvèrent à sa por- « tée, elle se réveilla aussitôt et les submergea. Tous les « hommes qui étaient venus pour la dépecer, la croyant « morte, périrent aussi sous le poids de sa vengeance. »
On pourrait eiter des traits nombreux de toutes sortes, dit le Moniteur de la flotte. , qui prouvent combien cette baleine est dangereuse, et quelles précautions il faut prendre pour la pêcher.
(1) Une baleine qui échoua dans Plie de Corse en 4620, était longue de 34 mètres; un homme à cheval pouvait entrer dans son énorme gueule; pour retirer le grand intestin de son ventre il fallut 47 hommes; elle fournit 67,500 kilogrammes de lard. C’était une femelle pleine; son fœtus avait déjà 40 mètres de longueur et pesait 750 kilogr.
Une baleine de 24 mètres seulement, échouée en 1726 dans la baie de la Somme, avait une gueule si vaste, que deux hommes y entraient à l’aise sans se baisser.
La portée de la baleine comprend souvent deux petits ; dans l'Océan pacifique, les baleinaux naissants ont ordinairement de 10 à 12 mètres de longueur; ils escortent leur mère et la défendent lorsqu'elle est attaquée. On en voit qui, trop faibles pour la protéger, se jettent au-devant des pêcheurs, afin d’attirer leur attention et de permettre à leur mère de se sauver.
4||. — Dans les cétacés, on remarque plusieurs espèces, comme le cachalot, le dauphin, etc.; notons aussi le kraken, ou poisson-montagne, ou grand serpent de mer, qui paraît quelquefois, dit-on, dans les mers du nord comme un souvenir^ de sa race d’ancienne origine. Le kraken est beaucoup plus grand que la baleine, mais extrêmement rare. On prétend qu’on en rencontre qui ont jusqu’à une lieue d’étendu^
Tous ces grands animaux ne sont pas bien utiles à l’homme, à l’exception de la baleine, dont il retire l’huile et les fanons; mais ils sont très-utiles pour arrêter la multiplication des poissons et des petits animaux en équilibrant, par la destruction , l’immen6ité de la production ; à la mort de ces grands animaux, le fond de la terre reçoit de leur corps un volume et un poids très-considérables.